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Full text of "La Science sociale : suivant la méthode d'observation"

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ÉCOLE 

DES  HAUTES  ÉTUDES 

COAAA^ERCIALES 

DE  MONTRÉAL 


BiBUOTHtQUE 


NO 


COTE 


4 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/lasciencesociale43soci 


ANNEE  1907 


32'  LIVRAISON 


BULLETIN 

DE  LA  SOCIÉTÉ  INTERMÛÏiMflSWEOîTE 


DE 


DE  SCIENCE  SOCJIALE 


MOV  ^   193^ 


SOHIIAIRE  :  Liste  généralo  dos  membres.  —  Séaiuïe  du  Coiijïeil  de  la  SooiOti',  par 
M.  L.  riLRiEL,  secrétaire.  —  Questions  du  jour  :  A  qui  prolIteat.le.s.mouyements  revolution- 
naires.  par  M.  G.  ri"AzAMBi..iA.  —  Bulletin  Ijiblio.crapliiijue.  ~  ' 


L'État  actuel  de  la  Science  sociale,  j)ar  M.  Edmond  Demolins.  Brochure  d'introduction 
à  la  Science  sociale,  0  fr.  20  cent.;  dix  ex.,  1  fr.  2.5;  vingt  ex.,  i  francs. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SÉRIE  (Prix  :  2  fr.  franco) 


N°  1.  —  La  Méthode  sociale,  ses 
procédés  et  ses  applications,  par  Edmond 
Demolins,  Robert  Pinot  et  P.\ul  de  Rùu- 

SIERS. 

X"  2.  —  Le  Conflit  des  races  en 
Macédoine,  d'après  une  observation 
monographique,  par  G.  d"Azambuja. 

X"  3.  —  Le  Japon  et  son  évolution 
sociale,  par  A.  de  Préville. 

N  "  4.  —  L'Organisation  du  travail. 
Réglementation  ou  Liberté,  d'après 
l'enseignement  des  faits,  par  Edmond 
Demolins. 

N'^  5.  —  La  Révolution  agricole. 
Nécessité  de  transformer  les  procédés  de 
culture,  par  Albert  Dauprat. 

N"  6.  —  Journal  de  l'École  des  Ro- 
ches, par  les  Professeurs  et  les  Élèves. 

N°  7.  —  La  Russie;  le  peuple  et 
le  gouvernement,  par  Léon  Poinsard. 

rS'^  8.  —  Pour  développer  notre 
commerce  ;  Groupes  d'expansion  com- 
merciale, par  Edmond  Demolins. 

y°  9.  —  L'ouverture  du  Thibet.  Le 
Bouddhisme  et  le  Lamaïsme,  par  A. 
de  Préville. 

X'^^  10  et  11.  —  La  Science  sociale 
depuis  F.  Le  Play.  —  Classification 
sociale  résultant  des  observations  faites 


d'après  la  méthode  de  la  Science  sociale, 
par  Edmond  Demolins.  (Fasc.  double.) 

N"  12.  —  La  France  au  Maroc,  par 
Léon  Poinsard. 

N'^  13.  —  Le  commerce  franco-belge 
et  sa  signification  sociale,  par  Ph. 
Robert. 

y^  14.  —  Un  type  d'ouvrier  anar- 
chiste. Monographie  d'une  famille 
d'ouvriers  parisiens,  parle  D'"  J.  Bail- 
hache.  ♦ 

N°  15.  —  "Une  expérience  agricole 
de  propriétaire  résidant,  par  Albert 
Dauprat. 

Nû  16.  —  Journal  de  l'École  des  Ro- 
ches, par  les  Professeurs  et  les  Elèves. 

N°  17.  —  Un  nouveau  type  particuia- 
RiSTE  ÉBAUCHÉ  :  Le  Paysan  basque  du 
Labourd  à  travers  les  âges,  par  M.  G. 
Olphe-Galliard. 

N"  18.  —  La  crise  coloniale  en 
Nouvelle-Calédonie,  par  Marc  Le  Gou- 
pils, ancien  Président  du  Conseil  général 
de  la  Nouvelle-Calédonie. 

N"^  10,  20  et  21.  —  Le  paysan  des 
Fjords  de  Norvège,  par  Paul  Bureau. 
(Trois  Fasc.) 

X°  22.  —  Les  trois  formes  essen- 
tielles de  l'Éducation:  leur  évolution 
comparée,  par  Paul  Descamps. 

La  suite  au  verso. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SERIE  [suite] 


N"  23.  —  L'Evolution  a(;ricole  en 
Ai.i.EM AONE.  Le  ■  Bauer  »  de  la  lande 
du  Lunebourg.  par  P\i  i.  Roux. 

N"  24.  —  Les  problèmes  sociaux 
de  l'industrie  minière.  Comment  les 
résoudre,  par  Edmond  Demolins. 

rs  "  25.  —  La  civilisation  de  Tétain. 
—  Les  industries  de  l'étain  en  Fran- 
conie,  par  Louis  Arque. 

N"  2G.  —  Les  récents  troubles 
agraires    et    la    crise    agricole,    par 

Henri  Brun. 


N°  27.  —  Journal  de  l'École  des 
Roches. 

N"  28  et  29.  —  L'Histoire  e.xpliquée 
i>.\R  LA  Science  sociale  :  La  Grèce  an- 
cienne, par  G.  d'Azambuja. 

N'^  30.  —  L'humanité  évolue-t-elle 
vers  le  socialisme?  par  Paul  Desc.\mps. 

No  31.  —  L'École  moderne,  par  G. 
Clerc,  M""'  Hugh  Bell  et  A.  Pbrnotte. 

N'^  32.  —  Comment  se  prépare  l'unité 
sociale  du  monde.  Le  Droit  interna- 
tional auXX«  siècle,  par  Léon  Poinsard. 


ORGANISATION  DE  LA  SOCIETE 

But  de  la  Société.  —  La  Société  a  pour 
but  de  favoriser  les  travaux  de  Science 
sociale,  par  des  bourses  de  voyage  ou 
d"études,  par  des  subventions  à  des  pu- 
blications ou  à  des  cours,  par  des  enquêtes 
locales  en  vue  d'établir  la  carte  sociale 
des  divers  pays.  Elle  crée  des  comités 
locaux  pour  l'étude  des  questions  sociales. 
Il  entre  dans  son  programme  de  tenir  des 
Congrès  sur  tous  les  points  de  la  France, 
ou  de  l'étranger,  les  plus  favorables  pour 
faire  des  observations  sociales,  ou  pour 
propager  la  méthode  et  les  conclusions  de 
la  science.  Elle  s'intéresse  au  mouvement 
(le  réforme  scolaire  qui  est  sorti  de  la 
Science  sociale  et  dont  V Ecole  des  Roches 
a  été  l'application  directe. 

Appel  au  public.  —  Notre  Société  et 
notre  Revue  s'adressent  à  tous  les  hommes 
d'étude,  particulièrement  à  ceux  qui  for- 
ment le  personnel  des  Sociétés  historiques, 
littéraires,  archéologiques,  géographiques, 
économiques,  scientifiques  de  province. 
Us  s'intéressent  à  leur  région;  ils  dépen- 
sent, pour  l'étudier,  beaucoup  de  temps, 
sans  que  leurs  travaux  soient  coordonnés 
par  une  métliode  commune  et  éprouvés 
par  un  plan  d'ensemble,  sans  qu'ils  abou- 
tissent à  formuler  des  idées  générales, 
à  rattacher  les  causes  aux  conséquences, 
à  dégager  la  loi  des  phénomènes.  Leurs 
travaux,  trop  souvent,  ne  dépassent  pas 
l'étroit  Irorizon  de  leur  localité;  ils  com- 
pilent simplement  des  faits  et  travaillent, 
pour  ainsi  dii-e,  au  fond  d'un  puits. 

La  Science  sociale,  au  point  où  elle  est 
maintenant  arrivée,  leur  fournit  le  moyen 
de  sortir  de  ce  puits  et  de  s'associer  à  un 
travail  d'ensemble  pour  une  œuvre  nou- 
velle, qui  doit  livrer  la  connais.sance  déplus 


en  plus  claire  et  complète  de  l'homme  et 
de  la  Société.  Ils  ont  intérêt  à  venir  à  elle. 

Publications  de  la  Société.—  Tous  les 

membres  reçoivent  la  Revue  la  Science 
sociale  et   le  Bulletin   de  la  Société. 

Enseignement.  —  L'enseignement  de 
la  Science  sociale  comprend  actuellement 
trois  cours  :  le  cours  de  M.  Paul  Bureau, 
au  siège  de  la  Société  de  géographie,  à 
Paris;  le  cours  de  M.  Edmond  Demolins, 
à  l'Ecole  des  Roches,  et  le  cours  de  M.  G. 
Melin,  à  la  Faculté  de  droit  de  Nancy.  Le 
cours  d'histoire,  fait  par  notre  collabora 
teur  le  V*"  Ch.  de  Calan,  à  la  Faculté  de 
Rennes,  s'inspire  directement  des  méthodes 
et  des  conclusions  de  la  Science  sociale. 

Sections  d'études.  —  La  Société  crée 
des  sections  d'études  composées  des  mem- 
bres habitant  la  même  région.  Ces  sec- 
tions entreprennent  des  études  locales 
suivant  la  méthode  de  la  Science  sociale, 
indiquée  plus  haut.  Lorsque  les  travaux 
d'une  section  sont  assez  considérables 
pour  former  un  fascicule  complet,  ils 
sont  publiés  dans  la  Revue  et  envoyés  à 
tous  les  membres. 

Bibliothèque  de  la  Science  sociale. 

—  Elle  comprend  aujourd'hui  une  tren- 
taine de  volumes  qui  s'inspirent  de  la 
même  méthode.  On  en  trouvera  la  liste 
sur  la  couverture  de  la  Revue. 

Conditions  d^admission.  —  La  Société 
comprend  trois  catégories  de  membres, 
dont  la  cotisation  annuelle  est  fixée  ainsi  : 

l"  Pour  les  membres  titulaires  .'20  francs 
(2")  francs  pour  l'étranger)  ; 

2"  Pour  les  membres  donateurs  :  100 
francs; 

3"  Pour  les  membres  fondateurs  :  300  à 
500  francs. 


ANNÉE  1907 


32    LIVRAISON 


BULLETIN 


LISTE  GÉNÉRALE  DES  MEMBRES 


Les  abonnés  de  la  Science  sociale,  qui  ne  sont  pas  membres  de  la  Société,  ne  figurent  pas  sur 
cette  liste. 
Les  noms  des  Membres  correspondants  sont  imprimés  en  lettres  grasses. 


1"  Paris  et  la  banlieue. 

D.  Alf.  Agache,  boul.  Montparna.sse,  8o. 
Alfred  Agache,  rue  Weber,  14. 

Léon  Aknoult,  propriétaire,    boul.    Malesher- 

bes,  167. 
M.  AuBRY,  rue  Cambacérès,  6. 
P.  Babonneau,  rue  des  Volontaires,  2L 
L.  Bâcle,  Ingénieur,  rue  Baudin,  17. 
M.  Baelen,  rue  Bonaparte,  31. 
D'  B.\TUAUD,  rue  de  la  Bienfaisance,  33. 
Georges  Bedel,  av.  Victor-IIugo,  67. 

E.  Benoit,  Industriel,  rue  Oberkampf,  84. 
J.-A.  de  Bernon,  rue  des  Saints-Pères,  3. 
Charles  Bessand,  rue  du  Pont-Neuf,  2. 
Paul  Bessand,  rue  du  Pont-Neuf,  2  bis. 
.Jean  Bessard,  rue  du  Pont-Neuf,  2  bis. 

E.  Bizos,  rue  de  Chàteaudun,  44. 

M.  Blanchon  (Michel-Mérys),  rédacteur  au 
.Journal  des  Débals,  boul.  St-Michel,  65. 

.Jules  BocQuiN,  Ingénieur  des  Arts  et  Manufac- 
tures, avenue  de  Wagram,  157. 

Frédéric  Boudin,  rue  de  Fleurus,  35  bis. 

.lean  Borderel,  rue  de  Clignancourt,  135. 

D'  .J.-M.  BoscH,  rue  du  Colisée,  41. 

Bouchié  de  Belle,  rue  de  Miromesnil,  16. 

Paul  Bureau,  Professeur  de  droit,  rue  du 
Cherche-Midi,  33. 

Comte  de  Caraman,  av.  de  l'Aima,  3. 

E.  Castan,  chaussée  de  la  Jluette,  2. 

François  Castel.  rue  Lagrange,  19. 

M.  Causse,  rue  du  Val-de-Gràce,  9. 

Charles  Chatillon,  rue  Cortambert,  18. 

M.  Chopard,  rue  Cail,  16. 

André  Colliez,  Avocat,  rue  de  Monceau,  66. 

Emile  Coppeaux,  rue  du  Général-Foy,  6. 

.I.-A.  Corteggiani,  rue  de  Rennes,  87. 

Jules  Cousin,  boul.  Poissonnière,  10. 

.L  Cronier,  Industriel,  bouL  St-Germain,  250. 

D'  Delbet,  Député,  rue  des  Beaux-Arts,  2. 

A.  Delestre,  Industriel,  r.  du  Rendez-vous.  45. 

Edmond  Demolins,  Directeur  de  la  Science  so- 


ciale, Administrateur  de  l'École  des  Roches, 
rue  .Jacob,  56. 

M'i°  de  DouBRONiNE,  faub.  J^oissonnière,  116. 

Eugène  Dubern,  rue  Hamelin,  3. 

Amédée  Dufaure,   av.    des    Champs-Elysées, 
116  bis. 

Aug.  Ferraud,  industriel,  rue  Lalo,  18. 

Félix  DupRÉ  La  Tour,  boul.  Raspail,  33. 

M.  Eysséric,  rue  Censier,  29. 

Filleul-Brohy,  Industriel,  rue  de  Vienne. 

Alfred  Firmin-Didot,  ancien  Editeur,  rue  de  Va- 
renne,  61. 

Maurice  Firmin-Didot,  Editeur,  boul.   St-Ger- 
main, 272. 

M.  DE  Fontette,  rue  d'Assas,  40. 

Charles-Félix  Fournier,  r.  de  l'Université,  119. 

Henry  de  France,  rue  de  Lille,  55. 

L'abbé  Francis,  boul.  Pereire,  204. 

André  Froment,  rue  Vauvenargues,  l. 

Emile  Galdriot,  ingénieur  des  Arts  et  Manu- 
factures, rue  du  Conservatoire,  8. 

J.-J.  Gebhardt,  rue  de  Rennes,  55. 

Georges  Gerson,  rue  Marbeuf,  38. 

G.  GiRAUD-JoRDAN,  rue  de  TUnivei-sité,  106. 

M.  Godard,  av.  de  la  République,  1. 

L.  Godeville,  rue  de  Ponthieu,  2. 

Paul  Godeville,  rue  de  Rivoli,  158. 

Auguste  Gomez,  rue  de  La  Boëtie,  20  bis. , 

Karl  Gutzeit,  rue  Davioud,  17. 

Comte  Pierre  d'IIarcourt,  rue  Vaneau,  II. 

M.  IIaudricourt,  rue  do  Lubeck,  25. 

L'abbé  H.  Hemmer,  rue  St-Dominique,  120. 

Etienne  Hibon,  pass.  de  la  V^isitation,  14  i/.s-. 

Gustave  Huard,  Avocat  à  la  Cour  d'appel,  rue 
d'Amsterdam,  52. 

Charles  Huber,  rue  de  l'Arcade,  23. 

M.  Isambert,  rue  des  Écoles,  46. 

L'abbé  Jouin,  Curé  de  St-Augustin,  av.  Por- 
tails, 8. 

JI.  KoszuL,  Agrégé  de  l'Université,  Rond-Pomt 
Bugeaud,  5. 

Joseph  Labic,  rue  Picot,  4. 


158 


BULLETIN    DE    LA    SOCIÉTÉ   INTERNATIONALE 


Georges  Lachai>elle,    Directeur    de  la  Répu- 
blique française,  rue  Ampère,  79. 

II.  Landru,  boul.  Malesherbes,  92. 

31.  DE  Lanzac  de  Laborie,  l'ue  de  Bourgogne,  19. 

M.  Laudet,  boul.  Malesherbes,  27. 

Robert  Lebaudy,  i-ue  de  Lubeck,  12. 

Robert  Le  Bret,  Avocat,  av.  Marceau,  2. 

Georges  Ledou.x,  rue  Alplionse-de-Xeuville,  17. 

Robert  Legav,  rue  Cazotte,  2. 

Paul  Lemonnier,  rue  Taitbout,  80. 

:\I.  Lyon-Lévy,  rue  Clialgrin,  4. 

D'Bernardo  de  MAr.Ai.HAES,rue  Léo-Delibes,  5. 

J.   Mantino,  Dessinateur-Électricien,   av.   des 
Gobeliiis,  31  bh. 

Victor  Maréchal,  av.  Ledru-Rollin,  67. 

Tommy  Martin,  rue  Fnkléric-Bastiat,  3. 

M.  MoLLARD,  rue  J.-J. -Rousseau,  39. 

Louis  MoNMER,  Banquier,  rue  de  Monceau,  33. 

L.  DE  MoNTi  DE  Rézé,  rue  de  Lille,  25. 

Charles  Mourey,  rue  Serret,  3. 

D'  A.  Moutier,  rue  de  Miromesnil,  11. 

M.  Noetinger,  boul.  St-Michel,  81. 

A.  NozAi.,  Artiste-Peintre,  r.  du  Ranelagh,  82. 

M.  Ollivier,  carrefour  de  la  Croix-Rouge,  2. 

Alfred  Paciieco,  Négociant,  av.  Bugeaud,  24. 

Armand  Parent,  rue  de  l'Université,  37. 

L'abbé  Picard,  rue  de  la  Sorbonne,  2. 

Emile  Pierret,  rue  de  Courcelles,  115. 

Robert  Pinot,  av.  Henri-Martin,  109. 

R.  DE  Planiiol,  rue  .Jacob,  13. 

M.  Plocque,  Notaire,  rue  d'ilauteville,  1. 

Charles  Prieur,  av.  Henri-Martin,  51. 

M""  pRovoT,  boul.  de  Courcelles,  82. 

I/abbé  L.  Rakkin,  rue  de  Londres,  11. 

G.  Raverat,  Industriel,  rue  Legendre,  1. 

A.  DE  RicQi.Ks,  rue  Gustave-Flaubert,  9. 

Mario  de  la  Rociia,  rue  Pierre-Charron,  15. 

M.  RooLK,  rui'  de  l'Entrepôt,  13. 

Paul  de  Rousiers,  Secret,  général  de  la  Soc.  des 
Armateurs  de  France,  rue  de  Monceau,  9. 

Louis  Rousselet,  Directeur  du  Journal  de  la 
JeunesHB,  boul.  St-Germain,  12(5. 

Charles  de  Rouvre,  av.  de  l'Aima,  11. 

Paul  Roux-Du  Colombier,  boul.  St-Mlchel,  95. 

D'  Sabouraud,  rue  Caumartin,  62. 

M.  DE  Sainte-Croix,  rue  des  Saints-Pères,   11. 

Saint-Paul  de  Sincey,  rue  Richer,  19. 

M.  Santullano,  rue  Madame,  61. 

Paul  Sentenac,  Professeur,  rue  Berthollet,  28. 

Maurice  Stobez,  Architecte,  rue  Lauriston,  80. 

.1.  TACiioN-LAnKÈCHE,  rue  St-Dominique,  116. 

L'abbé  Tanquerey,    Professeur,  place  Sl-Sul- 
pice. 

Georges  Tessieu,  boul.  St-Germain,  216. 

M.  Tiiiéry,  rue  Pestalozzi,  6. 

Ed.  TiioMiNE,  Ingénieur,  rue  Laferriére,  6. 

Ch.  TouRNAiRE,  rue  Sédillot,  7. 

D'  Henri  Triboulet,  Médecin  des  Ilù|>itaux,  av. 
d'Antin,  25. 

D'  .Iules  Tnu'ET,  rue  de  Compiègne,  2. 

M.  TuRi'AUD,  rue  Leiriercier,  82. 

M.  Henri  Tur^uet,  av.  Victor-Hugo,  95. 

Philippe  DE  Vilmorin,  quai  d'Orsay,  23. 

M.  Vincent,  Manufacturier,  r.  des  Arcliives,  78. 

Etienne   Watel,   Ingt'nieur,  av.  Hoche,  3. 


D"'  J.  Bailhache,  à  Dourdan  (Seine-et-Oise). 

H,  Boulanger,  Choisy-le-Roi    (Seine). 

L'abbé  Boutter,  av.  des  Batignolles,  6.5,  Saint- 

Ouen  (Seine). 
Pierre  Cartier-Bresson,  route  de  Flandre,  124, 
Pantin  (Seine). 

A.  Charonnat,  Meunier,  quai  National,  40, 
Puteaux  (Seine). 

Louis  Charpentier,  av.  Herbillon,  04,  St-Mandé 
(Seine). 

A.  Constantin,  Officier  au  12"  Cuirassiers,  rue 
de  Groussay,  62,  Rambouillet  (S.-et-O.). 

X.  Delage,  rue  Delaizement,  1,  Neuilly-sur- 
Seine  (Seine). 

M.  Dezobry.  rue  Grétrv,  10  bis,  Montmorency 
(S.-et-O.). 

L.  Dubois, rue  Sadi-Carnot,51,  l'uteaux  (Seine). 

M.  Dupré  la  Tour,  rue  de  la  Paroisse,  4,  Ver- 
sailles (S.-et-O.). 

M.  Durieu,  rue  Louis-Dupont,  Clamart  (-Seine). 

Henri  Géral,  rue  du  Val-d'Osne,  St-Maurice 
(Seine). 

L'abbé  Gérard,  Curé  à  Esbly  (Seine-et-Marne). 

D'  Grenet,  Étampes  (S.-et-O.). 

Louis  Hallouin,  Inspecteur  du  Contrôle  des 
chemins  de  fer,  av.  de  Paris,  39,  Versailles 
(S.-et-O.). 

Ad.  IlouDARD,  rue  Thomas-Lemaître,  21,  Nan- 
terre  (Seine). 

Georges  Jannin,  École  Nationale  d'Agriculture, 
Grignon  (S.-et-O.). 

M.  Joncard,  Maison  de  Retraite,  Pontchar- 
train  (S.-et-O.). 

L'abbé  F.  Klein,  Bellevue  (S.-et-O.). 

M.  Legrain,  au  Val-Biron,  p.  Dourdan  (S.-et-O.). 

Jacques  Legrelle,  rue  Berthier,  39,  Versail- 
les (S.-et-O.). 

Paul  Mengin,  rue  Maurepas,  29,  Versailles 
(S.-et-O.). 

Paul  NivARD,  parc  de  Montretout,  11,  St- 
Cloud  (S.-et-O.). 

G.  Olphe-Galliard,  rue  de  l'Orangerie,  2  bis, 
Meudon  (S.-et-O.). 

M.  Georges  Pou,  Ingénieur  des  Arts  et  Manu- 
factures, rue  Ampère,  5,  Puteaux  (Seine). 

Ferdinand  Raffestin,  Receveur  de  l'Enregis- 
trement, Palaiseau  (S.-et-O.). 

M'"°RoGiE,boul.  du  Roi,  1,  Versailles  (S.-et-O.). 

M"'"  Lucie  Rougeaui.t,  route  d'Argcnteuil,  23, 
Sannois  (Seine-et-Oise). 

M""  le  Prince  M.  Sabaiieddine,  rue  du  Mont- 
Val('rien,  96,  Suresnes  (Seine). 

Eug.  Thibault,  Dourdan  (S.-et-O.). 

Paul  TissiER,   à  Saint-Mard  (Seinc-ct-Marno). 

Gaston  Velten,  rue  Jlaurepas,   17,  Versailles. 

M.  Vidal,  rue  Albert-Jolv,  12,  Versailles  (S.- 
et-O.). 

2°  France  :  Sud-Est. 

L.  Aymonmer,  Pharmacien,  Le  Chatelard  (Sa- 
voie). 

G.  d'Azambuja,  Eygonagues,  par  Allauch  (I!.- 
du-lih.). 

M.  Baiiiei.kTj  à  Jarnioux  (Rhône). 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


159 


Jean  Beauquier,  rue  Nationale,  l,Xîmes(Gard). 

Adrien  Bénezech.  Propriétaire-Viticulteur. 
Gignac  (Hérault). 

M.  Bektin,  à  Salon  (Bouches-du-Kliùne). 

Julien    BoLCHET,  Petite    Rue    Piray,   4,  Lyon. 

M.  BoLMAKD,  Villefranche-s. -Saône  (Rhône). 

Paul  Bouteille,  Inij:i'uieur  en  chef  des  Mines 
de  la  Péronnière,  à  Grand'Croix  (Loire). 

Joseph  BouYGLES,    av.   de    Saxe,    172,    Lyon. 

.lean  C.adot,   quai  de  la  Guillotière,  9,  Lyon. 

Pétrus  Cadot,  quai  de  la  Guillotière,  9,  Lyon. 

.lean  Cappeau,  à  Renioulins  (Gard). 

C.  Charbo.nnel,  à  L5'on. 

Laurent  Chatel,  rue  Gimelli,  7fi,  Toulon 
(Var). 

V.  Colcombet,  rue  de  la  République,  5,  Saint- 
Étienne  (Loire). 

L'abbé  Collonge,  à  la  Cure  de  Saint-Joseph-en- 
Beaujolais,  par  Villié-Morgon  (Rhône). 

Paul  Daher,  Négociant,  rue  de  l'Arsenal,  5,  Mar- 
seille (B.-du-Rh.). 

E.  Dauprat,  rue  de  la  Paix,  4,  Nice  (Alpes- 
Maritimes). 

Henri  Devalois,  place  d'Aix,  32,  Marseille  (B.- 
du-Rh.). 

.loseph  Durand,  Préparateur  de  chimie  à  la 
Faculté  des  sciences,  Lyon. 

L'abbé  Favrichon,  Curé  à  Fontanès,  par  St- 
Héand  (Loire). 

I)'  H.  Forestier,  Aix-les-Bains  (Savoie). 

L'abbé  Joseph  Garmer,  Recteur  de  Fourvières, 
cloître  de  Fourvièi'es,  8,  Lyon  (Rhône). 

Comte  de  Gasparin.  quai  de  la  Fontaine,  24, 
Nîmes  ((^lard). 

Pierre  Gérard,  rue  Grignan,  60,  Mai-seille 
(B.-du-Rh. V 

A.  GuiNET  fils,     rue    du   Griffon,    13,   Lyon. 
Maurice   Hubert,   Ingénieur,  av.    du    F'rado, 

200,  Marseille  (B.-du-Rh.). 
Raoul  Jacquot,  Avoué,  Largentiére  (Ardéche). 
Le  Capitaine  Jottras,  au  24' Régiment  d'Infan- 
terie coloniale,  quai   Yauban,    14.    à   Cette 

(Hérault). 
E.  de   Lachesnais,  château  du  Roucas-Blanc- 

Corniche,  401,  Marseille  (B.-du-Rh.). 
Albert  de    Lafarge,  Directeur  de  l'Usine  de 

Lafarge,  Viviers  (Ardéche). 
M.    Laurent-Dévalors,  à    Chasse  (Isère),   par 

Givors  (Rhône). 
Marcel  Luc,  Ingénieur  civil  des  Mines,  à  Seys- 

sins  pr.  Grenoble  (Isère). 
L.  Matras,  Directeur  de  La  Mutuelle.  Valence 

(Drôme). 

B.  Mistral,  fils,  à  St-Rémy  (Bouches- du - 
Rhône). 

M.  deMoNTAUDOix,  cours  Pierre-Puget,  57,  Mar- 
seille (B.-du-Rh.). 

Jean  Neyret,  Industriel,  Bel-Air,  St-Etienno 
(Loire). 

Ed.  NiEL,  Oléiculteur,  Draguignan  (Var). 

M"""  Sophie  Odrzywolska,  École  de  l'Estérel, 
Mandelieu  (Alpes-Maritimes). 

D'  Oudaille,  Le  Cannet  (Alpes-Maritimes; . 

D"'Pantaloni,  rueArmény,  11,  Marseille. 

JoannyPEV,  rue  du   Bât-d'Argent,  1,  Lyon. 


Georges  Philippos,  château  de  Mazargue-s,  à 

Mazargues  (B.-du-Rh.). 
Louis      PRAT.     rue    Paradis,     167,    Marseille 

(B.-du-Rh.). 
.M.  DE   RiGAUii,     rue    Française,    22,    Béziers 

(Hérault). 
Fernand  Rocher,  chcàteau  do  Beauregard,  La 

Côte  St-André  (Isère). 
U>^'  RouoERiE,  Évoque  de  Pamiers  (Ariège). 
Joseph  Roux,  à  Lyon. 
Loys  Roux,  à  Lyon. 

M.    Antoine   Salles,    rue    Molière,    71,  Lyon. 
Maurice  Sauzay,  Clerc  de  Notaire,  place  Ras- 

pail,  8,  Lyon. 
P.    ScHWAi.M,    Villa   Les  Hirondelles,   avenue 

Bellevue,  Nice  (Alpes-Maritimes). 
D''    Paul  SiMONOT,  place  de  l'Eclu-se,  1,    Nîmes 

(Gard). 
Jean  Tenaille,  Villa  St-Raphaël,  Bastia  (Corse). 
A.   ToRNÉzY,  à   St-Louis  (Bouches-du-Rhône). 
Aug.  Verdet,  rue  Joseph-Vernet,  73,  Avignon 

(Vaucluse). 
Henri  Vernazobres,  à  Baboulet,  par  Capestang 

(Hérault). 
M.  Villard,  quai  d'Occident,  6,  Lyon  (Rhône). 
André  Vincent,  rue   d'Arcole,   17,   St-Etienne 

(Loire). 
L.  ViNsoN,  rueMiclielet,57,  à  St-Étienne  (Loire). 

3    France  :  Sud-Ouest. 

A.  L.  BoiTEAU,  Angoulêrae  (Charente). 
L('once  Boiteau,  place»  du  Parc,  Angoulême 

(Charente). 

'SI"'"  Breuil,  Ecole  do  Guyenne,  château  de 
Rouran.  .Mérignac  (Gironde). 

W"  de  la  Broue,  Beurlaj'  (Charente-Inférieure). 

Maurice  Bures,  Avocat,  Saintes  (Charente- 
Inférieure). 

Fernand  Butel,  rue  Marca,  14,  Pau  (Basses- 
Pyrénées). 

Lucien  Canaud,  rue  Villeneuve,  32,  La  Rochelle 
(Charente-Inférieure). 

Caries  de  Carbonnièkes,  rue  du  Consulat,  4,  à 
Castres  (Tarn). 

D'André  Claisse  à  Biarritz  (Basses-Pyrénées). 

M.  CouiLLARD,  Professeur,  av.  St-Michel,  55, 
Montauban  (Tarn-et-Garonne). 

R.  CouRRÈGEs,  Président  du  Tribunal  civil,  rue 
Corail,  36,  Montauban  (Tarn-et-Garonne). 

Oscar  Dahl,  La  Rochelle   (Charente-Infér.). 

M"^  Drouhaut,  Ecole  de  Guyenne,  château  de 
Bourran.  Mérignac  (Gironde). 

B.  d'Encausse  de  Labattut,  allée  St-Étienne,  4, 
Toulouse  (Hte-Garonne). 

M.  Fabrice,  place  de  la  Révolution,  3,  Per- 
pignan (  Pyrénées-Orientales). 

A.  Feuillade  de  Chauvin,  cours  du  Jardin- 
Public,  104,  Bordeaux  (Gironde). 

M"""  Ferré,  rue  du  Lycée.  25,  Pau  (Basses- 
Pyrénées). 

Philippe  Gaden,  7,  cours  du  Médoc,  Bordeaux 
(Gironde). 

.M.  Garas,  à  Mézin  (Lot-et-Garonne). 


IGO 


BILLETIN   DE    LA   SOCIETE   INTERNATIONALE 


Louis  DE  Gastebois,  villa  Marie  Albert,  Lour- 
des (Hautes-Pyrénées). 
M.  Godard.  Ingénieur  delà  Cdes  Chemins  de 

fer  du  Midi.  Bordeaux  (Gironde). 
L"abbé  Gondal,  Supérieur  du  Grand  Séminaire, 

Toulouse  (Haute-Garonne). 
Armand  Izarn,  Avocat,  Perpignan  (Pyi-énées- 

Orientales). 
René  .Jaminet,    École  de    Guyenne,   Château 

de  Bourran-Mérignac  (Gironde). 
P.  Labrouste, chemin  d'Eysines,  146,  Caudéran 

(Gironde). 
Fernand  Lapeyre,    La  Roche-Chalais  (Dordo- 

gne). 
R.   DE  Lavalette,    château    de  Cessales.    par 

Villefranclie-de-Lauragais  (Hte-Garonne). 
L'abbé  Lave,  Aumônier,  rue  de  la  Fonderie, 

6,  Toulouse  (Hte-Garonne). 

M""  J.  Loubet,  quai  Victor-Hugo,  20,  Narbonne 
(Aude). 

Frédéric  Loliset,  cours  du  Jardin-Public,  108, 
Bordeaux  (Clironde). 

Marc  Maurei,,  rue  du  Chapeau-Rouge,  48,  Bor- 
deaux (Gironde). 

Pierre  Meller,  13,  Coursdu  Pavé  desChartrons, 
Bordeaux. 

L'Abbé  3IERTZ.  curé  de  Jlarqucfave,,  par  Car- 
bonne  (Hte-Garonne). 

.Jules  MiMAL'D,  ancien  Magistrat,  rue  du  Palais, 

7.  Rulïec  (Charente). 

L'abbé  Miirou,  Professeur  au  Petit  Séminaire, 

Carcassonne  (Aude). 
Paul  de  MoNTCHEuiL,  château  de  ilontcheuil,  par 

Nontron  (Dordogno).  • 
Alcide  d'ORBDîNv,  Armateur,  rue  Réaumur,  La 

Rochelle  (Charente-lnf.). 
M.  PoNCiN,  Propriétaire,  à  Brisamljourg  (Cha- 

ronte-Inf.). 
Comte  de  Postac,  château  de  Jaubertlies  par 

Langon  (Gironde). 
Le   Capitaine  H.  Pothier,  au  108°  Régiment 

d'Infanterie,  Bergerac  (Dordogne). 
A.  de  F'révu.le,  cliàteau    de  Bonethèves,  par 

Chabanals  (Charente). 
Ch.   de  Raymond  Caiiuzac,  Toulouse    (Hte-Ga- 
ronne). 
A.  RoujOL,  École  de  Guyenne,  château  de  Bour- 

ran,  .Mérignac  (Gironde). 
M.    Sabau,,  Séméac-Blachon,    par  Lembeye, 

(Basses-Pyrénées). 
André  Saint-M\rtin,  place  Francheville,   22, 

PérigMCux  (Dordogne). 
Edmond  Saint-Raymond,  rue  Merlane,  5,  Tou- 
louse  (Hte-Garonne). 
I>aiiicl   Sai.es,   rne  des  Prêtres,   6,  Toulouse 

(Hte-Garonne). 
A.  Sa/ebac  de  FoRdE,  à  .\ngouiéme  (Charente). 
.M.   TiiiiiAUD,  Écolo    de  (inytMini-,  château    de 

Bourran,  Mérignac  (Girnnih^). 
Er.  TiiiBALi.T,  Notaire,  La  Rochelle  (Charente- 

Inf.j. 
Henri  Tournier,  à  Aigiiefondo,  par  Mazamet 

(Tarn). 
Paniel   ToLZAbD,    Avocat,  Rempart  de    l'Est, 

.AiigoulOnic  (Charente). 


M.   DE  Trincaud   La   Tour,   cours  du  .lardin- 

Public,  7,  Bordeaux  (Gironde). 
D'  ViALOi.LE,  à  Carbon-Blanc  (Gironde). 

4°  France  :  Centre. 

L'abbé  P.  Andrielx,  Aumônier  des  Petites 
Sœurs  des  Pauvres,  chemin  de  Nougeat,  Li- 
moges (Hte-Vienne). 

L'abbé  Ardant,  place  de  l'Ancienne-Comédie, 
3,  Limoges  (Hte-Vienne). 

Comte  DE  BosREDON,  château  de  Serruelles,  par 
Chàteauneuf  (Cher). 

Henri  Brun,  Avocat,  château  de  la  Barre, 
Ouzouer-s.-Trezée  (Loiret). 

M.  Brunie,  Notaire,  à  Ussel  (Corrèze). 

M.Buffallt,  Faubourg  Ste-Catherine,  Moulins 
(Allier). 

Ph.  Champallt,  Châtillon-s.-Loire  (Loiret). 

Alfred  Charron,  ancien  professeur,  Chaletto 
(Loiret). 

M.  Corbin  de  Mangoux,  à  Vorlv,  par  Levet 
(Cher). 

Le  Commandant  Crosnier,  38,  rue  de  Cloche- 
ville,  Tours  (Indre-et-Loire). 

L'abbé  Dasse,  Curé  à  Ourouer  (Nièvre). 

A.  Dauprat,  Le  Breuil  St-JIichel,  par  Chani- 
bourg  (Indre-et-Loire). 

Claston  David,  Les  Biards,  par  St-Yrieix  (Hte- 
Vienne). 

C.  Delafoy,  à  Mainvilliers,  par  Malesherbes 
(Loiret). 

D'  Delanef,  à  Issoire  (Puy-de-Dôme). 

G.  Doliveux,  Société  du  chocolat  Poulain, 
Blois  (Loir-et-Cher). 

Emile  Fougeron,  rue  de  la  Bretonnerie,  74, 
Orléans  (Loiret). 

Le  Général  Gautrot.  rue  des  Tanneries,  Mou- 
lins (Allier). 

Paul  Girard,  rue  des  Vieilles-Prisons,  Bourges 
(Cher). 

M""  de  Laduye,  rue  de  Crosses  ,  76  (Bourges). 

M""  P.  Lebouteux,  à  Verneuil,  par  Mign»' 
(Vienne). 

Comte  P.  Lecointre,  château  de  Grillemont 
par  Ligueil  (Indre-et-Loire). 

M""  A.  Lemesle,  château  de  Planchoury,  p. 
St-JIichel-s.-Loire  (Indre-et-Loire). 

M.  Léveillé-Nizerolle,  La  Guette,  Nibelle  (Loi- 
ret). 

Georges  Marques,  Avocat,  Castelnau-de-Mon- 
tratier  (Lot). 

Charles  Mesuré,  Ingénieur-conseil  de  la  Com- 
pagnie de  Chàtillon,  à  Montiuçon  (Allier). 

R.  de  Montfort,  à  Bouy,  par  Mehun-sur-Yèvre 
(Cher). 

M.  PiN(iussoN.  négociant,  rue  Blatin,  43,  Cler- 
mont-Ferrand  (Puy-de-Dôme). 

Ferdinand  Roux,  Avocat,  château  de  Javodc 
par  ]ssoin>  (Puy-de-Dôme). 

.M.  Sii.vESTRE,  plac(ï  du  Château,  4,  Blois  (Loir- 
et-Cher). 

H.  Soury-Laveroxe,  à  Rochcchouart  (Hte- 
Vienne). 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


KU 


Le  Capitaine  de  la  Teili.ais,  rue  Joau-Xouail- 

hier,  8,  Limoges  (Hte-Vienne). 
Lucien  Thiercelin,  rue  do  Saintes,  à  PitliivicM's 

(Loiret;. 

E.  TixiER,  Avocat,  rue  de  l'Oratoire,  6,  ('lor- 
inont-Ferrand  (Puy-de-Dôme). 

IL  PE  ToYTOT,  château  de  Bar,  par  Xéroiidcs 

(Cher). 
Henri  de  la  Vèvre,  château  de  la  Vèvre,  par 

Dun-s.-Auron  (Cher). 

5°  France  :  Est. 

Pierre  Babey,  à  Arbois  (.Jura). 

F.  Bertsciiy,  avenue  Yictor-Hugo,  31.  Iiijon 
(Côte-d'Or). 

L.  Bkéart  de  Boisanger,  Chef  d'Escadron  de 

cavalerie,  place  Victor-llugo,  Lunéville  (M.- 

et-Mos.i. 
IL  de  Boissieu,    ciiàteau    de  Varanibon,  par 

Pont-d'Aia  (Ain). 
Pierre   Cestre,  33,  rue  de  Cronstadt.    Nancy 

(Meurthe-et-Moselle). 
M.  CoANET,  2,  rue  Lafayette, Nancy  (Meurthe-et- 
Moselle). 
Paul  Decosse,  Avocat,  Neufchàteau( Vosges). 
Le  Commandant  Delacroix,  chef  d'État-Major 

de  la  3"  Division  de  Cavalerie  (Chàlons-sur- 

Marne). 
L'abbé  Doyen,   Professeur  au   Sérninaire   do 

Beauregard,  par  Thionvillo  (Lorraine). 
Em.    Galland,    Notaire,    Tournus    (Saône-ot- 

Loire). 
Paul  Garmer,  rue  do  la  Sourco.  N.  Nancy  (M.- 

et-Mos.). 
L.   Garreau,    Directeur    de  banque,   -23,   rue 

Vauban,  Belfort. 
.1.    Genetier,    Charnay-les-Macon     (Saone-et- 

Loire). 
M""  Genevoix,  placi'   de  l'IIùtel-de-Ville,  Laa- 

gres  (Ilte-Marne). 
M.  (iRÉiMN,  Bibliothécaire  de  la  ville,  Langres 

(Haute-Marne), 
il.  Jacqlinot,  Ingénieur,  rue  Diderot, 37,  Lan- 
gres (Ilte-Marne). 
A.    Jambois,   Conseiller    geînéral,   Rond-Point 

Lepois,  Nancy  (M.-et-Mos.). 
M"'^  A.  Japy-Boigeol,  Audincourt  (Doubs). 
M.  DE  Leudeville,  à  Villotto,  par  Verrey-sur- 

Salmaise  (Côte-d'Or). 
•L  de  LoisY,  rue  Chabot-Charny,  22,  Dijon. 
Henri  Martinet,    rui'   Thiors,   28,  Charlevilli- 

(Ardennes). 

G.  Melin,  rue  de  la  Visitation,  1,  Nancv  iM.- 
et-Mos.). 

D'  Moret,  à  Courlon  (Yonne). 

M"^  Maurice  Pellevoisin,  avenue  Boucicaut, 
13,  Clialon-s.-.Saône  (Saùne-et-Loire). 

Louis  Peters,  Avenue  Gambetta,  Épinal  (Vos- 
ges). 

Paul  Peters,  rue  de  Provence.  Épinal  (Vos- 
ges). 

Victor  Peters,  Industriel,  rue  do  Provence, 
Épinal  (Vosges). 


Alfred  Petit,  Clerc  de  notaire,  St-Didier-d'Aus- 

sial  (Ain). 
Jean  Qlinsox,  à  Tenay  (Ain). 
M.  Rasquin,    Instituteur,  â    Chababois,    par 

Granges  (Vosges). 
M.  Richard,  Industriel,  à  .Injurieux  (Ain). 
Louis  Saki  ROY.  Notaire,  Brienon-s.-Armançon 

(Yonne). 
D'  Spralel,  Rosières-aux-Salines  (Meurthe-et- 

Jloselle). 
L'abbé    E.  Staemniel,   Secrétaire  général  do 

l'Évèché,  Nancy  (M.-et-Mos.). 
Henri    Sl(jl"et,    Maître    de     forges,    Chonno- 

cières,  par  St-Marc-s.-Seine  (Côte-d'Or). 
M"''  Trlchv.  à  Hrienon-s.-Armançon  (Yonne). 
Baron   de  'Vomécourt,  château  de   Chassey, 

par  Cognièros(Hte-Saône). 


6^  France  :  Ouest. 


Auguste  AiiACHE,  â  Bizy-Vernon  (Eure). 
Louis  Allainolillaume,  quai  de  la  Londe,  Caen 

(Calvados). 
Emile   Amhlard.  Ingénieur,  rue    Toustain,  2, 

Dieppe  (Soine-Inf.). 
M.   Astoul,  Professeur  à  la  Faculté   de  droit, 

rue  Holdot,  25,  Caen  (Calvados). 
L'abbé  Baii.lakd,  Professeur  d'histoire  à  l'in  - 

titution  Join-Lambert,  Rouen  (Seine-Inf.). 
L'abbé  Louis    Ballu,    Luré   de   Parnay,   pai 

ilontsoroau  (Maine-et-Loire). 
M.  Bellevu.i.e,  Professeur  agrégé  de  l'Univor- 

sité,  rue  Arinand-Carrel,  50,  Rouen. 
D'  E.  Benoist,  â  Guéméné-Penfao  (Loire-lnL). 
M.  Georgi^s  Bertiek,  Directeur  des  études  à 

l'École  dos  Roches,  près  Vorneuil  (Eure). 
A.  de  Boissieu,  rue  du  Canon,  Vernouil(Euro). 
Dr  Carcopino,  à  Vorneuil  (Eure). 
M.  de  Cari-ort,  cours  des  Quais,  7,    Lorient 

(Morbihan). 
L'abbé  H.  Charier,  à  Arradon  (Morbihan). 
Alexis    Chaussepied,    Président   du    Tribunal 

de    Commerce,    Saint-Hilaire-Saint-FIoront 

(Maine-et-Loire). 
Emile  Chevallier,  rue    du  Petit-Beauvais,   2, 

Chartres  (Eure-et-Loir). 
Le  M'*  de  Clermont-Tonnerre,  château  do  Gli- 

soll(\s  par  la  Bonne  ville  (Eure). 
G.  du  CouEDic.  Lient' au  25"=  Dragons,  a,  av.  do 

Contades,  Angers  (M.-<3t-L.). 
Aristide  David,  St-Michel-en-l'Herm  (Vendée). 
Ed.  Demolins,  Directeur  de  la  Science  sociale, 

administrateur  de  VÉcole  des   Hoches,   jjrès 

Vorneuil  (Euro). 
L'abbé  Desmonts,  Cure  de  GlisoUes  (Eure). 
Paul  Descamps,  à  la  Guichardière,  p.  Vorneuil 

(Euro). 
Louis  Douet,  i|uai  de  Ftichebourg,  2,  Nantes 

(Loiro-lnférieure). 
Augustin  Dlfrèsne,  Manoir  de  Calmont,  près 

Dieppe  (Seine-Inferieure). 
Robert    Dufresne,   Manoir  de    Calmont,  par 

Dieppe  (Seine-Inférieure). 


i(rl 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


A.  Fauquet-Lemaithe,  Château  du  Vallasse,  par 

Bolbec  (Seine-Inférieure). 
M.  Fauvel,  à  Baveux  (Calvados). 
I'.  Favé,  rue  de  i'Écureuil,  14,  Rouen  (Seine- 
Inférieure). 
W"  FiRMiN-DiDOT,  au  château  d'Escorpain,  par 

Laons  (Eure-et-Loir). 
IV  Frey,  à  Airvault  (Deux-Séyros). 
i/abbé  Gamble,  Aumùnier  à  l'École  desRociies, 

l)r('S  Verneuil  (Eure). 
Eugène  GiiEi.É,  Rédacteur  en  chef  du  Proi/rès 
(iv  Calvados,  rue  du  Moulin,  Caen  (Calvados). 
BI.  Hervey,  Notre-Danie-de-Vaudrouil  (Eure). 
L'abbé  Jan,  Rochefort-en-Terre  (Morbihan), 
l'aul  .Ienakt,   Ingénieur-Agronome,  à  l'Ecole 

des  Roclios,  par  Verneuil  (Eure). 
iv  Joffrion,  à  Bénet  (Vendée). 
M"""^^     Labussière,    à    PuUay,     par    Verneuil 

(Eure). 
V'"  Ch.  DE  LA   Lande    de  Calan,  à   Saint-Gré- 
goire, par  Rennes  (lUe-et-Vilaine). 
M.  P.-E.    Lefébure,  à  Ronfeugera.v,  par  Athis 

(Orne). 
Frédéric  Lefèvre,  i-ue  du  Champ-des-Oiseaux, 

1,  Rouen  (Seine-Inférieure). 
R.   Legros.  Directeur  de   la  Station  centrale 
d'Electricilé,  place  de    l'IhMel-de-Ville,    II, 
Fécamp  (Seine-Inférieure). 
M.    Lenglet,    rue    Félix-Faure,    24,    Fécamp 

(Seine-Inférieure). 
M.  Lei'allle,  notaire,  Conches  (Eure). 
Camille  Lion,    rue    Lenôtre,   26  bis,    Rouen 

(Seine-Inf('rieure). 
l'aul  Magnieu,  à  Grandchamp,  par  St-.Iulien- 

le-Faucon  (Calvados). 
Comte  de   Maistre,  Château  de  Tourville,  par 

Pont-Audemer  (Eure). 
M.    Malherbe,     Grande-Rue,     Pont-Audemcr 

(Eure). 
Baron    de    Makkuil,    L'-Colonel    au  1"   Chas- 
seurs, Chàteaudun  (Eure-et-Loir). 
L.  JIarotte,  Le  Mont  Ilymette,  Redon  (Ilie-et- 

Vilaine). 
l'.milc    Mau(jl:et,    Montoir-de-Bretagne  (Loire- 

Inféi'icure). 
L'ablié  N.  Martin,  rue  du  Lycée,  7,  à  Saint- 

Brieuc  (C"tes-du-Xord). 
L'ablié  Maubec,  Curé  à  Esteville,  par  Cailly 

(Si'inc-Infih'ieure). 
Louis  Maubec,  Industriel,   Elbeuf  (Seine-infé- 
rieure). 
.1.  MignaL  Ingénieur,  Les  Herbiers  (Vendée). 
1)'  Miisciios,  à  Tréviéres  (Calvados). 
V'    de  NoNNEVuj.E,  rue  du  Bel-Air,  21,  Angers 

(Maine-et-Loire). 
Edmond     Ouinet,    jirofesseur   à     l'Ecole     des 

RocIkîs,  Verneuil  (Eure). 
0.   Pu.i.ET,    Proprii'taire,    La   Bi-nestière,  par 

.larzé  (Maine-et-Loire). 
Eugène  PiLiT,   Entrc])reneur  de  menuiserie, 

rue  (le  l,i  Madeleine,  Verneuil  (Eure). 
M.   Pochet.    lng(''nieur-Agronome,    rue  de  la 

Gare,  Dreux  (Eure-et-Loir), 
l'ieri-e  l'oniEi,  à  Verneuil  (Eure), 
liarth.    Pocquet.    Directeur    du    Journal,   de 


Bennes,  rue  de  Piobien.  8,  Rennes  (Ule-et-Vi- 

laine). 
F.  pRiEiR,  Chef  de  bataillon  en  retraite,   10, 

rue  Jeanne-d'Arc.  Vannes  (Morbihan). 
M.  de  RÉALS,  Villa  des  Tourellas,  Dinan(Côtes- 

du-Nord). 
C"   de    RoBiEN,  château  de  Montgiroux,  i>ai- 

Alexain  (Mayenne). 
A.  RiCHER,  Lieutenant  de  vaisseau,  à  Soustons. 

(Landes). 
Olivier  Senn,    rue   de  la  Cote,  48,  Le  Havre 

(Seine-Inférieure). 
M.  Thierry-Mieg,  rue  de  la  Côte,  41,  Le  Havre 

(Seine-Inférieure). 
M""'  Thiry,  Verneuil  (Eure)- 
M.  Toquenne,  Lieut'-colonel  au  6"  Rég.  d'in- 
fanterie coloniale,  Brest  (Finistère). 
jjmc  y,e  (jg  Tourville,  Château  de  Tourville,. 

par  Pont-Audemer  (Eure). 
Comte  de  la  Villarmois,  Château    de    Trans. 

par  Pleine-Fougèi'e  (Ilie-et- Vilaine). 
Comte  de  Vincelles,   Château  de  Penaurun, 

par  Concarneau  (Finistère). 
Ch.  Waddington,  Ingénieur,  château  de  Vei't- 

en-Drouais  (Eure-et-Loir). 


7"  France   :  Nord. 


G.   Agniel,   Ingénieur,  Verquin,  par  Hétluinc 
(Pas-de-Calais). 

Paul  Allaeut,  avocat,  IG  ter,  i-ue  des  Foulons.. 
r»ouai  (Nord). 

Olivier     Benoist,     Propriétaire-Agriculteur. 
Plailly  (Oise). 

M.  Bigo-Danel,  boul.  de  la  Liberté,  95,  Lille 
(Nord). 

31.  Bosquet,  Président  de  Chambre,  rue  Bel- 
legambe,  12,  Douai  (Nord). 

V.   Bousquet,  Ingénieur,  Sallaumines  (Pas-de- 
Calais). 

M.  Brunet,  Lient'  au  45''  Rég.  d'infanterie,  rue 
Vinchon,  28,  Laon  (Aisne). 

M.  BuRON, rue  Valentin-Legi-and,  Saint-Just-en- 
Chaussée  (Oise). 

L'abbé    N.  Caillet,   Curé   de  Manicamp,   par 
Blérancourt  (Aisne). 

Léon  Capy,  Notaire  St-Pol-s.-Ternoise    (Pas- 
de-Calais). 

Victor  Carrez,  Ingénieur,  Aire-sur-la-Lys  (Pas- 
de-Calais). 

Félix  CoQUELLE,  Maire,  Rosendael  (Nord). 

Eugène    Creveau.x,    Constructeur    â    Vervins 
(Aisne). 

Paul  Dei.ori,  Agriculteur,  l'.ois  en  Ardres  (Pas- 
de-Calais). 

André  Doutriaux.  Avocat,  l'ue  d'Oulti'cmontf 
Valenciennes  (Nord). 

M.    DurAS-HAMoiii,     Industriel,    Valenciennes 
(Nord). 

L'Abb('   Flodrops.   Vicaire    à    Calais  (Pas-de- 
Calais). 

Constant  Fume,  â    St-Léonai-d,  jtar  Pont-de- 
Briques  (Pas-de-Calais). 


DE   SCIENCE    SOCIALE. 


163 


César  de  Givenchy,   boul.    Vaubaii,   1,  Saint- 

Omer  (Pas-de-Calaisj. 
Eugène  Guerrin,  place  d'Armes,  17,  Cambrai 

(Nord). 
M.  Guillemot,  Ingénieur-Agronome,  S"-Gene- 

viève,  p.  Soissons  (Aisne). 
M.  GoiKDET,ruedo  Noyon,  1,  Amiens(Sommo). 
D'  Jacqlot,  à  Creil  (Oise). 
Maurice    Larivièke,    Ingénieur,    boul.  de   la 

Liberté.  137.  Lille  (Nord). 
.Josepli    Laroche,    château    de    Buvigny.  jjai' 

Bully  (Pas-de-Calais). 
L'abbé  A.  Ledolx,  Curé  à  Guenips.   jiar  Au- 

druick  (Pas-de-Calais). 
Paul  Lefebvre-Desurmont,  Industriel,  rue  de 

Douai,  103,  Lille  (Nord). 
M.  Leloup,  Président  de  la  Chambre  de  com- 
merce, Arras  (Pa.s-de-Calais). 
IL  Parsv,  Place  d'Armes,  H,  ilaubeuge  (Nord). 
Henri  Pilate,  rue  Négrier,  22,  Lille  (Nord). 
A.  Kebolx,  Directeur  du  Journal  de  Roubaix. 

Roubaix  (Nord). 
Victor  RivENET,  fabricant  de  chicorée.  Vieille- 

Éghso  iPas-do-Calais  . 
Jules  Scrive-Loyer,  Industriel,  rue  Léon-Gam- 

betta,  294,  Lille  (Nord;. 
M"""   ScRivE    DE    Negri,   Tue    Gambetta,    292. 

Lille  (Nord). 
Baron  de  Trétaigne,  Château  de  Festieux.  Fes- 

tieux  (Aisnej. 
G.   Valdelièvre  fils,  rue  des  Fossés-Neuls,  G, 

Lille  (Nord). 
D"^  YiGER,  Abbeville  (.Somme). 

8°  Étranger. 

Europe.  —Allemagne.  —  Louis  Arqué,  Vice- 
consul  au  consulat  de  France,  Leipzig. 

P. -F.  DuJARDiN,  Ingénieur,  Breitestrasse,  71, 
DusseldorL 

Ch.  GiLBERTSON,  Dcgcrloc  b.  Stuttgart. 

Angleterre.  —  F.  Bertholon,  Négociant,  Great- 

Tower  Street,  9  London  E.  C. 
W.    C.   Crawford,   Lockharton    Gardens,    1, 

Colinton  Road,    Edimbourg. 
Maurice  Honoré,  17,  Highcrot't  Villas  Brighton. 
M.  Lacrolx,  Négociant,  .Jewin  Street,  19,  Lon- 
dres E.  C. 
C.  S.  Loch,  professeur  à  Christ  Collège,  Dry- 

law  Hatch,  Oxshott,  Surrey. 
.Jean  Périer,    the  Grove    Boitons,    25,   South 

Kensington,  Londres  S.  W. 
Henri  Willem,  Mount-Row,  10,    Saint-Pierre- 

Port,  lie  de  Guernesey. 
William  Wilson,  16,  St-Bernard"s  Row,  Edin- 

burgh. 

Actriche-IIongrie.  — Baron  PaulKEMENY,  Pro- 
priétaire-agriculteur à  Czintos,  p.  Maros- 
Ludas. 

M'°'=  Elisabeth  Koos,  .Maros-Vasarhely. 

Menyhent  Szanto,  IV  Ferencziek-tere,  4,  Bu- 
dapest. 


Baron  Félix  von  Oppenheimer,  I  Karnthner- 
strasse.  51,  Vienne  (Autriche). 

Etienne  de  Trzecieski,  propriétaire  à  Dynow 
(Galicie). 

D'  .Jean  Alex.  Kov.vts,  Directeur  de  l'École  su- 
périeure de  commerce,  Nagy-Varad. 

Belgique.  —  Emile  de  Becker,  Juge  d'instruc- 
tion, rue  de  l'Aigle,  2,  Louvain. 

E.  Bertrand,  190,  chaussée  d'AIsemberg  à 
Forest,  par  Uecle. 

L.  DE  Buggenoms,  Avocat,  i)lace  de  Bronckai't, 

19,  Liège. 

Léon  Coi.Lix,  Lieutenant  d'artillerie,  route 
Provinciale,  La  Ilulpe  (Brabant). 

Charles  Dejace,  Avocat,  boul.  d'Avray,  280, 
Liège. 

Paul  bEM.\TONS,  rue  du  Châtelain.  Bruxelles. 

Ernest  Desenkons,  Avocat,  rue  du  Mont-de- 
Piété,  11,  Mons. 

M.  Dubois,  Directeur  de  X'Instilul  supérieur 
de  commerce,  rue  des  Peintres,  51,  Anvers. 

Henri  Dumon,  Faub.  de  Valenciennes,  Tour- 
nai. 

Pascal  Lohest,  Avocat,  quai  de  Maestricht.  10. 
Liège. 

Victor  Muller,  Avocat,  rue  Sainte-Véronique, 

20,  Liège. 

Alb.  Neuville,  rue  Louviex,  93,   Liège. 
Charles  Sépulchre-Dor,  Industriel,  rue  Charles- 

Morren,  31,  Liège. 
Edouard  Sépulchre,    Ingénieur  civil,  à  Kin- 

kempois. 
Fi-ançois  Sépulchre,  Industriel,   place  Saint- 

•Jacques,  Liège. 
Louis  Sépulchre,  Herstal. 
D'  Edg.  Snyers,  rue  Saint-Denis,  10,  Liège. 

Espagne.  —  Marquis  d'AuELLA,  Rambla  de 
Canaletas,  6,  Barcelone. 

Manuel  Bertrand  y  Salsas  hijo,  Industriel, 
Trafalgar,  50,  Barcelone. 

Jaime  Carner,  Avocat,  rue  Trafalgar,  10,  Bar- 
celone. 

D.  IIiGiNio  G.  Caso,  Trinidad,  7,  Gijon  (Espa- 
gne). 

Marquis  de  Castelar,  Magdalena,   12,  Madrid. 

D.  Villar  Grangel,  Avocat,  Santiago  (Galicia). 

Baron  Lahuke,  Vice-Consul  de  France,  Va- 
lencia. 

Oriol  Marti,  Puerta  Ferrisa,  17,  1°,  Barcelone. 

Candido  Ruiz  Martinez,  Fernando  el  Santo, 
20,  Madrid. 

Trinitat  Monegal,  Avocat,  Passeig  de  Gracia, 
32,  Barcelone. 

José  Monegal  y  Nogufs,  calle  de  Moncada,  19, 
Barcelone. 

D.  Félix  Monténégro,  calle  de  Francisco  Rojas, 
2,  Madrid. 

D.  Luis  Perez  de  Guzman,  à  Jerez  de  los  Ca- 
balleros,  Badajoz. 

Alfons  SuNOL,  rue  Simon-Oller,  I,  Barce- 
lone. 

Albert  Thieb.^ut,  Villanueva,  11,  Madrid. 

Jean  Vergés  Barris,  à  Palafrugell.  Catalogne. 


164 


BULLETIN    DE   LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


Italie.  —   Marquis  cFAyala  Vai.va,  Rione  Si- 

rignano,  '2,  Naples. 
Diiilio  Bossi,  Pasteur,  à  Luino. 
Mobile  Girolamo  Calvi,  via  Bassano  Parrone, 

2,  Milan. 
C*  François  Cavazza.  via  Farini,  3,  Bologne. 
Ranuzzi  Segui  Conto  Cav.  Cesake,  Via  Mazzini, 

45,  Bologne. 
L'abbé  Giovanni  Crovato,  à  Xigoline,  Prov. 

de  Brescia. 
D'  Giusoppe  GAi.i.wTiEsi,  via  Manin,  13, Milan. 
M.  Graxdmont,  à  Taormina  (Sicile). 
Chev.  Silvio  Serafim,  7,  via  Bergamo.  Rome. 
Prof.  AndraToKRE,  20,  via  IMarianna  Dionigi, 

Rome. 
M"*'    VANNELFvn.i.E,    21,   Corso    Vittorio    Ema- 

niiole,  Rome. 

PouTUGAi..  —  .José  de  Albiqlerqle,  Lieutenant 

de  marine,    Avenida  da    Liberdade,  07-1. 

Lisbonne. 
A.  Barboza    nos   Santos,    rua    Alamcda,    17, 

Lisbonne. 
Conego    .J.    Dias   d'Andrade,    Professeur  au 

Séminaire,  Coimbi'a. 
.\nselmo  BhaamcampFheire,  Pair  du  Royaume. 

i-ua  do  Salitre,  31  L  Lisbonne. 
.\.  RoDRiGiEs  Braga,  IMédeciu   de  Marine,  rua 

da  Esperança,  175-1",  Lisbonne. 
1).  Luiz  Filippe  de  Castro,   Prof,   à  rinstilut 

agronouii(|ue,  40,  rua  do   Pi'ior,  Lisbonne, 
•losi'  Matos  Braamcami-,    Praça  Dlqle  da  Ter- 

CEiKA,  1 1,  Lisbonne. 
N'iseonte    de    Gcu.homii.  .    Cadouoos.   Foz    de 

Douro,  Porto. 
S.   Exe.    Luiz    de    M  vgai.ii  \es.     Ministre    des 

.Affaires  étrangères,  Lisbonne, 
llenrique  de  Paiva  C'onceiro,  à  Cascaes. 
A.  DE  PoRTLCAi,  DuRAo,  l'ua    Larga  de  S.  Ro- 
que, 17-1",  Lisbonne. 
D'   Francisco  dos    Reis    Santos,   Avenida  da 

Liberdade,  77,  Lisbonne, 
l'rederico  Ramuier,  Villa  Real  Santo-Antonio, 

.\lgai-\e. 
If  Skkiîas  e  Su.va,  Pi'ofesseur  à  la  Faculté  de 

!Médecine,  Comibra. 
Estevans  de  Vasconcei.i.os,  villa  Real  de  Santo 

Antonio. 
E.  LEriE    DE    Vasconcellos,    liii'ecteur  de    la 

Colonie  Agricole,  Villa  Fernando. 
Teixeii-a  de  VAseoNCEi.r.os,  â  Amarante. 
D"-  .\rmando  Vu.ira  de  Castro,  Cadoucos,  Foz 

<lo  Pouro. 

Riii  MANIE.  —  C.  A.  Bkrindei,  Slrada  Precupetii 
Wocci,  P.)  bis,  Bucarest. 

Vasile  .M.  Cogai.mceanij,  .VIcea  Vasiliu.  13, 
liucarest. 

1>'  Em.  Grigorovitza,  Sir.  Plaiitelor,  1  i.  Bu- 
carest. 

Iv.  Grueit-,  rue  Brezoianu.    11.  Bucarest. 

Valeriu  IIllltiei,  Avocat  et  Professeur  de  jilii- 
losophie  au  Lycée  national,  rue  Ilotin,  2, 
.Jassy. 


D'  St.  G.  Manglirea,  Médecin  en  chef  de  l'Hô- 
pital T.  Severin. 

C.  Radulesco,  àCampu-Lung. 

Théodor  Spérantia,  Directeur  de  Lycée,  Bu- 
carest. 

M"<^  Hélène  A.  Taxasescl-,  Institutrice,  rue  G. 
Paladi,49,  Bucarest. 

Nestor  Urechia,  Ingénieur  des  Ponts  et  Chau.s- 
sées,  Strada  Poliza,  40,  Bucarest. 

N.  Zanné,  Professeur  à  l'École  des  Ponts  et 
Chau.ssées,  Strada  Negustori,  I,  Bucarest. 

M.  Zenide,  rue  Dionisie,  LS,  Bucarest. 

Russie.  —Marins  Cottavoz,  .\gent  consulaire 
français,  Ekaterinoslaw. 

G.  F^errand,  Administrateur  de  la  Parfume- 
rie Brocard  et  C'%  jMo.scou. 

Paul  GiRAUD,  Industriel  à  .Moscou. 

P.  Lagier,  10,  quai  de  l'Amirauté,  St-Péters- 
bourg. 

H.  Laming.  Directeur  des  Usines  de  la  Compa- 
gnie du  (iaz,  St-Pétersbourg. 

E.  de  Loisv,  Direct,  de  la  Société  Générale  de 
Hauts  Fourneaux  à  Makievka,  Territoire  des 
cosaques  du  Don. 

André  Moussy,  Manufacture  de  soieries,  Mos- 
cou. 

M.  Pobedonostzeff,  ancien  Procureur  du  Saint- 
Synode,  Liteina,  02,  Saint-Pétersbourg. 

S.  PoLACHKOwsKY,  Vassili  ostrov  seconde  ligne, 
11,  Saint-Pétersbourg. 

L.  Stibing,  Sadowaia,  18,  Saint-Pétersbourg. 

.Jean  Szwanski,  Perspective  Saint-Georges, 
17,  Vilna. 

Alexandre  Vaeikoff,  Professeur  à  l'Université, 
Saint-Pétersbourg. 

Suède.  —    W.    Carlson-Fevrell,    Professeur, 

Lundsberg  (Nàssundet). 
Ernst  Sjoberg,  Drottninggatan.  45,  Stockholm. 

Suisse.  —  Alfred  d'Amman,  Grand. Cliène,  li, 

Lausanne. 
L'abbé  E.  Carry,  rue  des  Granges,  13,  Genève. 
Ad.    Fischer-Reydellet,    Villa  des  Glycines, 

Fribourg. 
.Mfred  Geii;y.  Fossé  Saint-Léonard,  à  Bàle. 
Léon  Poinsard,  rue  Beaulieu,  72,  Berne. 
Is  PoLAKO,  route  de  Florissant,  20,  Genève. 
Comte  G.   de   Reynold,  château  de  Vinzel-s.- 

KoUe  (Vaud). 

Asie.  —  Chine.  —  D>  Chabaneix,  Professeur  à 

l'École  impériale  de  médecine,  Tien-tsin. 
H.  Dangu,  Pedderstr,  2  Hong-Kong. 
Cl).  .Iasson,    Receveur   des  Postes  françaises, 

à   llaii-kéou. 
M.  Pernotte,  .Vttachi'  à  la  Bamiue  de  l'Indo- 

Chinc,  Ilan-kéoii. 
R.  RÉAU,  Consul  de    France,  Mong-tseu,  ^'un- 

nan. 
M.    Saint-Pierre,     Banque    de    l'Indo-Chine, 

Péking. 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


165 


CocHiNCinxE.    —   Ed.-L.    Achard,     Inspecteur 

d'Agriculture,  Thoi-Lai,  Cantlio. 
iNnn-CHiNE.  —  Bazin,  BaïKiuo  do  l'Indo-Chino, 

Haïphong. 
Steplien   Bolrjade.  Services  civils  de  l'Iiido- 

Chino,  Thai-Binh. 
31.  de  Sii.ANs,  Capitaine  de  vaisseau  coninaan- 

dant  le  Redoulable,  Saigon. 
TouRNAiRE,  Agent  des  Messageries  Jlaritimes. 

Singapour. 

Afrique.  —  Algérie  et  Timsie.  —  M"''  Aui.ki!. 
lue  du  Soudan,  '.\,  Alger. 

M.  l'aljbé  BoTREL,  à  Esseniane  j)rès  Bt-jà  (Tun.  ). 

;\I.  René  Bolrcoin,  Ingénieur-Agrononi(>,  Do- 
maine d'Amourali,  prov.  d'Alger. 

H.  de  CiiAMiiERET  Dar  Iladida,  par  Chaouat 
(Tunisie). 

r>'  A.  (iiÉNdri,  rue  Zarkoum,  I,  Tunis. 

.Jules  KiiAVEMîLiii.,  Colon-. agriculteur,  Aïn-el- 
.Vsker  (Tunisie). 

Albert  Le  Coui.tre,  San-Salvador,  Rovigo  (Al- 
ger). 

.Jules  Leeebvre,  Secrétaire  à  la  subdivision 
militaire,  Oran. 

Egypte.  —  Ahmed  P'atliy  Zagi.oli. Bev,  l'n'si- 
dent  du  Tribunal  indigène,  Le  Caire. 

Aerkhe  orientale.  —  Thcodoro  Monteiro  he 
JIacedo,  Ingénieur,  Lourenco-Marques. 

Edouard  Prudhomme,  gérant  de  la  C'"  du  Bo- 
ror,  QuiWimane. 

Amérique.  —  Canada.    —  L.-O.   Bouknivai.. 

Jlédecin-Pharniacien,  Saint-Barnabe,  Comté 

St-Maurice.  P.  Q. 
R.-P.  Phil.  BoLRMVAi,,  Saint-Boniface  (.\Iaui- 

toba). 
Thomas  Caiîhn.  .\vocat,rueSusse.\,.'(.j9,  Ottawa. 
Auguste  Gkrin,    Industriel,  Coaticooke,  prov. 

de  Qui' bec. 
I.i'on  Gérin,  Coaticooke,  prov.  de  Québec. 
Stanislas  A.    Lortie,   i)r.    Université     Laval, 

Québec. 
Le  D"'  L.-P.  Normand,  Trois  Rivières,  prov.  de 

Québec. 

Brésil.  —  D"'  Ariowaldo  A.  do  Amaral,  l'ua  da 
Guitanda,  1,  Sào-Paulo. 

D''  Erasmo  de  Asslmpçao,  Avocat,  Santos. 

A.  S.  Azevedo  .Junior,  rua  do  Rosario,  4,  Santos. 

D'  Coreolano  Blrgos,  Amparo,  Sào-PauIo. 

D'  Vicente  de  Carvalho,  Santos. 

.Vllredo  de  Carvalho,  à  Recife  (Pernambuco). 

D'  Arnaldo  Y.  de  Carvalho,  rua  Ipj'ranga, 
8,  Sào  Paiilo. 

D'  .José  Gonçalves  de  Castro  Cinclra,  Largo 
■1  de  Julho,  Bahia. 

Le  Comte  D' Alfonso  Celso,  Avocat,  rue  Rosa- 
rio, 45,  Rio-de-Janeiro. 

D' Silveira  Cintra,  ruado  Bom-Retiro,  23,  Sào 
Paulo. 

C"  José  Ferreira  de  Figleiredo,  rua  Victoria, 
27,  Sào-Paulo. 


Arthur  Ferreira  Machado  Glimaraès,  rue  Ou- 

rives,  1S3,  Largo  de  Santa-Rita,  Rio. 
Max  Fi.EiLss,  ruade  Itapiru,  141,  A.  Rio. 
,Jacob   Glyer,   rua  Santo-.\ntoiiio,   15,   Cai.va 

Postal,  (54,  Santos. 
lîernardo  IIorta  de  Aravio,  rua  Viscondi  de 

Figueiredo,  4,  B,  liio-de-.Janeiro. 
D'  Domingos  .Jaglaribe,  Director  do  Instituto 

Psicho-Phisiologico,  Sào-Paulo. 
G"  A.   DE  Lacerda    Franco,    rua    Conselheiro 

Xebias,  75,  Sào-Paulo. 
I>.-L.  Lacombe,  T'.  0.  Bo.\  1057, Rio-de-Janeiro. 
I»'  llLi.io-LoBO,  Avocat,  Juiz-de-Fora,  Minas. 
Francisco  Jaguaribe  Go.mes  de  Matos,  rua  \o- 

luntarios  da  Patria,  .32. 
D'^  Jos(''  DE  Mendoza,  Juiz-de-Fora,  Minas. 
D'  Joaquim  Miguel,  rua  Frei  Gaspar,3,  Santos. 
Josi-   OiTiciCA,    Directeui-  du  Collège   Latino- 

Américain,  Rio-de-Janeiro. 
Jlajor  EsTEVAM   de  Oliveira,  Jornalista,    Juiz 

de  Fora,  Minas. 
Joào  RiBEiRO  de  Oliveira  e   Souza,  à  Juiz    de 

Fora  (Minas). 
!)■•  Arthur  Orlando,  Camara  dos  Deputados, 

Rio-de-Janeiro. 
D''  Alfredo  Patricio,  Amparo,  Sào-Paulo. 
D'  Alfredo    de    Paui.a   Freitas,  rua   Haddock 

Lobo,  175,  Rio-de-Janeiro. 
I>'  Joao  PiNHEiRO  DA  SiLVA,  Présidcute  de  Minas, 

Bello-IIorisonte. 
D'  Dinamerico    Rangée,  Avocat,   Travessa  do 

Commercio,  1,  Sâo-I'aulo. 
D'  Carlos  Reis,  Palacio  do  Governo,  Sào-Paulo. 
D'  Paul  DE  Rezende  Carvalho,  Santos. 
Thoiihilo  Fiiheiku  de  Andrade,  S.  Joào  da  lîna 

Vista,  Est.  de  S.  Paulo. 
D'  Sylvio  Romero,    rue  Ourives,  183,  liio-de- 

Janeiro. 
D'  V.  da  Sh.va  Freire,  Caixa,  J8,  Sào-Paulo. 
D"'  L.  G.  DA  SiLVA  Le.me,  rua  da  Liberdade,  45, 

Sào-Paulo. 
Gabriel  A.  da  Silva  Oliveira,  Sâo-Joào  da  Boa 

Vista,  Sào-Paulo. 
José  da  Silveira  Campos,  Planteur  de  Café,  Ri- 

beiraô  Preto,  Sào-Paulo. 
D"  Luiz  Fortunato   de   Souza    Carvalho,    rue 

Rosario,  32,  Rio-de-Janeiro. 
Conseilhero  D''  Joaquim  de  Toledo  Piza  e  Al- 

MEiDA,  rua  Jockey-Club,  .j3,  Rio-de-Janeiro. 

Chili.  —A.  Alfonso  hijo,  Casilla,  896,  Santiago. 


Colombie. 
dellin. 


Carlos  E.  Restrepo,   Avocat,  Me- 


.Martinkjue.  —  Ilip.   Ernoult,  Fort-de-France. 

Mexique.  —  Gonzalo  Camara,   calle  57,  n°  512, 

Merida,   Yucatan. 
D'    J.    E.  Monjaras,    2'    de  Yturbide,    n"    1, 

Mexico,  D.  F. 

République  Argentine.  —  Albert  de  Cas^aubon, 
Agent  de  change,  Calle  Bartoloiné  Mitre, 
383,  Buenos-Aires. 


166 


liL'LLETlN   DE    LA    SOCIÉTÉ   INTERNATIONALE 


Alcide  DE  Cas.ubon,  Agent  de  change,  même 
adresse. 

Jean-Emile  Dumas,  Agent  de  change,  Calle 
Victoria,  370,  Buenos-Aii-es. 

J.-B.  Etchebakne,  Banque  Supervielle.  Calle 
Bartolomé  Mitre,  390,  Buenos-Aires. 

B.  Etchehoun,  Commci'çant,  Calle  Bartolomé 
Mitre,  390,  Buenos-Aires. 

Gaston  Pommey,  Maison  Mignaquyet  C'%  Calle 
Bartolomé  Mitre,    UU,  Buenos-Aires. 

Victor  Tailhades,  Calle  Uspallata,  750,  Buenos- 
Aires. 

Il.uri.  —  C.  F.  Archang,  Secrétaire  de  la  So- 
ciété des  Anciens  Élèves  des  Frères,  Port-au- 
Prince. 

M''"'  CoNAN,  archevêque  de   Port-au-Prince. 

Luc  D0.MIMQUE,  Président  du  Cercle  catholi- 
que, Port-au-Prince. 

Sœur  Eugénie  du  Sacré-Cœur,  Port-de-Paix. 

Le  chanoine  Guidec,  Curé  de  St-Joseph,  Port- 
au-Prince. 

Le  Chanoine  Guili.o,  Vicaire  général,  aux  Go- 
naïves. 

Le  Chanoine  Hubert,  Cui'é  à  Jacmel. 

L'abbé  Le  Sidan.ner,  Vicaire  à  la  Cathédrale, 
Port-au-Prince. 

M.  F\eury-Féquière,  député,  Port-au-Prince. 

Ms'  PiCHON,  Évèque,  Port-au-Prince. 

Eugène  Roy,  Sjntlic  des  agents  de  change, 
Port-au-Prince. 

Uruguay.  —  M™"  Cahrau  Piedras,  354,  Monte- 
video. 

Louis  J.  SuPERviELLE,  Banquier,  Calle  -25  de 
Jlayo,  254,  Monte^•ideo. 

Océanie.  — Nouvelle-Zélande.  —  Miss  Bessie 
Hancock,  Woodlord  Ilouse  Hastings,  Hawkes 
Bay. 


SEANCE  DU  CONSEIL 

Le  8  janvier  1907,  à  9  heures  du  soir, 
le  Conseil  de  la  Sucicld  inlernalionale  de 
Science  sociale  s'est  réuni,  5G,  rue  Jacob, 
sous  la  présidence  de  M.  P.  de  Rousiers. 

Étaient  présents  :  MM.  E.  Demolins, 
P.  Bureau,  R.  Pinot,  H.  Hemmer,  M.  Fir- 
min-Didot  et  Durieu.  Excusés  :  MM.  G. 
d'Azambuja,  Ph.  Champault,  R.  Dufresne 
et  V.  Muiler. 

L'ordre  du  jour  comprenait  les  trois 
questions  suivantes  : 

I.  Examen  des  comptes  de  l'année  1906. 

II.  Missions  d'études  pour  1907. 

III.  Fixation  de  la  date  et  organisation 
du  congrès  do  1907. 


1.   Examen  des  comptes  de  l'année   1906. 

M.  R.  Firmin-Didot,  trésorier,  donne  lec- 
ture du  bilan  de  la  Société  qui  se  solde, 
au  31  décembre,  par  un  excédent  de  re- 
cettes de  1.870  fr.  actuellement  en  caisse. 
Ces  comptes  sont  approuvés  à  l'unanimité. 

II.  Missions  (l'élude  pour  1907. 

M.  le  Président  fait  savoir  au  Conseil 
que  M.  Pli.  Champault  va  incessamment 
commencer  la  mission  d'étude  en  Lom- 
bardie  dont  le  Conseil  l'avait  chargé  dès 
l'année  dernière.  L'intérêt  scientifique  de 
cette  étude  avait  été  déjà  signalé  par 
Henri  de  Tourville.  11  serait  utile  de  la 
compléter  en  décidant  une  mission  char- 
gée d'observer  une  autre  partie  de  la 
Haute  Italie,  le  Piémont,  par  exemple. 
M.  Paul  Roux  paraîtrait  di.sposé  à  accepter 
cette  mission.  M.  P.  Bureau  fait  remarquer 
qu  il  y  aurait  lieu  de  consulter  tout  d'abord 
M.  Champault  sur  le  cadre  de  son  travail 
avant  d'arrêter  celui  de  la  seconde  mis- 
sion. Le  Conseil,  se  rangeant  à  cet  avis, 
décide  en  principe  la  mission  de  M.  Paul 
Roux  et  charge  M.  de  Rousiers  de  s'en- 
tendre avec  MM.  Champault  et  Roux  pour 
en  déterminer  le  sujet. 

Le  conseil  confie  ensuite  à  M.  Louis 
Arqué  l'étude  des  causes  sociales  qui  ont 
contribué  à  établir  et  qui  maintiennent 
aujourd'hui  le  curieux  phénomène  écono- 
mique de  la  Foire  annuelle  de  Leipzig.  Ce 
sujet  se  lie  d'une  façon  étroite  aux  obser- 
vations précédentes  de  M.  Louis  Arqué  en 
Allemagne. 

M.  R.  Pinot  fait  ressortir  l'intérêt  qu'il  y 
aurait,  pour  l'avenir  de  la  science  sociale, 
à  inscrire  chaque  année  au  budget  des  dé- 
penses de  la  société  une  somme  de  500  fr. 
destinée  à  subventionner  une  étude  à  faire 
par  un  des  jeunes  auditeurs  des  cours  de 
science  sociale  et  ayant  surtout  pour  objet 
la  formation  scientifique  de  l'observateur 
choisi.  Cette  ])roposition  est  adoptée  à  l'u- 
nanimité. 

III.  Congrès  de  1907. 

Le  Congrès  aura  lieu  du  lundi  13  au 
i(Muli   16  mai  inclus. 


HE    SCIENCE    SOCIALE. 


167 


II  est  décidé  qu'outre  la  publication  qui 
sera  faite  dans  la  Revue,  une  première 
lettre  d'avis  sera  envoyée  à  chaque  socié- 
taire deux  mois  avant  le  Congrès  et  une 
seconde  lettre  de  convocation  quelques 
jours  avant  la  date  d'ouverture. 

La  Société  espère  que.  comme  les  années 
précédentes,  les  compag'nies  de  chemins 
de  fer  voudront  bien  accorder  des  billets  à 
prix  réduits  aux  sociétaires  qui  se  rendront 
au  congrès. 

Une  séance  d'ouverture  aura  lieu  le 
lundi  13  mai  au  soir.  Elle  comportera  une 
conférence  par  M.  de  Rousiers  et  une 
autre  communication.  Pendant  les  trois 
jours  du  Congrès,  la  matinée  sera  consacrée 
à  des  réunions  de  travail  durant  lesquelles 
MM.  E.  Demolins.  P.  Bureau  et  G.  Melin 
résumeront  leur  cours  de  l'année  et  répon- 
dront aux  questions  qui  pourraient  leur 
ê  re  posées  à  ce  sujet.  Les  comptes  rendus 
de  missions  auront  lieu  dans  l'après-midi. 

Le  concours  de  MM.  A.  Koszul.  pour  la 
mission  d'Angleterre.  Pli.  Champault  pour 
la  mission  de  Lombardie.  L.  .\rqué  pour 
la  mission  de  Leipzig.  Maurice  Bures 
pour  une  étude  sur  la  Saintonge,  etc.,  est 
déjà  assuré. 

Rien  n'étant  plus  à  l'ordre  du  jour,  la 
séance  est  levée  à  11  heures  du  soir. 

Le  secrétaire. 

L.    DURIEU. 


QUESTIONS  DU  JOUR 

A  QUI  PROFITENT  LES 
MOUVEMENTS  RÉVOLUTIONNAIRES  ? 

Le  mot  «  Révolution  »,  depuis  1789,  est 
toujours  entouré  d'honneurs  dans  certains 
partis,  et  beaucoup  de  gens  continuent  à 
se  proclamer  révolutionnaires.  Mais,  de- 
puis une  génération,  Tèpithète  de  socialiste 
est  venue  faire  une  concurrence  assez  sé- 
rieuse au  premier  adjectif.  Concurrence, 
disons-nous  :  le  mot  est  à  peine  juste.  Car 
les  deux  termes  s'associent  et  se  juxtapo- 
sent volontiers.  Beaucoup  de  socialistes 
s'intitulent  «  socialistes  révolutionnaires  », 


et  ceux  mêmes  qui  ne  prennent  pas  expres- 
sément cette  dénomination  ne  renoncent 
nullement  à  se  rattacher  aux  traditions  — 
car  on  est  très  traditionnel  chez  ceux  qui 
professent  l'intention  de  tout  bouleverser 
—  aux  traditions,  disons-nous,  de  ceux  qui 
ont  révolutionné  la  France  il  y  a  plus  d'un 
siècle.  Qu'on  se  déclare  ou  non  pour  a  l'ac- 
tion directe  »,  le  nom  des  grands  jacobins 
fait  toujours  battre  le  cœur  de  ceux  qui 
veulent  opérer  aujourd'hui  des  change- 
ments fondamentaux  dans  l'ordre  social, 
et,  notamment,  supprimer  ou  annuler  la 
propriété  individuelle. 

En  fait,  toutes  les  commotions  populaires 
agressives,  comportant  des  violences  contre 
l'ordre  public,  sont  à  la  fois,  aujourd'hui, 
des  commotions  socialistes  et  des  commo- 
tions révolutionnaires,  et,  pour  préciser, 
c'est  presque  toujours  à  l'occasion  dégrèves 
que  ces  mouvements  éclatent.  Ce  nom  con- 
tinue à  leur  être  donné  même  après  que 
le  caractère  de  l'émeute  et  de  l'insurrection 
s'est  nettement  caractérisé.  Aux  yeux  d'un 
certain  public,  le  droit  de  se  révolter  et 
d'organiser  de  petites  guerres  civiles  fait 
partie  du  droit  de  grève,  et  le  concept  de 
cessation  de  travail  tend  à  se  laisser  effacer 
par  celui  de  lutte  improvisée,  soit  contre 
les  patrons,  soit  contre  les  ouvriers  qui 
travaillent,  soit  contre  les  autorités  et  les 
agents  de  la  force  publique.  Divers  événe- 
ments récents,  comme  l'incendie  du  châ- 
teau de  Fressenneville,  les  scènes  de  jac- 
querie du  Midi  et  les  violences  de  Fougères 
attestent  la  facilité  avec  laquelle  les  reven- 
dications ouvrières,  étroitement  liées  aux 
principes  socialistes,  se  traduisent  par  des 
actes  proprement  révolutionnaires.  11  y  a 
donc  une  relation  à  peu  près  constante 
entre  l'antipathie  contre  la  propriété  et  le 
culte  des  moyens  violents. 

Le  *  mouvement  révolutionnaire  »,  lui, 
est  essentiellement  offensif,  et.  en  outre, 
si  l'on  va  au  fond  des  choses,  il  a  pour  but 
plus  ou  moins  conscient  une  translation  de 
propriété. 

Cette  expression  même.  «  translation  de 
propriété  »,  a  été  employée  énergique- 
ment  par  Taine  pour  définir  la  Révolution 
française.  Le  terme  de  «  .socialiste  »  n'exis- 
tait pas  alors,  mais,  en  définitive,  le  res- 


168 


BULLETIN    DE   LA    SOCIÉTÉ   INTERNATIONALE 


sort  prodigieux  (jui  souleva  contre  les 
classes  privilégiées  toute  une  partie  nom- 
breuse de  la  nation  consistait  en  ce  fait 
que  l'on  concevait  enfin  comme  possible 
le  fait  de  faire  passer  en  des  mains  nou- 
velles les  biens  de  la  noblesse  et  du  clergé. 
C'était  un  socialisme  limité,  tendant  à  dé- 
posséder un  certain  nombre  d'individus 
au  profit  théorique  de  la  «  nation  »,  c'est- 
à-dire  d'une  immense  communauté.  La 
propriété  noble  ou  ecclésiastique  apparais- 
sait frappée  d'une  tare  spéciale,  appelée 
«  privilège  »,  et  c'est  contre  ce  privilège, 
gênant  pour  les  propriétaires  non  privilé- 
giés, que  se  déchaînaient  ceux-ci,  avec 
l'espoir  de  profiter  immédiatement  des 
transformations. 

Mais  comment  pouvait-on  s'y  prendre 
pour  réaliser,  à  cette  époque,  la  coalition 
de  tous  les  non  privilégiés,  riches  oupau 
vres,  contre  les  privilégiés? 

C'est  ici  que  nous  constatons,  dans  les 
convulsions  de  ce  genre,  l'apparition  et 
l'influence  d'un  pelll  groupe  dirif/eont  qui 
a  l'art  de  canaliser  toutes  les  forces  de  l'ir- 
ritation populaire,  comme  un  ingénieur 
actuel  canalise  un  torrent  pour  obtenir  le 
maximum  d'énergie  électricjue  avec  sa 
chute  d'eau. 

Ce  petit  groupe  dirigeant,  cette  «  élite  » 
—  si  l'on  peut  employer  le  terme  en  le  dé- 
pouillant du  sens  favorable  qu'on  y  attache 
d'ordinaire  —  se  compose  des  hommes  les 
plus  rapprochés,  par  leurs  ressources,  leur 
instruction,  leur  capacité,  de  la  classe  qu'il 
s'agit  de  pro.scrire.  Lors  de  la  révolution 
de  Saint-Domingue,  la  révolte  des  nègres 
fut  conduite  par  les  mulâtres,  c'est-à-dire 
par  ce  qui  ressemblait  le  plus  aux  blancs 
dans  le  monde  où  l'on  n'était  pas  blanc. 
Ces  mulàtres-là,  sauf  la  couleur,  on  les 
trouve  partout  où  il  y  a  une  révolution  à 
faire.  En  1789,  b;  groupe  social  français 
qui  correspond  aux  mulâtres  de  Saint-Do- 
mingue, comprend  surtout  des  bourgeois 
éminents,  mécontents  de  n'être  pas  nobles, 
et  des  nobles  »  bannis  »  de  leur  monde, 
pour  des  tares  ou  des  dissidences  inconci- 
liables avec  Tetat  d'esprit  général  de  la 
noblesse.  Aujourd'hui,  la  lutte  contre  la 
bourgeoisie  a  pour  chef  les  têtes  du  monde 
ouvrier,  fortement  soutenus  et  encadres  par 


un  grand  nombre  de  bourgeois,  surtout  des 
«  intellectuels  »,  qui  ont  plus  ou  moins 
rompu  avec  le  monde  «  comme  il  faut  »  et 
reprochent  à  la  société  de  ne  pas  leur 
avoir  fait  une  situation  en  rapport  avec 
leur  mérite. 

Ce  groupe,  quels  procédés  emploie-t-il 
pour  arriver  à  ses  fins? 


Un  premier  procédé  est  précisément 
cette  limitation  du  champ  d'attaque  dont 
nous  parlions  tout  à  l'heure.  Les  socialistes 
trop  exigeants  n'obtiennent  rien,  parce 
qu'ils  font  peur  à  trop  de  monde.  Les 
seuls  qui  arrivent  véritablement  à  la  puis- 
sance et  jouent  un  rôle  menaçant  sont 
ceux  qui  font  des  distinctions  et  ne  con- 
damnent, provisoirement  au  moins,  que 
peu  de  choses  ou  peu  de  catégories  socia- 
les. Comme  les  révolutionnaires  ne  vi- 
saient en  principe  que  les  vestiges  de  la 
féodalité,  les  socialistes  habiles  ne  visent 
que  la  grosse  propriété,  et  ils  ont  même 
inventé  le  mot  ingénieux  de  «  féodalité 
capitaliste  »  qui  raccorde  assez  bien,  dans 
la  forme,  le  mouvement  actuel  au  mouve 
ment  de  1789.  Or,  qui  dit  «  capitaliste  »  dit, 
ou  tout  au  moins  veut  dire  «  possesseur 
d'un  important  capital  ».  Les  «  humbles  », 
les  «  déshérités  »  échappent  à  la  proscrip- 
tion, même  s'ils  ont,  ce  qui  arrive  à  beau- 
coup, un  «  lopin  »  de  terre,  un  livret  de 
caisse  d'épargne  ou  des  obligations  de 
chemins  de  fer.  Il  est  entendu  qu'on  en 
veut  seulement  au  riche,  comme,  en 
1789,  on  en  voulait  seulement  au  noble. 
Et,  à  ce  propos,  nous  ne  pouvons  résister  à 
faire,  au  sujet  du  plus  célèbre  discours  de 
Mirabeau,  une  réflexion  que  personne,  à 
notre  connaissance,  n"a  encore  faite. 

Supposons  qu'on  commence  à  relire,  en 
s'arrclant  à  l'endroit  où  7ious  allons  nous 
arrêter,  le  passage  classique  : 

«  Deux  siècles  de  déprédations  et  de 
brigandages  ont  creusé  le  gouffre  où  le 
royaume  est  près  de  s'engloutir.  Il  faut  le 
combler,  ce  gouffre  efl'royable.  Eh  bien  ! 
voici  la  liste  des  propriétaires  françai'^. 
Choisissez  parmi  les  plus  riches,  afin  de 
sacrifier  moins  de  citoyens.  Mais  choisis- 
sez !  Car  ne  faut-il  pas  qu'un  petit  nombre 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


Kil» 


périsse  pour  sauver  la  masse  du  peuple? 
Allons!  ces  deux  mille  notables  possèdent 
de  quoi  combler  le  déficit.  Ramenez  l'ordre 
dans  vos  finances,  le  pain  et  la  prospérité 
dans  le  royaume.  Frappez,  immolez  sans 
pitié  ces  tristes  victimes,  précipitez-les 
dans  l'abirae  ;  il  va  se  refermer. . .  » 

Ne  dirait-on  pas,  sauf  quelques  archaïs- 
mes de  style,  le  langage  de  certains  collec- 
tivistes modernes"?  Et,  si  on  lisait  ce  pas- 
sage devant  un  public  d'ouvriers,  ne 
risquerait-on  pas  de  voir  éclater  des  ap- 
plaudissements frénétiques?  Or,  l'audi- 
toire n'aurait  pas  compris. 

Il  n'aurait  pas  compris  que  Mirabeau 
use  de  la  figure  oratoire  appelée  ironie. 
S'il  prononce  les  paroles  qu'on  vient  de 
lire,  c'est  qu'il  sait  parfaitement  qu'elles 
■pdiTtùtront  mo7istrueuses,  et  soulèveront  l'in- 
dignation, car,  si  l'Assemblée  nationale 
est  ennemie  du  privilège,  elle  le  combat 
au  nom  de  la  propriété.  Et  voilà  pourquoi 
l'orateur,  après  les  points  de  suspension, 
ajoute  :  <  Vous  reculez  d'horreur?  Hom- 
mes inconséquents  !  hommes  pusillanimes  1 
Eh!  ne  voyez-vous  donc  pas  qu'en  décré- 
tant la  banqueroute,  ou,  ce  qui  est  plus 
odieux  encore,  en  la  rendant  inévitable 
sans  la  décréter,  vous  vous  souillez  d'un 
acte  mille  fois  plus  criminel?  » 

Mirabeau  plaide  donc  pour  les  rentiers, 
et  ce  qui  donne  une  saveur  merveilleuse, 
selon  nous,  à  sa  magnifique  tirade,  c'est 
([uil  parle  des  rentiers  d'alors  dans  le  style 
où  nos  orateurs  socialistes  parlent  des  ou- 
vriers d'aujourd'hui.  Reprenons  en  effet  le 
passage  un  peu  plus  loin  :  «  Contempla- 
teurs stoïques  des  maux  incalculables  que 
cette  catastrophe  vomira  sur  la  France  ; 
impassibles  égoïstes  qui  pensez  que  ces 
convulsions  du  désespoir  ou  de  la  misère 
passeront  comme  tant  d'autres,  et  d'au- 
tant plus  rapidement  qu'elles  seront  plus 
violentes,  étes-vous  bien  surs  que  tant 
d'hommes  sans  pain  vous  laisseront  tran- 
quillement savourer  les  mets  dont  vous 
n'aurez  voulu  diminuer  ni  le  nombre  ni  la 
délicatesse  !  Non,  vous  périrez  ;  et,  dans  la 
conflagration  universelle  que  vous  ne  fré" 
missez  pas  d'allumer,  la  perte  de  votre 
honneur  ne  sauvera  pas  une  seule  de  vos 
détestables  jouissances.  » 


Tout  cela,  tant  de  véhémence,  tant  de 
chaleur,  pourquoi?  Pour  conjurer  «  la  ban- 
queroute, la  hideuse  banqueroute  »,  c'est- 
à-dire,  pour  sauver  des  capitalistes  mena- 
cés. Aujourd'hui,  combien  d'ouvriers,  si  on 
leur  exhibait  ce  spectre,  diraient  :  «  La 
banqueroute,  mais  qu'est-ce  que  cela  nous 
fait?  »  Et  ils  étifiuèteraient  comme  «  réac- 
tionnaire »  l'orateur  qui  se  ferait  l'avocat 
des  rentiers. 

D'où  vient  cela?  c'est  qu'un  déplacement 
a  eu  lieu  dans  la  ligne  de  démarcation 
entre  les  classes.  La  noblesse  n'existe  plus 
comme  corps  isolé.  Mais  il  existe  toujours 
une  classe  supérieure,  composée  de  débris 
de  la  noblesse,  et  de  bourgeois  plus  nom- 
breux, ayant  des  rentes,  des  valeurs,  des 
immeubles.  C'est  à  cette  classe  supérieure 
qu'on  en  veut,  parce  qu'elle  a  le  privilège 
d'avoir  des  comptes  ouverts  dans  des  ban- 
ques, et  les  rentiers  que  défendait  si  éper- 
dument  Mirabeau,  ces  hommes  menacés  de 
se  trouver  «  sans  pain  »,  en  proie  aux 
t  convulsions  du  désespoir  et  delamisère», 
ces  rentiers  qui,  en  1789,  se  confondaient 
avec  le  peuple  ennemi  de  la  noblesse,  se 
trouvent  aujourd'hui  confondus  avec  ce 
qui  reste  de  la  noblesse,  reste  qui,  dans  la 
main  des  politiciens  révolutionnaires,  joue 
toujours  le  rôle  d'épouvantail.  Et  c'est  ce 
qui  rend  si  bizarre,  désormais,  l'impres- 
sion que  l'on  ressent  à  la  lecture  du  texte 
de  Mirabeau.  Peut-être,  quelque  jour,  le 
terme  d'ouvrier,  sacré  aujourd'hui,  se  trou- 
vera-t-il.  par  l'évolution  des  clioses  et  de 
la  langue,  impopulaire  comme  l'est  main- 
tenant celui  de  rentier,  et  alors  les  discours 
d'aujourd'hui  paraîtront  non  moins  bizar- 
res aux  générations  futures  que  celui  de 
Mirabeau  nous  le  parait  aujourd'hui. 

En  un  mot,  les  révolutionnaires  de 
1789  limitaient  strictement  leurs  attaques 
à  une  certaine  catégorie  de  propriétaires 
et  ne  mettaient  pas  eu  cause  la  t  pro- 
priété »  elle-même  sous  son  nom.  Les 
révolutionnaires  d'aujourd'hui  déclarent 
la  guerre,  en  principe,  à  la  propriété, 
mais,  en  fait  et  après  coup,  ils  expliquent 
au  plus  grand  nombre  qu'ils  n'en  veulent 
qu'à  un  petit  nombre.  C'est  cette  limita- 
tion qui  fait  leur  force  en  mettant  les  gros 
bataillons  sociaux  de  leur  coté. 


170 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


Un  autre  procédé,  complément  du  pre- 
mier, consiste  à  écarter  soigneusement, 
dans  le  lan,ii:age,  toute  idée  d'une  diffé- 
rence quelconque  entre  les  éléments  di- 
vers de  la  classe  qui  revendique.  La  dis- 
tinction, la  coupure,  n'existe  qu'entre  la 
classe  prise  pour  ennemie  et  la  coalition 
qui  l'attaque. 

Voilà  pourquoi,  en  1789,  il  suffisait  d'être 
roturier  pour  être  regardé  avec  faveur  et 
prendre  place  de  droit,  sauf  attitude  ex- 
ceptionnellement contraire,  danslagrande 
armée  de  ceux  qui  voulaient  la  révolu- 
tion. Le  mot  «  ouvrier  »  et  même  le  mot 
«  paysan  »  ne  remplissaient  guère,  alors, 
la  bouche  des  orateurs.  C'était  toujours 
«  le  peuple  »,  ou  «  la  nation  »,  ou  «  les 
citoyens  »,  ou  «  les  patriotes  »,  qu'on 
opposait  invariablement  aux  «  aristocra- 
tes ».  Et  il  importait  peu  que  les  «  pa- 
triotes »  fussent  riches  ou  pauvres,  vécus- 
sent de  leurs  salaires  ou  de  leurs  revenus, 
])ourvu  qu'ils  fussent  «^  vertueux  »,  ou 
«  ennemis  des  tyrans  ».  11  y  avait  des 
aristocrates  plus  pauvres  que  certains 
«  patriotes  ».  mais  peu  importait,  et  la  ca- 
naille indigente  se  solidarisait  volontiers 
avec  des  bourgeois  cossus  pour  traquer 
un  gentilhomme  sans  le  sou.  La  convoitise 
qu'excite  naturellement  la  propriété  d'au- 
trui  avait  été  canalisée  dans  une  direction 
unique,  grâce  à  des  formules  abstraites  et 
au  souvenir  d'abus  historiques. 

De  nos  jours,  il  se  passe  quelque  chose 
d'approchant.  11  y  a  un  mot  qui  entraine 
la  défaveur  et  un  mot  qui  entraîne  la  fa- 
veur. L'un  est  le  mot-  capitaliste,  l'autre 
le  mot  prolétaire.  Mais  bien  des  gens  qui 
.se  classent  parmi  les  prolétaires  ont  des 
moyens  d'existence  plus  productifs  et  plus 
assurés  que  bien  des  personnes  oflicielle- 
ment  reléguées  parmi  les  capitalistes. 
D'une  façon  générale,  tout  ce  qui  peut  se 
dire  «  ouvrier  »  est  sacré.  En  revanche, 
tout  ce  qui  est  €  grand  patron  »,  et  sur- 
tout les  «  compagnies  »  Hnancières  distribu- 
trices de  dividendes  est  l'objet,  soit  d'une 
défiance  instinctive,  soit  d'une  haine  fé- 
roce, même  si  les  affaires  ne  sont  pas 
brillantes,  même  si  les  pertes  ont  succédé 


aux  bénéfices  de  jadis.  Quant  au  terme 
d'  «  aristocrate  »,  désormais  abrégé  en 
«  aristo  »,  il  a  changé  de  sens  et  sert  à 
désigner  l'iiomme  vivant  de  gros  revenus, 
et  auquel  s'attache  l'envie  de  son  entou- 
rage. Ceux  qui  donnent  le  branle  du  mou- 
vement «  prolétarien  »  sont  donc  assurés 
de  maintenir  autour  d'eux  des  légions 
nombreuses  et  de  n'avoir  pour  adversaire, 
comme  en  1789,  qu'une  minorité. 


Maintenant,  quand  la  bataille  révolu- 
tionnaire a  eu  lieu,  à  qui  appartient  le 
butin  de  la  victoire? 

L'observation  des  faits  permet  de  ré- 
pondre :  ce  butin  est  partagé  par  un  petit 
nombre  exclusivement,  et  la  grande  masse 
des  vainqueurs  se  trouve  avoir  simplement 
joué  le  rôle  d'auxiliaires  gratuits. 

Les  bénéiiciaires  de  la  première  Révo- 
lution, par  exemple,  ont  été,  avant  tout, 
les  acquéreurs  de  biens  nationaux.  Nul 
n'ignore,  en  effet,  que  ces  biens  étaient 
mis  en  vente  à  des  prix  dérisoires,  ré- 
sultat de  la  dépréciation  que  l'absence 
de  sécurité  leur  faisait  subir.  Ceux  qui  les 
achetaient  faisaient  donc  «  de  bonnes 
affaires  ».  Mais,  si  faible  que  fût  le  prix 
d'adjudication,  encore  fallait-il,  pour  se 
porter  acquéreur,  en  posséder  le  montant. 
Les  acquéreurs  de  biens  nationaux  furent 
donc  des  personnes  qui  avaient  de  l'argent 
de  côté,  et  notamment  des  paysans  à  leur 
aise,  c'est-à-dire,  en  définitive,  ceux  des 
roturiers  qui  avaient  eu  le  moins  à  sou- 
frir  de  l'ancien  régime. 

Quand  on  lit  les  mémoires  du  temps, 
l'on  constate  qu'une  des  choses  qui  firent 
é('houer  la  chouannerie  en  Bretagne  fut 
précisément  l'existence  d'une  classe  de 
petits  bourgeois  ou  paysans  relativement 
riches  qui,  ayant  acheté  des  biens  natio- 
naux, avaient  intérêt  au  maintien  de 
l'ordre  de  choses  nouveau.  «  Cette  classe, 
(lit  M.  d'Andigné,  avait  goûté  la  Révolu- 
tion, parce  qu'elle  y  avait  eu  l'espoir  de 
s'enrichir  et  de  supplanter  la  noblesse 
dont  elle  était  jalouse,  quoiqu'elle  eût  vécu 
l)resquc  toujours  de  la  gestion  de  ses  biens, 
ou  des  profits  qu'elle  faisait  sur  ses  fermes. 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


171 


L'émigration  lui  parut  un  bienfait,  en  lui 
offrant  la  facilité  d'acquérir  à  un  prix  mi- 
nime les  biens  des  émigrés;  aussi  crai- 
gnait-elle singulièrement  leur  retour,  de 
même  ((ue  tout  ce  qui  pouvait  rendre  au 
clergé  ses  propriétés,  dont  elle  s'était 
nantie.  C'était  particulièrement  dans  cette 
classe  que  les  Vendéens  trouvaient  leurs 
ennemis  les  plus  acharnés.  Ils  remplis- 
saient les  districts  et  les  municipalités, 
disposaient  des  troupes  cantonnés  dans  les 
bourgs  et  dans  les  villes,  et  les  tenaient  sans 
cesse  en  mouvement,  ne  s'occupant  que 
d'attraper  des  fugitifs  auxquels  ils  ne  fai- 
saient jamais  de  quartier '.  » 

Taine,  dans  une  de  ses  lettres  à  sa 
femme,  datée  du  20  mai  1871,  constate 
que  l'on  remarquait  à  Paris,  sous  la  Com- 
mune, «  l'idée  très  ancrée,  dans  beaucoup 
d'ouvriers  gardes  nationaux,  qu'après  la 
victoire,  ils  se  partageraient  les  biens  des 
absents  ».  Et  certes,  si  la  Commune  eût  été 
victorieuse,  ces  biens  eussent  été  confis- 
qués, mais  pas  au  profit  de  tous  ceux  ([ui 
les  avaient  convoités  si  naïvement. 

Pour  continuer  notre  rapprochement 
entre  phénomènes  de  même  ordre,  consi- 
dérons ce  qui  se  passe  depuis  quelques 
années  à  Toccasion  du  conflit  religieux, 
greffé  sur  le  conflit  social  (car,  si  la  haine 
de  prêtre  est  si  forte  dans  une  partie  du 
peuple,  c'est  que  celui-ci  en  est  arrivé  à 
considérer  le  prêtre  comnie  «  l'homme  des 
capitalistes  »),  et  voyons  qui  a  profité  de 
cette  guerre  intestine.  M.  Waldeck-Rous- 
seau,  dans  un  discours  demeuré  célèbre, 
à  Toulouse,  promettait  au  peuple  de  le 
faire  bénéficier  du  «  milliard  des  congré- 
gations ».  Or,  à  cette  époque,  le  budget 
ne  dépassait  guère  trois  milliards  cinq 
cents  millions.  11  dépasse  aujourd'hui  qua- 
tre milliards.  D'où  Ton  peut  conclure  que 
le  «  milliard  »  en  question  n"a  pas  profité 
aux  contribuables.  11  y  a  pourtant  un 
groupe  de  personnes  qui  s'est  bien  trouvé 
de  la  fermeture  et  de  la  liquidation  des 
établissements  religieux.  Seulement,  c'est 
un  très  petit  groupe.  11  comprend  avant 
tout  les  liquidateurs  eux-mêmes.  Il  com- 
prend ensuite    les  hommes  de   loi  inté- 

1.  Mémoires.  Tome  I,  p.  157. 


ressés  dans  les  nombreux  et  inévitables 
procès  (ju'ont  occasionnés  les  liquidations. 
11  comprend  enfin  les  adjudicataires  —  spé- 
culateurs ou  brocanteurs  —  des  biens  mo- 
biliers et  immobiliers  qui  ont  été  vendus, 
à  des  prix  notablement  inférieurs  à  leur 
valeur.  Au  total,  cela  ne  doit  pas  faire 
beaucoup  plus  d"un  millier  de  personnes. 
Le  reste  se  paye  de  mots  et  de  phrases, 
comme  les  «  patriotes  »  pauvres  de 
1789. 

Sur  un  autre  point  du  champ  de  ba- 
taille social,  la  lutte  continue  contre  les 
riches;  mais,  pour  le  quart  d'heure,  elle 
se  poursuit  au  moyen  des  impôts,  qui 
grandissent  toujours,  et  qui  sont  calculés 
de  façon  à  frapper  plus  spécialement  les 
classes  possédantes.  Mais,  si  Ton  recher- 
che, dans  le  domaine  des  dépenses,  ceux 
qui  ont  bénéficié  de  cet  accroissement  de 
recettes,  on  observe  que  presque  toutes  les 
ressources  nouvelles  sont  consacrées,  soit 
à  transformer  de  nouveaux  particuliers 
en  fonctionnaires,  soit  à  augmenter  le 
traitement  de  ceux  qui  le  sont  déjà.  Nous 
avons  parlé  dans  cette  Revue  de  l'augmen- 
tation de  l'indemnité  parlementaire.  Un 
calcul  très  simple  permet  d'établir  qu'avec 
cette  augmentation,  on  aurait  pu  créer  des 
pensions  de  retraite  de  trois  cents  francs 
pour  dix-huit  mille  ouvriers.  On  a  préféré 
le  bien-être  du  petit  groupe  à  celui  du 
grand  groupe.  D'ailleurs,  de  toutes  façons, 
il  est  impossible  de  déverser  la  manne 
budgétaire  ailleurs  que  sur  une  minorité. 
Fonctionnaires,  pensionnés,  fournisseurs 
de  l'Etat,  mis  tous  ensemble,  composent 
certes  une  armée  nombreuse,  mais  cette 
armée,  en  regard  des  quarante  millions 
de  Français,  constitue  toujours  le  petit 
nombre,  et,  si  le  grand  nombre  arrive  à 
obtenir  quelque  chose  dans  les  dépouilles, 
cet  élargissement  de  la  sphère  de  distri- 
bution ne  pourra  évidemment  avoir  lieu 
qu'au  détriment  des  parts  distribuées,  les- 
quelles deviendront  fatalement  dérisoires 
(dérisoires  pour  la  masse  de  ceux  qu'il 
faut  un  peu  calmer,  mais  non  pour  1'  «  é- 
lite  »  directrice.)  Une  révolution,  en  d'au- 
tres termes,  n'est  une  bonne  affaire  que 
lorsque  les  associés  sont  peu  nombreux 
pour  s'en  partager  les  profits. 


17-2 


BULLETIN   DE   LA   SOCIETE   INTERNATIONALE    DE    SCIENCE   SOCIALE. 


Il  est  assez  facile  maintenant  d'imagi- 
ner ce  qui  se  passerait  si,  ne  se  contentant 
pas  de  cette  succion  progressive  de  la  pro- 
priété par  le  jeu  des  ventouses  fiscales, 
les  masses  ouvrières  en  venaient  à  une 
«  opération  »  violente,  déterminant  le 
triomphe  de  ce  qu'on  appelle  la  révolution 
sociale,  ou  la  «  sociale  »  tout  court.  Parmi 
les  ouvriers,  qui  auraient  été  les  princi- 
paux héros  de  la  transformation,  un  cer- 
tain nombre,  préparés  par  leurs  ressour- 
ces et  leur  éducation  à  faire  figure  de 
bourgeois,  se  substitueraient  à  la  classe 
capitaliste,  ou,  plus  exactement,  se  mêle- 
raient peu  à  peu  aux  débris  qui  demeure- 
raient toujours  de  celle-ci.  Un  système  de 
«  distinctions»  s'établirait  immédiatement 
entre  les  vainqueurs.  11  se  passerait 
quelque  chose  de  ce  qui  se  passe  devant 
un  édifice  ou  un  local  sur  lequel  on  lit 
«  Entrée  libre  »,  lorsque,  en  fait,  ceux 
qui  veulent  entrer  sont  dix  ou  vingt  fois 
plus  nombreux  que  ne  le  comporte  le  lo- 
cal. Il  se  crée  forcément  alors  un  «  ser- 
vice d'ordre  *  et  une  catégorie  de  «  privi- 
légiés »  pénètre  à  l'intérieur,  pendant 
que  les  autres  restent  dehors.  C'est  alors 
que  notre  hypothèse  sur  le  terme  d'  «  ou- 
vrier »,  si  paradoxale  que  nos  lecteurs 
aient  pu  la  trouver  au  premier  abord,  ris- 
querait de  se  réaliser.  Car,  si  cette  appel- 
lation magique  continuait  à  être  arborée 
traditionnellement  par  les  heureux  béné- 
ficiaires, Timpopularité  l'envahirait  peu  à 
peu,  et  la  ligne  de  séparation  entre  les 
classes  conservatrices  et  les  classes  révo- 
lutionnaires subirait  un  déplacement  nou- 
veau, auquel  correspondrait  à  son  tour 
un  changement  dans  le  style  et  le  voca- 
bulaire des  partis. 


Et  ce  phénomène,  quelque  opinion  que 
l'on  porte  d'ailleurs  sur  la  valeur  morale 
des  hommes   qu'ils  mettent  en  jeu,  con- 


tribue à  prouver  la  supériorité  de  la  pro- 
priété individuelle  sur  la  propriété  col- 
lective, et  des  initiatives  privées  sur  la 
communauté.  La  communauté,  le  bonheur 
de  la  communauté,  l'émancipation  de  la 
communauté,  jouent  dans  les  révolutions 
le  rôle  d'idéal,  le  rôle  de  drapeau,  le  rôle 
de  mirage.  Une  multitude  d'hommes,  in- 
capables de  se  tirer  d'affaire  par  eux- 
mêmes,  sont  entraînés  par  les  brillantes 
promesses  de  ceux  qui  annoncent  un 
prochain  changement  à  vue  sur  la  scène 
sociale.  Cette  secousse  magique  les  tire  de 
leur  torpeur,  et  ils  poussent  à  la  roue, 
sans  se  demander  si  ceux  qui  sont  dans 
le  carrosse  ne  seront  pas  les  seuls  à  se  fé- 
liciter de  l'issue  des  événements.  Mais 
ceux  qui  sont  dans  le  carrosse  sont  des 
débrouillards,  des  malins,  non  point  sans 
doute  des  particularistes,  car  le  grand 
mérite  du  particulariste  est  de  se  tirer 
d'affaire  sans  exploiter  personne  ;  ce  sont 
»  chefs  de  clans  »  capables  et  avisés, 
bons  organisateurs  et  bons  stratégistes, 
connaissant  les  points  faibles  de  l'adver- 
saire qu'il  faut  dépouiller,  et  résolus  éner- 
giquement  à  s'installer,  mieux  que  ce 
maladroit  adversaire,  dans  ces  biens  dont 
ils  apprécient  judicieusement  la  douceur. 
Le  vrai  particulariste,  lui,  s'arrange  pour 
ne  dépouiller  personne,  pour  n'être  dé- 
pouillé par  personne,  et  pour  n'aider  per- 
sonne à  dépouiller  qui  que  ce  soit.  S'il  n'a 
pas  de  biens,  il  a  en  lui  la  force  nécessaire 
pour  s'en  procurer  par  des  moyens  licites. 
S'il  en  possède,  il  a  en  lui  la  force  néces- 
saire pour  les  défendre  contre  les  politiciens 
et  leurs  clans.  C'est  peut-être  parce  que 
les  gentilshommes  de  1789  n'étaient  pas 
assez  particularistes,  et  parce  que  les  capi- 
talistes de  1907  ne  le  sont  pas  davantage, 
que  la  lutte  contre  les  appétits  montants 
s'opère  parfois  d'une  façon  si  désavanta- 
geuse, et  laisse,  de  temps  à  autre,  la  porte 
ouverte  à  des  pronostics  inquiétants. 

Gabriel   d'Azambuja. 


Cotisations  et  Abonnements  :  Les  cotisations  et  les  réabonnements  pour  1907, 
qui  ne  nous  seront  pas  parvenus  avant  le  10  février,  seront  recouvrés  par  la  poste, 
majorés  des  frais  de  recouvrement. 


BULLETIN     BIBLIOGRAPHIQUE 


L'Émigration  européenne  au  XIX^  siè- 
cle :  Angleterre,  Allemagne,  Italie. 
Autriche-Hongrie,    Russie,    par    R. 

GoNNARD.  professeur  à  la  Faculté  de 
Droit  de  l'Université  de  Lyon.  Un  vo- 
lume in-18  Jésus,  Armand  Colin,  Paris. 

M.  R.  Gonnard  s'est  proposé  de  pré- 
senter l'étude  d'un  problème  qui  offre  ac- 
tuellement un  intérêt  exceptionnel.  Le 
.\i.\°  siècle  a  été  un  siècle  d'émigration  et 
de  colonisation  européennes,  un  siècle 
d'accaparement,  d'occupation  hâtive  par 
les  Blancs  de  tout  ce  qui  restait  de  terres 
disponibles  dans  le  monde.  Il  s'agit  aujour- 
d'hui de  savoir  laquelle  de  ces  deux  hypo- 
thèses se  réalisera  ;  la  race  blanche  res- 
tera-t-elle  cantonnée  en  Europe  et  dans 
une  partie  de  l'Amérique,  —  ou  saura-t- 
elle  asseoir  de  nouvelles  nations  issues 
d'elle  dans  les  quatre  autres  parties  du 
monde?  Voilà  la  question  qui  donne  au 
problème  de  l'émigration  toute  son  am- 
pleur et  tout  son  intérêt. 

C'estpour  répondre  à  cette  question  que 
l'auteur  recherche  et  met  en  lumière  ce 
que  les  données  que  nous  avons  sur  l'émi- 
gration d'hier  et  d'aujourd'hui  peuvent 
nous  faire  pressentir,  avec  quelque  certi- 
tude, des  nations  de  demain. 

La  Philosophie  de  la  colonisation,  par 

Paul  Théodore-Vibert,  2  vol.,  Edouard 
CoRNÉLY,  Paris. 

Le  second  volume  de  la  Philosophie  de 
la  Colonisation  vient  de  paraître,  et  l'au- 
teur, M.  Paul  Vibert,  conseiller  du  Com- 
merce extérieur,  s'y  montre  un  vulgarisa- 
teur. 

Les  questions  économiques,  agricoles  et 
de  politique  internationale  sont  légèrement 
effleurées  dans  une  première  partie,  tandis 
que  la  seconde  est  consacrée  à  l'évolution 
de  l'idée  coloniale  en  France  depuis  un 
quart  de  siècle. 

La  Monnaie,  par  M.  A.  de  Foville,  mem- 
bre de  l'Institut,  ancien    directeur  de 


l'Administration    des    Monnaies.  1    vol. 
in-12,  Victor  Lecoffre,  J.  Gabalda  et  C'*^. 

Placé  à  la  tète  de  l'Administration  des 
Monnaies,  M.  de  Foville  a  dirigé  ce  service 
pendant  sept  années  ;  il  est  donc  compétent 
pour  traiter  la  question  de  la  monnaie,  au 
point  de  vue  technique  et  économique. 

Passer  de  la  notion  de  l'échange  à  celle 
de  la  valeur;  dire  ce  qu'est  la  monnaie. 
d'une  manière  générale,  et  ce  que  sont,  en 
fait,  les  monnaies  :  suivre  leur  évolution  à 
travers  les  âges  :  dire  les  conditions  qu'elles 
doivent  remplir  pour  rendre  aux  hommes 
les  services  voulus;  motiver  ainsi  la  pré- 
férence universellement  acquise  aux  mé- 
taux précieux  comme  sjTnboles  et  comme 
véhicules  de  la  richesse  ;  exposer,  com- 
parer, juger  les  systèmes  monétaires,  telle 
est  la  substance  des  premiers  chapitres  de 
ce  volume  :  Théorie  et  léoislation. 

La  seconde  partie  :  Technique  moné- 
taire, fait  pénétrer  le  lecteur  dans  les 
ateliers  modèles  où  se  fabriquent  aujour- 
d'hui les  monnaies.  Il  voit  comment  elles 
prennent  corps,  de  quelles  sollicitudes  et 
de  quelles  garanties  l'émission  en  est  en- 
tourée, à  quels  risques  elles  sont  exposées 
une  fois  mises  en  circulation  et  comment 
on  y  pourvoit. 

La  troisième  partie  traite  de  La  vie  éco- 
NuMiQL'E  DES  MONNAIES.  Lcur  valeur  dépen- 
dant de  leur  abondance,  il  importe  d'être 
solidement  documenté  sur  la  production 
des  métaux  précieux,  sur  l'activité  du 
monnayage  dans  les  divers  États,  sur  l'im- 
portance des  stocks  monétaires.  L'auteur 
parle  ensuite  des  prix  dont  il  montre  le 
mécanisme,  et  explique  les  variations.  De 
la  statistique  collective  des  prix  se  dé- 
duisent la  mesure  du  pouvoir  de  la  monnaie 
aux  différentes  époques  de  l'histoire  et. 
par  suite,  l'interprétation  comparative  des 
valeurs  mentionnées  dans  les  anciens 
textes.  L'un  des  derniers  chapitres  est 
consacré  aux  monnaies  de  papier,  l'autre 
aux  balances  internationales  et  au  change. 


CHEMINS  DE  FER  DE  L'OUEST 

IiES  AFFICHES  EH  GflHTES  POSTflliES 

La  Compagnie  des  Chemina  de  fer  de  l"Ouest  met  en  vente,  au  prix  de  0  fr.  40,  dans  les  Biblio- 
thèques des  gares  de  son  réseau,  un  carnet  sous  couverture  artistique  de  8  cartes  postales 
illustrées  reproduisant  en  couleur  les  plus  jolies  affiches  établies  pour  son  service  entre  Paris  et 
Londres,  par  Rouen,  Dieppe  et  Newhaven,  et  contenant,  en  outre,  la  relation  de  ce  voyage  avec 
!<  vues  en  simili-gravure  des  principaux  points  situés  sur  le  parcours. 

Ce  carnet  de  cartes  postales  est  adressé  franco  à  domicile,  contre  l'envoi  de  0  fr.  40  en  timbres- 
poste  au  service  de  la  publicité  de  la  Compagnie,  20,  rue  de  Rome,  à  Paris. 

CHEMINS    DE    FER    DE    PARIS-LYON-M  ÉDITERRANÉE 


HiVEïK,  iQoe-iaov 


RELATIONS  RAPIDES  ENTRE  PARIS  ET  L'ITALIE 

Par  le  Simplon  ; 

a)  par  le  train  de  luxe   Simplon-Express  (V.-L.    V.-R.),  départ  de  Paris   P.-L.-M.,    lundi,    mer- 
credi, samedi,  à  8  h.  .30  du  soir. 

Paris-Milan  en  15  heures.  —  Londres-Milan  en  24  h.  30. 

b)  par  les  nouveaux  trains  59  et  512  (1^',  2«,  3''  classes),  quotidiens. 

Aller  :  Paris,  10  h.  40  soir:  Milan  (H.  E.  C),  7  h.  55  soir. 
Betour:  Milan,  10  h.  35  matin  (  H.  E.  C.)  ;  Paris,  6  h.  20  matin. 
Par  le   Mont-Cenis  : 
Par  le  train  de  luxe  Paris-Rome  (V.-L.  V.-R.),   départ    de    Paris  P.-L.-M.,  lundi,     jeudi,  samedi 
(^V  décembre-18  mai)  :  11  h.  20  matin;  départ  de  Rome,  lundi,  mercredi,  samedi  (4  décembre-21  mai]  : 
1   h.  40  soir. 

Nota.  —  Dans  les  trains  de  luxe  Simplon- Express    et    Paris-Rome  le  nombre  des  places  est 
limité. 

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PARIS-NORD  A  LONDRES   viâ calais  ou  boulogne) 

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La  Gare  de  Paris-Nord,  située  au  centre  des  affaires,  est  le  point  de  départ  de  tous  les  grands 
express  européens  pour  l'Angleterre,  la  Belgique,  la  Hollande,  le  Danemark,  la  Suède,  la  Norvège, 
l'Allemagne,  la  Russie,  la  Chine,  le  Japon,  la  Suisse,  l'Italie,  la  Côte  d'Azur,  l'Egypte,  les  Indes  et 
l'Australie. 

Voyages  internationaux  avec  Itinéraires  facultatifs 

A  effectuer  sur  les  divers  grands  réseaux  français  et  les  principaux  réseaux  étrangers. 
Validité  :  45  à  00  jours.  Arrêts  facultatifs. 

4  Jours  en  Angleterre,  du  Vendredi  au  Mardi  (Jusqu'au  22  mars  1907) 

Billets  d'aller  et  retour  de  Paris  à  Londres  à  utiliser  dans  les  trains  spécialement  désignés  : 
l'"^  classe,  72  fr.  85  ;  2'  classe,  4(!  fr.   85  ;  3''  classe,  37  fr.  50. 

Aller;  Vendredi,  samedi  ou  dimanche.  —  Retour  .-Samedi,  dimanche,  lundi  ou  mardi. 

CHEiVIIN    DE    FER    D'ORLÉANS 

Depuis  le  27  novembre  dernier,  la  durée  de  validité  des  billets  d'aller  et  retour  (juc  la  Compagnie 
d'Orléans  délivre  aux  conditions  de  son  tarif  spécial  G.  V.  N°  2,  de  toute  gare  à  toute  gare  de  son 
réseau,  sera  calculée  sans  tenir  compte  des  dimanches  et  jours  de  fête  qui  pourraient  être 
comjiris,  tant  «lans  la  durée  de  validité  primitive  des  billets  que  dans  les  périodes  de  ])rolongation 
supplémentaire  accordées  moyennant  paiement  d'une  surtaxe,  iiour  chaque  piolongation,  de  10  0/0 
du  prix  du  billet. 

Exemple  : 

Pour  un  billet  d'aller  et  retour  de  Paris-Quai-d'Orsay  à  Agen  (655  kilomètres),  dont  la  validité 
normale  est  de  y  jours,  pris  le  mardi  11  décembre  1S?06,  le  délai  d'expiration  de  cette  validité  se 
trouvera  reporté  an  20  décembre  inclus,  au  lieu  du  19  inclus  comme  autrefois,  le  dimanche  16  dé- 
cembre ne  comptant  pas. 

Pour  la  1'"-  prolongation  de  ce  même  billet  (5  jours),  le  délai  d'expiration  se  trouvera  reporté 
au  27  décembre  inclus  au  lieu  du  24  décembre  inclus,  le  dimanche  23  et  le  mardi  25  (jour  de  Noël), 
ne  comptant  jias. 

Enfin,  pour  la  2"  prolongation  (5  jours),  le  délai  d'expiration  du  billet  se  trouver.^  reporté 
au  3  janvier  inclus,  au  lieu  du  2'.»  décembre,  le  dimanche  30  et  le  mardi  1"  janvier  n'étant  pas  comptés. 


BIBLIOTHÈQUE  DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

PUBLIÉE    SliLS    L\    DIHECTION    DE 

M.    EDMOND    DEMOLINS 


COMMENT  SE  PREPARE 

L'UNITÉ  SOCIALE  DU  MONDE 


LE  DROIT  INTERNATIONAL 


AU  XT  SIECLE 


SES  PROGRÈS  ET  SES  TENDANCES 


PAR 


Léon  POINSARD 


BIBLIOTHEQUE 


PARIS 

BUREAUX   DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

56,     RUE    JACOB,     56 

1907 


SOMMAIRE 


I.  —  Notions  générales.  P.  3. 

Le  développement  dos  i-apports  conventionnels  au  xix"  siècle.  —  Le  droit 
international  dans  la  législation.  —  Les  agents  internationaux.  —  Rùle  nou- 
veau de   la  diplomatie.  —  Fonction  essentielle  des  consuls. 

II.  —  Causes  sociales  du  développement  du  droit  international.  P.  10. 

Les  transports.  —  Le  travail.  —  L'expansion  extérieure. 

III.  —  Organisation  et  protection  internationales  des  transports  et  du 
travail.  P.  IH. 

Transports  maritimes.  —  Transports  fluviaux.  —  Transports  terrestres.  — 
Communications  postales,  télégraphiques  et  téléplioniques.  —  Protection  inter- 
nationale du  travail  agi-icole,  industriel  et  commercial.  —  Réglementation  du 
régime  du  travail. 

IV.  —  Condition  internationale  des  personnes  et  des  biens.  P.  ."i7. 
Nationalité,  statut  personnel.  —  Condition  des  ('trangers  en  France  et  des 

Français  à  l'étranger.  —  Condition  des  biens,  statut  i-éel. 

V.  —  Relations  politiques  et  administratives.  P.  7!». 

Fixation  et  délimitation  du  territoire  ;  voisinage.  —  Représentation  de 
l'État.  —    Relations   politiques   générales.  —  Relations  administratives. 

VI.  —  Litiges  internationaux.  P.  95. 

Solutions  pacifiques  :  négociation,  médiation,  arbitrage.  —  Solutions  vio- 
lentes :  représailles,  embargo,  blocus,  saisie.  —  La  guerre,  son  caractère  et  ses 
causes  sociales,  ses  règles;  condition  des  personnes  et  des  biens.  — -  Traités 
d'alliance  et  de  paix. 

Conclusions.  I'.  111. 

Bibliographie  sommaire.  P.  IKi. 


Nous  n'avons  pas  besoin  d'attirer  l'attention  sur  cette  étude, 
qui  groupe,  d'après  un  plan  méthodique,  un  ensemble  de  faits 
qu'on  ne  trouvera  réunis  nulle  part  ailleurs.  Cette  élude,  écrite 
pour  le  grand  public,  par  un  auteur  dont  on  appréciera  la 
compétence,  mérite  de  devenir  classique  dans  les  Écoles  de  droit, 
où  elle  comblera  une  lacune.  E.  D. 


COMMENT  SE  PREPARE 

L'UNITÉ  SOCIALE  DU  MONDE 


LE  DROIT  INTERNATIONAL 

AU  XX'  SIÈCLE 

SES  PROGRÈS  ET  SES  TENDANCES 


NOTIONS  GÉNÉRALES 

Le  développement  des  rapports  conventionnels  au  xix"  siècle.  —  Le  droit  inter- 
national dans  la  législation.  —  Les  agents  internationaux.  —  Rôle  nouveau 
de  la  diplomatie.  —  Fonction  essentielle  des  consuls. 

Comment  faut-il  définir  le  droit  international  ?  C'est  un  en- 
semble de  règles  légales,  judiciaires,  administratives,  contrac- 
tuelles ou  coutumières,  qui  régissent  les  rapports  entre  parti- 
culiers et  États  de  nationalités  différentes.  D'où  est  sorti  le  droit 
international?  quelles  sont  les  causes  sociales  de  son  évolution? 
quels  effets  produit-il?  Voilà  les  questions  que  nous  voudrions 
résoudre  brièvement  dans  ce  travail^. 


1.  Ce  travail  est  un  essai  de  synthèse  du  Droit  international,  établie  sur  les  bases 
et  les  enseignements  de  la  science  sociale.  Tel  quel,  c'est-à-dire  sous  sa  forme  brève 


LE    DROIT   INTERNATIONAL   AU    \.V    SIECLE: 


I.    —    EXTENSION    DES    RAPPORTS    CONVENTIONNELS. 

L'intensité,  devenue  si  grande,  des  rapports  internationaux, 
a  provoqué  la  conclusion,  entre  États,  d'un  nombre  immense  de 
traités,  de  conventions,  d'arrangements,  de  déclarations,  d'ac- 
cords ayant  pour  but  de  faciliter  et  de  régulariser  les  relations 
mutuelles  de  leurs  nationaux.  La  plupart  des  actes  de  ce  genre 
sont  établis  entre  deux  gouvernements  seulement,  et  restrei- 
gnent ainsi  leurs  efFets  à  deux  peuples.  D'autres,  au  contraire, 
groupent  un  nombre  de  pays  plus  ou  moins  considérable  et  les 
constituent,  dans  un  but  déterminé,  à  l'état  d'union.  Parfois,  ces 
unions  sont  très  caractérisées  et  très  serrées.  Dans  d'autres  cir- 
constances, le  groupement  est  moins  étroit,  plus  flottant,  pour 
ainsi  dire.  Dans  le  premier  cas,  les  États  consentent,  dans  un 
intérêt  commun,  à  unifier  leurs  règles  de  droit  sur  un  ou  plu- 
sieurs points  donnés,  et  même  à  limiter,  dans  une  certaine  me- 
sure, l'absolu  de  leur  souveraineté.  Dans  le  second  cas,  ils  s'en- 
gagent seulement,  de  façon  générale,  à  prendre  séparément  des 
mesures  qui  tendent  au  même  but;  c'est  alors  une  Entente  plus 
encore  qu'une  véritable  Union. 

Uy  a  des  unions  et  des  ententes  politiques.  Ce  sont  les  plus 
anciennement  connues.  Autrefois,  même,  on  ne  formait  guère 
que  des  combinaisons  de  ce  genre.  D'autres  unions  ou  ententes 
ont  un  but  économique,  administratif,  ou  juridique.  Inconnues 
jadis,  elles  sont  devenues  de  beaucoup  les  plus  fréquentes  et 
les  plus  nombreuses.  C'est  un  signe  des  temps.  Les  grands  be- 
soins pacifiques  l'emportent'  aujourd'hui  sur  les  desseins  bel- 
liqueux qui  prédominaient  aux  siècles  passés.  L'humanité  a 
marché,  et,  en  dépit  de  quelques  événements  contradictoires, 
les  progrès  sont  indéniables  et  constants. 

Comme  toutes  les  institutions  humaines,  le  droit  international 

fil  rapide,  il  peul  servir  de  point  de  départ  et  de  cadre  à  l'étude  de  celte  brandie 
du  droit,  mais  surtout  il  doit  ouvrir  la  voie  à  des  travaux  analogues  portant  sur 
les  diverses  parties  de  la  science  juridique  et  qui  seraient  sûrement  très  féconds. 


NOTIONS    l'HELIMINAIKE.S.  O 

porte  donc  l'empreinte  de  ces  progrès,  ou,  pour  mieux  dire,  il 
s'est  développé  parallèlement  à  ces  mêmes  institutions.  Pour  don- 
ner une  idée  sommaire  et  précise  de  ces  développements,  nous 
citerons  quelques  chiffres  établis  d'après  les  listes  du  Recueil  de 
Tétot. 

Pendant  la  période  qui  s'étend  de  160G  à  1700,  cet  autcurn'a 
relevé  que  58  traités  de  commerce  conclus  entre  tous  les  États 
d'Europe.  De  1700  à  1800,  ces  mêmes  États  ont  signé  environ  160 
traités  ou  conventions  pour  le  même  objet.  Si  nous  passons  sans 
nous  y  arrêter  sur  la  période  agitée  du  premier  Empire,  nous 
voyons  qu'en  soixante-dix  ans,  c'est-à-dire  de  1815  à  1885,  la 
France  a  signé,  à  elle  seule,  près  de  330  contrats  de  ce  genre, 
c'est-à-dire  le  double  de  ce  qui  avait  été  fait  pour  l'Europe 
entière,  pendant  tout  le  xvriT  siècle.  Il  faut  dire  qu'il  en  a 
été  de  même  pour  tous  les  genres  de  traités,  en  observant  que 
ces  genres  étaient  peu  variés  avant  1815,  et  que  bien  des  types 
nouveaux  ont  apparu  depuis.  De  1885  à  aujourd'hui,  le  mou- 
vement s'est  encore  précipité  et  le  nombre  des  actes  diplo- 
matiques est  proportionnellement  plus  élevé  qu'il  ne  l'a 
jamais  été  ;  en  môme  temps  les  questions  réglées  par  ces  actes 
sont  beaucoup  plus  nombreuses.  Ainsi,  si  la  France  a  conclu 
de  1717  à  1881  environ  100  traités  d'alliance  ou  de  garantie, 
et  un  certain  nombre  de  traités  de  paix  ou  de  délimitation, 
on  ne  peut  guère  ajouter  à  cette  liste,  avant  1815,  et  en  de- 
hors des  traités  de  commerce  et  de  navigation,  que  quelques 
rares  conventions  relatives  à  la  suppression  des  droits  d'aubaine, 
à  l'extradition^,  à  l'exécution  des  jugements,  à  l'établissement 
des  consuls  et  à  la  condition  des  Français  en  Orient.  Au  cours 
du  xix"  siècle,  cette  liste  a  pris  d'autres  proportions.  Les  traités 
politiques,  autrefois  les  plus  fréquents,  sont  devenus  la  mino- 
rité, pendant  que  les  conventions  destinées  à  faciliter  les  rela- 
tions privées  prenaient  un  énorme  développement.  Choisissons 
quelques  exemples.  L'extradition  qui,  de  1765   à  1815,  n'avait 

1.  Encore  entendait-on  l'extradition  tout  autrement  qu'aujourd'hui.  On  s'arrangeait 
pour  se  livrer  réciproquement  les  réfugiés  politiques  et  les  déserteurs,  sans  se  préoc- 
cuper beaucoup  des  malfaiteurs.  La  doctrine  actuelle  est  diamétralement   contraire. 


(»  LE    DROIT    INTERNATIONAL   AU    XX^    SIECLE. 

donné  lieu,  en  France,  qu'à  la  conclusion  de  5  traités,  en  a  fait 
signer  74  de  1815  à  1877.  Les  actes  de  délimitation  avaient  été 
au  nombre  de  32  de  1713  à  1815;  on  en  trouve  80  de  1815  à 
1885.  Les  conventions  pour  l'exécution  des  jugements  conclus 
de  1760  à  1815  étaient  au  nombre  de  5;  on  en  a  signé  23  de 
1815  à  1885.  Entre  1715  et  1815,  la  France  a  passé  86  traités  de 
commerce  et  de  navigation;  de  1815  à  1885,  le  nombre  de  ces 
actes  a  atteint  328.  Les  conventions  consulaires  ne  dépassaient 
pas  le  nombre  de  3  en  1815  ;  on  en  a  signé  28  de  cette  date  à 
1884. 

A  côté  de  ces  rares  variétés  de  conventions,  il  faut  placer  les 
nombreux  types  pratiqués  aujourd'hui.  Nous  ne  les  citerons  pas 
tous  ici,  mais  nous  donnerons  quelques  exemples  pris  entre  1815 
et  1885;  il  s'agit,  ne  l'oublions  pas,  d'actes  entièrement  inconnus 
avant  cette  période.  Voici  donc  les  spécialités  principales,  avec 
le  nombre  des  actes  conclus  :  voisinage,  46;  arbitrage,  18;  éta- 
blissement, 8;  assistance  judiciaire,  13;  traite  des  noirs,  32; 
chemins  de  fer,  49;  postes,  239;  télégraphes,  121;  propriété 
littéraire  et  industrielle,  117;  navigation  des  fleuves,  44,  Il  y  en 
a  beaucoup  d'autres  dont  nous  parlerons  dans  la  suite.  Ceci 
suffit  pour  bien  fixer  les  idées. 


11.    —    LA    LEGISLATION    EXTERIEURE. 

Le  mouvement  du  droit  international  n'est  pas  tout  entier  dans 
les  traités.  La  législation  intérieure  entre  pour  une  large  part 
dans  la  réglementation  des  rapports  juridiques  qui  s'établissent 
<mtre  les  peuples.  Avant  le  xix"  siècle,  le  législateur  s'occu- 
pait peu  des  étrangers,  et  quand  il  lui  arrivait  de  légiférer  pour 
eux,  c'était  le  plus  souvent  dans  le  but  de  leur  témoigner  sa  mé- 
fiance, qui  allait  parfois  jusqu'à  la  haine.  Depuis  le  commen- 
cement du  siècle  passé,  les  choses  ont  singulièrement  changé. 
Notre  législation  actuelle  abonde  en  dispositions  établies  non 
plus  contre  les  étrangers,  mais  presque  toujours  en  leur  faveur. 
Nous  aurons  l'occasion  d'y  revenir.  De  même,  la  jurisprudence 


NOTIONS    PRELDIINAIHES.  / 

et  la  pratique  administrative  ont  multiplié  des  décisions  qui  ont 
pour  but  de  faire  respecter  les  intérêts  étrangers. 

Ainsi,  le  droit  international,  qui,  au  xvii"  siècle  et  on  peut 
dire  même  au  xviii"  siècle,  était  presque  exclusivement  théo- 
rique, est  sorti  brusquement  de  la  pure  doctrine  pour  devenir 
surtout  positif  et  pratique.  Et,  d'année  en  année,  ce  caractère 
s'accentue;  les  spéculations  des  Gratins,  des  Vattel  et  des  Byn- 
kershock  ont  fait  place,  dans  la  plupart  des  cas,  à  des  règles 
précises.  Celles-ci  se  sont  introduites  dans  la  législation  des 
divers  pays,  ou  ont  fait  l'objet  de  stipulations  conventionnelles, 
qui  généralement  se  propagent  aussi  de  proche  en  proche.  Elles 
ont  même  donné  lieu  à  la  fondation  de  ces  unions  d'Etats  dont 
nous  parlions  tout  à  l'heure,  et  qui  constituent  la  forme  la  plus 
moderne,  la  plus  complète,  la  plus  efficace,  la  plus  féconde  aussi 
probablement  de  l'accord  conventionnel. 


ni.    LES    AGENTS    INTERNATIONAUX. 

Cette  révolution  a  eu  son  contre-coup,  cela  va  sans  dire,  sur 
la  diplomatie  qui  est  l'instrument  le  plus  direct  de  préparation , 
et  souvent  aussi  d'exécution,  du  droit  international.  Autrefois,  les 
missions  étaient  seulement  politiques.  Elles  avaient  pour  but 
unique  la  négociation  des  accords  propres  à  servir  les  combinai- 
sons offensives  ou  défensives  des  gouvernements  les  uns  contre 
les  autres,  ou  bien  la  représentation  solennelle  et  courtoise  des 
souverains  les  uns  auprès  des  autres.  Aujourd'hui,  bien  que  les 
calculs  hasardeux  et  les  ambitions  territoriales  n'aient  pas  dis- 
paru de  la  politique,  et  y  produisent  encore  des  préoccupations, 
des  intrigues,  des  troubles  et  même  des  catastrophes,  il  n'en 
est  pas  moins  certain  que  les  intérêts  particuliers  ont  envahi  les 
chancelleries  et  pris  une  place  très  large  dans  leurs  travaux.  Les 
négociations  politiques  sont  devenues  des  affaires  d'exception, 
les  mille  questions  soulevées  par  le  jeu  des  besoins  privés  for- 
ment le  courant  principal  et  permanent  des  devoirs.de  la  pro- 
fession. Le  diplomate  qui  les  néglige  par  légèreté  ou  par  igno- 


8  LE    DROIT    INTERNATIONAL   AU    NX*"    SIECLE. 

rance,  sert  mal  son  pays.  Cela  ne  veut  pas  dire  que  le  rôle  de  la 
diplomatie  a  diminué;  au  contraire,  il  a  grandi  en  importance 
et  aussi  en  difficulté,  en  même  temps  que  les  afTaires  aug-men- 
taient  en  nombre  et  en  complexité.  L'agent  ne  peut  plus  être 
seulement  un  homme  du  monde  plus  ou  moins  bien  armé  de 
finesse,  de  pénétration,  crexpérience  des  hommes.  Il  lui  faut,  en 
outre,  une  préparation  théorique  et  pratique  qui  mancjue  encore 
assez  souvent,  mais  on  a  réalisé  presque  partout,  surtout  depuis 
vingt-cinq  ans,  des  progrès  sérieux  à  ce  point  de  vue.  Du  reste, 
il  faut  dire  que,  dans  beaucoup  de  cas,  les  négociations  techni- 
ques sont  conduites  par  des  délégués  spécialistes,  auxquels  les 
diplomates  de  carrière  se  bornent  à  donner  Tappui  de  leur  pres- 
tige. Le  régime  des  unions  internationales,  avec  son  système  de 
conférences  périodiques  et  de  bureaux  permanents,  tend,  d'autre 
part,  à  décharger  les  chancelleries  d'un  certain  nombre  d'af- 
faires compliquées.  Enfin,  le  télégraphe  et  même  le  téléphone, 
sans  parler  de  la  posté,  interviennent  aussi  pour  faciliter  la  ges- 
tion des  agents.  Néanmoins,  il  est  certain  que  les  fonctions  di- 
plomatiques, quand  on  les  remplit  comme  elles  doivent  l'être 
à  notre  épo({ue,  c'est-à-dire  avec  la  préoccupation  de  bien  servir 
les  intérêts  du  pays,  exigent  des  capacités,  une  application  et 
une  expérience  peu  communes.  Aussi,  on  voit  se  développer  de 
jour  en  jour  une  idée  juste  :  celle  de  la  spécialisation  des 
agents.  Depuis  longtemps  déjà,  les  questions  militaires  et  navales 
sont  étudiées  par  des  envoyés  professionnels;  on  devrait  faire 
de  même  pour  ce  (jui  concerne  les  questions  canoniques  tout 
aussi  importantes  et  non  moins  compliquées,  en  multipliant  les 
attachés  commerciaux  et  industriels,  et  en  les  choisissant  bien. 
Il  est  excessif,  en  effet,  d'exiger  de  tous  les  membres  d'une  léga- 
tion des  connaissances  à  la  fois  encyclopédiques  et  techni([ues. 
En  fait,  les  agents  font  ce  (fu'ils  peuvent,  mais  toute  compétence 
individuelle  a  des  limites. 

Quant  aux  consuls,  leur  fonction  a  toujours  eu  de  l'intérêt 
et  de  l'importance.  Il  est  certain  ([ue  l'augmentation  des  voyages 
à  l'étranger  et  l'extension  des  all'aires  ont  exercé  aussi  une 
inilucnce  sensible  sur  le  rôle  de  ces  agents.  Mais  il  ne  faut  pas 


NOTIONS    F'RKLI.MINAIRES. 


s'exagérer  la  portée  de  ce  rôle.  Les  consuls  sont  des  agents 
administratifs,  qui  agissent  dans  l'intérêt  de  l'État  au  moins 
autant  que  dans  celui  des  particuliers.  On  a  donc  tort  quand 
on  s'imagine  qu'ils  peuvent  être  des  agents  commerciaux 
au  service  de  tous  et  à  toutes  tins.  S'il  en  était  ainsi,  d'a- 
bord, ils  ne  suffiraient  pas  à  la  besogne;  ensuite,  leur  compé- 
tence même  serait  fréquemment  mise  en  défaut.  Toutefois,  des 
consuls  bien  préparés  par  un  double  stage,  l'un  administratif, 
l'autre  commercial,  capables  de  se  rendre  compte  des  besoins 
et  des  difficultés  du  négoce,  désireux  en  outre  de  faciliter  à 
leurs  concitoyens  l'extension  de  leurs  affaires,  peuvent  certaine- 
ment rendre  des  services  importants  en  faisant  de  leurs  bureaux 
un  centre  de  renseignements  bien  choisis  et  tenus  à  jour.  C'est 
là  déjà  une  tâche  assez  difficile  pour  que  certains  consuls  ne 
sachent  pas  la  bien  remplir  ou  ne  veuillent  pas  s'en  donner  la 
peine.  Il  ne  faut  donc  pas  songer  à  transformer  ces  agents  en 
commissionnaires  en  marchandises  ou  en  distributeurs  de  prix- 
courants.  Cela  ne  s'est  jamais  fait  et  ne  se  fera  jamais,  pour  la 
raison  décisive  que  la  chose  est  impossible.  Mais  il  serait  ur- 
gent tout  au  moins  de  recruter  les  agents  d'une  manière  plus 
homogène  et  mieux  adaptée  aux  besoins,  de  supprimer  les 
postes  inutiles  et  de  renforcer  les  autres,  enfin  de  les  sou- 
mettre à  un  contrôle  effectif. 

En  résumé,  l'évolution  du  droit  international  sest  orientée 
dans  le  sens  d'un  épanouissement  rapide  d'un  vaste  ensemble 
de  règles  communes  en  matière  de  droit,  de  jurisprudence, 
ou  de  pratique  administrative  et  de  contrats  internationaux. 
Nous  montrerons  tout  à  l'heure  la  mesure  de  cette  extension, 
mais  nous  devons  faire,  au  préalable,  une  observation  qui  nous 
révélera  la  cause  intime  de  ce  grand  phénomène  social.  On 
devine  bien,  en  effet,  qu'il  est  la  résultante  d'une  série  de 
faits  qui  se  sont  succédé  logiquement  dans  l'existence  des 
peuples  au  cours  du  dernier  siècle. 


II 


CAUSES  SOCIALES  DU  DÉVELOPPEMENT 
DU  DROIT  INTERNATIONAL 


Les  transports.  —  Le  travaiL  —  L'expansion  extérieui-e. 


I.     —     LES    TRANSPORTS. 

Le  premier  et  le  plus  actif  des  agents  sociaux  qui  ont  rendu 
nécessaire  une  large  extension  du  droit  international  est  repré- 
senté par  les  transports  de  toute  sorte.  Il  est  à  peine  besoin 
d'insister  sur  la  grandeur  des  phénomènes  que  peuvent  pro- 
duire les  transports.  Leur  influence  sur  l'évolution  des  sociétés 
est  toujours  importante,  et  elle  se  manifeste  avec  une  intensité 
qui  est  en  raison  directe  de  la  puissance  des  moyens  em- 
ployés. On  a  vu  des  sociétés  antiques  dont  toute  l'organisa- 
tion reposait  sur  un  certain  régime  de  transports,  et  il  est  sorti 
de  ce  régime  des  eflets  inattendus  et  souvent  grandioses.  Cepen- 
dant, ces  sociétés  ne  disposaient  que  de  moyens  prindtifs  et 
lents,  comme  l'animal  de  bât  ou  le  chariot,  employés  dans  des 
régions  sans  routes.  Il  suffit  d'évoquer,  pour  illustrer  cette  in- 
dication, lesouvenir  des  grands  caravaniers  de  l'Asie  antérieure, 
ou  celui  des  invasions  barbares  qui,  grâce  au  chariot,  ont  tra- 
versé l'Europe  de  part  en  part  aux  premiers  siècles  de  notre 
ère. 

Avant  1830,  les  moyens  de  transports  étaient  encore  lents  et 
coûteux.  Aussi,  les  populations  vivaient  tassées  dans  leurs  fron- 


CAUSES    SOCIALES    DU    DÉVELOPPEMENT    DU    DROIT    INTERNATIONAL.       Il 

tières,  n'ayant  entre  elles  que  des  relations  rares,  peu  suivies, 
qui  par  conséquent  déplaçaient  peu  de  gens  et  relativement 
peu  de  produits.  Dans  ces  conditions,  le  droit  international  ne 
pouvait  avoir  une  grande  importance  en  dehors  des  relations 
politiques.  Cependant,  et  la  chose  est  bien  caractéristique,  ce 
sont  les  transports  qui  ont  suggéré  les  premières  revendications 
publiques  des  jurisconsultes  en  matière  de  droit  des  gens. 
Au  XVII*  siècle,  les  transports  maritimes  jouaient  le  premier 
rôle  parce  qu'ils  étaient  alors  les  plus  commodes  et  les  plus 
efficaces.  Aussi,  c'est  en  faveur  de  la  liberté  des  mers  que 
l'on  entend  s'élever  la  voix  de  Grotius  et  de  ses  émules.  Et  d'où 
partent  ces  réclamations  ?  Des  Pays-Bas,  qui  sont  alors  les  grands 
transporteurs  de  l'Occident.  Les  principes  soutenus  par  les  avo- 
cats des  marins  hollandais,  quoique  présentés  sous  les  dehors 
scholastiques  encore  à  la  mode  en  ce  temps-là,  n'étaient  en  réa- 
lité que  la  théorie  juridique  d'un  besoin  social  vivement  ressenti  : 
la  liberté  et  la  sécurité  des  transports.  Cela  est  si  vrai  que  la 
Grande-Bretagne,  encore  peu  maritime,  se  déclara  au  premier 
abord  contre  les  principes  soutenus  par  les  Hollandais,  prin- 
cipes auxquels  elle  ne  s'intéressait  que  médiocrement,  à  défaut 
de  raisons  pratiques.  Les  Anglais  ont  changé  d'avis  lorsque 
leurs  flottes  ont  remplacé  sur  les  mers  celles  du  Portugal,  de 
l'Espagne  et  de  la  Hollande  ^ 

Jusqu'à  l'époque  où  la  vapeur  fut  appliquée  aux  transports 
terrestres  aussi  bien  que  maritimes,  la  situation  changea  peu. 
De  là  venait  cette  lenteur  que  nous  avons  constatée  dans  le  dé- 
veloppement du  droit  international  pendant  le  cours  des  xvif  et 
xviii"  siècles.  Mais  avec  les  transports  accélérés  et  puissants,  la 
situation  se  modifie  brusquement.  Les  relations  entre  les  peuples, 
leur  pénétration  réciproque,  se  développent  sur  une  grande 
échelle  et  avec  rapidité.  Aussitôt  des  besoins  nouveaux  se  font 
sentir,  l'insuffisance  des  règles  de  droit  apparaît;  la  législation, 
la  jurisprudence,  le  régime  conventionnel  s'élargissent  à  leur 
tour  avec  une  surprenante  élasticité  pour  faire  face  aux  nou- 

1.  Nous  citons  les  faits  princiiiau\,  mais  on  pourrait  en  invoquer  d'autres,  anté- 
rieurs au  xvir  siècle. 


12  Li:    DROIT    liNTERXATIONAL   AU    XX'*    SIÈCLE. 

velles  exigences  de  la  vie  pratique.  Nous  constaterons  bientôt 
la  souplesse  et  la  variété  des  règles  et  des  accords  que  l'on  a 
dû  formuler  ou  conclure  pour  faciliter  ou  pour  régulariser  les 
relations  toujours  plus  actives  qui  sont  le  résultat  des  moyens  de 
transport  dont  nous  disposons  actuellement.  Rappelons  encore, 
pour  compléter  notre  démonstration,  que  le  principe  de  la 
liberté  du  transit  sur  les  tleuves  internationaux  fut  un  de  ceux 
qui  préoccupèrent  le  plus  les  esprits  au  cours  des  négociations 
de  la  Révolution  et  de  l'Empire,  si  bien  qu'il  entra  pour  une 
part  très  importante  dans  les  traités  de  Vienne  de  1815.  Depuis 
lors,  le  principe  de  la  liberté  des  grandes  artères  fluviales 
s'est  imposé  à  toutes  les  nations. 


11.   —    LE    TRAVAIL. 

Le  régime  du  travail  a  exercé  également  une  action  considé- 
rable sur  la  marche  du  droit  international.  Tant  que  prédo- 
mina la  fabrication  à  la  main,  aussi  longtemps  surtout  que  fut 
appliqué  le  système  de  la  corporation  de  métier,  le  monde  du 
travail  se  cantonna  jalousement  dans  les  alvéoles  étroites  qui 
lui  étaient  assignées  par  les  règlements  et  les  coutumes'.  De  son 
côté,  le  commerce  ne  franchissait  qu'avec  peine  les  multiples 
barrières  qu'on  lui  opposait  de  toutes  parts.  Dans  ces  conditions, 
les  intérêts  privés  ne  traversaient  que  par  exception  les  fron- 
tières, et  on  se  préoccupait  d'autant  moins  de  les  protéger,  que 
l'expatriation  des  méthodes  ou  des  capitaux,  aussi  bien  que  des 
ouvriers  était  en  général  fort  mal  vue.  Du  reste,  leur  immi- 
gration était  souvent  mal  accueillie  dans  les  pays  où  elle  se  pré- 
sentait, par  crainte  de  la  concurrence.  Ou  le  voit,  l'organisation 
du  travail  s'opposait  d'une  manière  nette  et  ferme  à  la  recon- 
naissance et   à  la    protection    du  droit   des    étrangers.  Et  ce- 

1.  La  Granilp-IJretuj;ne  n'a  connu  les  corporations  qu'à  litre  d'exception,  aussi  a-t- 
elie  dévelopi)é  la  itremière  le  grand  atelier,  ol  spécialement  le  grand  atelier  à  moteur 
mécanique.  Par  une  conséquence  naturelle,  elle  fut.  dés  le  début  du  mx"  siècle,  un 
ageni  très  aclit  d'extension  du  droit  international,  dans  l'iniérét  de  ses  entreprises 
et  de  son  commerce  à  l'étranger. 


CAUSES    SOCIALES    Dl'    DÉVEI.OI'I'EMENT    DU    DHOIT    INTEHNATIONAL.       13 

pendant,  la  seule  influence  d'un  commerce  presque  infime  au- 
près de  ce  que  nous  voyons  aujourd'hui,  a  influé  de  bonne 
heure  sur  le  droit  des  gens,  en  faisant  adopter  certaines  mesures, 
ou  certaines  doctrines  juridiques,  la  théorie  des  statuts  par 
exemple,  qui  étaient  favorables  aux  étrangers. 

Vers  la  fin  de  l'ancien  régime,  le  vieux  cadre  corporatif  com- 
mençait à  se  disloquer  sous  la  poussée  déjà  sensible  du  grand 
atelier.  Vingt-cinq  ans  plus  tard,  lorsque  la  paix  permit  aux 
peuples  de  se  remettre  au  travail,  la  corporation  avait  disparu 
de  l'occident  de  l'Europe  et  ne  se  maintenait  plus  que  par  des 
procédés  artificiels  dans  le  reste  du  continent.  La  fabrique,  avec 
son  outillage  mû  par  la  vapeur,  prenait  rapidement  la  place  du 
petit  atelier.  Tout  poussait  au  développement  des  relations  in- 
ternationales :  la  recherche  des  matières  premières  et  celle 
des  débouchés.  Afin  de  répondre  aux  besoins  d'une  produc- 
tion rapidement  progressive,  l'émigration  des  individus  et  celle 
des  capitaux  étaient  appelées  dans  toutes  les  directions  par  de 
nouvelles  occasions  de  travail  et  de  profit.  Le  commerce  qui, 
aiguillonné  par  la  concurrence,  sortait  du  moule  étroit  où  il 
était  resté  enfermé  si  longtemps,  tendait  à  chercher  ses  voies 
par  le  monde  entier,  en  utihsant  les  moyens  de  transport  si 
efficaces  que  la  mécanique  venait  de  mettre  à  sa  disposition. 
Ce  bouleversement  des  vieilles  habitudes,  ce  mélange  inouï 
des  hommes  et  des  choses,  firent  naître  une  foule  de  difficultés 
que  l'on  ne  pouvait  manquer  de  résoudre  et  que  l'on  a  résolues 
pour  la  plupart,  soit  par  des  dispositions  de  droit  interne,  soit 
par  des  stipulations  conventionnelles.  Ainsi,  le  travail,  galva- 
nisé et  internationalisé  par  les  transports,  a  exigé  impérieu- 
sement la  prompte   amélioration  du   droit  des  gens. 


m.  L  EXPANSION    EXTERIEURE. 

Nous  arrivons  à  un  troisième  élément  qui  découle  en  grande 
partie  des  deux  autres.  L'activité  des  transports  et  la  transfor- 
mation des  méthodes  de  travail  ont  produit,  avec  la  prospérité, 


14  LE    DROIT    INTERNATIONAL   AU    XX^   SIECLE. 

un  foisonnement  extraordinaire  des  populations.  Il  en  est  résulté 
des  excédents  humains  qui  se  sont  portés  partout  où  se  présen- 
tait une  occasion  d'emploi  ou  une  chance  de  profit.  Le  rare 
voyageur  d'autrefois  est  devenu  légion  ou  plutôt  armée.  Cer- 
tains pays  ont  reçu  les  étrangers  par  dizaines  et  par  centaines 
de  mille,  d'autres  même  par  millions.  En  présence  de  cette 
poussée,  les  grands  États  se  sont  empressés  de  s'approprier 
les  terres  des  races  barbares.  Pour  tous  ces  motifs,  les  rela- 
tions administratives  et  politiques  des  gouvernements  ont  pris 
une  suite,  une  activité,  une  variété  dont  on  n'avait  aucune  idée 
autrefois.  On  conçoit  que,  de  ce  mélange  intime  des  races,  des 
intérêts  privés  et  publics,  des  convoitises  particulières  et  des 
ambitions  politiques,  il  ne  pouvait  manquer  de  sortir  des  be- 
soins, des  difficultés  et  des  conflits  dont  la  satisfaction,  ou  la 
solution,  ont  incombé  au  droit  international. 

Telles  sont  les  causes  complexes  et  incoercibles  qui  ont  né- 
cessité la  formation  de  cet  ensemble  aujourd'hui  si  étendu 
quoique  incomplet  encore,  de  règles  et  de  stipulations  que  l'on 
appelle  le  droit  international.  Cet  ensemble  ne  constitue  pas  un 
code  uniformément  applicable  à  tous  les  pays.  Cela  s'explique 
puisque  les  États  sont  souverains,  c'est-à-dire  indépendants  les 
uns  des  autres,  si  bien  que  nulle  autorité  suprême  n'existe 
pour  leur  imposer  un  code  unique  de  dispositions  uniformes. 
Chaque  nation  a  'donc  en  principe  son  droit  international 
propre,  sur  lequel  elle  a  mis,  pour  ainsi  parler,  l'estampille 
de  son  type  social.  Cependant,  comme  les  besoins  qui  ont 
nécessité  la  réglementation  internationale,  sont  sensiblement 
les  mêmes  partout,  les  règles  positives  résultant  de  la  législation 
ou  des  traités,  sont  souvent  semblables  ou  analogues.  Toutefois 
il  subsiste  d'assez  nombreuses  divergences,  dont  les  effets  sont 
gênants  ;  on  tente  actuellement  les  plus  grands  efforts  pour  les 
faire  disparaître,  ou  tout  au  moins  pour  les  atténuer.  Mais  on 
doit  se  rendre  compte  que  certaines  d'entre  elles  proviennent 
de  l'existence  d'antinomie  sociale  dont  on  ne  se  rend  pas  tou- 
jours bien  compte.   Si  on  prenait  la  peine  de  les  étudier  mé- 


CAUSES    SOCIALES   DU    DÉVELOPI'EMENT    DU    DKOIT   INTERNATIONAL.       15 

thofliqiieiiient,  elles  expliqueraient  des  différences  de  vue  et 
d'application  qui  étonnent  ou  irritent  parfois,  bien  qu'en  réalité 
elles  soient  parfaitement  justifiées  par  les  faits.  En  considérant 
les  choses  à  ce  point  de  vue,  on  ne  tarde  pas  à  voir  que  les 
différences  d'organisation  sociale  sont  aujourd'hui  le  seul 
o])stacle  sérieux  que  le  droit  international  rencontre  dans  sa 
marche  progressive.  On  peut  dire  que  la  parfaite  unification 
de  cette  l)ranche  du  droit  est  étroitement  liée  à  celle  de  la 
formation  sociale  de  l'humanité.  A  des  types  sociaux  diffé- 
rents répondent  des  conceptions  juridiques  diverses.  C'est  donc 
l'unité  sociale  qui  fera  celle  du  droit,  et  le  progrès  de  la 
seconde  est  lié  au  succès  de  la  première. 

Nous  essaierons  maintenant  de  déterminer  d'une  façon  som- 
maire, mais  précise,  en  nous  plaçant  plus  spécialement  au  point 
de  vue  français,  comment  le  droit  international  a  satisfait  aux 
nécessités  sorties  des  causes  que  nous  venons  de  caractériser. 


III 


ORGANISATION   ET  PROTECTION    INTERNATIONALES   DES 
TRANSPORTS  ET  DU  TRAVAIL 

Transports  maritimes.  —  Transports  fluviaux.  —  Transports  terrestres.  —  Com- 
munications postales,  tclégrapiiiques  et  téléphoniques.  —  Protection  interna- 
tionale du  travail  agricole,  industriel  et  commercial.  —  Réglementation  du 
régime  du  travail. 


1.    TRANSPORTS    MARITIMES. 

Les  transports  maritimes  ont  été  longtemps  ceux  qui  présen- 
taient la  plus  haute  importance  au  point  de  vue  international. 
Aujourd'hui  encore,  bien  que  les  transports  terrestres  aient 
pris  un  développement  colossal,  la  navigation  n'en  a  pas  moins 
gardé  le  premier  rang,  d'abord  parce  que  ses  progrès  ont  été 
immenses  au  cours  du  siècle  passé ,  ensuite  parce  qu'elle  est 
seule  capable  de  relier  directement  entre  elles  la  plupart  des 
nations.  C'est  donc  des  transports  maritimes  qu'il  convient  de 
parler  en  premier  lieu^ 

Liberté  des  mers.  —  Les  transports  maritimes  ne  peuvent  se 
faire  d'une  fa(;on  régulière  et  efficace  que  si  la  mer  leur  est 
librement  ouverte  et  si  la  sécurité  des  navires  n'est  menacée 
par  aucun  risque  d'arrêt  ou  de  pillage.  Le  principe  de  la  li- 
berté des  mers  est  cependant  tout  moderne  :  il  n'a  été  vraiment 
accepté  et  proclamé,   d'une  façon  générale,  qu'au  xix''  siècle, 

1.  On  trouvera  un  exposé  Irè.s  délaillc  de  cette  inalière  dans  noire  ouvrage  : 
Ètudvs  de  droit  i  nier  national  convenlionnet  ;  raris,  Piclion,  18',)3,  t  vol. 


ORGANISATION    ET    PROTECTION    INTERNATIONALES    DES   TI!ANSr>OMTS.      17 

En  1856  encore,  ou  croyait  utile  de  la  formuler  dans  un 
traité,  celui  de  Paris,  qui  s'appliquait,  il  est  vrai,  à  un  cas 
particulier,  puisqu'il  s'agissait  de  la  mer  Noire.  Pourtant,  ce 
n'est  pas  d'hier  que  la  navigation  joue  un  rôle  capital  dans 
la  vie  des  peuples  ;  dès  une  haute  antiquité,  elle  a  représenté 
des  intérêts  nationaux  de  la  plus  vaste  portée.  Mais  si  Ton 
observe  de  près  les  faits,  on  verra  qu'une  évolution  décisive  est 
intervenue  au  cours  des  deux  derniers  siècles.  Autrefois,  les 
transports  par  mer  n'intéressaient  directement  que  quelques 
rares  nations,  laissant  les  autres  indifférentes.  Ce  sont  d'abord, 
pour  ne  parler  que  des  plus  connues,  les  Phéniciens  et  les 
Grecs,  puis  Carthage  et  Rome,  puis  les  Italiens  et  les  Portu- 
gais, ensuite  les  Hanséates,  les  Hollandais  avec  lesquels  les 
Anglais  ne  tardent  pas  à  rivaliser,  ainsi  que  les  Français.  Ces 
peuples  rivaux  étaient  assez  naturellement  portés  à  se  disputer 
l'empire  de  la  mer,  dans  le  but  d'étouffer  la  concurrence  étran- 
gère et  d'assurer  ainsi  la  suprématie  de  leur  commerce.  Cette 
situation  était  é\'idemment  incompatible  avec  la  liberté  de  cir- 
culation. 

Mais  depuis  deux  cents  ans,  la  situation  a  bien  changé.  L'in- 
dustrie des  transports  maritimes  s'est  généralisée.  Presque 
toutes  les  nations  du  globe  ont  maintenant  dans  cette  industrie 
un  intérêt  direct.  Celles  même  qui  n'ont  pas  de  frontières 
maritimes  n'en  expédient  pas  moins  leurs  produits  au  loin,  et 
auraient  par  conséquent  à  souffrir  si  les  voies  maritimes  étaient 
interceptées.  Devant  cet  intérêt  général,  les  convenances  ou  les 
ambitions  particulières  ne  pouvaient  tenir,  et  c'est  pourquoi 
les  idées  de  domination  sur  les  mers  sont  tombées  pour  ainsi 
dire  d'elles-mêmes,  après  avoir  joué  pour  la  dernière  fois  leur 
vilain  rôle  dans  les  luttes  closes  par  les  traités  de  1815.  La 
Russie  a  essayé  de  les  reprendre  pour  la  mer  Noire  au  milieu 
du  siècle  dernier,  mais  elle  a  vu  se  dresser  contre  elle  l'An- 
gleterre et  la  France,  c'est-à-dire  les  deux  anciens  champions 
les  plus  importants  de  l'idée  de  restriction.  Aujourd'hui  donc 
la  mer  est  librement  ouverte  aux  transports. 

On  peut  dire  môme  que  le  principe  de  liberté  a  été  poussé 


18  LE    DHOIT    INTERNATIONAL    AU    .\\°    SIÈCLE. 

jusqu'aux  dernières  limites.  En  effet,  les  détroits  qui  font  com- 
muniquer les  mers  entre  elles  ont  été  parfois,  jusqu'à  une  cer- 
taine époque,  soumis  à  Tautorité  d'un  Etat  riverain  qui  se  pré- 
tendait en  droit  de  les  clore  ou  tout  au  moins  d'imposer  à  la 
navigation  des  taxes  de  passage.  Ces  restrictions  ont  disparu; 
les  détroits  ottomans  etles  détroits  Scandinaves  sont  placés  main- 
teuant  sous  la  garantie  collective  des  grandes  puissances  ma- 
ritimes et  ouverts  au  commerce  sans  restrictions  ni  obtacles^ 
Ajoutons  enfin  que  le  principe  de  liberté  absolue  a  été  étendu 
aux  canaux  maritimes,  véritables  détroits  artificiels-.  A  ce 
propos,  nous  remarquons  que  deux  des  portes  de  la  Méditer- 
ranée ont  été  garanties  autant  que  faire  se  peut  contre  les 
risques  de  guerre.  On  arrivera  sans  daute  un  jour  à  neutra- 
liser aussi  la  troisième,  c'est-à-dire  le  détroit  de  Gibraltar. 

Dérogations  an  principe  de  la  liberté  des  ?ners.  —  Pourtant, 
cette  liberté  ne  va  pas  sans  quelques  restrictions  dictées  par 
des  intérêts  précis.  Ainsi,  chaque  nation  maritime  réserve  le 
long  de  ses  côtes  une  bande  dont  elle  s'attribue  la  surveillance, 
tant  contre  des  ennemis  éventuels  qu'à  l'égard  des  contre- 
bandiers. Souvent  même,  cette  zone,  appelée  Mer  territoriale, 
est  interdite  aux  pêcheurs  étrangers,  ce  qui  constitue  un  pri- 
vilège en  faveur  des  populations  côtières.  Comme  sanction, 
chaque  État  s'attribue  un  droit  de  juridiction  dans  les  limites 
de  ses  eaux  territoriales,  sans  aller  toutefois  jusqu'à  entraver 
la  circulation  pacificfue  des  navires  de  transport. 

Le  principe  de  la  liberté,  ainsi  atténué  pour  ce  qui  concerne 
les  eaux  territoriales,  souffre  quelques  exceptions,  même  en 
haute  mer.  Il  suffit  presque  de  les  énumérer  pour  en  justifier 
l'adoption. 

C'est  d'abord  le  droit  de  surveillance  attribué  à  la  marine  de 
guerre  pour  intercepter  les  bâtiments  qui  se  livrent  à  l'odieux 
trafic  connu  sous  le  nom  de  traite  des  esclaves.  Nous  n'avons 
pas  besoin  de  rappeler  ici  les  causes  sociales  qui  ont  amené  le 

1.  TraiU's  de  Londres  des  13  juillet  18il  cl  30  mars  185G. 

2.  Traités  de  Constanlinople,  29  octobre  1888  (Suez);  de  ■Washinglon,  18  novein- 
hrc  l'.)01  (Panama). 


ORGANISATION    ET    l'HOTECTION    INTERNATIONALES    DES    TRANSPORTS.     19 

rétablissement  de  resclavage  dans  les  colonies  formées  par  les 
peuples  européens,  ni  celles  qui  l'ont  fait  abolir  une  seconde 
fois.  Nous  dirons  seulement  que  l'esclavage  est  alimenté  par  la 
traite,  c'est-à-dire  parla  chasse  à  l'homme.  Autrefois,  les  Occi- 
dentaux faisaient  la  traite  des  noirs  pour  peupler  de  travail- 
leurs acclimatés  leurs  plantations  des  tropiques;  les  Orientaux 
pratiquaient,  de  leur  côté,  la  traite,  mais  en  l'appliquant  aux 
blancs  aussi  bien  qu'aux  noirs.  Celle-ci  n'a  pas  disparu  aussi 
radicalement  qu'on  pourrait  le  croire  ;  elle  subsiste  parmi  les 
musulmans,  surtout  à  l'égard  des  femmes  destinées  aux  harems. 
Et  pourtant,  des  mesures  multiples  et  importantes  ont  été 
prises  contre  cet  abominable  trafic  depuis  1815.  L'abolition  gra- 
duelle de  l'esclavage  dans  les  colonies  des  pays  civilisés  a  fermé 
successivement  les  débouchés  les  plus  considérables.  Les  grands 
États  maritimes  bloquent  pour  ainsi  dire,  depuis  75  ans,  les 
côtes  du  grand  réservoir  de  l'esclavage  noir,  l'Afrique,  pour 
arrêter  la  sortie  des  cargaisons  de  chair  humaine.  En  1814, 
en  1833,  l'Angleterre  et  la  France  s'unirent  dans  ce  but.  En 
18il,  elles  formèrent  avec  d'autres  États  une  union  plus  étendue. 
On  assimila  la  traite  par  mer  à  la  piraterie.  Tout  cela  fit  ren- 
chérir le  prix  des  esclaves,  en  rendant  plus  difficile  l'horrible 
métier  des  traitants,  mais  la  traite  subsista,  tant  que  sa  cause, 
l'esclavage,  eut  encore  un  domaine  de  quelque  importance. 

Or  le  domaine  de  l'esclavage  noir,  avoué  ou  non,  comprenait 
encore,  il  y  a  moins  de  vingt-cinq  ans,  Cuba,  le  Brésil,  l'ile  de 
Zanzibar,  l'Egypte,  une  partie  de  la  Turquie,  la  Perse,  les  petits 
États  arabes  d'Asie,  Tunis,  le  Maroc  et  l'Afrique  centrale  elle- 
même,  où  les  noirs  se  razziaient  assidûment  les  uns  les  autres. 
Depuis  lors,  l'esclavage  a  disparu  en  Amérique;  lÉgypte  et 
Zanzibar  ont  passé  sous  le  contrôle  de  l'Angleterre,  Tunis  sous 
celui  de  la  France.  L'intérieur  de  l'Afrique  est  gagné  de  jour 
en  jour  par  la  pénétration  européenne.  Dans  ces  conditions,  on 
pouvait  agir  à  la  fois  contre  l'esclavage  et  contre  la  traite.  C'est 
ce  qui  a  été  fait  de  la  manière  que  voici  : 

Dé|à,  en  1885,  le  Congrès  de  Berlin,  réuni  pour  le  règlement 
de  diverses  questions  africaines,  avaient  posé  en  principe  qu'il 


20  LE   DROIT   INTERNATIONAL   AU   XX*   SIÈCLE. 

était  nécessaire  cl  organiser  internationalement  la  répression 
de  la  traite.  Une  conférence  spéciale,  réunie  à  Bruxelles  en  1890, 
élabora  clans  ce  but  un  Acte  général,  qui  porte  la  date  du  2  juil- 
let 1890.  Une  surveillance  étroite  est  exercée  par  des  croiseurs 
dans  les  parages  où  s'opère  l'embarcfuement  des  noirs  à  desti- 
nation de  l'Arabie,  des  côtes  de  la  mer  Rouge  et  du  golfe  ou 
mer  d'Oman.  Un  office  créé  à  Zanzibar  sous  le  nom  de  Bureau 
international  maritime  de  la  traite,  dans  lequel  quelques-uns 
des  États  contractants  sont  représentés  i,  est  cliargé  de  con- 
trôler tous  les  cas  qui  se  produisent.  Dans  l'intérieur,  la  traite 
est  interdite  et  doit  être  réprimée  par  les  autorités  coloniales. 
Tel  est  du  moins  l'état  légal,  mais  la  pratique  ne  répond  pas 
toujours  d'une  manière  exacte  à  ces  prescriptions;  d'abord,  il 
existe  encore  des  territoires  non  contrôlés  par  les  Européens, 
où  la  plaie  de  l'esclavage  reste  ouverte;  puis  certains  faits 
prouvent  que  les  agents  européens  employés  en  Africjue,  ou  du 
moins  certains  d'entre  eux,  ne  se  gênent  guère  pour  imposer  aux 
populations  noires  des  corvées  qui  ressemblent  fort  à  un  escla- 
vage plus  ou  moins  prolongé.  Toutefois,  cette  tache  sociale  se 
rétrécit  de  plus  en  plus  et  tend  certainement  à  disparaître  tota- 
lement dans  un  avenir  prochain. 

Un  second  Bureau  international,  établi  à  Bruxelles,  est  chargé 
de  réunir  et  de  publier  les  documents  et  les  statistiques  concer- 
nant la  répression  de  la  traite.  Les  Etats  membres  de  l'union 
contre  la  traite  des  esclaves  sont  les  pays  suivants  : 

Allemagne,  Autriche-Hongrie,  Belgique,  Congo,  Danemark, 
États-Unis,  France,  Grande-Bretagne,  Italie,  Libéria,  Norvège, 
Pays-Bas,  Perse,  Portugal,  Russie,   Suède,  Turquie. 

Du  fait  (juc  la  haute  mer  est  entièrement  libre  et  soustraite 
à  toute  souveraineté  exclusive,  résulte  donc  l'impossibilité  pra- 
ticjue  de  réprimer  d'une  manière  efficace  les  crimes  ou  les  délits 
commis  sur  l'immensité  des  eaux  marines,  à  moins  que  les  États 
ne  s'entendent  pour  assurer  la  répression.  Nous  venons  de  voir 

1.  Allemagne,  France,  Grande-Bretagne,  Italie,  PorUigal,  États  qui  assumonl  la  sur- 
veillance maritime. 


ORGANISATION'    ET    l'HOTECTION   INTERNATIONALES    DES    TRANSPORTS.     21 

que  tel  est  le  cas  pour  ce  qui  concerne  la  traite.  II  n'en  est  pas 
de  même  en  ce  qui  touche  la  piraterie,  c'est-à-dire  le  brigandage 
maritime.  Ici,  lintérèt  général  est  si  évident,  si  pressant,  que 
l'établissement  d'un  accord  écrit  n'a  pas  été  jugé  utile.  Par 
l'effet  d'une  entente  tacite,  le  pirate  est  considéré  comme  étant 
hors  les  lois;  tout  navire  de  guerre  qui  rencontre  un  bateau 
pirate  peut  l'arrêter  et  le  traiter  selon  les  prescriptions  établies 
par  sa  loi  nationale.  La  loi  française  du  10  avril  1825  détermine 
les  difiérents  cas  de  piraterie  et  les  peines  qui  sont  applicables 
pour  chacun  de  ces  cas. 

Mais  il  s'agit  ici,  nous  le  répétons,  d'un  intérêt  primordial  et 
commun  à  tous  les  peuples.  Aussitôt  que  l'intérêt  en  cause  se 
restreint  à  des  faits  limités  ou  à  un  petit  nombre  de  pays,  des 
stipulations  conventionnelles  deviennent  nécessaires  pour  qu'il 
puisse  être  porté  atteinte  à  la  liberté  des  mers,  et  ces  stipula- 
tions ne  sont  obligatoires,  bien  entendu,  que  pour  les  États  qui 
les  ont  signées.  Tel  est  le  cas  pour  les  difïerentes  combinaisons 
que  nous  allons  maintenant  énumérer. 

Les  câbles  télégraphiques  sous-marins  ont  aujourd'hui  une  im- 
portance de  premier  ordre.  Il  en  a  été  posé  plus  de  335.000  kilo- 
mètres, valant  environ  un  milliard,  et  reliant  entre  eux  tous  les 
points  principaux  des  divers  continents.  La  rupture  ou  la  dété- 
rioration d'un  de  ces  câbles  devient  une  cause  de  grave  gêne 
pour  les  affaires  et  de  grandes  dépenses.  Or,  ces  ruptures,  et  ces 
détériorations  sont  fréquentes  surtout  aux  approches  de  la  terre 
ferme,  ainsi  que  sur  les  bancs  et  hauts-fonds,  là  où  les  quilles  et 
les  ancres  des  navires,  les  chaluts  elles  filets  des  pêcheurs  peuvent 
atteindre  facilement  le  cordage  métallique  posé  sur  le  fond. 
Avec  quelques  précautions,  on  évite  le  plus  souvent  de  le  tou- 
cher. C'est  pour  obliger  les  navigateurs  à  prendre  ces  précau- 
tions que  plusieurs  États  ont  conclu  à  Paris,  le  14  mars  1884, 
une  convention  pour  la  protection  des  câbles  sous-marins. 
Grâce  à  cet  acte,  on  peut  poursuivre  même  les  faits  qui  se  pro- 
duisent en  haute  mer,  lorsqu'ils  sont  commis  par  un  bâtiment 
portant  le  pavillon  de  l'un  des  États  contractants. 

Il  a  donc  fallu,  pour  arriver  à  ce  résultat,  déroger  dans  une 


22  LE    DROIT    INTERNATIONAL   AU    XX*    SIÈCLE. 

certaine  mesure  au  principe  de  la  liberté  des  mers,  en  permet- 
tant aux  navires  commissionnés  de  tous  les  gouvernements  de 
rUnion  d'arrêter  les  bâtiments  soupçonnés  de  contravention, 
même  s'ils  portent  le  pavillon  d'un  État  différent,  pourvu  que  ce- 
lui-ci ait  ratifié  la  Convention.  L'officier  surveillant  peut  alors 
exiger  la  présentation  des  papiers  de  bord,  afin  de  vérifier  l'i- 
dentité du  navire,  et  dresser  un  procès-verbal  qui  aura  force  lé- 
gale devant  les  tribunaux  nationaux  du  délinquant,  chargés  de 
le  juger.  La  loi  du  20  décembre  1884  a  introduit  ces  disposi- 
tions dans  notre  droit  interne. 

Les  États  qui  constituent  cette  Union  sont  : 

Allemagne,  Argentine,  Autriche,  Belgique,  Brésil,  Colombie, 
Costa-Rica,  Danemark,  Dominicaine,  Espagne,  États-Unis,  France, 
Grande-Bretagne,  Grèce,  Guatemala,  Italie,  Norvège,  Pays-Bas, 
Pérou,  Portugal,  Roumanie,  Russie,  Salvador,  Serbie,  Suède, 
Turquie,  Uruguay. 

Par  une  convention  signée  à  La  Haye  le  6  mai  1882,  les  États 
riverains  de  la  mer  du  Nord  ont  formé  une  entente  dans  le  but 
d'assurer  la  police  de  la  pêche  dans  certains  parages  de  cette 
mer,  très  poissonneux  et  fréquentés  par  une  foule  de  bateaux  de 
nationalités  difl'érentes,  entre  lesquels  des  conflits  s'élèvent  sou- 
vent '.  Les  gouvernements  envoient  là  des  croiseurs,  mais  chacun 
d'eux  n'a  d'action,  en  principe,  que  sur  les  pêcheurs  de  sa  natio- 
nalité, puisqu'on  se  trouve  là  en  mer  libre,  où  personne  ne  peut 
revendiquer  un  droit  de  juridiction  étendu.  L'acte  de  1882  per- 
met aux  croiseurs,  sous  certaines  conditions,  d'intervenir  dans 
tous  les  cas  et  d'arrêter,  au  besoin,  n'importe  quel  bateau  de 
pêche,  appartenant  à  l'un  des  États  syndiqués,  dont  l'équipage  a 
commis  certains  délits  déterminés,  pour  le  livrer  ensuite  aux 
autorités  du  pays  du  délinquant.  Les  États  adhérents  sont  : 

Allemagne,  Angleterre,  Belgique,  Danemark,  France,  Pays- 
Bas. 

L'intérêt  individuel  est  essentiellement  égoïste  ot  passe  trop 
souvent  par-dessus  toutes  les  règles  posées  par  la  morale  et  par 

1.  Loi  applicative  du  25  janvier  188i.  A  rapprocher  la  (h'claratioii  du  \^  mai  188i 
(France,  Pays-Bas),  pour  assurer  le  sauvetage  des  (iicts  de  piH'lic. 


ORGANISATIOM    ICT    PROTECTION    TNTERNATIONALEî^    DES   TRANSPORTS.      23 

la  loi  pour  exploiter  les  passions  et  les  vices  d'aiitrui.  C'était  le 
cas  notamment  pour  certains  entrepreneurs  qui  avaient  eu  l'idée 
d'armer  de  petits  bâtiments  pour  aller  croiser  sur  les  lieux  de 
pêche  de  la  mer  du  Nord,  où  se  rassemblent  des  centaines  de 
bateaux  de  toutes  les  nationalités  riveraines.  Ces  bâtiments 
étaient  de  véritables  cabarets  flottants,  où  les  pêcheurs  étaient 
attirés,  et  où  ils  trouvaient  des  liqueurs  fortes  et  des  jeux  orga- 
nisés. On  leur  soutirait  là  l'argent  dont  ils  disposaient,  et  souvent 
même,  on  acceptait,  en  gage  des  dettes  contractées,  des  objets 
appartenant  A  l'armateur  du  bateau  monté  par  le  matelot  débi- 
teur. Il  résultait  de  ce  trafic  de  graves  dommages  pour  la  santé 
des  matelots,  pour  leur  pauvre  bourse,  et  aussi  pour  leurs  em- 
ployeurs. Et  comme  ces  faits  se  passaient  en  mer  libre,  là  où 
nulle  juridiction  n'existe,  sauf  celle  du  pavillon  du  délinquant, 
il  était  fort  difticile  de  les  réprimer  sans  un  accord  préalable. 
Cet  accord  a  été  signé  à  La  Haye  le  16  novembre  1887,  sous  la 
forme  d'une  convention  qui  permet  aux  croiseurs  de  chacun  des 
États  contractants  de  surveiller  les  cabarets  flottants,  de  les 
arrêter  au  besoin,  pour  les  conduire  dans  un  port  de  la  nationa- 
lité du  saisi,  où  il  est  jugé  par  ses  juges  nationaux.  Les  pays 
signataires  sont  : 

Allemagne,  Belgique,  Danemark,  Grande-Bretagne,  Pays- 
Bas. 

La  France  n"a  pas  jugé  à  propos  de  ratifier  cet  acte,  que  ses 
délégués  avaient  signé.  On  a  fait  valoir,  pour  expliquer  son 
refus,  la  crainte  d'entamer  par  trop  le  principe  de  la  liberté 
des  mers.  La  vérité  est  que  la  France  n'avait  qu'un  faible  in- 
térêt dans  cette  affaire,  ses  pêcheurs  étant  peu  nombreux  dans 
les  parages  infestés  parles  cabarets  flottants.  En  conséquence, 
rien  ne  la  poussait  à  collaborer  à  une  surveillance  assez  délicate 
et  sans  grande  utilité  pour  ses  nationaux'. 

Les  mers  sont  immenses,  et  cependant,  soit  pour  suivre  la 
ligne  la  plus  courte,  soit  pour  éviter  certains  obstacles  :  cou- 
rants marins  ou  aériens,  écueils,  etc.,  les  navires  circulent  gé- 

1.  On  a  fait  valoir  aussi  que  les  baleaux-cabarets  sortaient  des  ports  allemands, 
et  qu'il  était  facile  aux  autorités  de  ces  ports  de  les  surveiller  et  de  les  arrêter. 


24  LE    DROIT   INTERNATIONAL   AU    XX°   SIÈCLE. 

néralement  dans  des  zones  très  étroites,  ce  qui  crée  des  risques 
considérables  de  collision,  aggravés  encore  par  les  vitesses  réa- 
lisées aujourd'hui  et  par  les  dimensions  colossales  des  bâtiments 
actuels.  Afin  de  réduire  ces  risques  au  minimum,  on  s'est  mis 
d'accord  pour  prendre  les  mesures  suivantes  : 

En  1879,  après  des  négociations  assez  laborieuses,  l'Angle- 
terre et  la  France  se  sont  entendues  pour  imposer  à  leurs  ma- 
rines respectives  des  Règlements  de  navigation  uniformes, 
appelés  aussi  Règles  de  route  à  la  mer.  Ces  règlements  ont  pour 
but  de  prévenir  les  abordages  en  prescrivant  aux  navires  la  pra- 
tique de  certaines  précautions  en  cas  de  croisement  de  routes, 
et  de  certains  signaux  de  nuit  ou  de  brouillard.  Ces  règlements 
ont  fait  l'objet  d'un  premier  remaniement  en  188i,  puis  d'un 
second  en  1897,  ensuite  d'une  conférence  tenue  à  Washington 
Le  règlement  de  1897  est  exécutoire  en  France  depuis  le 
1«'  juillet  1897 ',  Il  est  observé  par  un  grand  nombre  d'États 
maritimes,  savoir  : 

Allemagne,  Argentine,  Autriche-Hongrie,  Belgique,  Brésil, 
Bulgarie,  Chili,  Chine,  Costa-Rica,  Danemark,  Egypte,  Equateur, 
Espagne,  États-Unis,  France,  Grande-Bielagne,  Grèce,  Guate- 
mala, Italie,  Mexique,  Norvège,  Pays-Bas,  Pérou,  Portugal, 
Roumanie,  Russie,  Suède,  Turquie,  Uruguay,  Venezuela. 

Le  règlement  de  navigation  n'est  pas  imposé  à  ces  marines, 
mais  seulement  recommandé.  En  fait,  la  grande  majorité  des 
navires  sont  pourvus  des  signaux  nécessaires.  Seuls,  les  pê- 
cheurs et  petits  caboteurs  s'en  dispensent  en  général.  Certains 
grands  bâtiments  négligent  aussi  parfois  de  les  observer,  parce 
que  leurs  commandants  préfèrent  courir  des  risques  graves 
plutôt  que  de  se  plier  aux  lenteurs  et  aux  refards  résultant  de 
l'application  des  règles  de  routes,  surtout  en  cas  de  brouillard. 
Il  en  résulte  parfois  de  graves  accidents,  mais  il  est  permis  de 
croire  que  ces  exceptions  se  feront  de  plus  en  plus  rares,  et  les 
abordages  aussi. 

1.  11  faut  consulter  en  outre  la  loi  spéciale  du  10  mars  1891,  sur  les  accidents  et 
collisions  en  mer,  qui  donne  en  France  force  légale  au  règlement  dont  il  est  ques- 
tion ci-dessus. 


ORGAMSATrON    ET    r>Rr)TECTION    INTERNATIONALES    DES   TRANSPORTS.      25 

On  est  depuis  longtemps  à  la  recherche  d'une  langue  univer- 
selle, susceptible  d'apporter  une  grande  simplification  dans 
les  relations  entre  les  différents  peuples.  La  marine  est  déjà  en 
possession  d'un  langage  de  ce  genre,  adapté  à  ses  besoins  spé- 
ciaux. Nous  en  parlons  ici  parce  qu'il  complète,  en  les  rendant 
plus  efficaces,  les  règlements  de  navigation. 

Ce  langage  est  entré  dans  la  pratique  universelle  en  vertu 
d'une  entente  organisée  pour  la  création  et  Vemploi  d'un  code 
uniforme  de  signaux  maritimes .  Cette  entente  a  pris  naissance 
dans  des  négociations  engagées  entre  l'Angleterre  et  la  France  ; 
elles  aboutirent  à  un  résultat  pratique  en  ISGV,  et  depuis  lors, 
beaucoup  d'États  maritimes  ont  adopté  officiellement  le  code  de 
signaux.  Ce  code  indique  une  série  de  pavillons  différents  par 
la  forme  et  la  couleur,  et  établit  une  longue  liste  de  combinai- 
sons réalisables  avec  ces  pavillons.  Chaque  combinaison  ou 
signe  exprime  un  sens  qui  est  le  même  dans  toutes  les  langues. 
Par  conséquent,  tout  navire  qui  montre  des  signaux  empruntés 
au  code  sera  compris  par  les  autres  navires,  ou  par  les  postes 
du  littoral,  qui  sont  munis  du  même  code.  Celui-ci  constitue 
donc  bien  en  pratique  une  langue  universelle  dont  l'utilité  est 
immense  pour  la  navigation. 

En  1899,  le  code  international  des  signaux  a  été  l'objet  d'un 
important  remaniement,  lequel  est  exécutoire  depuis  le  1°'  jan- 
vier 1901.  Les  États  qui  le  pratiquent  sont  : 

Allemagne,  Argentine,  Autriche,  Belgique,  Brésil,  Bulgarie, 
Chili,  Chine,  Colombie,  Costa-Rica,  Danemark,  Equateur,  Egypte, 
Espagne,  États-Unis,  France,  Grande-Bretagne,  Grèce,  Guate- 
mala, Honduras,  Italie,  Japon,  Maroc,  Mexique,  Nicaragua, 
Norvège,  Pays-Bas,  Perse,  Pérou,  Portugal,  Roumanie,  Russie, 
Salvador,  Serbie,  Siam,  Suède,  Turquie,  Uruguay,  Venezuela, 
Zanzibar. 

Nous  rattacherons  encore  à  cette  question  un  fait  qui  sou- 
ligne d'une  manière  curieuse  l'intérêt  qui  s'attache  universelle- 
ment aujourd'hui  à  la  liberté  et  à  la  facilité  des  transports  mari- 
times. 

En  général,  chaque  État  prend  soin  de  munir  ses  côtes  de 


26  LE   DROIT   INTEHNATIONAL    Al     XX*"    SIECLE. 

toutes  les  installations  propres  à  guider  les  navigateurs  : 
bouées,  balises,  signaux,  phares  et  sémaphores.  Mais  ce  n'est  pas 
le  cas  pour  certains  États  encore  barbares.  Ainsi,  le  31  mai  1865, 
quelques  États  maritimes,  considérant  que  le  Maroc  ne  faisait 
rien  pour  faciliter  la  navigation  dans  le  détroit  de  Gibraltar,  se 
sont  entendus  pour  établir  et  entretenir  à  frais  communs  un 
phare  à  la  pointe  du  cap  Spartel,  qui  commande  l'entrée  occi- 
dentale du  détroit'.  Ce  sont  les  pays  suivants  :  Autriche,  Bel- 
gique, Espagne,  États-Unis,  France,  Grande-Bretagne,  Italie, 
Pays-Bas,  Portugal,  Suède  et  Norvège.  Le  Maroc  figure  comme 
partie  acceptante. 

A  tilre  de  renseignement  intéressant,  nous  indiquerons  encore 
que  des  dispositions  conventionnelles  ont  été  prises  pour  assurer 
la  liberté  et  la  sécurité  de  la  navigation  sur  de  simples  lacs, 
tel  le  Boden  See  ou  lac  de  Constance,  auquel  s'applique  un 
traité  du  22  septembre  1867,  revisé  le  8  avril  1899,  conclu  entre 
les  riverains  :  Bavière,  Autriche  et  Suisse. 

Condition  internationale  des  navires  et  des  gens  de  mer.  — 
Nous  avons  constaté  plus  haut  que  les  nations  maritimes  se 
disputaient  àprement  autrefois  l'usage  des  routes  de  mer.  Au- 
jourd'hui il  n'en  est  plus  ainsi,  et  l'on  s'etTorce  au  contraire  de 
protéger  et  de  faciliter  d'un  commun  accord  la  navigation  imi- 
verselle.  Les  mêmes  tendances  se  sont  fait  jour  dans  le  traitement 
légal  appliqué  aux  navires  et  k  leurs  équipages.  On  a  vu  des 
gouvernements,  désireux  de  faciliter  la  création  d'une  marine 
nationale,  promulguer  des  lois  dites  actes  de  navigation,  qui 
excluaient  des  ports  les  navires  étrangers  et  des  équipages  les  ma- 
rins non  nationaux.  En  France,  l'Acte  de  navigation  du  21  sep- 
tembre 1793,  encore  en  vigueur,  fixe  les  conditions  auxquelles 
doit  satisfaire  un  navire  pour  être  considéré  comme  français^.  Il 
doit  appartenir  pour  moitié  au  moins  à  des  Français  et  l'équipage 
doit  être  composé  de  Français  pour  les  trois  ([uarls  au  moins. 

1.  En  1892,  on  a  dal)!!  en  outre  un  siMnaphore  au  cap  SpaileL  Ces  deux  établisse- 
ments sont  neutralisés. 

■>.  Ces  conditions  étaient  très  rigoureuses.  Elles  ont  été  adoucies  par  la  loi  du 
9  juin  I8'i5,  art.  11.  V.  aussi  les  lois  spéciales  sur  le  régime  de  la  marine  marchande 
et  de  l'inscription  maritime. 


ORGANISATION    ET    PROTECTION    INTERNATIONALES    DES   TRANSPORTS.      "Zl 

En  outre,  les  bâtiments  étrangers  sont  exclus  du  cabotage, 
c'est-à-dire  du  transport  d'un  port  français  à  un  autre  port  fran- 
çais. EnGn,  les  navires  français  reçoivent  des  subventions  sous 
forme  de  primes  à  la  consiruction  ou  à  la  navigation.  A  cer- 
taines époques,  on  a  imposé  au  contraire  des  surtaxes  de  pavillon 
aux  bâtiments  étrangers  qui  venaient  charger  ou  décharger  dans 
nos  ports.  Le  but  de  ces  dispositions  est  aisé  à  distinguer.  On 
veut  par  là  soutenir  l'industrie  des  transports  maritimes,  d'une 
part,  et,  de  l'autre,  favoriser  la  population  maritime  en  lui  réser- 
vant la  meilleure  part  dans  les  armements  nationaux,  afin  de 
conserver  une  pépinière  de  matelots  pour  la  marine  de  guerre. 
L'emploi  de  ces  moyens  artificiels  a  des  effets  contradictoires 
qui  les  font  critiquer;  ils  indiquent  en  tout  état  de  cause  une 
certaine  faiblesse  sociale,  ou  bien  un  retard  considérable  dans 
l'organisation  des  transports  maritimes  chez  les  nations  qui  en 
font  usage. 

Après  cette  question  de  nationalité,  se  pose  celle  de  la  juri- 
diction à  laquelle  peuvent  être  soumis  les  navires  et  leurs  équi- 
pages. D'une  façon  générale,  chaque  État  étend  les  effets  de  sa 
souveraineté  aux  choses  et  aux  gens  qui  se  trouvent  dans  ses 
eaux  territoriales  ou  qui  dépendent  de  sa  nationalité.  Ainsi,  en 
mer  libre,  il  y  a  autant  de  juridictions  que  de  pavillons,  ce  qui 
ent raine  un  grand  nombre  de  difficultés,  autrement  dit  de  con- 
tlits  de  lois  dans  les  cas  relevant  du  droit  privé  maritime.  On 
s'efforce  de  résoudre  ces  conflits  et  de  faciliter  par  conséquent 
les  transports  au  moyen  de  dispositions  légales  ou  convention- 
nelles relatives  aux  abordages,  aux  règlements  d'avaries,  aux 
sauvetages,  etc.  Des  associations  spéciales  se  sont  fondées  dans 
ce  but  et  ont  obtenu  déjà  des  résultats  appréciables.  Mais  il  sub- 
siste encore  bien  des  difficultés  qui  tiennent  à  la  différence  des 
conceptions  juridiques,  différence  dont  l'origine  se  trouve  dans 
la  variété  des  organisations  sociales,  autant  que  dans  la  divergence 
des  intérêts  économiques.  C'est  là  que  gît  le  principal  obstacle. 

On  voit  par  ce  qui  précède  que  les  transports  maritimes  ren- 
contrent encore  bien  des  entraves  artificielles,  en  dépit  des 
grands  progrès  réalisés  dans  le  courant  du   \ix*  siècle.  C'est 


L 


28  I.E   DROIT    INTERNATIONAL    AU    XX^    SIÈCLE. 

pour  atténuer  ou  écarter  certaines  de  ces  entraves  que  les 
États  signent  entre  eux  des  traités  de  na\igation.  La  France 
en  a  conclu  un  grand  nombre.  Us  ont  spécialement  pour  but 
d'assurer  aux  bâtiments  français  :  1"  le  libre  accès  dans  les 
ports  du  pays  cocontractant  ;  2"  une  situation  égale  à  celle  dont 
jouit  la  nation  la  plus  favorisée,  ou  même  la  nation  co-contrac- 
tante  au  point  de  vue  du  traitement  des  navires  et  des  taxes  qui 
leur  sont  imposées  (droit  d'entrée,  de  sortie,  de  balisage,  de 
phare,  de  quai,  etc.).  On  peut  prendre  comme  type  des  actes 
de  ce  genre  le  traité  conclu  entre  la  France  et  la  Belgique  le 
31  octobre  1881.  Il  va  sans  dire  que  les  avantages  stipulés  dans 
ces  traités  sont  réciproques. 

Dans  le  même  sens,  les  États  contractent  souvent  afin  de  mé- 
nager à  leurs  navires,  en  cas  de  naufrage,  le  secours  des  autori- 
tés locales  de  façon  à  sauvegarder  les  intérêts  des  armateurs, 
des  chargeurs  et  des  matelots.  Telle  est  la  déclaration  conclue 
entre  la  France  et  la  Grande-Bretagne  le  16  juin  1879.  Une  autre 
déclaration,  signée  également  par  ces  deux  pays  le  5  novembre 
de  la  même  année,  a  pour  but  de  les  obliger  réciproquement  à 
porter  secours  aux  marins  de  l'autre  nationalité,  délaissés  sans 
ressources  dans  un  de  leurs  ports,  dans  une  de  leurs  colonies  ou 
même  dans  un  pays  tiers.  Dans  ce  dernier  cas,  ce  sont  naturelle- 
ment les  consuls  qui  interviennent. 

Ce  bref  exposé  montre  suffisamment  l'étendue  du  chemin  par- 
couru en  moins  d'un  siècle.  L'évolution  du  droit  international 
en  cette  matière  n'est  pas  encore  achevée,  mais  elle  a  été 
poussée  fort  loin,  parallèlement  à  l'évolution  sociale  et  écono- 
mique, la  première  n'étant  qu'une  conséquence  naturelle  et 
obligée  de  la  seconde. 


U.    —  TRANSPORTS    FLUVIAUX. 

Régime  des  fleuves  internationaux.  —  Ce  régime  ne  présente 
un  sérieux  intérêt  que  quand  deux  ou  plusieurs  pays  sont  rive- 
rains de  la  parlie  navigable    d'un  fleuve.  Le  cours  d'eau    est 


ORGANISATION   ET   PROTECTION    INTERNATIONALES    DES    TRANSPORTS.      29 

alors  pour  chacun  d'eux  un  chemin  qui  marche  vers  la  mer, 
c'est-à-dire  une  précieuse  voie  de  transport  vers  l'eNtérieur.  Il 
semble  aujourd'hui  tout  simple  que  chacun  des  riverains  puisse 
jouir  librement  du  bienfait  de  cette  création  naturelle.  Mais 
c'est  là  une  conception  plus  nouvelle  encore  ([ue  celle  de  la 
liberté  des  mers.  Jusque  vers  le  milieu  du  xix.'  siècle,  les  rive- 
rains inférieurs  se  prétendirent  en  droit  de  couper  la  route  aux 
riverains  supérieurs,  soit  d'une  manière  absolue,  soit  en  fai- 
sant payer  des  taxes  à  leurs  bateliers.  On  a  vu  les  fleuves 
d'Allemagne  et  l'Escaut  barrés  de  cette  façon  K  Ces  procédés 
sortaient  de  la  conception  ancienne,  que  nous  avons  déjà  si- 
gnalée, et  en  vertu  de  laquelle  tout  ce  qu'on  enlevait  à 
l'étranger  pouvait  être  considéré  comme  pris  sur  l'ennemi. 
Mais,  dès  le  commencement  du  xix"  siècle,  le  caractère  abusif 
de  ce  procédé  éclate  aux  yeux;  les  besoins  nouveaux  l'empor- 
tent sur  les  vieux  préjugés  et  même  sur  l'âpre  fiscalité  des 
gouvernements;  l'idée  de  liberté,  encore  méconnue  sous  l'Em- 
pire-, est  proclamée  de  la  manière  la  plus  formelle  dans 
l'article  5  du  premier  traité  de  Paris  du  30  mai  18li.  Elle 
fut  reprise  et  développée  dans  l'Acte  final  du  congrès  de 
Vienne  du  9  juin  1815,  art.  108  et  suiv.  Cependant  ce  fut  le 
23  juin  1821  seulement  qu'un  règlement  intervint  entre  les 
riverains  de  l'Elbe.  L'acte  de  navigation  du  Weser  est  daté 
du  10  septembre  1823.  C'est  le  31  mars  1831  que  fut  conclu 
le  premier  traité  qui  organisa  d'une  manière  complète  et 
régulière,  sur  le  pied  de  la  liberté  et  de  l'égalité,  la  naviga- 
tion du  Rhin.  En  1861,  les  péages  de  l'Elbe  furent  rachetés  et 
la  même  opération  fut  appliquée  aux  péages  de  l'Escaut  en 
1863.  L'Amazone,  le  Parana  et  l'Uruguay  ont  été  déclarés 
libres  en  18.51  et  1853.   Le   Pruth  a  aussi  son    régime  inter- 


1.  En  outre  des  taxes  de  transit,  on  imposait  souvent  autrefois  à  la  batellerie  des 
obligations  de  relâche  ou  d'échelle,  avec  mise  en  vente  des  marchandises,  sous  le 
prétexte  de  favoriser  la  consommation  locale. 

2.  V. le  traité  du  15  août  1804,  relatif  au  Rhin,  lequel  maintenait  les  stations  de  relâche 
forcée.  11  faut  pourtant  citer  IWrrêté  de  la  Constituante  du  20  novembre  1792.  qui 
proclamait  la  liberté  de  l'Escaut,  le  traité  franco-balave  du  16  mai  1795,  relatif  au  Rhin, 
et  le  traité  de  Campo-Formio  du  17  octobre  1797,  qui  libérait  les  fleuves  ilaliens. 


30  LE    DROIT    INTERNATIONAL   AU    XX''    SIÈCLE. 

national.  En  1885,  un  Congrès  réuni  à  Berlin  pour  régler  di- 
verses questions  africaines  a  établi  une  entente  i:toiir  assurer 
la  libre  navigation  du  Niger  et  du  Congo,  et  pour  organiser 
la  liberté  commerciale  dans  la  région  tropicale,  d'un  océan  à 
l'autre.  Les  États  signataires  sont  :  Allemagne,  Belgique, 
Congo,   Espagne,    France,  Grande-Bretagne,  Portugal. 

Les  traités  dont  il  vient  d'être  question,  constituaient  autant 
d'unions  poursuivant  en  général  un  triple  but,  savoir  :  1°  la 
liberté  de  la  navigation;  'T  l'organisation  d'un  régime  de  ju- 
ridiction propre  à  sauvegarder  tous  les  intérêts;  3°  l'exécution 
des  travaux  nécessaires  pour  faciliter  la  circulation  de  la  ba- 
tellerie. Ces  trois  résultats  ont  été  atteints  pour  le  Danube  au 
moyen  d'une  combinaison  qui  a  fait  époque  dans  le  droit 
international  par  son  originalité,  son  ampleur  et  son  succès. 
Ici,  aucun  des  États  riverains  n'était  disposé  à  faire  les  efforts 
et  les  dépenses  nécessaires  pour  rendre  praticable  l'embou- 
chure du  grand  fleuve.  Les  États  maritimes  résolurent  alors 
d'intervenir  en  créant  une  Union  pour  assurer  et  faciliter  la 
libre  navigation  du  Danube.  Cette  union  fut  décidée  par  le 
traité  de  Paris  du  30  mars  1856,  qui  mit  fin  à  la  guerre 
d'Orient  ;  elle  a  été  organisée  et  confirmée  par  des  conférences 
tenues  à  Paris  en  août  1858  et  en  novembre  1865,  à  Londres 
en  mars  1871,  à  Berlin  en  1878,  à  Londres  en  1883.  L'Union 
du  Danube  comprend  les  États  suivants  :  Allemagne,  Autriche, 
Bulgarie,  France,  Grande-Bretagne,  Italie,  Roumanie,  Russie, 
Serbie,  Turquie. 

Elle  a  pour  organe  une  Cominission  européenne,  composée 
de  délégués  diplomatiques,  chargée  d'exécuter  les  travaux  de 
navigabilité  nécessaires  et  de  les  administrer.  Cette  commis- 
sion siège  à  Galatz,  où  elle  a  ses  bureaux.  Les  travaux  qu'elle 
a  exécutés  pour  rendre  accessible  le  bas  Danube  sont  considé- 
rables, et  rendent  de  grands  services  à  la  navigation.  Les  na- 
vires de  mer  peuvent  en  effet  remonter  jusqu'à  Braïla.  La 
Commission  constitue  une  sorte  de  petit  État,  ayant  son  per- 
sonnel, son  budget,  son  pavillon,  et  l'on  pourrait  presque 
dire  son  territoire,  constitué  par   ses  travaux. 


k 


ORGANISATION    ET    PROTECTION    INTERNATIONALKS    KES    TKANSI'ORTS.    31 

Enfin,  des  dispositions  qui  rappellent  les  précédentes  ont  été 
prises  dans  un  protocole  signé  le  7  septembre  1901  par  la  France, 
rAlIemagne,  rAutriclio,  la  Belgique,  l'Espagne,  les  États-Unis,  la 
Grande-Bretagne,  l'Italie,  le  Japon,  les  Pays-Bas,  la  Russie,  pour 
ramélioration  de  deux  fleuves  chinois,  le  Peï-Ho  et  le  Wang- 
Pou.  Ces  fleuves  sont  nationaux  en  droit,  mais  l'intérêt  des  États 
maritimes  les  a  fait  traiter  en  cours  d'eau  internationaux. 

Les  transports  fluviaux  ont  donc  reçu  en  un  court  espace  de 
temps  une  organisation  juridique  internationale  très  large  et 
très  libérale.  Elle  s'est  produite  plus  tardivement  pour  les 
fleuves  que  pour  la  mer,  parce  que  les  intérêts  engages  étaient 
moins  étendus,  moins  universels  pour  ainsi  dire,  surtout  en 
apparence.  Us  semblaient  à  première  vue  presque  limités  aux 
riverains.  En  réalité,  ils  étaient  étroitement  liés  au  régime 
général  des  transports  maritimes.  Aussi,  en  dépit  de  certaines 
résistances,  la  liberté  fluviale  s'est  imposée  à  la  suite  de  la 
liberté  des  mers.  Bien  plus,  certains  États  ont  complété  la 
pénétration  fluviale  au  moyen  de  canaux  artificiels  c[ui  fran- 
chissent les  frontières  et  prennent  par  conséquent  un  caractère 
international.  A  de  fréquentes  reprises,  on  sest  mis  d'accord 
au  sujet  de  la  construction,  de  l'entretien  et  de  l'exploitation 
de  ces  canaux  ^  (»n  voit  parla  que  le  droit  international  a  dû 
pourvoir  même  à  des  questions  de  détail  qui  peuvent  paraître 
minimes,  mais  qui  prennent  de  l'importance  par  la  nature  des 
intérêts  engagés. 


m.    —    TRANSPORTS    TERRESTRES. 

Transports  sur  routes.  —  Les  transports  sur  routes  ne  sont 
pas  sans  présenter  une  importance  internationale,  qui  est  pro- 
portionnée à  leur  activité.  Ces  transports  ont  de  l'intérêt  même 
à  côté  du  mouvement  des  voies  ferrées  dont  ils  sont  les  pour- 

1.  V.  notamment  les  conventions  suivantes  :  Belgique,  27  août  1839;  9  décembre 
18il  et  28  février  18G8,  chômage  des  canaux;  Allemagne,  23  avril  1873,  alimentation 
et  entrelien  du  canal  de  la  Marne  au  Rhin,  etc.,  etc. 


32  LE    DROIT    INTERNATIONAL   AU    \X°   SIÈCLE. 

voveurs.  Toutefois,  le  grand  trafic  international  est  entière- 
ment absorbé  aujourd'hui  soit  par  la  navigation,  soit  par  les 
chemins  de  fer.  Aussi,  les  dispositions  internationales  relatives 
aux  routes  se  réduisent  à  des  questions  de  voisinage  concernant 
la  jonction  des  voies  à  la  frontière,  la  construction  et  l'entre- 
tien des  ponts  sur  les  cours  d'eau   limitrophes  '. 

Chemins  de  fer.  —  Avec  les  chemins  de  fer  la  question  devient 
autrement  importante  et  compliquée.  L'énorme  puissance  de 
ce  moyen  de  transport,  l'influence  sociale  et  économique  qu'il 
exerce,  soulèvent  toute  une  série  de  problèmes  qu'il  a  fallu 
résoudre  au  moyen  de  conventions  internationales.  Résumons-les 
aussi  brièvement  que  possible. 

On  s'est  entendu  d'abord  pour  assurer  le  raccordement  des 
lignes  à  la  frontière.  Des  conventions  détaillées  ont  été  conclues 
dans  ce  but  par  tous  les  pays  avec  leurs  différents  voisins.  Le 
raccordement  ne  soulève  pas  seulement  des  questions  techniques 
de  construction,  d'entretien  et  d'exploitation.  Il  se  présente 
aussi  des  difficultés  d'ordre  administratif  (douanes,  impôts,  po- 
lice) ou  juridique  (juridiction,  compétence).  On  a  résolu  ces 
problèmes,  qui  s'enchaînent  les  uns  aux  autres  au  moyen  de 
combinaisons  diverses,  notamment  par  le  système  des  gares 
internationales.  Des  conventions  très  détaillées  ont  fixé  des 
règles  nombreuses  applicables  aux  diiférents  cas-\ 

A  côté  de  la  question  du  raccordement  se  place  celle  du 
régime  légal  des  transports.  La  législation  des  différents  pays 
ne  règle  pas  d'une  manière  identique  les  droits  réciproques  de 
l'expéditeur  et  du  transporteur.  Il  en  résulte  deux  conséquences 
fort  gênantes  pour  les  intéressés.  En  premier  lieu,  lorsqu'un 
colis  arrive  à  la  frontière,  il  quitte  le  réseau  national  pour 
entrer  sur  un  réseau  étranger.  Là  il  trouve  des  règlements 
différents  qui  prescrivent  des  formalités  particulières  ;   souvent 

1.  V.,  à  litre  d'exeiitiile,  les  conventions  suivantes  :  Suisse,  :>9  mai  1883,  roule  de 
Neuchàtel;  Sardaigne,  30  août  1858,  pont  de  Culoz;  2  août  1835,  bacs  et  bateaux  de 
passage. 

2.  V.  entre  autres  les  conv(Mitions  suivantes  :  Belgique,  26  août  18  42,  20  septembre 
1860  et  29  sei)lembre  1880;  Suisse.  30  janvier  1844  et  12  septembre  1881;  Italie, 
23  août  1858  et  20  janvier  1879,  etc..  etc. 


1 


ORGANISATION    ET   PROTECTION    INTERNATIONALES    DES    TRANSPORTS.     33 

il  faut  payer  les  frais  de  transport  pour  le  parcours  étranger. 
En  second  lieu  la  condition  juridique  de  l'expéditeur,  du  des- 
tinataire, du  voiturier  et  de  la  marchandise  n'est  plus  la  même, 
puisque    la   souveraineté  et  la   législation    sont   différentes. 

Pour  aplanir  la  première  de  ces  difficultés,  on  emploie  des 
intermédiaires  qui,  établis  dans  les  gares  de  transit,  se  char- 
gent d'opérer  la  réexpédition  des  colis  sur  le  réseau  étranger. 
Ce  procédé  fut  appliqué  d'abord  à  l'intérieur  même  de  chaque 
pays,  lorsque  les  chemins  de  fer  étaient  répartis  entre  plusieurs 
compagnies.  Mais  il  présente  le  grave  inconvénient  de  diviser 
l'opération  du  transport,  de  la  retarder,  de  multiplier  les  for- 
malités et,  par  conséquent,  les  chances  d'erreur,  d'éparpiller 
les  responsabilités,  enfin  de  causer  des  frais  inutiles.  Aussi  les 
compagnies  se  sont  mises  d'accord  de  très  bonne  heure  pour 
unifier  chaque  opération  de  transport,  en  se  transmettant  di- 
rectement les  colis  de  réseau  à  réseau.  Pour  les  transports 
internes,  la  chose  était  facile  ;  pour  les  transports  internationaux, 
elle  se  compliquait  par  l'effet  des  divergences  légales  et  ad- 
ministratives dont  nous  parlions  tout  à  l'heure.  Aussi,  bien  que 
les  chemins  de  fer  aient  conclu  depuis  longtemps  entre  eux  des 
arrangements  privés  pour  faciliter  le  trafic,  les  conflits  de  lois 
qui  subsistaient  étaient  pour  le  public  et  pour  les  compagnies 
une  source  inépuisable  de  retards,  de  pertes,  de  frais  et  de 
procès  '. 

C'est  pour  porter  remède  à  une  situation  dont  la  gêne  s'ac- 
croissait avec  l'ampleur  du  trafic,  que  les  gouvernements  de 
presque  tous  les  États  européens  continentaux  ont  conclu  la 
convention  du  iï  octobre  1890,  modifiée  sur  quelques  points 
en  1896  et  en  1904-1905.  Cet  acte,  qui  renferme  des  dispositions 
très  nombreuses,  complétées  encore  par  un  règlement  détaillé, 
atteint  trois  buts  différents  :  l^elle  établit  la  continuité  du  trans- 
port international  au  moyen  d'une  lettre  de  voiture  unique  dont 
le  modèle  a  été  fixé  ;  2°  elle  édicté  des  règles  uniformes  en  ce  qui 

1.  V.  aussi  l'arrangement  spécial  conclu  entre  la  France,  la  Belgique,  le  Luxem- 
bourg et  les  Pays-Bas  le  24  octobre  1898,  pour  étendre  sur  certains  points  les  dis- 
positions en  vigueur  dans  l'Union. 

3 


■i^ 


34  LE    DROIT   INTERNATIONAL   AU    XX^    SIÈCLE. 

concerne  les  précautions  à  prendre  pour  l'emballage  et  le 
transport  des  articles  fragiles  et  dangereux,  ce  qui  évite  un 
grand  nombre  de  contestations  et  de  refus  ;  3°  elle  résout  di- 
vers conflits  de  lois  au  moyen  de  dispositions  communes  en 
matière  de  responsabilité  en  cas  de  retards,  d'avaries  ou  de 
pertes.  Les  différentes  compagnies  intéressées  dans  une  expédi- 
tion internationale  forment  ainsi  à  son  égard  une  association 
de  transport,  régie  par  des  dispositions  communes.  Une  action 
fondée  sur  le  contrat  peut  être  intentée  contre  le  chemin  de 
fer  auquel  le  colis  a  été  remis  par  l'expéditeur,  ce  qui  cons- 
titue pour  ce  dernier  un  grand  avantage. 

Chaque  État  contractant  désigne  ceux  de  ses  chemins  de  fer 
qui  participent  au  trafic  international  des  marchandises.  Ces 
chemins  de  fer  sont  tous  tenus  d'accepter  les  colis  à  destination 
d'une  station  quelconque  de  l'un  des  autres  pays  unionistes  : 
c'est  l'obligation  de  transporter,  généralement  imposée  par  les 
lois  intérieures  aux  chemins  de  fer  à  titre  de  services  publics, 
qui  est  ainsi  introduite  dans  le  régime  international. 

Un  office  central  établi  à  Berne  sert  d'intermédiaire  entre 
les  États  contractants.  Il  publie  un  recueil  mensuel  intitulé 
Bulletin  des  transports  internationaux  par  chemins  de  fer.  Cet 
office  est  institué  en  outre  tribunal  arbitral  facultatif  entre  les 
chemins  de  fer  compris  dans  l'Union,  et  il  a  agi  plusieurs 
fois  comme  tel  ;  dans  ce  cas,  le  directeur  fait  appel  à  deux 
arbitres  désignés  d'avance  par  le  conseil  fédéral  suisse,  et  cons- 
titue avec  eux  le  tribunal. 

Les  États  liés  par  le  traité  de  1890  sont  :  Allemagne,  Au- 
triche-Hongrie, Belgique,  Danemark,  France,  Italie,  Luxem- 
bourg, Pays-Bas,  Boumanie,  Bussie,  Suisse. 

La  convention  de  1890  ne  s'applique  actuellement  qu'au 
transport  des  marchandises.  Il  est  question  d'en  étendre  les  ef- 
fets au  transport  des  voyageurs  et  de  leurs  bagages.  La  confé- 
rence de  Berne  de  190/1.  a  refusé  cependant  d'aller  jusque-là.  Il 
peut  paraître  surprenant  que  le  trafic  des  voyageurs  n'ait  pas 
été  réglementé  en  même  temps  que  celui  des  marchandises. 
C'est  qu'en    réalité  le   premier  présente   beaucoup    moins    de 


ORGANISATION    ET    l'ROTECTION   INTERNATIONALES   DES    TRANSPORTS.     35 

difficultés  que  le  second,  tant  an  point  de  vue  administratif 
qu'au  point  de  vue  juridique. 

Signalons  encore  quelques  faits  intéressants  relatifs  au 
transport  par  chemins  de  fer. 

Le  9  mai  1883,  un  accord  a  été  conclu  pour  le  raccordement 
des  lignes  ferrées  (T Orient,  de  façon  à  établir  une  communi- 
cation ininterrompue  entre  Calais  et  Constantinople.  États  con- 
tractants :  Autriche-Hongrie,  Bulgarie,  Serbie,  Turquie. 

Des  arrangements  internationaux  ont  été  signés  encore  à 
propos  de  chemins  de  fer,  mais  sous  une  inspiration  diffé- 
rente. Tels  sont  les  actes  conclus  parla  Chine  avec  la  France, 
l'Allemagne,  l'Angleterre,  le  Japon  et  la  Russie  en  vue  de  l'éta- 
blissement de  lignes  ferrées  sur  différents  points  du  Céleste- 
Empire.  Ici,  le  chemin  de  fer  est  considéré  à  bon  droit  comme 
un  instrument  de  pénétration  économique  et  politique;  aussi 
les  arrangements  auxquels  nous  faisons  allusion  n'ont  pas  le 
caractère  des  précédents.  Ce  sont  plutôt  des  contrats  de  con- 
cession exclusive,  destinés  à  réserver  à  tel  ou  tel  pays,  dans 
une  région  déterminée,  certains  monopoles  et  une  influence 
prépondérante.  C'est  là  une  conception  assez  singulière  du 
droit  international.  Elle  a  donné  lieu  déjà  à  des  rivalités  et  à 
des  conflits  très  graves;  l'avenir  en  verra  bien  d'autres,  lorsque 
la  Chine  se  sera  mise  en  mouvement  sous  l'influence  irrésis- 
tible des  transports  accélérés.  Ils  ne  manqueront  pas,  en  effet, 
d'ébranler  sa  constitution  sociale,  sans  lui  apporter  les  nou- 
veaux cadres  qui  seraient  nécessaires  pour  contenir  un  peuple 
immense  jeté  hors  de  son  organisation  traditionnelle'. 

On  voit  par  cet  aperçu  rapide  que  le  droit  international  a 
évolué  avec  une  singulière  promptitude  en  ce  qui  concerne 
les  transports  par  chemins  de  fer.  C'est  qu'ici  des  intérêts  im- 
menses ont  été  mis  en  jeu  tout  à  coup,  au  moment  même  où 
les  idées  venaient  de  se  tourner  d'une  façon  décisive,  sous  la 
pression  des  besoins  nouveaux,    dans    le    sens    d'une  liberté 

1.  V.  sur  ce  point  notre  ouvrage  :  La  ProdncHon.  le  Travail  et  le  Problème 
social  flans  tous  les  pays  an  débnl  du  XX"  siècle,  2  vol.  gr.  in-8",  Paris,  Alcan, 
1907. 


36  LE    DROIT   INTERNATIONAL    AU    XX''    SIÈCLE. 

et   d\me    facilité   des   transports    aussi  larges    que    possible. 
Comme    toujours,  les  conceptions  juridiques  et   les  accords 
conventionnels  ont  suivi  pas   à  pas    le   progrès    des  transports 
et  se  sont  plies  à  leurs  besoins. 


IV.    TRANSMISSIONS    POSTALES   ET    TELEGRAPHIQUES. 

Les  transmissions  de  correspondances  se  rattachent  étroitement 
aux  transports,  à  la  fois  par  leur  nature  et  par  leur  but.  Elles  pro- 
fitent de  tous  les  perfectionnements  apportés  aux  moyens  de 
circulation  et  servent,  de  concert  avec  ceux-ci,  à  l'extension  des 
affaires.  Il  est  donc  naturel  que  la  poste  et  le  télégraphe,  puis  le 
téléphone,  aient  suivi  pas  à  pas  le  progrès  des  transports,  et 
fait  naitre  également  une  branche  nouvelle  du  droit  interna- 
tional. 

Les  questions  à  résoudre  étaient  les  suivantes  :  Injonction  des 
services  postaux  et  des  lignes  télégraphiques  ou  téléphoniques 
à  la  frontière;  2"  établissement  des  tarifs  internationaux; 
3°  extension  internationale  de  certains  services  spéciaux  :  man- 
dats, valeurs  déclarées,  etc.,  etc.  On  y  est  arrivé  de  la  manière 
la  plus  complète  et  la  plus  heureuse. 

Conventions  postales  — Jusqu'au  commencement  du  xix»  siè- 
cle, les  postes  sont  restées  dans  certains  pays  un  service  privé 
quoique  privilégié.  Dès  lors,  des  accords  furent  conclus  pour 
assurer  la  transmission  des  correspondances  entre  les  pays  d'Eu- 
rope. Mais  ils  avaient  plutôt  le  caractère  de  contrats  privés.  Au 
commencement  du  xix*"  siècle  la  situation  change  rapidement  ; 
les  relations  internationales  s'étendent  et  se  multiplient;  la  poste 
devient  un  élément  essentiel  de  la  prospérité  publique.  Aussitôt 
les  conventions  postales  deviennent  fréquentes  :  de  1802  à  18 VQ 
la  France  en  signe  environ  35.  De  ISiO  à  1850  on  en  compte  près 
de  60;  c'est  que,  à  cette  époque,  les  chemins  de  fer  reliaient 
déjà  entre  elles  la  plupart  des  grandes  villes  du  continent. 

Le  mouvement  continue  de  la  sorte  jusqu'en  187  V.  11  prit  alors 


1 


ORGANISATION    ET    l'ROTECTtON    INTERNATIONALES    DES    TRANSPORTS.      37 

une  forme  nouvelle,  plus  favoraljle   et  plus  efficace  à  la  fois, 
celle  de  l'union  d'États. 

\JUnion  postale,  fondée  à  Berne  le  9  octobre  18Ti,  sous  le 
titre  d'Union  générale  des  postes,  comprenait  au  début  une  ving- 
taine d'États.  Elle  a  fait  des  progrès  depuis  lors,  car  elle  porte 
aujourd'hui  avec  une  légitime  fierté  le  titre  à' universelle.  Tous 
les  États  possédant  un  certain  degré  de  civilisation  en  font 
partie;  ils  sont  actuellement  au  nombre  de  65,  soit  plus  de 
113  millions  de  kilomètres  carrés,  avec  près  de  1.135  millions 
d'habitants.  Cette  Union  a  réalisé  dans  l'échange  international 
des  correspondances  d'immenses  progrès.  Le  plus  marquant 
est  l'unification  du  prix  d'affranchissement  pour  les  diverses 
catégories  d'objets  transmis  d'un  pays  ù  un  autre  pays  quel- 
conque. On  sait  que  ce  prix  est  d'ailleurs  modique  '. 

Autour  de  l'Union  de  1874,  dont  l'acte  constitutif  a  été  révisé 
à  plusieurs  reprises  (en  dernier  lieu  à  Rome  en  mai  1906), 
divers  groupements  secondaires  se  sont  formés  sous  le  titre  géné- 
ral d'Unions  restreintes.  Ils  ont  pour  objet  d'organiser  entre  les 
États  qui  le  désirent  certains  services  spéciaux,  comme  l'échange 
des  valeurs  déclarées,  celui  des  mandats  de  poste,  des  colis  pos- 
taux, des  recouvrements  de  valeurs,  etc.  Le  nombre  total  des 
correspondances  échangées  dépasse  30  milliards  (lettres,  cartes, 
papiers,  imprimés,  etc.).  Il  est  transmis  en  outre  des  valeurs 
déclarées  pour  près  de  70  milliards  de  francs,  des  colis  pour 
plus  de  18  milliards;  des  mandats  pour  30  milliards  1/2;  des 
recouvrements  pour  3  milliards,  et  enfin  2.800  millions  de 
numéros  de  journaux. 

Un  bureau  international,  établi  à  Berne,  prépare  les  confé- 
rences périodiques,  sert  de  lien  entre  les  administrations, 
liquide  certains  décomptes  (44  millions  de  francs  en  1900),  et 
publie  un  journal  mensuel,  l'Union  postale,  en  trois  langues, 
ainsi  qu'un  Dictionnaire  général  des  bureaux  de  poste,  etc..  etc. 

En  dehors  de  l'Union  postale  il  existe  entre  certains  pays  des 
conventions  particulières  qui,  sur  divers  points,  vont  plus  loin 

(.  A  partir  du  1"  octobre  1907,  il  sera  encore  sensiblement  abaissé. 


38  LE    DROIT   INTERNATIONAL   Al    XX'"    SIÈCLE. 

que  la  Convention  d'Union,  en  ce  qui  touche  les  détails  de  ser- 
vice, les  frais  de  transit,  les  commodités  accordées  au  public, 
les  taxes,  etc.  ^. 

Plusieurs  États,  la  France  notamment,  ont  établi  des  services 
postaux  dans  les  pays  d'Orient  et  d'Extrême-Orient  :  Turquie, 
Maroc,  Chine.  C'est  là  un  fait  anormal  qui  provient  de  la  condi- 
tion iiarticulière  de  ces  pays  au  point  de  vue  social  et  interna- 
tional. Nous  aurons  l'occasion  d'y  revenir. 

Conventions  télégraphiques  et  téléphoniques.  —  La  télégTaphie 
et  la  téléphonie  exigent  comme  les  chemins  de  fer  des  arrange- 
ments à  la  fois  techniques  et  administratifs.  Comme  la  plupart 
des  États  ont  monopolisé  dès  le  début  les  services  télégraphi- 
ques, les  accords  ont  pris  immédiatement  laforme  de  conventions 
internationales,  établissant  les  conditions  de  jonction  des  fils,  les 
détails  de  l'exploitation  commune  et  les  taxes.  Les  premières  de 
ces  conventions  apparaissent  vers  1850  ^.  En  quelques  années,  et 
malgré  l'élévation  des  tarifs,  le  service  se  développa  avec  une 
ampleur  telle,  que  les  combinaisons  particulières  se  montrè- 
rent insuffisantes.  On  arriva  donc  en  très  peu  de  temps  à  la  con- 
ception féconde  de  l'Union,  qui  fut  réalisée  dès  1865. 

Les  questions  à  résoudre  à  ce  moment  étaient  assez  délicates. 
Les  princi[>ales  peuvent  être  ainsi  résumées  :  création  de  fils 
directs  entre  les  grands  centres  ;  organisation  commune  du  ser- 
vice, tant  au  point  de  vue  du  transit  qu'à  ceux  de  l'expédition  et 
de  la  réception  des  télégrammes;  admission  des  dépêches  en 
langage  s<'cret  :  tarifs  et  répartition  du  produit  des  taxes.  Toutes 
ces  difficultés  et  d'autres  encore  ont  été  résolues  soit  par  la 
Convention  d'Union,  soit  par  des  conventions  spéciales  qui  la 
complètent  pour  certains  États.  Parlons  d'abord  de  la  première. 

L'Union  des  Administrations  télégraphiques  a  été  créée  à  Pa- 
ris le  17  mai  1865,  puis  confirmée  et  complétée  par  une  série 

1.  V.  les  convenlions  conclues  par  la  Fiance  avec  :  la  Grèce,  30  aoill  IS'.tO;  Costa- 
Rica,  9  novembre  IS'J'.i;  la  Suisse,  6  janvier  1880  et  la  Belgique,  31  mai  1882. 

2.  V.  notamment  les  accords  [>rovisoires  conclus  entre  la  France,  la  Belgique, 
Bade,  la  Suisse  et  la  Sardaigne  de  1851  à  1853.  Les  premières  conventions  conclues 
par  la  France  sont  les  suivantes  :  Belgique  et  Prusse,  4  octobre  1852;  Sardaigne, 
18  mars  1853,  etc.,  etc. 


ORGANISATION    KT    PROTECTION   INTERNATIONALES    DES    TRANSPORTS.     39 

cVactes  successifs  '.  Dans  le  but  d'unifier  autant  que  possible  les 
conditions  du  trafic  international,  la  Convention  fixe  les  règles 
générales  qui  dominent  tout  le  service  :  refus  de  toute  respon- 
sabilité par  les  administrations  publiques;  obligation  d'établir 
des  fils  spéciaux;  classement  des  télégrammes  en:  dépêches 
d'État  qui  passent  les  premières;  de  service,  qui  viennent  en- 
suite; privées,  qui  sont  transmises  les  dernières;  admission 
des  télégrammes  secrets  au  moins  en  transit;  faculté  pour  les 
Etats  de  suspendre  le  service  international  s'ils  le  jugent  utile  ; 
fixation  de  bases  uniformes  pour  l'établissement  des  tarifs.  Le 
règlement,  qui  est  très  détaillé,  prévoit  toutes  les  conditions 
d'application  de  ces  principes  et  contient  des  tarifs  minutieuse- 
ment calculés.  L'échelle  de  ces  tarifs  est  assez  compliquée,  car  les 
bases  dépendent  non  seulement  du  nombre  des  mots  et  de  la  na- 
ture spéciale  de  chaque  dépêche,  mais  encore  des  voies  suivies. 
Enfin  la  convention  assure  à  chacun  des  États  contractants  la 
part  qui  lui  revient  dans  le  montant  des  laxes,  peivues  généra- 
lement au  départ.  De  plus,  on  a  pris  une  série  de  mesures  des- 
tinées :  à  assurer  des  communications  régulières  directes,  à  aug- 
menter le  nombre  des  bureaux  ouverts  au  service  international, 
à  abaisser  les  tarifs  (certaines  taxes  sont  tombées  de  15  francs  à 
3  francs  par  mot).  Un  Bureau  international,  établi  à  Berne,  sert 
de  lien  entre  les  administrations  -.  Il  a  publié,  entre  autres,  un 
vocabulaire  officiel  de  mots  pris  dans  les  huit  langues  que  le 
règlement  de  service  international  a  admis  quelque  temps,  à 
titre  exclusif  pour  la  correspondance  en  langage  convenu  •'.  Ce 
bureau  est  placé  sous  le  contrôle  des  hautes  autorités  fédérales 
suisses,  qui  en  nomment  les  agents.  Il  en  est  de  même  pour  tous 
les  bureaux  internationaux  établis  à  Berne. 


1.  Actuellement,  l'acte  fondamental,  signé  à  Pélersbourg,  porte  la  date  du  10/22 
juillet  1875.  Un  règlement  d'application  le  complote  et  est  revisé  par  les  Conférences 
télégraphique?,  qui  se  réunissent  ordinairement  tous  les  cinq  ans.  La  dernière  a  eu 
lieu  à  Londres  en  1903.  Depuis  quelques  années,  le  règlement  international  s'appli- 
que aussi  aux  communications  téléphoniques. 

2.  Organe  mensuel,  le  Journal  télégraphique. 

3.  On  a  abandonné  en  1903  l'idée  d'imposer  ce  vocabulaire,  qui  est  devenu  pure- 
ment facultatif. 


40  LE    DROIT    INTERNATIONAL   AU    XX"    SIÈCLE. 

L'Union  télégraphique  se  compose  actuellement  d'une  cin- 
quantaine d'États  ^  soit  en  tout  plus  de  65  millions  de  kilomè- 
tres carrés  et  environ  920  millions  d'habitants. 

En  outre,  les  compagnies  propriétaires  de  câbles  sous-marins 
observent  le  règlement  de  l'Union  et  sont  spécialement  repré- 
sentées aux  conférences  qui  se  réunissent  périodiquement  2.  Le 
nombre  des  télégrammes  échangés  est  d'environ  450  millions 
par  an. 

L'Union  n'exclut  pas  les  conventions  particulières,  qui  inter- 
viennent soit  pour  régler  des  cas  spéciaux,  soit  pour  améliorer 
sur  certains  points,  au  profit  du  public,  les  conditions  établies 
dans  le  régime  de  l'Union,  surtout  en  réduisant  encore  les  tarifs. 
Voici  quelques  exemples  typiques  :  Convention  du  1"  décembre 
1888  entre  la  France  et  la  Chine  pour  le  raccordement  et  l'ex- 
ploitation des  lignes  sur  la  frontière  du  Tonkin.  Convention  du 
27  décembre  1890  entre  la  France,  la  Belgique  et  les  Pays-Bas 
pour  la  réduction  des  tarifs.  Convention  du  8  avril  1884  entre  la 
France  et  la  Suisse  pour  la  transmission  télégraphique  des  man- 
dats de  poste.  Arrangement  du  2  mai  1884  entre  la  France  et 
l'Espagne,  relatif  aux  câbles  sous-marins  entre  les  Canaries  et  le 
Sénégal. 

Nous  devons  mentionner  encore  une  combinaison  originale 
qui  tend  à  créer  dans  l'Union  télégraphique  des  groupes  où  le 
régime  unioniste  est  amélioré.  Des  dispositions  introduites  dans 
le  règlement,  mais  qui  ne  sont  pas  admises  par  l'unanimité  des 
États,  sont  déclarées  applicables  à  ceux  d'entre  eux  qui,  sur  en- 
quête du  Bureau  international,  déclarent  les  accepter.  C'est  une 
manière  de  constituer  des  unions  restreintes  très  favorables  au 
progrès,  sans  recourir  à  l'appareil  des  actes  séparés. 

La  découverte  et  la  propagation  rapide  de  la  télégraphie  sans 

1.  On  compte  comme  États  distincts  des  colonies  ou  {groupes  de  colonies  qui  sont 
représentés  aux  conférences.  Il  en  est  de  même  dans  1  Union  postale  et  dans  plu- 
sieurs autres  Unions. 

2.  C'est  en  isrjl  que  le  premier  câble  a  été  posé  dans  la  Manche.  Le  itremier 
câble  transatlantique  date  de  18.58.  En  1889,  l'ensemble  du  réseau  dé|)assait  200.000  ki- 
lomètres et  valait  i)rès  d'un  milliard.  Aujourd'hui  il  y  a  environ  250.000  kilomètres 
de  lignes  sous-marines. 


I 


ORGANISATION    ET    PROTECTION    INTERNATIONALES    DES    TRANSPORTS.      U 

fil  ont  apporté  dans  celte  situation  un  important  élément  de 
complication.  Certains  pays  l'ont  adjointe  à  leur  monopole; 
d'autres  l'ont  laissée,  comme  les  cAbles  sous-marins,  à  la  libre 
exploitation  de  compagnies  privées  concurrentes.  Il  en  est  ré- 
sulté des  difficultés  et  des  conflits,  aujourd'hui  réglés  par  une 
convention  signée  à  Berlin  le  3  novembre  1906.  Cet  acte  pré- 
voit la  transmission  obligatoire  des  radio-télégrammes  par 
toutes  les  stations  côtières  ou  sur  navires.  Applicable  à  partir 
du  1"'  juillet  1900,  il  a  été  signé  par  :  Allemagne,  États-Unis, 
Argentine,  Autriche-Hongrie,  Belgique,  Brésil,  Bulgarie,  Chili, 
Danemark,  Espagne,  France,  Grande-Bretagne,  Grèce,  Italie, 
Japon,  Mexique,  Monaco,  Norvège,  Pays-Bas,  Perse,  Portugal, 
Boumanie,  Russie,  Suède,  Turquie  et  Uruguay.  On  y  a  annexé  : 
V  un  engagement  additionnel  ve\dii\î  aux  communications  entre 
stations  sur  navires  (stations  de  bord),  et  signé  par  les  mêmes 
Étais,  sauf  la  Grande-Bretagne,  l'Italie,  le  Japon,  le  Mexique, 
la  Perse  et  le  Portugal;  S**  un  protocole  de  clôture,  contenant 
quelques  dispositions  complémentaires;  3"  un  règlement  d'exé- 
cution. Le  Bureau  international  télégraphique  de  Berne  a  reçu 
mission  de  centraliser  les  correspondances  et  les  renseigne- 
ments relatifs  à  cette  branche  nouvelle  de  la  télégraphie. 

En  matière  de  téléphonie,  nous  retrouvons  le  même  système 
conventionnel.  Le  règlement  unioniste  de  1903  contient  toute 
une  série  d'articles  appliqués  par  un  certain  nombre  d'États.  En 
outre,  il  existe  des  conventions  particulières  déjà  nombreuses, 
par  exemple  celle  du  28  mars  1900  entre  la  France  et  l'Allema- 
gne. Les  questions  que  ces  actes  ont  à  résoudre  sont  très  analo- 
gues à  celles  que  soulève  le  service  télégraphique. 

Les  notions  qui  précèdent  montrent  avec  quelle  préci- 
sion le  droit  international  s'est  plié  aux  circonstances  spéciales 
de  notre  époque  en  ce  qui  concerne  les  postes  et  les  télégra- 
phes. Elles  montrent  aussi  que  la  rapide  extension  des  transports 
a  exercé  là  son  influence  décisive,  influence  qui  va  se  retrouver 
dans  toutes  les  matières  que  nous  avons  encore  à  analyser. 


42  LE    DROIT    INTEKNAÏIOXAL   AU    XX''    SIÈCLE. 


V.    —    ORGANISATION    INTERNATIONALE    1)U    TRAVAIL. 

Nous  avons  fait  allusion  déjà  aux  préoccupations  qui  domi- 
naient autrefois  le  monde  du  travail.  Elles  étaient  inspirées  avant 
tout  par  des  idées  de  restriction  et  d'hostilité  à  l'égard  de  tout  ce 
qui  était  étranger  au  pays  ou  même  à  la  localité.  On  éprouvait 
avant  toutla  crainte  de  la  concurrence,  au  moins  sur  le  continent 
européen,  où  dominait  le  régime  de  la  corporation.  On  irait  trop 
loin  en  prétendant  que  ces  idées  ont  disparu.  Elles  ont  gardé  une 
largo  influence  à  certains  points  de  vue,  nous  le  constaterons 
bientôt.  Mais  il  est  hors  de  doute  que  leur  influence  ne  peut  plus 
être  que  partielle  et  temporaire.  On  a  encore  recours,  il  est  vrai, 
à  des  mesures  légales  ou  administratives  pour  écarter  ou  dimi- 
nuer la  concurrence  étrangère.  Toutefois,  la  puissance  de  péné- 
tration des  produits,  renforcée  par  Faction  des  transports  rapi- 
des, est  telle  que  Ton  ne  saurait  l'arrêter  tout  à  fait,  et  que  l'on 
a  souvent  peioc  même  à  la  ralentir.  La  tendance  essentielle,  aussi 
bien  chez  les  gouvernants  que  chez  les  particuliers,  ne  doit  donc 
plus  être  d'empêcher  la  concurrence,  mais  bien  de  la  soutenir  et 
d'en  triompher  par  des  moyens  naturels.  Comme  nous  n'avons 
pas  encore  réalisé  cet  idéal,  chaque  État  se  préoccupe  au  plus 
haut  degré  de  procurer  par  la  négociation  à  ses  ressortissants 
une  situation  aussi  favorable  que  possible  dans  leurs  relations 
avec  l'étranger,  alin  de  leur  éviter  des  inégalités  de  traitement 
qui,  au  milieu  des  difficultés  de  la  lutte  universelle,  pourraient 
devenir  des  causes  graves  d'infériorité. 

C'est  encore  une  préoccupation  du  même  genre  qui  conduit 
les  gouvernements  à  chercher  les  moyens  d'unifier  la  condition 
légale  de  la  classe  ouvrière,  non  pas  seulement  en  vue  de  la 
protéger  contre  l'exploitation  parfois  abusive  des  capitalistes, 
mais  encore  pour  empêcher  qu'un  État  ne  s'appuie  sur  la  liberté 
pour  concurrencer  avec  succès  des  rivaux  épris  de  réglementa- 
tion protectrice.  Nous  allons  montrer,  par  un  court  exposé,  com- 
bien de  nouveautés  ont  été  introduites  dans  le  droit  international 


ORGAMSAllON    ET    PROTECTION    I.NTERNA-TIONALKS    DES   TRANSI'GHTS.      V.i 

par  l'évolution  rapide  du  travail,  sous  l'intluence  des  transports 
et  des  outils  mécaniques,  au  cours  du  xix^  siècle. 

Le  travail  agricole.  —  L'agriculture  a.  de  tout  temps,  joué  un 
rôle  social  et  économique  de  premier  ordre.  Il  ne  faut  donc  pas 
s'étonner  si  elle  a  provoqué  de  bonne  heure  des  mesures  qui 
avaient  une  portée  internationale.  La  protection  douanière  qui 
a  pour  effet  de  ralentir  l'importation  des  produits  étrangers  est 
une  des  plus  importantes.  Pratiquée  dans  un  pays,  elle  amène 
presque  à  coup  sûr  des  représailles  chez  les  autres.  De  cette  lutte 
sort  naturellement  le  traité  de  commerce  destiné  à  atténuer  les  ri- 
gueurs de  la  protection.  Nous  n'insisterons  pas  sur  ce  point,  car 
il  n'est  pas  spécial  au  travail  agricole  et  nous  le  retrouverons  en 
parlant  de  l'industrie  et  du  commerce.  Voici  donc  les  disposi- 
tions qui  concernent  particulièrement  le  régime  international  de 
la  culture.  Elles  sont  peu  nombreuses,  parce  que  la  culture,  étant 
essentiellement  territoriale,  n'opère  que  rarement  par  elle- 
même  l'importation  ou  l'exportation  des  produits;  elle  les  remet 
en  général  et  sur  place,  ou  à  peu  près,  soit  à  l'industrie,  soit 
plutôt  au  commerce.  D'autre  part,  si  son  personnel  ouvrier  est 
souvent  étranger,  il  est  aussi  assez  fréquemment  temporaire, 
ou  bien  très  dispersé,  ce  qui  lui  crée  une  situation  particulière, 
différente  de  celle  des  populations  industrielles;  elle  a  donné 
lieu  à  des  arrangements  internationaux  spéciaux,  notamment 
pour  faciliter  ou  entraver  l'émigration  des  travailleurs. 

En  outre,  le  droit  international  est  intervenu  de  différentes 
façons  dans  l'intérêt  de  l'Agriculture.  D'abord,  on  s'est  attaché 
à  propager  d'un  commun  accord  certaines  mesures  propres  à 
combattre  les  insectes,  les  animaux  ou  les  plantes  nuisibles. 
Ensuite  on  s'est  entendu  pour  assurer  au  contraire  la  conserva- 
tion des  animaux  utiles  ou  la  diffusion  des  méthodes  et  des  con- 
naissances nouvelles. 

Une  convention  signée  à  Berne  le  17  septembre  1878  a  établi 
une  Union  pour  prévenir  V introduction  et  la  propagation  du 
phylloxéra.  On  agit  notamment  par  la  prohibition  des  fruits, 
tiges  et  feuilles  de  vigne  à  l'état  frais,  et  par  des  mesures  à 
prendre  dans  les  régions  infestées.  Une  déclaration  addition- 


44  LE    DROIT    INTERNATIONAL   AU    XX''   SIÈCLE. 

nelle  du  15  avril  1889  a  accordé  des  facilités  pour  les  envois  de 
plantes  partant  de  lieux  non  suspects.  Les  États  membres  de 
cette  Union  sont  :  Allemagne,  Autriche,  Belgique,  Espagne, 
France,  Italie,  Luxembourg,  Pays-Bas,  Portugal,  Serbie,  Suisse. 

Le  19  mars  1902,  a  été  signée  entre  la  France,  l'Allemagne, 
l'Autriche-Hongrie,  la  Belgique,  l'Espagne,  la  Grèce,  le  Luxem- 
bourg, Monaco,  le  Portugal,  la  Suède  et  la  Suisse  une  convention 
pour  la  protection  des  oiseaux  utiles,  énumérés  à  la  suite  de 
l'acte.  Chaque  pays  s'engage  à  prendre  chez  lui  les  mesures 
nécessaires  pour  interdire  la  destruction  en  tout  temps  des  nids, 
des  œufs  et  des  couvées,  ainsi  que  de  prendre  ou  de  tuer  les 
mêmes  oiseaux  entre  le  1*^'  mars  et  le  15  septembre. 

Dans  le  même  sens,  la  France,  l'Allemagne,  le  Congo,  l'Espa- 
gne, la  Grande-Bretagne,  l'Italie,  le  Portugal  ont  conclu  à  Lon- 
dres, le  19  mai  1900,  une  convention  qui  a  pour  objet  d'arrêter, 
ou  tout  au  moins  d'entraver,  la  chasse  impitoyable  faite  par 
l'homme  aux  animaux  qui  composent  la  faune  africaine.  On  a 
jugé  nécessaire  d'empêcher  l'anéantissement  de  certains  ani- 
maux utiles,  par  leurs  produits,  comme  l'éléphant,  l'autruche, 
l'antilope,  ou  par  leurs  services,  comme  les  vautours,  les  chacals, 
les  hyènes,  qui  dévorent  les  cadavres  abandonnés;  ou  rares, 
comme  la  girafe,  le  zèbre,  le  gorille,  le  rhinocéros,  Ihippopo- 
tame,  la  gazelle,  etc. 

On  prescrit  la  fixation  de  saisons  de  chasse,  la  délivrance  de 
permis,  la  délimitation  de  réserves,  la  prohibition  des  moyens  de 
destruction  trop  efficaces.  Le  territoire  auquel  la  convention  est 
applicable  s'étend  du  26"  parallèle  à  la  frontière  nord  de  la 
colonie  allemande  de  l'ouest  africain  et  au  cours  du  Zambèze. 

En  ce  qui  concerne  le  régime  des  ouvriers  agricoles,  on  doit 
citer  deux  catégories  de  dispositions  qui  touchent  à  la  condition 
des  travailleurs  étrangers.  Ce  sont  d'abord  les  lois  qui  leur  impo- 
sent des  charges  particulières,  par  exemple  une  taxe  de  séjour  ^ 
Chaque  pays  s'efforce,  dans  ses  traités  de  commerce  ou  d'établis- 

1.  Telles  les  taxes  dont  certains  pays  ou  certaines  colonies  frappent  les  immigrants 
chinois  (V.  arrêté  du  gouverneur  de  l'Océanic  française,  du  22  décembre  1898).  Il 
s'agissait  d'ailleurs  ici  surtout  de  commerçants. 


ORGAMSATION   ET    PROTECTION    INTERNATIONALES    DES   TRANSPORTS.      4o 

sèment,  d'obtenir  pour  ses  nationaux  la  suppression  des  charges 
de  ce  genre,  et  cela  surtout  depuis  que  les  transports  ont  si  lar- 
gement favorisé  la  pénétration  réciproque  des  peuples.  Aussi 
sont-elles  devenues  rares.  Au  contraire,  on  s'attache  souvent  à 
faciliter  l'immigration  des  ouvriers  agricoles  étrangers.  Ainsi, 
la  France  et  l'Angleterre  ont  signé  successivement  plusieurs  con- 
ventions relatives  au  recrutement  des  coolis  indiens  à  destina- 
tion des  colonies  françaises  (25  juillet  1860  et  1'"'' juillet  1861; 
décrets  des  13  juin  et  17  août  1887). 

Au  point  de  vue  du  perfectionnement  des  méthodes,  il  faut 
citer  une  entente  intervenue  entre  les  administrations  de  la 
Belgique,  du  Luxembourg-  et  des  Pays-Bas  pour  l'adoption  des 
méthodes  communes  applicables  à  l'analyse  des  engrais  et  des 
substances  alimentaires. 

Le  cercle  assez  étroit  des  règles  internationales,  en  ce  qui 
touche  l'agriculture,  paraît  être  à  la  veille  de  s'étendre  dans  une 
direction  nouvelle.  Si,  comme  nous  l'avons  déjà  remarqué,  l'in- 
dustrie agricole  est,  en  principe,  moins  internationale  que  les 
autres,  en  ce  sens  qu'elle  agit  au  dehors  plutôt  par  l'intermé- 
diaire du  commerce,  elle  n'en  ressent  pas  moins,  par  contre- 
coup, les  eJDfets  intenses  de  l'activité  actuelle  des  relations  de 
toutes  sortes.  Ces  effets  forment  deux  catégories  :  la  première 
est  normale  et  comprend  l'ensemble  des  transactions  usuelles 
qui  portent  sur  les  produits  du  sol;  elle  présente,  par  le  fait  de 
l'irrégularité  des  besoins  et  des  récoltes,  des  aléas  assez  graves. 
La  seconde  résulte  du  jeu  de  la  spéculation  qui  a  pris  des  pro- 
portions immenses,  au  point  de  troubler  par  moments  la  situa- 
tion de  tous  les  principaux  marchés  du  monde.  C'est  pour 
essayer  de  réprimer  les  excès  de  la  spéculation  et  pour  favoriser, 
au  contraire,  la  marche  des  transactions  régulières,  que  le 
gouvernement  italien  a  proposé  la  création  d'une  Union  et  d'un 
Office  central  pour  la  défense  des  intérêts  agricoles.  Une  con- 
férence, réunie  à  Rome  dans  ce  but  au  printemps  de  1905,  a 
signé,  le  ^S  mai,  une  convention  créant  un  Institut  international 
permanent  d'agriculture,  établi  en  Italie  et  administré  par  les 
délégués    des  États  adhérents.   Il  semble  que  cette  Union  aura 


46  LE    DROIT   INTERNATIONAL   AU    NX"    SIÈCLE. 

surtout  pour  but  de  préparer  l'introduction  dans  les  législations 
intérieures  de  mesures  dirigées  contre  les  affaires  fictives  et  les 
coalitions  des  spéculateurs;  de  son  côté,  l'Office  agricole  interna- 
tional, par  ses  études,  ses  statistiques,  ses  publications  pourra 
rendre  des  services  en  éclairant  les  producteurs  et  les  commer- 
çants sur  la  situation  des  récoltes,  l'état  des  stocks  et  les  besoins 
de  la  consommation.  Il  est  difficile  de  prévoir  la  portée  et 
l'efficacité  futures  d'une  telle  organisation.  Ajoutons  seulement 
que  des  tendances  analogues  commencent  à  se  faire  jour  en  ce 
qui  concerne  le  commerce. 

Il  faut  rattacher  encore  à  cette  idée  de  la  protection  du  tra- 
vail agricole,  la  situation  si  particulière  des  territoires  français 
qui  bordent  le  canton  de  Genève  :  le  Chablais,  le  Faucigny  et  le 
pays  de  Gex.  Cette  petite  région,  bloquée  par  la  montagne, 
n'a  pas  de  meilleur  débouché  que  Genève,  et  celle-ci  n'a  pas 
de  zone  d'approvisionnement  plus  commode.  Pour  ces  motifs, 
on  se  met  d'accord,  dès  le  xvi"  siècle,  pour  laisser  ces  territoires 
en  dehors  de  l'action  des  tarifs  douaniers,  au  moins  pour  ce 
qui  concerne  les  denrées  agricoles.  De  là  le  nom  de  zones  fran- 
ches qu'on  leur  applique,  expression  qui  dépasse  d'ailleurs  la 
réalité.  Les  textes  qui  régissent  aujourd'hui  cette  situation  sont 
les  traités  de  1815,  ceux  de  1860,  le  sénatus-consulte  du  12  juin 
1860  et  le  décret  du  20  avril  1881  '. 

Le  travail  industriel  et  le  commerce.  —  La  situation  de  l'in- 
dustrie a  été  modifiée  beaucoup  plus  encore  que  celle  de  l'agri- 
culture par  l'accélération  des  transports  et  de  la  production 
sous  l'influence  du  moteur  mécanique.  La  question  de  la  pro- 
tection douanière  pour  gêner  la  concurrence  étrangère,  et  celle 
des  traités  de  commerce  pour  ouvrir  ou  élargir  les  débouchés 
extérieurs,  se  posaient  donc  ici  avec  une  acuité  particulière. 
Elles  ont  été  résolues  d'une  manière  assez  diverse  et  même 
assez  flottante.  C'est  que,  par  un  illogisme  frappant,  on  a  sou- 
vent cherché  la  solution  de  ces  problèmes  si  nettement  pratiques 
dans  des  théories  inspirées  par  des  idées  a  priori  ou  par  des 

1.  Le  privilège  des  zones  est  vivement  attaqué  aujourd'liui  par  les  régions  voi- 
sines qui  se  déclarent  lésées  par  les  fraudes  commises  à  la  faveur  du  régime  zonier. 


ORGANISATION    ET    PROTECTION    INTERNATIONALES    DES    IRANSPORTS.      il 

cifconstances  politiques,  alors  qu'une  observation  stricte  des 
faits  précis  et  des  intérêts  réels  aurait  du  arriver  avant  tout  en 
ligne  de  compte.  Nous  avons  essayé  ailleurs  de  dégager  la  loi 
naturelle  qui  détermine  la  direction  logique  de  la  politique 
économique  de  chaque  peuple'.  Nous  n'y  reviendrons  pas  ici, 
nous  bornant  à  signaler  la  part  prise  par  le  droit  international 
au  règlement  des  relations  en  cette  matière. 

En  fait,  le  régime  douanier  de  la  France  a  été  constamment 
protectionniste,  mais  avec  des  degrés  différents.  De  1860  à  1882, 
la  protection  a  été  réduite  au  minimum;  en  1892,  elle  est  rede- 
venue très  intense.  A  cette  même  époque  sa  physionomie  a 
changé  au  point  de  vue  international.  Autrefois,  la  loi  des 
douanes  ne  contenait  qu'un  seul  tarif,  appelé  tarif  général.  En 
négociant  avec  les  autres  États,  on  leur  concédait,  moyennant 
réciprocité,  certaines  réductions  dont  l'ensemble  constituait  de 
nouveaux  tarifs,  plus  ou  moins  étendus,  appelés  tarifs  con- 
ventionnels. Il  y  avait  donc  à  peu  près  autant  de  tarifs  conven- 
tionnels que  de  traités  de  commerce, 

La  loi  du  11  janvier  1892  a  modifié  cette  situation  en  établis- 
sant deux  tarifs  :  le  tarif  général,  très  protectionniste,  et  le 
tarif  réduit,  lequel  présente  dans  une  liste  unique  les  réductions 
accordées  aux  États  qui  consentent  à  traiter. 

Ce  dernier  tarif  a  pourtant  été  entamé  sur  quelques  points 
par  des  réductions  plus  fortes  concédées  à  certains  pays,  mais 
étendues  à  presque  tous  les  autres  par  le  jeu  de  la  clause  de  la 
nation  la  plus  favorisée  2.  U  en  résulte  que  la  plupart  de  nos 
traités  de  commerce  se  réduisent  aujourd'hui  à  des  dispositions 
fort  brèves.  Ils  se  bornent  à  établir  réciproquement  entre  les 
deux  parties  le  droit  au  traitement  de  la  nation  la  plus  favorisée 
en  ce  qui  concerne  la  condition  des  nationaux  et  des  marchan- 
dises 3.  Autrefois  les  traités  de  commerce  étaient  beaucoup  plus 


1.  La  Production,  le  Travail  et  le  Problème  social,  etc.,  ouvrage  déjà  cité. 

2.  Sur  les  effets  de  cette  clause  voir  nos  Études  de  droit  international  conven- 
tionnel, p.  373.  On  sait  qu  elle  est  devenue  permanente  entre  la  France  et  l'Alle- 
magne en  vertu  du  traité  de  Francfort  de  1871. 

3.  V.  par  exemple  le  traité  du  28  février  1893  avec  la  Roumanie. 


48  LE    DROIT    INTERNATIONAL  AU    XX^    SIECLE. 

explicites  et  quelques-uns  d'entre  eux  ont  gardé  cette  forme  K 
On  y  trouve  des  dispositions  détaillées  relatives  à  l'état  des  per- 
sonnes et  des  biens,  aux  impôts,  au  service  militaire,  à  la  na- 
vigation, aux  consuls,  etc.  Ce  sont  de  véritables  codes  interna- 
tionaux en  résumé.  Ce  luxe  de  précautions  est  devenu  inutile 
par  le  fait  même  des  progrès  constants  du  droit  international 
dans  les  législations  intérieures  elles-mêmes,  ce  qui  dispense  de 
stipuler  en  détail  par  traité  sur  des  points  qui  ne  sont  plus 
douteux. 

Aux  conventions  de  commerce  il  convient  de  rattacher  une 
combinaison  qui,  inspirée  par  des  intérêts  économiques,  a  exercé 
une  grande  action  politique.  Il  s'agit  du  Zollverein,  ou  Union 
douanière  allemande,  fondée  en  1828  pour  abaisser  les  barrières 
fiscales  qui  paralysaient  le  commerce  dans  l'ancien  Empire  ger- 
manique. Aujourd'hui,  l'Autriche  n'est  plus  dans  le  Zollverein, 
mais  il  comprend  le  nouvel  Empire  allemand  et  le  Luxembourg. 

Ici  se  place  encore  l'Acte  général  de  Berlin  du  26  février  1885, 
qui  a  constitué  une  sorte  d'union  commerciale  entre  la  France, 
l'Allemagne,  l'Autriche-Hongrie,  la  Belgique,  le  Danemark, 
l'Espagne,  les  États-Unis,  la  Grande-Bretagne,  l'Italie,  le  Luxem- 
bourg, les  Pays-Bas,  le  Portugal,  la  Bussie,  la  Suède-Norvège  et 
l'Afrique  équatoriale.  La  liberté  du  commerce  et  de  la  circula- 
tion y  est  garantie,  sauf  pour  les  spiritueux,  la  poudre  et  les 
armes  2. 

Pour  répondre  plus  complètement  encore  aux  nécessités  nou- 
velles qui  résultent  de  la  condition  actuelle  de  la  circulation  des 
personnes  et  des  choses,  il  a  été  conclu  une  série  de  conventions, 
et  formé  des  unions  importantes  dont  le  but  se  résume  ainsi. 

Trois  jours  après  la  signature  de  l'Acte  général  de  Bruxelles, 
relatif  à  la  traite  des  noirs,  une  autre  convention  d'Union  était 
conclue  dans  la  même  ville.  Elle  porte  la  date  du  2  juillet  1890, 
et  a  pour  but  la  réunion  et  la  publication  des  tarifs  doiianiers, 

1.  Mexique,  2  novembre  1886. 

2.  V.  l'Acle  de  Bruxelles  du  2  juillet  18'JO  avec  une  déclaration  annexe,  cl  la  Con- 
vention du  8  juin  18'j',),  qui  règlent  le  régime  des  spirilueux  en  Afriijue.  La  France 
a  aussi  des  accords  relatifs  à  l'alcool,  à  l'opium  et  aux  armes  avec  le  Cambodge  et  la 
Chine. 


ORGANISATION    ET    rHOTECTIOX    INTEHNATIONALES    DES    THANSIM unS.     VJ 

et  des  documents  ({ui  s  y  rapportent.  L'n  Bureau  international 
placé  à  Bruxelles  est  chargé  de  ce  soin.  11  édite  clans  ce  but  un 
Bulletin  international  des  Douanes,  en  cinq  langues. 

Les  États  qui  font  partie  de  cette  union  sont  :  Allemagne,  Ar- 
gentine, Australie,  Autriche-Hongrie,  Belgique,  Bolivie,  Canada, 
Cap  de  Bonne-Espérance,  Chili,  Chine,  Congo,  Costa-Rica,  Dane- 
mark, Espagne,  États-Unis,  France,  Grande-Bretagne,  Grèce, 
Guatemala,  Haïti,  Inde,  Italie,  Mexiqu(\  Natal,  Nicaragua,  Nou- 
velle-Zélande, Panama,  Paraguay,  Pays-Bas,  Pérou,  Portugal, 
Roumanie,  Russie,  Salvador,  Siam,  Suède,  Suisse,  Terre-Neuve, 
Turquie,  Uruguay,  Venezuela. 

De  la  différence  des  étalons  de  mesure  résulte  pour  le  Com- 
merce international  une  gène  et  des  dii'hcultés  telles,  que  depuis 
longtemps  déjà  l'idée  de  les  unifier  a  donné  Heu  à  des  manifes- 
tations significatives'.  L'Académie  des  Sciences  de  Paris  en  prit 
texte  pour  demander  au  gouvernement  français  de  provoquer  la 
réunion  d'une  Conférence,  en  vue  de  parvenir  à  la  conclusion 
d'un  accord  international  entre  les  principaux  États.  Cet  accord 
devait  tendre  d'ahord  à  la  création  d'un  organe  commun,  chargé 
de  la  fabrication  des  étalons  ou  prototypes  destinés  à  servir  de 
modèle  et  de  moyen  de  contrôle,  dans  chaque  pays  et  ensuite  à 
l'extension  du  système  métrique.  Une  convention  fut  en  etfet  lan- 
cée en  1870,  puis  renouvelée  en  1872. 

La  Conférence  se  réunit  à  Paris  en  septembre  187-2  et  choisit 
un  comité  permanent  chargé  d'élaborer  un  projet.  Deux  ans  plus 
tard,  une  seconde  session  adopta  les  propositions  de  la  commission 
et,  le  20  mai  1875,  fut  fondée,  par  convention,  ï  Union  internatio- 
nale des  poids  et  mesures,  ou  du  mètre,  qui  a  pour  objet  la  vulga- 
risation et  l'extension  du  système  métrique.  Cette  Union  réunit 
23  États  :  Allemagne,  Argentine,  Autriche,  Belgique,  Brésil, 
Danemark,  Espagne,  États-Unis,  France,  Grande-Bretagne,  Italie, 
Japon,  Norvège,  Pérou,  Portugal,  Roumanie,  Russie,  Serbie, 
Suède,  Suisse,  Turquie,  Venezuela. 

1.  Notamment  à  la  suite  des  esposilions  universelles. 

l.  Déclaré  d'utilité  publique  par  décret  du  28  octobre  1876.  L'iMablissement  que 
forme  ce  Bureau  est  considéré  comme  neutralisé. 

4 


50  LE    DROIT    INTERNATIONAL   AU    XX'^   SIÈCLE. 

Un  Bureau  international,  établi  à  Sèvres  près  Paris,  est  chargé 
de  préparer  et  de  fournir  aux  administrations  qui  lui  en  font  la 
demande  des  étalons  de  poids  et  de  mesures  conformes  à  un  pro- 
totype unique  ^  Ce  bureau  procède  en  outre  à  des  études  scien- 
tifiques en  rapport  avec  son  but  spécial.  Il  est  placé  sous  le 
contrôle  d'une  commission  internationale,  le  gouvernement  fran- 
çais n'ayant  sur  lui  aucune  action  particulière.  Remarquons  en 
passant  que  ce  type  d'organisation  parait  être  le  meilleur  pour 
les  bureaux  internationaux,  puisqu'il  les  soustrait  entièrement  à 
l'action  exclusive  d'un  seul  des  États  unionistes. 

La  différence  des  combinaisons  monétaires  n'est  pas  moins 
gênante  pour  les  transactions  que  celle  des  moyens  de  mesure. 
Aussi  est-on  arrivé,  en  cette  matière,  au  même  but  par  des 
moyens  analogues. 

La  loi  du  7  germinal  an  XI  (18  mars  1803)  a  établi  le  système 
monétaire  français  sur  la  base  du  double  étalon  or  et  argent,  en 
fixant  le  rapport  de  leur  valeur  relative  à  15  1/2.  Mais  ce  rapport 
n'est  fixe  que  dans  la  loi  ;  dans  la  pratique  il  varie  souvent,  et 
peut  même  subir  de  larges  oscillations  sous  le  coup  de  certains 
faits  économiques.  C'est  ainsi  qu'en  1839,  l'or  ayant  presque 
disparu  de  la  circulation,  bénéficiait  d'une  prime  considérable. 
En  1865,  c'était  le  tour  de  l'argent,  devenu  si  recherché  que 
non  seulement  les  pièces  de  5  francs,  mais  encore  la  monnaie 
divisionnaire  indispensable  aux  transactions  de  chaque  jour 
avaient  disparu  de  la  circulation. 

La  France,  la  Belgique,  l'Italie,  la  Suisse  qui  souffraient  à  des 
titres  divers  de  cet  état  de  choses,  se  réunirent  en  conférence 
pour  aviser  au  moyen  de  retenir  la  monnaie  d'appoint.  Elles  le 
trouvèrent  dans  une  disposition  déjà  introduite  en  1853  aux 
États-Unis,  et  qui  avait  été  adoptée  par  la  Suisse  en  1860.  Elles 
abaissèrent  de  900  à  835  millièmes  le  titre  des  pièces  de  2  fr., 
1  fr.,  50  cent.,  20  cent.,  en  convenant  que  l'émission  de  cette 
nouvelle  monnaie  divisionnaire  serait  limitée  dans  chacun  des 
quatre  États  à  un  chiffre  correspondant  à  0  fr.  par  tête  d'habitant. 

1.  Le  ini'lreen  iilatinc.  aJoiilè  parla  Convention  nalionaleeu  l7*,)i,  et  conservii  aux 
Archives,  à  Paris. 


ORGANISATION  ET  PROTECTION  INTERNATIONALES  DES  TRANSPORTS.  5i 

On  peut  dire  que,  avec  celte  combinaison,  l'étalon  d'or  est 
devenu  la  base  unique  du  régime  établi  entre  les  États  syndiqués. 
Toutes  les  transactions  mutuelles  se  règlent  en  or.  Les  écus  ne 
sont  que  des  jetons  et  changeables  à  volonté  et  au  pair  contre 
de  l'or.  Quant  à  la  monnaie  divisionnaire,  elle  ne  passe  d'un 
pays  dans  l'autre  que  par  une  sorte  de  tolérance,  et  en  quantités 
strictement  limitées. 

Telle  fut  l'origine  de  V  Union  inonétaire  latine,  établie  à  Paris 
le  23  décembre  1865'.  Elle  a  donc  pour  but  de  faciliter  réci- 
proquement la  circulation  des  monnaies  dans  les  pays  contrac- 
tants, sur  la  base  du  franc,  pour  la  plus  grande  commodité 
du  commerce.  On  y  arrive  :  1"  en  frappant  des  monnaies  de 
poids,  de  module  et  de  valeur  identiques;  2"  en  .ouvrant  à  ces 
monnaies  les  caisses  publiques  de  tous  les  États  unionistes.  Les 
monnaies  divisionnaires  d'argent  ne  sont  pas  toutes  admises; 
en  tout  cas,  la  frappe  en  est  limitée,  ainsi  que  celle  des  écus 
de  5  francs.  Ces  restrictions  ont  été  nécessitées  soit  par  la  basse 
teneur  en  métal  fin  des  pièces  divisionnaires,  soit  par  la  baisse 
énorme  de  la  valeur  du  métal  blanc,  soit  enfin  par  les  difficultés 
financières  éprouvées  par  l'Italie  et  la  Grèce.  Les  pays  membres 
de  rUnion  latine  sont  :  Belgique,  France,  Italie,  Grèce,  Suisse. 

Quelques  pays,  comme  la  Roumanie,  la  Russie,  frappent  des 
monnaies  analogues  à  celles  de  l'Union  latine;  leurs  pièces 
d'or  sont  acceptées  dans  cette  Union,  les  autres  non. 

Les  Etats  Scandinaves,  Danemark,  Norvège  et  Suède,  ont 
fondé,  de  leur  côté,  le  27  mai  1873,  une  Union  monétaire  dont 
les  traits  essentiels  sont  les  mêmes  que  ceux  de  l'Union  latine. 
Malheureusement,  l'unité  n'est  pas  identique^,  en  sorte  que  les 
valeurs  ne  correspondent  pas,  et  que  les  monnaies  respectives 
ne  peuvent  circuler  d'une  Union  dans  l'autre. 

Certains  États  ne  se  bornent  pas  à  gêner  l'introduction  chez 
eux  de   produits  étrangers.  Ils  s'efforcent  encore  de  soutenir 

1.  Le  traité  (le  1865  a  été  modifié  plusieurs  fois.  Les  actes  actuellement  en  vigueur 
sont  les  suivants  :  convention  du  6  novembre  1885,  avec  un  acte  additionnel;  arran- 
gements des  15  novembre  1893  et  20  octobre  1897;  protocoles  additionnels  des 
15  mars  1898  et  15  novembre  1902. 

2.  Krone  —  1  fr.  40. 


5i  LE    DROIT    INTERNATIONAL    AU    XX^    SIECLE. 

l'action  extérieure  de  leurs  nationaux  par  l'octroi  de  certaines 
faveurs  ou  de  certaines  subventions.  Nous  avons  déjà  rencontré 
cette  politique  en  matière  de  transports  maritimes  ou  fluviaux 
(primes  à  la  construction  ou  à  la  navigation  ,  réserve  de  la  ba- 
tellerie et  du  ca])otage  aux  nationaux,  etc.).  En  ce  qui  concerne 
l'industrie  et  le  commerce,  on  trouve  notamment  :  la  subven- 
tion pécuniaire,  la  dispense  ou  la  réduction  d'impôts,  la  prime 
à  l'exportation  ou  la  restitution  de  taxes  intérieures,  qui  équi- 
vaut à  une  prime  d'exportation.  A  ce  dernier  type  appartient 
une  opération  (£ui  a  pris  des  proportions  colossales,  parce  qu'elle 
s'appliquait  à  un  produit  de  large  consommation  :  le  sucre, 
(^omme  cet  article  était  en  général  imposé  à  l'état  brut  et 
exporté  à  l'état  raffiné,  on  rendait  aux  exportateurs  de  sucre 
blanc  une  somme  calculée  d'après  le  rendement  du  brut  en 
raffiné.  Mais  en  perfectionnant  leurs  procédés,  les  raffineurs 
obtenaient  des  rendements  effectifs  supérieurs  aux  évaluations 
officielles,  réalisant  ainsi  sur  les  restitutions  de  la  douane  des 
bonis  qui  leur  permettaient  de  vendre  à  très  bon  compte  le 
sucre  exporté,  et  d'exercer  sur  les  marchés  étrangers  une  con- 
currence artificiellement  poussée.  Pour  remédier  aux  dangers 
de  cette  lutte  dont  les  consommateurs  des  pays  protégés  faisaient 
tous  les  frais,  on  a  eu  recours  à  des  accords  internationaux. 
C'est  en  18G1  que  la  France  a,  pour  la  première  fois,  dans 
un  traité  de  commerce  conclu  avec  la  Belgique,  consenti  à 
prendre  certains  engagements  relatifs  à  la  fabrication  et  au 
commerce  des  sucres.  Peu  de  temps  après,  en  1864,  la  France, 
TAngleterre,  la  Belgique  et  les  Pays-Bas  formaient  une  Union 
dans  le  but  d'étendre  et  de  renforcer  ces  dispositions  dan 
l'intérêt  commun.  Divers  actes  subséquents  sont  intervenus 
pour  compléter  cette  convention  (protocole  du  4  juillet,  et  dé- 
claration du  -li)  novembre  IHCUi,  déclaration  du  V  novembre 
t868).  Puis  une  convention  nouvelle  la  remplacée  à  la  date  du 
11  août  1875,  mais  l'opposition  des  États  Généraux  de  Hollande 
il  empêché  la  ratification  de  ce  dernier  acte.  Depuis,  de  labo- 
rieuses négociations  ont  été  engagées  à  Paris  et  à  Londres  pour 
renouveler  l'accord;  mais  elles  sont  restées  longtemps  sans  ré- 


i 


ORGANISATION'    ET    PROTECTION    INTERNATIONALES    DES    TRANSPORTS.     o3 

sultat.  Enfin,  une  conférence  réunie  d'abord  au  mois  de  juin 
1898,  puis  de  nouveau  du  IG  décembre  1901  au  5  mars  190-2, 
a  réussi  à  établir  un  texte  qui  a  été  ratifié  et  mis  à  exécution. 

La  Convention  de  Bruxelles  se  résume  ainsi  :  suppression  des 
primes  directes  et  indirectes;  soumission  des  sucreries  et  raffine- 
ries au  régime  de  la  surveillance  fiscale  (entrepôt  ou  exercice); 
limitation  de  l'écart  entre  limpùt  intérieur  et  le  droit  de  douane 
sur  les  sucres;  imposition  dune  surtaxe  compensatrice  aux 
sucres  provenant  des  pays  où  subsiste  le  régime  des  primes. 
Les  États  qui  font  partie  de  cette  T'nion  sont  :  la  France,  l'Alle- 
magne,  l'Autriche-Hongrie,  la  Belgique.  l'Espagne,  la  Grande- 
Bretagne,  l'Italie,  les  Pays-Bas,  la  Suède  et  la  Norvège. 

Réglementation  internationale  du  travail.  —  L'influence 
des  transports  se  fait  sentir,  chacun  le  sait,  aussi  bien  sur  la 
circulation  des  personnes  que  sur  celle  des  produits.  Ce  fait 
a  amené  deux  conséquences  qui  se  traduisent,  dans  le  droit 
international,  par  des  dispositions  antagonistes.  D'une  part, 
ainsi  que  nous  le  verrons  bientôt,  les  Etats  ouvrent  large- 
gement  leurs  portes  aux  étrangers;  de  l'autre,  il  résulte  de 
l'afflux  de  ceux-ci  une  vive  concurrence  dans  l'offre  du  travail. 
Aussi,  depuis  quelque  temps,  on  s'attache  dans  quelques  pays  à 
prendre  des  mesures  pour  empêcher  l'immigration  Je  certains 
éléments  par  trop  gênants.  Les  États-Unis,  par  exemple,  refu- 
sent aux  Chinois  l'entrée  de  leur  territoire,  parce  que  les  gens 
de  cette  race  travaillent  à  très  bas  prix  et  se  montrent  à  peu 
près  inassimilables.  Presque  partout,  on  refoule  les  immigrants 
indigents  qui  offrent  également  leurs  bras  au  rabais  ou  recou- 
rent à  la  charité.  Dans  le  même  sens,  on  impose  certaines  for- 
malités aux  étrangers  qui  viennent  s'établir  sur  le  territoire, 
ou  bien  on  leur  ferme  l'accès  de  certaines  professions,  d'ail- 
leurs très  spéciales'. 

1.  V.  la  loi  du  8  août  1893  relative  au  séjour  des  étrangers  en  France  et  à  la 
protection  du  travail  national;  la  loi  du  30  novembre  1892  sur  l'exercice  de  la  mé- 
decine; les  décrets  du  25  juillet  1893  sur  le  même  sujet.  Les  fonctions  publiques  et 
celles  qui  s'en  rapprochent  (avocat,  avoué,  notaire,  etc.)  sont  interdits  aux  étrangers. 
Par  contre,  on  leur  applique  les  lois  prolectrices  du  travail  (lois  du  1  novembre 
1892.  du  9  avril  1S98.  etc.). 


54  LE    DROIT   INTERNATIONAL   AU    XX''   SIÈCLE. 

Mais  la  première  tendance  est  trop  forte  pour  que  la  seconde 
puisse  l'enrayer.  Aussi,  comme  nous  l'avons  déjà  remarqué, 
il  est  d'usage  de  stipuler  dans  certains  traités  (de  commerce, 
de  navigation,  consulaires,  d'établissement,  etc.)  une  assimila- 
tion aussi  complète  que  possible  entre  les  nationaux  des  États 
contractants,  de  façon  à  leur  ouvrir  réciproquement  toutes  les 
branches  du  travail  libre.  Lorsque  certains  pays,  peu  aptes  en- 
core à  comprendre  le  sens  de  la  civilisation  contemporaine, 
ont  cru  pouvoir  fermer  leurs  portes  à  l'immigration  étrangère, 
les  États  d'Occident,  conduits  par  l'impérieuse  nécessité  sortie 
du  régime  actuel  des  transports  et  de  la  fabrication,  ont  forcé 
ces  portes  à  coups  de  canon.  Ainsi,  nul  n'a  pu  résister  à  l'in- 
coercible poussée  des  circonstances  économiques,  dont  la  vio- 
lence militaire  n'était  qu'une  manifestation  accidentelle. 

Maintenant  le  problème  de  la  concurrence  présente  une  autre 
difficullé.  La  lutte  industrielle,  dans  son  àprcté,  a  produit  pen- 
dant longtemps  une  exagération  cruelle  dans  l'emploi  de  l'effort 
humain.  Depuis  un  certain  nombre  d'années,  les  progrès  de  l'or- 
ganisation ouvrière,  et  aussi,  chez  les  patrons,  une  compréhen- 
sion plus  claire,  plus  scientifique,  de  l'utilisation  du  personnel 
ouvrier,  ont  amené  une  très  sensible  amélioration.  Néanmoins, 
on  a  cru  devoir  employer  la  loi  pour  accélérer  et  généraliser 
ce  mouvement.  De  là  sont  sortis  les  lois  et  les  règlements  re- 
latifs à  la  salubrité  des  ateliers,  à  l'exclusion  des  enfants,  à  la 
réduction  des  heures  de  travail ,  aux  assurances  et  retraites. 
Mais  ces  mesures  ont  alors  menacé  de  rompre  l'équilibre  ins- 
table établi  à  peu  près  entre  les  producteurs  des  différents 
États.  Les  moins  portés  à  la  réglementation  du  travail  pou- 
vaient prendre  sut'  les  autres  une  avance  fructueuse  en  main- 
tenant leur  effort  au  même  niveau  que  par  le  passé.  Cette  cir- 
constance suggéra  l'idée  d'introduire  de  nouvelles  règles  dans 
le  droit  international. 

Il  n'y  a  donc  pas  très  longtemps  qu'est  née  dans  les  esprits 
ridée  d'établir  des  ententes  en  vue  d'une  organisation  inter- 
nationale du  travail.  Chez  certains  hommes  d'État,  cette  idée 
se  Inisait  sur  une  arrière-pensée  politique  :    ils  y  voyaient  un 


ORGANISATION    ET    l'KOTECTION   INTERNATIONALES    DES    TRANSPORTS.      OO 

moyen  de  prévenir  les  progrès  du  socialisme.  Telle  était  no- 
tamment la  préoccupation  du  prince  de  Bismarck,  lorsqu'on 
1872  il  ouvrit  des  négociations  avec   rAutriche  à  ce  sujet. 

Ailleurs,    on  jugeait  qu'une  telle    entente  était  devenue  né- 
cessaire pour  permettre  aux   difïérentes  législations  de  se   dé- 
velopper dans  le  sens  que  nous  indiquions  tout  à  l'heure,  c'est- 
à-dire  pour  la  protection  des  travailleurs  manuels,  surtout  au 
point  de  vue  de  la  réduction  de  la  durée  du  travail  quotidien 
et  de  l'exclusion  des  enfants  au-dessous  de  quinze  ans.  La  Suisse 
fit  des   efTorts  répétés,  à  partir  de  1880.  pour  entraîner  les  au- 
tres États  dans  cette   voie.   Elle   proposait    la   création   d'une 
Union   avec   un  Bureau   international.  Mais  ce  projet  touchait  à 
des   questions  si  graves  qu'il  fut  généralement  accueilli  avec 
une  grande  réserve.  En  1889,  l'Allemagne  convoqua,  sur  l'ini- 
tiative personnelle  de  Guillaume  H,  une  conférence  ayant  pour 
but  d'étudier  l'organisation  internationale  du  travail.  Elle  aboutit 
à  la  signature  d'un  protocole,  en  date  du   29  mars  1890.    qui 
n'était  qu'une  série   de  vœux,  propres    à  servir  de    point  de 
départ  pour  des  discussions  futures.  On  espérait  que  cet  effort 
ofliciel  serait  une  première  étape   vers  la  prompte  conclusion 
dun  accord ,  mais  il  n'en  fut  rien  ;  quinze  années  se  passèrent 
avant  que  l'on  consentit   à    réunir    une    nouvelle   conférence 
officielle.  En  revanche,  on  avait  réussi,  dans  l'intervalle,  à  fonder 
une  association  privée  qui  prit  pour  titre  :  «  Association  inter- 
nationale pour  la  protection  légale  des  travailleurs  »  .  C'est  en 
1900,   à  la  suite   d'un  congrès  tenu    à    Paris,  que  ce  groupe- 
ment se  constitua.  Sa  première  préocupation  fut  d'instituer  un 
Office  international  du  travail,  ouvert  à  Baie  le  1"'  mai  1901. 
Plusieurs    États,  qui  avaient  reculé  devant   la  fondation  d'un 
Bureau  officiel,    consentirent  à  subventionner  l'Office  privé  et 
à  correspondre  directement  avec  lui.  Le  Bureau  de  Bàle  réunit 
des  renseignements  et  des  statistiques  propres  à  éclairer  les  gou- 
vernements sur  les  faits  de  toute  nature  qui  surviennent  dans 
ce  domaine.  En  190.5,   un   nouveau   pas  a  été  fait  dans  la  voie 
ouverte  en  1890.  Une  conférence  réunie  à  Berne    a  adopté,  le 
17  mai,  un  acte  final  divisé  en  deux  parties,  savoir  :  V  Bases  dune 


5G  LE    DHOIT    I.NTERXAÏIONAL   AU    .XX"   SIÈCLE. 

convention  internationale  sur  V interdiction  de  T emploi  du  phos- 
phore blanc  dans  l'industrie  des  allumettes  ;  2°  Bases  d'une  con- 
vention, internationale  sur  l'interdiction  du  travail  de  nuit  aux 
femmes  employées  dans  l'industrie.  On  voulait  arriver  à  obliger 
les  différents  États  à  légiférer  dans  un  sens  identique,  de  manière 
à  proscrire  partout  le  travail  de  nuit  pour  les  femmes,  hormis 
des  cas  strictement  déterminés.  Mais  comme  cette  interdiction 
aurait  un  contre-coup  sur  le  travail  masculin  dans  certaines 
industries,  la  proposition  rencontra  une  vive  opposition  dans 
quelques  pays,  surtout  en  Belgique.  Toutefois,  une  conférence 
diplomatique  put  être  réunie  l'année  suivante  pour  transformer 
en  conventions  les  projets  de  1905.  Elle  a  réussi  à  signer  deux 
actes,  qui  portent  la  date  du  '26  septembre  190(3.  Le  premier 
interdit  aux  femmes  le  travail  de  nuit,  sauf  des  exceptions  très 
limitées  ;  il  devra  être  mis  en  vigueur  par  des  lois  spéciales  dans 
un  délai  maximum  de  dix  années.  Treize  États  Font  signé  : 
Allemagne,  Autriche-Hongrie,  Belgique,  Danemark,  Espagne, 
France,  Grande-Bretagne,  Italie,  Luxembourg-,  Pays-Bas,  Por- 
tugal, Suède,  Suisse.  Le  second  acte,  relatif  à  l'emploi  du  phos- 
phore, n'a  reçu  que  sept  signatures,  celles  de  :  Allemagne, 
Danemark,  France,  Italie,  Luxembourg-,  Pays-Bas,  Suisse.  Mais 
la  ratification  de  ces  conventions  reste  douteuse,  car  certains 
pays,  qui  emploient  sur  une  grande  échelle  le  travail  féminin, 
aussi  bien  que  le  phosphore  blanc,  le  Japon  notamment,  sont 
restés  indifférents.  Il  est  donc  probable  qu'il  se  passera  encore 
du  temps  avant  qu'une  entente  définitive  puisse  s'établir  sut*  ce 
point.  Du  reste,  il  faut  dire  qu'on  se  fait  de  grandes  illusions  sur 
Icfticacité  des  lois  et  des  traités  en  pareille  matière.  C'est  du 
progrès  des  idées  et  des  mœurs,  bien  plus  que  de  l'action  législa- 
tive, ou  diplomatique,  que  résultera  l'amélioration  décisive  du 
sort  des  travailleurs. 

Il  convient  de  mentionner  encore  ici  les  conventions  conclues 
dans  le  but  d'assurer  à  certains  ouvriers  étrangers  le  bénéfice  de 
la  législation  sur  les  accidents  du  travail  (Italie,  15  avril  190'i-), 
ou  pour  mettre  en  relation  directe  les  institutions  d'épargne 
(Italie,  8  octobre  190'i,  Belgique,  V  mars  1897). 


IV 


CONDITION  INTERNATIONALE    DES  PERSONNES 
ET    DES    BIENS 


Nationalité,  statut  personnel.  —  Condition   des  étrangers  en   France  et  des 
Français  à  l'étranj^er.  —  Condition  des  biens,  statut  réel. 

Nous  venons  de  voir  comment  l'expansion  des  transports  et 
celle  de  la  fabrication  ont  agi  pour  développer  le  droit  in- 
ternational positif,  tant  dans  le  régime  de  la  législation  inté- 
rieure des  divers  pays,  que  dans  leurs  rapports  conventionnels. 
Nous  passons  maintenant  à  un  autre  champ  d'observations.  Il 
va  de  soi  que  la  facilité  et  la  rapidité  des  transports  ne 
pouvaient  manquer  d'exercer  une  forte  action  sur  la  con- 
dition légale  des  personnes  et  des  biens.  Nous  en  avons 
déjà  constaté  l'effet  sur  la  réglementation  du  travail  et  des 
transports  eux-mêmes,  réglementation  qui  a  naturellement  son 
contre-coup  sur  la  famille  et  la  propriété.  Mais  il  est  une 
série  de  dispositions  plus  directes  et  plus  spéciales,  que  nous 
devons  examiner  à  part. 

I.  —  NATIONALITÉ.    STATUT  PERSONNEL. 

La  première  chose  à  considérer,  en  ce  qui  touche  les  per- 
sonnes, c'est  la  nationalité,  c'est-à-dire  le  lien  qui  )-attache 
chaque  individu  à  la  souveraineté  d'un  pays  déterminé.  C'est 
ce  lien  qui  constitue  la  nation,  au  sens  politique  du   mot.  Or, 


S8  LE   DROIT    INTERNATIONAL   AU    XX*^    SIÈCLE. 

dans  l'état  actuel  des  choses,  les  nations  se  pénètrent  aisément, 
même  de  loin,  tandis  qu'autrefois  cette  pénétration  était  lente 
et  peu  profonde  ^.  Aussi  les  idées  sur  la  nationalité  ont -elles 
changé.  La  conception  de  la  nationalité  peut  être  liée  essen- 
tiellement au  fait  de  roccupation  du  sol;  c'est  encore  là  que 
se  trouve  la  base  du  droit  commun  chez  les  peuples  particula- 
ristes,  surtout  chez  les  Anglo-Saxons,  qui  ont  gardé  plus  que 
les  autres  la  tradition  du  peuplement  agricole.  Au  contraire, 
chez  les  races  qui  ont  conservé  l'empreinte  de  la  formation 
communautaire,  et  qui,  par  conséquent,  placent  les  liens  de  fa- 
mille avant  les  liens  de  la  propriété,  c'est  le  fait  de  la  descen- 
dance c[ui  a  prévalu  pour  la  détermination  de  la  nationalité. 
Il  va  sans  dire  que  les  circonstances  ont  souvent  produit  dans 
les  législations  un  mélange  de  ces  deux  principes  appelés  par 
les  juristes,  le  premier  jus  soit,  le  second  jus  sang uhiis.  Mais 
aujourd'hui  les  conditions  des  rapports  internationaux  donnent 
diVi  jus  sanguinis  une  importance  bien  plus  considérable  qu'au- 
trefois. En  effet,  le  mélange  des  peuples  atteint  un  tel  degré  et 
embrouille  si  bien  les  nationalités,  que  l'application  d'un  prin- 
cipe absolu  donnerait  naissance  à  des  conflits  incessants.  Il  s'en 
produit  d'ailleurs  encore,  nous  le  verrons  bien  fût. 

Appliqué  seul,  chacun  des  deux  principes  énoncés  plus  haut 
peut  faire  apparaître  soit  des  individus  sans  patrie,  soit  des  in- 
dividus réclamés  par  deux  patries  différentes,  choses  également 
illogiques  et  dangereuses  pour  l'ordre  public.  La  loi  française 
du  26  juin  1889  ^  a  cherché,  par  la  combinaison  des  deux  prin- 
cipes, à  éviter  ces  inconvénients  en  étendant  son  action  le  plus 
possible.  Mais  elle  a  dû  créer  dans  ce  but  un  état  de  droit  très 
compliqué.  En  ell'et,  sont  Français  :  tous  les  individus  nés  de  pa- 
rents français;  tout  individu  né  en  France  de  parents  étrangers 
dont  un  y  est  né  lui-même,  si,  au  moment  de  sa  majorité,  il  est 
domicilié  en  France;   tout  individu  né  en  France  d'un  étran- 

1.  A  cilcr  un  accord  conclu  le  10  juillet  1901  entre  l'Aulricheol  la  Suède  l'our  se 
communiquer  réciproquement  le  résultat  de  leurs  recenscinenls,  afin  tl  être  fixé  sur 
le  nombre  dés  ressortissants  établis  dans  l'autre  pays. 

2.  Modifiée  parla  loi  du  22  juillet  1893. 


CONDITIONS   INTERNATIONALES   DES   PERSONNES   ET   DES   BIENS.  59 

ger,  et  domicilié  dans  ce  pays  au  moment  de  sa  majorité.  Par 
cette  combinaison,  on  a  voulu  d'abord  conserver  leur  qualité 
et  leur  patrie  aux  enfants  de  Français,  c'est  le  jus  sangidnis  '. 
En  même  temps  on  a  essayé  d'empêcher,  par  l'application  du 
jus  soli  la  multiplication  trop  grande  des  étrangers  sur  le  sol 
français.  Mais  on  risque  d'imposer  par  là  une  double  patrie  à 
certains  individus  et  il  a  fallu  admettre  des  moyens  de  solution 
pour  ce  conflit.  Ces  moyens  sont  :  1°  la  reconnaissance  de  la 
naturalisation  des  Français  à  l'étranger;  2°  la  faculté  d'option 
laissée  aux  enfants  d'étrangers  nés  en  France.  Ajoutons  que  la 
même  loi  permet  aux  étrangers  de  devenir  Français  par  la  na- 
turalisation, sans  s'inquiéter  de  savoir  s'ils  ont  perdu  ou  non 
leur  nationalité  primitive,  ce  qui  peut  les  placer  dans  le  ré- 
gime de  la  double  patrie.  Ainsi,  la  loi  de  1889,  loin  de  préve- 
nir les  conflits  de  lois,  peut  en  faire  naitre  et  on  a  dû  conclure 
des  conventions  spéciales  pour  les  éviter.  Telle  est  la  convention 
du  23  juillet  1879,  conclue  avec  la  Suisse  dans  le  but  de  préciser 
la  situation  des  individus  qui,  dans  l'un  des  deux  pays,  se  voient 
imposer  la  nationalité  locale,  ou  la  recherchent.  Citons  encore 
la  convention  franco-belge  du  30  juillet  1891,  qui  a  pour  objet 
de  fixer  les  obligations  militaires  des  jeunes  gens  auxquels  est 
réservée  la  faculté  d'option.  Enfin,  nous  ne  parlerons  que  pour 
mémoire  des  effets  très  complexes  que  produisent  en  matière  de 
nationalité  les  annexions  de  territoire-. 

Statut  personnel.  —  La  condition  légale  de  chaque  famille 
au  point  de  vue  de  sa  constitution  par  le  mariage,  ou  de  sa 
rupture  par  le  divorce,  de  la  filiation,  de  la  tutelle  des  mineurs, 
du  règlement  des  successions,  forme  un  ensemble  qui  ne  peut 
se  modifier  ou  s'altérer  sans  troubler  profondément  cette  molé- 
cule fondamentale  de  la  société.  On  ne  peut  concevoir  en  effet 
une  famille  soumise  successivement,  à  cet  égard,  à  des  règles  va- 

1.  De  nombreuses  conventions  ont  été  conclues,  notamment  par  la  France,  en  vue 
de  la  communication  réciproque  des  actes  de  l'état  civil,  ce  qui  permet  de  constater 
les  naissances,   survenues  à  l'étranger,  de  ressortissants  en  vertu  du  jiis  scoujuinis. 

2.  V.  sur  ce  point  les  traités  de  Paris,  30  avril  1814,  art.  17;  du  24  mars  18G0, 
art.  6;  du  1"  février  1861,  art.  7;  du  8  décembre  1862,  art.  3;  du  10  mai  1871,  art. 
2;  du  10  août  1877,  et  les  décrets  qui  s'y  rapportent. 


GO  LE   DROIT   INTERNATIONAL   AU    XX*"    SIECLE. 

riables,  parce  qu'elle  traverse  plusieurs  pays  de  législations  dif- 
férentes. Cependant,  avant  le  xix°  siècle,  on  se  préoccupait  si 
peu  des  étrangers  assez  rares  qui  passaient  d'un  pays  dans 
l'autre,  que  leur  condition  était  en  général  mal  définie  par  la 
législation,  et  peu  ou  point  fixée  par  les  traités.  Les  légistes 
s'étaient  pourtant  rendu  compte  depuis  longtemps  de  Futilité 
pratique  de  la  règle  du  statut  personnel,  et  l'avaient  préconisé 
dans  leurs  ouvrages,  mais  il  fallut  attendre  le  code  civil  pour 
voir  cette  règle  introduite  d'une  manière  explicite  et  définitive 
dans  le  droit  écrit.  Quant  au  droit  conventionnel,  il  est  éga- 
lement demeuré  fort  restreint,  jusqu'à  une  époque  très  ré- 
cente. A  partir  du  milieu  du  xviii''  siècle  jusque  vers  le  milieu 
du  xix%  on  voit  apparaître  çà  et  là,  soit  dans  les  traités  de 
commerce,  soit  dans  certaines  conventions  spéciales  (pour  la 
suppression  du  droit  d'aubaine,  par  exemple),  quelques  rares 
stipulations  à  ce  sujet.  Toutefois,  pendant  cette  période,  la 
jurisprudence  et  les  lois  se  précisaient  de  plus  en  plus  en  fa- 
veur du  statut  personnel.  Enfin,  après  de  longues  et  délicates 
négociations,  on  a  constitué  une  véritable  union  pour  la  fixa- 
tion de  règles  uniformes  en  matière  de  mariage,  de  divorce 
et  de  séparation  de  corps,  de  tutelle.  Chacune  de  ces  matières 
est  régie  par  un  acte  séparé.  On  a  donc  conclu  à  La  Haye  trois 
conventions  qui  portent  la  date  du  12  juin  1902.  Elles  ont  pour 
effet  d'assurer  l'unité  du  droit  pour  chacun  des  actes  consti- 
tutifs de  la  famille.  On  peut  rapprocher  de  ces  actes  ceux  qui 
ont  pour  but  de  faciliter  le  mariage  des  indigents,  comme  l'Ar- 
rangement franco-belge  du  12  décembre  1888. 

La  personnalité  de  la  famille  et  de  l'individu  étant  ainsi  dé- 
terminée et  unifiée,  il  faut  savoir  quel  accueil  lui  est  réservé  sur 
le  territoire  étranger. 

II.  —  coNurnoN  «es  ktraxsers. 

Les  ctrangera  en  France.  —  Nous  avons  déjà  eu  l'occasion 
de  constater  combien  cette  condition  était  autrefois  précaire 
et  défavorable.  Les  rares  étrangers  qui  passaient  la  frontière 


CONDITIONS    INTERNATIONALES    HES    PERSONNES    ET    DES    BIENS.  01 

étaient  en  principe  considérés  comme  suspects.  On  leur 
imposait  un  passeport  qui  les  plaçait  virtuellement  sous  le 
contrôle  de  la  police.  Leurs  droits  étaient  fort  restreints,  mais 
on  ne  leur  ménageait  pas  les  obligations.  En  cas  de  décès,  leurs 
biens  étaient  confisqués.  Souvent  on  refusait  de  prendre  en 
considération  leur  statut  personnel.  S'il  en  était  ainsi  en  occi- 
dent, la  situation  était  pire  encore  dans  les  Etats  orientaux,  où 
l'étranger  chrétien  restait  toujours  non  seulement  un  suspect, 
mais  un  ennemi. 

C'est  le  droit  conventionnel  qui  a  commencé  l'amélioration 
de  cet  état  de  choses  sous  la  pression  des  nécessités  pratiques. 
Dès  le  xvii"  siècle,  les  transports  maritimes  et  le  commerce 
avaient  repris  dans  la  iMéditerranée,  à  travers  mille  difficultés, 
une  importance  telle,  que  le  gouvernement  français  négocia 
avec  la  Porte  ottomane  des  traités  connus  sous  le  nom  de  Capi- 
tulations, lesquels  créaient,  au  profit  des  Occidentaux  établis 
dans  les  ports  ou  échelles  du  Levant,  une  condition  parit- 
culière  ;  ils  étaient  exterritorialisés  et  vivaient  dans  des  quar- 
tiers séparés  sous  l'administration  de  leurs  consuls.  Ce  régime 
avait  existé  en  occident  même,  dans  une  mesure  plus  ou  moins 
stricte,  surtout  à  l'égard  des  juifs,  mais,  au  xviii"  siècle,  non 
seulement  on  ne  songeait  plus  à  parquer  les  étrangers,  de- 
venus plus  nombreux,  dans  des  quartiers  spéciaux,  mais  encore 
on  commençait  à  améliorer  leur  condition.  D'abord  on  conclut 
des  traités  pour  abolir  la  spoliation  connue  sous  le  nom  de 
droit  d'aubaine  ou  de  détraction.  En  même  temps,  on  introdui- 
sait dans  les  traités  de  commerce  des  stipulations  de  plus  en 
plus  nombreuses  alin  de  consolider  les  droits  dont  les  étrangers 
jouissaient  souvent  par  simple  tolérance.  Enfin,  à  partir  du 
commencement  du  wx"  siècle,  les  législations  s'ouvrirent  à 
des  mesures  qui  généralisaient  les  faveurs  conventionnelles, 
sans  ralentir  d'ailleurs  le  progrès  des  traités,  qui  devinrent 
presque  innombrables  dans  le  cours  du  dernier  siècle.  On 
voit  qu'il  y  eut  coïncidence  exacte,  toute  naturelle  d'ailleurs, 
entre  ce  mouvement  libéral  et  celui  des  transports,  de  la  fa- 
brication   et    du  commerce.  Chose  curieuse,    l'activité  vertigi- 


G2  LE    DROIT   INTERNATIONAL   AL"    XX"    SIÈCLE. 

neuse  des  relations  actuelles  a  même  produit  une  sorte  de 
réaction  partielle  dans  le  droit  international.  Nous  l'avons  déjà 
constaté,  l'afflux  des  étrangers  est  tel  aujourd'hui,  que  l'on 
a  cru  devoir  restreindre,  dans  certains  cas,  la  liberté  de  la  cir- 
culation, ou  tout  au  moins  établir  un  contrôle  plus  exact.  En 
France,  l'étranger  avait  été  dégagé,  après  1860,  de  toute  mesure 
restrictive  spéciale.  La  loi  du  8  août  1893  a  obligé  ceux  qui 
veulent  résider  à  faire  une  déclaration  pour  obtenir  une  sorte 
de  permis  de  séjour.  Cela  était  d'ailleurs  déjà  prévu  par  cer- 
tains traités  (traité  consulaire  du  7  janvier  1862  avec  l'Espagne, 
traité  d'établissement  du  23  février  1882  avec  la  Suisse,  traité 
de  commerce  du  12  mai  1888  avec  l'Equateur,  etc..  V.  aussi 
art.  3  du  Gode  civil).  Sauf  cela,  l'étranger  peut  aller  et  venir 
et  prendre  domicile  absolument  comme  un  Français,  à  la  con- 
dition de  se  conformer  aux  lois  du  pays.  Toutefois,  l'étranger 
qui,  sans  violer  ouvertement  la  loi,  se  montre  dangereux  pour 
la  République,  peut  être  expulsé  du  territoire  par  mesure  ad- 
ministrative (loi  du  3  décembre  18'i'9.  Voir  aussi  un  accord 
conclu  avec  l'Allemagne  à  ce  sujet  en  1892).  Un  Français  ne 
peut  être,  en  principe,  expulsé  du  territoire  de  son  pays;  ce- 
pendant nous  avons  gardé  la  peine  du  bannissement,  chose 
illogique  et  absurde  en  droit,  incorrecte  au  point  de  vue  du 
droit  international,  odieuse  au  point  de  vue  social. 

L'individu  a,  vis-à-vis  de  la  société,  des  droits  et  des  devoirs. 
Ceux  de  l'étranger  ne  sont  pas  tout  à  fait  les  mêmes  que  ceux 
du  national.  Ainsi,  le  premier  ne  jouit  pas  des  droits  politiques; 
les  fonctions  publiques  ou  officielles  lui  sont  fermées,  on  lui 
refuse  certains  droits  civils,  d'ailleurs  peu  nombreux  (tutelles, 
cession  de  biens,  qualité  de  témoin  dans  les  actes)  ^  Encore 
ces  restrictions  peuvent-elles  être  réduites  par  la  formalité  de 
l'admission  à  domicile  (loi  du  26  juin  1889  et  sénatus-consulte 
du  19  février  1808).  D'autre  part,  l'étranger  peut  exercer  libre- 
ment presque  tous  les  métiers  et  professions;  il  n'y  a  guère 
d'exceptions  ou  de  restrictions  que  pour  la  médecine  et  l'en- 

!.  V.  Code  civil,  art.  7,  11  et  '.)S0  ;  Code  de  proc.  civ.,  art.  005,  loi  de  l'an  XI  sur 
le  notariat. 


CONDITIONS   INTERNATIONALES    DES    PERSONNES    ET    DES    BIENS.  03 

seignemeiit  ^  ou  la  gérance  des  journaux.  Rappelons  que  tous 
ces  droits  sont  généralement  confirmés  d'une  manière  récipro- 
que par  des  traités  de  commerce,  consulaires,  d'établissement, 
etc.  Ajoutons,  pour  mémoire,  certains  actes  conclus  pour  amé- 
liorer la  condition  des  étrangers  dans  des  cas  spéciaux,  notam- 
ment :  pour  assurer  l'assistance  aux  indigents  (France-Bavière, 
20  octobre  1800)  ;  pour  la  scolarité  obligatoire  (France-Suisse, 
14  décembre  1887);  pour  la  protection  des  femmes  ou  filles 
abusées  ou  contraintes  '.  Nous  passons,  sans  nous  y  arrêter,  sur 
les  questions  :  des  décorations  étrangères  (décret  du  13  juin  1853, 
etc.);  des  monnaies  (décret  du  11  mai  1807  et  loi  du  22  juin 
ISiG);  de  la  négociation  des  valeurs  étrangères  (ordonnance  du 
12  novembre  1823,  décret  du  7  février  1880,  etc.);  des  loteries 
étrangères  (loi  du  21  mai  1836). 

En  échange  des  droits  qui  leur  sont  conférés,  les  étrangers 
ont  à  remplir  les  mômes  devoirs  que  les  nationaux,  sauf  les 
devoirs  politiques  et  le  service  militaire  dois  du  21  mars  1905 
et  du  24.  décembre  1896  3).  En  ce  qui  touche  les  impôts,  il  y 
a  lieu  de  signaler  un  fait  intéressant.  Ainsi  que  nous  l'avons 
déjà  remarqué,  les  étrangers  qui  vont  s'établir  au  dehors  se 
trouvent  par  là  soumis,  en  principe,  à  deux  souverainetés,  et 
chacune  d'elles  s'efforce  bien  souvent  de  leur  imposer  des 
obligations  cumulatives,  ou  même  contradictoires.  Il  en  est 
ainsi  notamment  en  matière  fiscale;  presque  toujours  les  deux 
Etats  en  cause  frappent  simultanément  les  individus  placés  sous 
leur  action  de  taxes  qui  atteignent  les  mêmes  facultés  et  par 
conséquent    s'additionnent.    Il   y    a  là    une   iniquité    fiagrante 


1.  L  étranger  peul  éU'e  médecin,  i>harinacien  ou  professeur  libre,  s'il  est  muni 
d'un  diplôme  français. 

Le  bénéfice  des  lois  de  protection  et  d'assistance  en  faveur  des  ouvriers  est  généra- 
lement étendu  aux  étrangers  (loi  du  9  avril  1898,  du  2  novembre  1892). 

2.  Celte  convention,  signée  le  18  mai  1904.  constitue  une  Union  qui  réunit  les 
pays  suivants  :  France,  Allemagne,  Belgique,  Brésil.  Danemark,  Espagne,  Grande- 
Bretagne,  Italie,  Pays-Bas,  Portugal.  Russie,  Suède  et  Norvège,  Suisse.  Elle  a  pour 
but  de  prévenir  ou  de  réprimer  l'odieux  trafic  connu  sous  le  nom  de  traite  des 
blanches. 

3.  Les  traités  de  commerce  et  d'établissement  stipulent  souvent  Texemplion  réci- 
proque du  service  militaire. 


04  LE    DROIT    INTERNATIONAL   AU    XX*"   SIECLE. 

contre  laquelle  on  commence  à  réagir.  Nous  citerons,  à  titre 
d'exemple,  une  Convention  signée  le  21  juin  1899  entre  la 
Prusse   et  l'Autriche,  dont  les  dispositions  se  résument  ainsi  : 

Les  ressortissants  des  deux  pays  ne  seront  soumis  réciproque- 
ment aux  impôts  directs  d'État  que  dans  le  pays  où  ils  ont  leur 
domicile.  S'ils  ont  un  domicile  dans  chacun  des  deux  pays, 
ou  bien  s'ils  ne  possèdent  pas  de  domicile  tixe,  ils  ne  seront 
imposés  que  dans  leur  pays  d'origine.  Toutefois,  en  ce  qui  con- 
cerne les  biens-fonds,  les  immeubles  et  les  exploitations  indus- 
trielles permanentes  ainsi  que  les  revenus  qu'on  en  tire,  ils 
seront  imposés  dans  le  lieu  de  leur  situation.  Si  une  exploitation 
industrielle  fonctionne  à  la  fois  dans  les  deux  pays,  elle  ne  sera 
taxée  dans  chacun  d'eux  qu'en  proportion  de  l'importance  de 
la  fraction  de  l'exploitation  qui  s'y  trouve.  En  ce  qui  touche 
les  contrats  hypothécaires  et  leur  revenu,  on  s'en  tiendra  aux 
dispositions  légales  actuellement  en  vigueur  dans  chacun  des 
deux  pays.  La  loi  autrichienne  de  1896  restera  applicable  en 
ce  qui  touche  les  intérêts  et  rentes,  sans  préjudice  des  droits 
fiscaux  de  l'administration  prussienne  des  finances.  Les  traite- 
ments et  pensions  payés  par  une  caisse  d'État  ne  seront  soumis 
à  l'impôt  direct  que  dans  le  pays  qui  a  charge  de  les  payer. 

Le  traité  indique  certains  impôts  qui  devront  être  considérés 
comme  directs.  Il  réserve  les  lois  sur  les  douanes  et  ne  fait  au- 
cune allusion  aux  taxes  locales.  C'est,  somme  toute,  un  arran- 
gement utile  basé  sur  un  principe  très  juste,  et  qui  devrait  se 
généraliser. 

Il  a  été  pourvu  également  en  ce  qui  concerne  la  condition  des 
personnes  morales  étrangères,  c'est-à-dire  des  sociétés  et  asso- 
ciations, dont  le  rôle  est  devenu  si  considérable  de  nos  jours. 
Cette  condition  est  également  très  libérale.  Elle  est  réglée  par 
la  loi  du  30  mai  1857,  par  les  multiples  décrets  qui  autorisent  en 
masse  toutes  les  sociétés  d'un  même  pays,  et  par  des  conventions 
spéciales  (déclarations  du  27  février  1854  avec  la  Belgique,  du 
30  avril  18G2  avec  la  Crande-Bretagne.  V.  aussi  la  loi  du  1"  juillet 
1901,  art.  12,  et  un  avis  du  Conseil  d'État  du  28  décembre  1899 
relatif  aux  sociétés  de  secours  mutuel). 


CONDITIONS    INTERNATIONALES    DES    l'EHSONNES    ET    DES    HIENS.  65 

Nous  avons  signalé  plus  haut,  en  parlant  du  statut  personnel, 
Tentente  établie  à  La  Haye  en  1901,  dans  le  but  d'unifier  certaines 
règles  du  droit  international  privé.  Il  est  remarquable  que  Tini- 
tiative  de  cette  combinaison  a  été  prise  par  les  Etats  hispano-amé- 
ricains. En  effet,  dès  1888,  les  États  du  Sud-Amérique  ont  envoyé 
à  Montevideo  des  délégués  qui  avaient  pour  mission  d'unifier 
autant  que  possible,  entre  ces  Etats,  les  règles  de  procédure  et 
les  principes  du  droit  privé,  afin  de  faciliter  mutuellement  la 
circulation  et  l'établissement  des  nationaux  do  chacun  d'eux  sur 
le  territoire  des  autres.  Cela  s'explique  naturellement  par  la  si- 
militude de  race,  de  langue  et  d'institution.  La  conférence  de 
Montevideo  a  signé,  en  janvier-février  1889,  une  série  de  traités 
établis  dans  ce  but.  Voici  la  liste  de  ces  actes  :  Traités  de  droit 
civil  international,  de  droit  commercial  international,  de  droit 
pénal  international,  de  procédure,  de  propriété  littéraire  et  artis- 
tique, de  propriété  industrielle,  pour  l'exercice  des  professions 
libérales. 

Ces  États  ont  ainsi  formé  une  Union  dont  la  portée  pratique 
peut  être  considérable.  Certains  pays  européens,  comme  la 
France  et  FEspagne,  ont  demandé  à  adhérer  à  quelques-uns  de 
ces  traités,  mais  leur  adhésion  n'a  j)as  été  acceptée  par  tous  les 
États  signataires,  qui  sont  :  Argentine,  Bolivie,  Brésil,  Chili, 
Paraguay,  Pérou,  Uruguay. 

Un  peu  plus  tard,  une  conférence  analogue  a  été  réunie  à 
Mexico,  sur  l'initiative  des  États-Unis  et  sous  leur  influence, 
dans  le  but  d'élaborer  une  nouvelle  série  de  conventions  por- 
tant sur  les  mêmes  objets,  mais  englobant  les  deux  Amériques. 
Cette  réunion,  tenue  en  1901,  rencontra  beaucoup  de  difficultés 
et  de  vives  oppositions.  Elle  dressa  cependant  divers  actes, 
datés  de  janvier  1902,  mais  ils  n'ont  reçu  que  de  rares  ratifica- 
tions et  sont  demeurés  sans  effet.  Toutefois,  un  résultat  pratique 
a  été  obtenu,  et  il  n'est  pas  sans  importance.  Un  Bureau  inter- 
national des  Républiques  américaines,  fondé  à  Washington  quel- 
ques années  auparavant  à  titre  semi-officiel,  a  été  consolidé  et 
subventionné.  Il  réunit  et  fournit  des  renseignements  économi- 
ques et  juridiques,  publie  un  bulletin  périodique,  et  constitue 


66  LE    DROIT    INTERNATIONAL   AU    X\^    SIÈCLE.      . 

le  novaii  d'une  administration  inter-américaine  dont  on  peut 
prévoir  un  grand  avenir.  Enfin,  une  nouvelle  conférence  amé- 
ricaine, réunie  à  Kio,  en  mai  1900,  a  signé  encore  une  fois  toute 
une  série  de  conventions  sur  les  mêmes  objets.  Il  est  certain  que 
les  États-Unis  feront  les  plus  grands  efforts  pour  amener  tous 
les  États  américains  à  mettre  ces  actes  en  application. 

La  condition  des  étrangers  s'est  aussi  améliorée  dans  une  large 
mesure,  au  point  de  vue  de  la  procédure  et  de  la  juridiction.  Au- 
trefois, les  actes  rédigés  hors  des  frontières  étaient  généralement 
considérés  comme  sans  valeur  et  inexécutables,  à  moins  qu'ils  ne 
fussent  passés  devant  un  agent  diplomatique  ou  consulaire  du 
pays  d'exécution,  agissant  comme  notaire  ou  officier  public.  Le 
Code  Napoléon,  quoique  déjà  plus  libéral,  porte  encore  la  trace 
profonde  de  cette  méliance  vis-à-vis  de  l'autorité  étrangère. 
Il  admet  bien  les  actes  de  l'état  civil  rédigés  par  un  fonctionnaire 
étranger  (art.  47  et  170,  C.  civ.)  *,  mais  il  soumet  à  l'exequatur  des 
tribunaux  français  les  actes  civils  et  de  procédure  faits  hors  du 
territoire  (art.  5i6,C.  proc.  civ.  ;  2123  et  2128,  C.  civ.).  Toute- 
fois, l'article  999,  C.  civ.,  admet  comme  valables  les  testaments 
dressés  dans  les  formes  usitées  dans  le  lieu  où  l'acte  est  passé. 

Depuis  lors,  des  facilités  ont  été  accordées  réciproquement, 
dans  l'intérêt  supérieur  de  la  justice,  compromise  par  la  facilité 
des  relations,  pour  la  transmission  internationale  des  actes  extra- 
judiciaires, des  commissions  rogatoires  et  autres  documents 
d'instruction  et  de  recherche  (cire,  du  19  déc.  1891,  loi  du  8  déc. 
1897).  Cette  pratique  a  été  d'ailleurs  confirmée  par  des  conven- 
tions spéciales  (France-Belgique,  17  oct.  1902,   etc.). 

Toutefois,  les  dispositions  que  nous  venons  d'indiquer,  résul- 
tant le  plus  souvent  d'une  simple  bonne  volonté  réciproque,  on 
a  jugé  utile  d'en  préciser  le  détail,  la  portée  et  fétendue  d'ap- 
plication. Après  de  long's  efforts,  les  jurisconsultes,  inspirés  par 
des  besoins  évidents,  ont  obtenu  satisfaction. 

Une  conférence  réunie  à  La  Haye,  après  plusieurs  sessions,  a 
signé  une  convention  établissant  des  rhjlcs  communos,  de  droit 

1.  A  noter  des  déclarations  conclues  pour  simplifier  la  légalisation  des  actes  de  l'état 
civil  le  24  décembre  1807  et  le  18  octobre  187y  avec  le  Luxembourg  et  la  Belgique. 


CONDITIONS   INTERNATIONALES   DES   PERSONNES   ET   DES   RIENS.  67 

international  privé,  datée  du  li  novembre  1890,  ratifiée  en  1899. 
Les  points  traités  par  cette  convention  se  résument  ainsi  : 

1°  Mesures  propres  à  faciliter  la  communication  réciproque 
des  actes  judiciaires  et  extrajudiciaires;  2"  exécution  plus  di- 
recte et  plus  rapide  des  commissions  rogatoires;  3"  suppression 
de  la  caution  judicatinji  solvi  imposée  aux  étrangers  qui  ont  à 
soutenir  un  procès  ^  ;  h°  extension  aux  étrangers  unionistes  de 
l'assistance  judiciaire  gratuite-;  5"  suppression  totale  de  la  con- 
trainte par  corps  infligée  par  exception  aux  étrangers. 

Cette  union  débute  par  un  modeste  minimum  de  réformes, 
mais  elle  a  des  chances  de  progresser  à  la  fois  en  étendue  ter- 
ritoriale et  en  force  légale.  Elle  contribuera  sérieusement  à  fa- 
ciliter les  relations  internationales.  Les  États  qui  la  composent 
sont  :  Belgique,  Espagne,  France,  Italie,  Luxembourg,  Pays-Bas, 
Portugal,  Suisse. 

Des  observations  analogues  s'appliquent  à  la  question  de  la 
juridiction  compétente  pour  juger  les  litiges  intéressant  les 
étrangers.  L'ancien  droit,  dont  nous  avons  constaté  la  rigueur  à 
l'égard  des  aubains,  refusait  en  principe  de  régler  les  diffé- 
rends qui  s'élevaient  entre  eux,  même  en  France,  si  des  natio- 
naux n'y  étaient  pas  intéressés.  Ce  principe  n'a  pas  entièrement 
disparu,  mais  il  a  été  considérablement  atténué,  soit  par  des  lois 
spéciales,  soit  par  la  jurisprudence,  soit  enfin  par  les  traités,  et 
spécialement  par  les  traités  de  commerce,  qui  presque  tous  sti- 
pulent le  libre  accès  auprès  des  tribunaux.  Toutefois,  ceux-ci 
peuvent  se  récuser,  quand  le  litige  porte  uniquement  sur  l'ap- 
plication des  lois  étrangères,  en  matière  de  statut  personnel  par 
exemple.  Ce  progrès  important  s'est  produit  d'une  manière  très 
intéressante  en  ce  qui  touche  la  faillite  (Conv.  du  8  juillet  1899, 
Belgique). 

Lorsqu'un  Français  est  partie  dans  l'action,  ou  lorsque  celle-ci 
a  pour  objet  des  biens  situés  en  France,  l'autorité  locale  a  ten- 
dance, au  contraire,  à  étendre  sa  compétence  d'une   manière 

1.  V.  art.  16,  C.  civ.,  et  plusieurs  conventions  particulières,  par  exemple,  15  juillet 
1896,  Russie. 

2.  V.  aussi  diverses  conventions  particulières,  par  exemple,  14  mai  1S79,  Autriche. 


68  LE   DROIT   INTERNATIONAL   AU   XX"=    SIÈCLE. 

démesurée.  Tel  est  le  cas  des  art.  iï  et  15  du  Gode  civil  et  des 
art.  5  et  7  du  Code  d'instruction  criminelle,  qui  atteignent  l'é- 
tranger et  le  Français,  même  pour  des  faits  survenus  hors  du 
territoire.  C'est  là  une  déclaration  générale  de  méfiance  à  l'égard 
de  tous  les  triJ)unaux  étrangers.  Mais  elle  n'a  pu  tenir  d'une  ma- 
nière absolue  sous  la  formidable  poussée  du  mélange  actuel  des 
races  et  des  intérêts.  A  Tépoque  de  la  rédaction  des  Codes,  on 
déclarait  encore  que  tout  jugement  étranger,  pour  être  exécuté 
en  France,  devait  être  soumis  à  l'examen  préalable  et  recevoir 
l'exequatur  d'un  tribunal  français  (art.  546,  C.  proc.  civ.).  Mais 
depuis  lors,  cette  règle  a  été  fortement  ébranlée,  soit  par  la 
jurisprudence,  soit  par  des  conventions  spéciales  (5  juin  1869, 
Suisse;  8  juillet  1899,  Belgique). 

Extradition.  Crimes  internationaux.  —  Nous  venons  de  voir 
que  la  juridiction  locale  se  préoccupe  peu  des  faits  survenus  à 
l'étranger,  sauf  quand  des  nationaux  y  sont  intéressés.  En  ma- 
tière civile,  la  chose  n'est  pas  très  grave;  les  étrangers  vont,  au 
besoin,  demander  justice  aux  tribunaux  de  leur  pays.  En  matière 
pénale,  il  n'en  va  pas  de  même.  L'individu  coupable  d'un  crime 
et  réfugié  au  dehors,  échapperait  donc  à  la  répression  sans  l'ex- 
tradition, qui  permet  de  le  livrer  à  son  juge  naturel,  c'est- 
à-dire  celui  du  lieu  où  le  fait  a  été  commis.  Certains  pays  ont 
promulgué  des  lois  sur  l'extradition,  afin  d'en  établir  nettement 
le  principe  et  la  procédure.  D'autres,  comme  la  France  i,  la 
pratiquent  à  titre  coutumier  et  comme  simple  mesure  adminis- 
trative. Toutefois  le  système  est  consacré  réciproquement  par  de 
nombreuses  conventions,  qui  établissent  l'obligation  d'extrader, 
énumère  les  faits  susceptibles  de  donner  lieu  à  extradition  et  in- 
diquent les  principales  règles  d'application. 

Avant  le  xix''  siècle,  les  traités  d'extradition  étaient  extrê- 
mement rares.  La  France  n'en  avait  que  deux  avant  l'année 
1800;  elle  en  a  conclu  28  de  1800  à  1850  et  50  entre  le  mi- 
lieu du  siècle  et  l'année  1877.  Quelques-uns  ont  été  conclus  ou 
renouvelés  depuis.  On  voit  que  cette  branche  du  droit  intcrna- 

1.  Plusieurs  projets  de  loi  ont  été  déposés  sur  le  bureau  des  Chambres;  aucun 
n'a  abouti. 


CONDITIONS   INTERNATIONALES   DES   PERSONNES   ET   DES   BIENS,  69 

iional,  comme  toutes  les  autres,  a  suivi  pas  à  pas  le  progrès  des 
transports^.  En  outre,  les  conventions  crextradition  ont  précisé 
et  étendu  leurs  listes  de  faits  passibles  d'extradition.  Ces  listes 
ont  d'ailleurs  été  complétées  maintes  fois  par  de  simples  décla- 
rations de  réciprocité.  De  plus,  les  rares  pays  qui  n'ont  pas  signé 
de  conventions  d'extradition,  l'accordent  cependant  pour  les 
crimes  graves,  en  employant  des  moyens  plus  ou  moins  indi- 
rects, tels  que  l'expulsion.  Rappelons  que  les  actes  politiques 
et  la  désertion  des  militaires  sont  unanimement  exceptés  de  l'ex- 
tradition. Au  xviii*  siècle,  au  contraire,  on  se  préoccupait  assez 
peu  des  malfaiteurs,  et  on  recherchait  avant  tout  les  réfugiés 
politiques  et  les  déserteurs.  Il  est  inutile  d'insister  sur  les  causes 
de  cette  évolution  radicale. 

A  cette  matière  on  peut  rattacher  les  dispositions  prises  pour 
la  répression  des  crimes  internationaux.  Nous  avons  mentionné 
déjà  ce  qui  a  été  fait  pour  réprimer  la  traite  des  nègres  et  le  trafic 
des  femmes  blanches.  La  piraterie  est  poursuivie  et  punie  par 
chacune  des  nations  maritimes  sans  accord  spécial,  le  pirate 
étant  considérécomme  horsdii  droitdesgens  (loidulOavril  1825). 
Les  crimes  commis  dans  ces  dernières  années,  sous  des  prétextes 
politiques,  soit  contre  des  souverains,  soit  contre  des  fonction- 
naires ou  des  particuliers,  soit  contre  des  édifices,  donnent  gé- 
néralement lieu  à  extradition,  à  titre  de  faits  de  droit  commun. 
Dans  le  même  sens,  une  entente  spéciale  a  été  organisée  à  Rome 
en  novembre  1898,  entre  les  autorités  de  police  des  Étals,  afin 
de  faciliter  la  répression  des  attentats  anarchistes. 

Condiiion  des  Français  à  l'étranger.  —  Nous  venons  de  voir 
par  quelle  évolution,  à  la  fois  rapide  et  étendue,  la  condition  des 
étrangers  voyageant  ou  séjournant;  sur  le  territoire  français,  a 
été  mise  en  harmonie  avec  les  circonstances  et  les  besoins  de 
notre  époque.  Nous  avons  remarqué  comment  la  force  des  choses 
a  rendu  cette  évolution  inévitable,  et  renverse  d'une  manière 
plus  ou  moins  complète  les  préjugés  ou  les  obstacles  légaux 
qu'on  prétendait  lui  imposer.  Il  va  de  soi  que  la  condition  des 

1.  V.  notamment  la  convention  du  24  décembre  1895  avec  les  Pays-Bas,  qui  peut 
servir  de  type. 


70  LE   DROIT   INTERNATIONAL  AU    XX^   SIÈCLE. 

Français  au  dehors  a  suivi  une  marche  généralement  aussi  ra- 
pide et  aussi  extensive  que  celle  des  étrangers  en  France.  Comme 
chez  nous,  le  fait  s'est  produit  sous  l'action  d'un  double  mou- 
vement :  celui  de  la  législation  et  celui  des  traités.  Dans  tous 
les  pays  d'Occident,  les  lois  ont  réalisé  des  progrès  considé- 
rables analogues  à  ceux  que  nous  avons  constaté  dans  notre 
pays.  Quant  aux  traités,  comme  ils  comportent  en  règle  générale 
une  étroite  réciprocité  d'exécution,  ils  s'appliquent  au  dehors, 
au  profit  de  nos  nationaux,  comme  chez  nous  au  bénéfice  des 
étrangers.  Aussi,  pour  ce  qui  concerne  les  États  de  civihsation 
occidentale,  nous  n'ajouterons  que  quelques  observations  à  ce 
qui  précède. 

Le  Français  qui  voyage  ou  séjourne  à  l'étranger,  est  soumis, 
en  principe,  à  la  plupart  des  lois  locales.  Toutefois,  il  reste 
couvert,  au  besoin,  par  la  protection  de  son  pays,  représenté 
par  ses  agents  diplomatiques  et  consulaires.  D'autre  part,  il 
n'échappe  pas  complètement  à  l'action  des  lois  françaises.  Nous 
avons  vu,  en  effet,  comment  le  statut  personnel  reste  attaché  à 
l'individu.  En  outre,  la  loi  du  27  juin  1866  soumet  à  la  juridic- 
tion française  le  Français  qui  se  rend  coupable  à  l'étranger  d'un 
crime  ou  d'un  délit  puni  par  la  loi  française  ^  Il  en  est  de  même 
pour  l'étranger  qui  a  commis  au  dehors  un  crime  contre  la  sû- 
reté de  l'État  français,  ou  falsifié  ses  monnaies.  La  première  de 
ces  dispositions  était  nécessaire,  puisque,  sans  elle,  en  refusant 
l'extradition  des  nationaux,  on  leur  assurerait  l'impunité.  Enfin, 
tout  Français  encore  soumis  au  service  militaire  est  tenu  de  rem- 
plir certaines  obligations  déterminées  par  les  lois  du  21  mars 
1905,  art.  40,  41,  45,  89,  90,  91  et  par  les  art.  45  et  53  à  55  de 
la  loi  du  24  décembre  1896  sur  l'inscription  maritime.  A  un 
autre  point  de  vue,  la  loi  interdit  aux  Français  de  s'enrôler  dans 
les  administrations  ou  les  armées  étrangères,  sous  peine  de 
perdre  la  nationalité  française  (art.  17  et  21  du  Code  civil).  En 
fait,  cette  sanction  n'est  guère  appliquée  que  dans  le  cas  de 
perte  de  l'esprit  de  retour. 

1.  Pourvu  qu'il  n'ait  pas  été  jugé  délinitivoinent  à  l'étranger  pour  le  môme  fait. 


CONDITIONS    INTERNATIONALES   DES    PERSONNES   ET   DES    BIENS.  71 

Dans  les  pays  d'Orient  et  d'Extrême-Orient,  la  situation  n'est 
pas  la  même,  nous  l'avons  déjà  constaté'.  Ici,  les  étrangers  vi- 
vent à  part,  sous  un  régime  spécial.  Autri^fois,  ils  étaient  étroi- 
tement cantonnés  dans  les  ports  et  exclus  de  la  circulation  inté- 
rieure ainsi  que  de  la  propriété  foncière.  L'administration  et  la 
juridiction  dans  leurs  quartiers  et  leurs  concessions  apparte- 
naient exclusivement  aux  consuls'-.  Mais  le  progrès  général  des 
transports  a  exercé  son  action  même  s;ir  ces  États  dont  la  cons- 
titution sociale  est  si  peu  accessible  aux  innovations.  Les  étran- 
gers ont  été  admis  à  pénétrer  et  à  voyager  dans  l'intérieur 
moyennant  certaines  précautions.  La  Turquie  les  a  même  au- 
torisés à  acquérir  des  biens  fonciers,  pourvu  que  ceux-ci  res- 
tassent soumis  à  la  loi  locale.  Toutefois,  pour  ce  qui  concerne 
les  contestations  personnelles  ou  mobilières,  la  juridiction  con- 
sulaire subsiste  entre  étrangers,  et  quand  il  s'agit  de  poursuivre 
un  indigène  devant  un  tribunal  de  son  pays,  le  procès  se  juge 
en  présence  d'un  agent  du  consulat,  comme  en  Turquie,  ou  avec 
son  concours,  comme  en  Chine. 

L'extrême  complication  de  ce  procédé,  qui  fait  varier  le  tri- 
bunal avec  la  nationalité  du  défendeur,  a  fait  naître  l'idée  d'or- 
ganiser une  juridiction  mixte  et  unique.  La  chose  a  été  tentée 
sans  grand  succès  à  Constantinople,  mais  elle  a  réussi  en  Egypte. 
Dans  ce  dernier  pays,  les  tribunaux  mixtes  ont  déjà  derrière  eux 
un  honorable  passé.  Cette  combinaison,  proposée  dès  1867,  a 
abouti  à  une  entente  entre  l'Allemagne,  l'Autriche,  les  Etats- 
Unis,  la  France,  la  Grande-Bretagne,  l'Italie,  la  Russie,  en  vue 

1.  Exception  faite  du  Japon  qui,  de  18114  à  1807,  a  obtenu,  par  une  série  de  traités, 
l'assimilation  avec  les  pays  d'Occidenl. 

2.  V.  capitulation  du  28  mai  1740  avec  la  Porte  ottomane;  convention  complémen- 
taire du  25  novembre  1838;  traité  de  Berlin  du  13  juillet  1878;  protocole  du  ',»  juin 
1868;  règlement  de  Tanger  du  V.)  août  1863  et  convention  de  Madrid  du  3  juillet  1880; 
traités  du  12  juillet  1855  avec  la  Perse  et  du  17  novembre  1844  avec  Mascate;  traités 
des  15  mars  1874  et  6  juin  1884  avec  l'Annam.  des  11  août  1863  et  17  juin  1884  avec 
le  Cambodge,  des  15  août  1856  et  3  octobre  1893  avec  le  Siam,  des  24  janvier  1873 
et  15  janvier  1885  avec  la  Birmanie,  des  24  octobre  1844,  27  juin  1858,  11  mai  1884, 
'.t  juin  1885,  25  avril  1886  avec  la  Chine,  du  4  juin  1886  avec  la  Corée.  V.  en  outre 
les  lois  du  8  juillet  1852  et  28  mai  1836,  ainsi  que  les  décrets  relatifs  à  l'organisation 
judiciaire  française  dans  les  pays  de  protectorat;  en  ce  qui  touche  la  Tunisie,  V.  l'ar- 
rangement conclu  avec  l'Ilalie  le  25  janvier  1884  et  divers  actes  du  même  type. 


72  LE    DROIT    I.XTERNATIONAL   AU    XX'=    SIÈCLE. 

d'organiser  un  tribunal  inlernalioncd  appelé  à  juger  les  litiges 
entre  étrangers  et  entre  étrangers  et  indigènes  lorsque  ceux-ci 
sont  demandeurs.  Cette  entente,  établie  en  187i,  renouvelée 
plusieurs  fois,  a  donné  de  bons  résultats.  Il  a  été  créé  plusieurs 
tribunaux  de  première  instance  et  une  cour  d'appel.  Quel  sera 
le  sort  de  ces  institutions,  maintenant  que  FAngleterre  est  vir- 
tuellement reconnue  comme  puissance  protectrice  de  l'Egypte? 
Arrivera-t-elle  à  leur  substituer  des  tribunaux  anglais,  imitant 
ainsi  ce  que  la  France  a  fait  en  Tunisie  et  ailleurs?  L'opposition 
(|ue  le  gouvernement  britannique  a  trouvée  chez  ces  tribunaux,  à 
rencontre  de  certains  de  ses  projets,  pourrait  bien  leur  être  fa- 
tale, quoique  la  situation  soit  très  différente  aujourd'hui. 

Citons  encore  l'acte  fameux  signé  par  la  Conférence  d'Algé- 
siras,  le  7  avril  1906,  pour  compléter  le  traité  de  Madrid  de  1880, 
et  assurer  au  Maroc  la  répression  de  la  contrebande  des  armes; 
l'organisation  d'une  police  internationale  dans  les  ports;  la 
création  dune  banque  d'État  et  la  réorganisation  des  impôts; 
un  régime  efficace  des  travaux  publics.  Il  existait  déjà  une  orga- 
nisation sanitaire  spéciale  gérée  par  le  corps  diplomatique. 

Pour  être  complet,  il  faudrait  ajouter  à  ce  que  nous  avons  dit 
quelques  indications  relatives  aux  colonies.  Nous  nous  bornerons 
à  citer  les  documents  les  plus  importants,  auxquels  il  convient 
de  se  référer.  Nation<'dité  :  sénatus-consulte,  14  juillet  1865,  dé- 
crets des  21  avril  1866  et  du  2Y  octobre  1870  (Algérie);  décret 
du  29  juillet  1887  (Tunisie);  décret  du  10  novembre  1882  (Nou- 
velle-Calédonie); décrets  des  25  mars  1881  et  29  juillet  1887 
(Cochinchine)  ;  décret  du  7  février  1897  (Antilles).  Émigration 
et  immigration  :  décret  du  25  octobre  1901  (Cote  d'Ivoire);  décret 
du  22  décembre  1898  (Océanie);  conventions  avec  l'Angleterre 
des  25  juillet  1860  et  1"'  juillet  1861  (coolis  indiens).  Exer- 
cice des  professions  :  décret  du  25  février  1897  (mines  en  Indo- 
Chine).  Pour  le  surplus,  les  règles  observées  dans  la  métropole 
sont  généralement  appliquées  dans  les  colonies. 


CONDITIONS   INTERNATIONALES    HES    PERSONNES    ET     DES    BIENS. 


HT.    —   CONDITION   DES    BIENS. 

Le  régime  des  biens  donne  lieu,  lui  aussi,  à  des  difficultés 
internationales  à  trois  points  de  vue  :  1"  il  s'agit  de  biens  si- 
tués en  France,  mais  possédés  par  des  étrangers;  2"  la  ques- 
tion se  pose  à  propos  de  biens  situés  à  l'étranger,  mais  pos- 
sédés par  des  nationaux;  3°  des  nationaux  établis  à  l'étranger  y 
possèdent  des  biens  également  étrangers.  Avant  le  xiv^  siècle, 
la  tendance  de  la  législation  était  tout  aussi  restrictive  à  l'é- 
gard des  biens  qu'à  l'égard  des  personnes.  Ici  encore,  la  pé- 
nétration mutuelle  des  peuples  a  fait  son  œuvre,  et  le  régime  in- 
ternational des  biens  s'est  modifié  du  tout  au  tout.  Dès  la  fin 
du  xviii"  siècle,  cette  tendance  favorable  s'accusait  nettement 
dans  les  traités  de  commerce  et  dans  quelques  conventions  re- 
latives à  la  suppression  du  droit  d'aubaine.  Cette  situation  fut 
consacrée  définitivement  par  le  Code  civil  art.  3)  pour  ce  qui 
concerne  les  immeubles,  qui  sont  tous  soumis  au  régime  de  la 
loi  française,  mais  peuvent  être  possédés  par  des  étrangers. 
Quant  aux  biens  mobiliers,  dont  la  libre  possession  n'a  guère  été 
disputée  aux  étrangers,  ils  sont  régis,  selon  la  jurisprudence,  par 
le  statut  personnel,  c'est-à-dire  par  la  loi  nationale  du  propriétaire. 

Le  droit  des  étrangers  à  posséder  est  si  généralement  reconnu 
aujourd'hui  que,  souvent,  on  ne  prend  plus  le  soin  de  le  consa- 
crer dans  les  traités.  Cependant,  on  trouve  encore  des  stipula- 
tions à  ce  sujet  dans  des  conventions  commerciales  assez  récentes 
(iMexique,  27  novembre  188G;  Equateur,  12  mai  1888). 

Propriété  intellectuelle.  —  D'autre  part,  il  est  un  genre  de 
propriété  dont  le  respect  ne  s'est  pas  encore  imposé  d'une  ma- 
nière générale,  parce  qu'elle  n'est  pas  non  plus  générale  et 
tangible  comme  les  biens  matériels.  Il  s'agit  de  la  propriété  des 
œuvres  de  littérature  et  d'art,  des  inventions,  des  marques  de 
fabrique,  du  nom  commercial  et  des  indications  de  provenance. 
C'est  à  la  fin  du  xviii"  siècle  que  l'on  commença  à  se  préoc- 
cuper de  cet  ordre   de  questions.  Depuis  lors,   une   législation 


74  LE   DROIT    INTERNATIONAL    AU   XX®    SIÈCLE. 

compliquée  s'est  formée  dans  presque  tous  les  pays,  et  de  nom- 
breux traités  sont  intervenus  pour  en  assurer  le  bénéfice  aux 
étrangers. 

En  ce  qui  touche  la  propriété  littéraire,  la  législation  fran- 
çaise est  fort  incohérente;  elle  se  divise  en  des  textes  multiples, 
promulgués  de  1791  à  1902.  Nous  ne  citerons  que  le  décret  du 
"28  mars  1852,  qui  interdit  en  principe  toute  contrefaçon  sur  le 
territoire  français.  D'un  autre  côté,  la  France  a  conclu  nombre 
de  conventions  spéciales ^  pour  obtenir  la  protection  des  droits 
de  ses  nationaux  au  dehors  et  elle  est  entrée  dans  une  union 
dont  nous  dirons  quelques  mots. 

Le  9  septembre  1886,  a  été  sig"née,  à  Berne,  une  convention 
constituant  une  union  pou?'  la  protection  des  œuvres  littéraires  et 
artistiques.  Elle  a  été  re visée  à  Paris  en  1896. 

Le  but  général  de  cette  convention  est  d'assurer  réciproque- 
ment, dans  chacun  des  pays  unionistes,  la  protection  légale  à 
toute  œuvre  publiée  pour  la  première  fois  dans  l'Union.  Pour 
cela,  une  seule  condition  est  imposée  :  l'œuvre  pour  laquelle  on 
revendique  la  protection  doit  être  déjà  protégée  dans  son  pays 
d'origine.  En  conséquence,  si  ce  pays  prescrit  des  formalités 
préalables,  telles  que  le  dépôt  ou  l'enregistrement,  ces  forma- 
lités seront  d'abord  remplies,  puis  on  pourra  agir  en  justice  à 
l'égard  des  contrefacteurs,  dans  toute  l'Union,  sans  avoir  aucune 
autre  obligation  à  observer.  Dans  le  cas  où  le  pays  d'origine  ne 
prescrit  pas  de  formalités  préalables,  l'auteur  en  sera  naturelle- 
ment exempt  partout.  C'est  là  une  simplification  notable.  D'au- 
tre part,  la  convention  réserve  à  l'auteur  d'une  œuvre  littéraire 
le  droit  de  traduction  pendant  toute  la  durée  du  droit  principal 
de  reproduction,  pourvu  qu'il  fasse  ou  autorise  une  traduction 
éditée  dans  le  délai  de  dix  ans  à  compter  de  l'année  de  la  pu- 
blication de  l'original  ;  cette  disposition  est  beaucoup  plus  fa- 
vorable que  celle  des  lois  internes  de  plusieurs  pays  unionistes. 
La  convention  assure  également  à  l'écrivain  le  droit  d'adapta- 
tion. L'auteur  dramatique  jouit,  on  outre,  du  droit  exclusif  de 

1.  V.  notainiii(3nl  :  rays-15as,9  mars  1805;  Allemagne,  19  avril   1883;  Equateur, 
*»  mai  1898,  elc,.,  clc. 


CONDITIONS   INTERNATIONALES   DES   PERSONNES   ET   DES   BIENS.  /O 

représentation.  Le  musicien  peut  poursuivre  non  seulement 
l'usurpation  de  ses  compositions,  mais  encore  Farrangement  et 
l'exécution  publique  non  autorisés.  Le  droit  d'exécution  doit  ce- 
pendant être  réservé  par  une  mention  inscrite  sur  le  titre;  cette 
mention  n'est  pas  exigée  dans  tous  les  pays,  mais  il  est  prudent 
de  l'inscrire  par  mesure  de  précaution  générale.  L'œuvre  d'art, 
—  peinture,  sculpture,  ou  gravure,  —  est  défendue  contre 
toute  reproduction  ou  imitation  non  autorisée.  L'architecte  est 
protégé  partout  contre  la  copie  illicite  de  ses  plans  et  dessins, 
et  aussi,  dans  ceux  des  États  qui  le  prévoient,  contre  les  imita- 
tions de  ses  édifices.  Enfin,  le  photographe  reçoit  protection 
dans  ceux  des  États  unionistes  dont  la  loi  nationale  reconnaît 
un  droit  aux  auteurs  de  cette  catégorie. 

En  résumé,  la  convention  a  pour  efTet  d'assurer  la  protection 
sur  un  vaste  territoire,  d'en  unifier  l'application  dans  une  cer- 
taine mesure,  et  de  supprimer  des  formalités  multiples,  gênan- 
tes et  coûteuses.  Son  rôle  est  donc  delà  plus  haute  utilité. 

L'Union  a  pour  centre  un  Bureau  international,  qui  a  été 
réuni  à  celui  de  la  Propriété  industrielle  en  1888.  Ce  Bureau 
publie  un  organe  mensuel,  le  Droit  cV Auteur,  où  sont  insérés 
les  lois  et  traités  concernant  la  propriété  littéraire,  ainsi  que  la 
jurisprudence  et  les  renseignements  de  toute  origine  relatifs  au 
même  objet.  Il  fournit,  en  outre,  aux  administrations  et  au 
public  les  renseignements  spéciaux  qui  lui  sont  demandés. 

L'Union  comprend  les  pays  suivants  :  Allemagne,  Belgique, 
Danemark,  Espagne,  France  et  colonies,  Grande-Bretagne  et 
colonies,  Haïti,  Italie,  Japon,  Luxembourg,  Monaco,  Norvège, 
Suède,  Suisse,  Tunisie. 

Propriété  industrielle .  —  La  protection  de  la  propriété  indus- 
trielle a  été  assurée  dans  certains  pays  bien  avant  celle  de  la 
propriété  littéraire.  En  Angleterre,  on  délivre  des  brevets  de- 
puis l'année  1617.  En  France,  la  première  loi  date  de  1791, 
mais  le  système  ne  fut  bien  organisé  que  par  la  loi  de  1844, 
qui  protège  toute  invention  nouvelle,  déposée  en  France,  quelle 
que  soit  la  nationalité  de  l'inventeur.  Ce  principe  est  admis  par- 
tout, mais  il  laisse  subsister  un  grand  obstacle  :  la  nécessité  de 


76  LE   DROIT    INTERNATIONAL   AU    XX"    SIÈCLE. 

déposer  des  demandes  de  brevet,  en  même  temps,  partout  où 
on  veut  être  protégé.  C'est  pour  obvier  à  cet  inconvénient,  no- 
tamment, que  Y i'nion pour  la  protection  de  la  Propriété  indus- 
trielle a  étéfoûdée  à  Paris  par  !a  convention  du  20  mars  1883, 
modifiée  et  améliorée  à  Bruxelles  le  i\  décembre  1900.  Les  en- 
gagements réciproques  pris  par  les  États  membres  de  cette 
Union  se  résument  ainsi  :  Toute  personne  établie  dans  l'Union, 
qui  demande  un  brevet  dans  l'un  des  pays  unionistes,  jouit  d'un 
délai  de  priorité  de  douze  mois,  pour  déposer  des  demandes 
analogues  dans  les  autres  pays  adhérents.  A  défaut  de  cette 
stipulation,  les  dépôts  successifs  étaient  autrefois  refusés  ou  sans 
effet,  parce  que  l'invention  était  considérée  comme  ayant  perdu 
le  caractère  de  la  nouveauté  par  l'effet  de  la  prise  du  premier 
brevet. 

Le  breveté  peut,  sans  déchéance,  introduire  des  objets  cou- 
verts par  son  brevet  dans  les  divers  pays  de  l'Union,  nonobstant 
les  dispositions  contraires  des  lois  internes.  Cela  lui  permet  de 
chercher  une  clientèle  avant  de  créer  des  fabriques  à  l'étranger. 

Toute  marque  de  fabrique  protégée  dans  son  pays  d'origine 
est  admise  au  dépôt  et  protégée  telle  quelle  dans  les  autres 
pays.  On  jouit  d'un  délai  de  priorité  de  quatre  mois  pour  le 
dépôt  des  marques  nouvelles  dans  les  pays  qui  en  attribuent  la 
propriété  au  premier  déposant.  Ce  délai  s'applique  aussi  au  dé- 
pôt des  modèles  et  dessins  industriels.  La  protection  des  mar- 
ques est  une  chose  capitale  à  notre  épo([ue  de  concurrence 
acharnée  et  trop  souvent  sans  scrupules. 

Le  nom  commercial  est  protégé  dans  toute  l'Union  sans  enre- 
gistrement préalable. 

Tout  produit  revêtu  d'une  fausse  marque  de  fabrique,  ou  d'une 
fausse  indication  de  provenance,  peut  être  saisi  à  l'importation 
sur  la  plainte  de  la  partie  lésée. 

Les  inventions,  dessins  ou  marques  hgurant  dans  les  exposi- 
tions, bénéficient  d'une  protection  temporaire  qui  aboutit  au 
même  résultat  (|ue  le  délai  de  priorité. 

Enfin',  toute  personne  établie  dans  l'Union  jouit  d'une  façon 
générale,   dans  tous  les  États   qui  la  composent,  de    la   même 


CONDITIONS   INTEHNATIONALES    DES    PERSONNES   ET    DES    BIENS.  il 

protection   et    des  mêmes    recours  légaux  que  les  nationaux '. 

L'Acte  de  1883  a  amené  la  formation,  entre  certains  États 
membres  de  T Union  générale,  de  deux  autres  groupements, 
fondés  à  Madrid  par  des  Arrangements  en  date  du  iï  avril  1 891 . 
Le  premier  a  pour  but  la  répression  énergique  de  l'usurpation 
des  indications  de  provenance.  Le  second  a  organisé  un  service 
pour  l'enregistrement  international  des  marques.  Au  moyen 
d'un  dépùt  unique  opéré  dans  son  propre  pays,  le  fabricant  ou 
commerçant  peut  faire  protéger  sa  marque  dans  tous  les  États 
syndiqués. 

Un  Bureau  international,  établi  à  Berne  en  1885,  sert  de  lien 
entre  les  États  unionistes;  il  fournit  aux  administrations  et  aux 
particuliers  les  renseignements  dont  ils  ont  besoin  et  gère  le 
service  de  l'enregistrement  international  des  marques.  Ce 
Bureau  publie  un  organe  mensuel  intitulé  :  La  P7'oprie'té  in- 
dustrielle, dont  le  supplément,  Les  Marques  internationales,  re- 
produit toutes  les  marques  de  fabrique  enregistrées  interna- 
tionalement. 

L'Union  comprend  les  États  suivants  :  Allemagne,  Belgique, 
Brésil,  Cuba,  Danemark  avec  les  Féroé,  Dominicaine,  Espagne, 
États-Unis,  France  et  ses  colonies,  Grande-Bretagne  avec  la  Nou- 
velle-Zélande et  le  Queensland,  Italie,  Japon,  Mexique,  Norvège, 
Pays-Bas  et  colonies,  Portugal,  Serbie,  Suède,  Suisse,  Tunisie-. 

L'Union  restreinte,  formée  contre  l'emploi  de  fausses  indica- 
tions de  provenance,  se  compose  de  :  Brésil,  Cuba,  Espagne, 
France,  Grande-Bretagne,  Portugal,    Suisse,  Tunisie. 

Celle  de  l'Enregistrement  international  des  marques  a  pour 
membres  :  Belgique,  Brésil,  Cuba,  Espagne,  France,  Italie, 
Pays-Bas,  Portugal,  Suisse,  Tunisie. 

On  trouve  dans  ce  groupe  d'Unions  l'application  d'une  idée 
originale  et  intéressante,  celle  de  l'unité  de  la  marque,  qui  a 
pour     conséquence     pratique     l'enregistrement    international 

1.  L'Acte  de  Bruxelles  de  1900  permet,  ea  outre,  la  répression  de  la  concurrence 
déloyale,  et  supprime  en  fait  l'obligation  d'exploiter  les  inventions  brevetées  dans 
chacun  des  pays  qui  ont  accordé  un  brevet,  ainsi  que  la  solidarité  des  divers  brevets 
prisiK)ur  une  même  invention. 

2.  L'Autriche-Hongrie  est  sur  le  point  d'entrer  dans  cette  Union. 


78  LE   DROIT   INTERNATIONAL   AU    XX^    SIÈCLE. 

unique.  Il  est  surprenant  que  cette  combinaison  ingénieuse 
n'ait  pas  encore  été  acceptée  par  de  grands  États  industriels 
comme  l'Allemagne,  l'Angleterre  et  les  États-Unis  qui  ont  ce- 
pendant le  plus  grand  intérêt  à  faciliter  à  leurs  fabricants  et 
commerçants  les  moyens  de  se  faire  protéger  contre  la  concur- 
rence déloyale. 

De  1897  à  1903,  quelques  États  se  sont  entendus  pour  assu- 
rer réciproquement  à  leurs  nationaux  la  'protection  de  leurs 
marques  de  fabrique  et  de  commerce  au  Maroc  et  en  Chine. 
Si,  par  exemple,  un  Belge  a  déposé  sa  marque  en  Allemagne, 
et  si  un  Allemand  la  contrefait  en  Chine  ou  au  Maroc,  le 
Belge  pourra  poursuivre  le  contrefacteur  devant  un  consul  al- 
lemand et  obtenir  satisfaction.  C'est  un  moyen  de  remédier 
à  l'absence  de  toute  législation  sur  la  matière  dans  ces  pays^ 
Les  États  ainsi  engagés  par  simple  échange  de  correspondan- 
ces) sont  :  Allemagne,  Autriche,  Belgique,  Espagne,  États-Unis, 
France,  Grande-Bretagne,  Italie,   Pays-Bas,  Portugal. 

Successions.  —  C'est  seulement  par  la  loi  du  iï  juillet  1819 
que  le  droit  de  disposer  par  testament,  de  succéder  et  de 
recevoir  des  biens  en  France  a  été  reconnu  aux  étrangers.  Le 
code  civil,  par  ses  articles  726  et  912,  abrogés  parla  loi  pré- 
citée, faisait  encore  obstacle  à  ce  droit  de  libre  disposition.  Il 
faut  dire  que  le  système  barbare  des  droits  d'aubaine  et  de 
détraction  avait  été  entamé  dès  le  xviii*  siècle  par  quelques 
traités,  notamment  par  celui  qui  fut  signé  avec  la  Sardaigne 
le  2i  mars  1760.  Aujourd'hui,  sauf  une  restriction  établie  par 
l'article  2  de  la  loi  de  1819  au  profit  des  cohéritiers  français, 
les  étrangers  se  trouvent  en  France  dans  une  situation  très  ana- 
logue à  celle  des  nationaux.  De  leur  côté,  les  Français  jouissent 
d'une  situation  égale  dans  un  très  grand  nombre  de  pays,  soit 
par  l'effet  de  la  législation  intérieure,  soit  par  l'application  des 
traités.  (V.  Autriche,  11  décembre  1866;  Suisse,  15  juin  1869, 
art.  5  et  6,  etc.) 

1 .  Un  engagement  du  même  genre  a  été  souscrit  pour  la  Corée  entre  la  France  et 
la  Grande-Bretagne.  Certains  des  pays  indiqués  n'ont  rien  stipule  pour  la  Chine. 


RELATIONS  POLITIQUES  ET  ADMINISTRATIVES 


Fixation  et  délimitation  du  territoire;    voisinage.  — Représentation  de  l'État. 
—  Relations    politiques  générales.    —  Relations    administratives. 


Les  règles  de  droit  international  que  nous  avons  mentionnées 
jusqu'ici,  ont  avant  tout  pour  Init  de  déterminer  ou  de  protéger 
les  droits  et  les  intérêts  des  particuliers.  Nous  arrivons  main- 
tenant à  des  dispositions  qui,  tout  en  touchant  le  plus  souvent 
à  des  intérêts  privés,  ont  cependant  pour  premier  o])jectif  le 
règlement  des  relations  des  gouvernements  entre  eux. 

Il  est  à  peine  besoin  de  rappeler  que  la  vie  publique  a 
subi,  tout  autant  que  la  vie  privée,  la  forte  influence  du  pro- 
grès des  transports.  Lorsque  les  États  vivaient  relativement 
isolés,  n'ayant  entre  eux  que  des  rapports  assez  peu  suivis,  ces 
rapports  étaient  dominés  presque  exclusivement  par  des  préoc- 
cupations politiques. 

Le  droit  international  ne  connaissait  guère  alors  que  des  traités 
d'alliance,  de  subsides,  de  neutralité  ou  de  paix.  A  partir  du 
xvii'  siècle,  l'extension  des  transports  maritimes  nécessite  la 
multiplication  des  traités  de  commerce.  Au  xviii"  siècle,  appa- 
raissent quelques  actes  ayant  pour  but  de  régler  des  affaires 
d'intérêt  commun,  mais  ils  sont  extrêmement  rares.  Au 
xix"  siècle,  au  contraire,  les   lois,  les  règlements   et  les  traités 


80  LE    DROIT    INTERNATIONAL   AU    XX''    SIÈCLE. 

de  cet  ordre  se  multiplient  avec  une  rapidité  croissante  et 
deviennent  légion.  C'est  que  les  intérêts  nationaux  se  sont 
développés  et  entre-croisés  en  tous  sens,  nécessitant  des  accords 
innoml)rables  pour  les  concilier  ou  les  sauveg-arder.  Ici  encore  le 
parallélisme  est  parfait  entre  les  progrès  de  la  circulation  des 
gens  et  des  produits  et  ceux  du  droit  international. 


I.    LE    TERRITOIRE. 

Formation  et  délimitation.  —  L<^  territoire  de  chaque  Etat  a 
été  constitué  par  trois  séries  de  faits  :  le  groupement  spontané 
de  fractions  territoriales  voisines;  le  jeu  des  successions  dans 
les  familles  souveraines;  les  cessions  forcées,  consacrées  ou 
non  par  des  traités.  Les  actes  qu'il  importe  de  connaître  en 
ce  qui  touche  la  France  sont  :  les  traités  de  181  i  et  de  1815, 
qui  ont  fixé  d'une  manière  générale  notre  frontière  du  nord  ; 
le  traité  de  Francfort  de  1871,  qui  a  déterminé  la  frontière  du 
nord-est;  les  traités  de  1860,  par  lesquels  ont  été  réunis  la 
Savoie,-  Nice,  Menton,  Roquebrune  et  la  vallée  des  Dappes; 
le  traité  des  Pyrénées  de  1()29  qui  a  constitué  notre  frontière 
du  sud  ;   le    traité  de  1768  relatif    à    la  Corse. 

Les  contrats  et  les  traités  antérieurs  n'ont  plus  qu'une  valeur 
historique. 

Ceci  s'applique  au  territoire  métropolitain,  mais  il  faut  tenir 
compte  aussi  du  territoire  colonial.  A  ce  sujet  il  faut  citer  :  les 
traités  de  1715  (Guyane), de  1727  (Fort  d'Ârguin),  de  1733 
(Sainte-Croix);  de  1763  (Indes);  de  1783  (Côte  d'Afrique);  de 
18i4  (Nouvelle-Calédonie);  de  1862  et  1867  (Cochinchine);  de 
1877  (Saint-Barthélémy);  de  1880  (Taïti);  du  9  janvier  1907 
(Nouvelles-Hébrides),  et,  en  outre,  une  foule  de  traités  conclus 
avec  des  chefs  africains  pour  la  cession  de  tout  ou  partie  de 
leur  territoire. 

A  ces  traités,  il  faut  joindre  ceux  qui  ont  été  conclus  avec 
d'autres  puissances  coloniales  pour  déterminer  ce  qu'on  appelle. 


RELATIONS    POLITIQUES   ET    ADMINISTRATIVES.  81 

par  un  ingénieux  euphémisme,  des  sphères  d'ioflucnce.  C'est  un 
moyen  de  se  partager  à  l'avance  ce  que  Ton  ne  possède  ou  ne 
connaît  pas  encore,  évitant  ainsi  des  rivalités  dangereuses.  La 
France  a  conclu  des  traités  dans  ce  sens  avec  l'Allemagne,  l'An- 
gleterre, l'Italie,  l'Etat  du  Congo  et  le  Portugal.  Tous  ces  actes 
règlent  le  partage  du  continent  africain'.  Un  spécimen  bien 
caractéristique  de  ce  genre  de  conventions  est  celui  qui  résultait 
d'un  échange  de  notes  datées  du  16-28  avril  1899  par  lesquelles 
l'Angleterre  et  la  Russie  ont  pris  les  engagements  réciproques 
suivants,  en  ce  qui  concerne  la  Chine  : 

I  °  La  Russie  ne  devait  demander  ni  pour  elle  ni  pour  ses  na- 
tionaux aucune  concession  de  chemins  de  fer  dans  le  bassin  des 
Yang-tzé  ; 

2"  L'Angleterre  devait  agir  de  même  au  nord  de  la  Grande 
Muraille,  et  ne  rien  faire  pour  contrecarrer  la  Russie  dans 
cette  région. 

II  était  entendu,  en  outre,  que  cet  accord,  destiné  à  prévenir 
es  conflits,  serait  notifié  à  la  Chine. 

Par  un  accord  additionnel,  on  réglait  exceptionnellement  la 
situation  des  lignes  déjà  commencées  vers  le  nord,  de  façon  à  en 
réserver  le  contrôle  au  gouvernement  chinois.  On  sait  ce  qui  est 
advenu  depuis.  L'accord  de  1899  n'a  plus  guère  de  portée  au- 
jourd'hui, mais  il  montre  d'une  façon  frappante  l'influence  des 
nouveaux  moyens  de  transport  sur  la  politique  et,  par  contre- 
coup, sur  le  droit  international. 

A  ce  groupe  se  rattachent  encore  les  traités  de  protectorat, 
dont  les  principaux  sont  ceux  de  1863  (Cambodge),  1880 
(Congo),  1881  (Tunisie),  188i  (Annam).  La  France  exerce  en 
outre  un  protectorat  de  très  ancienne  date,  de  compte  à  demi 
avec  l'évêque  espagnol  d'Urgel,  sur  la  petite  république  pyré- 
néenne d'Andorre.  La  principauté  de  Monaco  figure  aussi,  en 
fait,  parmi  les  protégés  de  la  France.  Nous  ne  parlons  que  pour 

i.  V..  comme  exemple,  la  Déclaration  franco-anglaise  du  21  mars  1899.  Il  faut 
rapprocher  des  traités  de  ce  type  ceux  par  lesquels  certaines  grandes  puissances 
se  sont  fait  donner  à  bail  des  portions  de  territoire,  notamment  en  Chine.  Par  ce 
détour  ingénieux,  elles  ont  pris  pied  d'avance  sur  des  territoires  convoités. 

6 


82  LE    DROIT    INTERNATIONAL    AU    XX^   SIÈCLE. 

mémoire  des  nombreux  traités  de  protectorat  conclus  avec  des 
chefs  barbares  d'Afrique  ou  d'Océanie. 

Chacun  sait ,  en  effet,  que  la  colonisation  a  pris  une  extension 
immense  avec  les  transports  rapides. 

Les  traités  de  cession  fixent  généralement  la  frontière  d'une 
manière  sommaire,  en  indiquant  les  principaux  points  de  repère. 
La  limite  est  ensuite  tracée  sur  le  terrain  et  abornée  ou  marquée 
par  des  commissions  techniques,  qui  consignent  le  résultat  de 
leurs  travaux  dans  des  conventions  détaillées,  où  le  tracé  fron- 
tière est  décrit  soigneuseument  avec  cartes  à  l'appui,  et  où  les 
droits  réciproques  des  habitants  frontaUers  sur  les  pâtures,  les 
forêts  et  les  eaux,  sont  reconnus  et  spécifiés.  Comme  exemple 
très  complet,  on  peut  citer  la  série  de  conventions  conclues  entre 
la  France  et  l'Espagne  de  1856  à  1900. 

Relations  de  voisinage.  —  Si  les  transports  ont  fait  naître 
des  relations  très  actives  et  très  suivies  entre  des  pays  situés  aux 
antipodes  les  uns  des  autres,  on  peut  penser  à  quel  point  la 
pénétration  réciproque  atteindra  presque  nécessairement  entre 
États  voisins.  Du  reste,  le  seul  fait  du  voisinage  donne  naissance 
à  des  intérêts  communs,  à  des  difficultés,  à  des  différends  qui 
doivent  être  réglés  par  des  actes  internationaux.  Nous  allons 
énumérer  les  cas  qui  se  présentent  ordinairement. 

La  surveillance  des  frontières  a  nécessité  notamment  des  dis- 
positions multiples,  à  cause  de  la  facilité  avec  laquelle  on  peut 
passer  la  ligne  frontière  pour  aller  commettre  chez  le  voisin  des 
crimes,  des  délits  ou  des  contraventions.  On  consultera  sur  ce 
point  :  la  loi  du  27  juin  186G,  les  conventions  conclues  le  23  fé- 
vrier 1882  et  le  31  octobre  1884  avec  la  Suisse  pour  la  surveillance 
des  forêts  limitrophes  et  la  répression  des  délits  de  chasse,  etc. 
Dans  le  même  ordre  d'idées,  se  placent  les  conventions  relatives 
à  la  surveillance  et  à  la  pêche  dans  les  eaux  frontières,  rivières 
et  lacs,  par  exemple  :  Suisse,  9  mars  1904  (lac  Léman);  Es- 
pagne, 18  février  1886  (Bidassoa),  etc.  Les  traités  de  délimi- 
tation contiennent  aussi  en  général  des  stipulations  relatives  à 
la  police  des  frontières.  On  peut  rapprocher  de  ces  actes  des  en- 
tentes établies  par  la  France  avec  ses  voisins  pour  la  comnuini- 


RELATIONS    l'OUTIQUES    ET   ADMINISTRATIVES.  83 

cation  réciproque  des  casiers  judiciaires,  et  certains  traités  con- 
cernant la  contrebande  des  armes  sur  nos  frontières  coloniales 
(Chine,  9  juin  1885). 

L'organisation   du  régime  fiscal   et  douanier    a    donné   lieu 
également  à  une  législation  abondante  et  à  de  nombreux  arran- 
gements. Les  lois  et  règlements  sur  les  douanes  prescrivent  Tcn- 
semble  des  mesures  propres  à  assurer  le  contrôle  des  entrées  et 
des  sorties  ainsi  que  les  mesures  de  surveillance  et  de  répression 
de  la  contrebande.  Pour  la  France,  ces  dispositions  constituent, 
en  outre  de  la  loi  douanière  du  il  janvier  1892,  tout  un  code 
hérissé    de    prescriptions  minutieuses.  Nous   n'en  retiendrons 
qu'une  chose  :  la  constitution  de  zones  douanières  qui  forment, 
le  long  des  frontières  de  terre,  des  bandes  d'une  certaine  lar- 
geur où  le  régime  fiscal  est  différent  de  celui  du  resic  du  pays, 
et  où  certaines  facilités  sont  accordées  aux  habitants  frontaliers 
pour  l'exploitation  de  leurs  propriétés  rurales,  spécialement  de 
celles  qui  sont  à  cheval  sur  la  frontière.  Dans  le  même  sens,  on 
doit  citer  une  Convention,  signée  le  26  juin  1816  entre  la  Prusse 
et  les  Pays-Bas,  et  renouvelée  le  7  avril  1900  entre  l'Allemagne 
et  la  Belgique.  Elle  a  pour  but  de  permettre  à  certains  usiniers 
établis  sur  la  frontière  de  transporter  en  franchise,  d'un  côté  à 
l'autre  de  la  limite,  des  produits  en  cours  d'élaboration.  Mais 
comme  les  fraudes  seraient  ici  très  faciles,  des  restrictions  mul- 
tiples sont  apportées  à  cette  faculté.  Le  nombre  des  usines,  celui 
des  industries,  des  produits  et  des  opérations,  sont  réduits  autant 
que  possible.  Enfin  la  douane  garde  un  droit  strict  de  surveil- 
lance et  l'accord  peut  être  dénoncé  d'année  en  année.  Tout  cela 
est  fait,  évidemment,   pour  décourager  les   fabricants    qui   se 
trouvent  dans  cette  position  ambiguë^.  D'autre  part,  la  surveil- 
lance douanière  est  plus  stricte  dans  ces  zones  qu'ailleurs.  De 
nombreux  traités  contiennent  des  stipulations  relatives  au  ser- 
vice douanier.  Dans  les  traités  de  limites  et  de  chemins  de  fer 
on  trouve  des  mesures  réciproques  de  surveillance.  En  outre, 
des  conventions  spéciales  ont  été  conclues,  par  exemple  avec  : 

1.  Voir  le  texte  dans  Marlens,l.  XXIX,  sér.  2,  p.  b()ii. 


84  LE    DROIT   INTERNATIONAL   AU    XX"    SIÈCLE. 

la  Suisse  (rapports  de  voisinage,  23  février  1882);  l'Allemagne 
(mouvement  des  spiritueux,  1^'  octobre  1901);  la  Belgique  (créa- 
tion d'une  zone  franche,  ITfévrier  1893)  ;  l'Espagne  (contrebande, 
10  mai  1890),  etc.  A  cette  question  se  rattache  celle  des  zones 
franches  constituées  d'ancienne  date,  en  Savoie  et  en  France, 
autour  du  canton  de  Genève.  Ces  zones  comprennent  une  partie 
de  la  Haute-Savoie,  et  le  pays  de  Gex.  Leur  situation,  consacrée 
par  les  conventions  du  10  août  1877  et  du  14  juin  1881,  se 
résument  ainsi  :  Le  commerce  des  matériaux  et  des  produits 
agricoles  est  libre  de  France  en  Suisse,  en  vue  de  lapprovision- 
nement  de  Genève  ;  l'entrée  des  produits  suisses  est  libre  dans 
la  zone  à  raison  de  son  isolement  relatif  sur  le  revers  des 
Alpes,  Comme  cette  combinaison  a  donné  lieu  à  des  fraudes, 
elle  est  aujourd'hui  très  discutée. 

On  trouve  encore  certains  arrangements  de  nature  purement 
fiscale.  Telles  sont  les  conventions  conclues  avec  la  Belgique  le 
12  août  1843  au  sujet  de  la  perception  des  taxes  d'enregistre- 
ment; celles  des  10  septembre  et  9  novembre  1883  avec  le  Cam- 
bodge, relatives  aux  taxes  sur  les  spiritueux,  etc. 

Il  arrive  fréquemment  que  des  travaux  publics  sont  néces- 
saires sur  la  ligne  frontière  et  exigent  l'accord  des  deux  gou- 
vernements voisins,  soit  pour  les  construire  soit  pour  les  entre- 
tenir. Nous  citerons  en  ce  sens  les  arrangements  suivants  : 
Belgique,  22  juin  1882  (cours  d'eau  non  navigables);  Allema- 
gne, 23  avril  1873  (alimentation  du  canal  du  Rhône  au  Rhin); 
Belgique,  26  juin  1890  (dessèchement  des  marais);  Allemagne, 
Belgique,  Pays-Bas,  4  février  1898  (jaugeage  des  bateaux  de 
rivière);  Italie,  7  mai  1862  (percement  du  Mont-Cenis),  etc.,  etc. 
Des  dispositions  analogues  se  rencontrent  encore  dans  certains 
traités  de  limites  et  dans  les  conventions  relatives  à  la  jonction 
des  voies  de  chemins  de  fer.  Des  arrangements  concernant  le 
travail  et  l'assistance  ont  été  également  dictés  par  la  circons- 
tance du  voisinage.  Voici  quelques  exemples  :  Italie,  15  avril 
1904  (garantie  personnelle  des  ouvriers);  Suisse,  27  septembre 
1882  et  14  décembre  1887  (enfants  délaissés  et  aliénés  indi- 
gents, scolarité  obligatoire)  ;  Belgique,  décembre  1888  (mariage 


RELATIONS    POLITIQLES    ET    ADMINISTRATIVES.  8o 

des  indigents  ,  etc.  On  trouve  encore  dans  ce  sens  des  conven- 
tions comme  celles-ci  :  Belgique,  12  janvier  1881  (libre  exercice 
de  la  médecine  dans  les  communes  frontières);  Suisse,  29  mai 
1889  (même  sujet)  ;  Allemagne,  2  juillet  1902  (circulation  des 
voyageurs  de  commerce). 

Le  voisinage  a  dicté  enfin  quelques  conventions  d'ordre  pure- 
ment administratif,  comme  les  suivantes  :  Belgique,  18  octobre 
1879  simplification  des  formalités  de  mariage)  et  3  août  1891 
(échange  de  documents);  Espagne,  2  mai  1892  (dispositions 
pour  faciliter  Taccomplissement  du  service  militaire  aux  jeunes 
gens  domiciliés  dans  l'autre  pays). 


II.    REPRESENTATION    DE    L  ETAT. 

L'État  étant  une  association,  doit  être  représenté  vis-à-vis  des 
autres  associations  analogues  par  des  personnalités  désignées  à 
cet  effet  :  ces  personnalités  sont,  pour  presque  tous  les  pays  : 
iMe  chef  de  l'État  (loi  du  16  juillet  187."j,  art.  8  et  9)-,  toutefois, 
en  France,  le  Président  de  la  République  doit,  avant  de  ratifier 
certains  actes,  obtenir  l'approbation  du  pouvoir  législatif;  les 
agents  diplomatiques  étrangers  sont  accrédités  auprès  de  lui  (loi 
du  25  février  187.5,  art.  V)\  2°  le  ministre  des  affaires  étran- 
gères comme  chef  responsable  du  service  des  relations  exté- 
rieures; 3°  les  agents  diplomatiques,  qui  ont  mission  de  repré- 
senter auprès  des  gouvernements  étrangers,  soit  la  personne  du 
souverain,  soit  l'État  selon  le  cas;  ï°  les  agents  consulaires  char- 
gés de  représenter  à  l'étranger  l'administration  de  leur  pays  et 
de  protéger  leurs  nationaux.  Il  existe  encore  certains  agents 
exceptionnels,  des  délégués  financiers  ou  commerciaux,  par 
exemple,  qui  pourvoient  à  certains  besoins  spéciaux  (emprunts, 
émigration,  études  économiques,  etc.)  Enfin  nous  devons  men- 
tionner encore  les  agents  placés  dans  les  États  protégés  sous 
le  nom  de  résidents. 

Les  textes  français  à  consulter  au  sujet  de  l'organisation  du 
service  des  affaires  étrangères  sont  :  la  loi  du  25  février  1875, 


86  LE    DROIT   IXÏERNAÏIONAL   AU    XX'^    SIÈCLE. 

art.  3,  et  celle  du  6  juillet  1875,  art.  6;  le  décret  du  12  mai 
1891  (administration  centrale  des  affaires  étrangères)  ;  celui  du 
22  octobre  1892  (org-anisation  du  corps  diplomatique)  ;  celui 
du  12  novembre  1891  (organisation  particulière  du  corps  con- 
sulaire) ^ 

La  situation  des  agents  diplomatiques  est  à  la  fois  très 
exceptionnelle  et  très  délicate.  Ils  représentent  et  servent,  dans 
un  pays  étrang-er,  des  intérêts  qui  peuvent  être  opposés  à 
ceux  de  ce  même  pays.  Aussi,  l'histoire  fournit  quelques  exem- 
ples d'ambassadeurs  qui  furent  assez  malmenés  par  les  gou- 
vernements auprès  desquels  ils  étaient  envoyés.  Pour  les 
mettre  à  l'abri  de  semblables  violences,  on  est  convenu  de  les 
déclarer  inviolables  (décret  du  13  ventôse  an  II).  Ils  sont,  pour 
le  même  motif,  entièrement  soustraits  à  l'action  de  la  juridiction 
locale,  eux,  leur  famille,  leur  personnel,  leurs  archives  et  leur 
habitation.  On  les  dispense  généralement  du  paiement  des  impôts 
personnels.  Tel  est  l'ensemble  des  immunités  connues  sous  le 
nom  juridique  d'exterritorialité 2. 

D'un  auth:'e  côté,  les  gouvernements  se  sont  entendus  pour 
régler  d'un  commun  accord  le  rang  des  agents  diplomatiques, 
selon  leur  grade  et  leur  ancienneté,  de  manière  à  éviter  les 
froissements  et  difficultés  (règlement  de  Vienne  du  19  mars 
1815  et  protocole  d'Aix-la-Chapelle  du  21  novembre  1818).  Les 
anciens  traités  de  commerce  contenaient  ordinairement  des 
stipulations  précises  concernant  l'envoi  et  les  immunités  des 
agents  diplomatiques  (Mexique,  27  novembre  1886,  art.  11). 
Aujourd'hui,  ces  textes  se  font  rares,  la  pratique  étant  univer- 
sellement reconnue  et  consacrée.  Toutefois,  en  ce  qui  touche 
les  consuls,  il  existe  de  nombreuses  conventions  spéciales,  soit 
pour  fixer  les  conditions  de  leur  établissement  (par  exemple, 

1.  Nous  ne  citons  ici  que  les  textes  essentiels.  A  côté  de  ceux-ci,  il  existe  un  nombre 
considérable  de  lois,  d  ordonnances,  de  décrets,  de  règlements,  de  circulaires,  qui 
fixent  le  nombre,  le  rang,  la  situation,  le  traitement  et  les  attributions  des  agcnis.  Ces 
textes   se  complètent,    se    modifient,   se  combinent  —  et   parfois   se   contredisent. 

2.  A  citer  encore  les  textes  suivants  :  loi  sur  la  Presse  du  29  juillet  1881,  art.  37 
et  60  (offenses);  Code  civil,  art.  48,  170  et  171  (étal  civil);  arrêté  du  20  vendémiaire 
an  vil,  ord.  du  18   août  1833;  Code  pénal,  art.  80  (responsabilité  . 


I 


RELATIONS    l'iiLITiyUES   ET    ADMIMSTHATIVES.  87 

Hussie,  20  mars  ISTV),  soit  pour  déterminer  certaines  de 
leurs  attributions  (Russie,  20  mars  1874,  successions;  Belgique, 
31  mai  1887,  successions  des  marins  absents  ou  décédés; 
(irande-Bretagne,  16  juin  1879,  naufrages).  Les  consuls  ne 
jouissent  pas  des  immunités  diplomatiques.  Cependant,  quand 
ils  sont  fonctionnaires  de  carrière*,  on  les  dispense  parfois,  par 
pure  courtoisie,  de  la  juridiction  locale  et  des  impcMs  personnels. 
Les  archives  consulaires,  propriété  du  gouvernement,  sont  en 
général  considérées  comme  inviolables,  mais  cette  règle  n'est 
pas  sans  exception  (V.  Italie,  arrangement  du  8  décembre  1888). 
En  ce  qui  concerne  les  attributions  des  agents  extérieurs,  on 
peut  dire  qu'elles  sont  presque  innombrables.  Pour  bien  les 
remplir,  surtout  à  notre  époque  de  communications  aisées  et 
multiples,  les  agents  devraient  être  des  hommes  universels  et 
doués  d'une  activité  inlassable.  On  enjugera  par  la  rapide  énu- 
mération  que  voici.  En  dehors  de  leur  rôle  de  représentation 
honorifique,  les  chefs  de  missions  diplomatiques  ont  à  suivre  les 
questions  politiques  et  économiques  les  plus  variées,  et  souvent 
les  plus  délicates.  En  outre,  leurs  chancelleries,  dont  ils  ont,  en 
définitive,  la  responsabilité,  remplissent  le  service  consulaire  pour 
un  territoire  déterminé..  Or,  voici  le  tableau  sommaire  des  dé- 
tails de  ce  service  :  renseignements  et  avis  officiels  à  transmettre 
d'office  ou  sur  sa  demande  à  leur  gouvernement,  sur  toutes  les 
questions  qui  peuvent  l'intéresser;  immatriculation  des  natio- 
naux résidant  dansla  circonscription  consulaire  ;  protection  de  ces 
mêmes  nationaux  en  cas  d'abus  de  pouvoir  dirigés  contre  eux  ; 
rédaction  des  actes  de  l'état  civil  si  les  autorités  locales  l'ad- 
mettent, et  transmission  de  ces  actes  à  Paris;  rapatriement  des 
nationaux  indigents;  opérations  du  recrutement  à  l'égard  des 
jeunes  gens  domiciliés  dans  la  circonscription;  police  et  juge - 
.ment  des  nationaux  en  pays  d'Orient;  légalisations  de  toutes  sor- 
tes ;  rédaction  des  actes  notariés  et  des  testaments,  conservation 
de  consignations  et  de  dépôts  légaux  ;  rapports  et  avis  commer- 

1.  On  sait  que  les  consuls  sont  assez  souvent  des  particuliers,  notamment  des  com- 
merçants, choisis  sur  place,  souvent  parmi  les  nationaux  du  pays  où  ils  résident.  Eu 
France,  on  les  dislingue  sous  le  nom  d'agents  consulaires. 


88  LE    DROIT   INTERNATIONAL   AU    XX''   SIECLE. 

ciaux;  contrôle  de  l'exécution  des  traités  de  commerce;  contrôle 
de  la  navigation  française  ;  concours  et  protection  à  la  marine 
de  guerre  et  de  commerce  ainsi  qu'aux  marins  nationaux  i;  ren- 
seignements et  appui  aux  nationaux  de  passage,  qui  doivent 
être  reçus  dans  un  local  ouvert  à  des  heures  déterminées  (au 
moins  six  heures  par  jour)  ;  tenue  des  archives  et  de  la  comp- 
tabilité (décret  du  20  décembre  1890).  Toute  personne  un  peu 
au  courant  des  questions  administratives  se  rendra  compte 
du  caractère  encyclopédique  des  fonctions  diplomatiques  et  con- 
sulaires. Il  faut,  pour  les  bien  remplir,  indépendamment  du  talent 
exigé  pour  les  grandes  affaires,  du  savoir,  de  l'expérience,  de 
l'application,  de  l'énergie  avec  de  la  souplesse,  du  bon  vouloir 
et  de  la  bienveillance,  enfin  de  l'autorité  personnelle  et  une 
grande  dignité  de  vie.  On  ne  rencontre  pas  souvent  chez  un 
homme  tant  de  qualités  réunies,  et  c'est  pourquoi,  dans  tous 
les  pays,  on  se  plaint  assez  souvent  des  agents,  à  tort  dans  bien 
des  occasions,  mais  parfois  à  bon  droit. 

Les  chefs  de  poste  ont,  pour  les  seconder,  un  personnel  hiérar- 
chique assez  varié  :  conseillers,  secrétaires  et  attachés  pour  les 
postes  diplomatiques;  suppléants,  vice-consuls,  élèves  et  com- 
mis pour  les  chancelleries  consulaires.  En  outre,  les  agents  en 
pays  d'Orient  ont  des  interprètes  et  des  gardes. 


m.    —    RELATIONS    POLITIQUES    GENERALES. 

Autrefois,  les  relations  politiques  des  États  entre  eux  se  limi- 
taient aux  questions  de  succession,  d'alliance,  de  guerre,  de 
médiation,  de  partages  territoriaux  et  de  paix.  Au  xix'=  siècle, 
les  affaires  de  ce  genre  n'ont  pas  disparu;  elles  ont  même  pris 
une  ampleur  en  rapport  avec  les  forces  des  États  modernes. 
Il  est  inutile  de  rappeler  ici  les  combinaisons  qui  ont  donné  lieu 
à  des  systèmes  politiques  destinés  à  reconstruire  au  goût  du  jour 

1.  Les  prescriptions  en  cette  matière  sont  si  minutieuses  qu'il  serait  fort  difficile 
de  les  appliquer  à  la  lettre.  V.  l'ordonnance  d'octobre  1833  en  79  articles  et  les  traités 
de  navigation. 


RELATIONS    POLITIOUES   ET    ADMINISTRATIVES.  89 

l'ancien  équilibre  européen,  devenu,  par  la  grâce  desgrands  trans- 
ports et  d'un  néologisme  disgracieux,  l'équilibre  «  mondial  ». 
Mais,  à  côté  des  problèmes  épineux  de  la  politique  d'ambition, 
sont  venues  se  placer  les  difficultés  non  moins  délicates  de  la  po- 
litique économique,  et  aussi  certaines  questions  qui  participent  à 
la  fois  des  deux  ordres  d'idées.  11  est  sorti  de  ces  diverses  préoc- 
cupations une  série  assez  considérable  d'actes  diplomatiques  dont 
le  droit  international  s'est  enrichi  et  quelquefois  encombré.  Il 
n'en  est  pas  moins  certain  que  la  politique  générale,  comme  tous 
les  autres  faits  sociaux,  a  évolué  sous  l'action  du  grand  ressort 
des  temps  contemporains  :  les  transports. 

Parmi  les  actes  de  politique  générale,  il  faut  citer  en  premier 
lieu  les  alliances,  dont  on  parle  beaucoup  sans  les  connaître,  car 
leur  texte  est  resté  un  secret  de  chancellerie.  Pourtant,  il  est 
évident  que  leur  caractère  est  purement  défensif.  C'est  que  la 
guerre  constitue,  de  nos  jours,  un  fléau  gigantesque,  dont  on  se 
résout  difficilement  à  courir  les  risques.  On  s'épuise  à  la  pré- 
parer, mais  on  l'évite  avec  soin,  au  moins  dans  les  États  bien 
administrés. 

Nous  avons  fait  allusion  déjà  aux  traités  relatifs  aux  sphères 
d'influence,  véritables  actes  de  partage  anticipé  i.  11  est  permis 
de  rapprocher  de  ces  actes  les  arrangements  conclus  par  la 
France  en  1904  avec  l'Espagne,  la  Grande-Bretagne  et  l'Italie, 
relativement  à  leurs  prétentions  dans  la  iMéditerranée,  c'est-à-dire 
pour  la  compensation  réciproque  de  leurs  intérêts  ou  de  leurs 
vues  au  Maroc,  en  Egypte  et  dans  la  Tripohtaine.  On  sait  quelles 
difficultés  ces  accords  ont  fait  surgir  au  Maroc,  difficultés  dont 
la  cause  générale  nous  apparaîtra  bientôt. 

Mentionnons  encore  les  traités  de  garantie,  par  lesquels  certains 
États  s'engagent  à  assurer  soit  l'intégrité  d'un  territoire  (traités  : 
de  Londres,  7  mai  1832,  relatif  à  la  Grèce;  de  Stockholm, 
21  novembre  1855,  concernant  la  Suède  et  la  Norvège,  aujour- 
d'hui sans  valeur;  de  Paris,  30  mars  1856,  relatif  à  la  Turquie; 
de    Berlin,   13  juillet  1878,  relatif  aux  Balkans),  soit  la  neu- 

1.  V.  en  particulier  :  Grande-Bretagne,  21  mars  1899;  Italie,  24  janvier  1900. 


90  LE    DROIT   INTERNATIONAL    AU    XX"   SIÈCLE. 

tralité  d'un  État  (traités  :  du  20  novembre  1815,  relatif  à  la 
Suisse;  de  Londres,  15  novembre  1831  et  19  avril  1839,  rela- 
tifs à  la  Belgique;  du  11  mai  1867,  relatif  au  Luxembourg; 
du  5  février  1885,  concernant  le  bassin  du  Congo)  i,  soit  le 
service  d'un  emprunt  (traités  du  30  avril  1868  et  du  6  fé- 
vrier 1869,  pour  les  emprunts  de  la  Commission  du  Danube; 
du  31  mars  1880  et  du  18  mars  1885,  pour  l'emprunt  égyptien  ; 
du  29  mars  1898,  pour  l'emprunt  grec  ;  du  27  juin  1855,  pour 
la  dette  ottomane  ;  du  8  juin  1883,  pour  l'emprunt  tunisien,  etc. 
Enfin,  la  grande  politique,  qui  méprisait  autrefois  les  questions 
mercantiles,  a  dû  suivre  le  mouvement  irrésistible  des  sociétés 
actuelles  et  faire  entrer  dans  son  programme  des  négociations 
singulièrement  terre  à  terre.  Indépendamment  des  traités  de 
commerce  devenus,  au  cours  du  xix®  siècle,  des  actes  de  plus 
en  plus  compliqués,  de  plus  en  plus  épineux,  il  a  fallu  discuter 
et  régler,  comme  de  grandes  affaires,  des  questions  d'entreprises 
de  chemins  de  fer,  de  ports,  de  quais,  de  fournitures,  d'em- 
prunts, et  d'autres  encore.  Nous  avons  eu  l'occasion  de  citer  des 
exemples  de  traités  relatifs  à  des  objets  de  cette  catégorie. 
Souvent  aussi  la  discussion  de  ces  affaires  n'aboutit  pas  à 
la  signature  d'un  instrument  diplomatique,  mais  à  une  me- 
sure d'ordre  intérieur  :  une  concession  ou  une  commande 
par  exemple.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  l'on  tend  à  éta- 
blir une  sorte  de  règle  de  droit  international  prescrivant  aux 
États  faibles  une  répartition  plus  ou  moins  équitable  de  leurs 
concessions  et  de  leurs  commandes  entre  les  grands  États  pro- 
ducteurs. 


IV.  RELATIONS  ADMINISTRATIVES. 

Il  est  à  peine  besoin  de  dire  que,  parmi  les  rapports  si 
nombreux  établis  entre  les  États  depuis  un  siècle,  il  en  est  beau- 
coup qui  font  naître  entre  les  États,  même  les  plus  éloignés  les 

I .  V.  aussi  les  actes  relatifs  à  la  neutralité  des  détroits  ottomans,  du  canal  de  Suez 
et  du  Danube  maritime. 


RELATIONS    POLITIQUES    ET    AKMI.MSTKATIVES.  91 

uns  des  autres,  des  relations  administratives  auxquelles  on  ne 
songeait  guère  autrefois.  Il  en  est  ainsi  notamment  pour  ce 
qui  concerne  les  chemins  de  fer,  la  poste,  le  télégraphe,  les 
communications  d'actes,  l'extradition,  les  rapports  de  voisinage, 
etc.  On  va  quelquefois  très  loin  dans  cette  voie.  Ainsi,  par  une 
convention  du  12  mars  189V,  la  Russie  et  la  Koumanie  ont  au- 
torisé les  tribunaux  de  leurs  districts  limitrophes  à  communi- 
quer directement,  sans  employer  l'intermédiaire  de  la  diplo- 
matie, autrefois  strictement  ol)ligatoire,  et  cela  pour  tout  ce  (jui 
concerne  Tinstruction  des  affaires  de  justice. 

Aux  matières  que  nous  venons  d'énumérer,  et  qui  appar- 
tiennent principalement  aux  rapports  de  voisinage,  il  faut 
ajouter  quelques  dispositions  dune  application  plus  générale. 
Nous  trouvons,  par  exemple,  les  accords  suivants  : 

Le  lî  octobre  1901 .  l'Espagne  et  le  iMexique  se  sont  entendus 
pour  simplifier  les  formalités  de  légalisation  des  actes  publics 
et  privés. 

L'extension  et  l'activité  grandissantes  des  transports  ont  rendu 
le  péril  de  certaines  maladies  de  plus  en  plus  grand,  de  plus 
en  plus  redoutable.  Ainsi,  le  choléra,  la  peste  et  la  fièvre 
jaune  sont  devenus  des  épouvantails  contre  lesquels  on  a  formé 
des  unions'.  La  première  a  été  conclue  à  Dresde  le  10  avril 
1893  ;  elle  a  pour  but  à' empêcher  la  propagation  du  choléra, 
en  imposant  aux  navires,  aux  voyageurs  et  aux  objets  suspects 
des  visites,  des  quarantaines,  des  désinfections,  une  surveil- 
lance, selon  certaines  règles  uniformes.  Font  partie  de  cette 
union  tous  les  grands  pays  maritimes,  sauf  les  États-Unis,  et 
quelques  États  secondaires. 

Toutefois  on  doit  remarquer  l'absence  des  pays  les  plus  dan- 
gereux, comme  la  Turquie,  la  Perse.  l'Inde. 

1.  Une  longue  gestation  a  précédé  la  naissance  de  ces  Unions.  Une  série  de  confé- 
rences ont  eu  Heu  en  effet  en  1851,  1859,  1865,  1871,  1874,  1876,  1881,  1885,  1892, 
1893,  1894,  1897,  1898  et  1903.  Plusieurs  conventions  successives  ont  été  sijinées 
puis  aliandonnées.  On  redoutait,  pour  les  transports,  la  gêne  qui  résulte  des  mesures 
administratives  de  précaution.  Mais  le  péril  est  devenu  tel  qu'il  a  fallu  accepter  une 
réglementation  sanitaire  internationale.  Toutefois,  les  résistances  ne  sont  pas  entière- 
ment tombées,  tant  il  est  dillîcile  de  faire  obstacle  au  torrent  des  transports. 


92  LE    DROIT    INTERNATIONAL    AU    XX'=    SIÈCLE. 

De  même,  une  union  a  été  conclue  contre  la  peste,  à  Venise, 
le  19  mars  1897.  Elle  est  organisée  sur  le  même  plan,  et  com- 
prend un  plus  grand  nombre  d'États  que  la  précédente'. 

Une  convention  sanitaire  internationale,  signée  à  Paris  le 
3  avril  1898,  complète  en  quelque  sorte  les  deux  précédentes, 
en  prescrivant  des  règles  générales  de  précaution  à  prendre 
dans  la  mer  Rouge,  le  Golfe  Persique,  différents  ports  de  l'Ara- 
bie et  de  l'Extrême-Orient.  Mais  dans  les  années  suivantes,  des 
recherches  scientifiques  attentives  ont  profondément  modifié 
les  idées  sur  le  mode  de  propagation  des  épidémies  orientales. 
Aussi,  dans  une  conférence  tenue  à  Paris  en  1903,  on  a  pu 
dresser  un  nouvel  acte,  celui  du  3  décembre  1903  qui  forme  en 
180  articles  le  code  international  de  la  prophylaxie  opposée 
aux  trois  fléaux  précités.  De  plus,  cet  acte  prévoit  la  création 
d'un  bureau  sanitaire  international  placé  à  Paris,  et  ayant  pour 
mission  de  centraliser  rapidement  tous  les  renseignements  et 
tous  les  avis  utiles  pour  prévenir  l'invasion  des  épidémies.  Ce 
bureau  pourrait,  en  outre,  fournir  d'utiles  données  sur  les  au- 
tres grandes  maladies  qui  rongent  l'humanité,  comme  la  tu- 
berculose, la  variole,  le  typhus,  la  lèpre,  etc.  Ont  signé  vingt 
États,  les  mêmes  que  ceux  de  1897. 

Il  faut  citer,  en  outre,  la  convention  sanitaire  du  20  janvier 
1892,  relative  au  transit  dans  le  canal  de  Suez,  et  l'entente  éta- 
blie entre  les  agents  diplomatiques  et  consulaires  accrédités  à 
Tanger,  pour  y  organiser  un  conseil  sanitaire  et  une  commission 
d'hygiène.  Un  règlement  avait  été  élaboré  dès  le  28  avril  1840, 
dans  le  but  de  préserver  la  santé  publique  sur  tout  le  littoral 
du  Maroc. 

En  1846  et  en  1857  à  Francfort,  en  18i7  à  Bruxelles,  trois 
congrès  se  sont  réunis  pour  étudier  et  comparer  les  législations 
en  matière  pénale  et  pénitentiaire.  En  1872,  sur  l'initiative  des 
États-Unis,  un  quatrième  congrès  se  réunit  à  Londres  sous  les 
auspices  du  gouvernement  britannique.  Ce  congrès  nomma  une 

1.  Allemagne,  Australie,  Autriche-Hongrie,  Belgique,  Espagne,  France,  Grande- 
Bretagne,  Jlong-Kong,  Italie,  Luxembourg,  Monténégro,  Pays-Bas,  Roumanie,  Rus- 
sie, Suède,  Suisse. 


RELATIONS    POLITIQIES   ET    ADMINISTRATIVES.  93 

commission  chargée  de  préparer  une  nouvelle  réunion.  La  com- 
mission tint  ses  séances  à  Bruxelles,  en  1873  et  en  1874,  sous 
la  présidence  da  délégué  des  États-Unis  ;  ses  travaux  fixèrent 
assez  l'attention  pour  que  le  gouvernement  suédois  s'offrit  à 
convoquera  titre  officiel  un  nouveau  congrès,  lequel  s'ouvrit  à 
Stockholm  en  1877.  Vingt-trois  États  s'y  firent  représenter.  Ce 
congrès  discuta  un  projet  de  règlement  préparé  par  iMM.  de 
Holtzendorf  et  Guillaume,  et  le  gouvernement  suédois  se  chargea 
de  le  communiquer  aux  États.  En  1880,  la  commission  se  réunit 
à  Paris  pour  prendre  acte  des  adhésions  reçues,  et  dès  lors  une 
sorte  d'union  fut  créée,  dans  le  but  d'étudier  en  commun  les 
moyens  de  prévention  et  de  répression  des  crimes  et  de  relève- 
ment moral  des  condamnés  ou  prévenus.  Elle  a  pour  organe 
une  Commission  pénitentiaire  internationale  permanente,  qui  a 
son  siège  à  Berne  ;  cette  commission  réunit  et  publie  des  docu- 
ments, des  rapports,  et  prépare  les  congrès  qui  ont  lieu  tous  les 
cinq  ans  (Rome,  1885;  Pétersbourg,  1890;  Paris,  1895;  Bruxel- 
les 1900;  Budapest,  1905).  La  commission  publie  un  Bulletin  qui 
est  distribué  aux  États,  bibliothèques,  sociétés,  etc.  Les  frais  sont 
couverts  par  les  contributions  des  États  adhérents,  qui  payent  à 
raison  de  25  francs  au  moins  et  de  50  francs  au  plus  par  niilHon 
d'habitants.  Les  membres  de  cette  Union  sont  actuellement  au 
nombre  de  quatorze,  savoir  :  Bade,  Bavière,  Belgique,  Danemark, 
États-Unis,  France,  Grande-Bretagne,  Grèce,  Hongrie,  Italie,  Nor- 
vège, Pays-Bas,  Russie,  Suisse.  En  1895,  la  Grande-Bretagne  a 
fait  une  tentative  pour  provoquer  une  entente  internationale  sur 
une  question  connexe,  il  s'agissait  d'empêcher  l'exportation  des 
articles  fabriqués  dans  les  prisons  par  la  main-d'œuvre  pénale. 
Cette  question,  qui  se  pose  aussi  dans  le  régime  intérieur,  ne 
manque  pas  de  gravité  à  cause  de  la  concurrence  dangereuse 
faite  au  travail  libre  par  les  ateliers  des  prisons.  Cependant  elle 
est  demeurée  sans  solution. 

Nous  avons  maintenant  à  signaler  quelques  accords  adminis- 
tratifs qui  ont  principalement  pour  but  de  favoriser  le  dévelop- 
pement des  cultures  intellectuelles.  En  voici  le  résumé  : 

Le  6  juillet  190i,   l'Espagne  et  le  Salvador  ont  conclu  une 


94  LE    DROIT   INTERNATIONAL   AL'    XX*    SIÈCLE. 

convention  pour  la  reconnaissance    mutuelle    de    la   validité 
des  titres  académiques  et  des  inscriptions  universitaires. 

h' Association  géodésique  internationale,  qui  a  reçu  sa  forme 
définitive  par  la  convention  géodésique  signée  à  Berlin  en  oc- 
tobre 1895,  a  pour  but  la  mensuration  exacte  de  la  surface  du 
globe.  Les  États  membres  de  cette  Union  sont  les  suivants  :  Al- 
lemagne, Autriche,  Belgique,  Danemark,  Espagne,  États-Unis, 
France,  Grande-Bretagne,  Grèce,  Italie,  Japon,  Mexique,  Nor- 
vège, Pays-Bas,  Portugal,  Roumanie,  Russie,  Serbie,  Suède, 
Suisse.  Il  existe  à  Potsdam,  près  Berlin,  un  bureau  central  de 
l'Union,  placé  sous  la  direction  de  l'Institut  géodésique  de  Prusse. 
Nous  citons  seulement  :  le  protocole  du  5  septembre  1862, 
relatif  à  la  reconstruction  en  commun,  par  les  puissances  chré- 
tienn(?s,  de  la  coupole  du  Saint-Sépulcre  à, Jérusalem;  une  con- 
vention signée  à  Paris  le  16  août  1867,  par  un  groupe  de  per- 
sonnages princiers,  pour  faciliter  entre  les  musées  de  tous  les 
pays  l'échange  de  reproductions  d'œuvres  d'art,  ainsi  que  d'oeu- 
vres scientifiques  et  littéraires.  La  même  idée  se  retrouve  dans 
la  convention  franco-belge  du  3  août  1891  et  dans  la  convention 
par  laquelle  un  certain  nombre  de  pays  se  sont  mis  d'accord,  à 
Bruxelles,  le  15  mars  1886,  pour  assurer  entre  eux  V échange  des 
docutnents  officiels  et  des  publications  scientifiques  que  les  gou- 
vernements peuvent  publier  ou  avoir  à  leur  disposition.  Ces 
publications  sont  réparties  d'office,  par  chacun  des  États  signa- 
taires, entre  tous  les  autres,  dans  le  but  de  faciliter  les  recher- 
ches de  législation  comparée  et  la  vulgarisation  des  faits  et  dé- 
couvertes scientifiques.  Cette  convention  est  appliquée  par  : 
Belgique,  Brésil,  Espagne,  États-Unis,  Italie,  Portugal,  Serbie, 
Suisse. 

Enfin  la  France  a  conclu  avec  la  Grèce,  le  23  février  1887,  une 
convention  qui  l'autorisait  à  faire  à  ses  frais  des  fouilles  archéo- 
logiques sur  l'emplacement  de  Delphes,  et  à  prendre  des  mou- 
lages des  objets  découverts. 

Tel  est,  à  peu  de  chose  près,  le  détail  si  varié  des  dispositions 
relatives  aux  relations  internationales  ayant  un  caractère  sur- 
tout administratif. 


VI 


LITIGES  INTERNATIONAUX 


Solutions  pacifiques  :  négociation,  médiation,  arbitrage.  —  Solutions  violen- 
tes :  représailles,  embargo,  blocus,  saisie.  —  La  guerre,  sou  caractère  et  ses 
causes  sociales,  ses  règles;  conditions  des  personnes  et  des  biens.  —  Trait('S 
de  pai.x. 

Les  conflits  qui  s'élèvent  entre  gouvernements  différents  sont 
dus  à  des  causes  variables  par  leur  nature  comme  parleur  im- 
portance. Ceux  qui  proviennent  de  faits  accidentels  peuvent  être 
réglés  aisément,  pourvu  que  des  complications  engendrées  par 
des  causes  plus  générales  ne  viennent  pas  les  aggraver.  Cer- 
taines difficultés,  sans  être  sérieuses  par  elles-mêmes,  sont 
d'une  solution  longue  et  pénible,  parce  que  l'une  des  parties  se 
trouve  dans  une  situation  ou  dans  un  état  d'esprit  qui  rendent  la 
discussion  malaisée.  Enfin,  lorsque  l'intérêt  général  ou  l'orgueil 
national  d'un  peuple  sont  en  jeu,  l'entente  amiable  devient  à 
peu  près  impossible,  et  comme  il  n'existe  aucune  autorité  su- 
prême munie  des  pouvoirs  nécessaires  pour  trancher  le  diffé- 
rend, c'est  la  force  qui  intervient  avec  toutes  ses  conséquences. 


[.    SOLUTIONS    PACIFIQUES. 

Négociation.  Arbitrage.  —  Les  menus  litiges  ne  comptaient 
guère  avant  le  xix"  siècle.  Les  frontières  restent  en  général 
assez  mal  précisées.  Les  relations  n'étaient  pas  très  actives.  On 


96  LE    DROIT    INTERNATIONAL    AU    XX^   SIÈCLE. 

se  souciait  médiocrement  des  intérêts  particuliers  isolés,  et  on 
en  faisait  volontiers  bon  marché.  Dans  ces  conditions,  chacun  se 
tirait  comme  il  pouvait  des  mauvais  pas  où  il  était  engagé,  su- 
bissant des  avanies  et  des  injustices  dont  il  était  à  peu  près  im- 
possible d'obtenir  le  redressement. 

A  notre  époque  de  relations  incessantes  et  bien  que  le  souci 
de  la  justice  et  le  respect  de  l'étrang-er  aient  réalisé  de  grands 
progrès,  les  conflits  d'intérêts,  portant  sur  de  petites  questions, 
sont  forcément  nombreux,  La  plupart  sont  résolus  par  la  simple 
négociation.  Lorsque  les  intérêts,  engagés  prennent  un  caractère 
général,  ce  qui  permet  de  craindre  une  aggravation  du  débat, 
l'intervention  opportune  d'une  tierce  puissance  ou  de  plusieurs, 
peut  faciliter  le  débat,  éviter  les  froissements,  et  procurer  la 
conclusion  d'un  accord  qui  se  réalise  avec  la  collaboration  active 
de  l'État  intervenant.  Celui-ci  est  alors  un  médiateur  i.  Si  la  mé- 
diation ne  réussit  pas  toujours  à  prévenir  la  guerre,  elle  est 
parvenue  quelquefois  à  l'arrêter  et  en  adoucir  les  etfets  :  telle 
l'intervention  amicale  de  la  France  entre  les  États-Unis  et  l'Es- 
pagne en  1898.  Parfois  aussi  la  médiation  prend  la  forme  d'une 
contrainte  ;  elle  agit  pour  obliger  l'un  des  belligérants  à  s'ar- 
rêter dans  sa  marche  victorieuse  et  à  ménager  le  vaincu.  L'un 
des  exemples  les  plus  justifiés  de  ce  type  de  médiation  nous  est 
fourni  par  le  traité  de  1878,  imposé  par  les  grandes  puissances 
à  la  Russie  dans  sa  lutte  contre  la  Turquie  -. 

La  médiation  présente  parfois  l'inconvénient  de  constituer  de 
la  part  du  médiateur  un  véritable  acte  d'ingérence  politique  qui, 
au  lieu  de  maintenir  ou  de  ramener  la  paix,  peut  entraîner  de 
nouvelles  complications  et  élargir  le  conflit.  C'est  pourquoi  on  a 
cherché  à  lui  donner  une  forme  à  la  fois  permanente  et  plus  ju- 
ridique en  lui  assignant  certaines  règles  spéciales.  Tel  est  le  but 
poursuivi  par  l'art.  2  de  la  Convention  de  La  Haye,  du  29  juillet 
1899,  qui  oblige  les  États,  membres  de  l'Union  formée  par  cette 

1.  Une  simple  entremise  officieuse  prend  le  nom  de  «  bons  offices  ».  Parfois,  l'en- 
tremise des  tiers  s'élargit  et  revêt  la  forme  d'une  conférence,  comme  celle  d'Algésiras 
de  1906. 

2.  V.  aussi  le  traité  de  Conslantinople  du  6-18  septembre  1897,  intervenu  pour  ré- 
tablir la  paix  entre  la  Turquie  et  la  Grèce. 


LITIGES   INTERNATIONAUX.  97 

Convention,  à  recourir,  avant  d'entrer  en  lutte,  aux  bons  offices, 
ou  à  la  médiation  diine  ou  do  plusieurs  puissances  amies. 

Mais  si  cet  appareil  majestueux  convient  aux  questions  soule- 
vées par  des  combinaisons  politiques  ou  des  intérêts  nationaux, 
il  est  beaucoup  de  cas  qui  roulent  sur  de  simples  circonstances  de 
fait,  et  qui  peuvent  être  résolues  d'une  manière  tout  à  fait  tech- 
nique. On  a  recours  alors  à  l'arbitra g-e  d'un  chef  d'État,  d'une 
commission  internationale,  d'une  haute  cour  de  justice,  ou  même 
d'un  jurisconsulte  réputé. 

L'arbitrage  international  est  un  moyen  qui  permet  de  résoudre, 
d'une  manière  à  la  fois  équitable  et  honorable  pour  les  parties, 
des  conflits  très  variés,  portant  parfois  sur  des  questions  impor- 
tantes. Il  se  distingue  par  trois  caractères  très  nets  :  ril  est  vo- 
lontairement appliqué  par  les  parties  ;  2"  le  litige  est  déterminé 
et  l'arbitre  est  désigné  d'accord  par  les  parties  au  moyen  d'une 
convention  ;  3°  l'arbitre  doit  limiter  sa  décision  aux  points  qui  lui 
sont  soumis.  Il  va  sans  dire  que  cette  solution  est,  en  principe, 
obligatoire  pour  les  États  cpji  l'ont  sollicitée:  toutefois,  ici  encore, 
le  défaut  d'une  autorité  supérieure  laisse  aux  parties  la  possibi- 
lité de  se  refuser  à  l'exécution  de  leurs  engagements.  Mais  il 
faut  se  hâter  de  dire  que  les  exemples  d'une  telle  mauvaise  foi 
sont  excessivement  rares. 

Avant  le  xix''  siècle,  les  cas  d'arbitrage  étaient  très  peu  fré- 
quents. On  laissait  dormir  indéfiniment  les  affaires  minimes, 
on  tranchait  les  autres  par  l'épée.  Mais,  depuis  un  siècle,  les  oc- 
casions de  froissement,  de  rivalité,  de  concurrence,  sont  deve- 
nues si  nombreuses,  et  touchent  en  outre  à  tant  d'intérêts  parti- 
culiers, que  si,  d'une  part,  on  ne  pouvait  continuer  à  les  négli- 
ger de  parti  pris;  il  devenait  impossiljle  aussi  d'entrer  en  cam- 
pagne à  chaque  instant.  En  d'autres  termes,  les  litiges  devenant 
à  la  fois  nombreux  et  urgents,  le  besoin  d'un  bon  moyen  paci- 
fique de  les  régler  se  fit  impérieusement  sentir,  et  les  arbitrages 
internationaux  se  multiplièrent  sur  les  sujets  les  plus  divers. 
Parmi  les  plus  marquants,  nous  citerons  :  la  sentence  rendue  par 
une  cour  spéciale  réunie  à  Genève  pour  juger  un  différend  sus- 
cité entre  les  États-Unis  et  la  Grande-Bretagne,  au  sujet   des 

7 


î)8  LE    DROIT   INTERNATIONAL    AU   XX®   SIÈCLE. 

prises  faites  par  le  croiseur  Alabama,  pendant  la  guerre  de  Sé- 
cession; la  décision  du  Conseil  fédéral  suisse,  rendue  le  V  dé- 
cembre 1900,  et  attribuant  au  Brésil  de  vastes  territoires  contes- 
tés entre  ce  pays  et  la  France  par  suite  de  l'obscurité  du  traité 
franco-portugais  de  1715  au  sujet  de  la  Guyane.  Il  en  a  été  rendu 
beaucoup  d'autres,  dont  plusieurs  ont  amené  le  résultat  infini- 
ment heureux  d'éviter  des  guerres  imminentes  entre  de  grands 
peuples.  Ce  n'est  pas  là  un  mince  avantage  ^ 

L'évidente  utilité  de  ce  procédé  a  conduit  les  États  à  en  faire 
eu  quelque  sorte  une  règle  fixe  du  droit  international.  On  a 
commencé  par  introduire  dans  des  traités  généraux,  spéciale- 
ment dans  des  traités  de  commerce,  une  disposition  en  vertu  de 
laquelle  l'arbitrage  devient  une  formalité  convenue  d'avance 
entre  les  cocontractants,  pour  le  cas  oiî  un  différend  viendrait  à 
surgir  (Equateur,  12  mai  1888;  Acte  général  de  Berlin  du  26  fé- 
vrier 1885,  art.  12,  etc.).  Partant  de  là,  on  est  arrivé  à  la  concep- 
tion d'un  accord  spécial  qui  établit  également  l'obligation  de 
recourir  à  l'arbitrage  pour  trancher  tout  litige  présentant  le  ca- 
ractère d'une  difficulté  juridique,  ou  pour  interpréter  au  besoin 
les  traités  existants  (Grande-Bretagne,  14  octobre  1903,  etc.).  En 
même  temps,  l'idée  prenait  une  forme  plus  concrète  encore,  par 
la  création  d'une  union  comprenant  tous  les  grands  États  et  un 
bon  nombre  de  petits,  ainsi  que  d'une  cour  permanente  d'arbi- 
trage dont  le  siège  est  à  La  Haye  (Acte  final  du  29  juillet  1899  et 
Convention  du  même  jour). 

On  ne  doit  pas  se  faire  illusion  sur  l'efficacité  de  l'arbitrage.  Il 
ne  saurait  constituer  actuellement  un  moyen  définitif  et  général 
de  prévenir  les  conflits  armés  ;  nous  verrons  fout  à  l'heure  pour- 
^[uoi.  Mais,  dans  l'état  actuel  des  choses,  et  en  présence  des  néces- 
sités qui  résultent  de  la  pénétration  mutuelle  des  peuples,  l'arbi- 
trage constitue  un  procédé  très  pratique  pour  arranger  un  grand 
nombre  de  difficultés  internationales,  lorsqu'il  ne  s'y  mêle  pas 
des  desseins  cachés  ou  des  passions  maladroites.  Il  en  sera  ainsi 
surtout  si  l'on  a  soin  de  confier  les  arbitrages  à  des  coinmis- 

1.  Est-il  besoin  de  rappeler  l'incident  des  pécheurs  de  HuU  entre  l'Angleterre  et 
la  Russie,  réglo  par  une  commission  d'arbitrage  siégeant  à  Paris? 


LITIGES    INTERNATIONAUX.  99 

sions  techniques  internationales,  chez  lesquelles  hi  compétence 
et  l'impartialité  se  rencontrent  au  degré  le  plus  éminent. 

Mesures  de  rigueur.  —  L'arbitrage,  ainsi  compris  et  pratiqué, 
rendra  de  plus  en  plus  rare  l'application  des  mesures  de  rigueur 
auxquelles  on  avait  souvent  recours  autrefois,  surtout  dans  les 
relations  entre  les  grandes  puissances  et  les  petits  Ktats.  Ces 
mesures  sont  : 

Les  représailles,  dispositions  prises  à  l'encontre  des  nationaux 
d'un  autre  État,  pour  répondre  à  des  actes  du  même  genre  ; 

L'embargo,  ou  saisie  provisoire  de  marchandises,  de  navires 
ou  autres  moyens  de  transport,  appartenant  aux  ressortissants 
d'un  gouvernement  étranger  atin  de  peser  sur  les  décisions  de 
celui-ci  '  ;  on  a  prévu  ce  cas  dans  plusieurs  traités  pour  le  préve- 
nir ou  en  adoucir  les  effets  i  Equateur,  12  mai  1888,  art.  8,  3")  ; 

Le  blocus  dit  pacifique,  par  lequel  on  ferme  au  commerce  un 
ou  plusieurs  ports  d'un  autre  État,  toujours  dans  le  but  de  l'ame- 
ner à  composition.  On  pourrait  citer  un  grand  nombre  d'exem- 
ples de  cette  manière  de  faire,  employée  par  la  France,  notam- 
ment contre  FArgentine  en  1832,  contre  le  Mexique  en  1863,  etc,  ; 
à  diverses  reprises  aussi,  plusieurs  États  se  sont  entendus  pour 
pratiquer  le  blocus  pacifique  dans  un  intérêt  commun,  tels  que 
celui  de  la  Grèce,  en  1886  ;  celui  de  la  Crète,  de  mars  1897  à 
décembre  1898:  celui  du  Venezuela  en  190^,  lequel  a  d'ailleurs 
abouti  à  un  arbitrage . 

Enfin,  la  saisie  temporaire,  soit  d'nn  territoire,  soit  d'un  ou 
plusieurs  bureaux  de  douane,  toujours  dans  les  mêmes  vues  ; 
les  exemples  de  ce  genre  de  saisie  sont  également  assez  nom- 
breux. 

De  pareils  procédés,  à  la  fois  violents  et  arbitraires,  ne  sont 
possibles,  sans  entraîner  la  guerre,  que  lorsqu'un  État  faible 
refuse  à  une  grande  puissance  le  redressement  de  torts  sérieux, 
prouvés,  et  que  nul  moyen  régulier  ne  subsiste  pour  obtenir 


1.  L'embargo  a  été  employé  aussi  comme  moyen  de  se  procurer,  en  cas  d'urgence, 
et  sans  motif  d'iiostilité  à  l'égard  des  individus  saisis,  des  denrées,  des  navires,  etc. 
Plusieurs  traités  stipulent  qu'en  pareil  cas,  les  intéressés  recevront  une  équitable 
indemnité. 


100  LE    DROIT   INTERNATIONAL    AU    XX®    SIÈCLE. 

justice,  par  exemple  quand  les  tribunaux  du  pays  ne  méritent 
aucune  confiance  ou  quand  le  gouvernement  décline  toute 
proposition  d'arbitrage.  Encore  une  fois,  il  serait  aisé  aujour- 
d'hui d'éviter  ces  procédés  barbares,  grâce  aux  progrès  du 
droit  international,  si  toutes  les  nations  se  trouvaient  dans  un 
état  social  qui  leur  permît  d'appliquer,  toujours  dans  un  esprit 
de  loyauté  et  de  saine  modération,  les  principes  et  les  règles 
déjà  établis  et  qui  se  développeront  dans  l'avenir.  Malheureu- 
sement il  n'en  est  point  ainsi.  Mais  ceci  touche  à  un  autre  sujet 
et  demande  quelques  explications  préalables. 


II.   LA    GUERRE. 

Caractère  et  causes  sociales.  —  Il  y  a  une  cinquantaine 
d'années,  bien  des  gens  s'imaginaient  que  le  régime  re- 
présentatif, le  libre  échange  et  la  liberté  de  la  presse  ne 
manqueraient  pas  d'amener,  à  bref  délai,  le  désarmement 
général  et  la  paix  universelle.  Leurs  déceptions  ont  été  répé- 
tées et  cruelles,  car  peu  de  siècles  furent  plus  guerriers  que 
le  xix*".  Cependant,  malgré  les  formidables  armements  que 
tous  les  États  entretenaient  à  l'envi,  de  généreux  esprits  ont 
salué  l'aurore  du  xx''  siècle  avec  les  mêmes  illusions. Les  ter- 
ribles batailles  de  la  guerre  d'Extrême-Orient  les  ont  affligés 
sans  les  décourager.  Ils  pensent  que  ce  conflit  lointain  s'ex- 
plique par  des  circonstances  que  l'Occident  ne  connaît  plus. 
Ils  tiennent  à  croire  que  trente-cinq  ans  de  paix,  pendant 
lesquels  tant  de  liens  se  sont  noués  entre  les  peuples  d'Europe, 
rendent  improbable  la  réapparition  de  la  guerre  sur  no  tre 
continent.  Cet  espoir  serait  légitime  si  des  causes  sociales  pro- 
fondes et  persistantes  ne  maintenaient  parmi  nous  de  graves 
risques  de  guerre.  Il  est  utile  de  préciser  ici  le  fait  en  quelques 
lignes. 

La  guerre  extérieure  peut  résulter  de  deux  causes  essentielles, 
qui  d'ailleurs  se  cumulent  souvent.  En  premier  lieu,  vient  l'idée 
d'une  annexion  territoriale;  en  second  lieu,  se  placent  les  vues 


LITIGES   INTERNATIONAUX.  101 

de  suprématie  politique,  c'est-à-dire  ranibition  de  conduire  le 
monde  en  lui  imposant  les  directions  et  les  combinaisons  d'un 
gouvernement  capable  de  l'emporter  sur  tous  les  autres  par 
la  force  des  armes.  Or,  d'où  sortent  les  visées  de  conquête  ou 
d'hégémonie  politique?  De  deux  tendances  bien  distinctes.  La  pre- 
mière peut  être  dictée  à  une  race  par  un  urgent  besoin  d'expan- 
sion; c'est  ce  motif  qui  explique  lacharnement  mis  par  l'Angle- 
terre à  disputer  à  la  France,  au  xviif  siècle,  les  territoires 
de  colonisation  de  l'Amérique  du  Nord  ou  les  débouchés  com- 
merciaux de  l'Iode.  La  politique  dictée  par  cette  nécessité  peut 
se  montrer,  à  un  moment  donné,  brutale,  violente,  abusive  ou 
même  déloyale,  cela  dépend  du  mérite  des  hommes  qui  la  con- 
duisent. Elle  est  inspirée  du  moins  par  un  motif  impérieux  et,  si 
l'historien  le  déplore,  il  est  en  état  de  lui  assigner  une  cause 
précise  et  utile  en  soi.  Les  peuples,  dont  l'éducation  est  do- 
minée par  la  tendance  particulariste,  c'est-à-dire  par  un  sen- 
timent précis  de  l'autonomie  et  de  l'initiative  individuelles, 
pratiquent  d'ordinaire  cette  politique  utilitaire.  Les  erreurs  et 
les  fautes  que  peuvent  commettre  leurs  hommes  d'Etat,  n'en 
changent  pas  le  courant  général.  Qu'on  étudie  de  près  l'histoire 
déjà  longue  de  la  politique  anglaise,  ou  les  premiers  traits  de 
l'action  extérieure  des  États-Unis,  si  fortement  caractérisée  dès 
son  début,  et  on  reconnaîtra  combien  la  tendance  de  ces  peu- 
ples est  nettement  orientée.  Pour  eux,  la  guerre  et  la  conquête 
ne  sont  que  des  moyens  ultimes  employés  soit  à  titre  de  pro- 
cédés de  pénétration  économique,  soit  pour  consacrer  une  co- 
lonisation déjà  poussée  très  loin  par  l'action  privée,  soit  enfîa 
pour  réserver  l'avenir,  comme  cela  s'est  produit  en  Afrique 
par  exemple.  Voilà  pour  le  premier  type.  Il  n'est  dangereux 
pour  la  paix  que  si  on  le  menace  directement  dans  ses  intérêts 
vitaux —  tel  un  blocus  économique  —  ou  si  on  prétend  l'arrêter 
dans  sa  marche  colonisatrice. 

Le  second  type  est  bien  différent.  Pénétré  et  dominé  par 
l'esprit  communautaire,  il  laisse  tous  les  pouvoirs  se  centraliser 
aux  mains  d'une  bureaucratie  compliquée  et  absorbante  dont 
la  poUtique  est  la  principale  raison  d'être  et  dont  la  tendance 


102  LE    DROIT   INTERNATIONAL   AU    XX^    SIECLE. 

est  d'agrandir  sans  cesse  le  domaine  de  son  autorité,  de  ses 
attributions,  de  ses  avantages.  Lorsqu'une  telle  bureaucratie 
est  dirigée  soit  par  un  souverain  de  génie,  soit  par  des  chefs 
actifs  et  ambitieux,  sa  politique  extérieure  devient  fatalement 
aggressive  et  dominatrice.  C'est  alors  que  l'on  voit  s'élever, 
aux  dépens  de  la  paix  du  monde,  ces  grandes  nations  mili- 
taires qui,  pendant  un  certain  nombre  d'années,  imposent  à 
tout  un  continent  le  lourd  fardeau  de  leur  hégémonie.  La 
France,  après  l'Espagne,  a  eu  le  malheur  de  passer  par  cette 
redoutable  épreuve  et  de  monter  à  ce  pinacle  vertigineux; 
comme  sa  voisine,  elle  en  est  retombée  après  les  plus  dures 
épreuves  ^  Elle  a  pu  cependant  se  ressaisir,  éviter  une  ruine 
complète,  et  conserver  une  place  honorable  au  rang  des  grands 
États.  Mais  elle  se  débat  péniblement  contre  les  effets  débilitants 
et  anarchiques  de  l'esprit  communautaire.  Il  fut  restauré  chez 
elle  par  l'ancienne  monarchie;  actuellement  il  est  prôné  et  cultivé 
parle  socialisme  qui  croit  progresser  en  rétablissant  les  métho- 
des gouvernementales  de  la  décadence  romaine  etde  Louis  XIV. 
Plusieurs  peuples  ont  tenté  de  s'élever  à  ce  rang  de  grande 
nation  mihtaire,  laissé  vacant  parla  France  en  1815.  La  Russie 
d'abord,  qui  semblait  prédestinée  par  son  étendue  et  le  chiffre 
de  sa  population.  Mais  ce  colosse  a  des  pieds  d'argile;  la  classe 
aristocratique  et  bureaucratique  qui  le  conduit,  manque  de 
capacité  et  d'union,  la  nation  est  pauvre.  C'est  pour([uoi  la 
Russie  n'a  pu  monter  au  degré  de  puissance  politique  qu'elle 
ambitionnait;  mais  les  eflbrts  qu'elle  a  faits  pour  y  parvenir 
n'en  ont  pas  moins  troublé  la  paix  à  bien  des  reprises  depuis 
cent  ans.  L'Autriche,  ensuite,  qui  voulait  reprendre  la  situation 
prépondérante  occupée  par  elle  pendant  une  courte  période. 
Elle  a  dû  s'incliner  très  bas  devant  un  rival  qui,  la  serrant 
de  près  depuis  le  commencement  du  xviif  siècle,  a  réussi 
linalement  à  éclipser  tous  ses  rivaux.  Maîtresse  de  l'Allemagne, 
pourvue  d'une  forte  bureaucratie  et  d'une  armée  immense 
qu'elle  renforce  sans  cesse,  munic^   d'un    trésoi-  de  guerre,  la 

1.  On  trouvera  un  admirable  tableau  de  celte  évolution  sociale  dans  le  livre  de 
11.  (le   Tourville,   llisloire  /le  la  formniinn  paiiicxlarislc,   Firmin-Didot  et   C*. 


LITIGES   INTERNATIONAUX.  103 

Prusse  joue  aujourd'hui,  au  premier  plan  de  la  scène  du  monde, 
le  rôle  de  la  grande  nation  guerrière.  Sa  tendance  est  de  faire 
dominer  partout  non  seulement  ses  intérêts  légitimes,  mais  en- 
core son  influence  politique,  ce  qui  ne  peut  manquer  de  pro- 
voquer des  résistances  et  peut-être;  des  conflits. 

On  voit,  parce  bref  exposé,  que  des  causes  sociales  profondes 
agiront  longtemps  encore  pour  maintenir  dans  le  monde  l'in- 
sécurité, les  risques  de  guerre.  Il  faut  en  prendre  son  parti, 
éviter  de  se  bercer  d'illusions,  faire  de  son  mieux  pour  écarter 
ou  atténuer  les  causes  de  conflit,  mais  surtout  conserver  des 
amis  sûrs,  retenus  par  de  solides  liens  d'intérêts,  et  se  tenir 
prêt  à  tout  événement.  Espérons,  sans  trop  y  compter,  que  les 
nations  d'Europe  seront  assez  sages  pour  brider  les  tendances 
de  cour  et  les  ambitions  de  caserne,  et  pour  obliger  leurs  gou- 
vernements à  alléger  le  poids  formidable  de  leurs  arme- 
ments i. 


III.   REGLES  DE  GUERRE. 

Notions  générales.  —  La  guerre  est  en  soi  un  acte  de  vio- 
lence et  de  barbarie.  Il  semble  donc,  au  premier  abord, 
qu'elle  doit  échapper  à,  toute  réglementation.  Cependant,  de 
tout  temps  on  a  senti  la  nécessité  d'accepter  au  moins  quelques 
principes  susceptibles  de  tempérer  la  sauvagerie  inhérente  à 
l'état  de  guerre.  Au  fur  et  à  mesure  que  le  droit  des  gens 
s'est  précisé  sous  l'influence  des  causes  que  nous  avons  dites, 
ces  principes  se  sont  multipliés  et  consolidés.  Il  en  est  sorti 
une  série  de  dispositions  coutumières,  légales  ou  convention- 
nelles, (|ue  Ton  décore  du  nom  trop  ambitieux  de  «  Lois  de   la 

1.  Parmi  les  stipulations  conventionnelles  les  plus  récentes  qui  aient  été  conclues 
dans  ce  sens,  il  faut  citer  l'intéressant  traité,  signé  le  9  janvier  1903  entre  l'Argen- 
tine et  le  Chili,  pour  établir  un  état  d'équilibre  entre  leurs  forces  navales.  Cet  ac- 
cord prescrit  réciproquement  la  suspension  des  constructions  neuves,  la  vente  de  plu- 
sieurs navires  sur  chantier  et  le  désarmement  de  certains  autres.  C'est  un  exemple 
qui  sera  suivi  par  d'autres  Etats,  le  jour  où  l'on  aura  reconnu  la  vanité  et  le  danger 
des  vues  de  suprématie  politique. 


104  LE   DROIT   INTERNATIONAL   AU    XX^    SIÈCLE. 

guerre.  »  Nous  sommes  bien  loin  encore  d'un  corpus  jims  tant 
soit  peu  complet.  Néanmoins,  sans  pouvoir  affaiblir  d'une  ma- 
nière très  considérable  les  maux  de  la  guerre,  le  droit  interna- 
tional n'en  a  pas  moins  une  influence  modératrice  indiscutable. 
Du  reste,  il  faut  bien  dire  que  la  condition  sociale  des  belli- 
gérants exerce  une  action  capitale  sur  leur  manière  de  voir  et 
d'appliquer  des  règles  de  guerre.  C'est  ainsi  que  les  États-Unis, 
dans  leurs  instructions  pour  les  armées  en  campagne  et  pour 
la  marine,  et  dans  leur  pratique,  se  montrent  généralement 
partisans  des  doctrines  les  plus  libérales.  L'Allemagne,  au  con- 
traire, témoigne  d'un  esprit  restrictif  très  marqué:  on  peut  s'en 
assurer  en  parcourant  une  publication  officielle  récente  du 
grand  État-major  allemand  sur  les  droits  des  belligérants  dans 
la  guerre  continentale.  On  y  voit,  en  première  ligne,  cette 
maxime  monstrueuse  que  le  but  de  la  guerre  est  d'anéantir 
toutes  les  ressources  de  l'adversaire,  morales  aussi  bien  que 
matérielles.  C'est  dire  que  chaque  belligérant  doit  se  donner 
pour  tâche  l'anéantissement,  ou  tout  au  moins  la  dégradation 
aussi  complète  que  possible  de  son  adversaire.  Cette  doctrine 
est  la  négation  pure  et  simple  de  l'esprit  de  progrès  et  de  fra- 
ternité humaine.  Et  ce  fait  est  bien  d'accord  avec  ce  que  nous 
avons  dit  plus  haut. 

Nous  énumérerons  brièvement  ce  qui  touche  à  la  réglementa- 
tion proprement  dite  de  la  guerre. 

Déclarations  de  guerre.  —  En  France,  la  guerre  ne  peut  être 
déclarée  sans  l'assentiment  préalable  des  deux  Chambres  (art.  9 
de  la  loi  du  IG  juillet  1875).  Doit-on  transmettre  à  l'adver- 
saire une  déclaration  formelle  de  guerre,  avant  toute  attaque? 
Les  théoriciens  sont  pour  l'affirmative,  mais  la  pratique  est 
plutôt  contraire.  Toutefois,  il  n'y  a  pas  là  de  règle  absolue. 

Armes  et  ■projectiles.  —  On  s'efforce  depuis  longtemps  de  pré- 
venir l'emploi  des  armes  et  des  projectiles  par  trop  meurtriers 
ou  trop  barbares.  Voir  dans  ce  sens  la  déclaration  de  Saint-Pé- 
tersbourg du  11  décembre  18C8  et  les  déclarations  de  La  Haye 
du  29  juillet   1899. 

Trahison.  Espionnage,  —  Les  faits  de  trahison,  par  exemple 


LITIGES   INTERNATIONAL. V.  105 

remploi  d'uniformes  ennemis  ou  du  drapeau  blanc  pour  tromper 
ou  attirer  l'adversaire,  sont  unanimement  réprouvés.  Toutefois, 
il  ne  se  passe  point  de  guerre  sans  que  les  belligérants  ne  pré- 
tendent avoir  à  se  plaindre  de  faits  de  cette  nature.  Quant  à 
l'espionnage,  tout  État  militaire  fait  de  grands  efTorts  à  la  fois 
pour  l'utiliser  et  pour  s'en  défendre  iCode  pénal,  art.  76  à 
82;  codes  de  justice  militaire  et  maritime  de  1857  et  de  1858, 
art.  205  à  207  et  art.  203  et  26i;  loi  sur  l'espionnage  du 
18  avril  1880;  sur  l'emploi  de  la  trahison  et  de  l'espionnage, 
voir  règlement  de  service  de  l'infanterie  en  campagne  de 
1885,  art.  216  et  217  . 

Sièges  et  bombardements.  —  On  admet  en  théorie  (|ue,  dans 
le  cours  de  ces  opérations,  l'assaillant  doit  éviter,  comme  en 
rase  campagne,  les  violences  inutiles.  Ici  encore  la  pratique  ne 
s'accorde  guère  avec  la  théorie,  s'il  faut  en  croire  les  récrimi- 
nations réciproques  des  belligérants. 

Guerre  maritime.  —  Les  conditions  spéciales  de  la  guerre 
sur  mer  ont  entraîné  l'adoption  de  règles  particulières,  dont 
quelques-unes  sont  d'une  haute  importance,  car  elles  ont  pour 
but  de  sauvegarder  la  liberté  des  transports  maritimes.  Nous 
nous  bornons  à  les  citer.  Pour  la  défense  des  cotes,  on  a  soin 
déréglementer,  en  temps  de  guerre,  la  circulation  des  navires 
dans  les  eaux  territoriales  (décrets  du  12  juin  1896  et  du 
17  mars  1902).  Pour  assurer  le  recrutement  de  l'armée  de  mer, 
la  France  a,  depuis  le  xvii''  siècle,  un  régime  spécial,  ac- 
tuellement basé  sur  la  loi  du  3  brumaire  an  IV,  relative  à  l'in- 
scription maritime.  Cette  même  loi,  dans  son  article  37,  consacre 
le  droit  de  prise,  c'est-à-dire  la  saisie  définitive  des  navires  en- 
nemis, quels  qu'ils  soient  '.  Autrefois,  les  gouvernements  auto- 
risaient des  entrepreneurs  particuliers,  appelés  corsaires,  à  pour- 
chasser les  vaisseaux  de  l'adversaire.  Presque  tous  les  États 
maritimes  ~  ont  renoncé  à  cette  pratique,  en  signant  la  décla- 
ration de  Paris  du  16  avril  1856.  D'après  cet  acte,  les  navires 

1.  Certaines  conventions  ont  excepté  les  paquebots- poste  (Grande-Bretagne,  14  juin 
1833,  art.  !3  . 

2.  A  l'exception  de  l'Espagne,  des  États-Unis  et  du  Mexique. 


106  LE    DROIT    INTERNATIONAL   AU    XX®    SIÈCLE. 

de  l'État  sont  seuls  autorisés  à  faire  des  prises;  encore  admet-on 
les  principes  suivants  :  la  marchandise  neutre  reste  libre  même 
sous  pavillon  ennemi,  la  marchandise  ennemie  est  insaisissable 
sous  pavillon  neutre.  Toutefois  ces  principes  ne  s'appliquent 
pas  à  la  contrebande  de  guerre?  Mais  que  doit-on  considérer 
comme  contrebande  de  guerre.  La  question  reste  ouverte, 
malgré  de  longues  controverses  et  de  nombreux  essais  tentés 
pour  la  solutionner.  La  pratique  est  flottante  et  se  détermine 
d'après  les  circonstances.  Pour  la  France,  on  peut  voir  notam- 
ment l'ordonnance  d'août  1681,  art.  il,  et  une  déclaration  faite 
en  septembre  1884  par  le  Président  du  Conseil,  ainsi  qu'une 
notification  du  24  janvier  1885  relatives  à  la  guerre  de  Chine. 
La  légitimité  des  prises  est  appréciée  par  des  tribunaux  spé- 
ciaux (décret  du  27  octobre  1870).  On  a  essayé  vainement  de 
réglementer  la  condition  des  câbles  sous-marins  en  temps  de 
guerre  (convention  en  1864,  mais  non  ratifiée).  Le  blocus  des 
ports  et  des  côtes  est  un  des  principaux  moyens  d'action  de  la 
guerre  maritime.  On  admet  aujourd'hui  qu'il  faut  le  notifier 
(voir  notification  du  18  juin  1892,  relative  au  Dahomey)  et  qu'il 
doit  être  effectif. 

Condition  des  pei\sonnes  en  temps  de  guerre.  —  Il  va  sans 
dire  que  l'état  de  guerre  influe  sur  la  condition  des  personnes 
et  la  modifie  profondément.  En  ce  qui  concerne  les  nationaux, 
ils  ont  des  devoirs  précis  à  remplir  :  d'abord,  accomplir  le  ser- 
vice militaire,  ensuite  ne  rien  faire  qui  puisse  compromettre  le 
gouvernement  ou  l'État  en  lui  attirant  l'hostilité  d'une  puis- 
sance étrangère,  ou  nuire  à  ses  intérêts  au  profit  d'un  adver- 
saire (Code  pénal,  art.  75,  84,  85  et  92;  codes  de  justice  mili- 
taire, art.  226,  et  de  justice  maritime,  art.  305  à  308).  Quant 
aux  personnes  ennemies,  il  faut  distinguer  trois  catégories  : 
1°  Les  combattants  qui  doivent  porter  un  uniforme  et  observer 
les  lois  de  la  guerre  ;  certains  pays  refusent  ce  caractère  aux 
troupes  franches,  ou  recrutées  parmi  les  populations  coloniales, 
que  l'on  taxe  de  barbarie.  A  ce  point  de  vue,  il  est  permis  de 
dire  qu'en  temps  de  guerre,  la  barbarie  se  réveille  dans  tous 
les  camps,  même  dans  ceux  où  l'on  fait  valoir  les  plus  grandes 


LITIGES   INTERNATIONAUX.  107 

prétentions  à  la  culture  intellectuelle;  —  2°  Les  prisonniers,  les 
malades  et  les  blessés.  Tout  combattant  qui  se  soumet  à  l'au- 
torité de  son  adversaire  doit  être  respecté,  entretenu  et  soigné 
d'une  manière  convenable,  pourvu  qu'il  se  conforme  aux  lois 
et  règlements  (code  de  justice  militaire,  art.  56;  règlement  du 
21  mars  1893').  11  en  est  de  même  pour  les  malades  et  bles- 
sés :  le  code  de  justice  militaire,  art.  24.9,  punit  de  réclusion 
celui  qui  dépouille  un  blessé,  et  de  mort  celui  qui  le  mal- 
traite. D'autre  part,  la  convention  de  Genève  du  22  août  ISGi 
neutralise  le  matériel  et  le  personnel  des  hôpitaux  et  ambu- 
lances, lesquels  doivent,  en  échange,  leur  abri  et  leurs  soins  à 
tous  les  partis.  Cela  re\dent  à  dire  que  l'homme  abattu  par  la 
maladie  ou  par  le  combat  cesse  d'être  un  ennemi  tant  qu'il 
se  trouve  hors  d'état  de  porter  les  armes.  L'acte  de  1864-  a  été 
étendu  à  la  euerre  maritime  par  les  conventions  de  La  Haye 
des  29  juillet  1899  et  21  décembre  190i.  Il  a  été  revisé  et  com- 
plété par  une  conférence  réunie  à  Genève,  où  étaient  représentés 
36  États.  Elle  a  adopté  un  nouvel  acte  en  33  articles  qui  porte 
la  date  du  6  juillet  1906  ;  —  3  "  Les  personnes  privées.  En  prin- 
cipe, le  simple  particulier  qui  ne  prend  aucune  part  à  la  lutte, 
devrait  être  laissé  absolument  en  dehors  du  conflit.  Cette  ma- 
nière de  faire  est  prévue  dans  certains  traités  (Equateur,  12  mai 
1888,  art.  lOi.  Mais  bien  souvent  on  expulse  en  masse  du  terri- 
toire les  ressortissants  de  l'État  ennemi  (arrêté  du  28  août  1870). 
En  territoire  occupé,  on  emploie  encore  la  pratique  atroce  qui 
consiste  soit  à  forcer  des  habitants  paisibles  à  guider  les  troupes 
ennemies,  soit  à  les  saisir  comme  otages  (règlement  sur  le  ser- 
vice en  campagne,  art.   217  et  189). 

En  somme,  c'est  surtout  au  point  de  vue  des  non  combat- 
tants que  le  droit  international  a  fait  le  moins  de  progrès. 
Nous  le  constaterons  mieux  encore  en  résumant  ce  qui  con- 
cerne la  condition    des  biens. 

CoJidition  des  biens  en  temps  de  guerre.  —  Les  propriétés 
publiques   sont  entièrement  livrées  à  Tusage  de   l'ennemi,   qui 

1.  V.  aussi  la  loi  du  3  mai  1902  sur  l'entrée  en  franchise  des  dons  et  secours  desti- 
nés aux  prisonniers. 


108  LE    DROIT    INTERNATIONAL   AU    XX'=    SIÈCLE. 

confisque  ou  utilise  tout  ce  qu'il  peut  saisir,  et  cela  souvent 
avec  une  violence  abusive.  Il  y  a  cependant  une  tendance  à 
éviter  la  destruction  systématique  et  le  pillage  organisé,  mais 
on  est  encore  bien  loin  de    l'idéal  à  ce  point  de  vue^ 

Quant  aux  propriétés  privées,  elles  doivent  être  respectées 
en  principe  (code  de  justice  militaire,  art.  250,  qui  punit  de 
mort  le  pillage).  Mais,  si  le  particulier  est  protégé  contre  le  vol 
proprement  dit,  il  est  atteint  directement  et  durement  par  les 
taxes  établies  sous  le  nom  de  contributions  de  guerre  et  de  ré- 
quisitions militaires  (loi  du  3  juillet  1877  et  décret  du  2  août 
suivant)  ainsi  que  par  le  logement  des  troupes.  En  outre,  les 
propriétés  privées  sont  souvent  détruites  ou  endommagées  par 
les  faits  de  guerre.  On  a  essayé  parfois  d'atténuer  ces  risques, 
par  des  stipulations  conventionnelles  (Mexique,  27  novembre 
1886).  Mais  il  n'existe  rien  de  pareil  entre  les  principaux  Etats 
militaires,  en  sorte  que,  en  cas  de  grands  conflits  européens, 
on  assistera  vraisemblablement  à  une  exploitation  intense  des 
territoires  occupés  et  à  des  dévastations  impitoyables,  lorsqu'on 
les  jugera  utiles  au  succès  des  opérations  militaires. 

On  voit  que  ces  fameuses  lois  de  la  guerre,  dont  on  parle  avec 
tant  de  complaisance  comme  d'une  conquête  éminente  de  la 
civilisation,  ne  forment  pas  un  ensemble  bien  considérable. 
Encore  reposent-elles  souvent  sur  de  simples  usages  qui  n'ont 
rien  d'obligatoire,  et  pour  le  surplus  sur  des  actes  législatifs 
qui  nengagent  qu'un  seul  État,  ou  sur  des  conventions  qui 
ne  sont  pas  unanimement  acceptées.  Il  ne  faudrait  donc  pas 
concevoir  trop  d'illusions  sur  la  portée  et  les  effets  du  droit  in- 
ternational en  temps  de  guerre. 

La  neutralité.  —  La  neutralité  est  la  situation  dans  laquelle 
se  trouvent,  en  temps  de  guerre,  les  États  qui  no  prennent  pas 
part  au  conflit.  Ces  États  ont  le  droit  d'exiger  des  belligérants 
le    respect    absolu  de  leur    territoire-  et   la   sauvegarde  aussi 


1.  Se  souvient-on  des   scandales  qui  se  sont  produits  lors  de  l'occupation  du   pa- 
lais impérial  à  Pékin  par  les  troupes  internationales,  il  y  a  bien  peu  d'années? 

2.  Toute  force  belligérante   qui  pénètre  sur  un  lerritoire  ou  dans  un  port  neutres, 
doit  être  désarmée  et  retenue  pour  la  durée  delà  guerre.  Toutefois,  en  ce  qui  touche 


LIÏ(GES    IiNÏERNATIONAUX.  109 

complète  que  possible  de  leurs  intérêts.  Ils  ont  le  devoir  strict 
de  ne  rien  faire  qui  jHiisse  favoriser  l'un  des  belligérants  au 
détriment  de  l'autre. 

Il  y  a  dans  cette  situation  délicate  deux  conditions  difficiles 
à  bien  remplir.  D  une  part,  les  combattants  ne  peuvent  guère 
éviter  d'imposer  aux  neutres  certaines  gènes  ou  certaines 
charges,  par  exemple  :  la  visite  des  navires  afin  de  vérifier 
leur  nationalité  ;  la  rupture  des  câbles  télégraphiques  commu- 
niquant avec  l'adversaire  ;  la  fermeture  des  ports  par  le  blo- 
cus. D'autre  part,  certains  neutres  se  résignent  difficilement 
à  refuser  toute  faveur  à  celui  des  combattants  pour  lequel  ils 
ressentent  la  plus  vive  sympathie.  Il  y  a  là  matière  à  bien 
des  difficultés  qui  greffent  parfois  de  nouveaux  conflits  sur  le 
premier. 

Certains  États  ont  été  déclarés  perpétuellement  neutres,  en 
vertu  d'un  accord  signé  par  les  grandes  puissances,  qui  ont 
vu  là  un  moyen  pratique  de  prévenir  entre  elles  de  dange- 
reuses rivalités.  C'est  le  cas  pour  :  la  Suisse  déclaration  du 
20  novembre  1815;;  la  Belgique  traités  du  15  novembre  1831 
et  du  18  avril  1839);  le  Luxembourg  (traité  du  11  mai  1867); 
le  bassin  du  Congo  (acte  général  du  26  février  1885);  les  tra- 
vaux du  Bas-Danube  (traité  du  13  juillet  1878,  art.  52);  le 
phare  du  cap  Spartel,  au  Maroc  (convention  du  27  janvier  1892). 

En  ce  qui  touche  la  neutralité  temporaire,  on  consultera  uti- 
lement les  documents  suivants  :  déclaration  de  neutralité  du 
27  avril  1898  et  circulaire  du  ministre  de  la  marine  du  26  du 
même  mois ,  relatives  à  la  guerre  entre  l'Espagne  et  les  États- 
Unis;  une  circulaire  analogue  a  été  expédiée  en  1904  à  l'occasion 
de  la  guerre  russo-japonaise  ;  les  articles  17  et  21  du  Code  civil 
qui  prévoient  le  fait  de  s'enrôler  dans  une  armée  étrangère  ;  les 
articles  84  et  85  du  code  pénal,  qui  interdisent  tout  acte  hostile 
contre  un  État  étranger  ;  la  loi  du  13  avril  1895  et  le  décret  du 
9  janvier  1896  relatifs  à  l'exportation  des  armes.  Il  va  sans  dire 
que,  dans  tous  les  cas,  les  particuliers  qui,  en  cas  de  guerre,  agis- 
les  navires,  leur  situation  spéciale  fait  qu'on  leur  permet  un  court  séjour,  soit  pour 
s'abriter  de  la  tempête,  soit  pour  un  ravitaillement  ou  une  réparation  sommaires. 


110  LE    DROIT    I.VTEKXATIONAL   AU   XX*^    SIÈCLE. 

sent  contre  un  des  belligérants,  le  font  à  leurs  risques  et  périls 
et  ne  peuvent  réclamer  à  bon  droit  la  protection  de  leur  gou- 
vernement s'ils  se  trouvent  exposés  à  la  répression. 

Traités  d'alliance.  —  Les  alliances  politi(jues  jouent  un  rôle 
d'autant  plus  grand,  lorsque,  par  l'effet  des  causes  que  nous 
avons  signalées  tout  à  l'heure,  un  État  occupe  dans  le  monde 
une  situation  menaçante  pour  la  liberté  elles  intérêts  des  autres. 
On  voit  alors  surgir  des  combinaisons  adverses,  tantôt  offensives, 
tantôt  défensives.  Sans  nous  arrêter  aux  accords  de  ce  genre 
actuellement  en  vigueur  en  Europe,  dont  on  p  irle  si  souvent 
sans  en  connaître  les  termes,  nous  citerons  un  traité  qui  a  fait 
également  beaucoup  de  bruit  et  dont  les  signataires  n'ont  pas 
craint  de  publier  la  teneur.  Il  s'agit  du  reste  d'une  alliance  net- 
tement et  purement  défensive.  Par  un  traité  du  30  janvier  1902, 
la  Grande-Bretagne  et  le  Japon  ont  pris  les  engagements  sui- 
vants : 

Les  deux  pays  se  prêteront  un  mutuel  appui  pour  le  main- 
tien et  la  défense  de  leurs  intérêts  économiques  dans  l'Empire 
chinois  dont  ils  s'engagent  à  respecter  l'indépendance. 

Si  l'un  des  deux  États  se  trouve  engagé  dans  une  guerre, 
l'autre  observera  une  stricte  neutralité,  et  agira  pour  empêcher 
l'intervention  de  toute  autre  puissance  ;  si  une  telle  intervention 
se  produit,  l'État  allié  prendra  aussi  part  à  la  guerre  et  ne 
traitera  que  d'accord  avec  le  premier. 

Les  deux  États  ne  feront  séparément  aucun  accord  portant 
préjudice  à  l'autre  partie. 

La  durée  de  ce  traité  était  fixée  A  cinq  ans  avec  tacite  recon- 
duction d'année  en  année.  Il  a  été  renouvelé  et  renforcé  en  1906 
aussitôt  après  la  signature  du  traité  de  paix  de  Portsmouth, 

Traites  de  jKiix.  —  La  fin  de  la  guerre  est  ordinairement 
constatée  par  un  traité  de  paix,  qui  formule  les  conditions  du 
rétablissement  des  relations  pacifiques  entre  les  belligérants. 
Ces  actes  ont  souvent  à  résoudre  des  questions  multiples  et  com- 
pliquées :  cessions  de  territoire  ;  délimitation  ;  nationalité  ; 
indemnités  de  guerre  ;  rétablissement  ou  suppression  définitive 
des  anciens  traités,  suspendus  par  l'état  de  guerre;  occupation 


LITIGES    INTERNATIONAUX.  111 

temporaire  de  territoires  ou  de  places  fortes,  etc.  Les  types  les 
plus  complets  de  l'époque  contemporaine  sont  les  traités  de  Paris 
de  1850,  de  Francfort  de  1871,  de  Berlin  de  1878.  Tous  les  traités 
de  paix  sont  rédig-és  avec  la  prétention  d'en  faire  des  actes  défi- 
nitifs; en  réalité,  l'histoire  montre  que,  presque  toujours,  leur 
durée  a  été  fort  limitée.  Il  ne  saurait  en  être  autrement  dans  un 
inonde  où  le  régime  de  la  centralisation  bureaucratique  domine 
encore  les  peuples  qui  comptent  parmi  les  plus  nombreux  et  les 
plus  puissants. 

CONCLUSIONS 


Par  le  bref  résumé  qui  précède,  nous  avons  montré  com- 
ment le  droit  international  a  prog-ressé  avec  une  grande  rapi- 
dité au  cours  du  dernier  siècle.  Ce  mouvement  s'est  produit 
sous  la  pression  d'une  nécessité  urgente,  bien  plus  que  par  l'i- 
nitiative de  la  théorie  pure.  Ce  grand  fait  social  international 
s'est  traduit,  en  premier  lieu,  par  un  développement  remar- 
quable des  législations  dans  un  sens  favorable  à  l'expansion  des 
individus  et  à  la  liberté  du  travail.  Il  reste  encore  des  progrès  à 
faire  dans  cette  direction,  mais  le  chemin  parcouru  est  déjà  con- 
sidérable, et  le  branle  imprimé  à  l'humanité  persistera.  3Iais 
c'est  surtout  dans  le  domaine  des  stipulations  conventionnelles, 
que  le  caractère  nouveau  des  relations  internationales  s'est 
affirmé  sous  des  formes  infiniment  souples  et  variées.  Le  trait 
le  plus  saillant  de  cette  période  est  la  formation  de  ces  grands 
syndicats  de  peuples,  connus  sous  le  nom  d'Unions  ou  d'Ententes, 
et  qui  ont  pour  but  de  constituer,  dans  un  intérêt  déterminé,  d'im- 
menses territoires,  peuplés  de  centaines  de  millions  d'habitants, 
où  certains  principes  de  droit,  certaines  mesures  d'administra- 
tion ou  de  protection,  sont  appliqués  d'une  manière  uniforme 
pour  la  plus  grande  facilité  des  relations  publiques  et  privées. 
Nous  avons  signalé,  au  cours  de  ce  travail,  plus  de  cinquante 
Unions  ou  Ententes,  dont  beaucoup  réunissent  la  plupart  des 
États   civilisés,    et  leur  imposent,   dans    l'intérêt  général,   des 


112  LE    DROIT    INTERNATIONAL    AU    XX-^    SIÈCLE. 

devoirs  précis  envers  les  étrangers  unionistes.  Ces  Unions  ou 
Ententes  ont  avant  tout  pour  but,  soit  de  faciliter  les  transports, 
soit  de  favoriser  le  travail  et  les  échangées.  Or,  les  transports 
constituent  le  moyen  de  transformation  économique  le  plus 
puissant  qui  soit.  Le  travail,  appuyé  sur  les  transports,  peut  mo- 
difier profondément,  en  une  période  relativement  courte,  la 
constitution  sociale,  les  mœurs,  les  tendances  d'un  peuple.  Enfin 
l'extension  des  échanges  est  la  conséquence  nécessaire  des  pro- 
grès du  travail  et  des  transports.  On  voit  par  là  comment  ces 
combinaisons  internationales  peuvent  servir  puissamment  la 
cause  du  progrès  social  dans  le  monde  entier.  Il  est  donc  per- 
mis de  prévoir  qu'un  avenir  pour  ainsi  dire  indéfini  est  ou- 
vert aux  Unions,  et  qu'elles  contiennent  encore  en  germe  des 
progrès  très  importants.  Elles  les  réaliseront  en  faisant  préva- 
loir, de  plus  en  plus,  les  idées  libérales  et  les  mesures  pratiques 
en  faveur  de  tous  ceux  qui  pensent  et  produisent.  Elles  sont 
aussi,  dans  les  grandes  questions  politiques,  un  élément  de  mo- 
dération et  de  conciliation,  car  elles  obligent  les  intérêts  à  se 
compenser,  à  s'équilibrer,  en  neutralisant  les  ambitions  exces- 
sives et  les  prétentions  égoïstes. 

A  un  autre  point  de  vue,  il  est  hors  de  doute  que  l'extension 
des  transports,  du  travail  et  des  échanges,  produit  simultané- 
ment la  pénétration  réciproque  des  nationalités,  et  crée  un  en- 
chevêtrement extraordinaire  des  intérêts,  des  relations,  des 
affections  même.  Dès  lors,  on  pourrait  croire  que,  plus  nous 
avançons  dans  cette  voie,  et  plus  les  conflits  armés  deviennent 
improbables.  En  effet,  toute  grande  guerre  a  pour  résultat  im- 
médiat la  rupture  ou  la  gêne  de  tous  ces  liens  d'affaires,  de  fa- 
mille, d'amitié;  cette  gêne  existe  non  seulement  entre  les  bel- 
ligérants, mais  encore,  dans  une  large  mesure,  entre  eux  et 
les  nations  demeurées  neutres.  Ainsi,  ce  ne  sont  pas  seulement 
deux  peuples  donnés  qui  sont  intéressés  au  maintien  des  rela- 
tions pacifiques  entre  eux,  mais  bien  l'humanité  entière,  et  cela 
d'une  manière  de  plus  en  plus  pressante,  au  fur  et  à  mesure 
que  la  pénétration  internationale  se  développe.  Les  hommes  et 
les  intérêts  tendent  à  se  mélanger  si  intimement,  qu'il  devient 


CONCLUSIONS.  113 

déjà  difficile  de  les  démêler.  Il  est  donc  bien  certain  que  la 
multiplicité  des  Traités  et  surtout  des  Unions,  qui  favorisent  ce 
mélange,  constituent  d(?  solides  points  d'appui  pour  la  paix 
universelle  et  pcrmanenle.  Malheureusement,  ces  points  d'appui 
ne  suffisent  pas  encore  pour  soutenir  l'édifice  international 
dans  un  état  d'équilibre  stable,  et  pour  amortir  le  choc  des 
forces  sociales  qui  agissent  pour  pousser  les  nations  les  unes 
contre  les  autres.  Nous  avons  signalé  tout  à  l'heure  le  tour- 
nant dans  lequel  sont  engagés  actuellement  les  peuples  d'Eu- 
rope. Nous  savons  comment  la  centralisation  bureaucratique 
a  constitué  successivement  en  Occident  plusieurs  grands  Etats 
guerriers,  auxquels  il  a  fallu  résister  par  des  luttes  diploma- 
tiques et  militaires  impitoyables.  Aujourd'hui,  la  situation  se 
complique  encore  par  l'apparition,  en  Extrême-Orient,  d'une  race 
dont  l'organisation  et  les  tendances  sont  également  orientées 
vers  la  centralisation  excessive  et  la  domination  extérieure.  On 
comprend  que  le  droit  internati(mal  ne  saurait  suffire  pour  en- 
diguer de  pareils  courants,  ils  entraînent  de  très  grands  peuples 
à  la  suite  de  leurs  gouvernements,  c'est-à-dire  d'une  bureau- 
cratie toujours  disposée  à  justifier  ses  empiétements,  soit  par 
l'activité  de  sa  gestion  intérieure,  soit  par  les  manifestations  d'une 
politique  extérieure  dirigée  de  manière  à  flatter  l'amour-propre 
national,  tout  en  servant  principalement  les  intérêts  propres  du 
fonctionnarisme.  Les  engagements  les  plus  formels,  les  intérêts 
les  plus  évidents,  la  prospérité  et  l'existence  même  des  nations, 
dépendent  ainsi  des  vues  et  des  and)itions  d'un  groupe  d'hom- 
mes, qui,  en  exploitant  habilement  la  vanité  et  l'ignorance  des 
foules,  en  employant  parfois  même  les  subterfuges  les  plus  mi- 
sérables, édifient  leur  grandeur  sur  des  ruines  immenses.  En 
allant  ainsi  au  fond  des  choses,  on  est  amené  à  considérer  sous 
un  jour  nouveau  les  prétendues  libertés  publiques  dont  s'enor- 
gueillissent ces  mêmes  nations.  Elles  sont  en  réalité,  sous  les 
apparences  trompeuses  du  gouvernement  représentatif,  tenues 
de  court  et  conduites  en  main  par  les  bureaucrates.  Il  n'y  a 
de  vraie  liberté  que  celle  qui  repose  sur  l'autonomie  indivi- 
duelle,  autonomie  qui  se  retrouve,   par  voie  de  conséquence, 


dl4  LE    DROIT    INTERNATIONAL   AU    XX''    SIÈCLE. 

à  tous  les  degrés  de  l'organisation  de  la  vie  publique,  si  bien 
qu'en  limitant  l'action  du  pouvoir  central,  elle  lui  impose  en 
même  temps  le  contrôle  d'une  opinion  aussi  agissante  et  aussi 
éclairée  que  cela  est  possible  humainement. 

La  France,  qui  a  connu  les  éphémères  triomphes  de  la  supré- 
matie politique  et  ses  profondes  déceptions,  est  encore  trop  do- 
minée malheureusement  par  la  centralisation  bureaucratique. 
Les  événements  l'ont  conduite  cependant  vers  les  nations  du 
type  particulariste,  c'est-à-dire  non  centralisées.  Nous  croyons 
fermement  ([ue  telle  est  bien  sa  véritable  voie.  Mais  il  faudrait 
qu'elle  s'y  maintînt,  non  par  l'elfet  d'une  combinaison  politique 
passagère,  mais  bien  par  un  retour  définitif  au  véritable  esprit 
de  liberté.  Elle  jouerait  vraiment  alors  en  Occident  un  rôle  pa- 
cifique et  modérateur  dont  l'effet  bienfaisant  et  durable  servi- 
rait à  la  fois  ses  intérêts  particuliers  et  ceux  des  autres  peuples, 
ce  qui  doit  être  l'idéal  de  toute  politique  vraiment  logique, 
pratique  et  clairvoyante.  Il  y  a  dans  cette  vue  d'avenir  tout  un 
programme  d'action  pour  les  hommes  de  progrès  et  de  bonne 
volonté.  C'est  en  répandant  autour  d'eux  les  idées  et  surtout 
les  exemples  d'initiative,  d'énergie  et  d'indépendance  person- 
nelles, aussi  bien  dans  la  conduite  de  la  vie  privée  que  dans  la 
direction  de  la  vie  publique,  qu'ils  pousseront  leurs  pays  res- 
pectifs vers  le  perfectionnement  des  règles  internationales  et  la 
permanence  des  rapports  pacifiques.  Le  moyen  peut  paraître 
lent,  mais  il  est  le  seul  véritablement  efficace  K 

Léon  POINSARD. 


1.  En  parlant  du  rlioil  international  et  des  relations  ([u'il  consacre,  il  est  juste  de 
mentionner  les  Associalions  inlcrnationnlcs  privées,  qui  ont  aussi  leur  ufiie  acHon. 
Elles  constituent  des  Unions  d'individus  qui,  par  la  réunion  de  leurs  capacilcs,  de 
leur  savoir,  de  leurs  efforts,  jieuvenl  beaucoup  pour  ojierer  graduellement  la  fusion 
des  intérêts,  pour  accroître  le  sentiment  de  la  solidarilc  des  peuples,  pour  répandre 
les  idées  et  les  connaissances  utiles,  pour  protéger  et  aider  les  faibles,  enlin  pour  con- 
solider la  paix  universelle  et  développer  en  même  temps  le  travail  et  le  proj^rès  dans 
rhumanité  entière.  Nous  citerons  seulement,  pour  mémoire  et  au  courant  de  la  plume, 
celle  que  nous  connaissons  personnellement  : 

Associntioninternalionnle  de  science  s()vÀnU\AVfir\'i,i\\\\  a  pourbul  de  vul<;ariser, 
d'après  la  méthode  de  F.  Le  Play  et  de  H.  de  Tourville.  l'étude  des  lois  (|ui  régis- 
sent l'organisation  des  sociétés  humaines;  la  Société  de  léfjislalion  comparée,  à 


CONCLUSIONS.  115 

Paris;  Vliislitut  de  droit  internafional,  dont  le  siège  change  de  paNS  chaque 
année;  il  est  composé  de  spécialistes  et  se  reciule  par  élection;  Vlntcrnaiional  law 
Associalion,  dont  le  centre  e»t  à  Londres;  l'Instilut  iniernalional  de  Statislique,  à 
Rome;  Vlnstiiul  international  de  Sociolo(jie,à  Paris  ;  la  Conférence  interparlemen- 
taire de  la  Paix,  composée  de  membres  des  divers  Parlements;  la  Ligue  interna- 
tionale de  la  Paix  et  de  la  Liberté,  à  Paris;  le  Bureau  international  permanent 
de  ta  Paix,  à  Berne,  organe  central  des  sociétés  d'amis  de  la  paix;  VAmie  de  la 
jeune  fille,  œuvre  excellente  qui  s'efforce  de  procurer  partout  asile  et  appui  aux 
jeunes  filles  obligées  d'aller  gagner  au  loin  le  pain  quotidien;  V Association  littéraire 
et  artistique  internationale,  fondée  pour  la  défense  des  droits  des  artistes  et  des  écri- 
vains, à  Paris  ;  le  Congrès  des  Éditeurs,  qui  se  réunit  périodiquement  dans  des  |)ays 
différents  et  i)Ossède  à  Berne  un  Bureau  permanent  fondé  en  1901;  VAssociation 
internationale  pour  la  protection  de  la  propriété  industrielle,  d  Berlin;  le  Co- 
mité maritime  international,  qui  se  propose  l'unification  des  règles  du  droit  com- 
mercial maritime;  l'Association  internationale  de  la  marine,  à  Paris;  la  Fédération 
internationale  des  ti/pographes,  avec  un  secrétariat  central  à  Berne  ;  l'Union  in- 
ternationale pour  la  protection  légale  des  travailleurs,  fondée  à  Paris  en  1900, 
avec  un  office  international  établi  à  Bàle  en  1901. 

Toutes  ces  sociétés  sont  fort  actives,  tiennent  des  réunions  annuelles,  publient  des 
comptes  rendus,  des  revues.  Leurs  discussions  sont  parfois  peut-être  un  peu  confuses, 
ou  vaines,  ou  pédantes;  leurs  résolutions  peuvent  paraître  de  temps  en  temps  exces- 
sives, ou  prématurées,  ou  puériles.  Mais  n'importe.  Le  temps  submerge  le  fatras 
inutile,  et  laisse  surnager  les  idées  justes.  Et,  à  la  faveur  de  ces  groui)ements,  les 
hommes  se  mêlent,  se  connaissent,  et  apprennent  à  s'apprécier,  à  s'estimer.  Cela  est 
bon  pour  l'avenir  de  l'humanité. 


BIBLIOGRAPHIE  SOMMAIRE 


Louis  Renault.  —Introduction  à  l'étude  du  droit  international.  Paris,  1879, 
avec  une  bibliographie  raisonnée. 

A.  RiviER.  —  Principes  du  droit  des  gens.  2  vol.,  Paris,  1896.  Excellent  ou- 
vrage, précis  et  complet. 

Calvo.  —  Le  droit  international  théorique  et  pratique.  0  vol..  Paris,  1887- 
1896.  Intéressant  par  les  nombreux  exemples  cités. 

Léon  Poissard.  —  Études  de  droit  international  conventionnel.  Paris,  1893. 

A.Weiss. —  Traité  théorique  et  pratique  de  droit  international  privé .  5  vol., 
Paris,  1894-1905. 

B(j.MBOV  et  GiLBRiN.  —  Traité  pratique  de  l'extradition.  Paris. 

De  Clercq.  —  Recueil  des  traités  de  la  France  depuis  J8J5.  20  volumes, 
Paris. 

Martens.  —  Recueil  de  traités.,  continué  par  F.  Stoerck.  Leipzig. 

L.  Renault  et  Descamps.  —  Les  traités  du  vingtième  siècle.  Paris.  Publica- 
tion annuelle. 

Revue  générale  de  droit  international  public,  \)VLh\\ée  à  Paris  depuis  1896,  par 
P.  Fauchille  et  E.  Pillet. 

Journal  du  droit  international  privé,  publié  à  Paris  depuis  1874,  par 
A.  Clunet. 

Revue  de  droit  international  privé,  publié  à  Paris  depuis  1905,  par  A.  Dar- 
ras. 


Le  Directeur-Gérant  :  Edmond  Demolixs. 


Typograpliie  Fiimin-Diilot  et  V}'.  —  Paris 


ANNÉE  1907 


33^  LIVRAISON 


BULLETIN 

DE  LA  SOCIÉTÉ  INTERNATIONALE 

DE  SCIENCE  SOCIALE 


^OiI.ll/4IRK  :  NoiivcaiiN'  mombres.  —  Ut'union  aniuiclle.  —  Questions  du  joui-  :  I,a  lialsse 
di'  la  rente  et  le  projet  d'impôt  sur  le  revenu,  par  M.  G.  d'Azambima. —  Répercussions  sociales. 
I.  Le  Travail,  par  M.  Edmond  Demolins.  —  Remarques  sur  la  Classification  sociale,  par 
M.  A.  WoEiKoi'.  —  L'évolution  de  la  musique,  d'après  la  Science  sociale  (suile),  par  M.  Paul 
1>ES(.AMPS.  —  Un(>  reconstitution,  par  M.  G.  d'A.  —  Les  récents  échecs  du  socialisme,  par 
JL  P.  D.  —  Bulletin  bibliographique. 


L'État  actuel  de  la  Science  sociale,  i)ar  M.  Edmond  Demolins.  Brochure  d'introduction 
a  la  Science  sociale,  0  fr.  20  cent.;  dix  ex.,  1  fr.  25;  vingt  ex.,  2  francs. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SERIE    Pitix  :  2  fr 


N'^  1.  —  La  Méthode  sociale,  ses 
procédés  et  ses  applications,  par  Edmond 
Demolins.  Robert  Pinot  et  Paul  de  Rdu- 

SIERS. 

N'  2.  —  Le  Conflit  des  races  en 
Macédoine,  d"aprùs  une  observation 
monograpliique,  par  G.  d"Azambuja. 

N'^  3.  —  Le  Japon  et  son  évolution 
sociale,  par  A.  de  Pré  ville. 

N^  4.  —  L'Organisation  du  travail. 
Réglementation  ou  Liberté,  d'après 
l'enseignement  des  faits,  par  Edmond 
Demolins. 

N'J  5.  —  La  Révolution  agricole. 
Nécessité  de  transformer  les  procédés  de 
culture,  par  Albert  Dauprat. 

N'^  6.  —  Journal  de  l'École  des  Ro- 
ches, par  les  Professeurs  et  les  Élèves. 

No  7.  —  La  Russie;  le  peuple  et 
le  gouvernement,  par  Léon  Poinsard. 

>i''  8.  —  Pour  développer  notre 
commerce  ;  Groupes  d'expansion  com- 
merciale, par  Edmond  Demolins. 

No  9.  —  L'ouverture  du  Thibet.  Le 
Bouddhisme  et  le  Lamaïsme,   par  A. 

DE  Pré  VILLE. 

N"*  10  et  11.  —La  Science  sociale 
depuis  F.  Le  Play.  —  Classification 
sociale  résultant  des  observations  faites 


franco] 

d'après  la  méthode  de  la  Science  sociale, 
par  Edmond  Demolins.  (Fasc.  double.) 

N^  l'i.  —  La  France  au  Maroc,  par 
Léon  Poinsard. 

N'J  13.  —  Le  commerce  franco-belge 
et  sa  signification  sociale,  par  Ph. 
Robert. 

N°  14.  —  Un  type  d'ouvrier  anar- 
chiste. Monographie  d'une  famille 
d'ouvriers  parisiens,  parle  D''  J.  Bah.- 
iiaciie. 

N°  15.  —  Une  expérience  agricole 
de  propriétaire  résidant,  par  Albert 
Dauprat. 

N"  IG.  —  Journal  de  l'École  des  Ro- 
ches, par  les  Professeurs  et  les  Elèves. 
No  17.  —  Un  nouveau  tvpe  particula- 
riste  ébauché  :  Le  Paysan  basque  du 
Labourd  à  travers  les  âges,  par  M.  G. 
Olphe-Galliard. 

N'  18.  —  La  crise  coloniale  en 
Nouvelle-Calédonie,  par  Marc  Le  Gou- 
pils, ancien  Président  du  Conseil  général 
de  la  Nouvelle-Calédonie. 

Nt"  19,  20  et  91.  —  Le  paysan  des 
Fjords  de  Norvège,  par  Paul  Bureau. 
(Trois  Fasc.) 

N°  22.  —  Les  trois  formes  essen- 
tielles de  l'Éducation  ;  leur  évolution 
comparée,  par  Paul  Descamps. 

La  suite  au  verso. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SERIE  [suite). 

Journal    de    l'École    des 


N'^  23.  —  L'Evolution  agricole  en- 
Allemagne.  Le  '•  Bauer  »  de  la  lande 
du  Lunebourg.  par  Pail  Roux. 

N°  24.  —  Les  problèmes  sociaux 
de  l'industrie  minière.  Comment  les 
résoudre,  par  Edmond  Demolins. 

X'  25.  —  La  civilisation  de  l'étain. 
—  Les  industries  de  l'ètain  en  Fran- 
conie,  par  Louis  Arqué. 

N"  26.  —  Les  récents  troubles 
agraires    et    la    crise    agricole,    par 

Henri  Brun. 


N"   27. 
Roches. 

N"  28  et  29.  —  L"Hist(jire  exf'liquée 
l'AR  LA  Science  sociale  :  La  Grèce  an- 
cienne, par  G.  d'Azambuja. 

N"  30.  —  L'humanité  évolue-t-elle 
vers  le  socialisme?  par  Paul  Descamps. 

N"  31.  —   L'École   moderne,  par  G. 

Clerc,  M'"'-  HuGii  Bell  et  A.  Pernotte. 

X"  32.  —  Comment  se  prépare  l'unité 
sociale  du  monde.  Le  Droit  interna 
tional  au  XX''  siècle,  par  Léon  Poinsard. 


ORGANISATION  DE  LA  SOCIETE 

But  de  la  Société.  —  La  Société  a  pour 
but  de  favoriser  les  travaux  de  Science 
sociale,  par  des  bourses  de  voyage  ou 
d"études,  par  des  subventions  à  des  pu- 
blications ou  à  des  cours,  par  des  enquêtes 
locales  en  vue  d'établir  la  carte  sociale 
des  divers  pays.  Elle  crée  des  comités 
locaux  pour  l'étude  des  questions  sociales. 
H  entre  dans  son  programme  de  tenir  des 
Congrès  sur  tous  les  points  de  la  France, 
ou  de  l'étranger,  les  plus  favorables  pour 
faire  des  observations  sociales,  ou  pour 
propager  la  méthode  et  les  conclusions  de 
la  science.  Elle  s'intéresse  au  mouvement 
de  réforme  scolaire  qui  est  sorti  de  la 
Science  sociale  et  dont  VEcole  des  Roches 
a  été  l'application  directe. 

Appel  au  public.  —  Notre  Société  et 
notre  Revue  s'adressent  à  tous  les  hommes 
d'étude,  particulièrement  à  ceux  qui  for- 
ment le  personnel  des  Sociétés  historiques, 
littéraires,  archéologiques,  géographiques, 
économiques,  scientifiques  de  province. 
Ils  s'intéressent  à  leur  région  ;  ils  dépen- 
sent, pour  l'étudier,  beaucoup  de  temps, 
sans  que  leurs  travaux  soient  coordonnés 
par  une  métliode  commune  et  éprouvés 
par  un  plan  d'ensemble,  sans  qu'ils  abou- 
tissent à  formuler  des  idées  générales, 
à  rattacher  les  causes  aux  conséquences, 
à  dégager  la  loi  des  phénomènes.  Leurs 
travaux,  trop  souvent,  ne  dépassent  pas 
l'étroit  horizon  de  leur  localité;  ils  com- 
pilent simj)lcmcnt  des  faits  et  travaillent, 
pour  ainsi  dire,  au  fond  d'un  puits. 

La  Science  sociale,  au  point  oii  elle  est 
maintenant  arrivée,  leur  fournit  le  moyen 
de  sortir  de  ce  puits  et  de  s'associer  à  un 
travail  d'ensemble  pour  une  œuvre  nou- 
velle, qui  doit  livrer  la  connaissance  de  plus 


en  plus  claire  et  complète  de  l'homme  et 
de  la  Société.  Ils  ont  intérêt  à  venir  à  elle. 

Publications  de  la  Société. —  Tous  les 
membres  reçoivent  la  Revue  la  Science 
sociale  et   le  Bulletin   de  la  Société. 

Enseignement.  —  L'enseignement  de 
la  Science  sociale  comprend  actuellement 
trois  cours  :  le  cours  de  M.  Paul  Bureau, 
au  siège  de  la  Société  de  géographie,  à 
Paris;  le  cours  de  M.  Edmond  Demolins, 
à  l'Ecole  des  Roches,  et  le  cours  de  M.  G. 
Melin,  à  la  Faculté  de  droit  de  Nancy.  Le 
cours  d'histoire,  fait  par  notre  collabora- 
teur le  V*«  Ch.  de  Calan,  à  la  Faculté  de 
Rennes,  s'inspire  directement  des  méthodes 
et  des  conclusions  de  la  Science  sociale. 

Sections  d'études.  —  La  Société  crée 
des  sections  d'études  composées  des  mem- 
bres liabitant  la  même  région.  Ces  sec- 
tions entreprennent  des  études  locales 
suivant  la  méthode  de  la  Science  sociale, 
indiquée  plus  haut.  Lorsque  les  travaux 
d'une  section  sont  assez  considérables 
pour  former  un  fascicule  complet,  ils 
sont  publiés  dans  la  Revue  et  envoyés  à 
tous  les  membres. 

Bibliothèque  de  la  Science  sociale. 
—  Elle  comprend  aujourd'hui  une  tren- 
taine de  volumes  qui  s'inspirent  de  la 
même  méthode.  On  on  trouvera  la  liste 
sur  la  couverture  de  la  Revue. 

Conditions  d'admission.  —  La  Société 
comprend  trois  catégories  de  membres, 
dont  la  cotisation  annuelle  est  fixée  ainsi  : 

1"^  Pour  les  membres  titulaires  ."20  francs 
(25  francs  pour  l'étranger)  ; 

2°  Pour  les  membres  donateurs  :  100 
francs  ; 

.3"  Pour  les  membres  fondateurs  :  300  à 
500  francs. 


I 


ANNÉE  1907 


33    LIVRAISON 


BULLETIN 


NOUVEAUX  MEMBRES 


MiM. 

Paul  Allaist,  avocat  à  la  Cour  d'appel, 
Douai,  présenté  par  M.  Henri  Dumon. 

D''  J.-M.  Rodrigues  Alves,  ingénieur, 
S.-Paulo.  Brésil,  présenté  par  le  D""  Sil- 
veira  Cintra. 

Raymond  Ciiarnet,  Paris,  présenté  par 
M.  E.  Demolins. 

Ernest  Catois,  ingénieur-industriel,  Pa- 
ris, présenté  par  M.  G.  Filleul-Brohy. 

M.  Causse,  Paris,  présenté  par  M.  E. 
Demolins. 

Alfred  Charron,  ancien  professeur, 
Clîàlette  (Loiret),  présenté  par  M.  Paul 
r)escamps. 

Yasile  M.  Cogalmiceani".  économiste, 
i'ucarest,  Roumanie,  présenté  par  le 
D''  S.  G.  Manguirea. 

Alexandre  Curtaua.  Paris,  présenté  par 
M.  E.  Demolins. 

Martin  Deriiiûn,  industriel,  Loncin-les- 
Liège,  Belgique,  présenté  par  le  même. 

Ph.  Dijrociier,  Montréal,  Canada,  pré- 
senté par  M.  Léon  Gérin. 

Le  capitaine  Edrikiune.  correspondant 
du  Novoie  Vremia,  Saint-Pétersbourg,  pré- 
senté par  M.  E.  Demolins. 

M.  Fleury-Féquière,  député ,  Pcrt-au- 
Prince,  Haïti,  présenté  par  M.  Eugène 
Roy. 

L.  Carreau,  directeur  de  bampie.  Bel- 
fort,  présenté  par  M.  E.  Demolins. 

M.  G.\UTHiER-ViLLARS ,  éditeur,  Paris, 
présenté  par  M.  E.  Demolins. 

Etienne  Hibun,  ingénieur,  Paris,  pré- 
senté par  M.  E.  de  Loisy. 

A.  Japy-Boigeol,  industriel,  Audincourt 
(Doubs),  présenté  par  M.  E.. Demolins. 

D""  Jean  Alex.  Kovats,  directeur  de 
l'Ecole  supérieure  de   commerce ,    Nagy- 


^'a^ad,  Hongrie,  présenté  par  M.  E.  De- 
molins. 

M.  Lyox-Lévv,  Paris,  présenté  par  le 
même. 

Le  Maire  de  Lyon,  Lyon,  présenté  par  le 
même. 

Abbé  Mertz,  curé  de  Marquefuve  (Hte- 
Garonne),  présenté  par  M.  l'abbé  Laye. 

Christu  Negaésco,  professeur,  direc- 
teur de  la  Caisse  des  Écoles,  Bucarest, 
Roumanie,  présenté  par  M.  Th.  Spérantia. 

D''  Gustave  Paes  de  Barri  )S,  Palais  du 
gouverneur,  S.-Paulo,  Brésil,  présenté  par 
le  D''  Silveira  Cintra. 

H.  Parsy,  Maubeuge  (Nord),  présenté 
par  M.    E.  Demolins. 

D'"  Periss<in,  Bordeaux,  présenté  par 
M.  A.  Roujol. 

S.  PoLACHKOvsKV,  Saint-Pétersbourg, 
prése  nté  par  M.  E.  Demolins. 

D""  Francisco  dos  Reis  Santos,  Docteur  en 
médecine.  Lisbonne,  présenté  par  M.  José 
de  Mattos  Braamcamp. 

M.  Sabail,  Séméacq-Blachon  (Basses-Py- 
rénées), présenté  par  M.  E.  Demolins. 

Paul  Salatiié,  ingénieur  civil  des  mines, 
Paris,  présenté  par  le  même. 

Louis  Sauvant,  directeur  du  Pension- 
nat Sous-la-Tour,  Bévilard,  Jura  Bernois, 
Suisse,  présenté  par  M.  Léon  Poinsard. 

Eugène  Thibault,  Dourdan,  présenté 
par  le  D'"  Bailhache. 

Etienne  de  Trzecieski,  Dynow,  Galicie, 
Autriche,  présenté  par  M.  E.  Demolins. 

D'' José  Maria  Whitakej!,  Santos,  Brésil, 
présenté  par  le  D''  Silveira  Cintra. 

RÉUNION  ANNUELLE 

La  réunion  annuelle  des  membres  de 
la  Socièli^  internalionrile  de  Science  sociale 
aura  lieu,  du   lundi    13  au  jeudi  16  mai, 


171 


BULLETIN   DE   LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


dans  l'Hôtel  de  la  Socit'tr  de  i/éogirajiliie, 
boni.  Saint-Germain,  184,  à  Paris. 

Nous  publierons  le  programme  dans  le 
prochain  Bulletin.  Nous  prions  les  mem- 
bres de  la  Société  de  prendre,  dès  main- 
tenant, leurs  dispositions  pour  pouvoir  y 
assister. 

Nous  espérons  que,  comme  les  années 
précédentes,  les  Compagnies  de  chemins 
de  fer  voudront  bien  accorder  des  billets 
à  prix  réduits  aux  sociétaires  qui  se  ren- 
dront à  la  réunion. 


QUESTIONS  DU  JOUR 

LA  BAISSE  DE  LA  RENTE  ET  LE 
PROJET  D'IMPOT  SUR  LE  REVENU 

La   rente    française,   qui    était,    il  y  a 
une  dizaine    d'années,  aux    environs   de 
105  francs,  est  descendue,  au  moment  où 
nous  écrivons  ces  lignes,  aux  environs  de 
y4  francs.  Cette  baisse  d'une   dizaine  de 
francs  sur  une  valeur»  de  premier  ordre  » 
et  «  de  tout  repos  »  a  excité  de  vifs  com- 
mentaires  dans    la  presse.   Des    phéno- 
mènes de  ce  genre  ne  se  voient  guère  en 
pleine  paix.  Cette   baisse  a  été  d'autant 
plus  remarquée,  par  contraste,  que  la  cote 
enregistre  régulièrement,  depuis  plusieurs 
années,    la  hausse   de    nombreux  autres 
fonds  d'État,  considérés  jadis  comme  des 
valeurs   douteuses    et    aléatoires   (notam- 
ment les  rentes  de  plusieurs  républiques 
sud-américaines).  Au  mouvement  de  des- 
cente des  fonds  français  pouvait  être  op- 
posé, comme  une   antitlièse    impression- 
dante,   le    mouvement  ascensionnel    des 
fonds  espagnols  qui,  descendus  de   70  à 
32  pendant  la  guerre  hispano-américaine, 
sont  remontés  depuis  lors,  pour  les  «  pe- 
tites  coupures  »,  jusqu'à  99,   c'est-à-dire 
presque  jusqu'au  pair. 

La  baisse  de  la  rente  française  a  com- 
mencé avec  la  chute  du  ministère  Méline, 
en  1898,  et  avec  l'arrivée  au  pouvoir 
d'hommes  que  l'on  supposait  plus  favora- 
bles, par  goût  ou  par  nécessité,  aux  ten- 
dances socialistes.  Précisément,  vers  cette 
épo(jue,  M.    Millerand  devint  ministre,  et 


aujourd'hui  le  socialisme,  au  lieu  d'être 
représenté  par  un  seul  liomme  dans  le 
cabinet,  l'est  par  plusieurs.  La  crise  reli- 
gieuse, en  faisant  naitre  des  appréhen- 
sions sur  la  tranquillité  du  pays,  a  encore 
accusé  le  mouvement  de  descente  ;  mais 
ce  qui  l'a  précipité,  dans  ces  derniers 
temps,  c'est  l'annonce,  plus  sérieuse  que 
jamais,   d'un  impôt  sur  le  revenu. 

Nos  lecteurs  savent  sans  doute  qu'avec 
le  système  actuel,  l'impôt   frappe  les  re- 
venus séparément,  quand  il  les  rencontre, 
sans  s'occuper  des  personnes  qui  les  pos- 
sèdent ni  de  la  quantité  de  revenus  que 
peut    réunir   un    seul    possesseur.   C'est 
l'impôt  réel,   auquel    on   veut   substituer 
l'impôt  personnel.   Ou  plutôt  non,  notre 
expression  est  inexacte.  On   ne  veut  pas 
suhstittier,  mais  superposer.  Il  s'agit  d'un 
impôt  nouveau,  visant  les  personnes.  Cet 
impôt,  nous  annonce-t-on,  doit  être  à  la 
fois  «  cédulaire  »  et  «  global  »,  c'est-à-dire 
atteindre  chaque    revenu  en  particulier, 
puis  le  résultat  de  l'addition  de   ces    re- 
venus. Mais    cette   addition  suppose   des 
recherches,  et  une  lutte  entre  l'État  fure- 
teur et  le  contribuable  dissimulateur.  Un 
commerçant  gagne  de  l'argent  dans  son 
commerce  ;  il  consacre  ses  loisirs  à  don- 
ner des  leçons  d'un  instrument  de  musi- 
que: il  possède  une  maison  en  ville  et 
une  métairie  à  la  campagne,  il  reçoit  une 
pension  de    ses   parents,  touche  les  cou- 
pons d'un  titre  de  rente  qu'il  garde  cliez 
lui   et   ceux   de  plusieurs  obligations  ou 
actions  déposées  dans  une  banque,  dans 
plusieurs  banques  peut-être.  Il   est  titu- 
laire d'une  hypothèque   dont  l'acte  est  dé- 
posé chez  son  notaire.  Tout  cela  doit  être 
rassemblé,  inventorié,  et,   selon  le  chiffre 
obtenu,  l'État  frappera  la  masse. 

L'impôt  sur  le  revenu  a  ses  défenseurs 
et  ses  adversaires.  La  baisse  de  la  rente 
témoigne  de  l'existence  et  de  l'importance 
de  ces  derniers.  Mais  la  persistance  avec 
laquelle  le  projet  a  reparu  dans  les  pro- 
grammes des  derniers  ministères,  et  re- 
])araît  dans  celui  des  ministres  actuels, 
prouve  que  ses  partisans  sont  nombreux, 
eux  aussi,  et  exercent  mie  puissante  pres- 
sion sur  les  pouvoirs  publics.  Examinons 
sommairement  leur  état  d'àme. 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


175 


Les  partisans  de  l'impôt  sur  \c  revenu 
comprennent  d'une  façon  générale  tous 
ceux  qui  n'ont  rien,  ainsi  que  ceux  qui 
ont  peu.  Sans  doute  ceux-là  aussi  ont  des 
revenus,  car  sans  revenu  nul  ne  peut  j 
vivre  ;  mais  ces  revenus  sont  des  salaires, 
et  il  est  entendu  d'avance  que  les  salaires 
sont  sacrés.  On  n'y  toucliera  pas,  et  le 
revenu  global  ne  sera  frappé  qu'à  partir 
du  moment  où  le  «  globe  »  atteint  une 
certaine  corpulence.  Un  minimum  sera 
déduit.  En  d'autres  termes,  ce  sont  «  les 
ricbes  »,  ou  ceux  qu'on  qualifie  de  tels, 
qui  doivent  payer  pour  tous,  c'est-à-dire  la 
minorité  pour  l'ensemble  de  la  nation. 
Quelques  dictons,  à  ce  sujet,  ont  pris 
naissance  et  obtiennent  du  succès.  On  dit, 
par  exemple,  qu'il  faut  «  prendre  l'argent 
où  il  y  en  a  »,  et  qu'il  faut  imposer  les 
«  facultés  contributives  ».  Mais,  en  défini- 
tive, le  pliénomène  est  un  des  plus  simples 
(|ui  soient  un  monde.  Il  est  presque  du  seul 
ressort  de  la  psychologie.  Mais,  ce  qui 
lui  donne,  dans  l'espèce,  une  acuité  spé- 
ciale, c'est  le  progrès  du  mouvement  so- 
cialiste et  la  diffusion  des  théories  ([ui 
mettent  la  réalisation  du  bonheur  à  la 
charge  de  l'État,  représentant  de  la  com- 
munauté. En  attendant  la  collectivisation 
des  moyens  de  production,  on  réclame  de 
toutes  parts  des  «  lois  sociales  ».  Or,  toutes 
ces  lois  sociales  représentent  des  dé- 
l)enses.  Ces  dépenses,  qui  doit  en  profiter? 

—  Les  petits.  —  Qui  doit  les  supporter? 

—  Les  capitalistes.  L'État  doit  pomper 
dans  un  petit  bassin  pour  répandre  l'eau 
en  rosée  sur  une  large  surface.  C'est  là 
une  desdeuxformes  de  la  loi  de  solidarité, 
celle  qui  consiste  à  faire  tous  ses  efforts 
pour  vivre  aux  crochets  d'autrui.  Si  au- 
trui n'est  pas  persuadé,  et  s'il  ne  veut  pas 
pratiquer  la  loi  de  solidarité  dans  sa 
seconde  forme,  c'est-à-dire  s'il  ne  veut 
pas  laisser  d'autres  personnes  vivre  à  ses 
crochets,  on  use  de  la  puissance  du  nom- 
bre, agissant  par  l'intermédiaire  des  pou- 
voirs publics,  et  l'on  brandit  contre  les  ré- 
calcitrants le  glaive  redouté  de  la  loi. 

Le  pliénomène  était  bien  connu  des  dé- 
mocraties antiques.  A  bout  d'injures  et  de 


menaces,  un  jjersonnagc  d'Aristophane 
dit  à  son  ad\ersaire  :  «  Je  te  ferai  insci'ire 
sur  la  liste  des  riches!  »  Et,  tandis  qu'un 
soumettait  les  riches  .Athéniens  à  des  '■  li- 
turgies »  onéreuses,  on  distribiuiit  de  vé- 
ritables rentes  aux  citoyens,  sous  forme  de 
triobole,  sous  prétexte  de  rémunérer  les 
fonctions  judiciaires  qu'une  multitude 
d'entre  eux  étaient  appelés  à  remplir.  Par- 
tout où  le  nombre  fait  la  loi,  il  y  a  en  effet 
une  tendance  toute  naturelle,  de  la  part 
de  la  fouie,  à  taxer  démesurément  ceux 
dont  les  ressources  s'élèvent  au-dessus  du 
niveau  moyen,  et  qui  sont,  pour  ce  motif, 
un  objet  d'.en vie.  Toutefois,  le  triomphe  du 
nombre  n'est  pas  toujours  immédiat  ni 
complet,  car  les  riches  ont,  malgré  leur 
infériorité  numérique,  divers  moyens  de 
jse  défendre  :  leur  clientèle  personnelle, 
leur  instruction  supérieure,  leur  entente 
meilleure  des  lois,  l'habileté  qu'ils  ont 
parfois  d'aller  au-devant  des  «  revendi- 
cations »  en  faisant  la  part  du  feu,  et, 
comme  ressource  suprême,  la  corruption 
intelligente  de  certains  politiciens  bien 
choisis.  Les  conducteurs  de  la  démagogie 
ont  des  grâces  de  conversion,  qu'ils  écou- 
tent d'ailleurs  sans  modifier  leur  attitude 
aux  yeux  du  public.  11  y  a  peu  de  temps, 
on  voyait  en  France  deux  journaux  socia- 
listes (c'est-à-dire  ennemis  du  capitalisme) 
rompre  fougueusement  des  lances,  l'un  en 
faveur  du  privilège  des  agents  de  change, 
l'autre  en  faveur  des  coulissiers.  Ceux-là 
seuls  s'étonneront  de  voir  de  telles  préoc- 
cupations entrer  dans  l'àme  des  défen- 
seurs de  la  «  bonne  cause  »,  qui  ne  con- 
naissent pas  les  dessous  et  les  coulisses  de 
bien  des  «  campagnes  ».  Dans  bien  des  cas, 
à  mesure  qu'un  orateur  ou  qu'un  journal 
se  rend  redoutable,  on  l'amadoue  silen- 
cieusement. Aussi,  le  nombre  ne  produit- 
il  pas  les  effets  mathématiques  et  fou- 
droyants qu'on  pourrait  en  attendre  et  le 
progrès  des  «  réformes  »,  tantôt  devant 
un  obstacle,  tantôt  devant  un  autre,  se 
trouve  singulièrement  ralenti. 

L'espoir  d'obtenir  beaucoup  sans  n'en 
payer,  et  de  transformer  l'État  en  une 
Providence  dont  les  ressources  provien- 
draient exclusivement  d'une  classe  spé- 
cialement taxée,  tel  est  le  secret  de  la  po- 


176 


BULLETIN   DE    LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


pularité  qui  s'attache  datis   les   masses  à, 
l"idée  de  Timpôt  sur  le  revenu. 


Ceux  qui  le  repoussent  ont  aussi  leurs 
motifs. 

En  premier  lieu,  cet  impôt  est  une  aug- 
mentation de  charges  déjà  très  lourdes,  si 
lourdes  qu'on  se  demandait  comment  elles 
pourraient  encore  s'alourdir. 

En  second  lieu,  un  impôt  attaché  à  la 
jjersonne  ne  peut  être  levé  que  par  le 
moyen  d'une  inquisition  désagréable.  Or, 
cette  inquisition  est  redoutée  d'une  foule 
de  gens  qui  n'ont  pas  intérêt  à  faire  con- 
naître le  chiffre  de  leurs  recettes.  Les  in- 
dustriels et  les  commerçants  sont  dans  ce 
cas.  Mais  en  dehors  de  cette  catégorie, 
bien  des  personnes  sont  vexées  d'avoir  à 
livrer  le  détail  de  leurs  ressources,  soit 
parce  que  des  indiscrétions  peuvent  leur 
nuire,  soit  parce  que,  prévoyant  chez  les 
autres  de  nombreuses  dissimulations,  un 
pressentiment  les  avertisse  qu'elles  joue- 
ront, en  avouant,  un  rôle  de  dupes.  Si  le 
contrôle  e.st  faible,  en  effet,  les  sincères 
paieront  pour  les  menteurs.  Si  le  contrôle 
est  dur,  tout  le  monde  en  souffrira.  Au 
fond,  bien  des  ressources  pouvant  être 
dissimulées  facilement,  il  est  très  naturel 
qu'on  songe  à  les  dissimuler.  On  ne  voit 
pas  trop,  par  exemple,  comment  des  titres 
déposés  dans  une  banque  étrangère  pour- 
raient être  recensés  par  les  investigations 
du  fisc. 

D'ailleurs,  il  y  a  des  ressources  bien 
variables.  Il  y  a  les  bonnes  et  les  mau- 
vaises récoltes,  les  coups  de  feu  et  les  mé- 
ventes. Tel  homme  d'affaires  a  gagné  cent 
mille  francs  cette  année,  mais  il  en  avait 
perdu  cinquante  mille  l'année  dernière. 
Sur  quelle  assiette  établira-t-on  sa  taxe? 
Une  épidémie  peut  tripler  les  honoraires 
d'un  médecin.  La  mode,  ou  une  mauvaise 
chance,  peuvent  réduire  les  succès  d'un 
artiste.  Si  les  taxateurs  saisissent  le  con- 
tribuable dans  \m  moment  de  prospérité, 
comment  fera-t-il  pour  se  faire  dégrever 
quand  l'adversité  sera  venue?  Le  fisc, 
comme  l'avare  Acliéron,  ne  lâche  point  sa 
l)roie,  ou,  pour  la  lui  faire  lâcher  acciden- 


tellement, il  faut  toute  une  procédure, 
tout  un  luxe  de  formalités  et  de  preuves 
qui  trouble  sérieusement  le  repos  de  la 
vie. 


Mais  l'étranger  a  des  impôts  de  ce  genre  ? 
Et  l'on  cite  Yincome-tax  des  Anglais.  Sans 
doute,  mais,  sans  étudier  ici  cette  ques- 
tion «  à  côté  »,  rappelons  que  l'income-tax 
n'a  pas  le  caractère  global  et  inquisitorial 
de  l'impôt  dont  il  est  question  chez  nous. 
Ensuite  les  contribuables  d'outre-Manche, 
lorsqu'ils  ont  été  soumis  à  cet  impôt  excep- 
tionnel, n'étaient  pas  déjà  surchargés, 
comme  ils  le  sont  en  France.  Enfin,  les 
mœurs  ne  sont  pas  les  mêmes,  et  il  n'y  a 
pas  en  Angleterre ,  comme  chez  nous, 
cette  âpreté  de  passions  politiques  et  sec- 
taires qui  transforment  si  facilement  un 
instrument  de  perception  en  un  instru- 
ment de  persécution.  Nos  voisins  ne  le 
souffriraient  pas,  et  leur  histoire  montre 
que  les  Saxons  ont  eu  souvent  becs  et  on- 
gles pour  repousser  des  tentatives  fiscales 
jugées  désagréables  par  eux. 

L'impôt  sur  le  revenu  a  fleuri  dans 
l'histoire,  mais  c'était  à  l'époque  oîi,  pres- 
que tous  les  revenus  venant  de  la  terre, 
il  n'y  avait  qu'à  compter  des  gerbes  ou 
des  moutons  pour  savoir  à  quoi  s'en  tenir. 
Le  type  idéal  de  l'impôt  sur  le  revenu, 
c'est  la  dîme.  Or,  c'est  contre  la  dîme 
que  s'est  faite  en  partie  la  Révolution,  et 
le  mot  est  resté  odieux  même  aux  yeux  de 
ceux  qui  ne  savent  plus  ce  qu'il  veut 
dire. 

Chez  nous,  en  vertu  de  l'orientation  des 
esprits  vers  les  théories  et  les  doctrines, 
l'impôt  apparaît,  à  bien  des  yeux,  comme 
une  machine  de  combat  social  et  comme 
un  moyen  progressif  de  compenser  l'iné- 
galité des  fortunes.  Le  fisc,  chevalier  mo- 
derne, reçoit  la  mission  de  redresseur  des 
torts,  et  l'on  peut  aller  loin  dans  ces  dis- 
positions belliqueuses.  C'est  pourquoi  bien 
des  contribuables,  en  cherchant  à  défen- 
dre le  secret  de  leur  caisse,  sentent  fort 
bien  qu'ils  défendent  en  réalité  leur  pro- 
priété elle-même,  et  qu'il  est  bon  d'entre- 
voir, derrière  les  indiscrétions  d'aujour- 
d'hui, les  spoliations  de  demain. 


riE    SCIENCE   SOCIALE. 


177 


Maintenant,  quelles  seraient  les  consé- 
(jnences  probables  d'un  tel  impôt,  ajouté 
aux  charges  antérieures  au  moment  où  le 
budget  vient  de  dépasser  le  chiffre  fan- 
tastique de  quatre  milliards  1 

L'observation  des  faits  connus  peut 
nous  éclairer  sur  ce  cjui  se  passerait 
alors. 

C"est  un  fait  que  l'impôt  se  rrperrvle,  et 
qu'il  n'est  pas  toujours  payé .  du  moins  en 
totalité,  par  ceux  que  les  taxateurs  avaient 
pris  pour  cibles. 

Par  exemple,  un  impôt  sur  les  produits 
pharmaceutiques  peut  bien  faire  du  tort 
aux  pharmaciens,  surtout  au  commence- 
ment ,  dans  ce  moment  de  crise  où  les 
habitudes  nouvelles  ne  sont  pas  encore 
formées.  Mais,  en  définitive,  qui  pâtira, 
sinon  les  malades?  Or,  beaucoup  de  ma- 
lades sont  pauvres,  et  il  y  a  même  beau- 
coup de  gens  qui  deviennent  pauvres 
précisément  parce  qu'ils  sont  malades. 

De  même,  si  les  loyers  sont  si  chers  à 
Paris,  cela  tient  en  partie  à  ce  que  les 
propriétaires  se  rattrapent  sur  les  loca- 
taires des  frais  que  représentent  pour  eux 
les  matériaux  de  construction,  grevés  de 
droits  d'octroi.  Nous  prenons  cet  exemple, 
mais  les  cas  de  répercussion  sont  innom- 
brables, et  on  ne  les  voit  pas  toujours. 

Mais  M.  de  la  Palisse  lui-même  aurait 
posé  en  principe  que,  plus  un  homme 
riche  est  dépouillé,  moins  il  est  en  état  de 
faire  travailler  en  dépensant  pour  son 
confortable,  ou  sa  fantaisie.  Un  riche 
appauvri ,  c'est  im  propriétaire  qui  re- 
nonce à  des  réparations,  à  des  embellisse- 
ments, à  l'idée  qu'il  avait  eue  de  prendre 
équipage.  Et  ce  qui  se  passe  avec  le 
riche  appauvri  se  passe  également  avec 
le  riche  qui  a  peur.  Par  cette  cause  invi- 
sible et  silencieuse,  mais  réelle,  des  ma- 
çons, des  peintres,  des  tapissiers,  des 
jardiniers,  des  cochers,  qui  auraient  eu 
du  travail,  se  trouvent  n'en  pas  avoir, 
sans  se  douter  de  l'enchaînement  des 
faits  par  suite  desquels  ils  n'en  ont  pas. 
Et  tous  ces  gens  qui  souffrent  sont  des 
hommes  du  peuple.  De  même  un  indus- 
triel appauvri  ne  diminuera  peut-être  pos 


les  salaires,  à  cause  des  véhémentes  résis- 
tances qu'il  rencontrerait;  mais  il  sera 
impossible  de  les  lui  faire  augmenter 
alors  que  les  circon.stances,  sous  un  autre 
régime  fiscal,  eussent  rendu  cette  aug- 
mentation possible.  Où  il  n'y  a  rien,  le 
roi  perd  ses  droits,  et,  où  l'on  a  confisqué 
les  bénéfices,  tous  les  grévistes  du  monde 
perdent  leurs  réclamations.  L'impôt  sur 
le  revenu,  tout  en  ne  frappant  directe- 
ment qu'une  minorité,  agit  donc  comme 
une  cause  future  de  malaises  et  de  chô- 
mages pour  la  classe  ouvrière.  Il  tue  dans 
l'œuf  des  améliorations  de  bien-être  qui  se 
seraient  produites  dans  le  peuple  à  l'abri 
de  la  prospérité  des  patrons.  D'où  il  suit 
que  les  salaires  ne  sont  pas  sacrés,  comme 
on  le  dit  à  la  foule,  et  ([ue  le  fisc,  par  un 
détour  qui  rend  sa  marche  invisible,  le 
frappe  aussi  cruellement  que  le  ferait  un 
impôt  direct. 

Une  seconde  conséquence  de  l'impôt 
sur  le  revenu,  si  le  taux  en  devient  me- 
naçant et  la  perception  tracassière,  ce 
sera  sûrement  l'émigration.  Déjà,  depuis 
quelques  années,  les  capitaux  émigrent, 
et,  très  certainement,  une  bonne  partie 
des  vendeurs  de  rente,  à  l'heure  actuelle, 
prennent  leurs  mesures  pour  abriter  à 
l'étranger  les  valeurs  achetées  par  eux 
en  remploi.  Certaines  banques  étrangères 
ont  dû  procéder  à  des  agrandissements 
pour  loger  tous  les  titres  que  des  Fran- 
çais leur  confient.  A  l'émigration  des 
capitaux  peut  succéder  l'émigration  des 
personnes.  Elle  se  fera  dans  des  condi- 
tions incomparablement  plus  faciles  que 
lors  de  la  Révolution  française.  Les 
moyens  de  transport  sont  en  effet  rapides 
et  innombrables.  Si  Ton  reste,  c'est  qu'on 
sent  que  la  fuite  serait  aisée.  Mais,  d'ores 
et  déjcà.  nous  avons  entendu  citer  quel- 
ques cas  isolés  de  déplacements  au  delà 
de  la  frontière.  La  question  de  l'enseigne- 
ment religieux,  qui  préoccupe  bien  des 
familles,  vient  se  combiner  ici  avec  la 
question  fiscale,  et,  par  exemple,  des 
parents  dont  les  enfants  sont  élevés  à 
Brighton,  ou  à  San-Remo,  hésiteront  moins 
que  d'autres  à  .se  transporter  sur  le 
lieu  d'éducation  de  ces  enfants.  Précisé- 
ment, cette  ville  italienne  de  San-Remo, 


178 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE    INTERXATIONAI^ 


depuis  trois  ou  quatre  ans,  devient  fran- 
çaise de  jour  en  jour.  Ailleurs  encore 
existent  d'autres  amorces  d'émigration 
éventuelle.  On  entend  des  gens  parler  de 
la  cliose  comme  possible.  Plusieurs  pren- 
nent des  renseignements  à  tout  hasard. 
Évidemment,  il  ne  faudrait  pas  un  bien 
gros  «  tour  de  vis  »  pour  déterminer  de 
sérieux  exodes.  Ceux  qui  partiront,  sans 
doute,  n'emporteront  ni  leurs  maisons,  ni 
leurs  terres,  mais  ils  emporteront  leurs 
capitaux  mobiliers,  leur  instruction,  leur 
expérience  et  leur  aptitude  à  diriger  le 
travail  ou  à  lui  fournir  les.  fonds  néces- 
saires. Cela  diminuera  d'autant  le  volume 
du  jielil  bassin  où  devra  puiser  la  pompe 
fiscale,  et  la  quantité  de  rosée  répandue 
sur  la  surface  environnante  ne  pourra 
naturellement  qu'en  souffrir. 

Reste  le  cas  où  le  système  serait  appli- 
qué en  douceur,  d'une  manière  à  peu  près 
insensible.  Mais  alors,  on  peut  se  deman- 
der si  le  produit  de  l'impôt  ne  sera  pas 
insensible,  lui  aussi,  et  si  ses  partisans 
voudront  s'en  contenter. 

En  attendant,  on  ne  rencontre  plus, 
dans  le  monde  où  l'on  est  à  l'aise,  que 
des  gens  soucieux  de  dissimuler  leur  for- 
tune et  de  paraître  moins  riches  qu'ils  ne 
sont.  On  conçoit  que  cette  préoccupation 
n'est  pas  de  nature  à  favoriser  la  prospé- 
rité générale,  car  l'argent  qui  ne  se  mon  - 
tre  pas  est  un  argent  qui  ne  travaille  pas. 
On  se  demande  parfois  pourquoi  certains 
pays  fertiles,  riches  en  produits  minéraux 
de  haute  valeur,  ne  sont  pas  exploités 
comme  ils  devraient  l'être,  et,  lorsqu'on 
recherche  la  cause  de  cette  stagnation, 
on  découvre  (jue  ces  pays  manquent  de 
sécurilé.  C'est  pourquoi,  par  exemple,  le 
Maroc,  qui  est  le  pays  le  plus  rapproché  de 
l'Europe^  n'a  pas  encore  été  mis  en  va- 
leur par  les  Européens,  alors  que  ceux-ci 
tirent  des  richesses  de  l'Amérique  depuis 
plus  de  quatre  cents  ans.  Eh  bien!  il  y  a 
plusieurs  manières  de  supprimer  la  sécu- 
rité, et  des  perspectives  de  spoliation, 
même  incertaines,  même  vagues,  pro- 
duisent une  influence  paralysante  assez 
comparable  à  celle  que  produit  la  crainte 
de  bandits  montagnai'ds  ou  de  pillards 
nomades.  Ces  perspectives,  il  est  vrai,  ne 


suffisent  pas  pour  faire  disparaître  chez 
nous  les  affaires  existantes,  et  c'est  pour- 
quoi la  France,  en  somme,  demeure  pour 
le  moment  un  pays  riche,  mais  elles 
suffisent  pour  arrêter  dans  leur  premier 
élan  des  initiatives  fécondes.  Ceux  qui 
créent  les  entreprises  nouvelles  ont  assez 
du  risque  qu'ils  courent  de  ne  pas  réussir 
et  de  «  manger  leur  argent  ».  S'il  s'y 
joint  l'idée  que,  même  en  cas  de  bénéfice, 
ce  bénéfice  leur  sera  enlevé,  en  tout  ou 
en  grande  partie,  par  l'autorité  normale- 
ment chargée  de  leur  protection,  ils  se 
diront  que  leur  travail  est  bien  inutile, 
que  ce  n'est  pas  la  peine  d'être  fourmis 
si  la  loi  livre  leurs  provisions  aux  cigales, 
et  que  la  sagesse  consiste,  selon  les  prédi- 
cateurs de  Tataraxie  antique,  à  se  croiser 
sto'iquement  les  bras. 

Gabriel  d'Azambuja. 


REPERCUSSIONS  SOCIALES 


I.  —  Le  Travail. 

Je  voudrais  établir  nettement  et  par  de 
nombreux  exemples,  que  l'étude  des  phé- 
nomènes sociaux  repose  sur  une  base 
aussi  scientifique  que  l'étude  des  autres 
phénomènes  naturels. 

Pour  qu'il  y  ail  une  science  sociale,  il 
faut,  de  toute  nécessité,  que  les  phénomènes 
sociaux  réagissent,  ou  ss  répercutent,  les 
uns  sur  les  autres,  indépendamment  de  ta 
volonté  humaine  el  /lur  le  fait  de  la  nature 
des  choses. 

En  effet,  si  les  phénomènes  sociaux  sont 
«  déterminés  »  seulement  pai' le  caprice,  ou 
par  la  volonté  de  Ihomme,  il  n'y  a  pas 
matière  à  science,  il  n'y  a  pas  de  science 
sociale.  11  n'y  a  que  de  la  philosophie  so- 
ciale, de  la  littérature  sociale. 

On  comprend  cond)ien  il  est  important 
d'être  nettement  fixé  sur  ce  point.  puis(iue 
toute  la  science  en  découle. 

Cette  démonstration,  une  fois  iaite.  on 
constatera  avec  étonnement  (jue  la  liberté 
humaine,  le  libre  arbitre  de  l'homme,  loin 
d'être  supprimés,  se  trouvent  au  contraire 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


179 


prodigieusement  accrus.  La  liberté  liu- 
maine  est  moins  limitée  par  le  fait  que  les 
phénomènes  sociaux  sont  «  déterminés  » 
les  uns  par  les  autres,  que  par  le  fait 
qu'on  ignore  en  quoi,  comment  et  pour- 
quoi ils  le  sont. 

Lorsqu'on  le  saura  de  science  certaine, 
on  connaîtra  également  comment  on  peut 
manier  ces  phénomènes  et  les  plier  au 
service  de  la  volonté  liumaine,  comme 
cela  est  déjà  arrivé  pour  les  phénomènes 
naturels,  par  exemple  pour  la  vapeur  et 
pour  l'électricité. 

Nous  donnerons  successivement  des 
exemples  de  répercussions  se  rapportant 
aux  diverses  divisions  de  la  Nomenclature 
sociale.  On  constatera  ainsi  que  tous  les 
phénomènes  sociaux  sans  exception  sont 
soumis  à  des  lois  :  le  travail,  la  propriété, 
la  famille,  aussi  bien  que  l'art,  la  littéra- 
ture, ou  les  formes  politiques,  etc. 

Nous  n'avons  pas  à  relever  de  répercus- 
sions sur  le  Lieu.  En  effet,  les  phénomènes 
du  Lieu  ne  sont  pas  déterminés  par  des 
causes  sociales,  mais  par  des  causes  natu- 
relles, qui  relèvent  de  la  géographie  phy- 
sique, de  la  géologie,  de  la  météorologie, 
de  la  botanique,  ou  de  la  zoologie.  Ils  sont 
donc  expliqués  par  ces  diverses  sciences 
et  la  science  sociale  n'a  qu"à  les  constater 
et  à  les  accepter  comme  point  de  départ 
de  ses  observations. 

Après  le  Lieu  vient  le  Travail.  Le  Travail, 
on  va  le  voir,  est  influencé  par  une  série 
de  causes  multiples  et  variées,  qui  s'im- 
posent à  l'homme  et  dont  il  doit  tenir 
compte,  qu'il  le  veuille  ou  non.  Je  dispose 
ces  répercussions,  autant  que  possible,  dans 
Tordre  des  subdivisions  de  la  Nomencla- 
ture. Pour  chacune  d'elles,  j'indique,  en 
note,  les  passages  de  la  Bibliothèque  de  la 
Science  sociale,  où.  on  trouvera  la  démons- 
tration. 

I.   —   RÉPERCUSSIOxNS   SUR   LE   TRAVAIL    DE 

SIMPLE  RÉCOLTE  (art  pastoral.  pêche,  chasse 
et  cueillette). 

1°  Une  courte  saixon  d'humidité,  succé- 
dant à  un  hiver  long  et  rigoureux,  crée  la 
steppe  et  l'art  pastoral  '.  Cette  loi  domine 

1.  Comment  la  Roule  crée  le  lypesociul,  l.I.  liv.  I. 


toute  l'Asie  centrale  et  occidentale  et  une 
partie  de  l'Europe  orientale.  Elle  est  la 
cause  première  de  leur  état  social. 

Mais  les  résultats  sont  modifiés  si  la  sé- 
cheresse est  un  peu  plus  accentuée  : 

2°  Une  saison  plus  prolongée  de  séche- 
resse fait  prédominer  le  désert,  avec  le  type 
du  pasteur  caravanier-.  Alors,  au  lieu  du 
Tartare-Mongol,  pasteur  pur,  on  a  l'Arabe 
et  le  Touareg,  pasteiu^s  caravaniers  et  com- 
merçants, dont  l'état  social  e.st  si  différent. 
Pour  opérer  cette  profonde  transformation, 
il  a  suffi  d'une  légère  accentuation  de  la 
siccité  de  l'air. 

Autre  modification  sociale,  si  c'est  le 
froid  qui  s'accentue  : 

3*^  Le  froid  intense  et  prolongé  fait  pré- 
dominer la  toundra,  avec  le  pasteur  de  ren- 
nes"^. On  a  alors  le  Lapon  et  l'Esquimau 
qui,  au  point  de  vue  social,  diffèrent  com- 
plètement des  deux  types  précédents. 

Remplaçons  la  sécheresse  par  l'humi- 
dité, et  nous  obtenons  un  autre  type  so- 
cial : 

4''  Une  longue  saison  d'humidité  fait 
prédominer  la  forêt'*,  ce  qui  donne  origi- 
nairement le  type  du  chasseur,  ou  sauvage, 
de  l'Amérique  méridionale,  de  l'Afrique 
équatoriale,  etc. 

Si  nous  introduisons  maintenant  un 
autre  élément,  la  chaleur,  le  type  social 
est  encore  une  fois  modifié  : 

5°  Une  longue  saison  chaude  fait  prédo- 
miner la  cueillette,  par  suite  de  l'abondance 
des  arbres  fruitiers'^'.  Cela  nous  donne  les 
populations  du  bassin  de  la  Méditerranée 
et  celles  des  régions  intertropicales,  dont 
l'organisation  sociale  diffère  totalement 
des  précédentes,  par  le  fait  de  cette  simple 
modification  de  climat. 

6°  L'étagement  plus  ou  moins  abrupt  du 
sol  détermine  des  variétés  différentes  d'art 
pastoral^.  Parce  que  l'altitude  fait  varier 


—  Classification,  les  renvois,  22  et  suiv.   —  Se. 
soc.  I,  26  à  28. 

2.  La  Route,  l.  I,  liv.  II,  ch.  i.  —  Classi/ication, 
les  renvois,  26  et  suiv.  .Soc.  afric,  27.44,  109.  12S. 

3.  La  Route,  1. 1,  liv.  I.cli.  iii.  Classification,  le» 
renvois,  41. 

4.  La  Route,  t.  I,  1.  I,  ch.  iv.  Classification,  les 
renvois,  46  et  suiv.  Soc.  afric,  2iX>. 

5.  Se.  soc,  XVII,  3()o.  489,  494;  XXII,  746. 

0.  Corse,  Se.  soc,  XXII,  377.  P\ rénées  et  .4Ipes, 
XXII,  9. 


180 


Bl'LLETIN    DE   LA   SOCIETE   INTERNATIONALE 


les  espèces  animales  et  par  conséquent  les 
formes  de  l'art  pastoral. 

7"  La  déclivité  du  sol  développe  Part 
pastoral  transhumant^.  Par  suite  de  l'im- 
possibilité de  laisser  les  animaux  dans  la 
montagne  pendant  l'hiver. 

8°  Les  landes  pauvres  font  prédominer 
V élevage  du  mouton  sur  celui  du  bœuf'^. 
Parce  que  cet  animal  est  moins  exigeant- 
9°  Les  sols  forestiers  obligent  les  pasteurs 
de  bêles  à  cornes  à  se  transformer  en  pas- 
teurs de  porcs'^.  C'est  là  une  transformation 
décisive  qui  s'est  imposée  aux  émigrants 
celtes  pendant  leur  séjour  dans  les  forêts 
de  la  Bavière  et  qui  leur  a  donné  un  des 
traits  caractéristiques  de  leur  état  social, 
en  les  dispensant  de  se  livrer  à  une  culture 
plus  intense. 

La  science  sociale  a  déterminé  un  grand 
nombre  de  répercussions  produites  sur 
le  travail  par  l'art  pastoral  nomade.  En 
voici  deux,  à  titre  d'exemple  : 
•  10°  L'art  pastoral  nomade  impose  le  tra- 
vail en  communauté  '*,  par  l'avantage  et  par 
la  nécessité  du  groupement,  au  milieu  de 
l'isolement  de  la  steppe. 

11°  L'art  pastoral  comprime  l'aptitude 
au  travail^  entrave  l'initiative,  s'opjwse 
aux  transformations  et  aux  progrès  ''.  Parce 
qu'il  est  facile,  traditionnel  et  immuable. 
C'est  là  la  cause  fondamentale  de  l'infério- 
rité et  de  l'immobilité  de  l'Orient,  où  l'art 
pastoral  a  été,  pendant  des  siècles,  et  reste 
encore  aujourd'hui  le  travail  dominant. 
Chez  les  pêcheurs,  le  poisson  exerce  une 
influence  qui  détermine  parfois  l'impor- 
tance plus  ou  moins  grande  de  l'atelier  de 
travail  : 

12°  Chaque  espèce  de  poisson  exige  un 
nombre  déterminé  de  ]técheurs^'.  Le  thon 
exige  des  équipes  de  douze  à  dix-huit  pé- 
cheurs, montés  sur  de  grandes  barques; 
pour  les  maquereaux  et  harengs,  huit  pê- 
cheurs ;  pour  les  raies,  turbots,  esturgeons. 


I.  .SV.  soc,  XXII,  .«2. 

•i.  Le  Bauer  du  l.utielxmrg,  Se.    .soc,  fasc  i'i. 

;{.  La  Route,  l.  Il,  liv.  IV,  cli.  i  ;  Se.  soc,  XI, 
:ts<)  et  siiiv. 

'«.  La  Rouir,  l.  I,  liv.  I.  t'Irissi/icalio»,  les  renvois, 
p.  21  et  suiv. 

.S.  Se.  soc,  I,  2-2  et  suiv. 

fi.  0.  E.,  IV,  2!»3;  111,  2l(i.  0.  M.  -i'  scr.,  1,  XW  ;  II. 
112,  KiO. 


cabillauds,  rougets,  plies,  quatre  pêcheurs  ; 
pour  les  anchois  et  carrelets,  dans  le  Zuy- 
derzée,  deux  pêcheurs,  etc. 

Certains  ampliibies,  ou  poissons,  obligent 
les  pêcheurs  à  constituer  un  groupement 
spécial  : 

13.  Le  phoque  contribue  à  maintenir  le 
travail  en  communauté  chez  les  Esqui- 
maux''. Parce  qu'il  exige  un  groupement 
nombreux  de  pêcheurs  ;  parce  qu'il  fournit 
des  ressources  importantes  et  variées  et 
quïl  est  possible  de  le  conserver  en  grande 
provision,  grâce  au  froid  intense. 

14.  Au  contraire,  en  Norvège,  le  nauinon 
détermine  la  ])éche  individuelle  cl  dans  de 
petites  barques  ^.  Parce  qu'on  le  pèche  le 
long  des  fjords  dont  il  remonte  le  courant 
pour  aller  frayer  (Tel  était  du  moins  l'état 
traditionnel  jusqu'à  l'établissement  do  la 
grande  pêche). 

15.  La  pèche  rend  difficile  la  transfor- 
mation en  agriculteur^.  Quoique  pénible, 
le  métier  de  pêcheur  est  attrayant,  comme 
tout  ce  qui  touche  à  la  simple  récolte.  De 
plus,  à  cause  de  son  caractère  aléatoire, 
il  ne  dresse  pas  à  la  prévoyance,  qui  est 
nécessaire  pour  entreprendre  avec  succès 
les  travaux  de  culture. 

Le  travail  de  la  chasse  et  celui  de  la 
cueillette  sont  également  soumis  à  des  ré- 
percussions bien  caractérisées.  En  voici 
trois  exemples  : 

16.  Les  anim.aux  vivant  en  troupe,  comme 
le  bison,  maintiennent  le  groupement  des 
chasseurs  en  communauté,  chez  les  Peaux- 
Rouges  ^^.  Parce  qu'il  est  nécessaire  d'être 
nombreux  pour  attaquer  ces  animaux. 

17.  Les  animaux  vivant  isolés,  comme 
ceux  des  forêts  de  l'Amazone,  désorganisent 
la  communauté  chez  les  chasseurs**.  Parce 
que  ces  animaux  isolés  et  de  petite  taille 
peuvent  facilement  être  attaqués  par  un 
seul  homme  et  qu'il  est  plus  avantageux 
de  se  réserver  le  produit  pour  soi  seul. 

18.  Comme  la  chasse,  les  productions 
.'<ponlanécs  dues  à  la  cueillette  parahjseni 


-.  Si-,  snr.,  Yl.  ;i2S  à  ;î.t'i. 

«.  0.   K.,  11;   Sr.  S",:,  1,   110,    Wlll;    III,  'Ml.    L'X 
Roule,  11,  liv.  V.  cil.  I. 
!».  Voir  les  mouogr.  de  pcdieurs. 

10.  Se.  soc.,  vil.  Ki.-;  ;'i   \--î,  :i'(S  n  M\. 

11.  Se.  soc.,  I,  2,36. 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


181 


Yaplitude  (lu  Iravail  jicniOlrK  En  effet,  ce 
travail  facile  et  attrayant  rend  incapable 
de  tout  effort  prolongé.  C'est  ce  qui  a  em- 
pêché les  populations  des  iles  de  l'Océanie 
de  s'élever,  même  au  contact  des  Blancs. 


{A  suivre.) 


Edmond  Demolin; 


REMARQUES  SUR 
LA  CLASSIFICATION  SOCIALE 


M.  A.  Woeikof,  professeur  <le  géographie  physi- 
que à  l'Université  de  Saint-I'élcrsijourg,  nous  a  l'ait 
part  des  appréciations  suiv;mtes  sur  la  Classi/i- 
calion  .sorialc,  publiée  dans  les  10®  et  If  fascicu- 
les de  la  Science  sociale. 

«  Ayant  lu  et  apprécié,  dit-il,  quelques- 
uns  des  ouvrages  de  Le  Play,  jesuivisavec 
intérêt  les  travaux  de  ses  dignes  conti- 
nuateurs, et  devins  membre  de  la  SociH(' 
de  Science  sociale.  J'admirai  surtout  les 
efforts  de  M.  E.  Demolins  pour  réformer 
les  Français  par  l'exemple  des  Anglo- 
Saxons  et  la  fondation  de  l'Ecole  des  Ro- 
ches. La  méthode  d'observation  appliquée 
par  les  savants  de  la  Société  à  l'étude  de 
pays  qu'ils  étaient  en  position  de  bien 
étudier  et  dont  ils  connaissaient  la  langue 
me  paraissait  aussi  digne  des  plus  grands 
éloges.  Cependant  la  classification  ne  me 
paraissait  pas  suffisamment  claire.  Les 
tristes  loisirs  que  me  procura  la  cessation 
des  études  dans  nos  Universités,  ainsi 
que  l'apparition,  dans  un  délai  assez  court, 
de  deux  ouvrages  qui  traitent  de  la  clas- 
sification, ceux  de  M.  Demolins  sur  les 
routes  des  peuples  et  la  classification  elle- 
même,  m'ont  permis  d'approfondir  la 
question.  Le  second  ouvrage  m'a  surtout 
servi  pour  les  observations  qui  suivent, 
car  non  seulement  il  contient  (p.  10,  11) 
un  tableau  qui  donne  les  bases  de  la  clas- 
sification, mais  M.  Demolins  y  donne,  dans 
les  pages  qui  suivent,  un  résumé,  admi- 
rable de  concision  et  de  clarté,  des  tra- 
vaux d'un  grand  nombre  de  savants  pu- 
bliés par  la  Société. 

t  L'observation  la  plus  importante  que 

1.  Classificalion,  les  renvois  des  Soc.  à  form. 
comm.  instables,  groupes  3  et  4. 


je  puisse  formuler  a  trait  à  l'idée  de  Le 
Play,  adoptée  aussi  par  M.  Demolins,  que 
l'humanité  a  dèbulé  par  r existence  du 
pasteur  nomade,  qui  est  le  type  stable  de  la 
formation  communautaire,  et  dont  dérivent 
le  type  instable  (les  sauvages)  et  le  type 
ébranlé  (les  agriculteurs  que  M.  Demolins 
considère  comme  communautaires). 

«  .4  ms/  le  nomade  aurait  partout  précédé 
Vhomme  vivant  de  cueillette,  le  pêcheur,  le 
chasseur,  le  sauvage  en  un  mot. 

«  L'homme  serait  donc  tombé  du  ciel 
avec  ses  animaux  domestifpies?  Ou  aurait- 
il  eu,  à  l'origine,  des  facultés  qu'il  a  per- 
dues depuis? 

8  La  domestication  des  animaux,  surtout 
celle  du  taureau  si  dangereux  à  l'état  sau- 
vage, leur  adaptation  au  chariot  et  à  la 
cliarrue,  celle  des  vaches,  chèvres  et  bre- 
bis qui  devaient  être  traitées  par  l'homme, 
ont  exigé  beaucoup  de  temps  et  d'efforts 
intellectuels.  Les  hommes  primitifs  en 
étaient-ils  capables?...  » 

RÉPONSE.  —  M.  Woeikof  commet  ici  une 
méprise  sur  laquelle  il  Importe  d'attirer 
l'attention.  La  Science  sociale,  ayant  pour 
point  de  départ  l'observation  directe  des 
phénomènes  actuels,  ne  classe  pas  les  so- 
ciétés humaines  dans  un  ordre  historique, 
et  chronologique,  mais  dans  l'ordre  de  la 
complication  sociale  croissante.  Les  pas- 
teurs nomades  figurent  en  tête  de  la  clas- 
sification, non  pas  parce  qu'ils  seraient  le 
type  social  primitif,  mais  parce  qu'ils  cons- 
tituent le  type  social  le  plus  simple. 

Cette  simplicité  vient  de  ce  que,  chez 
ces  populations,  il  ne  se  développe  norma- 
lement aucun  organisme  social  au-dessus 
de  la  famille  patriarcale.  C'est  le  seul 
exemple  connu  de  sociétés  qui  soient  li- 
mitées aux  organismes  de  la  vie  privée. 
Dans  ces  sociétés,  le  chef  de  famille,  ou 
patriarche,  remplit  les  fonctions  de  pontife, 
de  magistrat,  de  souverain.  Ces  sociétés 
pastorales  sont  donc  analogues,  au  point 
de  vue  social,  à  ces  animaux  inférieurs, 
chez  lesquels  les  diverses  fonctions  ne  sont 
pas  encore  séparées  et  qui  figurent  égale- 
ment en  tête  de  la  classification  zoologique, 
parce  qu'ils  représentent  les  types  les  plus 
simples. 


182 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


Il  résulte  de  cette  explication  (jue  la 
critique  formulée  par  M.  Woeikof  ne  s'ap- 
plique pas  à  la  classification  sociale. 

M.  Woeikof  entreprend  ensuite  de  dé- 
montrer que  les  premiers  hommes  ont  dû 
être  des  chasseurs,  ou  sauvages,  et  non 
des  pasteurs. 

«  Le  passage  du  sauvage  à  l'agriculteur, 
dit-il,  est  beaucoup  plus  facile.  Chez  une 
quantité  de  peuples  d'Afrique,  d'Amérique, 
d'Australie,  l'homme  chasse,  ou  pêche,  la 
femme  rassemble  des  fruits,  des  racines, 
des  bulbes,  des  semences  comestibles.  Peu 
à  peu,  elle  en  vient  à  cultiver  des  plantes  ; 
cette  agriculture  en  petit,  agriculture  à  la 
houe,  est  capable  d'un  grand  développe- 
ment. Beaucoup  de  peuples  océaniens 
pratiquent  l'irrigation  artificielle  pour  la 
culture  du  taro.  L'agriculture  japonaise, 
si  intensive,  si  soigneuse  des  déchets  pou- 
vant fertiliser  la  terre  (excepté  l'engrais 
humain,  les  Japonais  importent  une  grande 
quantité  de  déchets  de  poisson),  cette  agri- 
culture se  passe  presque  entièrement  de 
l'aide  du  bétail  et  de  la  charrue.  Au  Pérou, 
avant  les  Espagnols,  il  y  avait  aussi  une 
agriculture  perfectionnée  avec  une  irriga- 
tion étendue  et  l'emploi  du  guano,  et  les 
Péruviens  n'employaient  ni  charrue,  ni 
animaux  de  trait.  En  Europe,  on  a  trouvé 
des  preuves  d'une  agriculture  préhistorique 
à  la  houe,  avec  culture  du  millet,  du  chou, 
du  lin,  etc.,  sans  tracede  charrue  ni  d'ani- 
maux domestiques.  C'est  du  moins  l'opi- 
nion du  célèbre  paléobotaniste  Oswald  Heer. 

«  Je  conseillerais  aux  savants  de  la 
Science  sociale  la  lecture  d'un  livre  très 
intéressant,  Ed.  Hahn,  Bas  Aller  der 
unrtschaflliclicn  Kullur,  Heidelberg,  1905. 

«  L'auteur  prouve  que  : 

«  1"  La  culture  matérielle  de  l'Asie  an- 
térieure, de  l'Afrique  du  Nord,  de  l'Europe 
et  de  SCS  colonies  est  originaire  de  Méso- 
potamie ;  c'est  là  que  furent  domestiquée 
res])èce  bovine,  inventés  la  charrue  et  le 
chariot;  là  commença  l'emploi  du  laitage. 
Toutes  ces  inventions  sont  en  rapport  avec 
le  culte  astral  de  ce  pays.  De  là  vient  aussi 
notre  astronomie,  les  divisions  du  temps 
en  mois  et  en  semaines,  les  noms  des 
constellations,  etc. 


«  '2")  Les  peuples  qui  devinrent  des  no- 
mades dans  les  steppes  environnantes 
empruntèrent  les  principaux  animaux  do- 
mestiques aux  Mésopotamiens.  Dès  le 
commencement  de  leur  vie  nomade,  ils 
étaient  en  relations  avec  les  agriculteurs 
et  les  citadins,  faisant  leurs  transports, 
leur  vendant  du  bétail  et  leur  achetant  des 
produits  manufacturés  et  des  aliments 
végétaux. 

«  3°  Le  passage  de  l'ancienne  agricul- 
ture à  la  houe  à  l'agriculture  nouvelle  à 
la  charrue  tirée  par  des  bœufs,  a  été  une 
vraie  révolution. 

<r.  4°  Les  inventions  mésopotamiennes  se 
répandirent  au  Sud  et  à  l'Est  de  manières 
différentes,  a)  L'Inde  possède  la  charrue, 
les  bêtes  à  cornes  et  l'emploi  de  leur  lait 
par  l'homme,  b)  L'Afrique  au  sud  de  l'E- 
gypte a  l'emploi  du  lait  (celui  de  chèvre 
là  où  la  mouche  tsé-tsé  ne  permet  pas  l'é- 
lève des  bêtes  à  cornes),  mais  ne  connaît 
pas  la  charrue  et  en  général  les  animaux 
de  trait',  c)  La  Chine,  au  contraire,  a  la 
charrue  et  les  bêtes  de  trait,  mais  non  pas 
l'emploi  de  laitage,  et  cela  malgré  ses  re- 
lations constantes  avec  les  nomades  grands 
consommateurs  de  laitage.  Si  les  Chinois 
dédaignent  l'emploi  du  laitage  comme  in- 
digne des  civilisés  de  l'Empire  du  Milieu, 
les  Japonais  ne  le  connaissaient  pas  avant 
leurs  relations  avec  les  Européens,  au 
XYi*^  siècle  et  peut-être  même  au  xi\*  siè- 
cle ». 

RÉPO.NSE.  —  Il  est  possible  que  les  pre- 
miers hommes  aient  été  des  chasseurs: 
c'est  là  une  démonstration  qui  relève  de 
la  paléontologie  et  de  la  préhistoire  plus 
que  de  la  science  sociale.  Nous  n'affir- 
mons rien  à  ce  sujet.  Tout  ce  que  nous 
pouvons  dire,  c'est  que  nous  n'avons  ja- 
mais réussi  à  observer  la  transformation 
du  chasseur,  ou  sauvage,  en  pasteur.  Non 
s(>ulement  nous  ne  l'avons  jamais  obser- 
vée, mais  tous  les  faits  connus  juscju'ici 
révèlent  les  difficultés  de  cette  transfor- 
mation. 

Plutôt  que  de  se  résoudre  à  la  vie  pasto- 
rale, le  chasseur  Peau  Rouge  de  l'Améri- 

I.  A  lu  seule  t'\cepli<)ii  de  l'Abyssiiiie. 


I 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


18:{ 


«lue  du  Nord,  par  exemple,  aime  mieux  se 
soumettre  à  toutes  les  privations,  jusqu'au 
jour  où  il  disparaît  enfin.  Le  gouverne- 
ment des  États-Unis  a  essayé,  par  tous  les 
moyens,  d'aider  à  cette  transformation.  Il 
a  échoué,  ("est  au  point  que  les  Peaux- 
Rouges,  parqués  dans  les  territoires  in- 
diens, préfèrent  chasser  les  troupeaux 
qu'on  leur  envoie  chatjue  année,  plutôt 
que  de  les  élever. 

La  science  sociale  explique  les  causes 
qui  rendent  cette  évolution  si  difficile. 

Si  les  premiers  hommes  ont  été  des 
chasseurs,  il  faut  donc  supposer  qu'au 
moins  certains  d'entre  eux  se  sont  trouvés, 
à  un  moment  donné,  dans  des  conditions 
qui  ont  facilité  leur  évolution  vers  l'art 
pastoral.  Mais  les  conditions  de  cette  évo- 
lution sont  inconnues. 

Sur  ce  point,  nous  ne  pouvons  donc  ni 
affirmer,  ni  nier,  dans  Tétat  actuel  de  la 
science. 

«  Revenant  à  la  classification,  je  trouve, 
page  10,  au  sujet  des  nomades  mais  aussi 
de  l'Egypte,  de  l'As-syrie  et  de  la  Chaldée, 
que,  «  tous  les  organismes  sociaux  .sont 
réduits  à  la  communauté  de  famille  et  de 
tribu.  Aussi,  pas  de  pouvoirs  publics  régu- 
liers »,  Et  la  mensuration  des  terres  après 
les  crues  du  Nil,  et  les  canaux  d'irrigation, 
les  immenses  réservoirs,  les  grandes  bâ- 
tisses, tout  cela  n'était  pas  de  la  compé- 
tence des  particuliers.  Les  pouvoirs  pu- 
blics y  avaient  beaucoup  à  faire,  beaucoup 
plus  qu'en  Grèce  par  exemple  où  les  con- 
ditions physiques  du  pays  ne  nécessitaient 
pas  l'intervention  de  l'État  dans  l'agricul- 
ture comme  aux  bords  du  Nil  et  de  l'Eu- 
phrate. 

«  La  classification  considère  l'Egypte  et 
la  Chaldée  comme  de  «  simples  oasis  dans 
le  désert  »,  et  leurs  habitants  comme  sou- 
mis aux  mêmes  lois  sociales  que  les  no- 
mades voisins.  Ceci  est  une  erreur.  L'E- 
gypte est  bien,  physiquement,  une  oasis 
•  tu  milieu  du  désert,  mais  si  grande, 
qu'elle  a  pu  suivre  ses  voies  à  elle,  plus 
souvent  dominant  lès  nomades  que  con- 
quise par  eux,  et,  même  conquise,  elle 
gardait  ses  mœurs  et  ses  institutions. 

■'   Quant  à  la  Chaldée  et  à  l'Assyrie,  ce 


ne  .sont  pas  même  des  oasis,  car  elles  ont 
des  montagnes,  ou  des  pays  agricoles,  à 
l'est  et  au  nord,  dans  la  dernière  direc- 
tion jusqu'à  la  mer  Noire  et  au  Caucase; 
elles  ont  le  golfe  Persiquo  au  sud  et  les 
nomades  à  l'ouest.  L'état  social  de  pareils 
pays  n'avait  aucune  ressemblance  avec 
celui  des  nomades.  Il  était  bien  compli- 
qué... » 

RÉPONSE.  —  Je  ne  puis  répondre  que 
brièvement  : 

1"  La  science  sociale  dislingue  neltemenl 
l'i'lal  social  des  oasis  de  celui  des  deseris. 
Le  désert  donne  l'art  pastoral  associé  aux 
transports  et  au  commerce  par  caravanes, 
avec  toutes  les  conséquences  propres  à  ces 
deux  natures  de  travaux.  L'oasis  donne  la 
culture  avec  irrigation,  et  toutes  les  con- 
séquences propres  à  ce  genre  de  travail. 

2"  Néanmoins,  l'état  social  des  déserts 
et  celui  des  oasis  ne  peuvent  être  séparés, 
parce  qu'ils  forment  un  ensemble  étroite- 
ment lié,  qui  est  le  résultat  de  répercus- 
sions réciproques,  révélées  par  une  ana- 
lyse méthodique. 

3'^  La  science  sociale  ne  dit  pas  que  les 
grandes  oasis,  comme  l'Egypte,  l'Assyrie 
et  la  Chaldée  n'ont  pas  d'organismes  de  la 
vie  publique;  elle  ne  les  confond  pas  avec 
les  sociétés  des  déserts,  dont  tous  les  or- 
ganismes .sont  réduits  à  la  famille  patriar- 
cale et  à  la  tribu.  C'est  précisément  pour 
cela  que  ces  grandes  oasis  figurent  à  part 
dans  la  classification,  à  la  page  10.  indi- 
quée par  M.  W'oeikof. 

J'engage  fort  M.  "SVoeikof  à  lire  les  tra- 
vaux de  M.  de  Préville  sur  l'Egypte.  Il  y 
verra  comment  la  science  sociale  explique, 
d'après  les  conditions  du  travail,  le  déve- 
loppement des  pouvoirs  publics  du  Pha- 
raon et  la  nature  si  particulière  de  ces 
pouvoirs  publics.  Ainsi,  non  seulement 
nous  connaissons  l'existence  de  grands 
pouvoirs  publics  dans  les  oasis,  mais  c'est 
la  science  sociale  qui  en  a  donné  la  pre- 
mière explication  scientifique.  Comment 
M.  Woeikof  peut-il  ignorer  cela?  11  aurait 
pu  s'en  rendre  compte  par  la  seule  lecture 
un  peu  plus  attentive  des  sommaires  de 
la  Classification. 

Nous  nous  permettons  de  le  renvoyer  à 


184 


BL'LLETIN    DE    LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


un  exposé  méthodique  de  la  science  sociale, 
qui  est  actuellement  en  préparation. 

E.  D. 


L'EVOLUTION  DE  LA  MUSIQUE 

d'après  la  science  sociale. 

(suite). 

Dans  un  article  précédent,  nous  avons 
étudié  la  musique  mélodique  cliez  les 
peuples  communautaires,  en  nous  atta- 
cliant  particulièrement  à  montrer  comment 
la  gamme  s'est  adaptée  à  «  l'état  d'âme  » 
de  chaque  race.  Nous  avons  distingué  trois 
espèces  de  gammes  : 

1°  Celles  à  longs  intervalles,  qui  ne  peu- 
vent rendre  l'accent  doux,  ont  été  adoptées 
par  les  populations  chez  lesquelles  le  com- 
merce s'est  peu  développé  (et  par  consé- 
quent le  luxe  )  ; 

2":'  Celles  à  courts  intervalles,  qui  peuvent 
rendre  l'accent  doux,  se  sont  développées 
chez  les  populations  commerçantes  des 
oasis  du  Désert,  où  le  luxe  et  «  le  faste 
oriental  »  existent  de  toute  antiquité  ; 

3"  En  Grèce,  il  s'est  produit  une  fusion 
lente  de  ces  deux  espèces  de  gammes 
aboutissant  finalement  à  une  gamme  mixte. 
Ceci  vérifie  une  fois  de  plus  l'hypothèse 
que  nous  avons  faite,  à  savoir  que  la  race 
grecque  est  une  combinaison. 

Si,  maintenant,  nous  passons  aux  Bo- 
mains,  nous  constaterons  qu'ils  furent  plu- 
tôt réfractaires  à  la  musique  :  «  Si  nous 
n'avions  à  parler  que  des  Romains,  quel- 
ques lignes,  ajoutées  à  l'histoire  de  la 
musique  des  Grecs,  suffiraient,  et  au  delà. 
Ce  peuple  de  conquérants  aima  les  arts, 
mais  en  dilettante  plutôt  qu'en  artiste,  je 
dirai  presque  en  parvenu  fier  de  tout  ache- 
ter. J>  (Lavoix  fils,  loc.  cil.,  p.  58.) 

Le  Romain  était  trop  absorbé  par  la  cul- 
ture et  la  colonisation  pour  primer  dans 
les  beaux- arts.  Il  traita  la  musique  comme 
la  philosophie  :  «  Les  artistes  les  plus  célè- 
bres de  l'empire  romain  furent  en  général 
Grecs.  »  {Id.,  p.  07.) 

Toutefois,  l'incorporation  des  Grecs  à 
l'empire  romain  ne  fut  pas  sans  efl'et  sur 


la  musique  des  premiers.  C'e.st  à  partir  de 
cemomentqu'ils employèrent  la  diaphonie, 
c'est-à-dire  le  chant  simultané  de  la  même 
mélodie  dans  deux  modes  différents 
(^'oir  Fétis,  Histoire  aénérale  de  la  musique, 
t.  IV,  p.  506).  Cette  nouvelle  méthode  fut 
réglée  par  Ptolémée  et  le  nombre  des  modes 
fut  fixé  à  sept. 

Il  nous  est  impossible  actuellement  de 
montrer  clairement  les  causes  de  ce  chan- 
gement. Il  est  toutefois  curieux  de  cons- 
tater que  ce  premier  effort  vers  la  musique 
harmonique  est  due  à  l'influence  du  milieu 
romain,  c'est-à-dire  de  celui  qui,  dans  l'an- 
tiipiité  suivant  l'expression  de  M.  Demo- 
lins,  marque  le  plus  grand  effort  des  com- 
munautaires pour  sortir  de  la  commu- 
nauté. 

C'est  cette  musique^  combinée  avec  la 
musique  religieuse  des  Hébreux,  qui  forma 
la  musique  chrétienne.  Elle  fut  appelée 
chanl  amhrosien ,  de  saint  Ambroise  (340- 
397),  évoque  de  Milan.  Dans  le  chant  am- 
hrosien, n'y  eut  plus  que  quatre  modes. 
Ce  genre  de  musique  fut  conservé  par  l'É- 
glise byzantine,  qui,  comme  on  sait,  le  pro- 
pagea en  Russie. 

II.    LA     FORMATION    DE    LA     MUSIQUE      llAHMo- 
NIQUE  CHEZ  LES  PEUPLES  PARTICULARISTES. 

L'invasion  des  Barbares  du  Nord  en  Oc- 
cident eut,  sur  l'art  musical,  toute  une 
série  de  répercussions,  dont  la  plus  impor- 
tante fut  la  formation  de  la  musique  har- 
monique. 

«  Ici  se  présente,  dans  l'ordre  chronolo- 
gique, une  des  plus  importantes  transfor- 
mations que  l'art  ait  éprouvées  depuis  les 
temps  anciens  :  on  comprend  qu'il  s'agit 
de  l'introduction,  dans  la  musique,  de 
l'harmonie  simultanée  des  sons  qui,  en 
l'état  actuel  des  choses,  en  paraît  insé- 
l)arable,  bien  que  toute  l'antiquité  en  ait 
ignoré  le  principe,  et  qu'aujourd'hui 
môme  encore,  la  plupart  des  nations  qui 
couvrent  le  globe  terrestre  s'y  montrent 
insensibles.  »  (Fétis,  Traité  complet  de 
la  théorie  et  de  la  pratique  de  l'harmonie, 
p.  .wxi.) 

Voici  ce  que  dit  un  physicien  sur  le  môme 
sujet  :  «  C'est  au  moyen  âge,  dans  la  mu- 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


185 


sique  sacrée,  que  l'association  de  parties 
distinctes,  d'abord  très  peu  compliquées, 
puis  progressivement  plus  savantes,  donna 
naissance  à  la  musique  harmonique.  La 
mélodie,  dans  un  morceau  musical,  est 
seulement  alors  la  partie  principale,  dont 
les  parties  secondaires  forment  l'accom- 
pagnement :  souvent  même  l'idée  mélodi- 
que passe  d'une  voix  ou  d'un  instrument 
à  l'autre,  et  se  trouve  tellement  enche- 
vêtrée au  milieu  de  toutes  les  parties  con- 
certantes, qu'il  est  difficile  de  démêler  le 
chant  de  l'accompagnement,  la  mélodie 
de  l'harmonie  ».  (Amédée  Guillemin.  Le 
Son.  p.  19.3. 1 

On  ne  peut  mieux  caractériser  la  dif- 
férence entre  les  deux  espèces  fondamen- 
tales de  musique,  et  il  est  remarquable 
((ue  c'est  au  moyen  âge  que  le  changement 
s'opère.  C'est  à  ce  moment  précis  où  a 
lieu  le  plus  grand  changement  qu'il  y  ait 
eu  dans  l'état  social  de  l'humanité  que 
survient  le  plus  grand  changement  qu'il 
y  ait  en  musiciue.  L'un  est  il  la  conséquence 
de  l'autre?  Si  nous  ne  pouvons  répondre 
affirmativement  avec  certitude,  il  y  a  au 
moins  lieu  de  le  prendre  en  considération. 

Mais  voyons  les  choses  de  plus  près. 

La  musique  du  moyen  âge  dérive  de 
deux  sources  différentes,  à  savoir  :  la 
musique  chrétienne  et  la  musique  popu- 
laire. Nous  allons  étudier  successivement 
ces  deux  formes  de  l'art. 

1°  Musique  ehrétienne.  —  Elle  dérive  na- 
turellement du  chant  ambrosien.  qui  se 
voit  déformé  peu  à  peu  par  le  «  goût 
barbare  ». 

Le  premier  changement  apparut  sous 
Grégoire  le  Grand  (.j42-604j  qui  fixa  les 
règles  du  chant  dit  grégorien,  à  peu  près 
à  l'époque  où  les  Lombards  firent  la  con- 
quête de  l'Italie.  Depuis  plusieurs  siècles, 
du  reste,  cette  contrée  était  la  proie  des 
hordes  barbares  (Héru!es,Ostrogoths.etc.), 
et  la  richesse  y  avait  considérablement 
diminué.  De  là,  un  besoin  de  simplicité 
qui  devait  se  manifester  jusque  dans  la 
musique.  «  Les  chrétiens  d'Occident  vou- 
laient un  art  moins  luxueux,  moins  riche, 
moins  sensuel  ;  il  leur  fallait  se  séparer 
absolument  des  traditions  antiques  »  (La- 
voix  fils,  lor.  cit.,  p.  71).   C'est   pourquoi 


l'Église  romaine  abandonna  les  ornements 
de  tous  genres,  les  tremblements  et  les 
mouvements  rapides  de  la  voix  pour  s'at- 
tacher à  rendre  le  sentiment  religieux  lui- 
même.  En  Orient,  la  musique  resta  plus 
superficielle  ;  en  Occident,  elle  devint  plus 
profonde.  En  outre,  l'Occident  abandonna 
l'orgue  '  pour  s'en  tenir  au  chant  pur. 
C'est  pour  s'adapter  à  tous  ces  change- 
ments que  le  système  des  modes  musi- 
caux fut  modifié  dans  le  rite  grégorien. 

11  va  sans  dire  que  l'on  avait  conservé 
les  rudiments  d'harmonie  des  Romains. 
C'est  ce  qui  résulte  d'un  texte  d'Isidore, 
évèque  de  Séville  (vu"  siècle),  qui,  dans 
ses  Sentences,  dit  :  «  La  musique  harmo- 
nique est  une  modulation  de  la  voix.  C'est 
aussi  une  concordance  de  plusieurs  sons 
et  leur  union  simultanée  » .  Toutefois  cette 
musique  était  encore  homophone  :  chaque 
partie  chantait  la  même  mélodie  dans  un 
ton  différent.  De  plus,  on  ne  connaissait 
que  les  accords  de  quinte  (symphonie)  ou 
de  quarte  (diaphonie),  auxquels  on  ajoutait 
quelquefois  l'octave  (antiphonie).  Cette 
musique  harmonique  homophone  s'appe- 
lait organum. 

La  liturgie  grégorienne,  d'abord  loca- 
lisée en  Italie,  fut  propagée  en  Gaule,  par 
les  efforts  des  Carlovingiens  qui  la  firent 
prédominer  dans  tous  leurs  États  sur  la 
liturgie  gallicane  dérivée  de  la  liturgie 
grecque  (Voir  Fétis,  Histoire  générale  de 
la  musique,  t.  IV,  p.  274  et  278). 

Un  second  changement,  qui  commença 
à  se  manifester  au  vu'"  siècle,  apparut 
dans  l'écriture  musicale  :  «  Lorsque  les 
invasions  des  barbares  sont  terminées, 
lorsque  chacun  semble  avoir  pris  sa  place, 
il  apparaît  une  écriture,  dite  en  neumes  » 
(Lavoix  fils,  p.  76  et  78).  Elle  est  caracté- 
risée par  l'emploi  du  point,  de  la  virgule 
et  des  accents  grave  ou  circonflexe  au  lieu 
des  lettres  anciennement  employées.  En 
réalité,  les  neumes  étaient  aussi  issues 
de  lettres  employées  par  l'écriture  ordi- 
naire, mais  de  l'écriture  des  peuples  sep- 
tentrionaux, les  runes-.  (Voir  Fétis,  Ibid., 


1.  L'orgue,  inventé  par  Chéribius  (l'i.j),  dérive 
de  riiydraule  d'Arcliiiiiède  qui  est  elle-même  une 
modilication  de  la  llùte  de  l'an. 

■2.  Notons  en  passant  que  la  noiation  alphaljcti- 


186 


Bll.LETfN    DE    LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


p.  211).  Il  y  eut  deux  sortes  de  neumes. 
L'une  peut  être  appelée  notation  lombarde 
parce  qu'elle  se  développa  en  Italie;  l'au- 
tre, la  notation  aaxonne,  qui  se  répandit 
en  Allemagne,  en  Gaule,  en  Angleterre  et 
en  Espagne.  La  première  emploie  de  gros 
caractères  carrés;  la  seconde  de  fins  ca- 
ractères ronds. 

Un  troisième  changement  fut  Vappavi- 
lion  de  l'accord  de  tierce,  qui,  d'après  Fé- 
tis,  aurait  été  adopté  par  la  musique  sa- 
crée en  imitation  de  la  musique  profane 
des  populations  barbares  qui  auraient  em- 
ployé cet  accord.  Mais  on  n'a  aucun  docu- 
ment à  ce  sujet.  Tout  ce  que  l'on  sait, 
c'est  que  l'Église  n'en  lit  d'abord  qu'un 
usage  très  restreint.  L'apparition  de  la 
tierce  a  une  grande  importance,  car  elle 
devait  permettre  plus  tard  la  formation 
de  l'accord  parfait. 

Un  dernier  changement,  plus  grave  en- 
core, devait  survenir  auix'=  siècle  :  l'appa- 
rition de  la  polyphonie,  mais  ceci  fera 
l'objet  du  chapitre  suivant.  Passons  main- 
tenant à  la  musique  populaire. 

"2°  Musique  populaire.  —  Nous  venons 
de  voir  la  musique  sacrée  subir  une  évo- 
lution assez  rapide  dans  les  premiers 
siècles  du  moyen  âge,  évolution  marquée 
par  quatre  étapes  : 

a)  Le  chant  grégorien  au  vi*'  siècle  ; 

h)  La  notation  par  neumes  au  vu*^  siè- 
cle; 

(')  L'apparition  de  l'accord  de  tierce; 

(/)  La  première  manifestation  de  po- 
lyphonie au  ix^  siècle. 

Le  chant  grégorien,  avons-nous  dit,  est 
l'adaptation  de  la  musique  liyzantine  au 
goût  barbare. 

Les  neumes  dérivent  de  l'éci-iture  ru- 
nique  des  odiniques. 

Mai-s  d'où  viennent  la  tierce  et  la  po- 
lyphonie ? 

D'ai)rès  Fétis,  elles  viendraient  de  la 
musicjue  populaire  barbare,  parce  que  ces 
phénomènes  ne  sont  apparus  que  dans 
les  pays  touchés  par  les  invasions  des 
Barbares;  mais  les  documents  i)récis  font 
défaut. 

Lei)lus  ancien  date  de  l'an  1180,  é])0(iue 

que  est  toujours  employée  par  les  Hindous,  cl  que 
les  Arahes  n'ont  aucun  svslèmc;  de  nolalion. 


à  laquelle  il  existait  des  chants  harmo- 
nisés à  deux  voix  dans  la  partie  de  l'An- 
gleterre située  au  nord  de  l'Humber  (Voir 
Fétis,  Ibid.,  p.  419-420).  II  en  résulte  que 
les  Angles  et  les  Danois  avaient  du  goût 
pour  la  musique,  tandis  que  les  Saxons 
purs  n'en  n'avaient  pas. 

Comme  conclusion,  de  tout  ce  qui  pré- 
cède, nous  faisons  les  hypothèses  suivan- 
tes : 

Les  peuples  particularistes  purs  sont 
réfractaires  à  la  musique  ; 

Les  peuples  communautaires  sont  por- 
tés à  la  musique  mélodique  ; 

Les  peuples  mixtes  (Angles,  Lombards. 
etc.)  sont  portés  à  la  musique  harmoni- 
que. 

Voyons  comment  celle-ci,  en  évoluant, 
devint  la  musique  polyphonique. 

(-■1  suivre.) 

Paul  Descamps. 


UNE  RECONSTITUTION 


Nos  lecteurs  ont  lu  et  goûté,  dans  cette 
Revue,  les  articles  si  intéressants  et  si 
neufs  de  notre  ami  M.  Philippe  Champault 
sur  les  Phéniciens  d'Homère  à  Ischia. 

M.  Champault  ne  s'est  pas  reposé  sur 
le  succès  de  son  étude.  Il  a  continué  à 
creuser  son  sujet,  s'est  rendu  sur  les  lieux, 
a  fait  des  enquêtes  auprès  de  ceux  qui 
connaissent  le  mieux  l'histoire  des  topo- 
graphies et  des  habitudes  locales,  a  minu- 
tieusement contrôlé  et  discuté  les  docu- 
ments versés  au  problème  par  l'ouvrage 
de  M.  Bérard,  les  Phéniciens  et  lU}dyssée, 
a  passé  toutes  ses  observations  au  crible  „ 
si  puis.sant  de  la  science  sociale,  et  il  nous  1 
apporta  un  volume  de  premier  ordre,  que 
nous  avons  déjà  signalé,  mais  sur  lequel 
nous  désirons  revenir  '. 

Nos  lecteurs  savent  que  ï Odyssée  est  un 
poème  incomparable,  non  seulement  pour 
la  valeur  littéraire  dont  nous  n'avons  i)as 


1.  P/irnicicns  cl  Grecs  en  Italie  d'aprvs  l'Odyssre. 
LUide  géosraphi<nie  et  sociale  par  une  niélliodc 
nouvelle.  Krnest  Leroux,  (éditeur,  'iS,  rue  lîonaparlc. 
Paris.  Prix  :  (>  francs. 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


187 


à  nous  ofcuper  ici,  mais  encore^  pour  le 
tableau  qu'elle  nous  otîre  des  mœurs  d'une 
époque  et  de  toute  une  civilisation. 

Or,  cette  civilisation,  à  l'époque  où  la 
Grèce  classique  a  commencé  à  s'occuper 
d" Homère,  était  déjà  oubliée.  Plusieurs 
siècles  de  crises  et  de  transplantations,  con- 
sécutives à  rinvasiondorienne,avaientbou- 
leversé  le  monde  grec.  Des  traditions  s'é- 
taient perdues  ;  des  routes  avaient  changé  ; 
les  Phéniciens  avaient  évacué  des  mers, 
des  rivages,  des  îles  et  des  isthmes  qu'ils 
avaient  exploités  précédemment.  Aussi  l'O- 
(/(/*-S(''é',  bien  que  merveilleusement  comprise 
comme  poème  par  une  race  aussi  affinée 
que  la  race  grecque,  demeurait-elle  obs- 
cure en  bien  des  points,  et,  depuis  lors, 
cette  obscurité  était  à  peu  près  demeurée 
sans  remède,  malgré  tous  les  travaux  des 
hellénistes,  des  archéologues  et  des  éru- 
dits. 

L'ouvrage  de  M.  Bérard,  les  Phéniciens 
et  l'Odyssée,  constituait  cependant,  depuis 
([uelques  années,  un  effort  appréciable 
pour  reconstituer  le  monde  odysséen.  Cet 
ouvrage,  en  ce  qu'il  a  de  bon,  s'inspire 
partiellement  et  indirectement  de  la  mé- 
thode de  la  science  sociale,  que  M.  Bérard. 
nous  le  savons  pertinemment,  a  eu  l'oc- 
casion de  connaître.  Mais  cet  eiîort  de- 
meurait fort  incomplet  dans  ses  résultats. 

iM.  Champault  a  pu  profiter  de  ces  «  éco- 
les »,  et,  servi  par  une  méthode  meilleure, 
il  a  pu  arriver  —  nous  le  proclamons  hau- 
tement —  à  des  résultats  qui  s'imposent. 
Le  triomphe  de  notre  savant  collaborateur 
a  été  de  mettre  le  doigt,  si  l'on  peut  nous 
passer  cette  expression,  sur  le  cœur  du 
poème.  Ce  cœur,  c'est  l'hospilidité  reçue 
par  Ulysse  dans  l'Ile  des  Phéaciens. 

Ces  Phéaciens,  Homère  les  admire  pro- 
fondément. Ce  sont  des  êtres  supérieurs, 
des  navigateurs  plus  audacieux  et  plus 
expérimentés  que  les  Grecs,  des  civilisés 
plus  riches  et  plus  avancés  sous  le  rapport 
du  confortable.  Ce  sont  en  outre  des  com- 
merçants jaloux  et  exclusifs,  qui  tiennent 
à  garder  secrets  leurs  itinéraires  et  l'or- 
ganisation de  leurs  «  lignes  »  de  com- 
merce, parce  que  ce  commerce  a  lieu  en 
pays  neufs,  c'est-à-dire  dans  cette  Médi- 
terranée occidentale  qui  joue   alors,  vis- 


à-vis  des  i)euples  d'Orient,  le  rôle  joué 
plus  tard  par  l'Amérique  et  les  Indes  vis- 
à-vis  des  peuples  européens. 

Dès  lors,  une  foule  de  choses  s'expli- 
quent. Tout  s'éclaire  dans  le  poème  et 
tout  rentre  à  sa  place.  Les  Phéaciens  sont 
une  colonie  phénicienne ,  mais  de  Phéni- 
ciens venus  probablement  par  la  route 
isthmique  de  Thèbes,  le  pays  de  Cadmus, 
et  qui  ont  conservé  des  relations  avec 
les  Thébains  et  les  Eubéens  graduelle- 
ment hellénisés.  Des  Grecs  de  cette  pro- 
venance sont  même  venus,  à  titres  d'auxi- 
liaires, s'établir  chez  les  Phéaciens,  et  il 
en  est  résulté  une  sorte  de  fusion  fort  in- 
téressante entre  le  type  phénicien  et  le 
type  hellène.  Or.  M.  Champault  retrouve 
dans  le  Nostos  (la  partie  principale  de 
YOdyssée)  le  poème  de  l'alliance  gréco- 
phéacienne.  Homère  est  un  aède  ionien 
qui,  reçu  à  Schérie,  la  capitale  des  Phéa- 
ciens, et  qui,  reconnaissant  envers  les  Mé- 
cènes opulents  qui  l'y  ont  recueilli,  a 
chanté  la  Phéacie,  sa  capitale,  ses  arma- 
teurs, ses  marins,  ses  comptoirs,  ses  routes 
en  y  faisant  promener  un  héros  grec  il- 
lustre, représenté  par  la  tradition  comme 
un  exceptionnel  voyageur. 

On  reverra  dans  le  livre  de  M.  Cham- 
pault, mises  dans  tout  leur  jour,  les  raisons 
très  solides  qui  ont  porté  l'auteur  à  re- 
trouver dans  Ischia  l'île  des  Phéaciens. 
C'est  là,  en  dehors  du  monde  grec,  que  ces 
commerçants  supérieurs  ont  leur  centre, 
et  c'est  de  là  qu'ils  exploitent  les  côtes 
occidentales  de  l'Italie,  la  Sardaigne,  l'île 
d'Elbe,  et  qu'ils  correspondent  avec  d'au- 
tres lignes  phéniciennes  desservant,  par 
la  côte  d'Afrique,  le  détroit  de  Gibraltar. 
C'est  à  Gibraltar  même  que  règne  Calypso 
«  la  dées.se  qui  cache  » ,  c'est-à-dire  qui 
retient  captifs  les  navigateurs  concurrents 
lorsqu'ils  ont  l'imprudence  de  venir  ex- 
plorer ces  régions  mystérieuses.  Même 
péril  à  redouter  à  Pianosa  (l'île  de  Circé) 
qui  garde  la  route  de  Sardaigne. 

Mais  nos  lecteurs  verront  tout  cela,  bien 
mieux  expliqué,  et  avec  l'appui  de  toutes 
les  démonstrations  désirables,  dans  le 
livre  de  M.  Champault.  Et  puisque  la  bien- 
séance nous  oblige  à  demeurer  sobre  d'é- 
loges à  l'égard  d'un  collaborateur,  disons 


188 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE    INTERNATIONALE    DE    SCIENCE    SOCIALE. 


seulement  que  son  ouvrage,  par  la  façon 
dont  il  est  conçu  et  par  l'enchainement  de 
preuves  qui  a  conduit  notre  ami  à  ses  con- 
clusions^ est  un  nouveau  triomphe  de  la 
science  sociale. 

G.  d-A. 
LES  RÉCENTS  ÉCHECS  DU  SOCIALISME 

Nous  avons  posé,  il  y  a  peu  de  temps 
dans  cette  Revue,  cette  question  qui  préoc- 
cupe tant  d'esprits  à  l'heure  actuelle  : 
L'Humanité  évolue-t-elle  vers  le  Socia- 
lisme? Nos  lecteurs  se  souviennent  des 
conclusions  de  cette  étude.  Depuis  son 
origine  et  pendant  une  longue  suite  de 
siècles,  l'humanité  tout  entière  a  vécu 
d'une  façon  inconsciente  d'après  les  prin- 
cipes du  socialisme.  Pendant  cette  époque, 
la  doctrine  socialiste  n'a  pas  été  prèchée 
comme  un  idéal  à  atteindre,  puisqu'elle 
était  dans  les  coutumes  journalières,  dans 
les  lois  et  dans  les  institutions.  Elle  n'est 
devenue  un  idéal  qu'à  partir  du  jour  où 
les  pratiques  en  furent  abandonnées  par 
la  force  des  choses,  c'est-à-dire  par  l'ac- 
tion du  progrès  résultant  de  la  concurrence 
devenue  de  plus  en  plus  âpre  par  suite 
du  développement    des  communications. 

L'apparition  des  théories  socialistes,  et 
le  fait  quelles  ont  été  prises  comme  pro- 
gramme politique  par  les  mécontents,  ont 
fait  illusion  à  beaucoup  de  personnes  qui 
en  ont  conclu  que  l'évolution  de  l'huma- 
nité se  faisait  vers  le  socialisme.  11  ne 
faut  pas  toujours  confondre  le  parti  so- 
cialiste avec  le  socialisme. 

L'Allemagne  nous  donne  un  exemple 
typique  à  ce  sujet.  Pendant  un  certain 
nombre  d'années,  le  parti  socialiste  y  a 
bénéficié  de  l'appoint  que  lui  ont  apporté 
les  mécontents  de  toute  espèce.  Mais 
ceux-ci  lâchent  le  .socialisme  quand  ils 
voient  où  il  veut  les  conduire.  De  là  la 
débâcle  que  ce  parti  vient  de  subir  aux 
dernières  élections  allemandes.  Voici  ce 
que  dit  le  Temps  '  à  propos  des  dernières 
élections  allemandes  : 

«  Sur  la  déroute  des  socialistes.  ])as  d'in- 

I.  Le  Tcmjis  du  7  lév.  Vni. 


certitude  possible.  Ils  étaient  entrés  au 
Reichstag  de  1903  avec  81  mandats.  Ils 
entrent  à  celui  de  1907  avec  43  sièges  seu- 
lement. La  perte  e.st  d'environ  50  p.  100. 
On  aura  beau  épiloguer.  Le  fait  est  as.sez 
brutal,  pour  qu'il  soit  inutile  de  répondre 
aux  mauvaises  raisons  des  vaincus.  N'ou- 
blionspasd'ailleursque,  depuis  1903,  toutes 
les  élections  partielles  avaient  été  défa- 
vorables aux  socialistes.  N'oublions  pas 
non  plus  c[ue  leur  succès  de  cette  année-là 
était  entaché  d'équivoque;  qu'ils  avaient 
fait  la  campagne  contre  les  tarifs  doua- 
niers et  le  protectionisme  beaucoup  plus 
que  contre  la  société  bourgeoise.  Les  con- 
férences de  M.  Bebel,  à  cette  époque,  sont 
des  plus  significatives  à  cet  égard.  Et 
nous  pourrions  en  citer  les  dates.  Rappe- 
lons aussi  quelles  divisions  les  congrès 
de  Dresde  et  de  Mannheim  ont  révélées 
au  sein  de  la  Sozialdemokralie;  dans  quel 
discrédit  ils  ont  laissé  les  chefs  parlemen- 
taires du  parti.  11  semble  qu'en  Allema- 
gne le  socialisme,  en  tant  que  doctrine  de 
lutte  de  classe,  ait  fait  son  temps.  Au  sur- 
plus, dans  un  pays  où  l'ouvrier  a  le  bien- 
être  qu'on  voit  à  l'ouvrier  de  Westphalie, 
la  "  loi  d'airain  »  n'est  pas  loin  d'appa- 
raitre  comme  une  plaisanterie.  Le  dé- 
sastre socialiste  n'est  donc  ni  fortuit  ni 
superficiel.  II  était  inévitable.  Il  est  pro- 
fond. Et  c'est  se  moquer  que  de  soutenir 
le  contraire,  —  alors  surtout  que  ce  phé- 
nomène est  général  en  Europe,  en  Angle- 
terre et  en  Italie  notamment.  » 

Nous  pouvons  ajouter  que  ce  même  ])hé- 
nomène  se  produit  en  Belgique,  (juoiipie 
d'une  façon  plus  lente,  mais  non  moins 
évidente. 

En  Angleterre,  la  faillite  du  socialisme 
est  bien  plus  marquée  encore. 

Non  seulement  le  socialisme  n'a  jauuvis 
pu  y  prendre  de  racine  sérieuse,  mais  les 
ouvriers  anglais  repoussent  de  plus  en 
])lus  énergicpiement  l'introduction  dos 
théories  socialistes  dans  leur  programuu'. 
Cette  année,  au  sein  même  du  Labour 
Party,  le  progrannne  collectiviste  marxiste 
n'a  obtenu  (pie  98.000  voix  et  a  été  re- 
l)0ussé  par s;55. 00(1.  Comme  ledit  \c  Toiijis. 
«  c'est  un  véritable  désastre  ». 

P.  D. 


BULLETIN     BIBLIOGRAPHIQUE 


Vers    la    concorde,   par    Henri    Mazel. 
A  (.'iiUKsLANT,  Caiior.s. 

M.  Henri  Mazel  qui,  tout  en  demeurant 
«  extérieur  »  à  la  Science  sociale,  est  un 
(le  nos  amis  et  se  plaît  à  cueillir  parfois 
(les  id(^es  chez  nous,  publie  une  plaquette 
où  il  élabore,  en  vue  d'aider  au  rétablis- 
sement de  la  concorde  en  France,  un 
projet  de  constitution. 

11  y  a  de  tout  dans  ce  projet  :  des  idées 
saines,  d'autres  qui  sont  simplement  ori- 
ginales, plusieurs  qui  sont  ingénieuses, 
et  quelques-unes,  hélas  !  qui  viennent  tout 
droit  du  beau  royaume  d'Utopie.  Nos  lec- 
teurs savent  d'ailleurs  combien  peu  les 
disciples  de  la  Science  sociale  comptent 
sur  les  constitutions,  même  excellentes, 
pour  restaurer  le  pays. 

Ceci  dit,  mentionnons,  dans  le  projet  de 
M.  Henri  Mazel,  un  t  tribunal  des  prin- 
cipes «  ayant  pour  but,  comme  la  Cour 
suprême  des  Etats-Unis,  d'enrayer  l'appli- 
cation des  lois  qui  violent  la  constitution 
fondamentable  du  pays,  la  substitution  du 
scrutin  de  liste -au  scrutin  d'arrondisse- 
ment pour  l'élection  des  députés,  l'établis- 
sement du  référendum,  une  combinaison 
ayant  pour  but  de  constituer  un  Sénat 
composé  presque  entièrement  d'anciens 
législateurs,  hommes  d'expérience,  l'iné- 
ligibilité  des  députés  sortants  à  la  Cham- 
l)re.  M.  Henri  Mazel  accorde  aux  législa- 
teurs une  indemnité  de  6.000  francs,  avec 
.suppléments  de  500  francs  pour  le  pre- 
mier enfant,  de  600  pour  le  second,  de  700 
pour  le  troisième,  et  ainsi  de  suite.  Citons 
l'article  suivant,  qui  est  particulièrement 
savoureux  : 

«  L'indemnité  ci-dessus  pourra  être  aug- 
mentée par  la  répartition  entre  tous  les 
membres  du  Parlement  de  la  moitié  des 
économies  réalisées  pendant  le  premier 
exercice  budgétaire  à  la  suite  d'un  vote 
des  deux  Chambres .   » 

Hélas!  comme  disait  Boileau  après"  r.4- 
fjésUas  de  Corneille. 

Quant  au  président  de  la  République, 
M.  Henri  Mazel  veut  le  faire  élire  par  un 
luUège   spécial  composé  de  quinze  mem- 


bres  de    l'Institut,  trois   par    .Académie. 

Voilà  où  notre  excellent  ami  s'égare  un 
peu,  semble-t-il.  dans  le  poétique  domaine 
des  songes.  L'Institut  ne  mérite  ni  cet 
excès  d'honneur  ni  cette  indignité.  Les 
intellectuels  ne  sont  pas  faits  pour  choisir 
le  chef  de  l'État,  et,  si  on  leur  octroyait 
ce  pouvoir,  leur  pacifique  cénacle  serait 
vite  envahi  par  les  pires  intrigues  poli- 
ti(|ues.  Non  !  décidément,  nous  croyons 
que  l'Académie  fera  mieux  de  se  spéciali- 
ser dans  les  prix  de  vertu. 

Tout  cela  n'empéclie  pas  la  plaquette  de 
M.  Mazel  d'être  sympatliique  et  curieuse. 

Ma  pratique  de  la  culture  des  plantes 
agricoles,  par  P.  G-\lerv,  professeur  à 
l'école  pratique  d'agriculture  de  Coigny, 
1  vol.  in- 18,  librairie  agricole  de  la  .Mai- 
son rustique. 

Le  titre  de  cet  ouvrage  indique  l'esprit 
dans  lequel  il  a  été  conçu  et  ce  qui  consti- 
tuera, aux  yeux  des  lecteurs,  son  grand 
mérite  :  c'est  un  ouvrage  essentiellement 
pratique,  dans  lequel  l'auteur,  qui  a  exercé 
pendant  trente-deux  ans  la  grande  culture 
avant  de  l'enseigner,  expose  le  résumé  de 
son  expérience  pour  guider  les  jeunes 
praticiens. 

Après  avoir  traité,  dans  la  première  par- 
tie, de  diverses  considérations  générajes 
relatives  au  semis,  aux  systèmes  de  cul- 
ture, aux  assolements,  au  drainage,  M.  Ga- 
lery  étudie  successivement  la  culture  des 
plantes  alimentaires  (blé,  seigle,  orge, 
avoine,  mais,  etc.),  et  des  plantes  fourra- 
gères, puis  les  prairies  :  prairies  artificielles 
et  prairies  naturelles;  enfin,  les  plantes 
industrielles,  plantes  oléagineuses  et  plan- 
tes textiles.  N'ient  ensuite  la  culture  du 
pommier  à  cidre,  qui  constitue,  pour  les 
régions  de  l'Ouest,  une  source  importante 
de  richesse;  enfin,  un  appendice  est  con- 
sacré aux  mauvaises  herbes  les  plus  C(un- 
munes. 

Cet  ouvrage  rendra  d'excellents  services 
aux  cultivateurs  et  aux  élèves  des  écoles 
pratiques  d'agriculture  à  qui  il  s'adresse 
tout  particulièrement. 


CHEMIN    DE    FER    D'ORLEANS 


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DES  PYRÉNÉES  ET  DU  GOLFE  DE  GASCOGNE 

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et  .')°  classes,  sur  les  prix  calculés  an  tarif  général  d'après  l'itinéraire  effectivement  suivi  ; 

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le  nombre  des  personnes,  sous  condition  d'effectuer  un  parcours  minimum  de  300  kilomètres  (aller  et 
retour  compris). 

Durée  de  validité  :  33  jours 
non  compris  les  jours  de  départ  et  d  arrivée  avec  faculté  de  prolongation. 

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De  PARIS  aux  ports  au  delà  de  SUEZ  ou  vice  versa 

Les  voyageurs  partant  de  Paris  à  destination  des  ports  au  delà  de  Suez  ou  inversement,  peuvent 
obtenir,  conjointement  avec  leurs  billets  d'aller  et  retour  de  passage  de  ou  pour  Marseille,  des  billets 
d'aller  et  retour  de  Paris  à  Marseille  ou  vice  versa,  valables  un  an,  aux  prix  suivants  : 

De  Paris  à  Marseille  ou  vice  vei'sa  {via  Dijon-Lyon  ou  Nevers-Lyon  ou  Ncvers-<'lermont)  : 
V  classe  :  145  fr.     )i  ;  2"  classe  :  104  fr.  40  ;   'd'  class.e  :  68  fr.  05 

Ces  billets  sont  délivrés  par  la  C'°  des  Messageries  maritimes  et  par  les  Chargeurs  réunis. 

Il  peut  être  émis  des  billets  de  classes  différentes  pour  les  parcours  en  chemins  de  fer  et  pour  les 
parcours  maritimes. 

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l'Allemagne,  la  Russie,  la  Chine,  le  Japon,  la  Suisse,  l'Italie,  la  Cnte  d'Azur.  l'Egypte,  les  Indes  et 
l'Australie. 

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Aller:  Vendredi,  samedi  ou  dimanche.  —  Retour  .'Samedi,  dimanche,  lundi  ou  mardi. 

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thèques des  gares  de  son  réseau,  un  carnet  sous  couverture  artistique  de  8  cartes  postales 
illustrées  reproduisant  en  couleur  les  plus  jolies  affiches  établies  pour  son  service  entre  Paris  et 
Londres,  par  llouen,  Diepi)e  et  Newhaven,  et  contenant,  en  outre,  la  relation  de  ce  voyage  avec 
s  vues  en  simili-gravure  des  principaux  points  situés  sur  le  parcours. 

Ce  carnet  de  cartes  postales  est  adressé  yVanco  à  domicile,  contre  l'envoi  de  0  fr.  40  en  timbres 
poste  au  service  de  la  publicité  de  la  Compagnie,  20,  rue  de.Kome,  à  Paris. 


BIBLIOTHKQUE   DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

PUni.lÉE    sous    LA    DIRECTION    DE 

M     EDMOND    DEMOLINS 


LA  LUTTE    COMMERCIALE  ACTUELLE 


/ 

LES 

EXPORTATIONS  ALLEMANDES 

LEURS  ORIGINES   ET   LEURS  RÉPERCUSSIONS   SOCIALES 

PAR 

Paul  de  ROUSIERS 


PARIS 

BUREAUX    DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

56,     RUE    JACOB,    56 

1907 


SOMMAIRE 


Avant-propos.   —   Lo  phénomène  ilc  l'Exportation;  son    iniiJortance    et  ses 
conditions.  —  Comment  ('tudier  les  tliverses  marchandises  exportées.  P.  ?>. 

I.  —  Les  Exportations  d'origines  agricoles.  P.  10. 

1.  Le  sucre  de  betteraves. 

2.  L'alcool. 

3.  Le  vin. 

II.  —  Les  Exportations  minières  et  métallurgiques.  P.  iii. 

1.  Les  sels  encombrants. 

2.  L'Exportation  houillère. 

3.  L'Exportation  métallurgique. 

III.  —  Les  Exportations  de  marchandises  diverses.  P.  Ifi. 

1.  Faible  dépendance  de  la  l'abrication  vis-à-vis  des  conditions  du  lieu  et  ses 
conséquences. 
i.  Exportations  dues  à  la  culture  scientifique  et  artistique. 
3.  Exportations  dues  au  bon  marché  des  produits  allemands. 

I\  .  —  Les  voies  et  moyens  de  l'Exportation  allemande.  P.  »;3. 

1.  La  clientèle  allemande  à  r('tranper. 

2.  Les  transports  terrestres  en  Allemagne. 

3.  Les  transports  maritimes. 

1.  Les  aptitudes  commerciales. 
,    .').  La  p()liti(juo  économique  de  rEm])iiv. 


LA  LUTTE    COMMERCIALE   ACTUELLE 


LES 


EXPORTATIONS  ALLEMANDES 

LEURS  ORIGINES  ET   LEURS  RÉPERCUSSIONS   SOCIALES 


AVAiVT-PROPOS 

LE    PHÉNOMÈNE    DE    L'EXPORTATION,    SON   IMPORTANCE 
ET  SES  CONDITIONS 

Une  des  constataiions  qui  s'imposent  avec  le  plus  d'autorité  à 
tous  ceux  qui  étudient  la  science  sociale  est  linterdépendance 
de  tous  les  phénomènes  sociaux. 

Plus  on  pousse  loin  l'analyse  des  différents  éléments  consti- 
tutifs d'une  société,  plus  apparaît  et  plus  s'affirme  cette  vérité 
qu'une  société  forme  un  tout  vivant  et  agissant  :  plus  sa  synthèse 
est  saisissante.  Aucun  des  faits  qu'on  y  observe  ne  saurait  être 
compris,  encore  moins  classé,  sans  une  étude  du  milieu  auquel 
il  appartient,  des  circonstances  de  toutes  sortes,  tant  directes 
qu'indirectes,  tant  matérielles  que  morales,  tant  présentes  que 
passées,  qui  ont  influé  sur  lui. 

Par  suite,  la  science  sociale  renouvelle  et  complète  des  ordres 
de  connaissances  qu'une  conception  trop  étroite  de  leur  cadre 
fait  souvent  considérer  comme  absolument  séparés  les  uns  des 
autres  et  se  suffisant  chacun  à  lui-même. 


LES   EXrORTAïIOISS   ALLEMANDE; 


L'économie 'politique,  en  particulier,  peut  recevoir  de  la 
science  sociale  un  utile  complément.  La  production,  l'accumu- 
lation et  la  distribution  des  richesses  sont  des  phénomènes  très 
complexes,  très  abstraits,  qui  supposent  l'existence  d'une  foule 
d'autres  phénomènes,  simples  et  concrets.  Les  forces  produc- 
trices d'une  nation,  sa  puissance  financière,  ses  moyens  d'é- 
change, sont  fonctions  non  seulement  de  sa  constitution  sociale, 
mais  aussi  —  tout  au  moins  lorsqu'elle  a  un  commerce  extérieur 
—  de  la  constitution  sociale  de  tous  les  pays  avec  lesquels  elle 
trafique.  C'est  assez  dire  que,  pour  se  rendre  compte  des  causes 
profondes  des  faits  économiques,  il  faut  connaître  les  faits  sociaux 
auxquels  ils  se  rattachent  et  qui  les  dominent. 

M.  Jean  Périer,  dont  tous  les  lecteurs  de  la  Science  sociale 
connaissent  les  belles  études  sur  le  commerce  franco-anglais  et 
le  commerce  franco-belge,  a  publié  naguère,  ici  même,  un  tra- 
vail dans  lequel  ce  lien  étroit  de  l'économie  politique  et  de  la 
science  sociale  est  parfaitement  mis  en  lumière.  Je  n'ai  pas  à 
revenir  sur  sa  démonstration.  Je  la  rappelle  simplement,  parce 
que  c'est  elle  qui  m'a  guidé  dans  les  recherches  auxquelles  je 
me  suis  livré  sur  les  exportations  allemandes  et  dont  je  pré- 
sente ici  un  résumé. 

En  1905,  l'École  des  sciences  sociales  et  politiques  de  l'Uni- 
versité catholique  de  Lille  m'avait  fait  l'honneur  de  me  deman- 
der quelques  leçons  sur  ce  sujet.  J'avais  déféré  d'autant  plus 
volontiers  à  son  désir  que  l'activité  commerciale  intense  de 
l'Allemagne  permet  plus  facilement  de  saisir  les  origines  et  les 
répercussions  du  phénomène.  Le  contraste  est  grand,  en  ellet, 
entre  le  «  pays  pauvre  »  dont  on  parlait  en  France  avant  1870  et 
l'Allemagne  d'aujourd'hui,  méthodiquement  et  laborieusement 
appUquée  à  la  mise  en  œuvre  de  toutes  ses  sources  de  richesse. 
Une  pareille  transformation  ne  s'est  pas  accomplie  dans  le  monde 
matériel  sans  être  accompagnée  de  beaucoup  d'autres,  qui 
l'ont  précédée  ou  suivie.  Elle  ne  peut  être  comprise  que  par  la 
connaissance  de  celles-ci.  Je  résolus  donc  de  les  étudier. 

Le  phénomène  de  l'exportation  était,  d'ailleurs,   bien  choisi 
comme  base  d'observation.  En  effet,  dans  l'universelle  concur- 


Ll'.    PHENOMENE    DE    L  E\P0){TATION.  O 

rence  qui  s'établit  de  plus  en  plus  entre  tous  les  États  produc- 
teurs industriellement  développés,  la  puissance  d'exportation 
d'un  pays  donné  est  un  des  éléments  les  plus  propres  à  déter- 
miner son  rang  commercial.  Ce  n'en  est  pas  la  seule  mesure; 
mais  c'en  est  la  plus  importante. 

L'exportation  est,  en  quelque  sorte,  le  fait  générateur  du 
commerce  extérieur  d'un  pays.  Lorsqu'un  excédent  de  la  pro- 
duction nationale  cherche  un  débouché  en  dehors  des  frontières 
et  parvient  à  le  rencontrer,  il  se  produit  un  appel  de  courant 
commercial,  une  rupture  d'équilibre  économique  que  le  com- 
merce est  invité  à  rétablir.  Il  n'y  a  pas,  en  effet,  de  commerce 
extérieur  dans  les  pays  qui  se  suffisent,  dont  la  production  et  la 
consommation  s'équilibrent.  Ces  pays  peuvent  être  comparés 
assez  exactement  aux  familles  de  paysans  propriétaires  vivant 
des  produits  de  leur  culture,  mangeant  le  pain  et  la  viande 
dont  elle  leur  fournit  les  éléments,  les  légumes  et  les  fruits 
qu'elle  leur  donne  directement,  buvant  le  vin  de  leurs  vignes, 
le  cidre  de  leurs  vergers,  la  bière  de  leur  houblonnière;  vêtus 
delà  laine,  du  cbanvre  ou  du  lin  qu'elles  récoltent,  bref,  vivant 
sur  le  type  du  domaine  plein,  sulfisant  à  tous  les  besoins  et 
réclamant  toute  l'activité  de  leurs  membres.  Et  l'on  sait  que  là 
où  règne  ce  type  du  domaine  plein,  le  commerce,  même  natio- 
nal, même  intérieur,  ne  prend  pas  naissance.  Le  commerce 
extérieur  ne  prend  pas  non  plus  naissance  dans  les  pays  qui  se 
suffisent  à  eux-mêmes. 

Mais  aussitôt  qu'un  surplus  disponible  de  production  peut  être 
transporté  en  dehors  des  frontières,  la  rupture  d'équilibre  déter- 
mine un  mouvement  en  sens  inverse,  le  retour  d'une  valeur 
équivalente  sous  une  forme  quelconque;  le  va-et-vient  commer- 
cial, tendant  au  rétablissement  de  f équilibre,  entre  en  activité; 
le  pays  surproducteur  se  trouve  pourvu  d'un  pouvoir  d'achat 
qui  appelle  l'importation. 

Au  surplus,  ce  phénomène  de  l'exportation,  pour  être  géné- 
rateur du  commerce  extérieur,  n'en  est  pas  moins  lui-même 
le  résultat  de  certaines  conditions  nécessaires.  Il  ne  saurait 
être    considéré   comme  un    point   de    départ,   car  il    suppose 


(»  LES   EXPORTATIONS   ALLEMANDES. 

déjà  l'existence  de  trois  faits  économiques,  importants  et  com- 
plexes. 

Il  suppose,  d'abord,  un  excédent,  au  moins  local,  de  la  pro- 
duction de  la  marchandise  exportée  sur  sa  consommation  dans 
le  pays  exportateur. 

Il  suppose,  en  second  lieu,  dans  le  pays  importateur,  un 
défaut  de  production  de  cette  marchandise  par  rapport  à  sa 
consommation. 

11  suppose  enfin  des  relations  commerciales  entre  les  deux 
pays,  c'est-à-dire  des  moyens  de  transport  appropriés  à  la  mar- 
chandise dont  il  s'agit  et  la  mise  à  profit  de  ces  moyens  par 
l'initiative  des  négociants. 

Chacun  de  ces  trois  ordres  de  conditions  offre  lui-même  une 
grande  complexité  et  demande  à  être  analysé.  La  nécessité  de 
cette  analyse  nous  fournira  le  plan  du  travail  que  nous  entre- 
prenons. 


COMMENT    ETLDIER    LES    DIVERSES    MARCHANDISES    EXPORTEES 

Pour  chaque  nature  de  marchandises  exportées  d'Allemagne, 
nous  aurons  à  examiner  pourquoi  et  comment  cette  nature  de 
marcliandises  y  est  produite  et  pourquoi  elle  y  est  produite  en 
excès  ;  pourquoi  et  comment  elle  fait  défaut  dans  le  pays  de 
destination  et  pourquoi  elle  y  est  demandée;  pourquoi,  en 
d'autres  termes,  ce  pays  de  destination  est  commercialement 
complémentaire  de  l'Allemagne,  suivant  l'expression  si  juste  de 
M.  Jean  Périer.  Cela  fait,  il  nous  restera  à  étudier  les  voies  et 
moyens  de  l'exportation,  l'organisation  des  transports  et  les 
procédés  commerciaux  qui  les  utilisent. 

Mais  ces  deux  parties  distinctes  ne  sauraient  être  traitées  de 
la  même  manière.  La  première  exige  une  observation  spéciale 
et  séparée  pour  chaque  genre  de  marchandises  exportées.  Les 
raisons  qui  permettent  à  l'Allemagne  d'exporter  un  excédent 
de  sucre  brut,  par  exenq^le,  aux  États- Lnis,  sont  toutes  diffé- 
rentcs  de  celles   qui   lui  permettent   d'exporter   des  jouets  en 


LE    PHENOMENE    DE    L  EXPOUTATION.  7 

France.  Au  contraire,  l'esprit  commercial  allemand  qui  s'ap- 
plique avec  tant  de  méthode  et  de  persévérance  à  trouver  des 
débouchés  à  l'étranger,  se  manifeste  également  dans  les  com- 
binaisons variées  qu'il  imagine;  dès  lors,  il  convient  de  l'étu- 
dier dans  l'ensemble  de  ses  manifestations.  Il  en  est  de  même 
des  moyens  de  transport  qu'il  utilise  pour  le  déplacement  des 
marchandises,  ou  des  organisations  financières  auxquelles  il 
a  recours  pour  faciliter  la  circulation  des  capitaux  qu'elles  re- 
présentent. Ces  différents  éléments,  bien  qu'ils  soient  condi- 
tionnés en  partie  par  la  nature  des  exportations  auxquelles  ils 
se  rapportent,  ont  cependant  un  caractère  général  :  ils  servent 
à  toutes  les  exportations.  Un  comptoir  allemand,  une  banque 
allemande,  établis  dans  un  pays  pour  l'exportation  de  telle 
marchandise,  ne  manquent  pas  d'en  attirer  une  foule  d'autres, 
de  créer  un  mouvement  commercial  général.  Ils  produisent 
dans  l'ensemble  une  accélération  et  un  développement  d'in- 
tensité du  trafic.  Nous  essaierons  de  les  préciser  quand  nous 
connaîtrons  la  base  de  l'édifice  dont  ils  forment  le  couronne- 
ment. 

La  base,  c'est  l'excédent  de  production  du  pays  exportateur 
et  la  demande  correspondante  du  pays  importateur.  Nous  avons 
déjà  fait  remarquer  que,  pour  la  déterminer,  il  fallait  examiner 
à  part  chaque  nature  de  marchandises  exportées;  mais  ici  une 
difficulté  se  présente. 

Pour  répondre  à  la  première  question,  c'est-à-dire  pour 
connaître  les  causes  de  l'excédent  de  production  dans  le  pays 
exportateur,  il  faudrait  classer  les  marchandises  d'après  le 
moyen  de  production  qui  les  fournit,  en  distinguant,  par 
exemple,  les  marchandises  d'origine  agricole,  minière,  indus- 
trielle. 

Pour  répondre  à  la  seconde  question,  c'est-à-dire  pour  con- 
naître les  causes  de  la  demande  du  pays  importateur,  c'est  le 
mode  d'utilisation  des  marchandises  qu'il  faut  considérer.  On 
n'achète  pas  un  wagon  de  charbon  parce  que  c'est  un  produit 
minier,  mais  parce  qu'on  en  a  besoin  pour  se  chauffer,  pour 
faire  sa  cuisine  ou  pour  produire  de  la  force. 


8  LES   EXPORTATIONS   ALLEMANDES. 

Mais  il  s'en  faut  de  beaucoup  que  taos  les  produits  d'une  ori- 
gine semblable  soient  utilisés  de  la  même  manière.  A  eux  seuls, 
les  produits  agricoles  offrent  une  variété  d'utilisation  infinie  : 
le  blé,  dans  son  ensemble,  sert  à  la  nourriture,  mais  certains 
grains  sont  demandés  comme  matière  première  de  distillerie 
ou  de  malterie;  les  graines  oléagineuses  sont  aussi  une  matière 
première  industrielle  ;  le  fourrage  est  une  sorte  de  matière  pre- 
mière agricole;  l'industrie  textile  s'alimente  des  chanvres,  lins, 
jutes  et  cotons  de  l'agriculture,  des  laines  et  poils  fournis  par 
l'élevage  des  troupeaux  de  moutons  et  de  chèvres;  les  peaux, 
les  cornes  et  les  os  des  animaux  donnent  lieu  aux  industries 
de  la  peausserie,  de  la  mégisserie,  de  la  fabrication  d'en- 
grais, etc. 

Il  n'existe,  par  suite,  aucune  correspondance  entre  le  moyen 
de  production  et  le  mode  d'utilisation  des  groupes  de  mar- 
chandises que  l'on  voit  figurer  dans  les  statistiques  officielles. 
Il  faudrait  donc  renoncer  —  alors  même  que  la  méthode  mono- 
graphique ne  nous  y  inviterait  pas  —  à  observer  un  de  ces 
groupes  dans  son  ensemble.  Le  maintien  de  ce  cadre  serait  un 
obstacle  à  l'analyse  successive  que  nous  avons  reconnue  né- 
cessaire. S'il  est  fondé  sur  le  moyen  de  production,  il  n'est 
pas  convenable  à  l'étude  du  mode  d'utilisation,  et  inverse- 
ment. 

Le  procédé  le  plus  fécond  consiste  à  choisir,  parmi  les  mar- 
chandises exportées  d'Allemagne,  celles  qui  se  recommandent 
par  leur  plus  grande  importance,  le  sucre,  la  houille,  les  pro- 
duits métallurgiques,  les  produits  textiles,  etc.,  et  à  les  suivre 
pas  à  pas,  individuellement,  depuis  leur  origine  jusqu'à  leur 
destination  en  se  demandant  quelle  est  la  cause  de  leur  pro- 
duction, de  leur  excès,  de  leur  déplacement,  de  leur  utilisation. 
De  la  sorte,  l'étude  du  phénomène  n'est  ni  brisée  par  l'analyse, 
ni  émiettée  par  des  classifications  faites  en  vue  d'autres  objets. 
Si  nous  considérons  successivement  plusieurs  de  ses  aspects, 
c'est  par  incapacité  de  les  saisir  à  la  fois  et  de  prime  abord  dans 
leur  ensemble  et  dans  leurs  détails.  Mais  nous  poursuivrons 
sans  interruption  l'analyse  du  même  phénomène  jusqu'à  ce  que 


LE    PHÉNOMÈNE    DE    l'eXPOKTATKiN.  9 

la  synthèse  se  dégage  et  nous  éclaire  sur  ce  phénomène  spécial. 

L'ordre  dans  lequel  nous  examinerons  les  exportations  des 
principaux  produits  allemands  sera  celui  de  la  complicalion 
croissante  de  leur  moyen  de  production,  c'est-à-dire  celui  même 
du  tableau  du  Travail  clans  la  Classification  des  faits  sociaux 
qui  guide  nos  études  de  science  sociale.  Nous  passerons  ainsi 
successivement  en  revue  l'exportation  de  divers  produits  d'ori- 
gine agricole,  minière,  métallurgique,  ou  manufacturière.  Il 
nous  restera  ensuite,  pour  accomplir  le  programme  tracé,  à 
étudier  les  moyens  de  transport  et  le  commerce  dans  leurs  rap- 
ports avec  le  mouvement  de  l'exportation. 

Avant  d'entreprendre  cette  analyse,  il  est  bon  d'indiquer, 
par  la  comparaison  de  deux  chiffres  globaux,  l'intepsité  du 
développement  de  l'exportation  allemande,  au  cours  de  ces  der- 
nières années.  L'exportation  se  chifïrait  en  1895  par  une  valeur 
de  3  milliards  'i-OO  millions  de  marcs  '.  Elle  a  atteint,  en  1905  2, 
celle  de  5  milliards  S'i-'i  millions  de  marcs,  soit  une  augmen- 
tation absolue  de  2  milliards  442  millions  de  marcs  et  une  aug- 
mentation proportionnelle  de  58  p.   100. 

Nous  sommes  donc  en  présence  d'un  phénomène  en  progres- 
sion très  marquée.  Par  suite,  plusieurs  des  causes  de  ce  phéno- 
mène doivent  être  récentes,  ou  bien  ont  été  récemment  fortifiées. 
L'observation  méthodique  de  l'Allemagne  contemporaine  sera 
en  mesure  de  nous  les  révéler. 

1.  Ces  chiilVes  se  rapportent  au  commerce  spécial  de  l'Empire  allemand,  c'est-à- 
dire  à  l'exportation  des  marchandises  d'origine  allemande.  Sauf  indication  contraire, 
c'est  toujours  le  commerce  spécial  que  nous  considérerons;  c'est  lui,  en  effet,  qui 
mesure  la  puissance  de  production  de  l'Empire  pour  l'exportation,  comme  il  mesure 
son  pouvoir  d'achat  pour  l'importation.  Le  commerce  général  comprend,  en  plus,  les 
exportations  d'origine  étrangère  transitante  par  territoire  allemand  et  les  importa- 
tions à  destination  délinitive  de  l'étranger. 

2.  Slalislischcs  Jahrbncli  fiir  das  Dsiitschc  Rcic/i,  lOOG,  p.  1)8. 


LES  EXPORTATIONS  D'ORIGINE    AGRICOLE 
LE    SUCRE,    L'ALCOOL    ET    LE    VIN 


Depuis*  qu'elle  a  comineneé  à  se  développer  industrielle- 
ment, rAllemague  n"a  plus  d'excédents  de  grains.  Sa  popula- 
tion croissante  absorbe,  et  au  delà,  la  récolte  de  céréales 
fournie  par  le  sol  allemand.  Elle  réclame  même  des  impor- 
tations considérables  de  froment'.  Il  lui  faut  également  le 
secours  de  l'étranger  pour  s'alimenter  en  viandes,  particulière- 
ment en  viande  de  porc;  l'agriculture  allemande  ne  saurait 
donc  fournir  à  l'exportation  qu'à  titre  exceptionnel  et  en 
faible  quantité  les  deux  grands  produits  directs  de  l'exploi- 
tation du  sol,  le  blé  et  la  viande.  Mais  elle  lui  livre  des  pro- 
duits d'origine  agricole  qu'une  préparation  industrielle  met  à 
même  d'être  transportés  et  consommés,  en  particulier  le  sucre 
et  l'alcool  ;  elle  exporte  aussi   une    certaine   quantité  de  vins. 

Malgré  la  transformation  qu'elles  subissent,  ces  diverses 
marchandises  conservent  un  caractère  agricole  bien  déterminé. 
Elles  sont  traitées,  en  effet,  soit  sur  les  fermes  elles-mêmes, 
comme  cela  a  lieu  toujours  pour  le  vin  et  le  plus  souvent  pour 
l'alcool  de  pommes  de  terre,  soit  dans  des  usines  agricoles 
dépendant  étroitement  des  fermes  environnantes,  comme  c'est 
le  cas  des  sucreries.  Il  y  a  donc  lieu  de  les  examiner  à  par 
des  produits  fabriqués  ordinaires. 

1.  Plus  (le  deux  millions  de  tonnes  en  moyenne  annuelle.  Le  cliiflVe  allèrent  a 
l'année  l'.)05  est  de  2.287.587.  Cf.  sldlistisclics  .luln-buch  far  dus  Deutsche  Ik'icli. 
l'JUG,  j).  121. 


Li:s  EM'oiiïATroNS  d'okigi.xe  achicolk.  h 

Le  plus  important  de  tous  est,  sans  contredit,  le  sucre  de 
Ijetteraves.  Conformément  au  plan  exposé  plus  haut,  nous  allons 
rccherclier  les  causes  de  sa  production  en  excès  dans  l'empire 
allemand  et  de  sa  demande  dans  les  pays  importateurs. 


r.    —     LK    SrCRK    DE    BETTERAVES. 

Avant  la  convention  de  Bruxelles,  F  Allemagne  exportait  an- 
nuellement plus  d'un  m.illion  de  tonnes  de  sucre  de  1.000  kilo- 
grammes. 

En    1901     1.088.44G    tonnes. 

—  1902      1.07.3.924        — 

-  190:{     1.020.194        — 

En  190i,  à  la  suite  de  la  mise  en  vig-ueur  de  la  convention 
de  Bruxelles,  qui  supprime  les  primes  à  l'exportation  et  qui 
apporte,  par  suite,  une  perturbation  dans  le  Cartell  sucrier 
allemand,  ces  chiffres  baissent  sensiblement. 

En  1904,  ils  tombenl  à "780.440    tonnes 

En  190.T  —  740.000        — 

Le  régime  nouveau,  créé  par  la  convention  de  Bruxelles,  n'est 
peut-être  pas  seul  responsable  de  ce  résultat.  De  mauvaises 
récoltes  de  betteraves  sont  venues  aussi  diminuer  la  produc- 
tion sucrière  allemande;  il  est  donc  très  difficile  de  raisonner 
sur  les  données  des  années  IQOi  et  1905,  qui  correspondent  à 
des  circonstances  exceptionnelles.  Dans  ces  conditions,  le  mieux 
est  de  s'en  tenir  à  l'état  des  choses  qui  a  précédé  immédia- 
tement la  convention  de  Bruxelles.  L'Allemagne  avait  alors, 
en  chiffres  ronds,  une  exportation  moyenne  dépassant  un  mil- 
lion de  tonnes  de  sucre.  Le  prix  moyen  de  la  tonne  ressor- 
tait à  environ  230  francs  ;  le  prix  le  plus  élevé  ne  dépassait 
pas  280  francs.  Il  est  à  remarquer  que  ces  prix  ne  s'écartent 
pas  très  sensiblement  de  ceux  de  la  tonne  de  farine  de  fro- 
ment dans   les    pays  libres-échangistes    d'Europe.  Les  impôts 


12  LES    EXPORTATIONS    ALLEMANDES. 

de  consommation  qui  grèvent  aujourd'hui  encore  le  sucre  dans 
notre  pays,  ceux  beaucoup  plus  considérables  qui  le  grevaient 
autrefois  nous  habituent  à  considérer  cette  denrée  comme  une 
marchandise  relativement  chère;  au  point  de  vue  du  produc- 
teur, sa  valeur  est,  à  peu  de  chose  près,  celle  de  la  farine  de 
froment,  de  telle  sorte  que  l'exportation  moyenne  du  sucre 
allemand,  dans  la  période  considérée  s'élevait  à  230  millions 
de  francs  en  chiffres  ronds  ^ 

Comment  l'empire  allemand  est-il  en  mesure  de  fournir 
un  pareil  excédent  de  production  sucrière?  D'abord,  parce  qu'il 
y  a  eu,  en  Allemagne,  un  essor  considérable  de  la  culture 
betteravière,  ensuite  parce  que  l'Allemand  est  resté,  jusqu'ici, 
un  faible  consommateur  de  sucre.  Ces  deux  ordres  de  causes 
tiennent  à  des  traits  de  l'organisation  sociale  tout  à  fait  diffé- 
rents et  qui  demandent  une  étude  séparée. 

La  culture  betteravière  ne  s'est  pas  seulement  beaucoup 
répandue  en  Allemagne,  elle  s'est  encore  et  surtout  perfec- 
tionnée. Les  statistiques  des  quinze  dernières  années  accusent 
une  production  moyenne  de  30  tonnes  environ  de  betteraves 
à  l'hectare,  et  ce  résultat  est  d'autant  plus  beau  que  ce  ne 
sont  plus  les  fertiles  terrains  de  la  vallée  de  la  Saale  qui 
possèdent  le  monopole  de  cette  culture  industrielle;  la  Silésie, 
le  pays  rhénan,  etc. ,  ont  aussi  leurs  champs  de  betteraves  sur  des 
sols  d'une  fécondité  naturelle  assez  médiocre.  Il  a  fallu  le 
labeur  persévérant  des  cultivateurs  et  le  concours  des  hommes 
de  science  pour  les  transformer  ainsi. 

Tout  le  monde  a  travaillé  de  concert  à  cette  œuvre.  Les 
grands  propriétaires,  principalement  ceux  de  la  Saxe  et  de  la 
Silésie,  ont  donné  le  branle,  faisant  les  premières  expériences 
coûteuses,  installant  eux-mêmes  une  sucrerie  sur  leurs  terres, 
et  tel  d'entre  eux,  qui  recueille  aujourd'hui  le  fruit  de  son 
heureuse  initiative,  a  été  un  agent  actif  de  tous  les  progrès 
accomplis   depuis  plus   de  trente  ans  autour  de  lui.    Pour  com- 

1.  El)  1905,  le  prix  moyen  du  sucre  allemand  exporté  s'est  élevé  à  307  IV.  IJO  la 
tonne;  aussi,  bien  que  la  (|uanlilé  nail  pas  dépassé  lYLi'i'î  tonnes,  la  valeur  a 
atteint  228  millions  de  francs. 


LES    EXPOHTATIONS    d'oriGINE   AfiRICOLE.  13 

prendre  ce  rôle  du  grand  propriétaire  allemand,  il  faut  rap- 
peler que,  d'une  manière  générale,  les  terres  seigneuriales 
[RitlergUter]  ne  sont  ni  louées  à  des  fermiers,  ni  confiées  à 
des  métayers,  mais  cultivées  en  régie  directe  sous  l'autorité 
et  la  responsabilité  entière  de  leurs  possesseurs.  Les  excep- 
tions que  Ton  rencontre  sont  presque  toujours  justifiées  par 
des  circonstances  particulières,  disparition  prématurée  du  chef 
de  famille,  par  exemple  ;  encore  n'est-il  pas  rare  de  voir  une 
femme  veuve  conserver  la  direction  dune  terre  importante. 
Les  biens  ruraux  ne  sont  pas  considérés  comme  un  simple 
placement  en  terres,  mais  comme  une  sorte  de  placement  in- 
dustriel, comportant  des  risques,  nécessitant  la  surveillance, 
les  soins  constants  et  l'intelligence  d'un  chef  éclairé  à  la  tête 
de  l'entreprise. 

La  plupart  du  temps,  pas  toujours  cependant,  le  grand  pro- 
priétaire est  assisté  d'un  Hei'r  Direktor  ou  d'un  Herr  înspeklor. 
ancien  élève  d'une  université  agricole  comme  celle  de  Halle, 
qui  commande  les  nombreuses  brigades  d'ouvriers  travaillant 
sur  le  domaine,  passe  les  marchés,  est  préposé  au  détail  de 
l'exploitation.  Suivant  les  circonstances,  il  complète  les  con- 
naissances scientifiques  du  propriétaire  ou  collabore  simple- 
ment avec  lui  à  la  direction  agronomique;  mais  aucune  de 
ces  exploitations  n'est  abandonnée  à  l'empirisme  d'un  simple 
praticien. 

Il  en  est  de  même  —  et  cela  est  plus  surprenant  —  sur  les 
domaines  plus  modestes  possédés  par  des  familles  d'un  rang- 
moins  élevé.  Sans  doute,  ceux  de  ces  domaines  sur  lesquels  on 
cultive  la  betterave  à  sucre  sont  parmi  ceux  qui  réclament  le 
plus  le  concours  de  la  science,  et  je  ne  suis  pas  en  mesure 
d'affirmer  que  les  domaines  similaires,  se  bornant  aux  cultures 
traditionnelles,  présentent  le  même  spectacle;  mais,  en  ce  qui 
les  concerne  spécialement,  il  y  a  une  intelligente  application 
des  données  scientifiques  recueillies  par  l'enseignement  théo- 
rique. 

Je  suis  embarrassé  pour  indiquer  la  classe  de  la  société  à 
laquelle  appartiennent  les  propriétaires  de  ces  biens  d'étendue 


14  LES    EXPORTATIONS    yVLLEMANDES. 

plus  restreinte.  Dans  le  Catalogue  ofiiciel  de  la  section  alle- 
mande de  l'Exposition  de  1900,  on  indique  que  TEmpire  pos- 
sède 32  millions  et  demi  d'hectares  en  culture ,  sur  lesquels 
19  millions  et  demi,  soit  60  p.  100  sont  occupés  par  des 
paysans  possédant  de  5  à  100  hectares  '.  Des  paysans  possé- 
dant 100  hectares  de  bonne  terre  appartiennent  déjà  à  un 
type  supérieur;  la  science  sociale  ne  peut  pas  les  classer 
parmi  les  petits  propriétaires  cultivant  avec  les  bras  de  leur 
famille;  leur  exploitation  suppose,  en  effet,  l'emploi  d'un  certain 
nombre  d'auxiliaires  salariés.  Pourtant,  ce  sont  bien  des 
paysans,  des  Bauern,  des  gens  vivant  exclusivement  du  Hof, 
des  Hôfner.  M.  Paul  Roux  nous  en  a  présenté  dans  la  Science 
sociale  quelques  types  très  caractérisés  avec  son  étude  du  Bauer 
de  la  Lande  du  Lunebourg-.  Plusieurs  de  ces  Hofner  possèdent 
même  200  à  300  hectares-^,  mais  la  lande  à  peu  près  stérile  en 
couvre  la  plus  grande  partie,  et  le  prix  moyen  de  l'hectare,  dans 
un  domaine  ainsi  composé,  eSt  assez  peu  élevé.  M.  Paul  Roux 
indique,  en  effet,  le  prix  de  1.000  marcs  l'hectare,  pour  un  Hof 
n'ayant  que  le  quart  de  sa  superficie  en  landes,  et  ce  prix  moyen 
comprend  la  valeur  des  bâtiments  et  du  cheptel  d'exploitation '. 
Dans  les  parties  fertiles  de  la  Saxe,  aux  environs  de  Halle,  la 
terre  atteint,  au  contraire,  assez  couramment  le  prix  de  'j-.OOO 
marcs,  soit  5.000  francs  l'hectare.  Le  propriétaire  d'un  do- 
maine de  100  hectares  est  donc  à  la  tète  d'un  capital  déjà 
important,  et  on  hésite  à  le  qualifier  de  paysan. 

Mais  il  ne  faut  pas  se  faire  illusion  sur  les  ressources  dont  il 
dispose  librement.  En  général,  le  Hofner  appartient  à  une  fa- 
mille nombreuse  ;  il  n'a  pu  conserver  le  Hof  qu'en  remettant 
ou  en  promettant  de  remettre  à  chacun  de  ses  frères  et  sœurs 
une  soulte  en  argent  représentant  leur  part  d'héritage.  Il  a  dû 
également  servir  une  rente  à  ses  vieux  parents  leur  vie  durant. 
En  somme,  il  dirige  et  exploite  le  Hof,  mais  il  ne  jouit  pas 


1.  Catalogue  officiel,  p.  242. 

2.  La  Science  socùife,  2:5"  fascicule. 

3.  Id.,  ibid.,  p.  51. 

4.  Id.,  ibid, 


LES   EXTORTATKiNS    d'oHIGINE    AGRICOLE.  15 

entièrement  du  bénéfice  qu'il  en  retire.  Toute  la  vie  il  travail- 
lera à  libérer  son  domaine  des  charees  qu'il  a  consenties  ponr 
le  garder,  appliquant  les  revenus  des  années  favorables  à  Tex- 
tinction  de  ses  dettes,  supportant  avec  peine  les  années  défa- 
vorables. N'ayant  pas,  d'ailleurs,  d'autres  sources  de  revenu  ({ue 
ce  Hof  avec  lequel  sa  vie  se  confond,  il  est  bien  véritablement 
un  paysan. 

Il  l'est  aussi  par  certaines  de  ses  habitudes.  Dans  les  grands 
/fo//ier  de  paysans  saxons  quejai  visités,  la  fosse  à  fumier  forme 
parterre  devant  la  porte  principale  de  la  maison  d'habitation. 
Aucun  fermier  anglais  n'accepterait  pareille  chose,  et  beaucoup 
de  fermiers  français  s'empresseraient  d'y  porter  remède.  Ce- 
pendant la  maison  est  bien  construite,  elle  présente  à  l'intérieur 
un  certain  confort;  c'est  surtout  l'élégance  des  abords  qui  lui 
fait  défaut.  Autre  trait  bien  marqué  d'éducation  inférieure  : 
quand  le  Hôfner  vous  reçoit  à  sa  table,  ni  sa  femme  ni  ses  filles 
ne  paraissent;  elles  font  la  cuisine,  ce  qui  est  tout  naturel;  mais 
on  n'estime  pas  que  la  maîtresse  de  maison  ait  à  recevoir  l'é- 
tranger invité  parle  maître;  elle  est  simplement  chargée  de  le 
soigner. 

Par  un  côté  cependant,  le  HOfner  n"a  pas  l'esprit  paysan.  Il 
est  loin  d'être  routinier;  il  se  tient  au  courant  des  progrès  agri- 
coles et  il  possède  les  capacités  suffisantes  pour  juger  en  quoi 
et  comment  ils  sont  applicables  chez  lui.  La  plupart  du  temps, 
ceux  qui  gouvernent  un  Ho f  important  ont  suivi  pendant  une 
ou  plusieurs  années  des  cours  d'Université.  A  Halle,  en  parti- 
culier, un  professeur  m'assure  qu'il  a  parmi  ses  élèves  beau- 
coup de  jeunes  gens  destinés. à  devenir  héritiers  du  domaine 
}»aternel  et  il  est  en  mesure  de  m'introduire  obligeamment 
auprès  d'un  certain  nombre  de  propriétaires,  anciens  étu- 
diants en  agronomie.  Les  fils  de  paysans  ont  confiance  dans  les 
découvertes  scientifiques;  ils  les  étudient  avec  un  labeur  per- 
sévérant, non  pour  s'enorgueillir  d'un  diplôme,  mais  pour 
acquérir  une  connaissance  utile  au  meilleur  et  plus  grand  dé- 
veloppement du  Hof. 

Toutes   ces   causes    diverses    agissent   puissamment    dans   le 


16  LES    EXPORTATIONS    ALLEMANDES. 

même  sens  et  concourent  au  magnifique  accroissement  de  cul- 
ture industrielle  dont  l'exportation  allemande  du  sucre  est  un 
des  signes.  Pour  qu'un  million  de  tonnes  de  sucre  sortent  an- 
nuellement de  l'Empire,  il  a  fallu  l'exemple  déterminant  des 
grands  propriétaires  à  la  fois  résidents  et  novateurs,  l'intelli- 
gence pratique  et  éclairée  de  jjaysans-propriétaires,  enfin  la 
science  des  universités  allemandes  et  les  longues  recherches  des 
laboratoires  allemands.  Tout  cela  était  nécessaire  et  tout  cela 
s'est  rencontré  pour  développer  la  culture  betteravière  et  la 
porter  au  degré  d'excellence  que  nous  avons  dit. 

11  fallait  plus  encore.  Une  culture  industrielle  vise  à  la  pro- 
duction d'une  matière  première,  et  pour  que  cette  matière  pre- 
mière réponde  le  mieux  possible  aux  besoins  de  l'industrie  qui 
la  transforme,  il  faut  que  les  directeurs  de  cette  industrie 
soient  en  contact  avec  les  cultivateurs  et  les  guident  en  quelque 
sorte.  C'est  ce  qui  s'est  passé  en  Allemagne  où  les  sucreries  ont 
exercé  sur  la  culture  une  influence  des  plus  heureuses. 

Quelques-unes  de  ces  sucreries  ont  été  fondées,  au  début 
surtout,  par  de  grands  propriétaires  qui  les  annexaient  à  leur 
exploitation  rurale.  Ce  type  devient  de  plus  en  plus  rare  à  me- 
sure que  le  perfectionnement  de  l'outillage  employé  et  son  im- 
portance ne  permettent  plus  aux  petites  sucreries  de  subsister. 
Il  faut  une  grosse  production  pour  payer  l'installation  dune 
sucrerie  moderne,  et  on  calcule  que  2.000  hectares  de  bette- 
raves sont  nécessaires  pour  l'alimenter  pendant  les  trois  mois 
environ  que  dure  la  campagne.  Avec  l'assolement  généralement 
suivi  en  Saxe,  la  betterave  revient  deux  fois  en  sept  ans  sur 
le  même  terrain.  Il  faudrait  do^c  une  terre  de  7.000  hectares 
propres  à  la  culture  betteravière  pour  fournir  une  fabrique  de 
sucre.  Une  pareille  terre  vaudrait  de  30  à  35  millions  de  francs. 
Aussi  les  fabriques  établies  pour  le  service  d'une  seule  terre 
ont-elles  été  supprimées  ou  transformées  depuis  que  les  nou- 
veaux procédés  employés  leur  ont  imposé  un  plus  vaste  cadre. 
Quelques-unes  restent  entre  les  mains  du  grand  propriétaire  et 
traitent,  en  plus  de  la  récolte  de  son  domaine,  celles  d'un  certain 
nombre  de  domaines  voisins,  mais  leur  nombre  va  en  diminuant. 


Lies    j:\IM(llTATln\S    |)'(ir!IGINE    AGRICOLE.  17 

['n  deuxicnic  type  plus  moderne  de  sucrerie  est  celui  de 
rcntreprise  complètement  indépendante  des  propriétaires  du 
voisinage,  passant  simplement  avec  eux  des  marchés  pour  l'a- 
chat de  leurs  betteraves.  Ce  type,  très  fréquent  en  Autriche,  ne 
se  rencontre  guère  qu'à  l'état  exceptionnel  dans  rAllcmagne 
du  Nord.  Sans  être  à  même  de  fournir  la  raison  positive  de 
cette  différence,  je  présume  qu'elle  tient  à  la  moindre  initia- 
tive des  propriétaires  autrichiens.  Ceux  de  la  Saxe  et  de  la  Si- 
lésie,  ne  pouvant  plus  diriger  eux-mêmes  la  sucrerie  devenue 
trop  grande,  se  sont  arrangés  du  moins  pour  ne  pas  rester 
étrangers  à  son  exploitation,  pour  ne  pas  tondier,  purement  et 
simplement,  sous  la  coupe  d'une  société  industrielle.  Et  ils 
ont  créé  un  type  spécial  de  sucrerie  répondant  complètement 
nus.  exigences  de  la  technique  moderne,  mais  lié  aux  intérêts 
agricoles,  les  desservant,  sans  pouvoir  les  exploiter  abusi- 
vement. 

Le  trait  caractéristique  de  ce  troisième  type  consiste  en  ceci  : 
La  sucrerie  est  montée  par  actions,  mais  toutes  les  actions  sont 
possédées  par  des  propriétaires  voisins,  et  le  nombre  des  ac- 
tions que  chacun  d'eux  détient  est  déterminé  par  le  nombre 
d'hectares  qu'il  s'engage  à  cultiver  chaque  année  en  betteraves 
et  dont  il  livre  la  récolte  à  l'usine  '. 

Cela  est  très  simple  à  concevoir  et  à  expliquer;  mais  cela  ne 
peut  se  réaliser  d'une  façon  générale  cjue  dans  un  pays  dont  les 
propriétaires  ruraux  ont  l'habitude  de  l'action  et  de  l'association, 
possèdent  quelques  capitaux  disponibles  et  sont  d'humeur  à  les 
placer  dans  une  affaire  industrielle  dont  ils  s'occupent.  Pour  se 
rendre  compte  de  l'ensemble  des  qualités  nécessaires  à  la  réa- 
lisation de  ce  plan,  il  suffît  de  songer  aux  difficultés  qu'elle 
rencontrerait  dans  un  pays  à  propriétaires  absenléistes  ou  indi- 
gents, dans  un  pays  de  terres  louées  à  des  fermiers.  Il  faut  que 
l'exploitation  du  sol  soit  entre  les  mains  de  gens  fermement 
attachés  à  leur  domaine  et  capables,  en  même  temps,  de  par- 
ticiper à  une  entreprise  nouvelle  et  progressive.  De   fait,  l'or- 

1.  \  .  pour  les  détails,  l'organisalion  de  la  sucrerie  de  Glogaii  dans  lltun/joun/  el 
l'AlIcmayne  contemporaine,  p.  38  à  49. 

2 


18  LES    EXPORTATIONS   ALLEMANDES. 

ganisation  des  sucreries  de  l'Allemagne  du  Nord  ne  se  ren- 
contre, sauf  exceptions  rares,  ni  en  Russie,  ni  en  France,  ni  en 
Autriche. 

Et  cette  organisation  produit  deux  avantages  considérables  : 
en  premier  lieu,  elle  affranchit  le  cultivateur  de  la  domination 
du  sucrier;  en  second  lieu,  elle  est  pour  lui  une  excellente 
occasion  de  s'instruire  et  d'améliorer  sa  culture.  La  transforma- 
tion de  la  betterave  en  sucre  permet  de  se  rendre  compte  cha- 
que année  avec  exactitude  de  la  qualité  d'une  récolte;  par  suite, 
il  est  facile  de  vérifier  cjuels  résultats  bons  ou  mauvais  donne 
tel  procédé  de  plantation,  tel  choix  de  semences,  l'emploi  de  tel 
engrais  à  telle  ou  telle  dose.  Les  formules  d'engagement  qui 
lient  les  propriétaires  contiennent  sur  tous  ces  points  et  sur 
plusieurs  autres  des  prescriptions  minutieuses,  dont  l'exécution 
est  étroitement  surveillée  ^.  Tout  ce  que  révèle  la  fabrication  est 
immédiatement  tourné  en  leçon  d'agronomie  et  passe  dans  la 
pratique.  Ainsi,  chaque  petit  propriétaire  participant  (il  y  en  a 
qui  cultivent  seulement  3/'i-  d'hectare  en  betteraves)  recueille  le 
bénéfice  de  l'expérience  générale  et  se  trouve  instruit  de  ce  qu'ail 
a  à  faire  comme  si  un  ingénieur  agronome  était  attaché  à  son 
service. 

Ce  sont  là  les  raisons  qui  expliquent  le  très  grand  développe- 
ment de  la  culture  betteravière  en  Allemagne,  cjui  en  ont  con- 
ditionné le  succès.  Il  nous  a  paru  nécessaire  de  les  indiquer 
dans  une  étude  des  exportations  allemandes.  Le  million  de  tonnes 
de  sucre  que  l'Empire  a  expédié  hors  de  ses  frontières  pendant 
les  premières  années  du  présent  siècle  avait,  en  effet,  sa  cause 
première  dans  l'énorme  accroissement  de  la  production  alle- 
mande. 

Dans  la  période  que  nous  considérons  (1900  à  1903),  il  avait 
été  traité  environ  13  millions  de  tonnes  de  betteraves  en 
moyenne  annuelle.  La  campagne  de  1903-1 90V  avait  fourni  à 
peu  près  le  même  chiffre  (12.077.099 1  ;  celle  de  190V-1905 
tombe  à  dix  millions  (10. 071.212).  La  production  du  sucre  brut 

1.  V.  Ilaiiihourij  el  lAUemcKjne  cunlcmporninc,  p.  39. 


LES    EXPORTATIONS    It'nRIGINE    AGRICOLE.  19 

a  passr  ainsi  d'une  moyenne  de  1.800.000  tonnes  en  chiffres 
ronds  à  1.500.000  tonnes  seulement  (1.503.030 1  '. 

L'Allemagne  exportait  donc  avant  la  convention  de  Bruxelles 
environ  les  deux  tiers  de  sa  production  sucrière. 

Cette  pro[)(n'tion  considéraljle  avait  deux  causes  accessoires 
«t  artificielles  sur  lesquelles  je  n'insisterai  pas  :  les  primes  d'ex- 
portation données  par  l'Etat,  les  primes  déguisées  fournies  par 
les  cartells  sucriers.  Les  premières  ont  disparu  depuis  la  con- 
vention de  Bruxelles,  les  secondes  ont  été  tout  au  moins  forte- 
ment atténuées  par  un  effet  indirect  de  cette  môme  convention. 

Mais  il  y  avait  une  autre  raison  pour  que  l'AlIemag-ne,  grande 
productrice  de  sucre,  en  exportât  une  forte  quantité,  c'est  qu'elle 
en  consommait  peu,  15  kilogr.  par  tète  d'habitant  seulement, 
alors  qu'en  Angleterre  la  consommation  individuelle  ressortait  à 
il  kilogr.,  en  Suisse  à  -27  kilogr.,  en  Danemark  à  2i  kilog-r..  etc. 
Avec  un  droit  de  consommation  beaucoup  plus  élevé,  la  France 
arrivait  au  chiffre  de  12  kilogr.,  malgré  l'usage  relativement 
restreint  que  le  Français,  habitué  à  boire  du  vin,  fait  des  bois- 
sons chaudes  sucrées.  En  Allemagne,  beaucoup  de  familles  ou- 
vrières buvaient  à  cette  époque,  sous  le  nom  de  café,  j'ai  eu 
plusieurs  fois  l'occasion  de  le  constater,  une  décoction  de  chicorée 
sans  sucre.  Tradition  d'économie  dont  on  retrouve  bien  dautres 
manifestations  dans  la  population  allemande  malgré  le  progrès 
très  certain  de  la  richesse  et  du  bien-être  matériel.  Volontiers, 
l'Allemand  conserve,  au  milieu  de  l'aisance  nouvelle  que  lui 
procure  son  labeur,  des  habitudes  de  vie  modeste,  étroite  même. 

Heureusement,  l'énorme  écart  entre  la  production  et  la  con- 
sommation sucrière  de  l'Allemagne  trouvait  une  compensation 
dans  la  très  large  consommation  des  deux  grands  pays  anglo- 
saxons,  dont  l'un  ne  produit  pas  de  sucre  et  dont  l'autre  en 
produit  très  insuffisamment.  L'alimentation  anglaise  et  améri- 
caine comporte,  en  effet,  une  grande  quantité  de  thé,  café, 
chocolat,  grogs  de  toutes  sortes,  beaucoup  de  pâtisseries  et  le 
sacro-saint  pudding   sous  ses  formes   les   plus  variées.  A  elle 

I.  Staf.istischcs  Jalirbiic/i,  190G,  p.  59. 


:>U  LES   EXPORTATIONS    ALLEMANDES. 

seule,  lAngleterre  a  reçu,  de  1000  à  190i,  une  moyenne  annuelle 
de  075.000  tonnes  de  sucre  allemand,  plus  des  deux  tiers  de 
l'exportation  de  l'Empire '.  Les  États-Unis  achetaient  encore  à 
l'Allemagne,  en  1901,  plus  de  100.000  tonnes  de  sucre  122.999); 
mais  l'accroissement  de  la  culture  betteravière,  d'une  part,  sur- 
tout l'essor  des  plantations  de  cannes  dllawaï  et  de  Cuba,  ten- 
dent à  diminuer  beaucoup  ce  chitïre. 

En  parcourant  la  liste  complète  des  pays  indiqués  dans  les 
statistiques  comme  recevant  du  sucre  allemand,  on  constate  que 
tous,  à  l'exception  de  la  Suisse  et  des  Pays-Bas,  sont  situés  outre 
mer;  c'est  donc  par  les  ports  allemands  qu'ils  doivent  le  recevoir 
et,  en  fait,  c'est  presque  exclusivement  par  le  port  de  Hambourg. 
C'est  que  Hambourg  se  trouve  être  le  point  d'aboutissement 
naturel  des  sucres  allemands  à  la  mer.  Les  deux  grands  cen- 
tres de  culture  betteravière  sont  en  Saxe  et  en  Silésie,  le  pre- 
mier traversé  par  l'Elbe  et  par  la  Saale,  le  second  relié  à  l'Elbe 
parle  canal  Elbe-Oder.  Magdebourg,  principal  marché  du  sucre, 
est  située  sur  l'Elbe.  Les  péniches  qui  descendent  l'Elhe  re- 
çoivent donc  les  sucres  d'exportation  et  les  amènent  au  port  de 
Hambourg  d'où  ils  sont  chargés  pour  leur  destination  définitive. 
L'Elbe  conduit  également  vers  Hambourg  une  quantité  im- 
portante de  sucres  autrichiens  originaires  de  la  Bohème.  Et 
c'est  ainsi  que  s'explique  une  anomalie  apparente  des  statisti- 
ques allemandes.  Il  est  arrivé  que  les  sucres  exportés  de  Ham- 
bourg au  commerce  général  figuraient  pour  un  chifTre  supé- 
rieur à  celui  des  exportations  de  sucres  de  l'Allemagne  entière 
au  commerce  spécial-.  Les  sucres  de  Bohême  sont  commercia- 

1.  Exiiorlaliou  allemande  du  sucre  sur  lAniilclerrc  : 

l'.tOl     -  g;».). 75',)  lonnes. 

1902  —  7r>.74--> 

1903  —  666.570  — 

1904  —  620.450  — 

1905  —  577.212  —      [SI.  Jalirhiic/i.  \'.)0:>  et  I90«;. 

2.  Exiiortation  il^'  mutc  Exportation  de  sucie 

lie  l'AUi-m.igne  de  Hambourg 

Années.  au  conimciTc  spécial.  «u  commerce  général. 

1902  1. 073. <)-2;  tonnes.  1 .170. 01(>  tonnes, 

'ehiflres  cnipruiUé.s,  d'une  pari,  au  SIfilisliclies  .lalirbuch,  de  l'autre  a  llaïuburi/A 
llaiidel  unci  Scliifffalirt,  publié  par  le  Burcnu  of/icicl  des  slalisliqucs  de  l  ï'.lal 
lie  Hambouffj). 


LES    EMMiliTATKiNS    u'oliKilNE    AGItlCnLE.  21 

leiuent  tributaires  du  port  do  Ihimbouri;,  dont  l'attirance  s"é- 
tend  au  delà  des  frontières  politiques  de  l'Empire.  Et  ce  n'est 
pas,  même  au  point  de  vue  politique,  un  fait  indilférenf  que 
cette  influence  du  grand  port  allemand  de  la  mer  du  Nord  sur 
la  vie  économique  de  certaines  provinces  autrichiennes.  Les 
aspirations  vers  l'unité  g-ermanique  y  puisent  une  force  nou- 
velle; la  partie  la  plus  agissante,  la  plus  progressive  de  la  po- 
pulation tourne  tout  naturellement  les  yeux  vers  le  jeune  em- 
pire laborieusement  attaché  à  sa  besogne  de  développement 
matériel;  elle  suppute  les  avantag-es  que  lui  procurerait  l'union 
avec  lui  et  se  prépare  à  profiter  de  toutes  les  circonstances  qui 
pourraient  la  favoriser. 


H.    L  ALCOOL. 

L'industrie  de  la  distillerie  est,  en  Allemagne,  une  industrie 
principalement  ag-ricole.  La  production  annuelle  d'alcool  oscille 
entre  3  et  V  millions  d'hectolitres  dont  les  trois  quarts,  environ, 
sont  fournis  par  la  distillation  des  pommes  de  terre  sur  l'ex- 
ploitation qui  les  récolte. 

Production  des  dislilleries 
Canipagaes.  Pro<luotion  totale.      agricoles  de  pommes  de  terre. 

1895-1896 3. 33 3. 048  hect.  2.650.397  liect. 

1900-1901 4.  Oo  1.860     —  3.296.70.5    — 

1904-1905 3.787.450     —  2.871.671    — 

Beaucoup  de  ces  dislilleries  sont  installées  très  petitement 
et  occupent  un  personnel  très  restreint.  Je  citerai,  à  titre 
d'exemple,  un  domaine  silésien  sur  lequel  deux  hommes  et 
une  femme  sont  employés  pendant  les  six  mois  de  mauvaise 
saison  à  extraire  380  litres  d'alcool  de  500  tonnes  de  pommes  de 
terre.  Et  c'est  un  type  assez  courant.  Les  distilleries  agricoles 
de  pommes  de  terre  sont  au  nombre  de  6.0i8,  d'après  les  chif- 
fres de  la  campagne  190'i-190ô'.  Leur  production  moyenne  res- 

I.  S(at.  Ja/nOucfi,  190G.  p.  .56. 


22  l^ES   EXPCtRTATIONS   ALLEMANDES. 

sort,  par  conséquent,  à  474  hectolitres.  Elles  se  rencontrent  sur- 
tout dans  les  régions  les  moins  fertiles  de  l'Empire,  en  Brande- 
bourg, eu  Poméranie,  dans  les  terres  pauvres  de  la  Silésie.  Elles 
constituent  l'industrie  agricole  des  pays  peu  favorisés  au  point 
de  vue  de  la  richesse  de  leur  sol.  Elles  témoignent  du  cons- 
tant effort  du  peuple  allemand  pour  tirer  parti  de  ses  ressources, 
même  les  plus  modestes,  et  pour  en  tirer  parti  industriellement. 

Les  distilleries  ag"ricoles  de  grains  sont  moins  importantes  et 
plus  nombreuses  encore.  Il  y  en  avait  7.620  en  exploitation 
dans  la  campagne  1904-1905  et  leur  production  totale  n'a  pas 
dépassé  326.143  hectolitres,  soit  une  moyenne  de  42  hectolitres 
pour  chacune  d'elles. 

Mais  qu'elles  distillent  des  pommes  de  terre  ou  des  grains, 
les  unes  et  les  autres  fournissent  un  produit  de  qualité  infé- 
rieure. Les  fabricants  de  liqueurs  et  jjoissons  alcooliques  d'Al- 
lemagne l'utilisent  comme  base  de  l'eau-de-vie  qu'ils  livrent  à 
leur  clientèle,  du  Deutsches  cognac,  dont  létiquette  trahit  l'o- 
rigine, ou  des  contrefaçons  frelatées  qu'ils  composent.  Le  con- 
sommateur allemand,  lui-même,  ne  suffit  pas  à  absorber  ce 
mauvais  schnapps,  et  la  préoccupation  de  trouver  un  emploi 
industriel  de  l'alcool  vient  de  là.  On  voudrait,  et  avec  raison, 
ne  pas  tarir  une  source  de  richesse  pour  le  pays  en  diminuant 
la  production  d'alcool;  mais,  d'autre  part,  il  y  a  lieu  de  dimi- 
nuer sa  consommation  alimentaire  pour  éviter  de  tarir  les  forces 
vives  du  pays  en  favorisant  l'alcoolisme.  Souhaitons  que  l'ingé- 
niosité patiente  des  Allemands  vienne  à  bout  de  ce  problème. 

En  attendant,  l'Allemagne  expédie  vers  les  pays  nouvelle- 
ment ouverts  au  commerce  <'  l'eau  de  feu  »,  qui  a  fait  déjà 
tant  (le  ravages  parmi  les  populations  subissant  le  premier 
contact  des  Européens.  Sur  les  250.000  hectolitres  d'alcool  que 
l'Allemagne  exporte  en  moyenne  annuelle  au  cours  des  quatre 
dernières  années,  l'Afrique  anglaise  de  l'Ouest  en  absorbe,  à 
elle  seule,  ])rès  de  70.000'.  Elle  est  la  meilleure  et  la  plus  fidèle 
cliente  de  cette  eau-d(>-vi('  de  nègres. 

I.   SUil.  JuInOuc/i,  19ÛG,  p.  Iu7. 


I.KS    EXPORTATIONS    d'oIUGINE    AGRK.uLI:.  23 

Quant  aux  Allemands,  malgré  leur  patriotisme,  ils  importent, 
pour  leui'  consommation  personnelle,  environ  60.000  hectolitres 
d'eâu-de-vie  qu'ils  demandent  à  des  provenances  moins  im- 
pures. On  peut  croire  cependant  qu'ils  ne  s'adressent  pas  aux 
producteurs  de  la  Grande-Champagne,  car  l'hectolitre  d'eau-de- 
vie  importée  en  AUemag-ne  ressort  à  09  marcs.  Il  est  vrai  que 
l'hectolitre  d"eau-de-vie  exporté  d'Allemagne  n'atteint  que 
31  marcs  de  valeur  moyenne.  L'agriculture  allemande  tire  an- 
nuellement de  l'étranger  environ  8  milHons  de  francs  par  ses 
exportations  d'eau-de-vie.  C'est  ]à,  assurément,  un  chitTre 
très  faible,  surtout  si  on  le  rapproche  des  220  miUions  de  francs 
que  représentent  les  exportations  de  sucre;  mais  la  betterave 
sucrière  est  la  culture  industrielle  des  contrées  à  sol  fertile;  la 
pomme  de  terre  de  distillerie  est,  au  contraire,  celle  des 
terres  pauvres.  Elle  ne  saurait  donner  des  résultats  sembla- 
bles. 


ni.   LE  vix, 

L'Empire  allemand  est  beaucoup  plus  importateur  qu'expor- 
tateur de  vins.  Sur  la  plus  grande  partie  de  son  territoire  la 
vigne  n'est  pas  cultivable  et.  bien  que  l'on  récolte  exception- 
nellement dans  certains  vignobles  silésiens  un  vin  dont  l'acidité 
donne  lieu  à  de  classiques  plaisanteries',  c'est  surtout  dans  le 
Sud-Ouest,  en  Bavière,  Wurtemberg*  et  dans  le  grand-duché  de 
Bade  que  se  concentre  la  production  vinicole  allemande.  L'an- 
nexion de  l'Alsace-Lorraine  a  donné  à  l'Allemagne  les  vignes 
de  la  Moselle,  dont  les  produits  sont  particulièrement  appréciés 
aujourd'hui,  alors  qu'ils  étaient  peu  connus  en  Prusse,  en  Po- 
méranie  ou  en  Silésie  avant  1870.  La  production  très  déve- 
loppée de  ces  vignes  trouve  ainsi  sur  le  marché  national  un 
débouché  croissant. 

1.  Le  vin  de  Giiinberg  a  la  réputalion,  évidemment  exagérée,  de  raccommoder  les 
chausseUes.  Quelques  gouttes  de  ce  liquide,  versées  sur  une  déchirure,  contractent 
tellement  le  tissu  que  les  bords  de  la  déchirure  se  rejoignent. 


^4  l-ES   EXPORTATIONS    ALLliMANDES. 

En  cliiflVos  ronds,  l'Empire  possède  environ  120.000  hectares 
de  vienes  donnant,  en  moyenne  annuelle,  plus  de  3  millions 
d'hectolitres  de  vin.  La  plus  grosse  partie  de  la  récolte  reste  en 
Allemagne;  7  p.  100  seulement  va  à  l'étranger;  la  moyenne  des 
exportations  des  quatre  dernières  années  s'élève,  en  effet,  à 
240.000  hectolitres,  celle  de  la  production  à  3.500.0001. 

Mais  rAllemagne  demande  à  l'importation  trois  fois  plus  de 
vin  qu'elle  n'en  exporte,  environ  750.000  hectolitres  annuelle- 
ment. Nous  ne  sommes  donc  pas  en  présence  d'un  excédent  de 
production  de  vin,  mais  seulement  d'un  excédent  de  pro- 
duction d'un  certain  genre  particulier  de  vin  que  l'Allemagne  est 
seule  à  récolter.  Le  phénomène  de  l'exportation  tient  ici  à  une 
circonstance  naturelle,  à  un  caractère  spécial  du  sol  et  du  climat 
mis  à  profit  par  une  population  laborieuse.  Le  fait  est  à  noter, 
car,  ainsi  que  nous  le  constaterons,  l'Allemagne  n'exporte  presque 
aucune  marchandise  qui  ne  puisse  être  obtenue  dans  un  autre 
pays;  sa  forlune  est  due  à  son  seul  effort,  non  à  la  faveur  de 
la  nature  et,  d'autre  part,  rien  ou  presque  rien  de  ce  qu'elle 
vend  au  dehors  ne  se  recommande  à  sa  clientèle  par  une  qualité 
exceptionnelle.  C'est  par  le  bon  marché  de  l'article  courant 
qu'elle  triomphe  presque  toujours.  Cependant,  ses  vins  du  Rliin 
et  de  la  Moselle  trouvent  un  débouché  à  l'extérieur  parce  qu'ils 
constituent  une  spécialité  non  susceptible  de  remplacement;  à 
ce  titre,  ils  méritaient  d'être  signalés,  Jjien  que  la  valeur  totale 
des  exportations  allemandes  de  vin  ne  dépasse  pas  une  moyenne 
annuelle  de  25  millions  de  francs. 

Ce  sont  les  États-Unis  qui  fournissent  à  l'Allemagne  sa  meil- 
leure clientèle  pour  les  vins  en  cercles.  Les  nombreux  Allemands 
établis  dans  la  grande  République  ont  conservé  traditionnelle- 
ment, avec  le  goût  de  la  bière,  celui  des  vins  de  leur  pays  d'ori- 
gine; mais  ils  ont  conservé  aussi  quelque  trace  des  habitudes 
parcimonieuses  qu'ils  y  avaient  contractées,  et  les  vins  en  bon- 
teilles,  représentant  d'ordinaire  une  qualité  supérieure,  leur 
paraissent  un  luxe  peu  abordable.  Sur  les  60.000  hectolitres  qu'ils 

1.  si  ad.  Juinbucli,  l'JOr,,  p.  102  et  .il. 


LES    i;.\POP.TATHi.NS    d'oKIGI.NE    AGRICOLE.  23 

demandent  annuellement  à  rAIlemagne,  les  deux  tiers  environ 
viennent  en  cercles.  La  proportion  est  inverse  en  Angleterre 
qui,  après  les  Étals-Unis,  constitue  le  meilleur  débouché  des  vins 
allemands.  Là,  en  effet,  la  clientèle  est  plus  aiistocratique  et 
sait  payer  la  qualité.  La  Belgique,  la  Suisse,  la  Hollande  et  la 
Russie  consomment  le  surplus  des  exportations  allemaudes  de 
vins.  Les  quantités  qui  viennent  dans  les  grands  pays  vinicoles, 
en  France,  en  Espagne,  en  Italie,  sont  insignifiantes. 

Les  exportations  agricoles  de  rAIlemagne,  autres  que  le  sucre. 
Talcool  et  le  vin,  n'offrent  pas  d'intérêt  vuleurpeu  d'importance, 
et  c'est  .rindustrie,  sous  ses  différentes  formes,  (jui  fournit  leur 
principal  aliment  aux  exportations  de  l'Empire  atteignant  au- 
jourd'hui une  valeur  de  près  de  0  milliards  de  marcs.  Celle 
constatation  révèle  la  transformation  capitale  qui  s'est  opérée 
en  Allemagne  depuis  un  demi-siècle.  Alors  que  l'agriculture 
restait  la  principale  de  ses  branches  de  production,  le  pays 
pauvre  et  beaucoup  moins  peuplé  exportait  une  quantité  notable 
de  sa  récolte  de  froment  :  le  jiain  de  seigle,  le  mauvais  pumper- 
nickel,  étant  seul  consommé  par  les  classes  populaires.  Aujour- 
d'hui, bien  que  le  seigle  domine  encore  dans  leur  alimenlation, 
l'Allemagne  importe,  bon  an  mal  an,  300  millions  de  marcs  de 
froment.  D'autres  sources  de  richesses  lui  permettent  ce  luxe  et, 
malgré  leur  importance  et  le  progrès  de  l'agriculture  allemande, 
elle  n'occupe  plus  qu'un  rang  très  secondaire  dans  le  mouvement 
des  exportations.  C'est  surtout  par  ses  industries  que  la  puis- 
sance économique  de  l'Empire  allemand  s'affirme  à  l'extérieur. 


II 

LES  EXPORTATIONS  MINIÈRES  ET    MÉTALLURGIQUES 

Les  exportations  allemandes  examinées  dans  le  premier  cha- 
pitre correspondaient  au  développement  des  cultures  indus- 
trielles de  l'Empire;  celles  que  nous  allons  passer  en  revue  dans 
le  présent  chapitre  sont  un  reflet  du  vig-oureux  essor  qu'y  ont 
pris,  depuis  un  demi-siècle,  les  industries  minières  et  métallur- 
giques. 

Parmi  les  industries  minières,  il  en  est  une  qui  n'existait  pas 
avant  1860,  qui  a  acquis  aujourd'hui  une  importance  considé- 
ralde  et  qui  donne  lieu  à  une  exportation  toujours  croissante 
atteignant  déjà  une  moyenne  annuelle  de  600.000  tonnes  de 
marchandises;  c'est  l'industrie  des  sels  encombrants,  générale- 
ment connus  sous  le  nom  de  sels  de  Stassfurt. 


I.    —    LKS    SELS    EXIOMBHANTS. 

Le  sol  de  l'Allemagne  centrale  renferme  d'immenses  étendues 
de  gisements  de  sels  potassiques  connus  depuis  très  longtemps, 
mais  que,  jusqu'au  milieu  du  siècle  dernier,  on  exploitait  uni- 
quement en  vue  du  sel  de  cuisine.  Les  progrès  de  la  chimie 
appliquée  e\  de  l'agronomie  révélèrent  à  cette  époque  le  parti 
que  l'on  pouvait  tirer  des  sels  de  déblai  ou  sels  encombrants 
rejetés  jusque-là  comme  inutiles  dans  les  gisements  en  exploita- 


LES    EXPOHTAïKiNS    MINIEIŒS   ET    METALLl'RGIOUES.  '2 1 

tien.  Les  carrières  de  Stassfurt  prirent  de  suite  un  dt'veloppeiuent 
inattendu  et  Texeniple  de  leur  fortune  détermina  l'ouverture 
d'un  grand  nombre  d'autres  carrières.  Aujourd'hui,  au  nord  et 
au  nord-ouest  du  massif  montagneu.v  du  llartz,  en  Thuringe, 
dans  le  Hanovre,  dans  le  Brunswick,  les  sels  potassiques  sont 
l'objet  d'une  nouvelle  industrie  à  laquelle  les  chimistes  alle- 
mands ouvrent  tous  les  jours  des  débouchés.  Rien  à. craindre,  au 
surplus,  pour  l'épuisement  de  cette  richesse  minière,  l'étendue 
des  gisements  est  énorme  et  leur  épaisseur  atteindrait,  dit-on, 
dans  certaines  parties,  entre  Magdebourg  et  Berlin,  le  chiii'rc 
surprenant  de  1.200  mètres. 

Dans  ces  conditions,  la  production  ne  pouvait  que  s'accroître 
rapidement.  En  1885,  elle  s'approchait  déjà  d'un  million  de 
tonnes  (920.000);  en  1897,  elle  atteignait  presque  deux  millions 
de  tonnes  1.9'i.0.200  :  en  1900,  elle  dépassait  trois  millions  de 
tonnes  (3.050.600);  en  1905.  elle  s'est  élevée  à  plus  de  quatre 
millions  de  tonnes  ii.085.i00  ,  évaluées  dans  les  statisti(|ues 
officielles  à  près  de  50  millions  de  marcs  V8. 859. 000)  •,  envi- 
ron 61  millions  de  francs.  La  progression  est,  on  le  voit,  très 
rapide. 

Certaines  variétés  de  ces  sels  sont  employées  directement  par 
l'agriculture.  Les  principales  sont  :  la.  si/ivine.  chlorure  double 
de  potassium  et  de  sodium  :  la  carnalUte,  chlorure  double  hy- 
draté de  potassium  et  de  magnésium;  la  shoenite,  sulfate  dou- 
ble hydraté  de  potassium  et  de  magnésium;  la  kiesérite,  sul- 
fate hydraté  de  magnésium  ;  la  ka'inite,  sel  complexe  hydraté, 
particulièrement  précieux  en  raison  des  éléments  divers  qu'il 
contient,  étant  formé  de  sulfate  double  de  potassium  et  de  ma- 
gnésium et  de   chlorure  de  sodium  -. 

1.  Slalisf.  Jahburch  fiir  clas  Deutsche  Jieic/t.  190G,  p.  48.- 

2.  ExportatioQ  des  sels  encombrants  : 

Année  1901 502.347  tonnes. 

—  1902 499.220   — 

—  1903 501.385   — 

—  1904 631.762   — 

—  1905 :  852.454   — 

(Stalisl.JaJnbvcIi,  1906,  p.   153.; 


2H  LES    EXPORTATIOiNS   ALLEMANDES. 

En  plus,  les  sels  encombrants  sont  utilisés  comme  matière 
première  de  diverses  industries  chimiques.  On  en  retire,  en  eli'et, 
les  substances  nécessaires  pour  la  fabrication  de  tous  les  sels 
de  potasse,  de  magnésie  et  de  soude;  ils  contiennent  égale- 
ment du  brome.  C'est,  il  faut  le  reconnaître,  une  richesse  na- 
turelle bien  placée  entre  les  mains  des  Allemands  laborieux  et 
chercheurs  dont  l'effort  s'est  porté  si  vigoureusement  et  si  effi- 
cacement vers  la  chimie  appliquée. 

Cependant  la  consommation  nationale  ne  suffirait  pas  à  ab- 
sorber les  4  millions  de  tonnes  que  l'on  arrive  à  extraire  en 
une  seule  année  du  sol  allemand.  L'exportation  en  enlève 
une  portion  notable,  un  sixième  environ  de  1900  à  1901-,  plus 
d'un  cinquième  en  1905  K  C'est  que  l'esprit  commercial  des  Al- 
lemands n'est  pas  moindre  qUe  leur  esprit  scientifique  et,  ici 
comme  pour  beaucoup  d'autres  de  leurs  produits,  ils  ont  re- 
marquablement organisé  la  vente  à  l'étranger. 

Une  circonstance  exceptionnelle  a,  d'ailleurs,  favorisé  leur 
succès.  L'Allemagne  est  le  seul  pays  actuellement  connu,  pro- 
duisant en  grande  quantité  des  sels  analogues;  elle  détient,  sur 
ce  point,  une  sorte  de  monopole  naturel,  et  les  différentes  en- 
treprises intéressées  ont  constitué  depuis  longtemps  un  syndicat 
pour  l'exploiter.  Le  Vet'kaufsijndikat  der  Kaliivcrke  est  un  des 
plus  anciens  bureaux  de  vente  s'élendant  à  toute  une  branche 
d'industrie  qui  aient  été  fondés  en  Allemagne.  Il  réglemente 
la  production  pour  éviter  l'engorgement  du  marché  et  prend  les 
dispositions  nécessaires  pour  augmenter  les  débouchés  àl'étran' 
ger.  Les  résultats  de  l'année   1905  indiquent  qu'il  sait  y  réussir. 

On  est  surpris,  au  premier  abord,  de  constater  par  les  statis- 
tiques que  les  États-Unis  sont  le  meilleur  client  de  l'Allemagne 
pour  les  sels  de  potasse.  A  eux  seuls,  ils  reçoivent  plus  de  la 
moitié  des  exportations  totales,  et  cela  d'une  manière  régulière  '. 

1.  Ex|)orlali()ii  de  sels  eiicoiiibrants  irAlleniagne  aux  Étals-Uiiis. 

Année    1!)02 2.^0.8r.(i  tonnes. 

—  iy<t3 275.302  — 

—  1904 ;5i4.r.((3  — 

—  lt>0.5 4'iO.S92  — 

[sialisl.  Jahlnirch,  l'JOO,  ji.  I5:5i. 


LES    EXI'OlîTATKiNS    .MIMÎ.IiES    ET    MKTALU  RGHJL'ES.  Î9 

Le  fait  cadre  mal  avec  leur  réputation  justifiée  de  culture  e\- 
tensivo;  maiscette  réputation  tient  aux  immenses  étendues  que  le 
colon  de  l'Ouest  défriche  et  ensemence  sans  aucune  préoccupation 
d'assolement,  sans  fumure,  d'après  des  procédés  agronomi(jues 
barbares  contrastant  étrangement  avec  la  perfection  des  ma- 
chines qu'il  emploie  :  c'est  qu'il  a  en  face  de  lui  un  sol  vierge 
qui  donne  une  récolte  sans  avoir  besoin  d'être  amendé  et  ([ue, 
d'autre  part,  la  main-d'œuvre  étant  rare  et  chère,  il  ne  peut 
enlever  cette  récolte  cfu'en  employant  un  nombre  très  restreint 
de  bras.  Dans  les  États  peuplés  de  l'Est,  principalement  aux 
environs  des  grandes  villes,  il  en  est  tout  autrement.  La  main- 
d'œuvre  reste  chère  et  réclame,  comme  dans  l'Ouest,  un  grand 
développement  du  machinisme  agricole  ;  mais  le  sol  approprié 
et  cultivé  depuis  longtemps  a  perdu  sa  fécondité  première  et 
n'arrive  à  rémunérer  l'effort  de  l'agriculteur  cjue  si  celui-ci  lui 
applique  des  méthodes  scientifiques  d'exploitation.  A  ce  point 
de  vue,  certaines  fermes  de  l'Est,  généralement  dirigées  en  vue 
de  la  laiterie,  Dairi/  fann,  ou  de  la  culture  maraîchère,  oifrent 
d'intéressants  modèles.  C'est  à  ce  genre  de  fermes  américaines 
que  sont  destinés  les  sels  allemands. 

Pendant  longtemps,  Hambourg  avait  en  fait  le  monopole  des 
exportations  par  mer  des  sels  de  potasse,  la  région  de  Stassfurt 
était  alors  le  grand  et  presque  le  seul  centre  d'exploitation  des 
gisements  salins;  elle  était  traversée  par  l'Elbe,  et  tout  naturel- 
lement, la  navigation  tluviale  descendait  sur  Hambourg  les  cha- 
lands chargés  de  sels.  Aujourd'hui  que  le  Hanovre,  le  Brunswick 
et  la  région  du  Hartz  fournissent  des  sels  potassiques  en  abon- 
dance, Brème  bénéficie  de  leur  voisinage  et  trouve  dans  l'ex- 
purtation  de  ces  sels  un  élément  précieux  de  fret,  constituant  un 
excellent  fonds  de  chargement.  L'avantage  est  d'autant  plus 
grand  pour  le  port  de  Brème  que  ses  principales  relations  extra - 
européennes  sont  précisément,  avec  les  Etats-Unis,  importateurs 
de  ces  sels. 

Les  deux  grands  ports  allemands  sont  donc  influencés  d'une 
manière  sensible  dans  leur  développement  par  l'exploitation  des 
gisement^  salins  de  l'Allemagne,  et  nous  devons  noter,  dès  à 


30  LES  EXPORTATIONS  ALLEMANDES. 

présent,  rintéressante  série  de  répercussions  qui  en  résultcnl 
au  seul  point  de  vue  qui  nous  occupe  :  V  Répercussion  de 
la  découverte  d'un  fret  de  sortie  lourd  sur  la  prospérité  de  la 
marine  marchande  nationale  ;  il  faut,  en  elFet,  du  fret  lourd  pour 
remplir  les  grosses  unités  navigantes  que  le  commerce  emploie 
aujourd'hui  et  qui  seules,  sauf  circonstances  spéciales,  peuvent 
soutenir  la  concurrence.' 2"  Répercussion  de  cette  prospérité 
sur  l'essor  du  commerce  extérieur  par  l'abaissement  des  prix 
de  fret  qu'elle  permet,  par  les  possibilités  d'exportation  qui  en 
résultent.  3"  Et,  par  réaction,  répercussion  de  la  prospérité  in- 
dustrielle sur  la  prospérité  de  l'armement.  Il  n'est  pas  possible 
de  mesurer  avec  exactitude  le  coefficient  d'influence  qu'il  con- 
viendrait d'assigner  au  phénomène  originaire  ;  mais  il  est  aisé  de 
constater  qu'il  se  produit  ici  une  sorte  de  progression  géométri- 
que, quelque  chose  comme  le  grossissement  d'une  boule  de 
neige,  au  grand  profit  mutuel  des  deux  modes  d'activité  inté- 
ressés. 


II.    L  EXPORTATION  HOUILLERE. 

Malgré  rimportance  croissante  des  emplois  industriels  et  agri- 
coles  des  sels  potassiques,  on  ne  saurait  comparer  leur  rôle  dans 
l'exportation  avec  celui  du  produit  minier  le  plus  répandu  de 
tous,  le  charbon.  Aucune  marchandise  n'atteint  de  tonnages 
aussi  élevés  dans  les  statistiques  commerciales.  Aucune  n'assure 
actuellement  aux  pays  qui  en  sont  abondamment  pourvus  des 
exportations  d'un  volume  aussi  considérable.  C'est  aussi  que  le 
charbon  constitue  à  lui  tout  seul  87  p.  100  des  exportations 
anglaises  en  poids;  un  seul  port,  celui  de  Cardiff,  arrive  à 
expédier  en  une  année  plus  de  20  millions  de  tonnes,  et  le 
Royaume-Uni  peut  inscrire  à  son  actif  une  exportation  houillère 
de  06  millions  de  tonnes,  y  compris  les  charbons  de  soute 
que  les  navires  viennent  prendre  dans  ses  ports. 

Par  suite,  le  fait  qu'un  pays  a  ou  n'a  pas  de  la  houille  à 
exporter  est,  pour  son  commerce  extérieur  comme  pour  sa  ma- 


LES    l'XPORTATI'iNS    MIMKIîES    ET    MKTALI.LHGIOIES.  31 

riiie  marchande,  un  fait  capital.  A  ce  point  de  vue,  lAllemagne 
se  trouve  dans  une  situation  très  particulière.  Elle  n'a  pas, 
comme  l'Angleterre,  un  énorme  excédent  de  production;  ses 
exportations  de  charbon  dépassent  ses  importations  de  6  millions 
de  tonnes  environ  seulement.  Elle  n'a  pas.  comme  la  France,  un 
déficit  de  production,  puisqu'elle  exporte  plus  qu'elle  n'importe 
et  cependant,  sur  certains  points  de  l'Empire,  les  charbons  alle- 
mands ne  parviennent  pas  à  chasser  les  charbons  étrangers,  de 
sorte  que  l'Allemagne  importe  sensiblement  le  même  tonnage 
de  houille  que  la  France.  Enfin,  tandis  (pi'en  France  la  pro- 
duction se  trouve  maintenue  dans  son  insuffisance  par  la  diffi- 
culté de  trouver  la  main-d'œuvre  indispensable,  en  Allemagne, 
il  faut  nue  combinaison  artificielle  pour  réduire  une  production 
qui,  laissée  à  elle-même,  tendrait  à  encombrer  le  marché 
national. 

Il  faut  débrouiller  tout  d'abord  la  complexité  que  révèlent 
ces  constatations. 

La  distribution  géographique  des  gisements  de  charbons  sur 
le  territoire  de  l'Empire  explique  déjà  certaines  d'entre  elles. 
L'Allemagne  possède  trois  bassins  houillers  principaux,  celui  de 
la  Ruhr  à  l'ouest,  celui  de  la  Silésie  à  l'est,  enfin  celui  de  la 
Saxe  Royale  au  sud. 

Le  bassin  de  la  Ruhr,  desservi  naturellement  par  le  Rhin, 
artificiellement  par  le  canal  de  Dortmund  à  lEms,  envoie  ses 
produits  sans  grands  frais  au  nord  et  au  sud  par  les  voies  flu- 
viales; il  atteint  aisément  par  voie  ferrée  les  régions  toutes 
proches  et  très  actives  de  la  Westphalie  et  de  la  Lorraine,  tant 
française  qu'allemande.  Mais  il  est  sans  communications  faciles 
avec  le  centre  de  l'Empire.  Le  grand  projet  de  canal  central  qui 
devait  primitivement  rejoindre  l'Elbe,  que  les  nécessités  poli- 
tiques arrêtent  aujourd'hui  au  Hanovre,  avait  précisément  pour 
but  de  remédier  à  cet  inconvénient.  En  attendant  sa  réalisation 
partielle,  les  chemins  de  fer  de  l'État,  s'inspirant  d'un  intérêt 
supérieur,  ont  consenti  aux  expéditeurs  de  charbon  sur  les 
points  éloignés  de  l'Empire  des  tarifs  particulièrement  avan- 
taaeux. 


32  LES    EXPORTATIONS  ALLEMANDES. 

Le  hassin  silésien  se  prolonge  au  delà  des  frontières  de  l'Em- 
pire dans  le  territoire  russe.  Il  occupe  l'extrémité  orientale  de 
TAllemagne  ;  ses  produits  sont  utilisés  en  grande  partie  sur  place 
ou  à  faible  distance,  par  les  diverses  industries  silésiennes;  ils 
peuvent  être  dirigés,  grâce  à  l'Oder,  dans  des  conditions  avan- 
tageuses sur  les  provinces  du  nord-est,  mais  ces  provinces 
offrent  à  la  consommation  de  la  houille  de  faibles  débouchés. 
Le  bassin  silésien  se  trouve  ainsi  isolé  des  parties  les  plus  actives 
de  l'Allemagne  industrielle. 

Le  bassin  de  la  Saxe  Royale  serait  beaucoup  mieux  situé  si 
ses  produits  avaient  une  valeur  suffisante  pour  supporter  des 
frais  de  transport.  Mais  ce  sont  des  ligoites  pauvres  qui  ne 
peuvent  être  utilisés  que  dans  le  voisinage  très  proche  des 
g-isements.  Certains  d'entre  eux  sont  de  qualité  tellement  infé- 
rieure que,  seules,  les  industries  ayant  leur  siège  à  quelques 
kilomètres  des  mines  trouvent  avantage  à  s'en  servir. 

Les  effets  de  cette  distribution  géographique  sont  particuliè- 
rement sensibles  à  Hambourg.  Le  grand  port  allemand,  centre 
du  commerce  maritime  de  l'Empire,  est  difficilement  atteint  par 
les  charbons  allemands,  malgré  les  tarifs  de  faveur  consentis 
pour  leur  transport  par  les  chemins  de  fer.  Au  contraire,  les 
charbons  anglais  y  arrivent  dans  des  conditions  économiques. 
Par  suite,  plus  des  deux  tiers  de  la  houille  consommée  à  Ham- 
bourg viennent  de  l'étranger,  spécialement  de  l'Angleterre.  Le 
tableau  suivant,  dressé  d'après  les  statistiques  spéciales  de  l'État 
de  Hambourg  ',  en  fournit  la  preuve  : 

Charbons  venus  par  l'Elbe  Charbons  venus  par  nie 

.\nnées.  ou  les  chemins  de  fer.  de  l'Étranger. 

{En  tonnes). 

1897 2.218.998  978. Kio 

1898 2.1o7.10o  1.119.77:î 

1899 2.526.683  I.t27.840 

1900 3.093.3n3  1.073.291 

1901 2.763.473  1.131.060 

1902.    .   2.869.061  1.130.339 

1903 3.139.732  1.092.722 

1.  Hambnrrj  s    llandvl  inuJ    Sritifffalul,   r,i03.   '/usamincn-Ucslell    von    dem 
lianclelsslatislisc/ien  Bureau. 


LES    EXPORTATIONS    MIMEHES    ET    METALI.LHGIQUES.  33 

Cet  exemple  montre  bien  comment  certaines  parties  du  terri- 
toire allemand  s'approvisionnent  difficilement  de  charbon  indi- 
gène en  dépit  des  efforts  considérables  faits  parle  gouvernement 
pour  contre-balancer  par  des  artifices  de  tarifs  réloignement 
des  lieux  de  production. 

Ainsi  s'explique  cette,  situation  bizarre  au  premier  abord, 
d'un  pays  abondamment  pourvu  de  gisements  houillers,  dispo- 
sant d'une  main-d'œuvre  ouvrière  nombreuse  et  compétente, 
animé  d'un  esprit  d'entreprise  incontestable,  et  ne  parvenant 
pas  cependant  à  satisfaire  aux  besoins  de  la  consommation 
nationale. 

Ce  n'est  pas,  en  effet,  la  (juantité  de  charbon  extraite  en 
Allemagne  qui  est  insuffisante.  C'est  bien  la  situation  des  gise- 
ments qui  ne  correspond  pas  à  celle  des  lieux  de  consommation. 
En  effet,  l'Allemagne  exporte  plus  de  charbons  qu'elle  n'en 
importe.  Voici  les  chiffres  afférents  aux  quatre  dernières  années 
relevées  ^  : 

Charhon  Charbon  Excédent 

Annucs.  imporlc.  exporté.  d'exportation. 

(t'n  (oinips}. 

1902 (i.42b.0.j8               IG.  101. 141  0.67o.483 

1903  6.766.313      17.380.934  10.623.421 

1904  7.299.042      17.096.720  10.607.684 

1905 0.300.693      lS.lo3.908  8.7.^7.305 

soit  une  moyenne  annuelle,  en  chiffres  ronds,  de  10  millions 
de  tonnes  représentant  l'excédent  de  l'exportation  sur  l'im- 
portation, par  suite  l'excédent  de  la  production  nationale  et 
de  l'exportation  réunies  sur  la  consommation.  Cet  excédent 
moyen  de  10  millions  de  tonnes  étant  supérieur  à  l'impor- 
tation moyenne  pendant  la  même  période,  il  s'ensuit  que  l'Alle- 
magne extrait  plus  de  charbon  qu'elle  n'en  emploie  -. 


1.  Slatutisc/ies  Jahrbucli  fur  das  Deuische  Reich.  1906.  p.  158. 

2.  Les  chiffres  qui  servent  de  base  à  ce  raisonnement  se  rapiiortent  à  la  houille 
proprement  dile  {Sk-iithohlen).  Même  en  tenant  compte  des  lignites  de  Bohême  uti- 
lisés sur  le  territoire  de  la  Saxe,  la  conclusion  demeure  vraie.  (V.  Circulaire  n"  a058 
du  Comité  central  des  houillères  de  France,  3  février  190G.) 

.3 


34  LES    EXPORTATIONS    ALLEMANDES. 

Elle  en  extrairait  bien  plus  encore  si  les  prodiieteiirs  n'avaient 
pas  la  crainte  d'avilir  les  prix  en  encombrant  le  marché.  Mais, 
depuis  de  longues  années,  des  ententes  se  sont  établies  entre  les 
différentes  exploitations  minières,  principalement  celles  du  pays 
rhénan  et  de  la  Westphalie,  pour  modérer  la  production.  Après 
de  nombreuses  vicissitudes  que  nous  n'avons  pas  à  retracer  ici, 
elles  en  sont  venues  à  constituer  un  bureau  de  vente  (  Yerkauf 
Bureau),  devenu  une  sorte  d'intermédiaire  collectif  mais  unique 
entre  elles  et  leur  clientèle.  De  cette  manière,  la  surveillance  est 
rendue  facile,  la  discipline  s'observe  exactement  et  le  syndicat 
rhénan-westphalien  a  la  haute  main  sur  la  production  houillère 
du  bassin  allemand  le  plus  riche  et  le  plus  important. 

Avant  la  constitution  du  Verhauf  Biireau,  certaines  fissures  se 
produisaient,  grâce  auxquelles  des  entreprises  minières,  plus  ha- 
biles que  scrupuleuses,  parvenaient  à  violer  sinon  la  lettre,  au 
moins  l'esprit  de  leurs  engagements.  Cependant  l'action  du  syn- 
dicat s'est  toujours  fait  sentir  depuis  sa  fondation,  et  elle  s'est 
fait  sentir  uniformément  dans  le  sens  de  la  restriction  de  la 
production  '. 

Si  nous  remontons  à  une  époque  plus  reculée,  nous  trouvons 
une  autre  influence,  d'origine  toute  différente,  mais  s'exerçant 
aussi  dans  un  sens  restrictif  de  la  production.  De  171)'i.  jusqu'à 
la  loi  prussienne  du  2V  juin  1865,  la  législation  minière  qui  ré- 
gissait le  bassin  rhénan-westphalien  était  dominée  par  le  Di- 
rektions  Princip,  d'après  lequel  les  ingénieurs  du  gouvernement 
régentaient  l'exploitation  d'une  manière  absolue.  Tout  dépendait 
de  leur  autorité  ;  ils  fixaient  le  chilfrc  des  salaires,  le  nomljre 
des  chantiers,  celui  des  ouvriers,  etc.  Et,  dans  un  esprit  de  pa- 
ternalisme conservateur,  ils  s'efforçaient  d'éviter  les  secousses 
brusques  ([ue  des  créations  nouvelles  ou  des  développements 
importants  auraient  pu  produire.  Nous  avons  sur  ce  point  un 
témoignage  très  curieux  de  F.  Le  Play,  dans  la  monographie  de 
l'armurier  de  Solingen'-.  u  Les  anciens  règlements,  écrivait-il, 
qui  conhaient  aux  ingénieurs  de  l'État  la  direction  supérieure  des 

1.  V.  mon  ouvrage  sur  los  Syndicats  iii'lustricls  de  /n'inliiclcurs. 

2.  Lex  ouvriers  evropccns,  I.  IIF,  \).  201  et  20'î, 


LES    EXIMiIlTATIO.NS    .MINIERES    ET    MÉTAI.LIRGIOIES.  .'}:) 

exploitations  de  houille  et  la  tutelle  des  ouvriers  employés  dans 
les  mines,  s'opposaient  à  l'accumulation  trop  rapide  des  popula- 
tions. Les  propriétaires  de  terrains  carbonifères  supportaient 
avec  patience  ces  entraves;  et,  malgré  les  découvertes  journa- 
lières de  nouveaux  champs  houillers,  ils  ne  cédaient  guère  aux 
excitations  qui,  en  pareilles  circonstances,  se  produisaient  dans 
l'Occident.  La  production  des  charbons  se  développait  donc  len- 
tement, sans  troubler  l'état  social  des  populations.  -)  Et  un  peu 
plus  loin  :  «  A  cette  époque,  M.  de  Dechen,  qui  résidait  à  Bonn, 
dans  la  plaine  du  Rhin,  et  avait  la  direction  supérieure  des  mines 
de  la  contrée,  appréciait  à  une  haute  valeur  l'influence  modéra- 
trice exercée  par  son  administration.  » 

Bien  entendu,  cette  influence  modératrice  devient  de  moins  en 
moins  appréciée  à.  mesure  que  le  développement  des  transports 
par  chemins  do  fer  élargissait  la  zone  des  débouchés  et  boulever- 
sait les  combinaisons  fondées  sur  l'équilibre  de  la  production 
avec  la  consommation  d'une  clientèle  limitée.  Il  ne  parait  pas, 
au  surplus,  que  les  populations  westphaliennes  aient  eu  lieu  de 
regretter,  à  aucun  point  de  vue,  la  disparition  du  Direkiions 
Princip.  Ce  qu'il  importe  de  retenir  pour  le  sujet  qui  nous  occupe 
en  ce  moment,  c'est  que,  jusqu'en  1865,  le  développement  de  la 
production  houillère  était  entravé  dans  les  exploitations  alle- 
mandes de  l'ouest  par  des  mesures  administratives,  et  que,  depuis 
la  fondation  du  syndicat,  il  est  contenu  par  le  régime  des  en- 
lentes  industrielles.  La  période  de  production  libre  a  donc  peu 
duré. 

Elle  a  peu  duré  précisément  parce  que  la  distribution  géogra- 
phique des  gisements,  d'une  part,  leur  abondance,  d'autre  part, 
tendaient  à  encombrer  le  marché,  à  déterminer  des  crises  de 
surproduction.  Tant  de  charbon  accumulé  dans  un  coin  du  ter- 
ritoire, loin  des  grands  débouchés  maritimes,  ne  pouvait  pas 
s'écouler  facilement.  Aujourd'hui  encore,  malgré  les  magnifi- 
ques installations  de  Ruhrort,  malgré  les  travaux  considérables 
exécutés  pour  améliorer  la  navig-ation  du  Rhin,  malgré  le  canal 
de  Dortmund,  l'enlèvement  des  charbons  offre  de  grosses  diffi- 
cultés matérielles;  le  manque  de  wagons  disponibles  constitue 


36  lES    EXPORTATIONS   ALLEMANDES. 

une  crise  permanente  dont  les  journaux  régionaux  ne  cessent  pas 
de  signaler  l'intensité  i. 

En  résumé,  comme  le  mettait  très  bien  en  lumière  un  rapport 
récent  de  la  Chambre  de  commerce  d'Essen,  il  y  a  une  dispro- 
portion flagrante  entre  la  capacité  de  production  des  mines  de 
Westphalie  et  leurs  débouchés  possildes'^. 

Dans  ces  conditions,  l'exportation  n'est  pas  seulement  une  oc- 
casion de  développement  souhaitable,  c'est  une  nécessité  urgente. 
Et  le  syndicat  rhénan-westphalien  s'efTorce  de  l'organiser  et  de 
la  favoriser  pour  tous  les  moyens.  Modérer  la  production  en  vue 
de  la  consommation  possible  du  pays,  c'est  sans  doute  pour  lui 
une  opération  sage,  mais  en  quelque  sorte  négative,  cjui  entrahie 
des  sacrifices  pénibles,  l'arrêt  de  certaines  exploitations,  l'orga- 
nisation de  contraintes  très  dures.  Au  contraire,  trouver  une 
clientèle  à  l'étranger,  c'est  rentrer  dans  la  voie  normale  et  active 
qui  donne  satisfaction  à  tous  les  intérêts  enjeu. 

Le  syndicat  ne  s'est  pas  contenté  des  moyens  naturels  que  les 
Allemands  emploient  si  merveilleusement  pour  aller  à  la  re- 
cherche d'une  clientèle  étrangère,  il  a  eu  recours  aussi  à  des 
moyens  très  artificiels  qui  marquent  bien  le  besoin  intense  d'ex- 
portation qu'il  ressent.  Une  caisse  a  été  créée  par  lui  pour  fournir 
des  primes  à  l'exportation  des  charbons.  Ces  primes  varient  sui- 
vant la  situation  du  marché.  Elles  s'élevaient  dernièrement  à 
1  mark  50  pfennings  par  tonne  de  houille  exportée,  soit  1  fr.  87 
environ. 

Ses  efforts  ont  contribué  sans  doute  à  la  progression  cons- 
tante des  exportations  de  charbons  allemands  depuis  ces  der- 
nières années.  En  1901,  elles  se  chiftVaient  par  16  millions  de 
tonnes  en  chifl'res  ronds  ;  elles  dépassent  en  1905,  nous  l'avons 
vu,  18  millions  de  tonnes.  Mais  ces  chiffres  sont  faibles  si  on  les 
compare  à  ceux  de  la  production  totale  des  houillères  allemandes 
qui  étaient  de  108  millions  de  tonnes  en  1901,  de  121  millions 


1.  La  Kulnischc  Zc'ituncj  publie  chaque  jour  le  nombre  des  wagons  ayant  fait  dé- 
faut pour  le  chargoincnt  des  cliarbons. 

2.  Cité  par  la  Circulaire  n"  2828  du  Comité  central  des  houillères  de  France,  G  fé- 
vrier lyoô. 


LES    EXPORTATIONS    MIMÈHES   ET    MÉTALLlKiilOLES.  37 

en  190't'.  Ils  sont  faibles,  surtout  si  on  fait  entrer  en  ligne  de 
compte  les  possibilités  de  développement  des  exploitations  ac- 
tuelles et  les  possibilités  de  création  d'exploitations  nouvelles. 

La  conclusion,  c'est  que  les  richesses  minières  de  rAllemagne 
sont  non  seulement  mal  distribuées  g'éographiquement  pour  la 
consommation  nationale,  mais  fâcheusement  placées,  en  somme, 
pour  l'exportation.  Elles  souffrent  dune  situation  trop  continen- 
tale, de  Téloignement  de  la  mer.  Il  suffit,  pour  s'en  convaincre, 
de  rappeler  ce  que  vaut  aux  mines  galloises  la  proximité  de 
Cardiff,  et  de  Swansea,  aux  mines  de  Durhani  et  du  Xorthumber- 
land  la  proximité  de  Ne\vcastle,  aux  mines  des  Lothians  la  proxi- 
mité de  Lcith  et  de  Glasgow.  Bientôt,  peut-être,  pourrons-nous 
apprécier  aussi  ce  que  vaudra  aux  mines  américaines  de  la  Pen- 
sylvanie  leur  proximité  de  l'Atlantique. 

Ici^  au  contraire,  la  zone  d'exportation  est  forcément  très  li- 
mitée. Tandis  que  le  charbon  anglais  pénètre  dans  tous  les  pays 
maritimes  du  monde,  le  charbon  allemand  atteint  tout  juste  les 
contrées  limitrophes  de  l'Allemagne  :  à  l'ouest,  les  territoires 
proches  de  la  Belgique,  de  la  France  et  de  la  Hollande  ;  au  sud, 
l'Autriche-Hongrie  et  la  Suisse  ;  à  l'est,  la  Russie.  La  Hollande  et 
l'Autriche  occupent  les  premiers  rangs  dans  cette  clientèle  ; 
elles  reçoivent  à  elles  deux  plus  de  la  moitié  de  l'exportation 
totale.  Le  Rhin  et  ses  transports  fluviaux  sont  pour  beaucoup 
dans  l'importance  du  débouché  hollandais;  les  allèges  qui  des- 
cendent de  Ruhrort  sur  Rotterdam  transportent  à  très  bon 
compte  les  charbons  de  la  Ruhr  et  dégagent  ainsi  le  bassin 
Avestphalien  dans  une  certaine  mesure  ;  mais  le  Rhin,  malgré 
les  laborieuses  et  intelligentes  améliorations  qu'il  a  reçues,  ne 
saurait  lui  donner  les  larges  issues  de  la  mer  libre. 

1.  stal.JahrbucIi,  1906.  p.  48.  En  plus,  r.^Ueniagnc  produisait  44  millions  de  lonnes 
de  lignite.»  en  1901  et  48  millions  en  190 i. 


38  LES    EXPORTATIONS    ALLEMANDE!- 


111.    L  EXPORTATION  METALLIRGIOUE. 

L'essor  considérable  de  la  métallurgie  allemande,  depuis  les 
événements  de  1870-1871,  a  été  souvent  signalé.  Il  se  lie,  d'ail- 
leurs, d'une  façon  très  étroite,  à  l'essor  général  de  l'industrie,  à 
l'aptitude  particulière  dont  les  Allemands  ont  fait  preuve  pour 
les  sciences  appliquées,  à  leur  instruction  tcchnicjue  très  soi- 
gnée, à  leur  âpre  labeur,  au  rôle  fécond  des  banques  allemandes 
toujours  disposées  aux  emplois  industriels  de  leurs  capitaux. 
Ces  diverses  causes  sont  trop  connues  pour  qu'il  y  ait  lieu  d'y 
insister  ici.  Quelques  chiffres  sont  utiles  seulement  pour  mesurer 
la  rapidité  du  développement  de  la  métallurgie  allemande.  C'est, 
en  effet,  cette  rapidité  qui  détermine  aujourd'hui,  en  grande 
partie,  les  conditions  très  spéciales  dans  lesquelles  s'est  orga- 
nisé le  mouvement  des  exportations  métallurgiques  de  l'Empire. 

En  1872,  les  hauts  fourneaux  allemands  produisaient  moins 
de  2  millions  de  tonnes  de  fonte.  En  1900,  ils  en  produisaient 
plus  de  8  millions  et  demi.  Leur  production  en  1903  et  en  1904 
a  dépassé  10  millions  de  tonnes;  elle  a  presque  atteint  11  mil- 
lions de  tonnes  (10.987.623)  en  1905.  Elle  a  donc  quintuplé  et 
au  delà  en  trente-deux  ans. 

Au  cours  de  la  même  période,  la  production  française  a 
doublé,  grâce  à  l'utilisation  des  minerais  phosphoreux  de 
Meurthe-et-Moselle  par  le  procédé  Jjasique  Thomas  ;  la  production 
anglaise,  déjà  considérable  au  début  de  la  période,  n'a  augmenté 
que  de  30  p.  100;  seuls,  des  pays  nouvellement  entrés  dans  la 
voie  du  développement  industriel,  comme  la  Russie  et  les  Etats- 
Unis,  ont  dépassé  le  taux  de  progression  de  l'Allemagne;  la  pro- 
duction russe  de  la  fonte  est  six  fois  plus  grande,  celle  des 
États-Unis  sept  fois  plus  grande  qu'en  1872. 

Si  on  tient  compte  de  l'état  déjà  avancé  de  la  métallur- 
gie allemande  avant  1870,  on  peut  donc  dire  que,  dans  aucun 
pays  de  grande  industrie,  la  métallurgie  ne  s'est  accrue  aussi 
vite  qu'en  Allemagne  depuis  trente  ans. 


LES   EM'ORTATUt.NS    MINIÈRES   ET    MÉTALl.l  Id.loi  ES.  ."iO 

Cette  marche  en  avant  a  été  accélérée  parle  fait  ({ue  les  be- 
soins de  la  consommation  allemande  dépassaient  prescpie  cons- 
tamment le  pouvoir  de  production  des  hauts  fourneaux  alle- 
mands. Ceux-ci  se  trouvaient  toujours  un  peu  en  retard  sur  la 
demande  ;  ils  ne  pouvaient  pas  suffire  à  l'activité  métallurgique 
du  pays.  De  1870  à  1900,  les  constructions  de  chemins  de  fer, 
les  créations  d'usines,  les  usages  multipliés  du  fer  et  de  l'acier 
ouvraient  à  la  fonte  des  débouchés  toujours  croissants.  Dès  1891, 
la  production  allemande  de  fonte  atteignait  i. 000.000  tonnes, 
mais  i. 720. 000  tonnes  étaient  mises  en  œuvre  dans  les  usines  mé- 
tallurgiques allemandes.  En  1900,  elle  se  haussait  à  8.  VOO. 000  ton- 
nes ;  la  consommation  la  dépassait  encore  avec  8.800.000  tonnes. 

Par  suite,  il  semblait  que  jamais  les  hauts  fourneaux  n'arri- 
veraient à  égaler  dans  leur  rapide  essor  les  fonderies  et  les 
aciéries,  lorsque  tout-à-conp,  en  1900  et  1901,  la  situation  s'est 
retournée.  Au  lieu  de  manquer  de  fonte,  l'Allemagne  commen- 
çait à  en  produire  en  excès.  Depuis  lors,  les  exportations  alle- 
mandes de  fonte  ont  toujours  dépassé  les  importations  : 

Importations  Exportations  Excellent 

.\niiécs.  (le  lonte.  de  fonte.  des  exportations. 

{I:a  (on lies). 

1902 I43.G40       347.256  204.216 

1903 râ8.347       418.072  2.o9.72a 

1904 178. 2oG       22:1.897  47.641 

1905 1.58. 70U       380.284  221.584 

C'était  précisément  le  contraire  (pii  se  produisait  auparavant. 
Ce  n'est  pas  à  dire  qu'à  tout  moment  et  sur  tous  les  points  de 
l'Empire  il  y  eût  toujours,  avant  1900,  demande  active  de  fonte. 
Dès  1873,  on  voit  apparaître  un  premier  syndicat  constitué  par 
les  propriétaires  de  hauts  fourneaux  dans  un  but  apparent  de 
pure  statistique;  en  1879,  1882,  1886,  d'autres  syndicats  se 
créent  et  aboutissent  à  la  fondation  du  syndicat  des  fontes  du  Rhin 
et  de  Westphalie  qui,  après  des  vicissitudes  variées,  donne 
naissance  au  syndicat  actuel  des  fontes  de  Dusseldorf.  Tous  ces 
efforts  des  producteurs  de  fontes  pour  se  grouper  indiquent 
que.  depuis  longtemps,  ils  avaient  à  se  garantir  contre  des 
surproductions  locales  et  momentanées.  Mais  la  situation  était 


40       •  LES  EXPORTATIONS  ALLEMANDES. 

très  favorable  pour  eux  dans  son  ensemble,  principalement  depuis 
1890.  Aujourd'hui,  elle  ofTre  plus  de  difficultés.  L'enconiljremcnt 
du  marché  devient  une  préoccupation  constante,  un  danger  de 
tous  les  jours  contre  lequel  il  faut  s'organiser  et,  en  fait,  c'est 
surtout  à  partir  de  la  crise  de  1900  que  le  syndicat  des  fontes 
a  soulevé  de  vives  réclamations  de  la  part  de  la  clientèle  et 
que  l'opinion  publique  s'est  émue  de  ses  «  agissements»  K 

Cette  situation  nouvelle  des  hauts  fourneaux  allemands  a  une 
répercussion  considérable  sur  le  mouvement  g-énéral  des  expor- 
tations métallurgiques.  Auparavant,  chaque  branche  de  l'indus- 
trie faisait  de  l'exportation  au  mieux  de  ses  intérêts  propres  ; 
aujourd'hui,  elles  sont  toutes  sollicitées  parles  producteurs  de 
fonte  allemands  d'augmenter  cette  exportation  autant  que  pos- 
sible. Il  est  difficile,  en  efiét,  de  vendre  à  Tétranger  toute  la 
fonte  brute  que  le  marché  national  est  incapable  d'absorber; 
mais  que  cette  fonte  soit  transformée  en  acier,  en  rails,  en  ma- 
chines, elle  atteindra  plus  facilement  sous  ces  diverses  formes  la 
clientèle  étrangère.  Et  c'est  l'avantage  général  delà  métallurgie 
allemande  que  ces  transformations  soient  opérées  par  elle.  Ainsi 
raisonne  le  syndicat  des  fontes,  et  pour  faire  goûter  son  raisonne- 
ment par  les  aciéries,  les  laminoirs,  les  forges  et  les  ateliers  de 
construction,  il  l'appuie  d'arguments  de  fait.  Toute  une  série  de 
primes  à  l'exportation  a  été  établie  sur  son  initiative  et  à  ses 
frais.  Chaque  produit  métallurgique  allemand  exporté  a  droit 
ainsi  à  une  sorte  de  ristourne  calculée  d'après  la  quantité  de 
fonte  employée  à  sa  fabrication.  Ces  primes,  combinées  avec  celles 
que  le  syndicat  de  la  houille  accorde  en  représentation  de  la 
quantité  de  charbon  employée  à  la  fabrication  du  produit  exporté, 
atteignent  des  sommes  souvent  élevées.  Pendant  lé  quatrième 
trimestre  de  1905,  la  prime  totale  accordée  à  l'exportation  était 
de  4  marks  80  pf.  par  tonne  pour  la  fonte  brute,  de  15  marks 
par  tonne  pour  les  demi-produits  en  acier  doux,  de  20  marks 
par  tonne  pour  les  profilés  -. 

1.  V.  L'Enquôlc  allemande  sur   les   cartells  dans  l'induslrie  sidérurgique    (Union 
des  industries  inélallurgiques  et  minières.  Document  n"  ir.f).  31  octobre  I90i). 
2.  Cité  d'après  la  t'ranlifurter  Zeitung,  1  octobre  i;»(.>5. 


LES    EXPORTATIONS    MINIÈRES   ET    MKTALLURCIQIES.  41 

Des  combinaisons  aussi  artificielles  et  aussi  compliquées  font 
reloge  de  l'esprit  d'application  et  de  discipline  avec  lequel  les 
Allemands  résolvent  ce  genre  de  problème.  Mais  elles  montrent 
aussi  —  et  c'est  là  ce  que  nous  avons  à  en  retenir  —  quelle  in- 
fluence l'excès  de  production  de  la  fonte  exerce  sur  Tcxportation 
métallurgique  en  général. 

Au  surplus,  ces  artilices  ne  suffiraient  pas  à  expliquer  les 
progrès  de  cette  exportation.  Ils  jouent  le  rôle  d'accélérateurs 
du  mouvement  dans  toutes  les  branches  de  la  métallurgie;  mais 
chacune  de  ces  industries  se  trouve  en  face  d'une  clientèle 
spéciale;  elle  doit  d'abord  la  découvrir  là  où  elle  se  trouve; 
elle  peut  ensuite  se  l'attacher  soit  par  la  qualité  du  produit  livré, 
soit  par  son  bon  marché;  nous  allons  examiner  brièvement 
comment  les  principales  d'entre  elles  arrivent  à  leur  but. 

La  question  se  présente  d'unemanière  toute  différente,  suivant 
la  nature  du  produit  métallurgique  qu'il  s'agit  d'exporter.  Les 
produits  bruts  ou  demi-ouvrés  ne  se  comportent  pas  comme  les 
produits  finis.  Les  premiers  se  vendent  en  masse  à  une  clientèle 
industrielle  relativement  peu  nombreuse,  localisée  dans  cerlains 
centres;  les  seconds  se  vendent  en  détail  à  une  clientèle  de  con- 
sommateurs, innombrable  et  dispersée.  Il  n'y  a  que  quelques 
entreprises  susceptibles  d'acheter  1.000  tonnes  de  fonte  brute, 
de  billettes  ou  de  lingots  d'acier.  Il  existe  à  la  surface  du  globe 
une  foule  de  personnes  susceptibles  d'acheter  une  machine  à 
coudre,  une  paire  de  rasoirs  ou  un  couteau  de  poche.  Sans 
doute,  les  industriels  importants  qui  fabriquent  ces  produits 
finis  ne  sont  pas  en  rapport  direct  avec  leur  clientèle  ;  mais 
le  marché  reste  encombré  pour  eux  tant  que  leur  marchandise 
n'a  pas  atteint  sa  destination  définitive,  tant  qu'elle  pèse  sur  l'in- 
termédiaire chargé  de  l'écouler.  Le  bazar  qui  vend  de  la  camc- 
lotte  allemande  sur  une  côte  africaine  ne  renouvelle  pas  ses 
approvisionnements  si  les  nègres  du  voisinage  les  lui  laissent 
pour  compte  ;  et  le  marchand  en  gros  qui  les  lui  fournit  ne  passe 
pas  d'ordres  au  fabricant.  Par  suite,  l'exportation  des  produits 
bruts  et  demi-ouvrés  ne  s'organise  pas  commercialement  par 
les  mêmes  procédés  que  l'exportation  des  produits  finis. 


/t2  LES    EXPORTATIONS   ALLEMANDES. 

Elle  est  plus  simple  et  plus  brutale.  L'art  d'attirer  la  clien- 
tèle, de  la  satisfaire  par  mille  prévenances,  de  la  flatter,  ne 
trouve  pas  son  emploi  quand  il  s'agit  de  traiter  des  marchan- 
dises par  grosses  quantités  et  que  la  clientèle  achète  ces  mar- 
chandises, non  pour  son  usage  personnel,  mais  pour  servir  de 
matière  première  à  une  industrie.  Il  faut,  pour  s'assurer  le  suc- 
cès, vendre  à  meilleur  compte  que  ses  concurrents.  Les  Alle- 
mands l'ont  fait  afin  d'arriver  à  exporter  leur  excédent  de 
production  métallurgique  pour  tous  les  produits  bruts  ou  mi- 
ouvrés.  Non  contents  de  s'accorder  entre  eux  des  primes  à 
l'exportation,  les  industriels  ont  largement  employé  soit  direc- 
tement, soit  par  l'intermédiaire  de  leurs  syndicats,  le  procédé 
du  Dumping.  Ils  ont  vendu  sur  les  marchés  étrangers  moins  cher 
que  sur  le  marché  nationale  Ce  procédé  est  héroïque  ou  scan- 
daleux, suivant  le  point  de  vue  auquel  on  se  place;  il  a  cer 
tainement  cjuelque  chose  d'excessif  et  de  choquant.  Mais  c'est  le 
seul  possible  pour  ce  genre  de  marchandises  C'est  grâce  à  lui 
que  les  Allemands  ont  exporté,  depuis  1900,  les  quantités  de 
fonte  que  nous  indiquions  plus  haut.  C'est  grâce  à  lui  aussi  qu'ils 
ont  exporté  une  grande  partie  de  leurs  produits  mi-ouvrés. 
(»n  peut  s'en  rendre  compte  en  examinant  les  statistiques. 

Elles  révèlent  d'abord  que  l'exportation  est  relativement 
faible  dans  les  années  normales  et  qu'elle  s'enfle  dans  les  an- 
nées de  crise,  suivant  l'intensité  de  celte  crise. 

Années.     l{\p(irtution  de  demi-prodiiils. 

1900     3:5  027  tonnes. 

1901  201. 71G  — 

1902  036.426  — 

1903  (138.1X2  — 

1904 3Uo.09()  — 

1905  472. 043  — 

Nuus  ne  trouvons  là    i-ien  de  l'allure  régulièrement  progres- 

1.  Quelquefois  la  diirérence  csl  considérable.  On  a  cilé  dans  l'onquèle  sur  les 
carlells  ce  l'ail  que  le  directeur  des  forges  de  Uifferdingen  vendait  la  tonne  de  bil- 
leltes?:?  marks  f.  o.  h.  Rotlerdam,  aloisquil  exigeait '.lO  marks  j>our  la  tonne  prise  sur 
place  à  son  usine  (Circulaire  n"  7,  série  générale  du  Coniilé  des  Forges  de  France). 


LES    EXPOHTATIiiNS    MINIKHES    ET    MKTAU.rHGlOl  ES.  43 

sive  que  nous  présentent  la  plupart  des  tableaux  statistiques 
allemands.  Ce  n'est  pas  une  exportation  marquant  la  conquête 
patiente  d'un  marché,  c'est  une  exportation  de  circonstance, 
correspondant  aux  nécessités  momentanées  d'une  situation  cri- 
tique. 

Aussi  ne  cherche-t-on  pas  à  s'implanter  sur  ces  marchés.  On 
va  tout  simplement  offrir  ses  produits  sur  le  marché  le  plus 
actif  qu'on  ait  à  sa  portée  et,  comme  on  les  vend  au-dessous 
du  cours,  on  parvient  à  s'en  débarrasser.  Voilà  pourquoi,  en 
1902  et  en  1903,  l'Angleterre  a  absorbé  à  peu  près  les  deux 
tiers  de  l'exportation  des  produits  métalkirûiques  mi-ouvrés 
allemands.  La  Belgique  en  a  pris  aussi  une  forte  part,  une  cen- 
taine de  mille  tonnes.  Enfin  la  Hollande  figure  pour  une  quan- 
tité relativement  forte  pendant  ces  deux  années,  probablement 
en  raison  des  expéditions  sur  Rotterdam'.  Cela  montre  bien 
qu'il  ne  s'agit  pas  ici  de  découvrir  des  débouchés  nouveaux, 
mais  d'utiliser  des  débouchés  connus,  en  vue  d'un  besoin  ur- 
gent, sans  vue  d'avenir  au  prix  de  n'importe  quel  sacrifice. 

Le  Dumping  constitue  donc  le  procédé  brutal  auquel  on  a  re- 
cours en  cas  d'extrême  nécessité  pour  soulager  le  marché  na- 
tional des  produits  bruts  ou  mi-ouvrés  qui  l'encombrent. 

On  y  a  souvent  recours  aussi  pour  d'autres  produits  métal 
lurgiques,  mais  en  ce  qui  concerne  les  produits  finis,  le 
Dumping  n'est  plus  qu'un  moyen  occasionnel  ajouté  à  d'autres. 
Et  ce  sont  ces  autres  moyens  qui  donnent  à  l'exportation 
m  étallurgique  allemande  ses  éléments  de  succès  habituels.  On 
s'en  aperçoit  de  suite  à  l'allure  des  tableaux  statistiques.  De 
1902  à  1905,  en  pleine  crise,  la  quantité  de  fers  et  aciers  cor- 
nières exportés  oscille  entre  les  limites  extrêmes  de  373.238  à 
^19.155  tonnes.  Elle  se  distribue  dans  une  proportion  sensible- 
ment constante  entre  l'Angleterre,  la  Belgique,  la  Hollande, 
la  Suisse,  l'Italie  et  le  Danemark,  et  déjà  apparaît  ici  l'effort 
de  la  métallurgie  allemande  pour  atteindre  des  marchés  nou- 
veaux   et  éloignés  :   l'Inde  britannique,  la  République  Argen- 

1.  sua.  Jahrbuclt,  l'JOfi,  p.  iio. 


44  LES    EXPORTATIONS    ALLEMANDES. 

fine  et  le  Canada  recevaient  en  1902,  à  eux  trois,  environ 
20.000  tonnes  de  fers  cornières  allemands.  Ils  en  ont  reçu 
près  de  33.000  en  1905.  Ce  nest  pas  la  seule  préoccupation  de 
dégorger  le  marché  national  qui  a  dirigé  les  fers  allemands 
vers  ces  destinations  éloignées.  Il  a  fallu,  en  plus,  le  souci  de 
découvrir  et  le  soin  de  s'assurer  la  clientèle. 

Plus  la  transformation  est  poussée  loin,  plus  le  produit  ac- 
quiert le  caractère  de  produit  fmi,  plus  nous  voyons  les  qualités 
commerciales  de  l'Allemagne  s'affirmer  par  cette  course  à  la 
clientèle.  Elle  vend,  en  1905,  environ  75.000  tonnes  de  fer  à 
forger  aux  Indes,  au  Japon  et  dans  l'Argentine,  29.802  tonnes 
de  tôles  aux  Indes,  12.194  au  Japon.  Avec  le  fil  de  fer  ses  dé- 
bouchés extra-européens  s'étendent  à  la  Chine,  au  Japon,  à 
l'Are-entine,  au  Chili,  au  Brésil  et  à  l'Australie  et  absorbent 
75.000  tonnes.  A  elle  seule,  l'Australie  en  a  reçu  plus  de  28.000 
tonnes  en  1905  et  la  première  exportation  de  fil  de  fer  sur 
l'Australie,  relevée  parles  statistiques  allemandes,  est  de  190i. 
C'est  un  nouveau  marché  ouvert  à  la  métallurgie  allemande  au 
détriment  de  la  métallurgie  anglaise. 

Quand  on  arrive  aux  objets  fabriqués  en  fonte,  fer,  ou  acier, 
la  liste  des  clients  de  l'Allemagne  s'allonge  bien  plus  encore. 
Tous  les  pays  d'Europe  y  figurent,  puis  la  Turquie,  l'Egypte, 
l'Afrique  anglaise  du  Sud,  Malacca,  Hong-Kong,  la  Chine,  le 
Japon,  l'Inde  anglaise,  l'Argentine,  le  Mexique,  le  Chih,  Cuba, 
l'Uruguay,  les  États-Unis,  l'Australie  ^ 

Nous  voyons  reparaître  la  même  diversité  de  clientèle 
pour  les  machines  de  toutes  sortes  qu'exporte  l'Allemagne, 
locomotives  et  locomobiles,  machines  électriques,  outillage 
de  meunerie,  de  brasserie,  appareils  de  levage,  etc.  Certains 
détails  témoignent  de  l'aptitude  des  Allemands  à  triompher 
dans  la  fabrication  et  le  placement  d'objets  à  bas  prix.  Ils 
arrivent,  par  exemple,  depuis  quatre  ou  cinq  ans,  à  vendre 
pour  près  de  i  millions  de  marcs  d'aiguilles  à  coudre  aux 
(Uiinois  '-. 

1.  Slal.  JahrbucJi,  p,  11 2  et  113. 

2.  slal  Jakrbucli.\i.  114. 


LES    EXPORTAïKiNS    MIMÈI\E>    ET    MÉTALUlUiTOUES.  45 

Au  surplus,  cette  aptitude  va  se  manifestei*  d'une  manière 
bien  plus  marquée  encore  dans  Tordre  de  marchandises 
que  nous  allons  passer  en  revue  maintenant.  Jusqu'ici  nous 
avons  constaté  les  succès  de  rMlemagne,  en  les  expliquant 
surtout  soit  par  des  avantages  naturels,  comme  dans  le  cas 
assez  exceptionnel  des  sels  de  potasse,  soit  par  l'organisa- 
tion savante  de  la  production  agricole  comme  dans  le  cas 
du  sucre,  soit  par  l'artifice  de  ses  tarifs  de  douane,  de  ses 
primes  à  l'exportation,  de  ses  cartells,  de  son  Dumping,  tous 
moyens  collectifs  ayant,  il  est  vrai,  leur  origine  dans  l'ini- 
tiative personnelle  des  fabricants,  mais  exigeant  le  concours 
d'un  grand  nombre  d'entre  eux  pour  être  mis  en  œuvre. 
Nous  allons  voir  maintenant  le  négociant  et  le  courtier  alle- 
mand aux  prises  avec  les  mille  petits  problèmes  du  com- 
merce do  détail  et  du  commerce  de  détail  en  pays  étranger. 


III 


LES  EXPORTATIONS  DE  MARCHANDISES  DIVERSES 


I.    —   FAIBLE    DÉPENDANCE    DE    LA    FABRICATION   VIS-A-VIS 
DES    CONDITIONS    DU    LIKU    ET    SFIS    CONSÉQUFNCES. 

L'ordre  nouveau  de  marchandises  que  nous  examinons  ici 
appelle  une  réflexion  importante.  11  ne  diffère  pas  seulement  du 
précédent  par  les  procédés  de  vente  qui  lui  conviennent  et  qui 
ont  été  sommairement  indiqués  plus  haut;  il  en  diffère  aussi 
par  les  conditions  de  sa  production  et  ces  conditions  de  produc- 
tion influent  puissamment  sur  le  phénomène  de  l'exportation. 

Jusqu'ici,  notre  attention  s'est  portée  soit  sur  des  produits 
d'origine  agricole,  tenant  par  conséquent  très  étroitement  au 
sol,  soit  sur  des  produits  d'origine  minière,  tenant  très  étroite- 
ment au  sous-sol,  soit  sur  des  produits  métallurgiques  dont  la 
matière  première  se  trouve  en  grande  partie  dans  le  sous-sol 
allemand.  En  effet,  l'Allemagne  extrait  actuellement  plus  de 
22  millions  de  tonnes  de  minorais  de  fer  et  elle  en  met  en  œuvre 
environ  2'i  millions,  l'excédent  de  ses  importations  sur  ses 
exportations  de  minerais  de  fer  étant  de  2  millions  de  tonnes 
environ  '. 

Par  suite,  la  fabrication  de  ces  produits  so  trouve  liée,  dans 

1.  slal.  Juhrbuch,  100(5,  p.  48  et  115. 


LES    EM-iiliTATHiNS    DE    MARCHANDISES    DIVF.HSES.  4/ 

une  mesure  décroissante,  mais  encore  sensible  pour  le  dernier 
terme  de  la  série,  aux  conditions  du  sol  et  du  sous-sol.  Et  c'est 
pour  elle  un  frein. 

Au  contraire,  les  marchandises  que  nous  allons  voir  peuvent 
être  produites  par  Findustrie  allemande  sans  limitation  imposée 
par  les  conditions  du  lieu,  parce  que  leur:^  matières  premières 
ne  sont  généralement  pas  empruntées  au  sol  national;  elles 
viennent  surtout  du  dehors. 

D'où  un  premier  point  à  noter  :  la  production  ne  trouvant 
aucnn  frein  dans  les  conditions  du  lieu,  les  crises  de  surproduc- 
tion vont  être  plus  à  redouter.  Il  faudra  les  prévenir  par  un 
usage  plus  intense  des  limitations  artificielles.  Et  le  besoin 
général  d'exportation  va  ètre^  lui  aussi,  plus  intense,  car  si  la 
production  nationale  n'est  pas  limitée,  la  consommation  natio- 
nale l'est. 

Le  besoin  d'exportation  se  fera  d'autant  plus  sentir  si  les  limi- 
tations artificielles  imposées  à  la  produclion  par  les  cartells  sont 
peu  efficaces.  Or,  c'est  précisément  ce  qui  se  rencontre.  Les 
syndicats  de  producteurs  ne  peuvent  pas  organiser  un  contrôle 
et  fixer  des  prix  pour  des  marchandises  variées  et  changeantes. 
Et  là  où  il  n'y  a  ni  contrôle  sévère,  ni  fixation  de  prix  très  nette, 
il  n'y  a  pas  d'action  efficace  sur  la  production.  Déjà,  dans  la 
métallurgie,  le  classement  des  produits  par  catégories  présente 
de  sérieuses  difficultés  pour  les  fontes  et  les  aciers  ;  il  est  plus 
facile  pour  les  poutrelles,  les  tôles  ou  les  rails  ;  il  devient  très 
difQcile  pour  les  machines  et  parties  de  machines;  il  est  à  peu 
près  impossible  pour  certains  produits  finis  de  chaudronnerie  et 
quincaillerie  offrant  une  grande  variété.  Mais  l'obstacle  auquel 
on  se  heurte  devient  tout  à  fait  insurmontable,  lorsque  à  la 
variété  des  produits  se  mêle  une  influence  de  mode  ou  de  fan- 
taisie, quand  l'invention  du  fabricant  s'acharne  à  satisfaire  le 
caprice  de  la  clientèle  en  lui  donnant  toujours  du  nouveau. 
Comment  déterminer  des  classements  et  des  prix  pour  les  étofiés 
de  vêtements  de  femmes,  pour  les  parfums  ou  les  jouets,  pour 
les  chapeaux  ou  les  manteaux  qui  se  transforment  d'une  saison 
à  l'autre? 


iS  LES   EXPORTATIONS    ALLEMANDES. 

En  fait,  on  ne  parvient  pas  aisément  à  limiter  la  production 
nationale  clans  ce  genre  de  fabrications.  Le  seul  moyen  efficace 
d'empêcher  rencom])rement  local  est  donc  d'exporter.  Plus 
encore  que  dans  les  industries  observées  jusqu'ici^  l'exportation 
est  une  nécessité. 

L'indépendance  c^e  ces  fabrications  au  regard  des  conditions 
(lu  lieu  comporte  une  autre  répercussion  notable.  C'est  qu'elles 
auraient  pu  être  créées  et  exploitées  ailleurs  qu'en  Allemagne. 
Et  elles  l'ont  été.  On  file  et  on  tisse  dans  presque  tous  les  pays 
d'Europe  avec  des  matières  premières  d'origine  extra-euro- 
péenne. Par  suite,  l'Allemagne  n'a  pas  de  supériorité  naturelle 
décidée  sur  ses  concurrents  pour  filer  ou  tisser  les  cotons  amé- 
ricains ou  les  laines  d'Australie.  Il  faut  donc  qu'elle  s'ingénie  à 
s'en  constituer  une,  soit  en  fabriquant  mieux,  soit  en  fabriquant 
à  meilleur  compte,  soit  en  organisant  mieux  sa  vente.  La  concur- 
rence va  donc  être  particulièrement  vive.  On  ne  se  bornera  pas 
à  chercher  des  débouchés  extérieurs,  on  aura  aussi  à  défendie 
son  marché  national  contre  l'envahissement  des  produits  simi- 
laires étrangers.  Comment,  en  effet,  les  tissus  n'entreraient-ils 
pas  de  l'étranger  proche,  quand  les  cotons,  les  laines  et  les 
soies  viennent  de  l'étranger  éloigné  ? 

En  même  temps  que  s'affirme  davantage,  pour  les  industries 
que  nous  examinons,  la  nécessité  d'exporter,  l'avantage  général 
que  procure  cette  exportation  est  plus  grand.  Elles  livrent,  en 
effet,  dos  produits  finis  dont  le  prix  représente  une  part  de 
main-d'œuvre  plus  importante  que  celui  des  produits  demi- 
ouvrés.  Chaque  tonne  de  ces  produits  exportée  fournit  au  tra- 
vail national  la  rémunération  d'un  emploi  que  la  consomma- 
tion du  pays  serait  incapable  de  lui  donner,  non  seulement  dans 
la  branche  d'industrie  qui  a  opéré  la  dernière  transformation, 
mais  dans  toutes  celles  qui  ont  opéré  les  transformations  précé- 
dentes. Elle  participe  donc,  dans  une  large  mesure,  à  l'activité 
industrielle  du  pays. 

Elle  a,  d'ailleurs,  beaucoup  plus  de  valeur  qu'une  tonne 
de  produits  bruts  ou  mi-ouvrés.  L'ensemble  des  exportations  de 
l'Empire  allemand  en    1905  est  de  5    milliards   84-1    millions 


LES   EXPORTATIONS    DE    MARCHANDISES    DIVERSES.  -49 

de  marcs.  Là-dessus,  les  objets  fabriqués  représentent  trois  mil- 
liards 828  millions,  près  des  deux  tiers  '. 

Ce  n'est  pas  tout.  L'exportation  des  produits  fabriqués  -  est  la 
plus  en  progrès  de  toutes  les  branches  de  l'exportation  alle- 
mande. Cela  n'est  pas  pour  nous  surprendre,  puisque  nous  avons 
déjà  remarqué  qu'elle  ne  se  trouve  ni  limitée  par  les  condi- 
sions  du  lieu,  ni  facilement  limitable  par  suite  des  conditions  de 
l'industrie.  La  statistique  confirme  cette  remarque  et  montre 
que  l'accroissement  global  des  exportations  allemandes,  dans  le 
cours  de  ces  dernières  années,  est  dû  surtout  aux  exportations 
de  produits  fabriqués.  On  peut  s'en  rendre  compte  par  le  tableau 
suivant  : 

Exportations  Exportations 

Années.  totales.  de  produits  fabriques. 

[En  millions  de  marcs  \. 

1897 3.786  2.304 

1900 4.732  2.982 

1905 0.841  3.823 

Ainsi,  sur  un  accroissement  total  de  2  milliards  environ,  les 
produits  fabriqués  ont  fourni  à  eux  seuls  1.500  millions,  soit 
les  trois  quarts. 

Nous  touchons  donc  ici  au  point  sur  lequel  se  manifeste,  de 
la  façon  la  plus  intense,  la  puissance  d'exportation  de  l'Allema- 
gne. C'est  en  déterminant  les  causes  de  son  exportation  de  pro- 
duits fabriqués  que  nous  pourrons  le  mieux  nous  rendre  compte 
de  la  transformation  qu'elle  a  subie  et  de  sa  richesse  actuelle. 
Dès  à  présent,  il  convient  de  rappeler  que  ce  n'est  pas  dans  les 
avantages  naturels  de  leur  situation,  ni  dans  des  conditions 
matérielles  particulièrement  favorables,  que  les  Allemands  ont 
trouvé  le  secret  de  leur  prospérité.  Ils  ont  triomphé  surtout  là 
où  chaque  concurrent  entrait  dans  la  lutte  avec  un  minimum 


1.  Stat.  Jahrbnch,  1906,  p.  99. 

2.  Le  classement  de  la  statistique  allemande  officielle  ne  correspond  pas  d'une 
manière  exacte  à  celui  que  nous  avons  adopté  et  dont  la  justification  a  été  donnée 
plus  haut,  mais  la  classe  des  objets  fabriqués  (Fabrlkale)  se  confond  sensiblement 
avec  celle  des  produits  f:ibriqués  divers  que  nous  examinons  ici. 


oO  »  LES   EXPORTATIONS   ALLEMANDES. 

d'inégalité,  ne  pouvant  compter  que  sur  son  travail,  sa  persé- 
vérance et  son  ingéniosité. 

Voyons  maintenant,  par  l'examen  de  quelques  variétés  impor- 
tantes, comment  ces  qualités  allemandes  se  sont  manifestées 
dans  le  détail. 

Elles  ne  sont  employées  que  très  exceptionnellement  à  gagner 
la  clientèle  par  l'exellence  du  produit.  En  parcourant  la  liste 
des  exportations  allemandes,  on  en  rencontre  peu  qui  s'expli- 
quent par  une  qualité  supérieure  et  impossible  à  trouver  ail- 
leurs. La  bière  allemande,  dont  la  renommée  est  si  universelle, 
n'y  figure  que  pour  23  millions  de  marcs  en  moyenne  annuelle. 
La  France  et  la  Belgique  sont  les  meilleurs  clients  de  la  bras- 
serie allemande,  mais  l'Autriche,  qui  lui  fait  aussi  quelques 
achats,  fournit  à  la  consommation  allemande  pour  8  millions 
et  demi  de  bière.  Depuis  les  découvertes  de  Pasteur,  la  zone  de 
vente  possible  de  la  bière  s'est  considérablement  élargie,  ce- 
pendant. Alors  qu'autrefois  les  pays  limitrophes  pouvaient  seuls 
recevoir,  dans  un  état  relatif  de  fraîcheur,  la  bière  fabriquée  en 
Allemagne,  aujourd'hui  les  bières  pasteurisées  pénètrent  dans 
l'Afrique  du  Sud,  aux  Indes,  à  Malacca,  en  Chine,  etc. 


11.  —  EXPORTATIONS  DUES   A  LA   CULTURE 
SCIENTIFIQUE  ET    ARTISTIQUE. 

Dans  un  genre  très  spécial  de  marchandises,  l'exportation 
allemande  est  due  à  une  supériorité  de  qualité;  c'est  le  groupe 
des  produits  se  rattachant  à  la  culture  scientifique  et  artisti- 
que, à  Vintelligenz  allemande. 

Entête  viennent  les  industries  du  livre.  Leipzig  est,  on  le  sait, 
le  centre  d'où  se  répandent  tous  les  ouvrages  écrits  en  langue 
allemande  et,  d'une  manière  générale,  c'est  surtout  au  nord  des 
pays  de  langue  allemande,  sur  le  territoire  de  l'Empire,  que 
le  mouvement  intellectuel  est  le  plus  intense.  C'est  pourquoi  l'Au- 
triche importe,  à  elle  seule,  pour  VO  millions  de  marcs  de  livres, 
cartes,  musique  et  revues  allemandes,  tandis  qu'elle  n'en  ex- 


LES   E.M'ORTATKiXS    DE    MAHCIl A.M»ISES    DIVERSES.  51 

porto  en  Allemagne  que  pour  10  à  il  millions  de  marcs.  La 
Suisse  vient  ensuite  avec  une  douzaine  de  millions  de  marcs, 
puis  les  États-Tnis  avec  T  millions  environ,  g-rAce  à  la  clientèle 
des  nombreux  émigrants  allemands.  Dans  son  ensemble,  cette 
exportation  atteint  une  valeur  de  96  millions  de  marcs  en  1905. 
Il  est  à  remarquer  qu'elle  déborde  la  zone  des  pays  de  langue 
allemande  ou  d'émigration  allemande;  elle  pénètre  largement 
en  Grande-Bretagne  G  millions  de  marcs),  en  Hollande  (5  mil- 
lions de  marcs  ,  en  France  (3  millions  et  demi),  en  Russie  (7  mil- 
lions et  demi  en  1904).  La  science,  la  musique,  la  cartographie 
allemandes  sont  la  cause  de  ces  succès  économiques. 

A  ce  g-roupe  se  rattache  celui,  très  important,  des  impressions 
en  couleur,  gravures  sur  cuivre,  photographies,  etc.  C'est  la 
carte  postale  allemande,  le  livre  d'images  pour  enfants,  le 
menu  illustré,  le  Clu^islmas  Gard  cher  aux  Anglais,  mais  qu'ils  ne 
fabriquent  plus.  Le  Made  in  Germcmy  est  ici  à  sa  plus  haute 
expression.  En  1902,  sur  102  millions  d'exportations  totales, 
sous  cette  rubrique,  l'Angleterre  en  avait  absorbé  près  de 
36  millions,  plus  du  tiers.  Depuis  lors,  un  fléchissement  s'est 
produit,  le  total  est  tombé  à  60  millions  en  1903  pour  se  re- 
lever à  80  millions  en  1905.  Et  l'Angieterre  influe  beaucoup  sur 
ces  résultats.  En  1903,  elle  ne  demandait  que  pour  20  millions  de 
marcs  de  ces  divers  objets.  En  1905,  pour  25  millions  de 
marcs.  Peut-être  la  campagne  menée  contre  le  Made  in  Germany 
et  les  manifestations  peu  sympathiques  dont  la  guerre  du  Trans- 
vaal  a  été  l'occasion  en  Allemagne  sont-elles  pour  quelque 
chose  dans  la  dépression  subite  de  1903. 

La  fabrication  du  papier  sous  toutes  ses  formes  donne  lieu  à 
environ  110  millions  de  marcs  d'exportation,  en  augmentation 
sensible  sur  les  années  antérieures.  La  progression  est  surtout 
marquée  dans  certaines  spécialités,  par  exemple  celle  du  papier 
photographique,  dont  l'Allemagne  exportait  pour  5  millions  et 
demi  de  marcs  en  1902  et  qui  figure  dans  les  statistiques  de  1906 
pour  17  millions  et  demi  de  marcs.  La  France,  seule  des  grands 
pays  d'Europe,  ne  reçoit  pas  de  papiers  photographiques  al- 
lemands. Elle   arrive   même  à   introduire   en  Allemagne    pour 


52  LES   EXPORTATIONS    ALLEMANDES. 

1  million  de  marcs  de  papiers  photo.çraphiques.  Nous  aussi, 
nous  savons  rechercher  la  perfection  dont  les  produits  se  ratta- 
chent aux  arts  et  à  l'application  des  sciences. 

On  le  voit  bien,  d'ailleurs,  en  parcourant  les  autres  marchan- 
dises du  même  groupe.  Voici,  par  exemple,  les  instruments  de 
musique,  pianos,  harmoniums,  oi^ues  et  autres.  L'Allemagne 
en  fait  une  exportation  considérable,  qui  sest  élevée  eii  1905  à 
la  valeur  globale  de  54  millions  de  marcs'.  Cela  n'a  rien  de 
surprenant  étant  donnée  la  place  énorme  que  la  musique  tient 
en  Allemagne,  particulièrement  la  musique  instrumentale  et  la 
musique  symphonique  qui  exige  le  concours  dun  nombreux  or- 
chestre. Mais  nous  ne  voyons  pas  figurer  la  France  dans  la 
clientèle  étrangère  qui  se  pourvoit  chez  les  facteurs  et  les  lu- 
thiers allemands.  En  revanche,  TAngleterre,  à  elle  seule,  achète 
pour  13  millions  et  demi  de  mafcs  de  pianos  et  orgues,  pour 
2  millions  de  marcs  d'autres  instruments  de  musique.  Les  États- 
Unis  fabriquent  eux-mêmes  leurs  pianos  et  leur  orgues  ;  on  dit 
généralement  que  la  rigueur  du  climat,  son  humidité  chaude 
dans  certaines  parties  de  l'Union,  son  extrême  siccité  dans 
d'autres,  désorganisent  promptement  les  pianos  et  les  orgues  des 
meilleurs  facteurs  européens.  Cette  raison  est  vraisemblable,  car, 
en  fait,  la  fabrication  des  pianos  a  pris  aux  États-Unis  une 
grande  importance,  elle  a  donné  naissance  au  Trust  des  Pianos, 
et  la  concurrence  étrangère  se  fait  très  peu  sentir  malgré  le  prix 
élevé  des  pianos  et  orgues  américains.  Au  contraire,  les  autres 
instruments  de  musique  en  usage  aux  États-Unis  sont  souvent 
d'origine  européenne;  l'Allemagne  en  fournit  pour  5  millions 
de  marcs  en  cbiffres  ronds.  Elle  exporte,  d'ailleurs,  beaucoup  de 
pianos  et  d'orgues  dans  les  pays  extra-européens,  pour  près  de 
6  millions  de  marcs  en  Australie  et  Nouvelle-Zélande,  pour  près 
de  2  millions  dans  l'Argentine,  puis  dans  l'Afrique  du  Sud,  au 
Mexique,  etc.  Il  est  assez  curieux  do  remarquer  que  ces  pays  ne 
figurent  pas  dans  la  clientèle  des  instruments  d'orchestre  alle- 
mands, alors  (|ue  les  États-Unis  en  font  une  demande  de  5  mil- 

1.  Slul.Julirhitch,  1906,  p.  133  et   137. 


LES    EXPOHTATIOXS    DE   M AliCIlANDISES    DIVERSES.  53 

lions  de  marcs.  Cela  tient  sans  doute  à  ce  que  le  piano  n'est 
souvent  qu'un  instrument  de  pure  vanité,  obligatoire  dans  un 
salon,  imposé  aux  jeunes  filles  dites  bien  élevées,  de  sorte  que 
la  progression  de  sa  vente  dans  un  pays  correspond  plutôt 
au  développement  de  la  richesse  qu'à  celui  de  Tart.  Sans  vou- 
loir tirer  d'une  statistique  isolée  des  conclusions  exagérées,  on 
ne  peut  pas  s'empêcher  de  constater,  à  ce  point  de  vue,  l'ex- 
traordinaire besoin  de  pianos  allemands  qu'a  ressenti  tout  d'un 
coup  la  République  Argentine  au  cours  de  la  période  de  grande 
prospérité  matérielle  qu'elle  traverse.  En  1902,  elle  était  satis- 
faite avec  une  importation  d'une  valeur  de  383.000  marcs;  en 
1903,  elle  a  dépensé  639.000  marcs  pour  le  même  objet;  en 
190i  et  en  1905.  il  lui  a  fallu  respectivement  pour  1.28Ô.000  et 
1.790.000  marcs  de  pianos  et  orgues  allemands!  Un  pays  qui 
s'enrichit  très  vite  est  susceptible  de  pareils  entraînements;  au 
contraire,  celui  qui  achète  beaucoup  d'instruments  d'orchestre 
doit  aimer  la  musique.  Les  émigrants  allemands,  si  nombreux  aux 
Etats-Unis,  forment  sans  doute  la  grosse  clientèle  américaine  des 
luthiers  allemands. 

La  science  allemande  s'affirme  dans  les  exportations  d'instru- 
ments de  précision,  astronomiques,  optiques,  mathématiques, 
chirurgiques,  etc.  Ces  exportations  atteignent,  en  1905.  une 
valeur  globale  de  15  millions  12  de  marcs;  mais,  tandis  que 
l'Angleterre,  l'Autriche,  la  Hollande,  la  Russie  et  les  États- 
Unis  figurent  sur  la  liste  des  clients  de  ce  groupe,  la  France 
trouve  chez  elle,  comme  nous  l'avons  fait  déjà  remarquer  pour 
d'autres  produits  se  rattachant  à  la  science  et  à  l'art,  toutes  les 
ressources  de  fabrications  nécessaires. 

Il  n'en  est  malheureusement  pas  de  même  pour  certains  pro- 
duits chimiques,  en  particulier  pour  les  matières  colorantes. 
L'Allemagne  possède  dans  cette  spécialité  une  supériorité  in- 
déniable, due  aux  efforts  patients  de  ses  savants  chimistes  et  à 
la  direction  industrielle  imprimée  à  ces  efforts.  Certaines  grandes 
entreprises,  la  Badische  Ajiiliîi  Fahrik^  de  Ludwigshafen,  par 
exemple,  entretiennent  jusqu'à  liO  ingénieurs-chimistes  dont 
un  grand  nombre  se  consacrent  à  des  recherches  de  laboratoire 


54  LES   EXPORTATIONS   ALLEMANDES. 

en  vue  de  la  découverte  ou  de  la  fabrication  de  nouveaux  co- 
lorants. C'est  ainsi  qu'après  des  travaux  prolongés,  la  fabrication 
industrielle  de  l'indigo  artificiel  a  été  récemment  mise  au 
point.  On  connaissait  depuis  plusieurs  années  un  procédé  de  la- 
])oratoire  pour  obtenir  cet  indigo  artificiel  ;  il  s'agissait  d'ar- 
river au  procédé  pratique,  au  procédé  payant;  le  but  est  atteint 
aujourd'hui  et,  malgré  la  baisse  de  prix  qui  en  est  résultée, 
l'Allemagne  a  exporté  en  1905  pour  plus  de  25  millions  de 
marcs   d'indigo. 

L'ensemble  des  autres  colorants  d'aniline  figure  aux  exporta- 
tions de  1905  pour  100  millions  1/2  de  marcs.  Il  convient  de 
remarquer  que  cette  invasion  des  marchés  étrangers  par  les 
colorants  chimiques  allemands  est  due  non  seulement  à  leur  su- 
périorité intrinsèque,  mais  aussi  à  la  manière  intelligente  dont 
les  industriels  se  préoccupent  de  servir  leur  clientèle.  Il  y  a 
quelques  mois,  visitant,  dans  un  centre  textile  du  nord  de  la 
France,  des  ateliers  de  teinturerie,  j'y  recueillais  le  témoignage 
suivant  :  (^  Nous  n'employons  que  des  matières  colorantes  d'o- 
rigine allemande,  me  disait  le  propriétaire  de  ces  ateliers,  et 
on  peut  dire  que  nos  opérations  de  teinturerie  sont  dirigées  en 
fait  par  des  chimistes  allemands.  Lorsque  les  représentants  des 
grandes  fabriques  d'outre-Rhin  viennent  nous  visiter,  ils  nous 
ofi'rent  toutes  leurs  nouveautés  et,  si  nous  acceptons  de  les 
mettre  à  l'épreuve,  un  Herr  Doklor  nous  est  envoyé  pour  en 
enseigner  l'emploi  à  notre  personnel.  Ce  Herr  Doktor  parle  fran- 
çais; il  chausse  de  gros  sabuts,  revêt  un  tablier,  et  passe  dans 
nos  ateliers  le  temps  nécessaire  pour  mettre  nos  contre-maîtres 
au  courant.  Ceux-ci  ne  sont  pas  des  savants  ;  ils  se  bornent  à  la 
connaissance  pratique  des  proportions  nécessaires  pour  obtenir 
telle  ou  telle  nuance  et  des  conditions  dans  lesquelles  le  mé- 
lange doit  avoir  lieu;  ils  sont,  en  somme,  sous  la  direction 
scientifique  de  nos  fournisseurs  de  matières  colorantes.  Une 
difliculté  vient-elle  à  se  produire,  un  télégramme  de  notre  part 
sufiit  pour  qu'on  nous  envoie  de  suite  un  des  chimistes  attachés 
à  l'établissement  et  il  résoud  le  problème  qui  se  pose.    » 

Ces  détails  explic[uent  le  grand  succès  <les  Allemands  dans  la 


LES    EXPORTATIONS    DK    MARCIIA.NDISKS    DIVERSES.  55 

vente  des  matières  colorantes  à  l'étranger.  Et  ils  caractérisent 
à  morveillo  leur  aptitude  à  unir  la  compétence  technique  à 
l'esprit  commercial,  au  souci  éclairé  de  servir  la  clientèle. 


ni.    —    EXPORTATIONS    DUES    AU    BON    MARCIIi:    DES    PRODUITS 
ALLEMANDS. 

Nous  arrivons  maintenant  au  groupe  de  produits  fabriqués 
qui  tient  la  plus  grande  place  dans  l'exportation  allemande, 
celui  qui  triomphe  dans  la  concurrence  internationale  par  le 
bon  marché. 

Ce  groupe  n'est  pas  seulement  le  plus  important  au  point 
de  vue  de  la  quantité  et  de  la  valeur  des  marchandises  expor- 
tées. C'est  aussi  le  plus  menaçant  pour  les  grands  pays  indus- 
triels ;  c'est,  en  particulier,  celui  qui  explique  le  mieux 
l'irritation  permanente  de  l'Angleterre  contre  rAllemagne 
contemporaine  et  les  accès  de  mauvaise  humeur  qui  manifes- 
tent de  temps  à  autre  cet  état  d'esprit  endémique,  au  détriment 
des  relations  des  deux  pays.  L'Angleterre  n'est  pas  jalouse  des 
chimistes  allemands  qui  lui  fournissent  des  couleurs  nouvelles  et 
travaillent  dans  un  ordre  d'activité  où  elle  n'excelle  pas.  Elle 
s'inquiète  de  l'essor  de  la  métallurgie  allemande,  mais  elle  pro- 
fite dans  une  large  mesure  du  Dumping  qui  lui  procure  des 
produits  demi-ouvrés  à  bon  marché,  qui  lui  permet,  par  exem- 
ple, de  baisser  à  certains  moments  le  prix  de  ses  constructions 
navales  et  de  donner  ainsi  une  prospérité  plus  grande  à  ses 
chantiers.  Au  contraire,  elle  souffre  cruellement  de  se  voir 
évincée  des  marchés  où  elle  régnait  jadis  sans  partage,  elle  ne 
peut  pas  prendre  son  parti  du  recul  que  lui  inflige  l'industrie 
allemande.  Elle  était  entrée  avant  l'Allemagne  dans  la  voie  de 
la  production  en  masse  et  à  bon  marché,  elle  s'y  considérait 
comme  invincible,  elle  s'attachait  ardemment  à  l'organisation 
du  libre-échange  absolu  et  universel,  se  croyant  pour  toujours 
la  plus  forte.  Un  jour,  elle  s'est  aperçue  avec  efiroi  qu'un  con- 
current terrible    se  dressait  devant  elle,  qu'il  marchait  sur  ses 


50  LES   EXPORTATIONS    ALLEMANDES. 

brisées,  et  elle  a  commencé  à  douter  d'elle-même,  elle  a  prêté 
l'oreille  aux  conseils  de  Chamberlain.  Cette  sorte  de  panique 
de  l'opinion  anglaise  était  due  surtout  à  l'essor  du  genre  d'ex- 
portations allemandes  qu'il  nous  reste  à  examiner,  au  Massen 
artikel  à  bon  marché. 

Les  exportations  de  l'industrie  textile  allemande  rentrent 
dune  manière  générale  dans  cette  catégorie.  Voici,  par  exem- 
ple, les  tissus  de  coton  teints,  imprimés,  ombrés  ou  jaspés  dont  il 
a  été  vendu  pour  104  millions  de  marcs  à  l'étranger  en  1905  ; 
leur  prix  moyen  ressort  à  0  fr.  30  le  kilogramme  environ. 
L'Angleterre  elle-même  en  achète  pour  plus  de  16  milhons  de 
marcs  et  l'Inde  anglaise  pour  0  millions  1/2  de  marcs.  Ce  n'est 
pas  tout;  les  marchés  étrangers  qui  servaient  autrefois  de  dé- 
bouchés aux  cotonnades  anglaises,  ceux  (]ui  se  sont  ouverts 
nouvellement  aux  produits  d'Europe  reçoivent  aujourd'hui  des 
quantités  importantes  de  cotonnades  allemandes,  la  Turquie 
pour  plus  de  9  millions  de  marcs,  l'Argentine  pour  le  même 
chififre,  'le  Chili  pour  5  millions  de  marcs,  le  Brésil  pour  une 
somme  un  peu  moindre,  les  États-Unis  pour  3  millions  1/2,  la 
Chine  et  le  Japon  ensemble  pour  3  millions,  et  cette  exporta- 
tion se  disperse  sur  une  foule  de  pays  où  elle  servira  de  point 
de  départ  à  des  relations  commerciales  nouvelles,  le  Siam,  la 
Bolivie,  le  Pérou,  l'Uruguay,  le  Venezuela,  etc. 

L'Angleterre  est  également  le  plus  grand  client  de  l'Allema- 
gne pour  la  passementerie  de  coton,  la  dentelle  de  coton,  la 
broderie  de  coton,  la  bonneterie  de  coton.  L'ensemble  des  ex- 
portations de  ces  articles  en  1905  atteint  le  chiffre  énorme  de 
235  millions  de  marcs  ;  là-dessus,  l'Angleterre  figure  pour 
plus  de  76  millions  de  marcs.  Ici  encore  le  bon  marché  du 
produit  allemand  triomphe.  Il  s'ag-it  de  marchandises  de  peu  de 
valeur,  s'adressant  à  une  clientèle  peu  délicate,  recherchant 
seulement  l'apparence,  et  si  cette  clientèle  est  nombreuse  dans 
la  population  ouvrière  anglaise,  elle  est  moins  nombreuse  mais 
plus  grossière  encore  dans  les  pays  d'outrc-mer  où  la  marchan- 
<lise  anglaise  est  supplantée  par  la  marchandise   allemande. 

Môme  phénomène  dans  l'industrie  lainière  dont  les  exporta- 


LES   EXPORTATIONS    DE    MARCHANDISES   DIVERSES.  57 

tions  gloJ3ales  ont  en  1905  une  valeur  de  29-2  millions  de  marcs; 
l'Angieterre  en  absorbe  78  millions  et  la  liste  des  pays  importa- 
teurs s'allonge. 

La  comparaison  des  importations  et  des  exportations  alle- 
mandes dans  une  même  sorte  de  marchandises  fait  généralement 
ressortir  nettement  le  bon  marché  de  celles  <[uc  l'Allemagne 
vend  à  l'étranger.  C'est  ainsi  que  le  linge  de  toile  importé  en  Al- 
lemagne ressort  à  8  marcs  le  kilogramme,  tandis  que  le  même 
article  exporté  ressort  à  k  marcs  le  kilogramme,  et  pourtant  la 
clientèle  de  luxe  est  encore  rare  dans  l'Empire. 

L'Allemagne  triomphe, encore  par  le  bon  marché  dans  l'in- 
dustrie du  vêtement,  dont  les  exportations  en  1905  atteignent  le 
chiffre  de  13,3  millions  de  marcs.  Elle  ne  conquiert  pas  la  clien- 
tèle de  luxe  comme  nos  grands  couturiers  parisiens,  mais  elle 
inonde  de  vêtements  confectionnés  les  pays  d'où  le  costume 
traditionnel  a  disparu.  C'est  pourquoi  l'Angieterre  s'inscrit  en- 
core en  tête  avec  45  raillions  de  marcs  d'achats. 

L'Allemagne  trouve  dans  sa  clientèle  nationale  une  des 
causes,  et  non  des  moindres,  du  succès  et  de  ses  exportations 
de  vêtements  à  bon  marché.  A  mesure  que  le  développement 
général  de  l'industrie  et  du  commerce  s'affirme  chez  elle,  la 
population  ouvrière  augmente  dans  une  large  proportion. 
L'émigration  vers  les  seuls  États-Unis  qui  lui  enlevait,  vers  le 
milieu  du  siècle  dernier,  de  si  énormes  contingents,  qui  en 
1891  encore  se  chiffrait  par  plus  93.000  départs,  se  réduit  au- 
jourd'hui à  une  vingtaine  de  mille.  De  1870  à  1905,  l'ensemble 
des  sujets  de  l'Empire  a  passé  de  iO  à  60  millions.  Ce  gain  de 
•20  millions  est  constitué  prescjue  exclusivement  par  les  ou- 
vriers et  employés  de  l'industrie  et  du  commerce  et  par  leurs 
familles,  c'est-à-dire  par  des  individus  qui  abandonnent  pour 
la  plupart  les  façons  immuables  et  locales  de  se  vêtir  et  adop- 
tent les  modes  changeantes  mais  uniformes  qui  sévissent  dans 
tous  les  pays  réputés  civilisés.  Avec  des  ressources  très  limitées 
et  le  désir  de  suivre  ces  modes,  ils  deviennent  la  proie  des 
magasins  de  confection  et  comme,  d'autre  part,  le  goût  est 
peu  répandu  parmi  eux,  ils  sont  une  proie  facile.  Ils  sont  sen- 


58  .  LES    EXPORTATIONS    ALLEMANDES. 

siblement  au  même  niveau  que  les  acheteurs  linlandais,  turcs, 
indiens,  nègi'es  ou  chinois,  qui  se  plient  aux  usages  européens 
sans  posséder  le  discernement  spécial  d'un  européen  et  qui 
acceptent  les  yeux  fermés,  en  confiance,  l'article  quelconque 
qu'on  leur  présente  comme  étant  à  la  mode  du  jour.  Par  suite, 
les  fabricants  allemands  nont  pas  à  créer  de  produits  spéciaux 
pour  l'exportation;  les  produits  qu'ils  livrent  à  leurs  compa- 
triotes se  trouvent  adpatés  à  la  clientèle  exotique. 

La  même  réflexion  s'applique  à  toute  la  camelote  allemande, 
à  Torfèvrerie  grossière,  à  la  bimbeloterie,  aux  jouets,  etc., 
mais  dans  ces  différentes  branches , .l'Allemagne  se  trouvait, 
en  outre,  préparée  à  triompher  de  ses  rivaux  par  une  orga- 
nisation industrielle  spécialement  appropriée.  A  côté  de  la 
clientèle  nationale  capable  d'acheter  ce  genre  de  marchandises, 
elle  possédait  la  main-d'œuvre  nationale  apte  à  les  produire  et 
les  commerçants  habiles  à  les  répandre. 

Les  lecteurs  de  la  Science  sociale  connaissent  les  belles 
études  publiées  par  M.  Louis  Arqué  sur  la  Civilisation  de 
Vétain  en  Franconie.  Ils  auront  prochainement  communi- 
cation des  résultats  obtenus  par  lui  à  la  suite  d'observations 
répétées  sur  les  petites  industries  à  domicile  qui  caractérisent 
cette  partie  de  l'Allemagne  et  la  Thuringe.  Les  monographies 
du  batteur  d'or  de  Schwabach,  des  fabricants  de  jouets  de 
Nuremberg  et  de  la  Thuringe,  du  vannier  de  Lichteiifels,  etc., 
les  éclaireront,  avec  une  précision  qu'une  étude  générale  ne 
saurait  atteindre,  sur  les  causes  profondes  du  développement 
des  diverses  industries  auxquelles  appartiennent  les  familles 
observées.  Il  nous  suffira  de  rappeler  ici  qu'une  organisation 
traditionnelle  de  l'industrie  à  domicile  existe  dans  ces  contrées 
depuis  de  longs  siècles;  qu'elle  a  dû  son  origine  ancienne  à 
l'existence  d'un  carrefour  de  routes  commerciales  rapproché 
de  gisements  d'étain  ;  qu'elle  a  été  maintenue  à  la  suite  du 
changement  des  routes  commerciales  par  une  série  de  circons- 
tances accessoires;  qu'elle  s'est  enfin  largement  développée  avec 
la  transformation  moderne  des  transports,  la  découverte  de 
marchés   nouveaux  et  la  concuirencc    universelle.  Incapables 


LES   EXrORTATIONS    ItE  .\1  AliCUA.NDISES    liIVEKSES.  59 

de  trouver  eux-mêmes  les  débouchés  éloignés  qui  étaient  né- 
cessaires à  l'essor  de  leur  fabrication;  incapables  même  de  se 
procurer  par  eux-mêmes  les  avances  de  matières  premières 
indispensaldes,  les  petits  fabricants  ont -pu  prospérer  grâce  au 
patronage  commercial  des  grands  marchands  israélites  qui 
complétaient  leurs  aptitudes  purement  industrielles.  Mémo,  là 
où  il  y  avait  avantage  à  le  faire,  de  grandes  usines  ont  substitué 
le  machinisme  au  travail  à  la  main  et  transformé  l'opération 
industrielle  ainsi  que  la  situation  des  ouvriers.  Bref,  les  qua- 
lités acquises  par  une  éducation  séculaire  ont  trouvé  dans  les 
conditions  économiques  modernes  des  germes  puissants  de 
développement.  Telle  est  l'explication  des  chiffres  d'exportations 
que  nous  révèlent  les  statistiques  :  117  millions  de  marcs  d'or- 
fèvrerie ont  satisfait  le  goût  du  faux  luxe;  :37  milhons  de 
marcs  ont  été  versés  par  une  clientèle  recherchant  spéciale- 
ment le  bon  marché  et  Tapparence;  la  rubrique  officielle  sous 
laquelle  les  classe  la  statistique  impériale  mérite  d'être  men- 
tionnée, car  elle  dénote,  parla  confusion  étrange  d'articles 
qu'elle  englobe,  la  médiocrité  générale  qui  caractérise  le 
groupe  :  «  marchandises  dorées  ou  argentées;  marchandises 
Unes  de  galanterie  et  quincaillerie  »  (TÏV/re?!  ans  unedlen  Me- 
lallen,  vergoldet  oder  vernlbert ;  feine  Galanterie  und  Quin- 
cailleriewaren).  On  sait  que  sous  ce  nom  de  galanterieioaren, 
dans  lequel  uen  vieille  expression  française  s'allie  si  curieuse- 
ment à  un  mot  allemand,  nos  voisins  désignent  les  objets 
pour  cadeaux  et  étrennes.  Les  souvenirs  un  peu  surannés 
qu'évoque  cette  appellation  sont  repoussés  bien  loin  par  la  con- 
fusion très  justifiée  des  objets  de  galanterie  et  de  quincaillerie, 
et  ce  simple  classement  de  la  douane  allemande  marque  bien 
l'effort  de  l'industrie  visant  à  l'élégance  et  atteignant  la  quin- 
caillerie. La  recherche  de  l'élégance  flatte  la  clientèle;  la 
quincaillerie  la  satisfait  par  le  bon  marché.  Notons,  en  ter- 
minant, que  l'exportation  allemande  des  jouets  est  en  progres- 
sion marquée.  Elle  se  chiffrait  en  1902  par  55  millions  1/2  de 
marcs;  elle  a  été,  en  1905,  de  plus  de  08  millions  de  marcs. 
Cet  essor  remarquable  de  l'exportation  de  marchandises  fabri- 


60  LES    EXPORTATIOXS    ALLEMA-NDES. 

quées  a  une  rcpercusion  considérable  sur  la  prospérité  de  l'in- 
dustrie allemande.  Nous  avons  déjà  fait  remarquer  qu'elle  cons- 
tituait le  principal  élément  du  commerce  extérieur;  mais  elle  a 
un  autre  rôle  ;  elle  soutient  la  branche  d'industrie  nationale 
à  laquelle  elle  se  rapporte  dans  une  mesure  plus  large  et 
plus  efficace  que  l'exportation  minière  ou  métallurgique,  par 
exemple,  ne  soutient  les  mines  ou  la  métallurgie. 

En  effet,  l'exportation  minière  et  métallurgique  de  l'Alle- 
magne revêt  souvent  le  caractère  d'une  opération  accessoire 
ayant  pour  but  de  soulager  le  marché  extérieur  dans  une  crise 
de  surproduction.  Elle  est  faite  surtout,  en  vue  de  maintenir 
les  prix  sur  le  marché  national.  Et  cela  est  bien  marqué  par 
la  pratique  du  Dumping  et  par  les  primes  syndicales  à  l'expor- 
tation. Au  contraire,  l'exportation  de  marchandises  diverses  est 
organisée  principalement  en  vue  de  la  conquête  étrangère  par 
le  bon  marché  réel  du  produit  qu'on  lui  ofïre.  Le  Dumping 
n'est  plus  là  de  pratique  courante  et  les  prix  de  vente  à  l'étran- 
ger diffèrent  peu  des  prix  de  vente  à  l'intérieur.  Par  suite,  l'in- 
dustrie allemande  s'assure,  en  dehors  des  frontières  de  l'Empire, 
des  débouchés  normaux;  elle  s'annexe  économiquement  des 
zones  de  vente  relativement  permanentes;  elle  trouve  là  une 
base  justifiée  et  stable  de  développement. 

En  d'autres  termes,  l'exportation  minière  et  métallurgique, 
telle  qu'elle  est  constituée  en  Allemagne,  n'est  souvent  qu'un 
sacrifice  utile  consenti  pour  le  maintien  du  marché  national  ; 
l'exportation  de  marchandises  diverses  est  une  opération  fruc- 
tueuse par  elle-même  et  concourant  d'une  manière  positive  et 
directe  à  l'essor  de  l'industrie  nationale. 

En  dehors  de  l'importance  quantitative  de  cette  branche  de 
l'exportation,  que  nous  avons  déjà  signalée,  elle  a  donc  une 
importance  qualitative  considérable  dans  l'ensemble  du  com- 
merce extérieur  allemand.  C'est  à  elle  que  remonte  la  cause  de 
son  grand  succès  commercial;  c'est  elle  qui  utilise  de  la  ma- 
nière la  plus  complète  et  la  plus  large  les  qualités  du  négociant, 
de  l'intermédiaire,  du  courtier  allemand,  parce  qu'elle  a  besoin 
d'atteindre  la  clientèle  de  détail  avec  ses  produits  finis. 


LES   E.\POI!TAT[ONS    DE    MAHCIIANDISES    DIVERSES.  61 

Et  précisément  parce  qu'elle  recourt  peu  à  l'artifice  du  dum- 
ping et  parce  qu'elle  livre  des  produits  finis,  elle  n'occasionne 
pas  les  répercussions  dommageables  à  l'industrie  nationale  qui 
surprennent  parfois  les  métallurgistes  allemands.  Lorsque  des 
fers  cornières  ou  de  grosses  tôles  d'origine  allemande  sont  ex- 
pédiés à  des  prix  très  bas  en  Angleterre,  par  exemple,  la  cons- 
truction navale  anglaise  en  profite  pour  baisser  ses  prix  et  faire 
par  suite  aux  chantiers  allemands  une  concurrence  désastreuse. 
Chaque  fois  qu'un  produit  demi-ouvré  est  ainsi  livré  à  l'étranger, 
le  Dumping  qui  assure  sa  vente  crée  un  danger  pour  l'industrie 
nationale  qui  utilise  les  produits  similaires;  il  donne  naissance 
à  des  sortes  de  revenants  qui  troublent  et  déconcertent  les  in- 
dustriels qui  les  voient  se  dresser  devant  eux.  Au  contraire,  le 
produit  fini  livré  à  une  clientèle  de  consommateurs  est  défini- 
tivement sorti  du  cycle  de  la  fabrication,  on  ne  le  voit  plus  repa- 
raître sous  une  autre  forme  ;  sa  vente  termine  la  série  des  opé- 
rations qu'il  a  subies  et  clôt  le  compte  dont  il  est  l'objet.  Si  elle 
comporte  un  profit  quelconque,  ce  profit  est  donc  assuré. 

Beaucoup  des  produits  finis  dénotent  même  un  succès  éco- 
nomique d'un  caractère  spécial  sur  lequel  il  convient  d'atti- 
rer l'attention.  Ce  sont  ceux  dont  la  matière  première  est 
presque  exclusivement  empruntée  à  des  pays  étrangers.  Pour- 
quoi l'Allemagne  réussit-elle  mieux  que  d'autres  pays  à  vendre 
sur  le  marché  mondial  des  étoffes  fabriquées  avec  des  cotons 
américains,  des  laines  australiennes,  du  chanvre  russe,  de  la 
soie  de  Chine?  Pourquoi  exporte-t-elle  des  livres,  de  la  mu- 
sique, des  calendriers,  des  Christmas  Cards,  etc.,  dont  le  papier 
a  pour  origine  des  pâtes  de  bois  du  Nord?  Pourquoi  ses  grosses 
exportations  de  chaussures  et  d'objets  en  cuir  de  toutes  sortes 
et  ses  importations  de  peaux  et  de  cuirs  bruts  plus  importantes 
encore?  parce  qu'elle  a  su  adapter,  mieux  que  d'autres,  ses 
procédés  de  fabrication  et  de  vente  aux  besoins  de  la  clientèle, 
et  c'est  là  la  véritable  supériorité,  celle  qu'elle  ne  doit  qu'à 
elle-même,  celle  qui  fait  reculer  devant  elle  l'Angleterre  mieux 
pourvue  de  houille,  mieux  pourvue  aussi  de  moyens  matériels 
de  transports,  grâce  à  sa  situation  insulaire  et  à  sa  j)uissante 


6:2  r.ES  exportations  allemandes. 

marine.  Longtemps  l'Angleterre  a  dit  et  a  cru  que  le  bon  marché 
de  la  main-d'œuvre  était  la  cause  des  succès  allemands.  Il  y 
a  dans  cette  affirmation  une  certaine  part  de  vérité  en  ce  qui 
concerne  les  industries  traditionnelles  de  l'Allemagne  demeu- 
rées sous  le  régime  du  petit  atelier;  mais  dans  la  partie  la  plus 
industriellement  développée  sous  le  régime  de  la  grande  usine, 
en  Westphalie,  par  exemple,  l'écart  entre  les  salaires  anglais  et 
les  salaires  allemands  va  toujours  s'aflaiblissant  et  l'avantage 
qu'un  taux  légèrement  inférieur  assure  aux  industries  alle- 
'  mandes  doit  être  contre-balancé  par  l'éloignement  de  la  mer  et 
les  frais  supérieurs  de  transports  qui  en  résultent.  Il  est  remar- 
quable, au  surplus,  que  l'ouvrier  silésien,  par  exemple,  moins 
payé  que  l'ouvrier  westphalien,  donne,  au  témoignage  des  in- 
dustriels allemands,  un  rendement  inférieur.  Et  il  n'est  pas 
inutile  de  rappeler  que  le  pays  des  hauts  salaires  par  excellence, 
les  États-Unis,  devient  de  plus  en  plus,  en  dépit  d'un  tarif  pro- 
tecteur agissant  en  sens  contraire,  le  pays  de  la  production 
industrielle  à  bon  marché.  L'excuse  invoquée  par  TAngleterre 
n'est  donc  pas  une  excuse  valable;  elle  n'explique  pas  les  dé- 
faites économiques  que  l'Allemagne  lui  inflige;  elle  ne  donne 
pas  la  raison  du  progrès  des  exportations  allemandes. 

Pour  découvrir  cette  raison,  il  ne  suffit  pas,  d'ailleurs,  d'a- 
nalyser, dans  le  détail  de  chaque  industrie,  les  éléments  favo- 
rables à  son  essor,  ni  de  noter  la  correspondance  de  ses  excé- 
dents de  production  avec  les  besoins  de  la  consommation  dans 
les  pays  importateurs.  Cette  correspondance  n'est  pas  exclusive 
à  l'Allemagne.  Elle  existe  vis-à-vis  de  tous  les  pays  industriels. 
La  clientèle  argentine  ou  chilienne,  indienne  ou  chinoise,  afri- 
caine ou  levantine,  qui  réclame  un  produit  de  la  fabrication 
européenne  ou  qui  est  susceptible  de  l'acheter,  reste  en  général 
parfaitement  indifférente  à  l'origine  de  ce  produit.  Il  s'agit  de 
la  gagner  et  d'abord  de  l'atteindre.  Les  Allemands  ont  merveil- 
leusement rempli  cette  partie  de  leur  tAche.  Ils  ont  organisé 
les  voies  et  moyens  de  leur  exportation  mieux  que  leurs  concur- 
rents. C'est  ce  qu'il  nous  reste  à  voir. 


IV 


LES  VOIES  ET  MOYENS  DE   L'EXPORTATION    ALLEMANDE 

Quelle  que  soit  la  très  grande  part  due  à  l'elFort  direct  de 
l'Allemagne  dans  Fessor  de  son  commerce  extérieur,  il  y  a  eu 
une  série  de  circonstances  favorables  pour  le  préparer,  le 
rendre  possible  et  l'accélérer.  Il  est  nécessaire  de  les  préciser. 

I.    LA    CLIENTÈLE    ALLEMANDE    A    L'ÉTRAN(iEU. 

Une  des  plus  importantes  parmi  ces  circonstances  favorables 
a  été  l'installation  à  l'étranger  d'un  très  grand  nombre  d'Alle- 
mands, soit  pendant  les  années  qui  ont  immédiateiilent  précédé 
la  fondation  de  l'Empire,  soit  depuis  cette  fondation  jusqu'au 
commencement  du  xx'  siècle.  Si  cette  expression  n'impliquait 
pas  l'existence  d'un  plan  préconçu,  on  pourrait  dire  que 
l'Allemagne  avait  envoyé  d'avance  une  clientèle  d'Allemands 
dans  les  pays  qu'elle  devait  atteindre  plus  tard  par  ses  expor- 
tations. En  réalité  il  y  a  là  une  simple  concomitance,  mais 
dont  le  résultat  a  été  aussi  avantageux  que  celui  d'une  savante 
combinaison. 

C'est  surtout  vers  les  Etats-rnis  que  s'est  dirigé  le  courant  de 
l'émigration  allemande.  11  a  entraîné,  depuis  1871,  environ  deux 
millions  et  demi  de  sujets  de  l'Empire  dans  les  différents  États 
de  l'Union.  En  1890,  le  Census  américain  relevait  2.784.894  in- 
dividus nés  en  Allemagne;  celui  de   1900  accusait  un  chiffre 


64  LES    EXPORTATIONS   ALLEMANDES. 

moindre    :    2.6G9.1Gi.    En  admettant    ces    indications    comme 
exactes,  on  serait  amené  à  conclure  que,  pendant  cette  décade, 
l'afflux  des  immigrants  allemands  n'a  pas  suffi  à  compenser  les 
décès  et  les  départs  d'Allemands  fixés  aux  États-Unis.  Mais,  au 
point  de  vue  qui  nous  occupe,   il  faudrait   tenir   compte  des 
nombreux  enfants  issus  de  parents  allemands,  de  la  conserva- 
tion des  habitudes  allemandes  dans  certaines  villes  de  l'Union, 
et  de  la  disposition  qui  en  résulte,  pour  un  groupe  important 
de  population  américaine,  à  fournir  une  clientèle  aux  produits 
allemands.  Un  Hanovrien  ou  un  habitant  des  duchés  de  Slesvig 
ou  de  Holstein  qui  vont  faire  de  la   colonisation  dans  le  Far- 
West  se  fondent  assez  vite  avec  les  Scandinaves,  les  Américains, 
les  Canadiens  qui  les  entourent,  surtout  s'ils  n'épousent  pas  une 
Allemande.  Au  contraire,    un  ouvrier  de  la  Westphalie  indus- 
trielle ,  plus  encore  un  Bavarois  ou  un  Thuringien ,   qui  sont 
portés  par  leurs  habitudes  antérieures,  leur  éducation  et  leurs 
connaissances  professionnelles,  à  s'établir  dans  des  villes,  restent 
assez  étroitement  groupés  entre  eux.  A  New-York,  Philadelphie, 
Pittsburgh,  Cincinnati,   Saint-Louis,  Chicago,  il  y  a  des  quar- 
tiers allemands,  des  journaux  allemands,  des  magasins  annon- 
çant leur  Delicatessen,  preuve  matérielle  c^u'il  existe  une  clien- 
tèle allemande  susceptible  d'être  alléchée  par  ce  souvenir  du 
vieux  pays.  Et  cette  clientèle  est  loin  de  se  restreindre  aux  in- 
dividus nés  en  terre  allemande.  Elle  englobe  aussi  tout  le  groupe 
familial  qui  se  rattache  à  chacun  d'eux. 

En  dehors  des  États-Unis,  les  Allemands  ont  contribué  à 
peupler  aussi  le  Brésil  où  on  compte,  en  1905,  plus  de  03.000  in- 
dividus nés  en  Allemagne;  l'Australie,  qui  en  relève  près  de 
43.000.  Viennent  ensuite  le  Canada  avec  27.000,  l'Argentine 
avec  17.000;  le  Chili  avec  7.000,  l'Algérie  avec  3.319.  Ce  sont 
là  des  pays  où  les  Allemands  sont  venus,  en  grande  partie,  pour 
chercher  un  établissement  définitif.  Ailleurs,  en  Chine,  par 
exemple,  où,  dès  1903,  il  y  avait  1.658  Allemands,  on  ne  peut 
pas  dire  qu'il  existe  une  clientèle  allemande,  mais  des  com- 
merçants et  banquiers  allemands  venus  exploiter  une  clientèle 
indigène.  C'est  un  tout  autre  phénomène. 


LES    VOIES    ET    MOYKNS    DE    I."i;\  l'(  tlMATKlN    ALLEMANDE.  6o 

Ce  n'est  pas  seulement,  au  surplus,  clans  les  pays  extra-eu- 
ropéens que  s'est  répandu  Texcédent  de  la  population  allemande. 
Les  clct'hs  d'origine  allemande  qui  encombrent  la  cité  de  Lon- 
dres, les  chimistes,  électro-techniciens,  industriels,  négociants, 
comptables,  employés  allemands  ([iie  Ton  rencontre  en  Russie, 
en  Suisse,  en  Bcli^iquc  forment,  eux  aussi,  une  clientèle  pour 
les  exportations  allemandes.  Leur  nombre  s'élève  à  environ 
750.000. 

Par  contre,  l'Allemagne  n'a  pas  trouvé  jusqu'ici  de  débouchés 
commerciaux  importants  dans  ses  propres  colonies.  Celles-ci  ne 
figurent  que  pour  une  centaine  de  millions  de  marcs  dans  ses 
statistiques  d  exportations.  Et  c'est  là  un  fait  très  caractéris- 
tique du  commerce  extérieur  allemand.  Il  n'a  pu  s'appuyer 
ni  sur  la  base,  artilicielle  mais  momentanément  proiitable  du 
pacte  colonial,  comme  l'ont  fait  autrefois  celui  de  la  France, 
de  l'Angleterre  et  de  tous  les  pays  ayant  des  possessions  d'outre- 
mer, ni  sur  le  monopole  de  fait  que  l'Angleterre  a  exploité 
jadis,  alors  qu'elle  était  seule  à  atteindre  certaines  destinations 
éloignées.  Il  a  dû  enlever  des  marchés  déjà  ouverts  ou,  tout 
au  moins,  s'y  assurer  une  place,  par  l'efiFort  combiné  d'une 
politique  économique  très  attentive  et  d'une  initiative  privée 
très  tenace.  Rien  ne  marque  mieux  l'état  économique  nouveau 
du  monde  que  le  spectacle  de  l'essor  commercial  allemand  dans 
des  contrées  politiquement  indépendantes  de  l'Empire,  mais 
liées  en  réalité  à  ses  forces  productrices  par  les  puissantes 
attaches  d'un  mutuel  intérêt. 

xVctuellement,  la  clientèle  européenne  de  l'Allemagne  dépasse 
encore  de  beaucoup  sa  clientèle  extra-européenne.  Sur  les  5  mil- 
liards 8il  millions  de  marcs  que  représente  l'exportation  al- 
lemande totale,  l'Europe  absorbe  une  valeur  de  k  milliards  633 
millions  de  marcs.  Mais  si  on  considère  l'accroissement  des  ex- 
portations allemandes,  on  constate  qu'il  est  plus  rapide  hors 
d'Europe  qu'en  Europe.  De  1898  à  1905,  la  clientèle  européenne 
de  l'Allemagne  a  augmenté  ses  achats  dans  la  proportion  de 
36  p.  100,  tandis  que  sa  clientèle  extra-européenne  a  aug- 
menté les  siens  dans  la  proportion    de  81  p.  100.   C'e^t  donc 

5 


(U)  T.ES    EXPORTATIONS   ALLEMAPs'DES. 

surtout  par  la  conquête  de   la  clientèle  éloignée  que  s'affirme 
le  progrès   des  exportations  allemandes. 

Voilà  déjà  une  indication  sur  le  rôle  considérable  que  jouent 
les  transports  à  longue  distance  dans  ce  projLjrès.  Pour  atteindre 
les  pays  hors  d'Europe,  il  faut  recourir  aux  transports  mari- 
times ;  il  le  faut  aussi  pour  iDeaucoup  de  pays  européens,  pour 
lAneleterre,  d'aborJ,  le  plus  important  de  tous  les  clients  de 
l'Allemagne,  pour  presque  toute  l'Italie,  pour  une  grande  partie 
de  la  Russie,  souvent  même  pour  la  France.  L'organisation  des 
services  maritimes  de  rAUemagne  mérite  donc  d'être  étudiée. 
Mais  il  faut  savoir  auparavant  comment  les  marchandises  alle- 
mandes arrivent  aux  ports  d'embarquement,  comment  le  com- 
merce maritime  est  étroitement  lié  au  commerce  de  terre. 


u.    —    LES    TRANSPORTS    TERRESTRES    EN    ALLEMAGNE. 

Il  l'est  d'abord  par  des  voies  navigables  intérieures  admira- 
blement utilisées.  Malgré  de  grandes  difficultés  de  tout  ordre, 
l'Allemagne  est  parvenue  à  améliorer  et,  comme  elle  le  dit,  à 
«  construire  »  les  fleuves  qui  la  traversent  du  sud  au  nord  ; 
nous  n'avons  pas  à  retracer  ici  l'historique  de  cet  énorme  tra- 
vail, ni  à  décrire  l'état  actuel  des  transports  par  fleuves  et  par 
canaux  en  Allemagne;  nous  ne  pouvons  que  renvoyer  nos  lec- 
teurs à  la  très  belle  étude  de  notre  distingué  compatriote, 
M.  Louis  Laffitte,  sur  la  navigation  intérieure  allemande.  Bien 
qu  elle  remonte  aujourd'hui  à  près  d'une  dizaine  d'années, 
cette  étude  demeure,  au  témoignage  même  des  Allemands,  la 
plus  complète  et  la  plus  claire  qui  existe. 

Mais  il  s'en  faut  que  tous  les  travaux  accomplis  sur  les  fleuves 
et  les  canaux  allemands  aient  la  même  importance  au  point  de 
vue  de  l'exportation.  Les  fleuves  qui  se  déversent  dans  la  Bal- 
tique aboutissent  à  une  sorte  d'impasse  et  ne  peuvent  servir 
utilement  que  les  relations  commerciales  limitées  de  l'Alle- 
raapne  avec  la  Russie  et  la  Suède,  il  en  est  tout  autrement  de 


LES    VOILS    1:ï   310YENS    DE    L  EM'OHTATION    ALI.E.MAMtE.  07 

ceux  (]ui  se  déversent  dans  la  mei'  du  Nord.  Ceux-ci  conduisent 
à  Ja  mer  liljre  ;  ils  relient  les  terres  de  l'intérieur  à  la  naviga- 
tion de  loni;-  cours  et  deviennent  ainsi  de  puissants  agents 
d'exportation.  L'n  seul,  toutefois,  joue  ce  rôle  d'une  façon  com- 
plète, c'est  l'Elbe.  Navigable  sur  tout  son  parcours  dans  le 
tci'ritoire  de  l'Empire,  qu'il  traverse  entièrement,  l'Elbe  aboutit 
au  port  allemand  de  Hambourg-,  tandis  que  le  Weser  ne  peut 
desservir  qu'une  zone  limitée  et  que  le  Rhin,  achevant  son  cours 
en  dehors  de  l'Allemagne  aboutjt,  à  travers  la  Hollande,  au 
port  de  Rotterdam.  L'Elbe  est  donc,  par  excellence,  la  grande 
voie  fleuviale  allemande,  de  même  que  llamltourg-  est  le  grand 
port  allemand  moderne. 

Il  a  fallu  de  gros  efforts  d'argent,  la  coopération  de  plusieurs 
gouvernements  et  l'unification  douanière  de  rAllemagne  du 
iXord  pour  mettre  à  profit  les  avantages  naturels  de  cette  situa- 
tion géographique.  L'Elbe  présentait  une  foule  d'obstacles  à  li 
navigation  des  grands  chalands  qui  y  circulent  aujourd'hui  : 
ses  rives  éboulées  en  maints  endroits  ont  dû  être  relevées,  les 
seuils  de  fond  qui  hérissaient  son  lit  ont  dû  être  enlevés;  il  a 
fallu  régulariser  son  cours  par  un  ingénieux  système  d'épis 
pour  assurer  un  chenal  praticable:  on  a  évité  les  sinuosités 
dangereuses  de  son  cours  en  creusant  des  percées.  Tous  ces  tra- 
vaux ont  nécessité  en  trente  ans  une  dépense  de  plus  de  130  mil- 
lions, supportée  proportionnellement  par  les  divers  États  dont 
l'Elbe  traverse  le  territoire,  l'Autriche  pourla  Bohême)  :  la  Saxe, 
la  Prusse,  l'An  hait,  le  Mecklembourg-.  l'État  de  Hambourg-. 
Aujourd'hui  encore,  l'entretien  du  fleuve  est  confié  à  une  admi- 
nistration spéciale,  sorte  de  syndicat  constitué  par  les  gouver- 
nements de  ces  États  et  soutenu  par  leurs  finances.  C'est  une 
manifestation  intéressante  de  l'aptitude  allemande  à  s'associer 
en  vue  d'une  œuvre  compliquée,  permanente,  exigeant  une 
longue  continuité  de  vues. 

Mais  il  n'aurait  pas  suffi  de  rendre  l'Elbe  matériellement 
navigable  si  le  morcellement  de  son  cours,  au  point  de  vue  des 
douanes  et  des  péages,  avait  été  maintenu.  En  1850.  il  existait 
quatorze  bureaux  de  douanes  sur  l'Elbe  entre  la  frontière  autri- 


08  T.ES   EM'OnTATIONS    ALLEMANDES. 

chienne  et  la  mer  '.  Ils  disparurent  en  1870  avec  la  constitution 
du  Xorddeulsclier  Ihaid.  La  voie  était  libre  désormais,  il  i)e 
s'agissait  plus  que  de  l'améliorer  pour  mettre  le  centre  du 
territoire  allemand  en  communicalion  directe  avec  le  grand 
port  hanséatique  d'autrefois  et  en  faire  le  port  de  l'Allemagne. 

La  navigation  du  Rhin  a  donné  lieu  plus  récemment  à  de 
grands  travaux.  Des  ports  fluviaux  se  sont  créés  le  long  de  son 
cours  et  ont  pris  ime  importance  énorme;  Mannheim  tient  la 
tête  parmi  eux.  Ces  ports  fluviaux  constituent  des  centres  com- 
merciaux merveilleusement  outillés  pour  l'expédition  des  mar- 
chandises lourdes  et  encombrantes.  Les  chalands  qui  remontent 
le  Rhin  avec  des  grains,  des  minerais  et  des  matières  premières, 
chargent  à  la  descente  les  charbons  de  la  Ruhr,  les  bois  des 
forêts  voisines,  les  fers,  les  engrais  chimiques,  etc.  Lorsque  les 
travaux  projetés  pour  rendre  le  fleuve  navigable  jusqu'à  Bàle 
seront  exécutés,  la  profonde  pénétration  de  cette  voie  de  trans- 
port dans  le  continent  européen  augmentera  encore  son  im- 
portance économique  au  point  de  vue  du  commerce  extérieur 
de  l'Allemagne.  ])ès  à  présent,  on  peut  le  mesurer  à  l'afflux 
des  marchandises  d'origine  ou  de  destination  allemandes  dans 
les  ports  de  Rotterdam  et  d'Anvers.  En  lOOV,  la  navigation 
rhénane  a  conduit  ou  pris  au  port  de  Rotterdam  10  millions 
et  demi  de  tonnes  de  marchandises,  à  Anvers  plus  de  V  mil- 
lions de  tonnes  !  L'énormité  de  ces  chifl'res  se  passe  de  tout 
commentaire  %  En  ce  ([ui  concerne  spécialement  les  exporta- 
tions, un  tiers  environ  des  marchandises  expédiées  par  mer 
d'Anvers  viennent  de  l'Allemagne.  Le  rôle  du  Rhin  est  donc 
très  considérable  dans  le  développement  des  exportations  de 
l'Empire  et  les  grands  ports  allemands  de  Rréme  et  de  Ham- 
bourg ne  sont  pas  seuls  à  le  faciliter. 

En  dépit  de  leur  bon  marché  et  de  leur  puissance,  les  trans- 
ports par  fleuves  et  par  canaux  ne  sauraient  suffire  aux  besoins 
du  commerce  extérieur.  Us  ne  desservent  utilement  que  le 
voisinage  immédiat  des  voies  d'eau,  laissant  ainsi  en  dehors  de 

1.  MaxPelers,  Die  Knlwichcluwj  (1er  dculxclwii  ll/irdrrci,  I.  11,  p.  21  cl  22. 

2.  Uapports  consulaires  français  1905,  n"  4«5. 


LES    V«Ht>    ET    MdVF.NS    HE    l'eXPOHTAÏH 'N    ALLEMANDE.  69 

leur  atteinte  des  espaces  considérables.  Au  contraire,  le  chemin 
(le  fei'  prend  la  marchandise  dans  toutes  les  parties  du  terri- 
toire; les  usines,  les  mines,  les  exploitations  importantes  d'un 
ordre  quelconque  peuvent  se  souder  à  lui  par  des  raccords,  de 
telle  sorte  que,  sans  transbordement,  leurs  produits  arrivent  à 
toute  destination  terrestre  on  à  tout  port  d'embarquement. 

De  plus,  les  transports  par  tieuves  et  par  canaux  conviennent 
aussi  peu  aux  marchandises  légères,  aux  marchandises  de  valeur 
et  aux  marchandises  de  grande  vitesse,  qu'ils  conviennent  bien 
aux  gros  chargements  de  produits  lourds.  Leurs  délais  sont 
forcément  très  longs,  leurs  opérations  s'accomplissent  sans 
hâte  et  sans  régularité,  ils  sont  souvent  arrêtés  en  Allemagne 
par  les  glaces;  ils  souffrent  des  crues  trop  fortes  comme  des 
sécheresses  prolongées.  iMème  sur  la  rive  des  tieuves  et  près  de 
la  berge  des  canaux,  le  chemin  de  fer  trouve  une  nombreuse 
et  importante  clienlèle.  Celle  des  exportateurs  de  produits 
fabriqués  divers  lui  est  presque  entièrement  assurée  et  nous 
avons  vu  quel  rôle  joue  en  Allemagne  cet  élément  d'exporta- 
tion. 

D'une  façon  générale,  on  peut  dire  que,  là  où  les  circons- 
tances permettent  une  concurrence  ouverte  entre  la  voie  flu- 
viale et  la  voie  ferrée,  la  première  transporte  le  plus  gros  poids 
et  la  seconde  la  plus  grande  valeur  de  marchandises.  A  Ham- 
bourg, par  exemple,  les  deux  tiers  en  poids  des  marchandises 
d'origine  ou  de  destination  allemande  sont  confiées  à  la  batel- 
lerie de  l'Elbe;  au  contraire,  si  on  considère  leur  valeur,  le 
chemin  de  fer  en  transporte  en\iron  aussi  les  deux  tiers;  le 
partage  entre  la  voie  ferrée  et  la  voie  fluviale  s'opère  donc  en 
raison  de  la  convenance  plus  grande  de  chacune  d'elles  à  un 
genre  déterminé  de  marchandises  et  cela  indique  bien,  soit  dit 
en  passant,  l'erreur  de  ceux  qui  considèrent  la  navigation  flu- 
viale comme  une  simple  concurrente  des  chemins  de  fer.  Elle 
peut  être  aussi,  même  sur  une  direction  identique,  leur  colla- 
boratrice. Les  chalands  qui  remontent  le  Rhin  chargés  de 
minerais  permettent  aux  hauts  fourneaux  du  pays  rhénan-west- 
phalien  de  recevoir  leur  matière  première   à  bon  compte;   ils 


70  LES   EXrOHTATKiKS   ALLEMANDES. 

leur  rendent  un  service  que  les  chemins  de  fer  sont  incapa- 
bles de  leur  rendre  dans  les  mêmes  conditions.  Mais  ce  n'est 
pas  le  fleuve,  ce  ne  sont  pas  les  canaux  qui  transporteront  les 
produits  métallurgiques  dont  ce  minerai  est  l'origine;  c'est  le 
chemin  de  fer,  et,  toutes  choses  égales  d'ailleurs,  il  en  recevra 
d'autant  plus  que  le  Rhin  aura  conduit  plus  de  minerais  aux 
hauts  fourneaux.  En  Allemagne,  comme  en  France,  cet  aspect 
de  la  question  est  souvent  méconnu  et,  quoi  qu'on  en  ait  dit, 
la  collaboration  de  la  voie  d'eau  et  de  la  voie  ferrée  est  loin 
d'y  être  parfaite.  Les  chemins  de  fer  l'acceptent  loyalement 
quand  la  voie  d'eau  leur  conduit  des  marchandises;  ils  la  re- 
poussent dès  que  des  directions  parallèles  permettent  le  par- 
tage que  nous  avons  signalé^. 

Mais,  en  dépit  de  ces  rivalités,  l'Elbe  et  le  Rhin,  améliorés 
comme  ils  le  sont  aujourd'hui,  offrent  de  tels  avraitages  à  l'ex- 
portation des  produits  lourds  qu'ils  la  monopolisent  en  fait  dans 
la  direction  des  ports  auxquels  ils  al)0utissent.  Au  contraire, 
les  chemins  de  fer  desservant  seuls  une  grande  partie  du  terri- 
toire, jouissent  d'un  véritable  monopole  partout  où  la  voie  flu- 
viale fait  défaut  et,  par  suite,  ce  sont  eux  qui  jouent  le  rôle  le 
plus  important,  môme  au  point  de  vue  du  tonnage,  dans  l'en- 
semble de  l'exportation  allemande.  En  190i,  dernière  année 
pour  laquelle  nous  aycms  les  statistiques  de  chemins  de  fer, 
les  exportations  allemandes  ont  atteint  un  poids  de  39  millions 
de  tonnes  en  chiffres  ronds;  là-dessns  nous  relevons  environ 
23  millions  et  demi  de  tonnes  au  compte  des  chemins  de  fer, 
dont  10  millions  dirigés  sur  les  ports  de  mer'. 


1.  Voir  l'ûiivra<;e  de  M.  Paul  Léon.  Fleuves.  Canaux,  C/ioitins  de  fer. 

2.  Ce  sont  lu,  bien  entendu,  de  simples  indications,  non  des  conclusions  rigou- 
reuses sur  le  rôle  respectif  de  la  voie  ferrée  et  de  la  voie  d'eau  dans  l'exportation 
allemande.  Le  jdiénomènc  économique  est  loin,  en  effet,  d'être  mesuré  complètement 
par  les  chiffres  des  relevés  slatisli(iues.  Ces  chiffres  ne  tiennent  pas  compte  de  la 
distance  parcourue  qu'il  faudrait  faire  figurer  pour  connaître  les  services  rendus  jiar 
l'une  et  l'autre  voies.  Cela  jiourrait  s'obtenir  en  calculant  les  tonnes  kilométriques 
représentées  i)ar  chacune  d'elles.  Mais  il  reste  une  autre  inconnue.  Lorsque  le  che- 
min de  fer  charge  une  marchandise  à  destination  de  rélrani;;er,  il  ne  la  prend  pas 
toujours  à  son  lieu  d'origine.  Elle  jK-ut  lui  être  amenée  p;\r  eau.  par  fer.  Ctre  groupée 
avec  d'antres  pour  l'expédition  dédnilive  et  relevée  à  ce  moment  seulement  par  la 


LES    VnlES    ET    MOYENS    DE    I.  E.MN  IRTATION    ALLEMANDE.  ;l 

La  participation  des  chemins  de  fer  allemands  à  l'exportation 
par  mer  a  été  certainement  favorisée  par  le  soin  qu'ils  ont 
pris  d'agir  de  concert  avec  les  compagnies  de  navigation,  de 
tenir  compte  des  besoins  spéciaux  du  commerce  maritime,  de 
le  lier  étroitement  au  commerce  terrestre  ou,  plus  exactement, 
de  servir  le  besoin  d'union  de  ces  deux  commerces  que  les 
conditions  du  monde  moderne  rendent  de  plus  en  plus  soli- 
daires. Ils  l'ont  fait,  d'abord,  en  simplifiant  leurs  tarifs.  Au  dire 
des  exportateurs  allemands  de  l'intérieur,  ce  n'est  pas  une  tâche 
compliquée  de  savoir  ce  que  coûte  l'envoi  d'une  marchandise 
quelconque  à  un  port  d'embarquement,  par  suite,  d'étalUir  son 
prix,  frais  d'envoi  compris.  Les  exportateurs  français  sont  géné- 
ralement moins  satisfaits  des  chemins  de  fer  qui  les  desservent. 
Ils  se  plaignent  des  obscurités,  des  complexités,  des  surprises 
que  leur  réservent  les  tarifs  de  nos  difïérents  réseaux,  du  temps 
qu'ils  perdent  à  les  consulter,  des  litiges  qu'entraînent  les  diffi- 
cultés de  leur  interprétation. 

Les  chemins  de  fer  allemands  usent  aussi  des  «  tarifs  soudés  » 
dont  l'usage  s'est  répandu  en  France  depuis  (quelques  années. 
On  sait  quel  est  l'avantage  de  ces  tarifs  :  Un  réseau  ferré  éta- 
blit, d'accord  avec  une  entreprise  de  navigation,  le  prix  global 
du  transport  de  diverses  catégories  de  marchandises  d'un  poids 
quelconque  de  ce  réseau  à  une  ou  plusieurs  destinations  d'ou- 
tre-mer. Il  en  résulte  que  le  négociant  de  l'intérieur  sait  de 
suite,  en  consultant  un  seul  tarif,  ce  que  lui  coûtera  tel  ou  tel 

statistique  comme  marchandise  d'exporlalion.  Quelle  est  la  part  de  chaque  mode  de 
transpoit  dans  ce  mouvement  préalahle?  Quelle  est  même  la  part  globale  de  ce  mou- 
vement préparatoire  à  l'exportation  dans  l'ensemble  des  transports  intérieurs?  Et 
d'autre  part,  quelle  est,  dans  l'ensemble  des  marchandises  qui  descendent  l'Elbe,  la 
proportion  de  celles  qui  restent  à  Hambourg,  de  celles  qui  sont  exportées  telles 
quelles,  de  celles  qui  sont  manipulées,  légèrement  modifiées,  réemballées  dans  le 
port  franc?  Les  statistiques  particulières  de  l'Élat  de  Hambourg  ne  permettent  pas 
elles-mêmes  de  le  préciser.  Ces  remarques  justifient  le  plan  que  nous  avons  adopté 
dans  celle  étude  et  montrent  l'impérieuse  nécessité  de  suivre  une  marchandise  isolée 
du  lieu  de  sa  production  à  sa  destination  étrangère,  si  on  veut  se  rendre  compte  du 
phénomène  de  l'exportation.  Dès  que  Ton  raisonne  sur  des  chifl'res  statistiques  relevés 
en  vue  de  nécessites  administratives  ou  fiscales  et  confondant  ensemble  des  faits  dont 
la  diversité  importe  peu  à  l'Administration  ou  au  lise,  on  s'expose  aux  pires  mé- 
prises si  on  les  considère  comme  l'expression  exacte  d'un  phénomène  d'ordre  écono- 
mique et  la  mesure  précise  de  son  intensité. 


72  LES    EXI'ÙRTATIO>S   ALLEMANDES. 

envoi;  de  plus,  au  lieu  d'avoir  affaire  à  doux  transporteurs, 
dont  l'un  est  éloigné  et  ne  peut  souvent  être  atteint  par  lui  que 
grâce  à  l'intermédiaire  d'un  courtier  quelconque,  il  n'a  plus 
afTaire  qu'à  un  seul  et  au  plus  rapproché  de  lui.  Ce  sont  là  de 
grands  a  van  I  âges. 

Mais  le  fait  que  les  chemins  de  fer  allemands  sont,  au  moins 
en  ce  qui  concerne  les  grands  réseaux,  des  chemins  de  fer 
d'État,  donne  à  leurs  tarifs  soudés  un  caractèi'c  particulier.  Le 
réseau  prussien,  par  exemple,  trouve  là  un  moyen  détourné  de 
subventionner  certains  services  de  navigation,  en  dehors  de 
toute  convention  postale.  En  effet,  le  partage  du  prix  gdobal 
de  transport  entre  le  chemin  de  fer  et  l'entreprise  maritime  est 
tenu  secret  et  comporte  un  sacrifice  plus  ou  moins  important 
de  la  part  du  premier  vis-à-vis  de  la  seconde.  L'État  a  ainsi 
utilement  favorisé  la  création  de  lignes  nouvelles  sur  des  points 
qu'un  intérêt  général  commandait  d'atteindre,  la  Deutsche  Le- 
vante Linie,  la  Ost  Afrika  Linie.  Les  exportations  allemandes 
dans  le  Levant  et  dans  l'Afrique  orientale  ont  bénéficié  de  ces 
créations. 

Peut-être  aussi  l'exploitation  des  grandes  lignes  de  chemins 
de  fer  par  des  Etats  ou  des  syndicats  d'États  allemands  a-t-elle 
permis,  dans  une  plus  large  mesure,  l'adoption  des  tarifs  spé- 
ciaux d'exportation.  Leur  rôle  est,  en  tous  cas,  très  important 
en  Allemagne  et  mérite  d'être  particulièrement  signalé. 

En  résumé,  les  transports  terrestres,  tant  par  eau  que  par  fer, 
servent  d'une  façon  satisfaisante  les  besoins  de  l'exportation  ; 
souvent  même  ils  l'ont  utilement  provoquée.  En  ce  qui  concerne 
spécialement  les  relations  des  ports  allemands  avec  leur  arrière- 
pays,  des  efforts  considérables  ont  été  faits  pour  les  rendre 
aussi  rapides,  aussi  faciles  et  aussi  peu  coûteuses  que  possible. 
Voyons  maintenant  ([uels  moyens  de  transports  maritimes  ces 
ports  mettent  à  la  disposition  de  la  grande  exportation  d'outre- 
juer. 


LES    VOIES    ET    MOYENS    DK    I.  EXPriRTATInN    ALLEMANDE. 


m.    —    LES    TRANSPORTS    MARITLMKS. 

Ce  nest  pas  ici  le  lieu  dinsisîci'  sur  réiiormc  accroissement 
des  ports  de  mer  dont  rexportalion  allemande  est  tiibutaire. 
Hambourii ,  Brème  et,  à  un  moindre  degré.  F^iotterdam  et  Anvers. 
Nous  nous  bornons  à  le  rappeler  ici  pour  mémoire  et  à  signaler 
l'avantage  considérable  quen  a  tiré  l'exportation  allemande. 
Elle  a  actuellement  à  son  service  les  trois  plus  grands  ports  de 
l'Europe  continentale,  et  par  conséquent,  les  meilleures,  les 
plus  nombreuses  et  les  moins  coûteuses  occasions  d'expédier  ses 
marchandises  où  cjue  ce  soit  par  delà  les  mers. 

Sans  doute,  elle  a  contribué  à  cet  état  de  clioses.  Elle  est  un 
des  gros  éléments  de  prospérité  de  ces  ports,  non  seulement 
parla  quantité,  mais  aussi  par  la  nature  du  fret  qu'elle  leur  pro- 
cure. Elle  n'est  pas  principalement  composée,  comme  notre 
exportation  maritime  française,  de  produits  légers.  Elle  a  ses 
sucres,  ses  sels  encombrants,  son  charbon,  sa  métallurgie,  pour 
constituer  les  fonds  de  chargement  inchspensables  à  un  navire. 
Elle  a  aussi  l'intînie  variété  de  ses  marchandises  diverses  pour 
compléter  les  cargaisons.  Elle  répond,  grâce  à  cette  heurense 
diversité,  aux  conditions  que  réclame  impérieusement  l'industrie 
des  transports  par  mer. 

Mais  elle  profite  aussi  de  laftlux  de  navires  qu'amènent  dans 
ces  ports  l'énorme  importation  allemande  par  mer.  Elle  est,  en 
quelque  sorte,  sollicitée  par  la  présence  de  ces  navires.  Et  cepen- 
dant, elle  n'aurait  certainement  pas  pris  le  développement  que 
nous  avons  vu  si  un  secoui  s  particulièrement  précieux  ne  lui 
avait  été  fourni  par  la  grande  prospérité  de  l'armement  natio- 
nal. 

Il  y  a,  en  effet,  un  certain  genre  d'exportation  maritime  qui  est 
intimement  lié  à  la  situation  de  la  marine  marchande  du  pays 
exportateur,  et  c'est  précisément  celui  qui  a,  en  Allemagne,  la 
plus  grande  importance.  Nous  l'avons  déjà  indiqué,  c'est  l'expor- 
tation de  marchandises  diverses  de  produits  fabriqués  de  toutes 


74  LES    EXPORTATIONS  ALLEMANDES. 

sortes  attei^inant  directement  le  consommateur.  La  concurrence 
internationale  est  plus  vive  pour  les  objets  que  tous  les  pays 
industriels  sont  susceptiJdes  de  fabriquer  que  pour  les  produits 
de  la  culture  et  des  mines  dépendant  étroitement  des  conditions 
du  lieu.  Aussi  la  clientèle  ne  se  décide-t-elle  pas  toujours,  en 
présence  du  nombre  très  grand  des  producteurs,  par  une  exacte 
comparaison  entre  les  difTérents  avantages  que  chacun  d'eux 
peut  réellement  lui  oifrir,  mais  par  la  connaissance  de  ceux  de 
ces  avantages  sur  lesquels  son  attention  est  spécialement  attirée. 
Ce  sont  des  marchandises  qu'il  y  aurait  danger  à  abandonner  au 
choix,  supposé  impartial  et  éclairé,  des  consommateurs  dispersés 
auxquels  elles  s'adressent.  Ceux-ci  ne  sont  généralement  pas  en 
mesure  d'opérer  ce  choix  avec  un  parfait  discernement;  il  faut 
peser  sur  eux  de  tout  le  poids  de  la  réclame  sous  ses  formes  mul- 
tiples; il  faut  les  influencer  par  une  constante  et  indiscrète  inter- 
vention; en  d'autres  termes,  il  faut  établir  entre  eux  et  le  pro- 
ducteur des  relations  commerciales.  Lorsqu'il  s'agit  de  pays 
d'outre-mer,  la  création  de  services  maritimes  réguliers  fournit 
le  meilleur  moyen  de  les  établir.  L'agent  d'une  compagnie  de 
navigation  est,  d'ordinaire,  le  pionnier  du  commerce  dans  une 
contrée  qui  sort  de  l'isolement  économique  ;  c'est  lui  qui  consti- 
tue le  premier  lien  constant  et  assuré  avec  l'extérieur;  c'est  avec 
lui  que  doivent  compter  les  négociants  qui  veulent  profiter  du 
marché  nouvellement  ouvert.  Tout  naturellement,  ceux  de  ces 
négociants  qui  appartiennent  à  la  même  nationalité  que  lui 
ont  ses  faveurs,  il  arrive  même  qu'il  écarte  les  autres.  Les  Anglais 
ont  longtemps  et  largement  profité  de  la  situation  privilégiée, 
souvent  de  la  situation  non  disputée,  que  leur  assurait  ainsi 
l'esprit  d'entreprise  de  leurs  armateurs;  ils  out  célébré  de  mille 
manières  le  triomphe  de  leur  pavillon,  et  ont  affirmé  ses  avan- 
tages commerciaux  par  la  formule  célèbre  :  Tradc  foUoirs  the 
Flarj.  Aujourd'hui  la  formule  se  vérifie  à  leur  détriment,  carie 
commerce  allemand  suit  aussi  les  progrès  du  i)avillon  alle- 
nuuid. 

L'exemple  de  l'Angleterre  est  instructif  en  raison  ])récisémcnt 
de  la  leçon  (jui  lui  a  été  donnée  par  l'Allemagne.  Il  ne  suffit  pas 


LES   VOIES    ET    .MOYENS   DE    L  EXPORTATlnN    ALLEMANDE.  i  O 

pour  s'assurer  clos  succès  commerciau.x;  diiral)lcs,  d  être  arrivé 
bon  premier  sur  certains  marchés,  de  les  avoir  longtemps  des- 
servis seul  par  sa  flotte.  Il  faut  être  en  mesure  de  les  défendre 
contre  la  concurrence  d'autres  flottes  commerciales.  .\près  avoir 
entraîné  le  commerce  à  sa  suile,  il  faut  encore  que  le  pavillon  le 
maintienne.  Une  compagnie  de  navigation  allemande  qui  vient 
disputer  un  trafic  maritime  à  des  lignes  étrangères  déjà  en  ser- 
vice pourra  bien  commencer  par  ti-ansporler  les  marchandises 
étrangères  auxquelles  le  destinataire  est  habitué,  mais  ses  repré- 
sentants ne  manqueront  pas  de  profiter  de  leurs  relations  avec 
ce  destinataire  pour  solliciter  sa  clientèle  en  faveur  de  l'indus- 
trie allemande.  «  Nous  aussi,  lui  diront-ils,  nous  faisons  des 
cotonnades,  des  chaussures,  des  vêtements;  nous  aussi,  et  mieux 
({ue  personne,  nous  fabriquons  tout  ce  ({ue  peut  vendre  un  comp- 
toir, toute  la  marchandise  de  bazar.  »  Et  ils  insisteront  pour 
obtenir  un  petit  essai,  un  modeste  essai,  bientôt  suivi  de  com- 
mandes plus  sérieuses,  et,  peu  à  peu,  la  clientèle  se  détournera 
des  maisons  anciennement  en  rapports  avec  elle  pour  acheter  de 
la  marchandise  allemande. 

Le  détournement  est  plus  facile  encore  lorsque  le  produit 
d'exportation  n'est  pas  conlié  au  pavillon  de  son  pays  d'origine. 
Un  fabricant  de  Roubaixme  racontait  qu'il  avait  reçu  récemment, 
par  l'intermédiaire  d'un  courtier,  un  ordre  d'expédition  assez 
important  pour  une  destination  éloignée.  Étonné  de  voir  que 
cet  ordre,  exécuté  avec  tous  ses  soins,  n'avait  été  suivi  d'aucun 
autre,  il  se  livra  à  une  enquête  et  apprit  que  son  envoi  dirigé 
d'abord  sur  Anvers,  chargé  par  un  navire  allemand,  avait  servi 
d'amorce  à  un  de  ses  concurrents  d'outre-Rhin.  A  l'arrivée, 
l'agent  de  la  compagnie  allemande  s'était  empressé  de  faire 
savoir  au  destinataire  que  l'article  de  Roubaix  se  fabriquait  aussi 
en  Allemagne  et  l'avait  fcrcilement  persuadé  de  s'adresser  là 
désormais. 

En  somme,  il  est  extrêmement  dangereux  pour  l'exportation  de 
faire  faire  ses  transports  sous  pavillon  étranger,  comme  il  serait 
dangereux,  pour  une  entreprise  de  commerce  local  de  faire  faire 
ses  livraisons  par  une  maison  concurrente.  Dans  un  seul  cas,  l'ex- 


76  LES   EXPORTATIONS    ALLEMANDES. 

portation  n'est  pas  mise  en  danger  par  le  transport  sous  pavil- 
lon étranger,  c'est  lorsque  la  marchandise  exportée  ne  peut  pas 
être  fournie  par  le  pays  du  pavillon  transporteur,  lorsque,  en 
d'autres  termes,  ce  pays  est  incapable  de  faire  concurrence,  pour 
la  vente  de  celte  marchandise,  au  pays  exportateur.  Les  [armer s 
des  États-Unis  ne  s'etfrayent  pas  de  voir  les  blés  de  la  côle  du 
Pacifique  enlevés  par  les  voiliers  anglais,  français,  allemands  ou 
norwégiens,  parce  que  ni  l'Angleterre,  ni  la  France,  ni  l'Alle- 
magne, ni  la  Norvvège,  ne  sont  en  mesure  d'exporter  du  blé.  Les 
producteurs  do  pétrole  américains  ou  russes  ne  s'effraient  pas, 
non  plus,  parce  que  des  navires-citernes  étrangers  viennent 
charger  les  pétroles  de  la  Pennsylvanie  ou  du  Caucase.  Mais  les 
grands  pays  industriels  de  l'Europe  qui  filent  et  tissent  des  ma- 
tières premières  américaines,  africaines  et  australiennes,  qui 
fondent  des  minerais  empruntés  à  d'autres  sols  que  le  leur,  qui, 
d'une  façon  générale,  fabriquent  une  foule  d'objets  en  concur- 
rence ouverte,  ne  peuvent  pas  se  contenter  d'offrir  leurs  produits 
sur  le  marché. mondial.  Il  faut  qu'ils  les  conduisent  à  destina- 
tion, qu'ils  les  accompagnent,  qu'ils  les  livrent  à  la  clientèle, 
sous  peine  de  s'exposer  aux  manœuvres  d'un  transporteur  qui 
est,  lui-même,  un  rival. 

Voilà  pourquoi  la  puissance  actuelle  de  la  marine  marchande 
allemande  est  un  des  éléments  importants  de  la  prospérité  du 
commerce  extérieur  de  l'Empire,  et  quand  on  songe  à  tout 
ce  qu'il  a  fallu  de  rencontres  favorables  et  d'eflbrts  combinés 
pour  aboutir  à  cette  puissance  du  pavillon  allemand,  on  est 
surpris  de  la  multiplicité  et  de  la  variété  des  causes  dont 
l'essor  d'un  grand  mouvement  commercial  est  la   résultante. 

Happelons  k  grands  traits  la  rapide  transformation  de  la  flotte 
de  commerce  allemande  depuis  un  demi-siècle.  Avant  1850, 
la  navigation  au  long  cours  était  peu  pratiquée  sous  pavillon 
allenumd.  lirèmc  s'y  essayait  en  transportant  aux  États-Unis 
des  émigrants,  et  en  ramenant  du  coton,  du  riz  et  du  tabac; 
Hambourg  ne  trouvait  pas  dans  son  arrière-pays  les  ressources 
de  fret  nécessaires  pour  constituer  des  cliargements  au  long 
cours,  et  les  législations  en  vigueur  dans  les  pays  d'Europe  à 


LES    VOIES    ET    MOYENS    DE    L'EXr'oRTATInN    AI-I.EMA>T)E.  77 

gTancl  commerce  mai'ilime  ne  lui  pcrmetlaicnt  pas  d'opérci* 
les  transports  d'outre-mor  à  destination  de  ces  pays.  L'An- 
g-leleri'c,  en  particulier,  était  fermée  d'une  façon  absolue,  par 
l'Acte  de  Navigation  de  Cromwell,  à  toute  marchandise  d'ori- 
gine extra-européenne  transportée  sous  pavillon  étranger.  L'a- 
brogation de  cet  acte  en  18V9  marcjua  raffranchissement  des 
ports  allemands  de  la  mer  du  Nord.  Désormais,  Hambourg 
pouvait  envoyer  des  navires  vers  des  ports  éloignés.  S'ils  n'y 
trouvaient  pas  de  cargaisons  suffisantes  à  destination  de  l'Al- 
lemagne, rien  ne  leur  interdisait  plus,  à  partir  de  1850,  d'y 
charger  des  marchandises  pour  l'Angleterre  et,  à  partir  de 
l'année  1866,  date  de  l'abolition  de  la  surtaxe  de  pavillon, 
ils  pouvaient  y  prendre  des  chargements  pour  la  France  dans 
les  mêmes  conditions  qu'un  navire  battant  pavillon  français. 
Les  anciens  ports  hanséatiques  situés  en  territoire  allemand 
se  hâtèrent  de  profiter  de  ces  circonstances  nouvelles,  et  l'ar- 
mement au  long  cours  y  prit  immédiatement  un  essor  que  le 
commerce  maritime  de  l'Allemagne  ne  justifiait  pas  à  cette 
époque.  L'ensemble  de  la  flotte  allemande  doubla  son  tonnage 
en  vingt  ans,  de  1850  à  1870  '  ;  la  tlotte  hambourgeoise  doubla 
le  sien  pendant  les  huit  premières  années  du  nouveau  régime'. 
A  partir  de  1860,  et  surtout  de  1871,  le  développement  du 
commerce  maritime  allemand,  aidé  d'abord  par  la  prospérité 
du  pavillon  national,  contribue  puissamment  à  cette  prospé- 
rité. Le  tonnage  net  de  la  flotte  de  commerce  allemande,  qui 
n'atteignait  pas  un  million  de  tonneaux  avant  la  guerre  de 
1870,  en  compte  aujourd'hui  près  de  2  millions  et  demi. 
L'esprit  d'entreprise  des  cités  hanséatiques,  la  mise  en  œuvre 
des  forces  productrices  allemandes,  l'unification  douanière  de 
l'arrière-pays  des  ports  par  le  Zoliverein,  la  construction  des 
chemins  de  fer  et  des  canaux,  l'amélioration  des  voies  flu- 
viales, la  politicjue  économique  du  gouvernement  impérial,  et 
bien  d'autres  causes  encore  ont  contribué  à  ce  résultat.  Ce 
qu'il  nous  importe   de  retenir   aujourd'hui,  c'est  que  l'expor- 

1.  Max  Peleis,  op.  cit..  p.  215. 

2.  Hamburg's  Ilandel  und  Sc/nfffahrt. 


78  LES  ExroirrATioNs  allemandes. 

tation  allemande  d'outre-mer  est  admirablement  servie  par  la 
marine  de  commerce  nationale;  les  marchandises  qu'elle  lui 
confie  peuvent  atteindre  les  clientèles  les  plus  excentriques 
sous  la  constante  protection  du  pavillon  allemand,  sans  être 
abandonnées  aux  mains  de  transporteurs  rivaux,  intéressés  à 
favoriser  des   marchandises  d'autres  provenances. 


IV.    —    LKS    APTITUDES    COMMERCIALES. 

Les  voies  et  moyens  que  nous  avons  examinés  jusqu'ici  ne 
sont,  à  vrai  dire,  que  des  circonstances  favorables  à  l'expor- 
tation, mais  elles  ne  suffiraient  pas  à  l'explicjuer.  Une  clien- 
tèle allemande  se  trouvait  transportée  à  l'étranger  par  le  fait, 
soit  de  l'émigration  proprement  dite,  soit  de  rétablissement 
de  nombreux  Allemands  en  dehors  des  frontières  de  l'Empire  ; 
cette  clientèle  pouvait  être  atteinte  grâce  à  l'existence  de  trans- 
ports terrestres  et  do  transports  maritimes  bien  organisés;  en- 
core fallait-il  savoir  se  servir  de  ces  avantages,  en  faire  une 
base  d'opérations  pour  la  lutte  commerciale  à  entre  prendre  . 
Par  eux-mêmes,   ils  ne  pouvaient  pas  assurer  le  succès. 

Ils  le  pouvai<mt  d'autant  moins  que  le  commerce  allemand 
se  trouvait  devancé  sur  les  marchés  étrangers  par  le  commerce 
anglais  et  le  commerce  français.  Il  lui  fallait  donc  y  conqué- 
rir une  place,  s'y  imposer,  changer  les  habitudes  prises,  toutes 
choses  cjui  ne  se  font  pas  sans  une  grande  dépense  d'énergie 
et  d'activité. 

Enfin,  nous  l'avons  vu,  l'Allemagne  n'exportait  que  très  peu 
de  produits  se  recommandant  par  leur  perfection  ou  par  leur 
rareté.  Elle  n'avait  guère  à  sa  disposition  d'autre  moyen  de 
réussir  que  d'attirer  et  de  retenir  la  clientèle  par  le  bon 
marché,  par  la  satisfaction  de  ses  goûts  particuliers  et  par  les 
mille  prévenances  que  l'ingéniosité  d'un  commerçant  habile 
sait  imaginer. 

Avec  méthode,  persévérance  et  une  intelligence  remarquable 


LES    VOIES    ET    MOYENS    DE    L  EXPORTATION    ALLEMANDE.  /1> 

des  ]jesoins  spéciaux  de  chaque  variété  de  consommateurs,  les 
Allemands  ont  entrepris  cette  tâche.  A  ceux  que  leur  impré- 
voyance portait  à  accepter  volontiers  des  échéances  éloignées, 
ils  ont  consenti  des  crédits  dépassant  de  beaucoup  les  délais 
d'usage;  aux  bons  payeurs,  ils  ont  accordé  des  réductions  de 
prix;  ils  ont  copié  les  modèles  préférés  de  la  clientèle  pour 
les  faire  fabri([uer  en  Allemagne  :  ils  ont  emballé,  étiqueté, 
présenté  leurs  marchandises  en  sinspirant  de  la  forme,  de  la 
couleur  qui  plaît  davantage  dans  tel  ou  tel  pays.  Partout,  ils 
ont  pris  la  peine  d'otfrir  leurs  catalogues  dans  la  langue  des 
acheteurs,  de  marquer  leurs  prix,  leurs  mesures  et  leurs  poids 
suivant  l'usage  adopté  par  eux.  Partout,  enlin,  ils  ont  accom- 
pagné leurs  envois;  ils  en  ont  confié  la  distribution  à  des 
agents  sûrs  et  compétents. 

i*our  comprendre  ces  qualités  du  négociant  allemand,  du 
commis  allemand,  il  faut  se  rappeler  quelle  préparation  éloi- 
gnée, quel  long-  apprentissage  a  résulté  pour  lui  de  conditions 
antérieures  à  la  période  actuelle.  Lorsque  r.4llemagne  offrait 
peu  d'occasions  nouvelles  d'emploi  à  une  population  croissante, 
une  foule  de  jeunes  Allemands  s'expatriaient  pour  trouver  des 
moyens  d'existence.  Ce  mouvement  d'émigration  très  ancien  a 
pris  des  directions  diverses  suivant  les  époques  et  les  débouchés 
que  lui  offraient  les  conditions  économiques  et  sociales.  11  a 
fourni  les  troupes  d'Europe  de  reitres,  de  lansquenets  et  autres 
mercenaires  avant  l'établissement  des  armées  nationales.  Depuis 
lors,  il  a  été  pour  les  pays  de  grand  commerce  une  pépinière 
inépuisable  de  commis,  comptables,  employés  de  toutes  sortes. 
C'est  dans  les  bureaux,  les  comptoirs  et  les  banques  de  leurs 
concurrents  actuels  que  les  Allemands  ont  appris  à  les  combattre. 
Mais  comment  s'y  assuraient-ils  une  place?  Quelles  qualités 
particulières  possédaient-ils  pour  y  être  admis  de  préférence 
à  d'autres?  Il  ne  suffit  pas  de  constater  qu'ils  étaient  contraints 
à  l'émigration  pour  expliquer  leur  succès  dans  cette  profession 
spéciale.  Il  faut  découvrir  la  raison  de  l'attrait  qu'elle  leur  offrait 
et  des  aptitudes  qu'ils  y  apportaient. 

La  profession  correspondait  à  leurs  désirs  par  suite  de  leur 


,S0  LES    EXPdliTA'lKxtS    ALLEMANDES. 

origine  et  de  leur  éducation.  Issus  de  familles  d'artisans,  de  petits 
commerçants,  de  fonctionnaires  ou  de  professeurs  modestes,  la 
situation  de  commis  ou  d'employé  leur  assurait  une  vie  maté- 
rielle en  rapport  avec  leurs  habitudes;  elle  leur  procurait  la 
sécurité  dans  le  présent  et  leur  ouvrait  des  perspectives  d'avenir. 
Et  ce  n'était  guère  que  dans  cette  catégorie  de  familles  que  lé- 
migration  allemande  vers  les  pays  d'Europe  pouvait  se  recruter 
d'une  façon  normale  et  régulière.  Les  paysans  ne  ti;'ouvaient 
pas  en  Europe  les  terres  qu'ils  recherchaient;  les  pays  neufs,  au 
contraire,  les  attiraient  par  les  facilités  d'établissement  qu'ils 
leur  offraient.  Quant  aux  rejetons  de  la  classe  riche,  ils  se  diri- 
geaient plus  volontiers  vers  les  fonctions  publiques,  entourées 
en  Allemagne  d'un  très  grand  prestige,  que  vers  les  situations 
indépendantes.  Ils  quittaient  peu  le  sol  natal.  De  là  vient  sans 
doute,  au  moins  pour  une  part,  ce  fait  souvent  remarqué  que, 
malgré  son  émigration  considérable,  l'Allemagne  n'a  constitué 
nulle  part  une  nouvelle  nation  allemande.  Par  contre,  l'Angle- 
terre a  créé  en  maints  endroits  des  colonies  de  caractère  nette- 
ment anglo-saxon,  conservant  même  ce  caractère  après  la 
rupture  complète  avec  la  métropole;  c'est  qu'elle  envoyait  dans 
les  pays  neufs,  non  seulement  des  colons  et  des  ouvriers,  mais 
des  hommes  habitués  aux  responsabilités  du  commandement, 
des  directeurs  du  travail.  Elle  fournissait  ainsi,  à  elle  seule,  les 
éléments  d'une  société  complète,  pouvant  se  suflire,  et  réussis- 
sant à  encadrer  souvent  et  à  assimiler  les  émigrants  dépendants 
(|ui  lui  venaient  d'Allemagne.  L'histoire  des  Etats-Unis  est  ins- 
tructive à  ce  point  de  vue. 

Attirés  vers  les  emplois  subordonnés  du  commerce  européen, 
les  émigrants  allemands  étaient,  en  plus,  très  aptes  à  les 
remplir,  grâce  à  leur  éducation  préalable.  Ils  n'étaient  pas,  en 
elfet,  le  produit  d'une  émigration  miséreuse  et  incapable,  subie 
sans  préparation;  tout  au  contraire,  ils  étaient  formés  d'avance 
en  vue  de  la  carrière  à  laquelle  ils  se  destinaient.  Les  familles 
dont  ils  sortaient  leur  donnaient  en  premier  lieu  une  éducation 
morale  supérieure  à  leurs  ressources  matérielles.  C'étaient, 
comme  aujourd'hui  encore,  des  familles  très  nombreuses,  dans 


LES   VOIES   ET   MOYENS    DE   L'EXPORTATION    ALLEMANDE.  81 

lesquelles  le  patrimoine  modeste  ne  pouvait  —  quel  que  fût 
d'ailleurs  le  mode  d'héritage  —  encourager  chez  aucun  enfant 
le  désir  d'une  vie  oisive.  En  plus,  dans  une  partie  importante  de 
la  plaine  saxonne,  l'usage  de  faire  un  héritier,  de  transmettre 
l'établissement  familial  à  un  des  enfants,  était  très  répandu. 
Nous  n'avons  pas  besoin  d'expliquer  longuement  aux  lecteurs  de 
la  Science  sociale  comment  cet  usage  favorisait  l'émigration  et 
contribuait  à  l'organiser  efficacement.  Il  résultait  de  l'ensemble 
de  ces  conditions  que  les  jeunes  Allemands  se  présentant  en 
France,  en  Angleterre,  pour  y  occuper  des  emplois  de  commis, 
offraient  dans  leur  ensemble   un   niveau    d'éducation  morale 
relativement  élevé.  Ils  devaient  aussi  au  milieu  d'où  ils  étaient 
issus  des  habitudes  de    régularité   et   de  discipline  qui    con- 
trastaient trop  souvent  avec  celles  des  jeunes  Français,  des  habi- 
tudes de  travail  rares  chez  les  jeunes  Anglais.  A  ces  qualités,  ils 
joignaient  une  instruction  élémentaire  mais  solide.  Le  maître 
d'école  allemand,  dont  on  a  si  souvent  fait  l'éloge,  leur  donnait 
un  bagage  de  connaissances  suffisant  pour  leur  permettre  de 
devenir  des  scribes  très  soigneux,    des  calculateurs  rapides  et 
exacts.   Et   comme,  d'autre  part,  ils  savaient  vivre  de  peu  et 
fournissaient  beaucoup   de  besogne  pour  peu  d'argent,  ils  se 
plaçaient  facilement  à  l'étranger,  apprenaient  la   langue  du 
pays,  et  revenaient  parfois  en  Allemagne  avec  une  expérience 
qui  en  faisait  de  très  précieux  auxiliaires  pour  les  négociants 
allemands. 

Car  il  y  avait  aussi,  il  ne  faut  pas  l'oublier,  même  avant  le 
développement  économique  que  nous  voyons -aujourd'hui,  d'im- 
portantes places  de  commerce  en  Allemagne,  Francfort,  Ham- 
bourg, Leipzig,  Nuremberg  et  d'autres,  de  telle  sorte  que, 
lorsque  le  grand  essor  économique  de  l'Allemagne  s'est  produit, 
elle  a  trouvé  de  suite,  parmi  ses  nationaux,  les  éléments  néces- 
saires pour  diriger  dans  leurs  grandes  combinaisons  et  pour 
accomplir  dans  leurs  mille  détails  les  entreprises  commerciales 
auxquelles  il  donnait  lieu.  Du  jour  au  lendemain,  le  pays  qui 
fournissait  à  l'Europe  occidentale  tant  de  comptables  et  d'em- 
ployés de  commerce  a  pu  mettre  sur  pied  une  armée  de  voya- 


82  LES   EXPORTATIONS   ALLEMANDES. 

geurs  connaissant  la  langue  et  les  habitudes  des  contrées  qu'ils 
visitaient.  En  d'autres  termes,  l'Allemagne  était  prête  à  tirer 
un  profit  commercial  des  circonstances  qui  faisaient  d'elle  une 
grande  nation  industrielle.  De  même  qu'elle  se  trouvait  avoir 
transporté  d'avance  à  l'étranger  une  clientèle  pour  son  expor- 
tation, elle  avait  d'avance  une  marine  marchande  pour  lui  servir 
de  véhicule  et  un  personnel  apte  à  l'organiser  commercialement. 
De  là  vient  la  singulière  aptitude  qu'elle  a  montrée  pour 
adapter  à  une  situation  nouvelle  les  procédés  anciens,  pour  en 
découvrir  de  nouveaux;  de  là  les  surprises  qu'elle  a  causées 
aux  commerçants  expérimentés  dts  nations  concurrentes.  C'est 
elle  qui  a  imaginé  les  musées  d'échantillons,  les  participations 
collectives  aux  expositions  internationales,  les  essais  collectifs 
d'exportation  ;  surtout,  c'est  chez  elle  que  la  banque  soutient  avec 
le  plus  d'énergie  et  d'efficacité  les  entreprises  du  commerce  et 
de  l'industrie  et  si,  dans  des  moments  de  crise,  cette  intime 
union  du  capital,  de  la  production  et  de  la  distribution  crée  un 
danger  momentané,  du  moins  est-elle  remarquablement  féconde 
en  temps  normal.  L'Allemagne  est  sans  doute  aujourd'hui  le 
pays  d'Europe  le  mieux  outillé  industriellement,  commercia- 
lement et  financièrement,  en  vue  de  sa  prospérité  économique. 


V.    —  .LA  POLITIQUE  ECONOMIQUE  DE  L  EMPIRE. 

L'exportation  allemande  a  pour  cause  première  les  conditions 
économiques  et  sociales  que  nous  avons  indiquées  pour  les  prin- 
cipales branches  de  la  production  nationale;  nous  venons  de 
voir  ses  moyens  d'action  tirés  de  l'initiative  privée  ;  il  nous  faut 
maintenant  signaler  brièvement  le  concours  puissant  et  efiectif 
qu'elle  a  trouvé  dans  les  pouvoirs  publics. 

La  Monarchie  prussienne  était  préparée  de  longue  date  à  con- 
duire la  grande  entreprise  de  mise  en  valeur  que  la  création  de 
l'Empire  a  confiée  à  ses  représentants.  Sa  politique  de  conquête 
à  main  armée  a  toujours  nécessité  le  maintien  de  troupes  perma- 
nentes nond3reuses  et,  par  suite,  un  trésor  suffisamment  garni. 


LES   VOIES   ET   MOYENS    DE    l'EXPORTATIO.N    ALLEMANDE.  83 

tant  pour  assurer  leur  solde  régulière  que  pour  parer  aux  frais 
d'une  prompte  entrée  en  campagne.  Ce  n'était  pas  une  tâche 
facile  que  de  prélever  les  impôts  nécessaires  à  cette  double  fin 
sur  un  pays  de  culture  pauvre  et  presque  sans  industrie.  La 
légendaire  économie  de  la  cour  permettait  d'appliquer  aux 
dépenses  utiles  la  presque  totalité  des  ressources  publiques; 
mais  encore  fallait-il  parvenir  îi  grossir  ces  ressources  pour  faire 
face  aux  exigences  de  la  politique  adoptée.  Aussi  les  rois  de 
Prusse  s'employêrent-ils  à  développer  les  forces  productrices  de 
leur  royaume,  non  pas  tant  pour  augmenter  directement  sa 
puissance  par  la  prospérité  économique  —  cette  conception  est 
moderne  et  répond  à  des  conditions  nouvelles  —  que  pour  faire 
servir  indirectement  cette  prospérité  économique  à  leurs  visées 
politiques.  Ils  avaient  besoin  que  le  pays  s'enrichît  pour  pou- 
voir payer  plus  d'impôts,  entretenir  plus  de  troupes,  et  être 
mieux  outillé  pour  la  conquête.  Lorsque  Frédéric  II,  encore 
prince  héritier,  souffrait  de  l'inaction  dans  sa  solitude  de  New- 
Rupin  et  demandait  à  son  père  de  le  mettre  à  même  de  voyager 
pour  se  distraire,  celui-ci  le  conviait  à  visiter  les  provinces  les 
plus  pauvres  du  royaume  pour  étudier  le  moyen  de  leur  faire 
rendre  plus  d'impôts  '.  La  leçon  ne  fut  pas  perdue,  on  le  sait;  elle 
se  transmit  de  génération  en  génération  jusqu'au  fondateur  de 
l'Empire  actuel  et  les  souverains  de  la  Prusse  eurent  constam- 
ment la  préoccupation  de  «  faire  une  bonne  maison  »,  d'adminis- 
trer sagement  le  patrimoine  national. 

Cette  tradition  a  heureusement  influé  sur  le  gouvernement 
impérial  lorsque  les  rois  de  Prusse  se  sont  trouvés  à  la  tête  d'un 
vaste  pays  unifié,  renfermant  de  grandes  ressources  latentes  ou 
incomplètement  exploitées.  Les  aspirations  du  peuple  allemand 
vers  le  développement  des  forces  productrices  répondaient 
merveilleusement  au  désir  du  pouvoir  central.  Et  celui-ci  pou- 
vait les  soutenir  efficacement  grâce  à  l'expérience  acquise  par  lui 
dans  des  conditions  plus  étroites  et  sur  un  théâtre  plus  restreint. 

Mais  les  difficultés  de  sa  tâche  augmentent  à  mesure  que  les 

1.  M.  Ernest  Lavisse,  Frédéric  II. 


84  LES   EXPORTATIONS   ALLEMANDES. 

intérêts  dont  il  a  la  charge  deviennent  plus  nombreux  et  plus 
complexes.  Il  arrive  môme  que,  parmi  ces  divers  groupes  d'in- 
térêts, il  y  en  ait  de  contradictoires.  Un  exemple  célèbre  est 
celui  du  canal  central  qui  devait  primitivement  rejoindre  le 
Rhin  à  l'Elbe.  Les  industriels  et  les  commerçants  souhaitaient, 
d'une  façon  générale,  la  réalisation  de  ce  projet;  mais  le  parti 
des  «  agrariens  »,  représentant  les  intérêts  agricoles,  y  a  fait 
une  vive  opposition  et  a  eu  gain  de  cause.  Pour  reprendre  le 
projet  avec  chance  de  succès,  il  a  fallu  le  réduire,  le  tronquer, 
se  livrer  à  un  de  ces  marchandages  dont  la  politique  intérieure 
de  l'Allemagne  offre  de  si  nombreux  exemples.  La  même  diver- 
gence de  vues  s'est  manifestée  tout  récemment  à  propos  de  la 
question  douanière,  et  cela  nous  ramène  d'une  façon  plus  pré- 
cise au  sujet  qui  nous  occupe. 

L'Allemagne  industrielle  ne  peut  pas  vivre  et  se  développer 
sans  exportation.  L'exportation  ne  lui  est  pas  seulement  avan- 
tageuse, comme  à  toutes  les  contrées  industrielles,  parce  qu'elle 
lui  permet  de  répartir  ses  frais  généraux  sur  une  production 
plus  considérable  ;  elle  lui  est  nécessaire,  soit  en  raison  de  la 
distribution  géographique  de  ses  bassins  houillers  qui  influe  sur 
la  distribution  de  ses  centres  industriels,  soit  en  raison  du 
développement  même  de  certaines  fabrications  dont  le  marché 
national  est  incapable  d'absorber  les  produits,  soit  en  raison 
des  causes  particulières  que  nous  avons  indiquées  au  cours  de 
cette  étude  pour  chacun  des  groupes  de  produits  considérés.  Le 
mouvement  des  cartells  qui  s'étend  à  un  si  grand  nombre  d'in- 
dustries, est  une  marque  certaine  de  l'excès  général  de  la  pro- 
duction ;  la  permanence  des  ententes  auxquelles  il  donne  heu 
prouve  qu'il  ne  vise  pas  uniquement  des  crises  passagères,  mais 
qu'il  cherche  à  prévenir  un  danger  constant;  les  primes  d'ex- 
portation instituées  par  les  associations  de  producteurs  ne  lais- 
sent aucun  doute  sur  le  besoin  pressant  que  ceux-ci  éprouvent 
de  trouver  des  débouchés  à  l'étranger. 

Cette  préoccupation  dos  industriels  allemands  les  guide  dans 
la  politique  douanière  qu'ils  soutiennent.  Ce  serait  l)eaucoup 
trop  de  dire  qu'ils   sont  libres- échangistes;  ils  demandent,  au 


LES   VOIES   ET   MOYENS   DE   L'EXPORTATION   ALLEMANDE.  8o 

contraire,  une  protection  positive  dans  bien  des  cas;  mais  ils 
réclament,  d'une  part,  que  la  frontière  allemande  s'ouvre  li- 
brement aux  importations  de  matières  premières,  d'autre  part, 
que  les  frontières  des  pays  qui  leur  fournissent  une  clientèle  ne 
se  ferment  pas  à  leurs  produits  fabriqués.  Et  cela  les  dispose 
à  des  concessions  correspondantes.  Enfin,  ils  désirent  que  les 
produits  agricoles  indispensables  à  ralimentation,  le  blé  et  les 
viandes  en  particulier,  ne  soient  pas  grevés  de  droits  de  douane 
en  augmentant  le  prix,  parce  que  le  haut  prix  de  ces  produits, 
consommés  par  la  population  ouvrière  qu'ils  emploient,  a  une 
répercussion  sur  le  taux  des  salaires. 

Les  agrariens  raisonnent  tout  autrement.  Le  sol  de  l'Allema- 
gne ne  pouvant  pas  nourrir  la  population  qui  s'y  agglomère  de 
plus  en  plus,  ils  n'ont  à  exporter  que  les  produits  de  certaines 
cultures  industrielles  ou  spéciales.  Leur  rêve  est  celui  d'une 
Allemagne  fermée  par  des  barrières  douanières  élevées  ;  ils  re- 
doutent peu  les  mesures  de  rétorsion  par  lesquelles  les  autres 
pays  pourraient  répondre  à  cette  attitude,  leur  intérêt  général 
étant  plutôt  de  vendre  leurs  grains  et  leur  bétail  cher  que  de 
réserver  des  débouchés  aux  sucres  de  la  Saxe,  aux  alcools  du 
Brandebourg  ou  aux  vins  de  la  Moselle, 

Le  gouvernement  allemand  est  constamment  aux  prises  avec 
les  difficultés  que  suscitent  les  intérêts  divergents  de  ces  deux 
groupes  de  producteurs;  il  l'a  été  tout  particulièrement  à  l'oc- 
casion du  renouvellement  récent  des  traités  de  commerce.  Sa 
perplexité  est  d'autnnt  plus  grande  que  sa  politique  traditionnelle 
et  nécessaire  s'appuie  à  la  fois  sur  les  industriels  et  sur  les  agra- 
riens. Les  premiers  sont  aujourd'hui  ceux  qui  alimentent  le 
plus  largement  son  trésor  et  qui  donnent  à  son  armée  des 
contingents  de  plus  en  plus  nombreux.  C'est,  en  effet,  le  dé- 
veloppement de  l'industrie  et  du  commerce  qui  retient  sur  le 
sol  de  l'Empire  la  plus  grande  part  des  800.000  Allemands  qui, 
grâce  à  une  admirable  natalité,  s'ajoutent  chaque  année  à  la 
population.  Les  seconds  donnent  à  l'armée  ses  troupes  les  plus 
résistantes  et  ses  chefs  les  plus  dévoués;  ils  sont,  en  plus,  les 
soutiens  les  plus  fermes  et  les  plus  enthousiastes  du  trône.  L'em- 


86  LES   EXPORTATIONS   ALLEMANDES. 

barras  de  décider  entre  eux  est  donc  grand  pour  un  régime 
ayant  besoin  de  lourds  impôts  d'État  et  de  gros  bataillons  pour 
soutenir  la  puissance  militaire  dont  il  est  issu,  mais  ne  pou- 
vant pas  sacrifier,  sans  la  compromettre,  le  solide  noyau  de  ses 
paysans  et  de  sa  noblesse. 

(^e  n'est  là,  au  surplus,  qu'un  des  aspects  d'une  division  pro- 
fonde. L'Empire  d'Allemagne  voit  se  dresser  devant  lui,  comme 
tous  les  grands  pays  producteurs,  le  problème  des  rapports  entre 
employeurs  et  employés,  mais  il  l'aborde  dans  des  conditions 
particulièrement  difficiles,  parce  que  les  employeurs  se  parta- 
gent en  deux  catégories  animées  d'un  esprit  très  différent.  Les 
grands  patrons  industriels  acceptent  sans  restriction  le  principe 
sur  lequel  reposent  les  sociétés  modernes,  c'est-à-dire  l'absence 
de  privilèges  héréditaires,  le  libre  accès  de  toutes  les  situa- 
tions à  ceux  qui  sont  capables  de  les  remplir,  le  classement 
des  citoyens  suivant  le  rôle  personnel  qu'ils  jouent  effective- 
ment. Les  grands  patrons  agricoles,  au  contraire,  sont  des  sei- 
gneurs, pourvus  de  certains  avantages  attachés  à  leur  nais- 
sance, élevés  en  vue  des  fonctions  particulières  qu'ils  remphssent 
traditionnellement  dans  l'armée,  dans  les  administrations  lo- 
cales et  dans  les  grands  emplois  civils  de  l'État.  L'éloge  très 
mérité  que  l'on  peut  faire  de  leur  zèle,  de  leur  fidélité,  de  leur 
exactitude,  de  leur  intelligente  application  aux  devoirs  spéciaux 
de  leur  charge  rend  plus  difficile  encore  à  franchir  le  fossé 
qui  les  sépare  des  directeurs  du  travail  industriel.  Toutes  ces  qua- 
lités contribuent,  en  effet,  à  maintenir  le  régime  actuel.  Des 
privilèges  sans  aucune  contre-partie  effective  disparaissent  avec 
plus  ou  moins  de  rapidité;  des  privilèges  correspondant  à  des 
services  rendus  n'offensent  pas  le  sentiment  d'équité  et  se  jus- 
tifient aux  yeux  de  ceux  qui,  par  leur  éducation  et  leurs  habi- 
tudes, sont  prédisposés  à  les  accepter.  Par  suite,  l'Allemagne 
moderne,  l'Allemagne  scientilique  et  progressive  a  encore  ses 
patrons  de  «  de  droit  divin  »  en  quelque  sorte,  confondant  le 
respect  indispensable  des  vérités  éternelles  et  intangibles  avec  le 
maintien  du  système  contingent  qu'ils  représentent,  mettant 
leur  confiance  absolue  et  exclusive  dans  l'iniliativc  d'un  petit 


LES   VOIES  ET   MOYENS    DE   l'eXPORÏATION   ALLEMANDE.  87 

nombre  d'hommes  choisis  d'avance  et  l'obéissance  de  tous  les 
autres. 

Le  grave  danger  de  cette  situation  a  été  voilé  jusqu'ici  par 
les  succès  militaires,  politiques  et  économiques  de  l'iVllemague  ; 
il  a  été,  pour  ainsi  dire,  noyé  dans  le  grand  bienfait  qu'une 
unité  longtemps  désirée  a  produit  en  se  réalisant.  Tout  a  été  per- 
mis depuis  trente-cinq  ans  à  ceux  qui  personnilient  cette  unité 
et  qui  ont  efficacement  travaillé  à  son  achèvement;  mais  le 
problème,  pour  être  moins  facilement  aperçu,  n'en  est  pas  moins 
réel.  L'Allemagne  est  entrée  dans  une  voie  de  progrès  matériel 
intense  où  ses  triomphes  militaires  l'ont  aidée  à  s'engager,  mais 
dans  laquelle  elle  ne  peut  persévérer  qu'en  transformant  d'une 
manière  profonde  les  organismes  qui  lui  ont  valu  jadis  ces  triom- 
phes. On  peut  affirmer  qu'elle  est  décidée  à  poursuivre  son  essor 
économique.  Il  faudra  donc  qu'elle  avise  aux  réformes  néces- 
saires si   elle  veut  éviter  les  révolutions  violentes. 

En  résumé,  le  grand  développement  des  forces  productrices 
allemandes,  dont  le  mouvement  des  exportations  n'est  qu'un 
des  aspects  principaux,  a  fait  surgir  deux  questions,  l'une  de 
politique  intérieure,  l'autre  de  politique  extérieure,  dont  les 
répercussions  sociales  sont  considérables. 

La  question  de  politique  intérieure,  c'est  la  rivalité  inévitable 
entre  les  créateurs  de  la  richesse  nouvelle  et  les  représentants 
de  l'ordre  de  choses  ancien,  entre  ceux  qui  travaillent  et  ceux  qui 
commandent.  Nous  avons  signalé  les  conflits  qui  ont  déjà  éclaté 
entre  eux  ;  il  en  éclatera  d'autres  et  d'un  ordre  plus  grave  encore. 
11  ne  s'agira  pas  seulement  de  canaux  à  voter  ou  à  refuser,  de 
tarifs  de  douanes  à  combiner;  il  s'agira  de  décider  si  l'Allema- 
gne doit  s'orienter  vers  une  plus  grande  liberté  de  l'initiative 
individuelle  ou  se  confiner  dans  une  discipline  étroite.  Et  c'est 
là  proprement  un  problème  social,  que  les  représentants  du 
progrès  auront  besoin  de  résoudre  affirmativement,  sous  peine 
de  recul,  que  les  représentants  de  l'autoritarisme  prussien  cou- 
rent grand  risque  de  méconnaître. 

La  question  de  politique  extérieure,  c'est  la  rivalité  avec  l'An- 
gleterre. On  ne  supplante  pas  une  nation  industrielle  sur  les 


88  LES   EXPORTATIONS  ALLEMANDES. 

marchés  qu'elle  détient  sans  s'attirer  sa  colère.  Le  «  splendide 
isolement  »  qui  lui  permettait  de  saluer  sans  effroi  les  conquêtes 
continentales  de  la  Prusse  et  la  constitution  de  l'Empire  est  atteint 
par  les  succès  moins  retentissants  des  fabricants  et  des  commis 
voyageurs  allemands.  Le  duel,  longtemps  annoncé  entre  c(  Félé- 
phant  »  russe  et  la  «  baleine  »  anglaise,  a  été  longtemps  em- 
pêché par  la  diversion  imprévue  du  Japon  et  par  les  désordres 
intérieurs  dont  la  Russie  est  le  théâtre.  Un  autre  duel  se  prépare 
aujourd'hui  pour  l'Angleterre;  il  ne  serait  pas  contraire  à  ses 
habitudes  d'amener  un  des  seconds  quelle  s'est  assurés  à  se 
battre  pour  elle;  mais,  directement  ou  indirectement,  elle  veut 
porter  un  coup  à  la  puissance  économique  nouvelle  qui  tra- 
verse ses  desseins. 

Paul  DE    ROUSIERS, 


Le  Directeur-Gérant  :  Edmond  Demolins. 


Typographie  Firmin-Didot  et  C'«.  —  Paris 


ANNÉE  1907 


34    LIVRAISON 


BULLETIN 

DE  LA  SOCIÉTÉ  INTERNATIONALE 

DE  SCIENCE  SOCIALE 


SOMMAIRE  :  Nouveaux  membres.  —  Pu'union  annuelle:  pro.crammo  des  séances.  —  Ques- 
tions du  jour  :  L'agitation  chez  les  instituteurs,  par  M.  G.  ii'Azamblj.^.  —  Correspondance  : 
Le  besoin  d'un  manuel  de  science  sociale,  lettre  de  M.  G.  F.  Réponse  de  M.  Edmond  De- 
Moi.iNs.  — Répercussions  sociales  :  L  Le  Travail  (suite),  par  >L  Edmond  Demouns.  — L'évo- 
lution de  la  musique,  d'après  la  science  sociale  (suile),  par  M.  Paul  Descamps.  —  Le  nouvel 
ouvrage  de  M.  Léon  Poinsakd.  —  Le  présent  fascicule.  —  P»ulietin  bibliographique. 


L'État  actuel  de  la  Science  sociale,  par  M.  Edmond  Demoli.ns.  Brochure  d'introduction 
à  la  Science  sociale,  0  iV.  '..'O  cent.;  dix  ex.,  1  l'r.  25;  vingt  ex.,  2  francs. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SERIE    Prix 


N°   1.  —    La  Méthode    sociale,    ses 

procédés  et  ses  applications,  par  Eu.mond 
Demollns,  Robert  Pinot  et  P.\ul  de  Rou- 

SIERS. 

>"J  2.  —  Le  Conflit  des  races  en 
Macédoine,  d'après  une  observation 
monographique,  par  G.  d'Azambuja. 

N'^  3.  —  Le  Japon  et  son  évolution 
sociale,  par  A.  de  Préville. 

N  "  4.  —  L'Organisation  du  travail. 
Réglementation  ou  Liberté,  d'après 
l'enseignement  des  faits,  par  Edmond 
Demolins. 

N''  5.  —  La  Révolution  agricole. 
Nécessité  de  transformer  les  procédés  de 
culture,  par  Albert  Dauprat. 

N'^  6.  —  Journal  de  TÉcole  des  Ro- 
ches (année  1903-1904). 

N°  7.  —  La  Russie;  le  peuple  et 
le  gouvernement,  par   LÉuN  PoiNS.vRD. 

X"'  8.  —  Pour  développer  notre 
commerce  ;  Groupes  d'expansion  com- 
merciale, par  Edmond  Demollns. 

N°  9.  —  L'ouverture  du  Thibet.  Le 
Bouddhisme  et  le  Lamaïsme,   par  A. 

DE  Pré  VILLE. 

N'^^  10  et  11.  —  La  Science  sociale 
depuis  F.  Le  Play.  —  Classification 
sociale  résultant  des  observations  faites 


'2  fr.  franco) 

d'après  la  méthode  de  la  Science  sociale, 
par  Edmond  Demolins.  (Fasc.  double.) 

N°  12.  —  La  France  au  Maroc,  par 
LÉON  Poinsard. 

N'^  13.  —  Le  commerce  franco-belge 
et  sa  signification  sociale,  par  Ph. 
Robert. 

N*^  14.  —  Un  type  d'ouvrier  anar- 
chiste. Monographie  d'une  famille 
d'ouvriers  parisiens,  parle  D''  J.  Bail- 
hache. 

X°  15.  —  Une  expérience  agricole 
de  propriétaire  résidant,  par  Albert 
Dauprat. 

N'^  16.  —  Journal  de  l'École  des  Ro- 
ches Cannée  1904-1905). 

N°  17.  —  Un  nouveau  type  particula- 
riste  ébauché  :  Le  Paysan  basque  du 
Labourd  à  travers  les  âges,  par  M.  G. 
Olphe-G.alliard. 

X'^  18.  —  La  crise  coloniale  en 
Nouvelle-Calédonie,  par  Marc  Le  Gou- 
pils, ancien  Président  du  Conseil  général 
de  la  Xouvelle-Calédonie. 

X'^'  10,  20  et  21.  —  Le  paysan  des 
Fjords  de  Norvège,  par  Paul  Bure.\u. 
(Trois  Fa.sc.) 

X°  22.  —  Les  trois  formes  essen- 
tielles de  l'Éducation;  leur  évolution 
comparée,  par  Paul  Descamps. 

La  suite  au  verso. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SÉRIE  [suite]. 


N"  23.  —  L'Evolution  agricole  en 
Allemagne.  Le  «  Bauer  »  de  la  lande 
du  Lunebourg.  par  Paul  Roux. 

^0  24.  —  Les  problèmes  sociaux 
de  l'industrie  minière.  Comment  les 
résoudre,  par  Edmond  Demolins. 

IV  "  25.  —  La  civilisation  de  Tétain. 
—  Les  industries  de  l'étain  en  Fran- 
conie,  par  Louis  Arqué. 

N"  26.  —  Les  récents  troubles 
agraires  et  la  crise  agricole,  par 
Henri  Brun. 

No  27.  —  Journal  de  l'École  des 
Roches  (année  1905-190G). 


N"  28  et  29.  —  L'Histoire  expliquée 
PAR  LA  Science  sociale  :  La  Grèce  an- 
cienne, par  G.  d"Azambuja. 

N'-'  30.  —  L'humanité  évolue-t-elle 
vers  le  socialisme?  par  Paul  Descamps. 

N*^  3L  —  L'École  moderne,  par  G- 
Clerc,  M^^''  Hugh  Bell  et  A.  Pernotte. 

N"  32.  —  Comment  se  prépare  l'unité 
sociale  du  monde.  Le  Droit  interna- 
tional au  XXe  siècle,  par  Léon  Poinsard. 

N»  33.  —  Les  exportations  alle- 
mandes, par  Paul  de  R(»usiers. 

N°  34.  —  Le  type  savoyard,  par  C. 
Borlet,  J.  Poncier  et  P.  Descamps. 


ORGANISATION  DE  LA  SOCIETE 

But  de  la  Société.  —  La  Société  a  pour 
but  de  favoriser  les  travaux  de  Science 
sociale,  par  des  bourses  de  voyage  ou 
d'études,  par  des  subventions  à  des  pu- 
blications ou  à  des  cours,  par  des  enquêtes 
locales  en  vue  d'établir  la  carte  sociale 
des  divers  pays.  Elle  crée  des  comités 
locaux  pour  l'étude  des  questions  sociales. 
Il  entre  dans  son  programme  de  tenir  des 
Congrès  sur  tous  les  points  de  la  France, 
ou  de  l'étranger,  les  plus  favorables  pour 
faire  des  observations  sociales,  ou  pour 
propager  la  méthode  et  les  conclusions  de 
la  science.  Elle  s'intéresse  au  mouvement 
de  réforme  scolaire  qui  est  sorti  de  la 
Science  sociale  et  dont  VÉcole  des  Roches 
a  été  Tapplication  directe. 

Appel  au  public.  —  Notre  Société  et 
notre  Revue  s'adressent  à  tous  les  hommes 
d'étude,  particulièrement  à  ceux  qui  for- 
ment le  personnel  des  Sociétés  historiques, 
littéraires,  archéologiques,  géographiques, 
économiques,  scientitiques  de  province. 
Ils  s'intéressent  à  leur  région;  ils  dépen- 
sent, pour  l'étudier,  beaucoup  de  temps, 
sans  que  leurs  travaux  soient  coordonnés 
par  une  méthode  commune  et  éprouvés 
par  un  plan  d'ensemble,  sans  qu'ils  abou- 
tissent à  formuler  des  idées  générales, 
à  rattacher  les  causes  aux  conséquences. 
à  dégager  la  loi  des  phénomènes.  Leurs 
travaux,  trop  souvent,  ne  dépassent  pas 
l'étroit  horizon  de  leur  localité;  ils  com- 
pilent simplement  des  faits  et  travaillent, 
pour  ainsi  dire,  au  fond  d'un  puits. 

La  Science  sociale,  au  point  où  elle  est 
maintenant  arrivée,  leur  fournit  le  moyen 
de  sortir  de  ce  puits  et  de  s'associer  à  un 
travail  d'ensemble  pour  une  œuvre  nou- 
velle, qui  doit  livrer  la  connaissance  déplus 


en  plus  claire  et  complète  de  l'homme  et 
de  la  Société.  Ils  ont  intérêt  à  venir  à  elle. 

Publications  de  la  Société. —  Tous  les 
membres  reçoivent  la  Revue  la  Science 
sociale  et   le  Bulletin   de  la  Société. 

Enseignement.  —  L'enseignement  de 
la  Science  sociale  comprend  actuellement 
trois  cours  :  le  cours  de  M.  Paul  Bureau, 
au  siège  de  la  Société  de  géographie,  à 
Paris;  le  cours  de  M.  Edmond  Demolins, 
à  l'Ecole  des  Roches,  et  le  cours  de  M.  G. 
Melin,  à  la  Faculté  de  droit  de  Nancy.  Le 
cours  d'histoire,  fait  par  notre  collabora- 
teur le  V**^  Ch.  de  Calan,  à  la  Faculté  de 
Rennes,  s'inspire  directement  des  méthodes 
et  des  conclusions  de  la  Science  sociale. 

Sections  d'études.  —  La  Société  crée 
des  sections  d'études  composées  des  mem- 
bres habitant  la  même  région.  Ces  sec- 
tions entreprennent  des  études  locales 
suivant  la  méthode  de  la  Science  sociale, 
indiquée  plus  haut.  Lorsque  les  travaux 
d'une  section  sont  assez  considérables 
pour  former  un  fascicule  complet,  ils 
sont  publiés  dans  la  Revue  et  envoyés  à 
tous  les  membres. 

Bibliothèque  de  la  Science  sociale. 

—  Elle  comprend  aujourd'iiui  une  tren- 
taine de  volumes  qui  s'inspirent  de  la 
même  méthode.  On  en  trouvera  la  liste 
sur  la  couverture  de  la  Revue. 

Conditions  d'admission.  —  La  Société 
comprend  trois  catégories  de  membres, 
dont  la  cotisation  annuelle  est  fixée  ainsi  : 

1"  Pour  les  membres  titulaires  .-20  francs 
(25  francs  pour  l'étranger)  ; 

2°  Pour  les  membres  donateurs  :  100 
francs  ; 

3"  Pour  les  membres  fondateurs  :  300  à 
500  francs. 


ANNÉE  1907 


34    LIVRAISON 


BULLETIN 


NOUVEAUX  MEMBRES 


MM. 

H.  Bitte,  capitaine.  Epernay  (Marne), 
présenté  par  M.  Louis  Ballu. 

Raymond  Ch.\rvet,  industriel,  Paris,  pré- 
senté par  M.  Frédéric  Boudin. 

L'abbé  Clément,  Lyon,  présenté  par 
M.  Edmond  Demolins. 

M"<^  Grapix,  Paris,  présenté  par  le  même. 

José  de  CuNHA  e  Costa,  avocat  et  publi- 
ciste,  Lisbonne,  présenté  par  M.  Mattos 

,    Braamcamp. 

La  M^'^  de  Lisle,  Rome,  présenté  par  M.  Ed- 
mond Demolins. 

Le  D""  Hugo  Marki,  Budapest,  Hongrie,  pré- 
senté par  le  même. 


REUNION  ANNUELLE 


La  réunion  annuelle  des  membres  de 
la  Société  internationale  de  Science  sociale 
aura  lieu  du  lundi  13  au  jeudi  16  mai, 
dans  l'Hôtel  de  la  Société  de  géographie, 
boul.  Saint-Germain,  184. 

En  voici  le  programme  : 


I. 


Le  lundi  13  mai. 


SÉ.VNCE  d'ouverture,  à  S  h.  3/4  du  soir. 

1°  Le  machinisme  et  la  situation  de  l'ou- 
vrier, dans  la  société  moderne,  par  M.  Paul 
de  Rousiers,  Président  de  la  Société  ; 

2'^  Le  mysticisme  russe  expliqué  par  le 
milieu  social,  par  M.  Joseph  Wilbois,  pro- 
fesseur à  V École  des  Roches. 


II. 


Le  mardi  14  mai. 


L  RÉUNION  DE  tr.wail,  à  9  heures  du 
matin. 


M.  Edmond  Demolins  :  Son  cours  de 
Vannée;  examen  et  discussion  des  ques- 
tions qu'il  soulève. 

II.  SÉANCE  DE  l'aprés-mid[,  à  3  heures. 
1»  La  foire  de  Leipzig ,  ses  causes  et  ses 

répercussions  sociales,  par  M.  Louis  Arqué  ; 
2"  Le  type  saintongeais,  dans  le  présent 
cl  dans  le  passé,  par  M.  Maurice  Bures. 

III.  Thé  et  réception,  par  la  direction 
de  la  Science  sociale,  le  soir,  à  9  heures, 
au  restaurant  des  Sociétés  savantes,  rue 
Danton,  8. 


III. 


Le  mercredi   15  mai. 


I.  RÉUNION  DE  TRAVAIL,  à  9  lieures  du 
matin. 

M.  Paul  Bureau  :  Son  cours  de  l'année; 
examen  et  discussion  des  questions  quïl 
soulève. 

IL  SÉANCE  DE  l'.après-midi,  à  3  heures. 

1°  Compte  rendu  de  sa  mission  en  An- 
gleterre, par  M.  André  Koszul  ; 

2'^  Une  région  agricole  sous  l'influence 
d'une  grande  ville,  par  M.  M.  Durieu. 


lY. 


Le  jeudi  16  mai. 


I,    RÉUNION    DE    TRAVAIL,    à   9   hourcs    du 

matin. 

M.  G.  Melin  :  Son  cours  de  l'année:  exa- 
men et  discussion  des  questions  qu'il  sou- 
lève. 

IL  SÉANCE  DE  l'après-midi,  à  3  heures. 

1"  L'art  égyptien  expliqué  par  la  science 
sociale,  par  M.  D.  Alf.  Agache; 

2'J  Compte  rendu  de  sa  mission  en  Lom- 
bardie,  par  M.  Ph.  Champault; 

3°  L'éleveur  de  la  Ll'ise  allemande,  par 
M.  Paul  Roux. 

111.  DiNER  de  CLOTURE,  à  7  heures,  au 
restaurant  des  Sociétés  savantes,  rue  Dan- 
ton, 8. 


190 


BULLETIN   DE    LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


Déjeuners  en  commun.  —  Les  mardi, 
mercredi  et  jeudi,  à  midi,  déjeuners  au 
BmiUlon  Duval,  boul.  Saint-Germain,  170. 
Des  tables  sont  retenues  et  le  déjeuner 
sera  servi  à  la  carte.  On  est  prié  de  se 
faire  inscrire  d'avance  aux  bureaux  de  la 
Science  sociale. 

Voyages  à  demi-tarif.  —  Une  de- 
mande a  été  adressée  aux  Compagnies  de 
chemins  de  fer  pour  obtenir  des  billets  à 
prix  réduits,  comme  les  années  précéden- 
tes. Les  membres  qui  ont  l'intention  de 
profiter  de  cet  avantage  sont  priés  de  le 
faire  savoir  au  Secrétariat  de  la  Société, 
rue  Jacob,  50,  en  indiquant  le  point  de  dé- 
part. Cette  demande  n'engage  à  rien,  car 
le  prix  du  billet  ne  sera  perçu  que  si  le 
voyage  est  effectué. 


QUESTIONS  DU  JOUR 

L'AGITATION  CHEZ  LES  INSTITUTEURS 

Voilà  plus  d'un  an  qu'une  vive  fermen- 
tation se  révèle  dans  le  monde  des  insti- 
tuteurs. Toute  la  masse  n'est  pas  atteinte, 
car  nous  connaissons,  dans  cette  partie  du 
corps  enseignant,  des  individualités  très 
calmes  et  très  pacifiques  ^  :  mais  il  est  évi- 
dent que  les  mécontents  sont  nombreux, 
et  qu'ils  exhalent  leur  mécontentement 
d'une  façon  de  plus  en  plus  retentissante. 

Il  y  a  eu  d'abord,  dans  un  certain  groupe, 
l'agitation  antipatriotique,  dirigée  par 
M.  Gustave  Hervé.  Des  écrits  et  des  dis- 
cours ont  incité  les  jeunes  citoyens  à  re- 
fuser le  service  militaire,  comme  con- 
traire à  la  grande  fraternité  du  genre 
humain.  Le  culte  de  la  patrie  qui,  dans 
les  livres  scolaires,  avait  été  d'autant  plus 
exalté  depuis  un  quart  de  siècle  que  toute 
allusion  à  d'autres  cultes  avait  dû  rentrer 
dans  l'ombre,  a  subi,  à  son  tour,  le  sort 
de  la  religion.   Un  fort  groupe  d'institu- 

1.  La  science  sociale  compte  des  amis  parmi  les 
instiluteiiis  publics.  Inutile  de  dire  que  ces  indi- 
vidualités nicrilantes  et  exceptionnelles,  malheu- 
reusement trop  rares,  n'ont  rien  à  prendre  i)our 
elles  dans  les  observations  que  nous  allons  consi- 
gner. 


teurs  demande  pourquoi  il  est  plus  con- 
forme à  la  neutralité  de  prêcher  les  de- 
voirs envers  la  patrie  que  de  prêcher  les 
devoirs  envers  Dieu.  Si,  en  parlant  de 
Dieu,  on  offusque  ceux  qui  ne  croient 
pas  en  Dieu,  en  parlant  de  la  patrie,  on 
offusque  ceux  qui  ne  croient  pas  à  la  pa- 
trie ;  et  au  point  de  vue  du  raisonnement 
déductif,  tout  celaestparfaitement  logique. 

Il  y  a  ensuite,  et  il  y  a  encore  l'agitation 
syndicale.  Les  instituteurs,  qui  sont  déjà 
groupés  en  associations,  dites  «  amicales  », 
et  peuvent  se  réunir  entre  eux  tant  qu'ils 
le  veulent,  estiment  que  cela  n'est  pas 
assez,  et  qu'ils  doivent  participer  au  droit 
commun  de  tous  les  travailleurs,  qui  est 
de  former  des  syndicats.  Ce  droit  au  syn- 
dicat entraîne,  comme  corollaire  immé- 
diat, l'aggrégation  aux  Bourses  du  Tra- 
vail, et,  comme  corollaire  lointain,  la 
faculté  d'organiser  des  grèves,  si  les  cir- 
constances représentent  comme  avanta- 
geuse une  cessation  concertée  de  travail. 
Partout,  en  effet,  oîi  lui  syndicat  est  for- 
tement constitué,  la  grève  est  chose,  non 
seulement  possible,  mais  facile,  grâce  à 
l'unité  d'impulsion  venant  de  l'organisme 
professionnel  collectif. 

Voilà  pourquoi  les  journaux  sont  pleins, 
depuis  plusieurs  mois,  de  revendications 
et  d'ordres  du  jour  belliqueux  formulés 
par  les  instituteurs.  Un  fait  qui  éclate  aux 
yeux,  c'est  que  ces  derniers  n'ont  pas  peur 
et  sentent  Icvrs  forces.  D'abord,  ils  ont  car- 
rément bravé  la  loi  en  prenant  la  liberté 
qu'elle  leur  refusait,  et  ont  formé  des 
syndicats.  Ensuite,  quoique  fonctionnaires 
et  salariés  du  gouvernement,  ils  ne  crai- 
gnent pas  de  tenir  ouvertement  un  lan- 
gage agressif  à  l'adresse  de  ce  même  gou- 
vernement et  de  blâmer  dans  leurs  ordres 
du  jour  «  l'arbitraire  »  des  gouvernants. 
On  dirait  qu'ils  savent  très  bien  que  l'im- 
punité leur  est  assurée  d'avance.  Certains 
instituteurs,  dans  l'ombre  modeste  où  ils 
se  tenaient,  ont  pu  être  disgraciés  ou  ré- 
voqués pour  avoir  imprudemment,  non 
point  même  transgressé  des  lois,  mais  usé 
de  libertés  compromettantes  que  la  légis- 
lation ne  leur  refusait  pas.  Les  syndiqués, 
au  contraire,  se  rendent  très  bien  coaijjte 
qu'ils  peuvent  agir  illégalement  sans  avoir 


I 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


191 


de  grands  risques  à  courir.  Plus  on  les 
menace,  plus  ils  se  remuent,  et  l'annonce 
d'une  campagne  de  meetings  à  Paris  en 
faveur  de  leurs  revendications  coïncide 
avec  celle  du  projet  de  loi  qui  se  prépare 
à  y  mettre  obstacle. 


Cette  agitation  est  le  point  d'aboutiss  e- 
ment  et  l'explosion  d'un  malaise  cfui  dure 
depuis  longtemps.  Si  l'on  cherche,  parmi 
les  tj'pes  sociaux  de  la  classe  ouvrière,  ce- 
lui qui  permet  le  mieux  de  se  représenter 
l'état  d'àme  de  nos  instituteurs,  il  faut  en 
revenir  au  type  du  petit  vigneron,  si  bien 
décrit  par  M.  Demolins  dans  les  Français 
d'aujourd'hui.  Comme  le  petit  vigneron, 
l'instituteur  a  de  faibles  moyens  et  des 
ambitions  vastes.  Il  a  l'instruction  qui  lui 
ouvre  les  idées  et  lui  permet  de  raisonner 
sur  les   désagréments   de    sa   condition. 
Comme   il   n'a  pas  la  destinée  brillante 
qu'il  croyait  due  à  son  mérite,  il  se  croit 
volontiers  victime  de  la  .société  et  pense 
que  tout  irait  mieux  avec  une  réorganisa- 
tion sociale  qui  lui  permettrait  de  grimper 
plus  haut.  L'instituteur  est  donc  instinc- 
tivement  frondeur  et  révolutionnaire.   Il 
l'e-st  d'autant  plus  que,  par  suite  des  mo- 
tifs qui  ont  fait  laïciser  les  écoles ,  on  a 
soin  de  le  choisir  en  dehors  des  milieux 
oii  la  religion  exerce  son  influence.  Il  est 
le  produit  d'une  sélection  qui  est  exacte- 
ment le  contraire   de  celle  qui  présidait 
jadis  au  recrutement  des  congréganistes. 
Or,  si  la  religion  est  une  source  de  rési- 
gnation, la  persuasion  qu'il  n'y  a  pas  d'au- 
tre vie  est  une  source  d'impatience,  puis- 
que les  jouissances  sont  uniquement  pour 
ceux  qui  se  hâtent  de  jouir.  Et  il  est  évi- 
dent  que   la   condition  des  instituteurs, 
assez  maigrement  rétribués,  n'est  pas  de 
nature  à  leur  permettre  de  savourer  toutes 
ces  joies  delà  vie,  joies  qu'ils  ne  peuvent 
oublier  puisque,  moins  heureux  en   cela 
que  le  commun  des  paysans,  ils  en  retrou- 
vent à  chaque  instant  l'évocation  par  la 
lecture,  occupation  ou  consolation  de  leur 
solitude,  et  par  la  faculté  qu'ils  ont,  plus 
que  d'autres,  de  vivre  en  imagination  dans 
un  monde  idéal  où  tout  le  monde  est  riche 
et  heureux. 


Cet  état  d'aigreur  étant  bien  établi,  on 
conçoit  que  la  diffusion  des  théories  so- 
cialiste&ne  puisse  avoir  lieu  sans  entraî- 
ner de  nombreux  instituteurs.  Pauvres 
pour  la  plupart,  ils  n'ont  rien  à  perdre  à 
une  révolution  sociale.  Instruits  et  nantis 
d'un  certain  prestige  local,  ils  ont  au 
contraire  tout  à  y  gagner,  puisqu'ils  sont 
les  chefs  tout  désignés  d'un  i)etit  groupe 
qui  les  écoute  et  les  admire.  Produits  d'une 
éducation  spéciale,  qui  a  projeté  leur  cer- 
veau dans  une  direction  purement  intel- 
lectuelle et  théorique,  ils  sont  aisément 
séduits  par  les  systèmes  ingénieusement 
ordonnés  despublicistes  socialistes,  qu'ils 
saluent,  avec  une  ferveur  de  disciples, 
comme  de  futurs  vengeurs.  Il  est  mani- 
feste que  beaucoup  d'entre  eux  se  passion- 
nent pour  ces  systèmes,  qui  ont  parfois 
leur  côté  esthétique,  comme  on  se  pas- 
sionnait en  Grèce  pour  la  doctrine  de  tel 
ou  tel  philosophe.  La  formation  cérébrale 
de  l'instituteur  vient  donc  s'ajouter  aux 
prédispositions  résultant  pour  lui  du  mi- 
lieu où  il  est  recruté  et  de  la  situation  où 
il  se  trouve.  Son  origine,  l'étroitesse  de  sa 
vie  et  la  lecture  sont  des  forces  combinées 
qui  le  poussent  dans  le  même  sens. 


A  cette  agitation,  comment  répond  le 
gouvernement"? 

Il  ne  peut  y  répondre  favorablement, 
de  peur  de  se  suicider  lui-même,  en 
allant  diamétralement  à  l'encontre  des 
nécessités  sociales  qui  justifient  l'exis- 
tence de  l'État. 

Tout  d'abord,  en  ce  qui  concerne  la 
campagne  antimilitariste,  l'impossibilité 
pour  les  gouvernants  de  marcher  d'ac- 
cord avec  M.  Hervé  éclate  suffisamment 
d'elle-même.  [Les  hommes  au  pouvoir, 
tout  en  combattant  ceux  qu'on  appelle 
«  nationalistes  »,  ne  peuvent  pratiquer 
le  pur  internationalisme,  car  alors  l'État 
français  n'a  plus  de  raison  d'être,  et 
c'est  une  injure  à  l'humanité  que  de  con- 
server des  frontières.  Le  rôle  de  gouver- 
nant ne  se  soutiendrait  pas  une  minute 
si  on  ne  prétendait  pas,  plus  ou  moins,  tra- 
vailler à  la  conservation  et  à  la  grandeur 


192 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE    INTERXATIONALE 


d'une  certaine  chose  appelée  «  patrie  ». 
Quant  à  l'armée,  ceux  même  dont  lardeur 
est  la  plus  vive  à  combattre  les  dé^'auts  ou 
les  abus  qui  peuvent  s'y  rencontrer,  sen- 
tent parfaitement  que  la  force  publique  est 
nécessaire  à  tout  pouvoir,  non  seulement 
pour  sauvegarder  éventuellement  la  sécu- 
rité extérieure,  mais  encore  pour  se  main- 
tenir à  l'intérieur  contre  les  coups  de 
main,  émeutes,  manifestations,  mouve- 
ments populaires  d'où  une  révolution  peut 
toujours  sortir.  Donc,  bien  qu'il  y  ait  au 
ministère  des  socialistes  ayant  jadis  tenu 
des  discours  contre  l'armée,  il  ne  peut 
être  question  pour  eux  de  supprimer  celle- 
ci,  et  tout  se  borne  à  des  projets  de  ré- 
forme, tels  que  la  suppression  de  l'École 
de  Saint-Cyr  ou  celle  des  conseils  de 
guerre,  projets  qui,  d'ailleurs,  ne  se  hâtent 
pas  de  venir  en  discussion. 

Quant  aux  syndicats,  les  gouvernants  ne 
peuvent  les  accepter  officiellement  chez 
les  instituteurs,  parce  que  ceux-ci  sont 
fonctionnaires.  Or,  il  a  été  décidé  que  les 
fonctionnaires,  pour  des  raisons  d'ordre 
public  et  de  force  majeure,  ne  pourraient 
se  syndiquer,  car  le  syndicat,  nous  l'a- 
vons dit,  conduit  à  la  grève,  ou  tout  au 
moins  arme  pour  la  grève,  et  l'on  conçoit 
le  désordre  immense  que  jetterait  dans  la 
société  une  grève  d'agents  de  police,  par 
exemple,  ou  de  magistrats,  ou  même  d'a- 
gents des  postes,  comme  on  en  a  vu  na- 
guère un  échantillon.  Mais,  ce  que  l'État 
défend  à  certains  de  ses  fonctionnaires,  il 
ne  peut  le  permettre  à  d'autres,  sans  en- 
courager chez  tous  des  réclamations  ana- 
logues, qui  déjà  se  sont  fait  jour  de  divers 
côtés.  Sans  doute  la  fermeture  des  écoles 
pendant  un  certain  laps  de  temps  serait 
moins  dangereuse  pour  la  société  que  ne 
le  serait  l'inaction  générale  de  la  police, 
mais  on  est  fonctionnaire  ou  on  ne  l'est 
pas.  Le  salarié  de  l'État  est  considéré  par 
celui-ci  comme  un  privilégié,  en  tant  qu'il 
a  pour  patron  ledit  État,  et  qu'il  doit  par- 
ticiper aux  pensions  de  retraite  servies 
par  celui-ci  ;  mais  ce  privilège  a  pour  ran- 
çon la  privation  d'une  liberté  dont  jouis- 
sent les  salariés  de  l'industrie  privée.  Et, 
pour  ouvrir  ici  une  parenthèse  toute  na- 
turelle, observons  que,  ])lus  on  élargira  le 


domaine  des  «  services  publics  »  et  des 
monopoles,  plus  on  diminuera,  par  suite, 
le  nombre  des  salariés  pouvant  bénéficier 
du  syndicat  et  du  droit  de  grève.  Toute 
transformation  d'entreprise  privée  en  régie 
d'État  suppose  la  transformation  d'un  cer- 
tain nombre  de  citoyens  pouvant  se  syn- 
diquer en  fonctionnaires  qui  ne  le  peu- 
vent pas.  Si  l'on  arrivait  au  cas-limite, 
c'est-à-dfre  à  la  nationalisation  de  toutes 
les  branches  de  la  production,  le  syndicat 
serait  illégal  pour  tout  le  monde  et  le  droit 
de  grève  aurait  vécu. 

Aussi  le  conseil  des  ministres  a-t-il  éla- 
boré, tout  récemment,  un  projet  concer- 
nante le  statut  des  fonctionnaires  »,  projet 
qui  refuse  absolument  de  donner  satis- 
faction aux  revendications  de  la  Confédé- 
ration générale  du  Travail.  Les  fonction- 
naires peuvent  se  grouper,  mais  non  en 
syndicats.  Ils  doivent  utiliser  seulement 
la  loi  de  1901  sur  les  associations,  et  ces 
associations  peuvent  être  dis.soutes  par  le 
tribunal  civil  à  la  requête  de  tout  intéressé 
ou  du  ministère  public.  Le  projet  édicté 
la  radiation  immédiate,  sur  les  cadres  ad- 
ministratifs, de  tout  fonctionnaire  se  met- 
tant  en  grève.  Il  punit  de  la  prison  tout 
fonctionnaire  excitant  ses  collègues  à  la 
grève.  Les  fonctionnaires  ne  pourront,  ni 
fréquenter  les  Bourses  du  Travail,  ni  .se 
solidariser  avec  des  grévistes  quelcon- 
ques. On  le  voit,  c'est  une  réponse  néga- 
tive aux  revendications  des  instituteurs. 
et,  d'ores  et  déjà,  beaucoup  de  ces  der- 
niers ont  protesté  publiquement  contre 
l'insuffisance  du  droit  d'aseociation  tel 
qu'il  leur  est  concédé. 


L'intention  de  résister  existe  donc  chez 
les  détenteurs  du  pouvoir,  et  nous  avons 
vu  (jue  ce  sont  les  conditions  sociales  du 
pouvoir  lui-même  qui  les  obligent  à  pren- 
dre cette  attitude.  Mais  cette  résistance 
est-elle  facile,  et  les  interdictions  légales," 
confirmées  par  ces  décisions  récentes, 
seront-elles  respectées?  C'est  ce  dont  on 
peut  douter  d'autant  plus  que  nous  som- 
mes précisément  à  imo  époque  où  l'habi- 
tude de  «  laisser  dormir  »  les  lois,  décrets 


DE   SCIENCE      OCIALE. 


193 


OU  circulaires  paraît  s'élever  peu  à  peu 
à  la  hauteur  d'une  institution.  On  vote, 
on  promulgue,  on  réglemente;  mais, 
quand  la  transgression  se  produit,  on  ne 
réprime  pas,  ou  l'on  se  borne  à  faire  sem- 
blant de  réprimer.  Qu'il  s'agisse  du  repos 
hebdomadaire,  ou  des  «  réunions  publi- 
que dans  les  églises  »,  ou  des  illégalités 
commises  par  les  syndicats,  ou  des  en- 
traves à  ia  liberté  du  travail,  c'est  toujours 
la  même  contradiction  entre  les  menaces 
platoniques  des  textes,  et  la  timidité  ou 
l'inertie  de  ceux  qui  sont  censés  les  appli- 
quer. Quelques  poursuites  à  titre  d'é- 
chantillons, quelques  procès-verbaux  dé- 
coratifs, voilà  tout  ce  que  l'autorité  trouve 
à  opposer  à  la  désobéissance  de  plusieurs 
centaines  de  milliers  de  citoyens.  Tel  le 
trait  lancé  par  le  vieux  Priam  sur  les 
Grecs  vainqueurs  de  Troie.  A  ce  jeu,  la  loi 
se  donne  Tair  d'un  Croquemitaine  qui 
gronde  toujours,  mais  qui  ne  dévore  ja- 
mais. Et  les  instituteurs,  comme  tout  le 
monde,  le  savent  très  bien. 

Mais  les  instituteurs  sont  encore  plus 
difficiles  à  frapper  que  les  autres,  et  cela 
pour  trois  raisons  au  moins. 

En  premier  lieu,  aucune  espèce  de  pro- 
fession, depuis  un  quart  de  siècle,  n'a  été 
plus  encensée  et  plus  exaltée.  On  rempli- 
rait, non  des  colonnes,  mais  des  bibliothè- 
ques, avec  les  articles  et  les  discours  di- 
thyrambiques écrits  ou  prononcés  en 
rhonneur  de  l'école,  et  de  Y  école  publique . 
Les  orateurs  ont  fait  de  l'instituteur  une 
sorte  d'idole,  parée  de  tous  les  mérites  et 
de  toutes  les  vertus.  On  a  dit  et  répété  que 
c'était  le  maître  d'école  allemand  qui  avait 
vaincu  la  France  en  1870,  qu'ouvrir  une 
école,  c'était  fermer  une  prison,  que  les 
maîtres  la'iques  étaient  des  distributeurs 
de  lumière  opposés  au  clergé  distributeur 
de  ténèbres,  etc.  Des  dépenses  énormes 
ont  été  faites  pour  doter  d'instituteurs  leà 
moindres  communes,  y  compris  celles  où 
ils  ne  devaient  pas  y  avoir  d'élèves,  l'ensei- 
gnement libre  ayant  la  confiance  de  toutes 
les  familles  .sans  exception.  Partout  l'État 
s'est  posé  comme  le  champion  de  l'insti- 
tuteur, prêt  à  le  soutenir  envers  et  contre 
tous.  Pour  mieux  accentuer  cette  attitude, 
on  a  mis  les  instituteurs,  non  dans  la  main 


des  autorités  académiques,  mais  dans  celle 
des  préfets,  agents  directs  et  actifs  du 
gouvernement  central.  Tout  enfin  a  été 
mis  en  œuvre  pour  entourer  la  figure  de 
l'instituteur  d'une  impressionnante  au- 
réole. Et  maintenant  que  cette  auréole 
est  conquise,  les  intéressés  l'utilisent  à 
leur  profit.  Peut-on  frapper  des  hommes 
que  l'on  a  tant  de  fois  salués  comme  les 
modernes  anges  de  lumière  et  les  artisans 
nécessaires  du  progrès? 

En  second  lieu,  ce  n'est  un  mystère 
pour  personne  que  les  instituteurs  jouent, 
au  moins  dans  beaucoup  de  régions  ru 
raies,  un  rôle  électoral  très  marqué.  On 
ne  veut  pas  que  leur  influence  sur  les  po- 
pulations demeure  stérile  pour  les  protec- 
teurs de  qui  dépend  leur  avancement. 
Leur  place  est  donc  marquée  dans  les  ba- 
tailles où  triomphent  l'esprit  de  clan  et 
la  «  politique  alimentaire  ».  C'est  d'ail- 
leurs le  local  même  de  l'école,  en  beau- 
coup d'endroits,  qui  sert  de  bureau  de 
vote.  L'instituteur  reçoit  chez  lui  les  élec- 
teurs qui  viennent  remplir  leur  devoir  de 
citoyen.  II  les  dévisage,  il  les  surveille,  il 
les  intimide  à  l'avance  par  la  seule  pers- 
pective de  cette  présence  et  de  ce  regard. 

Est-il  prudent  de  mécontenter  des  auxi- 
liaires si  utiles?  Sans  doute,  vers  la  fin  de 
chaque  législature,  au  moment  où  les 
élections  approchent,  il  est  d'usage,  dans 
le  Parlement,  de  «  faire  quelque  cliose  » 
pour  les  instituteurs,  et  de  les  amadouer 
par  quelques  menues  faveurs.  Mais  il  ne 
faudrait  pas,  tout  de  même,  laisser  sub- 
sister de  trop  grosses  causes  d'irritation, 
car  le  clan  perdrait  des  agents  précieux, 
c'est-à-dire  quelques  voix  dans  chaque 
commune,  et  certaines  majorités  pour- 
raient se  métamorphoser  en  minorités. 

En  troisième  lieu.des  événements  récents 
ont  prouvé  que  l'instituteur  est,  en  bien 
des  cas,  pour  le  pouvoir,  un  agent  pré- 
cieux d'information,  et  ce  rôle  est  parti- 
culièrement apprécié  dans  les  régions  de 
la  France  où  la  masse  de  la  population  est 
liostile  au  parti  dominant.  Dans  ces  com- 
munes, où  maire,  conseillers  municipaux, 
notabilités  diverses,  figurentdans  les  rangs 
de  l'opposition,  il  est  utile  aux  autorités 
d'avoir  un   correspondant  officieux,   ins- 


194 


BULLETIN'   DE   LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


trait  et  avisé,  qui  rende  compte  à  qui  de 
droit  de  ce  qui  se  passe.  Dans  ces  cir- 
constances spéciales,  la  valeur  de  cet 
unique  ami  croît  en  raison  directe  de  son 
isolement  et  de  l'hostilité  qu'il  rencontre 
dans  son  milieu.  Qu'on  perde  l'afifection 
de  cette  sentinelle  perdue,  elle  s'endor- 
mira et  ne  donnera  plus  le  signal  d'a- 
larme. Ceux  qui  appliquent  la  loi  ne  peu- 
vent négliger  ces  considérations,  et  voilà 
pourquoi  Jupiter  tournera  plusieurs  fois 
sa  foudre  dans  son  nuage  avant  de  s'en 
servir,  si  même  il  s'en  sert  finalement. 


Tout  ce  lu.Ke  de  discussions,  de  péti- 
tions, de  projets,  de  refus  enveloppés  dans 
des  concessions,  masquent  mal  d'ailleurs 
l'embarras  réel  où  les  représentants  de 
l'État  se  trouvent  en  face  de  l'agitation  ci- 
dessus  décrite.  En  fait,  point  ne  serait 
besoin  de  tant  de  longueurs.  Sans  nou- 
velles lois,  sans  décisions  ni  poursuites 
judiciaires,  le  gouvernement  a  une  arme 
dans  sa  main  :  la  révocation.  Cette  arme, 
il  sait  fort  bien  l'employer,  notamment 
contre  les  maires  qui  lui  déplaisent,  car, 
ces  maires  étant  déjà  des  ennemis,  peu 
importe  de  les  mécontenter.  Mais,  dans  le 
cas  des  instituteurs,  il  oublie  que  cette 
arme  existe.  Et,  en  effet,  il  faudrait  révo- 
quer trop  de  monde,  ce  qui  ferait  d'abord 
un  tapage  énorme,  après  quoi  il  faudrait 
remplacer.  Mais  remplacer  qui?  —  Ceux 
dont  on  s'est  servi  pour  remplacer  les  ins- 
tituteurs congréganistes  d'autrefois,  en 
proclamant  que  ces  remplaçants  étaient  ce 
qu'il  y  avait  de  meilleur  au  monde?  Et  les 
remplacer  par  qui?  —  Par  des  hommes  qui 
appartiendraient  forcément  au  même  tj'pe, 
qui  se  recruteraient  dans  les  mêmes  mi- 
lieux, qui  arriveraient  avec  la  même  for- 
mation sociale,  les  mêmes  opinions  phi- 
losophiques, les  mêmes  aspirations  justes 
ou  injustes,  le  même  désir  de  jouir  beau- 
coup, contrarié  par  la  nécessité  de  se  con- 
tenter de  peu,  le  même  sentiment  de  l'im- 
jjortance  de  leur  rôle  et  du  besoin  qu'on  a 
d'eux.  On  le  voit,  la  situation  est  sans 
issue,  ou  du  moins  il  n'y  a  d'autre  issue 
que  la  continuation  du  Diodua  vivpudi  ac- 


tuel, fondé,  d'un  côté,  sur  la  violation  de 
la  loi,  et,  de  l'autre,  .sur  l'oubli  volontaire 
de  cette  violation  quand  elle  ne  dépasse 
pas  certaines  limites  implicitement  con- 
venues. Comme  conséquence,  le  malaise 
continuera,  et  l'éducation  ne  s'en  trouvera 
pas  mieux. 

On  ne  peut  oublier,  en  effet,  que  le 
triomphe  définitif  de  l'école  officielle, 
après  vingt-cinq  ans  d'extension  progres- 
sive, co'incide  avec  l'augmentation  inquié- 
tante du  nombre  des  jeunes  criminels, 
dont  le  Parlement  et  le  ministère  ont  dû 
se  préoccuper  depuis  peu.  Or,  les  indivi- 
dualités criminelles  ne  sont  pas  des  phé- 
nomènes sociaux  suspendus  en  l'air.  Ce 
sont  les  points  émergeants  de  masses  so- 
ciales vicieuses,  comme  les  îles  et  les 
écueils  sont  les  points  émergeants  de 
hauts-fonds  et  de  plateaux  sous-marins. 
L'école,  depuis  un  quart  de  siècle,  n'a 
donc  pas  amélioré  la  morale,  et,  quelque 
opinion  que  l'on  professe  sur  les  droits  de 
l'instituteur,  il  est  assez  difficile  d'admettre 
que  le  spectacle,  soit  de  leurs  défis  lancés 
à  la  loi,  soit  de  leurs  campagnes  antipa- 
triotiques, soit  une  bien  édifiante  «  leçon 
de  choses  •»  pour  les  générations  qui  en- 
treront demain  dans  la  vie. 

Gabriel  d'AzAMBUJA. 


CORRESPONDANCE 

LE  BESOIN 

d'un 

MANUEL  DE  SCIENCE  SOCIALE 

Un  membre  de  notre  Société,  vicaire 
d'une  paroisse  de  Paris,  adresse  à  M.  Ed- 
mond Demolins  la  lettre  .suivante  : 

«  Depuis  des  années,  mes  confrères, 
curés  et  vicaires  de  Paris,  préoccupés 
d'exercer  une  mission  éducatrice  sociale 
dans  les  milieux  populaires,  réclament  une 
sorte  de  catéchisme  social  populaire,  de- 
vant servir  de  programme  et  de  base 
aux  cercles  d'études  fondés  un  peu  partout 
parmi  les  hommes  et  surtout  les  jeunes 
iïcns. 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


195 


«  Pourriez-vous  inindiquer  quel  serait, 
à  votre  avis,  le  plan  à  suivre  et,  dans  la 
collection  de  la  Science  sociale,  les  sources 
principales  à  utiliser  pour  entreprendre 
ce  travail  que  j'essayerais  volontiers  ? 

«  Voici  plusieurs  écueilsqueje  voudrais 
éviter  à  mes  confrères  : 

"  Bien  intentionnés,  ils  veulent  ([ue  la 
religion  suffise  à  tout  et  voudraient  faire 
dériver  leur  catéchisme  social  exclusive- 
ment de  rÉvangile.  Ce  n'est  pas  là  un  pro- 
cédé scientifique. 

«  L'Évangile  est  une  source  et  une  forme 
de  vie  supérieure,  qui  ne  crée  rien  des 
forces  et  facultés  naturelles  mises  à  notre 
disposition,  mais  qui  nous  en  donne  l'uti- 
lisation plus  parfaite. 

«  Quand  on  a  tiré,  par  la  méthode  et 
l'étude  scientifique  des  faits,  les  lois  du 
progrès  ou  du  malaise  social,  l'Évangile 
vient  ensuite,  par  sa  rectitude  morale,  ses 
moyens  supérieurs  de  moralisation  et  son 
autorité  sur  les  consciences,  donner  à  ces 
lois,  stabilité  d'abord,  perfectionnement 
ensuite  dans  leurs  résultats,  en  harmoni- 
sant les  rapports  des  hommes,  soit  entre 
eux,  soit  avec  Tautorité,  et  en  faisant  ac- 
cepter facilement  le  sacrifice  des  intérêts 
personnels  immédiats  aux  intérêts  géné- 
raux de  la  société. 

«  Je  sais  bien  que  le  préjugé  que  je 
critique  vient  de  ce  que  les  catéchismes 
socialistes  et  collectivistes  sont  dirigés 
trop  exclusivement  contre  la  religion,  mais 
ce  n'est  pas  une  raison  pour  riposter  par 
une  manière  également  inexacte  d'exposer 
et  de  solutionner  le  problème  social. 

«  D"autre  part,  malgré  les  utopies  dé- 
sastreuses auxquelles  ont  infailliblement 
abouti,  jusqu'à  ce  jour,  les  théories  toutes 
faites  ou  a  priori,  par  lesquelles,  depuis 
Tère  des  encyclopédistes,  on  a  voulu  réfor- 
mer tous  les  vingt-cinq  ans  notre  état  so- 
cial, la  grande  majorité  de  nos  contempo- 
rains, et  non  des  moins  intelligents,  en  sont 
encore  à  construire  dans  l'abstrait  Tétat 
social  idéal. 

«  D'autres,  moins  intellectuels,  plus  ab- 
sorbés par  l'action,  inventent  œuvres  sur 
œuvres,  qu'ils  appliquent  comme  autant 
d'emplâtres  sur  les  plaies  sociales  plus 
immédiatement   à  leur  portée,  et  se  la- 


mentent de  l'inefficacité  de  leurs  recettes 
et  de  leurs  remèdes  locaux  et  particuliers, 
sur  l'ensemble  du  mal. 

«  Je  vous  soumets  donc,  à  titre  d'essai,  ce 
que  je  croirais  opportun  pour  cette  sorte 
de  manuel,  que  tout  le  monde  réclame 
afin  que  vous  m'en  disiez  votre  avis. 

«  Je  débuterais  par  une  étude  des  «  Faux 
remèdes  au  mal  social,  »  ce  qui  m'amène- 
rait à  prouver  la  nécessité  d'étudier  scien- 
tifiquement les  phénomènes  sociaux.  J'a- 
borderais ensuite  un  résumé  élémentaire 
de  la  méthode,  de  la  classification  et  des 
principales  lois  acquises  à  la  scienc  so- 
ciale. 

«  Suivrait  une  étude  du  genre  d'éduca- 
tion civique  que  chacun  doit  se  faire  à  soi- 
même,  préjugés  dont  il  faut  nous  guérir, 
habitude  de  passivité  qu'il  faut  perdre,  ha- 
bitude de  saine  indépendance,  de  senti- 
ment de  sa  dignité  et  de  .sa  force  intellec- 
tuelle et  physique,  et  surtout  habitude 
d'initiative  courageuse  et  per.sonnelle  qu'il 
faut  acquérir,  en  même  temps  que  l'esprit 
d'association  dans  la  mesure  où,  loin  de 
supprimer  l'indépendance  et  l'initiative,  il 
les  favorise  et  leur  donne  plus  d'efficacité. 

«  Viendrait  ensuite  le  côté  religieux,  qui 
serait  alors  vraiment  apologétique  tout  en 
restant  social. 

«  Voilà  un  aperçu  liâtif  et  superficiel  sur 
lequel  je  serais  fort  aise  d'avoir  vos  indica- 
tions et  vos  critiques. 

«  J'ajoute  que  j'essayerais  ce  travail  si 
personne  ne  le  faisait,  et  j'y  mettrais  peut- 
être  trop  de  temps.  Mais  si  l'un  de  vos  col- 
laborateurs l'entreprenait,  il  rendrait  un 
réel  service  à  la  collectivité  et  empêcherait 
bien  des  ecclésiastiques,  bien  des  hommes 
et  des  jeunes  gens  à  l'àme  ardente  de  se 
perdre  en  vains  et  inutiles  efforts. 

«  J'ajoute  encore  que,  dans  ce  catéchisme, 
il  faudrait  une  réfutation,  brève  mais  com- 
plète, des  diverses  formes  de  socialisme  et 
peut-être  une  défense  des  classes  moyennes 
très  menacées,  en  même  temps  qu'une 
étude  du  travail  et  de  la  propriété  appro- 
priée aux  conditions  actuelles.  Il  suffirait 
pour  cela  de  résumer  les  résultats  acquis 
par  la  Science  sociale  sur  ces  points. 

«  Veuillez  agréer... 

«  G.   F.  . 


190 


BU1>LETIN    DE    LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


Cette  lettre  soulève  une  question  que 
beaucoup  de  nos  amis  se  posent  et  nous 
posent  depuis  longtemps. 

Jusqu'ici  nous  avions  dû  leur  demander 
de  prendre  patience,  parce  qu'un  ouvrage 
de  ce  genre  était  encore  prématuré. 

Au  moment  de  la  mort  de  Le  Play,  la 
Science  sociale  était  seulement  ébauchée  ; 
la  méthode  était  incomplète  et  les  conclu- 
sions, par  le  fait  même,  étaient  prématu- 
rées. 

Grâce  à  la  Nomenclature  d'Henri  de 
Tourville,  la  méthode  a  été  perfectionnée 
et  nous  possédons,  depuis  cette  époque,  un 
instrument  d'analyse  incomparable,  qui 
nous  permet  de  décomposer  les  groupe- 
ments sociaux  en  tous  leurs  éléments,  et 
de  ramener  ces  éléments  à  l'état  le  plus 
simple. 

La  Nomenclature  nous  permet,  en  outre, 
de  saisir  les  rapports  qui  existent  entre  ces 
éléments  et  de  déterminer  ainsi  les  réper- 
cussions qui  se  produisent  entre  eux,  ce 
qui  constitue  le  fondement  même  de  toute 
science. 

Ces  vingt  dernières  années  ont  été  con- 
sacrées à  ce  travail  d'analyse  poursuivi 
sans  interruption  et  consigné  dans  les  vo- 
lumes de  la  Science  sociale  (P"  période). 

Pour  pouvoir  présenter  au  public  l'en- 
semble de  la  science,  tel  qu'il  résulte  de 
cette  longue  et  méthodique  enquête ,  il 
restait  à  en  coordonner  les  éléments. 

Cette  coordination  est  aujourd'hui  ter- 
minée. 

Les  deux  fascicules  consacrés  à  la  Cl'is- 
siflcation  sociale  *  sont  une  première  ma- 
nifestation de  ce  travail.  Il  a  été  continué 
l)ar  l'établissement  d'un  Réperloire  des 
répercussions  sociales,  qui  groupe  métho- 
diquement les  répercussions  éparses  et 
perdues  dans  les  six  volumes  des  Ouvriers 
européens,  dans  les  neuf  volumes  des  Ou- 
vriers des  Deux- Mondes  et  dans  les  qua- 
rante volumes  de  la  Science  sociale. , 

Ce  travail  de  rassemblement  et  de  coor- 
dination, qui  n'avait  pas  encore  été  fait, 
était  néccssair(!  ])our  pouvoir  présenter  au 
pul)lic   l'exposé  complet  de  cette  Science 


i.   Fascicules    X    et    XI   de    la   Science   sociale. 
(2"  période). 


sociale  qui  a  déjà  demandé  soixante-quinze 
années  de  travaux  collectifs. 

Cet  exposé  est  actuellement  rédigé  en 
partie  et  j'espère  qu'il  sera  terminé  avant 
la  fin  de  Tannée.  J'y  travaille  depuis 
trois  ans,  avec  ime  ardeur  qui  ne  se  ralen- 
tit pas  et  j'ajoute  avec  un  enthousiasme 
qui  grandit,  à  mesure  que  je  vois  se  dé- 
rouler plus  cx)mplètement  le  magnifique 
ensemble  de  la  Science  sociale.  Jusqu'ici 
nous  n'avions  pu  apercevoir  la  science  que 
par  fragments,  dans  des  études  dispersées 
et  dont  le  lien  échappait  souvent  au  regard 
Mais,  ainsi  rassemblée  et  mise  en  ordre, 
elle  se  révèle,  elle  s'impose,  elle  donne 
l'impression  de  la  certitude  et  de  la  ri- 
gueur scientifiques.  Il  ne  peut  plus  y  avoir 
de  doute,  la  Science  sociale  est  bien  réel- 
lement une  science. 

Je  pense  que  ces  explications  répondent 
au  désir  exprimé  par  notre  honorable  cor- 
respondant et  qu'il  voudra  bien  prendre 
patience  encore  un  peu  de  temps. 

Edmond  Demolins. 


REPERCUSSIONS    SOCIALES 


(Il  n'y  a  une  Science  sociale  que  si  les  phéno- 
mènes sociaux  se  répercutent  les  uns  sur  les 
autres  indépendamment  de  la  volonté  hu- 
maine et  par  le  fait  de  la  nature  des  choses.) 


I.  —  Le  Travail  (suite)  -. 

II.     —     RÉPEHCUSSIONS    SUR     LE     TRAVAIL 

1)"e\ti!A(Tiox  (Culture,  Art  des  forêts,  Art 
des  7nit)es). 

Nous  avons  indiqué  quelques  répercus- 
sions qui  déterminent  les  diverses  formes 
du  travail  de  simple  récolte. 

Avec  la  culture,  nous  entrons  dans  la 
voie  des  complications  sociales. 

L'homme  passe  difficilement  de  la  sim- 
ple récolte,  (jui  est  un  travail  facile,  et 
n'exigeant  aucune  prévoyance,  à  la  cul- 
ture, qui  est  un  travail  difficile  exigeant 
une  longue  prévoyance.  Il  n'effectue  ce 
passage  que  contraint  et  forcé.  Voici  un 
de  ces  cas  de  contrainte  : 

2.  Voir  la  livraison  précédente. 


DE    SCIENCE    SOCIALE, 


197 


19.  Le  ranlonnement  sur  un  sol  circous- 
crit  pousse-  les  ))o/)ulations  à  la  culture^. 
Par  la  nécessité  d'augmenter  la  production. 
Exemples  de  cantonnement  :  lesGoths  en 
Scandinavie,  par  la  difficulté  d'en  sortir; 
les  Slaves,  en  Bulgarie,  par  les  ressources 
insuffisantes  d'un  sol  pauvre  et  monta- 
gneux; les  Slaves,  en  Russie,  par  la  con- 
trainte exercée  sur  les  Tsars. 

Mais  le  cantonnement  ne  suffit  pas 
pour  amener  l'évolution  de  la  simple  ré- 
colte à  la  culture  ;  il  faut  encore  que 
l'homme  soit  assuré  d'avance  de  récolter 
les  produits  de  son  travail.  D'où  la  réper- 
cussion suivante  : 

20.  La  propriété  est  la  condition  même 
du  travail^.  Les  faits  qui  justifient  cette 
répercussion  établissent  qu'au  moment 
du  passage  de  la  simple  récolte  à  la  cul- 
ture, riiomme  est  plus  poussé  à  la  pro- 
priété du  sol  par  la  nécessité  que  par 
l'attrait.  11  ne  se  fixe  pas  au  sol  volontaire- 
ment :  il  cède  à  la  nécessité  impérieuse. 
Cette  constatation  devra  modifier  beau- 
coup d'idées  à  priori  sur  les  origines  de 
la  propriété.  L'homme  qui  passe  du  libre 
parcours  à  la  propriété  individuelle  se 
considère  bien  plus  comme  volé  que 
comme  voleur,  parce  que  cette  propriété 
entraîne  pour  lui  l'obligation  d'un  travail 
plus  intense  ;  aussi  il  essaie  de  se  sous- 
traire le  plus  longtemps  possible  à  l'une 
et  à  l'autre  : 

21.  La  culture  oblige  an  travail  régulier 
et  à  la  prévoyance^.  Parce  que  les  sols 
cultivés  ne  donnent  plus  de  produits  spon- 
tanés et  exigent  la  régularité  des  travaux 
imposés  impérieusement  par  l'ordre  des 
.saisons. 

Cependant,  toutes  les  formes  de  la  cul- 
ture ne  développent  pas  au  même  degré 
l'aptitude  au  travail  : 

22.  La  culture  en  communauté  patriar- 
cale est  celle  qui  développe  le  moins  l'ap- 
titude au  travail  et  à  l'effort'^.  Cela  tient 
précisément  à  ce  que  le  travail  en  com- 
munauté de  famille  ne  laisse  pas  aux  in- 


1.  La  Route,  liv.  Il,  ch.  m  \Sc.  soc,  XXUI,  1-25;. 
'2.  Se.  soc,  XII,  40:  xxxn,  :,H. 
3.  Classification,  les  renvois  du  genre  ébranlé, 
«lans  les  sociétés  à  lorme  communautaire. 
'*.  Mêmes  références,  la  Honte,  II,  liv.  I,  ch-  i. 


dividus  la  propriété  pleine  et  personnelle 
des  produits  de  leur  travail.  Ces  produits 
sont  consommés  en  commun,  c'est  ce  qui 
explique  la  nonclialance  qui  règne  dans 
l'Orient  communautaire.  Cette  répercus- 
sion prouve  que  l'application  des  théories 
communistes  diminuerait  beaucoup  la 
puissance  de  travail. 

Voici  trois  répercussions  qui  montrent 
comment  les  conditions  du  lieu  peuvent 
influencer  la  nature  et  la  forme  de  la  cul- 
ture : 

23.  Les  coteaux  abrités  et  bien  exposés 
favorisent  la  culture  des  arbres  fruitiers''. 
Parce  que  les  fruits  exigent  une  exposition 
favorable  pour  arriver  à  maturité  dans  les 
meilleures  conditions. 

24.  Les  vallées  développent  surtout  la 
petite  culture^.  Parce  que  la  vallée  est  émi- 
nemment fovorable  à  l'installation  de  pe- 
tites gens  :  ils  y  trouvent  une  grande  va- 
riété  de  ressources  en  partie  spontanées 
Dans  le  fond,  des  prairies  irriguées  ; 
sur  les  pentes  basses,  un  sol  d'alluvion, 
qui  donne  une  culture  facile  et  produc- 
tive; sur  les  coteaux,  les  arbres  fruitiers; 
au-dessus,  à  la  lisière  des  plateaux,  sou- 
vent des  bois,  ou  même  des  forêts.  De 
plus,  ce  sol  trop  étroit,  et  trop  accidenté, 
éloigne  la  grande  culture,  qui  recherche 
les  vastes  espaces. 

25.  Les  plaines  développent  surtout  la 
grande  culture'' .  Parce  que  cette  forme  de 
culture  a  besoin  de  surfaces  vastes  et 
planes,  favorables  aux  grands  labours. 
Elle  échappe  d'ailleurs  ainsi  à  la  concur- 
rence de  la  petite  culture,  qui  recherche 
moins  cette  nature  de  terrain. 

La  petite  culture,  c'est-à-dire  celle  qui 
est  faite  par  les  membres  de  la  famille 
sans  l'intervention  d'un  patron,  donne 
naissance  à  diverses  répercussions  sur  le 
travail.   Voici  deux  exemples  : 

26.  La  petite  culture  fait  prédominer  le 
travail  à  la.  main.  A  cause  de  la  faible 
étendue  du  domaine  et  des  res.sources 
restreintes  de  la  famille. 

o.  Se  soc,  III.  525  et  s.;  XXII,  144,  2C4;  fasc. 
XXYIII,  125.  Franc,  d'auj.,  liv.  II,  ch.  ii  et  m. 

6.  Se  soc,  II,  io7;  XXII,  457;  XXVI,  50.  Franc, 
d'auj.,  liv.  m,  ch.  u,  m,  it. 

7.  .Se.  soc,  11,157:  XXUI.  iOO.  Franc  d'auj., 
liv.    IV. 


198 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


27.  La  culture  des  arbres  fruitiers  éloi- 
;/ne  des  travaux  pénibles  exigeant  l'effort 
lies  brasK  Parce  qu'elle  ne  demande  pas 
des  labours  répétés  et  que  cette  culture  se 
fait  ordinairement  sur  des  espaces  res- 
treints. 

Certaines  plantes,  ou  certaines  cul- 
tures, déterminent  sur  le  travail  des  ré- 
percussions particulières.  A  titre  d'exem- 
ple : 

28.  La  culture  du  riz  rend  les  popula- 
tions laborieuses^.  A  cause  des  nombreu- 
ses façons  et  des  irrigations  qu  elle  exige. 
La  Chine  fournit  un  exemple  caractéris- 
tique de  cette  répercussion. 

29.  La  culture  de  la  canne  à  sucre  dé- 
veloppe la  grande  culture  et  les  transports'^. 
Parce  que  l'exploitation  doit  se  faire  en 
grand,  avec  une  main-d'œuvre  importante, 
que  le  produit  doit  être  traité  sur  place 
et  ensuite  exporté  au  loin.  Il  en  est  à  peu 
près  de  même,  et  pour  les  mêmes  causes, 
de  la  culture  du  café  et  du  coton. 

30.  La  culture  du  manioc  favorise  la 
transformation  du  chasseur  en  cultiva- 
teur^. Parce  que  cette  plante  exige  très 
peu  de  travail.  Elle  fait  l'office  d'éduca- 
teur agricole  pour  les  nègres  et  les  In- 
diens. 

Elle  fait  plus  encore  : 

31.  Le  manioc  fait  disparaître  le  canni- 
balisme dans  certaines  parties  de  l'Afri- 
que'". A  cause  de  son  rendement  abondant, 
qui  assure  aux  nègres  une  nourriture  suf- 
fisante. 

32.  La  culture  du  mais  tend  à  dévelop- 
per la  petite  culture  (au  moins  dans  cer- 
taines régions)  ^  Parce  qu'elle  exige  des 
façons  nombreuses  et  minutieuses  et 
qu'elle  donne  des  ressources  abondantes 
et  variées  sur  un  petit  espace. 

33.  La  culture  maraîchère  engendre  la 
petite  culture  et  la  petite  propriété'.  Pour 
les  mêmes  raisons. 


i.  Se.  soc,  XI,  44  ;i  54:  XXIl,  liit,  -270.  Franc, 
d'auj,,  liv.  II. 

:2.  Classification,  Voir  Chine,  Ualie  sepleiitrio- 
iiale.  0.  M.,  !■«  scr.,  IV,  l'<!». 

3.  .Se.  soc,  II,  3-2,3  à33J;  111,  !l-2,    l'iO,  lii.i. 

/*.  Se  soc.  Vil,  178. 

5.  Se.  soc,  Vil,  187. 

6.  Se.  soc,  XXIll,  210. 

7.  0.  E.,  V,  403,  407. 


Voici  quelques  répercussions  relatives  à 
la  grande  culture  : 

34.  Le  fermage  favorise  l'élévation  du 
tenancier.  Parce  que.  le  fermier,  retirant 
le  produit  entier  de  son  travail  et  n'ayant 
à  compter  que  sur  lui-même,  est  porté  à 
donner  le  maximum  d'efforts  dont  il  est 
capable. 

35.  Le  métayage  ne  favorise  pas  l'élé- 
vation du  te7iancier^.  Parce  que  le  métayer 
n'a  pas  le  produit  entier  de  son  travail,  et 
qu'il  est  plus  porté  à  s'appuyer  sur  le 
propriétaire  que  sur  lui-même. 

3G.  Le  travail  se7'vile  ne  dresse  pas 
l'homme  au  travail  ^.  Parce  qu'il  étouffe- 
le  mobile  de  l'intérêt  personnel  et  qu'il 
fait  considérer  le  travail  lui-même  comme 
le  signe  de  l'esclavage.  L'esclave  rendu 
à  la  liberté  ne  parvient  pas  à  triompher 
de  cette  habitude  et  de  cette  mentalité. 
C'est  ce  qui  explique  pourquoi  l'abolition 
de  l'esclavage  n'a  pas  relevé  les  anciens 
esclaves.  L'impuissance  des  nègres  d'Haïti 
à  s'élever  par  la  liberté  est  un  exemple 
fameux  de  ce  cas. 

Quelques  répercussions  relatives  à  l'ex- 
ploitation forestière  : 

37.  Les  sols  montagneux,  ou  pauvres, 
sont  favorables  à  la  conservation  des  fo- 
rêts^^.  Parce  qu'il  est  peu  avantageux  de 
les  utiliser  pour  la  culture. 

38.  Les  forêts  aménagées  développent  la 
fabrication  et,  par  voie  de  conséquence, 
le  commerce *K  Parce  qu'elles  fournissent 
une  matière  première  qui,  pour  être  uti- 
lisée, doit  être  soumise  à  une  transforma- 
tion industrielle  :  scieurs  de  long,  sabo- 
tiers, menuisiers,  charpentiers,  ébénistes, 
constructeurs  de  tous  genres,  etc.  Cette 
matière,  étant  lourde,  encombrante  et 
devant  être  transportée  au  loin,  fournit 
un   élément  important  au  commerce. 

11  faut   cependant  faire  une  exception 

8.  Se.  soc,  xxiii,  a-ii. 

!».  Se  SQC,  Haïti,  III;  -20!»  à  -ZUi:  XVlll,  .SiXi;  XX, 
-H):i.  La  Uêunioii,  0.  M.;  i"  ser.,  IV,  Uio,  IW»,    18<i. 

10.  Oural,  0.  E.,  M,  >M,  l.>2.  Balkans,  G.  E.,  11,  23-2. 
llarlz,  ().  E.,  111,  tu».  Scliemnllz.O.  E.  IV,  I.  Suède,  o. 
E.,  111,  5:;.  Mor\an,  Se  soc,  xxiv,  i'io. 

11.  Orciiboiirg,  0.  E.,  11,  :>»,  7-2.  Oka,  0.  E.  il,  I8!>. 
Norvège, 0.  E.,  111,55.  AUeniasne.  0.  E..  IV,  118.  Pays 
basque,  .SV.  soc,  fasc.  XVII,  18.  Lorraine,  Se  sor., 
XXIV,  li'i,  lS-2,  188;  XXI,  17-2,  518.  Morvan.  XXI\, 
-250,  -250. 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


199 


pour  les  forêts  exploitées  en  taillis  :  elles 
développent  le  commerce  et  non  la  fa- 
brication'. Parce  qu'elles  fournissent  du 
bois  de  chauffage  et  non  du  bois  d'œuvre. 

39.  Les  forêts  aménagées  exigent  le  grand 
(itelier  et  le  grand  patron'-.  Cela  tient  à  ce 
que  la  forêt,  ne  donnant  des  produits  qu'à 
longue  échéance,  exige,  de  la  part  du 
propriétaire,  des  ressources  accumulées 
etune  longue  prévoyance.  Aussi  partoutles 
forêts  appartiennent  à  de  grands  proprié- 
taires, aux  communes,  aux  provinces,  ou 
à  l'État. 

40.  L'art  des  forets  maintient  la  slaôi- 
litè  du  travail^.  Parce  que  la  production 
est  régulière,  étant  réglée  invariablement 
par  la  nature.  Cette  régularité  maintient 
la  stabilité  du  personnel  et  empêche  les 
chômages  imprévus. 

41.  L'alliance  de  l'art  des  forets  et  des 
fonderies  maintient  la  stabilité  de  ces  der- 
nières ''.  Pour  les  mêmes  raisons. 

Voici  quelques  répercussions  tirées  de 
l'exploitation  des  mines. 

Lorsque  l'exploitation  minière  est  asso- 
ciée à  une  exploitation  forestière,  comme 
cela  était  général  autrefois  pour  les  mines 
de  fer  par  exemple,  il  en  résulte  la  réper- 
cussion suivante  : 

42.  Le  traitement  du  minerai  par  le 
bois  limite  et  régularise  l'exploitation  mi- 
nière''. Parce  que  la  production  du  bois 
estlimitée  par  l'étendue  même  de  la  forêt. 
La  forêt  agit  ici  comme  une  sorte  de  ré- 
gulateur économique  et  social,  qui  em- 
pêche à  la  fois  la  surproduction  et  les  chô- 
mages. 

43.  Dans  les  mines  d'or  affleurantes,  le 
travail  ne  peut  être  constitué  d'une  façon 
stable*".  Parce  que  la  valeur  du  produit  et 
la  facilité  du  travail,  qui  est  presque  une 
simple  récolte,  attirent  un  grand  nombre 
de  chercheurs.  Ceux-ci  travaillent  indivi- 
duellement, se  déplacent  fréquemment  et 
ne  créent  aucun  établissement  fixe  et  du- 
rable sur  le  sol. 


l.  Se.  soc,  XXIV,  :2:i'(. 
-2.  Mêmes  références. 
:{.  Se.  soc,  XXXIV,  l->.-i. 
4.  0.  E..  Y,  3l(i.  Se.  soe.,  XXIV,  1-23. 
•>.  0.  E.,  III,   il,   101,   1-27,  l.-Ji;   IV,  a.  03  ;    V.     31i 
\  I,  :j. 
<>.  Se.  soc,  VI,  -208  à  '2-28. 


44.  Les  mines  profondes  développent 
l'agglomération  du  personnel,  dans  le  grand 
atelier'^.  Il  est  nécessaire  d'exploiter  ces 
mines  en  grand,  pour  couvrir  les  frais 
généraux  considérables,  qui  résultent  des 
recherches,  de  l'établissement  des  gale- 
ries et  d'une  exploitation  très  coûteuse. 
Cette  répercussion  est  particulièrement 
accentuée  dans  les  mines  de  houille. 

45.  Les  mines  de  houille  développent,  au 
plus  haut  degré,  ta  fabrication  en  grand 
atelier^.  Parce  que  la  houille,  se  présen- 
tant en  couche  et  non  en  filon,  peut  être 
extraite  par  très  grandes  quantités  ;  parce 
qu'elle  est  nécessaire  pour  alimenter  tou- 
tes les  machines  et  qu'elle  se  consomme 
rapidement  par  le  simple  usage,  ce  qui 
oblige  à  s'approvisionner  d'une  façon 
constante. 

III.    —    RÉPERCUSSIONS    SUR   LE   TRAVAIL    DE 
F.\BRICATIO.N. 

46.  L'art  pastoral  nomade  des  steppes 
maintient  la  fabrication  dans  les  formes 
les  plus  simples  '■>  .  Cette  fabrication  est 
exclusivement  faite  à  la  main,  parce  que  la 
vie  nomade  ne  permet  pas  l'emploi  de  ma- 
chines. Elle  est  purement  ménagère,  par- 
ce que  l'isolement  de  la  vie  nomade  em- 
pêche la  fabrication  en  vue  de  la  vente. 
Cela  supprime  toutes  les  complications 
que  soulève  la  fabrication  en  vue  de  la 
vente  :  questions  du  salaire,  de  la  clien- 
tèle, du  chômage,  du  progrès  des  mé- 
thodes, des  engagements  des  salariés,  de 
la  concurrence,  etc.  C'est  pour  cela  que  la 
question  ouvrière  ne  se  pose  pas  chez  les 
populations  de  ce  type. 

47.  Les  objets  fabriqués  par  les  pasteurs 
nomades  doivent  être  nécessairement  por- 
tatifs, peu  luxueux  et  fabriqués  par  des 
procédés  simples  "\  A  cause  des  néces- 
sités de  la  vie  nomade  et  des  moyens  très 
simples  dont  dispose  la  fabrication  ména- 
gère à  la  main. 

4S.  L'art  pastoral,  dans  les  déserts,  étant 
insuffisant,  on  voit  se  développer  la  fabri- 


T.  Se  soc,  lasc.  XXIV,  i;{. 

8.  0.  E.,  III,  318.  Se.  soc,  lasc.    XXIV. 

9.  La  route,  I,  2-2  et  suiv. 

10.  Ibid. 


200 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE   LNTERNATIONALE 


cation  en  vue  de  la  vente  et  les  transports 
en  vue  du  commerce^.  Parce  qu'il  est 
nécessaire  d'ajouter  à  cet  art  pastoral 
pauvre,  un  travail  accessoire,  celui  des 
transports.  Cela  est  facile  grâce  aux  nom- 
breux animaux  dont  on  dispose.  C'est  ce 
qui  explique  le  développement  du  com- 
merce par  caravane  dans  les  déserts  de 
l'Arabie  et  du  Sahara. 

49.  La  pauvreté  du  sol  développe  les  pe- 
tites fabrications,  souvent  associées  au  col- 
portage 2.  Par  suite  de  la  nécessité  de  sup- 
pléera l'insuffisance  des  produits  agricoles. 
Ce  type  est  très  fréquent  à  la  surface  du 
globe. 

Une  série  d'autres  causes  développent  la 
fabrication,  par  exemple  ;  les  chutes 
d'eau  ^,  les  matériaux  fournis  par  le  sous- 
sol  ■'',  les  forêts  •■^,  etc. 

Au  sujet  de  l'influence  du  salaire  sur  la 
fabrication  : 

50.  Le  salaii'e  à  la  journée  excite  moins 
au  travail  que  le  salaire  à  la  tâche,  celui-ci 
moins  que  le  salaire  avec  prime  ^>.  Parce  que 
l'excitation  au  travail  est  en  raison  directe 
de  l'intérêt  personnel  qu'on  y  a.  Cette  ré- 
percussion explique  pourquoi  le  commu- 
nisme, en  remplaçant  l'intérêt  personnel 
par  l'intérêt  collectif,  supprime  du  même 
coup  l'excitation  au  travail. 

51.  La  cherté  de  la  main-d'œuvre  pousse 
aux  inventions  mécaniques  '.  Par  suite  de 
la  nécessité  de  réduire  les  frais  de  cette 
main-d'œuvre.  C'est  ainsi  qu'aux  États- 
Unis,  on  est  arrivé  à  inventer  la  machine  à 
coudre,  la  machine  à  écrire  et  à  vulgariser 
à  un  degré  extraordinaire  l'emploi  du  télé- 
phone et  de  toutes  sortes  de  machines 
pratiques  et  ingénieuses. 

52.  Les  industries  de  luxe  subissent,  plus 
que  les  autres,  la  répercussion  des  crises  so- 
ciales 8.  Parce  qu'on  est  porté  à  supprimer 
d'abord  les  dépenses  de  luxe.  L'industrie 
do  la  soie  est  un  bon  exemple  en  ce  genre. 

1.  La  RoKte,  I, '201.  6'/rt.çs(/(tv(7(OH,  les  renvois, 
26  et  suiv.,  fasc.  XXH. 

2.  0.  M.,  2«  scr..  Il,  oti.  O.  E..  Il,  181.  Se.  soc,  XXII, 
l.'i;  XXVIl,  W.  La  Roule,  I,  liv.  Il,cli.  i. 

3.  O.  E.,  III,  .{7:  VI,  (i-2.  .SV.  soc,  XXX,  3:>-î. 

'i.  Se  soc,  VI.  IKi,  123  à  128;  XXII,Ji«!t:  XXVI.  "iS, 
0.  E.,  III.  .•;:;,  208,  318. 
r;.  0.  E.,II,.H8,  .yj,  -2,  180;IV,  us.  .S\;..>îoc.,XXI,.;i8. 
(î.  Se  soc,  lasc.  XXX. 

7.  Se.  soc,  XV,  301. 

8.  Se.  soc,  XXXIII,  H. 


53.  L'instabilité  de  la  production  amène 
l'instabilité  des  engagements  '^.  Par  la  dif- 
ficulté de  conserver  son  personnel  ouvrier 
pendant  les  mortes  saisons.  C'est  là  une 
des  causes  les  plus  graves  des  souffrances 
des  ouvriers  et  celle  à  laquelle  il  importe 
le  plus  de  parer,  en  se  plaçant  dans  les 
conditions  qui  peuvent  assurer  la  perma- 
nence des  engagements,  grâce  à  la  stabi- 
lité de  la  production. 

Certains  travaux  exigent  une  forme  dé- 
terminée d'atelier  : 

54.  La  boucherie  et  la  boulangerie  exigent 
généralement  le  petit  atelier  '".Parce  qu'il 
faut  être  à  proximité  de  la  clientèle,  qui 
doit  être  servie  tous  les  jours  et,  parfois, 
plusieurs  fois  par  jour. 

Quelques  causes  du  développement  de 
la  fabrication  : 

55.  La  multiplication  des  moyens  de 
transports  provoque  le  développement  de 
Vindustrie  ".  Par  suite  de  la  facilité 
plus  grande  d'importer  la  matière  première 
et  surtout  d'exporter  les  produits. 

56.  La  libre  concurrence  j>rovoque  le  pro- 
grès des  méthodes  industrielles  '-.  Par  la 
nécessité  de  lutter  contre  cette  concur- 
rence. 

57.  La  fabrication  développe,  plus  que 
la  culture,  l'instabilité  et  la  complication^-^. 
Parce  que  la  production  n'est  plus  réglée, 
comme  dans  la  culture,  par  les  lois  fixes 
de  la  nature  ;  elle  est  susceptible  des  va- 
riations les  plus  grandes,  ce  qui  entraîne 
l'instabilité  plus  grande  du  personnel  et 
une  série  de  problèmes  plus  difliciles  à 
résoudre  :  par  exemple,  les  questions  de  la 
clientèle,  du  salaire,  du  progrès  des  mé- 
thodes, des  engagements,  etc. 

58.  L'alliance  de  la  fabrication  et  de  la 
culture  favorise  la  stabilité  et  la  perma- 
nence (/^s  engagements  ''.  Grâce  à  la  stabi- 
lité que  donne  la  culture  et  parce  que  l'ou- 
vrier peut  trouver  l'emploi  de  ses  bras  à 
la  campagne  pendant  les  périodes  de  chô- 
mage de  Tindustrie. 


!».  0. 1:.,  VI, 3";. 

10.  Se.  soe.,  Vlll,  118. 

11.  0.  E.,  IV,  108. 
12.0.  E.,  IV,  40. 

13.  La  Roule,  I,  livre  1,  cii.  i.  0.  K.,  V,  lit.  139  ;  VI, 
231.  0.  M.,  2-  Sér.,  1,  41. 

11.  Se.  4W.,  VII,  311  ;i3'..%:  VIII,8S  à  ii!>.  0.  E.,  V,  8(i. 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


201 


59.  L'atelier  mécanique  tend  à  ar/glo- 
mérer  la  population  K  Parce  que  l'emploi 
des  machines,  augmentant  la  production, 
on  a  intérêt  à  utiliser  un  personnel  nom- 
breux, pour  diminuer  les  frais  généraux. 

60.  Le  fjrand  atelier  tend  à  supprimer 
les  fabrications  ménagères  et  en  petit  ate- 
lier'^. Parce  qu'il  fabrique  plus  économi- 
quement. 

IV.   —   RÉPERCUSSIONS  SUR    LE   TR.UAIL    DES 
TRANSPORTS. 

61.  Le  développement  des  transports 
amène  encore  plus  de  complications  so- 
ciales que  la  fabrication  3.  Parce  que  les 
transports  étendent  encore  plus  loin  le 
champ  de  la  concurrence. 

62.  Dans  les  sociétés  qui  sont  à  l'abri  des 
transports  et  de  la  concurrence,  le  travail 
n'est  pas  spécialisé  '•.  On  pratique  le  cumul 
des  travaux.  Par  exemple,  on  produit  dans 
la  famille,  ou  sur  le  domaine  rural,  tout  ce 
dont  on  a  besoin.  Les  artisans  eux-mêmes 
ne  sont  pas  .spécialisés  :  le  même  ouvrier 
sera  à  la  fois  menuisier,  ébéniste,  charpen- 
tier, etc.  Parce  que,  la  concurrence  étant 
peu  développée,  on  est  peu  exigeant  pour 
soi-même  et  que  la  clientèle  est  peu  exi- 
geante pour  Touvrier. 

63.  Le  déoeloppement  des  transports  et 
de  la  concurrence  pousse  le  travail  dans  la 
voie  de  la  spécialisation  de  plus  en  plus 
grande  ■'.  La  spécialisation  seule  permet 
de  lutter  contre  la  concurrence,  parce 
qu'elle  donne  le  moyen  de  produire  plus, 
mieux  et  à  meilleur  marché. 

V.  —  Conclusions. 

Nous  pouvons  tirer  de  ces  répercussions 
quelques  conclusions  générales  sur  les 
conditions  du  travail  et.  en  particulier,  sur 
la  question  ouvrière,  qui  en  est  un  des 
éléments. 

1.  0.  E.,  III,  3J8. 

'2.  Se.  soc,  XI,  l(i8:  XVI,  140.  0.  E.,  II,  .3-2(i;  III,  .-.-i. 
;'Mi;  VI,  6-2,  -214,  '»3(i.  0.  M.,  2-  sér.  I,  !»."..  !>!». 

■i.  .Se.  soc,  II,  !);  XVI,  188:  XIX.  4U  ;  XXIV,  -251; 
XXV;  XXVI.  -21-2:  XXXV.  418;  XXXVI,  o.'m.  Fasc.  XXII, 
71  :  XXIII.  pas-^im.  0.  E.,  II,  -273,  -l'Xi,  3)1  ;  III,  31i». 
0.  M.,  1"  sér.  IV,  107. 

4.  La  Route,  I,  liv.  I.  ch.  i. 

'i.  Se.  soc.,  fasc.  V.  et  XV  en  enti'er,  par  M.  A. 
Dauprat. 


1.  Le  travail  est  soumis  à  des  condi- 
tions naturelles,  dont  Thomme  est  obligé 
de  tenir  compte  (Toutes  les  répercussions 
précédentes). 

2.  Chaque  nature  de  travail  a  ses  con- 
ditions qui  lui  sont  propres  ild.\. 

3.  Les  conditions  du  travail  et  la  ques- 
tion ouvrière  se  compliquent  progressive- 
ment à  mesure  que  l'on  passe  de  la  simple 
Récolte,  à  l'Extraction,  à  la  Fabrication  et 
aux  Transports  i  Repère.  11,  13,  15.  18,  21, 
22,  38,  .39,  44,45.56.57.61). 

4.  Les  travaux  de  simple  récolte  com- 
priment l'aptitude  au  travail  et  à  l'initia- 
tive (Repère.  11,  18,  46,47). 

5.  Dès  lors,  on  n'élève  pas  l'homme,  en 
lui  facilitant  les  conditions  de  vie,  mais 
en  le  dressant  à  en  surmonter  les  diffi- 
cultés. 

6.  Il  importe  donc  plus  d'élever  l'ouvrier 
que  de  le  patronner. 

7.  La  concurrence  amène  le  progrès 
des  méthodes  de  travail  i  Repère.  55,  56. 
61,  63). 

8.  La  supériorité  économique  appartient 
donc  aux  peuples  qui  sont  le  plus  capables 
de  triompher  par  eux-mêmes  de  la  con- 
currence. (Même  repère.) 

9.  Cette  loi  est  confirmée  par  ce  fait  que 
les  sociétés  communistes  (qui  ne  suppor- 
tent pas  la  concurrence)  n'ont  pu  s'éle- 
ver au-dessus  des  travaux  de  simple  ré- 
colte, et,  dans  les  cas  les  plus  favora- 
bles, au-dessus  de  la  culture  extensive. 
ou  de  la  petite  fabrication  à  la  main 
simple  et  routinière  (Repère.  II,  13,  16, 
18,  22).  En  somme,  elles  succombent  devant 
le  travail  intense  et  progressif  et  devant  la 
concurrence  commerciale  <*. 

(A  suivre.)        Edmond  Demolins. 

L'ÉVOLUTION  DE  LA  MUSIQUE 

d'après  la  Science  sociale 

[suite)  '. 

Dans  un  premier  article,  nous  avons 
étudié  la  musique  mélodique  ou  homopho- 
nie. 

6.  Voir  la  démonstration  métlioditiue  dans  la  Se. 
soc.  fasc.  XXX  :  L'humanité  évolue-t-elle  vers  le 
sociatisine?  par  Paul  Descamps. 

7.  Voir  livraisons  31  et  33. 


202 


BULLETIN    DE   LA   SOCIETE    INTERNATIONALE 


Dans  un  second  article,  nous  avons 
parlé  de  l'ébauche  de  la  musique  harmo- 
nique, ou  diapho7iie. 

Il  nous  reste  à  parler  de  Tépanouisse- 
ment  de  la  musique  harmonique,  avec 
la  polyphonie. 

Rappelons  que  l'homophonie  a  régné 
exclusivement  dans  toute  l'antiquité  et  est 
actuellement  encore  la  seule  musique  de 
la  plupart  des  peuples  communautaires. 
Dans  ce  genre  de  musique,  la  composition 
de  la  gamme  joue  un  rôle  prépondérant. 
A  chaque  «  état  d'âme  »  correspond  une 
gamme  différente  ;  de  là  la  grande  diver- 
sité de  gammes  que  l'on  rencontre. 

La  diaphonie  apparaît  au  moment  où 
les  Grecs  sont  influencés  par  le  milieu 
romain,  et,  dès  lors,  la  gamme  de  Pytha- 
gore  est  définitivement  adoptée  à  l'exclu- 
sion de  tout  autre.  Ce  n'est  plus  par  la  di- 
versité des  gammes  que  l'on  exprimera 
la  diversité  des  sentiments,  mais  par  la 
diversité  des  accords. 

La  diaphonie  fut  conservée  par  la  mu- 
sique chrétienne  sous  le  nom  û.'orgamim. 
En  Occident,  sous  l'influence  des  Barba- 
res, l'art  devient  plus  simple  :  c'est  le 
chant  grégorien;  en  même  temps  l'on  em- 
ploie la  notation  musicale  par  neumes. 

Enfin  la  polyphonie  apparaît. 

Dans  l'évolution  de  lamusique  polypho- 
nique, on  peut  distinguer  trois  stades  : 

1"  L'ordre  unitonique.  dans  lequel  on 
reste  toujours  dans  le  même  tons  ; 

2'*  L'ordre  Iransitonique,  où  l'on  peut 
passer  d'un  ton  dans  un  autre  à  l'aide 
d'une  transition  ; 

3"  L'ordre  plurilonique  où  l'on  peut  em- 
ployer toutes  les  combinaisons  de  ton. 

En  d'autres  termes,  une  fois  la  musique 
polyphonique  trouvée,  elle  était,  contrai- 
rement à  la  musique  mélodique,  suscep- 
tible d'un  perfectionnement  continu. 

ni.    —    LA  NAISSANCE    DE    LA   MUSIQUE    l'OLV- 
PIIONIQtTE.    L'ORDItE  UNITONIQUE. 

Ilucbald,  moine  bénédictin  de  Saint-A- 
mand  (Hainaut),  mort  en  930,  est  l'auteur 
d'un  traité  sur  l'organum,  dans  lequel 
on  trouve  les  premiers  emplois  de  la  tierce 
(Fétis,  Histoire  générale  de  la  musique, 
t.  IV,  p.  513  ot  510). 


L'apparition  de  l'accord  de  tierce  est  un 
phénomène  important,  parce  qu'il  devait 
permettre  la  formation  de  l'accord  parfait, 
base  de  la  véritable  harmonie.  Vers  la 
même  époque  (x^  siècle),  la  notation  mu- 
sicale par  neumes  subit  une  modification 
fondamentale  :  au  lieu  d'écrire  les  notes  sur 
une  ligne  horizontale,  on  fait  varier  la 
hauteur  des  signes  d'après  la  hauteur  du 
son  (V^oir  Lavignac,  La  musique  et  les  mu- 
siciens, p.  453)  :  c'est  l'origine  de  notre 
système  actuel  de  notation,  qui  paraît 
plus  commode  pour  la  lecture  de  plusieurs 
parties  simultanées  ;  en  d'autres  termes, 
il  est  mieux  adapté  à  la  polyphonie.  De  là, 
aussi,  la  division  en  mesures  (Fetis,  t.  1, 
p.  169  et  t.  V,  p.  226). 

L'orgue  peu  à  peu  faisait  sa  réappari- 
tion dans  les  églises  par  suite  de  la  reprise 
des  relations  commerciales  avec  l'Orient. 
Il  est  curieux  de  noter  qu'au  x^  siècle, 
le  premier  grand  orgue  connu  en  Occi- 
dent fut  celui  de  Winchester  (Fétis,  M., 
t.  IV,  p.  426).  Ainsi,  à  cette  époque^  on 
voit  déjà  se  dessiner  le  goût  des  Anglo- 
Saxons  pour  la  musique  puissante,  qu'ils 
ont  gardé  jusqu'à  nos  jours. 

Au  xi*"  siècle,  Guy,  moine  bénédictin 
d'Arezzo,  donna  des  noms  aux  notes  de  la 
gamme. 

Enfin,  au  siècle  suivant,  la  notation  mu- 
sicale fait  un  nouveau  progrès  :  on  précise 
la  hauteur  des  notes  à  l'aide  de  la  portée 
(Lavoix  fils,  Loc.  cit.,  p.  79). 

Le  terrain  est  maintenant  préparé  pour 
l'apparition  de  la  musique  savante.  Tel 
est,  en  effet,  le  véritable  caractère  de  la 
musique  polyphonique,  qui,  par  son  évo- 
lution, devient  de  plus  en  plus  savante. 

La  première  étape  de  cette  évolution  a 
été  api)elée  l'ordre  unitonique  et  dure  jus- 
qu'à la  fin  du  moyen  âge.  On  peut  la  sub- 
diviser en  deux  phases  :  le  déchant  et  le 
contre-point. 

Le  déchant.  —  Le  déchant  est  la  défor- 
mation de  la  diaphonie  par  la  musique 
profane.  Cette  dernière,  jusqu'alors,  a  été 
purement  mélodique.  Il  en  était  ainsi  des 
chansons  des  troubadours  du  midi  de  la 
France  des  xii^  et  xiii"  siècles  (Fétis,  Id., 
t.  V,  p.  11),  de  la  plupart  des  trouvères  du 
Mord  et  des  minnesangers  allemands   du 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


203 


*  xiii*^  siècle  (Fétis,  /</.,  t.  V,  p.  74).  Tous 
ces  chanteurs  s'accompagnaient  d'un  ins- 
trument à  cordes  comme  le  luth,  ou  le 
rebec,  qui  leur  venaient  des  Arabes,  mais 
surtout  de  la  harpe'. 

Le  déchant  est  un  contrepoint  figuré,  à 
plusieurs  notes  contre  une.  et  à  rythme 
déterminé.  Souvent,  il  résulte  de  l'amal- 

i  game  de  plusieurs  mélodies,  qui  nont 
aucune  analogie  entre  elles,  ce  qui  produit 
une  véritable   cacophonie. 

Le  déchant  apparaît  d'abord  dans  le  nord 
de  la  France  et  en  Belgique,  chez  certains 
trouvères,  dont  le  plus  connu  est  Adan  de 
la  Haie  d'Arras  (mort  en  1286)  qui,  le 
premier,  fit  usage  de  l'accord  parfait... 
On  voit  le  déchant  dans  les  rondeaux  et 
les  motets  à  plusieurs  voix.  11  se  forma 
même  une  corporation  spéciale,  celle  des 
harmoniseurs,  dont  le  travail  consistait  à 
mettre  des  accords  sur  les  mélodies  impro- 
visées par  les  trouvères.  Les  harmoni- 
seurs saccageaient  absolument  le  rythme 
et  la  mélodie  pour  les  besoins  de  leurs 
combinaisons  savantes,  ce  qui  donnait  au 
déchant  l'aspect  d'une  musique  fausse  et 
conventionnelle. 

Il  faut  noter  qu'il  y  eut  en  Italie,  au 
-  xiv^"  siècle,  une  réaction  contre  le  déchant, 
afin  de  donner  plus  d'importance  au 
rythme  et  à  la  mélodie'^  :  c'est  l'élément 
communautaire  qui  fait  sa  réapparition. 
Le  contrepoint.  —  D'un  manuscrit  an- 
glais qui  remonte  à  1275,  Fétis  en  déduit 
que  c'est  en  Angleterre  que  le  déchant  a 
commencé  à  se  transformer  en  harmonie 
véritable  (Fétis,  t.  V,  p.  320)  ;  l'on  sait  que 
Ion  a  souvent  attribué  l'invention  du  con- 
trepoint à  un  Ecossais,  John  Dunstaple 
(né  en  1400)  ;  au  W^  siècle,  l'Angleterre 
compte  un  certain  nombre  de  contrepoin- 
tistes  •*  d'une  certaine  valeur.  A  cette 
époque,  la  virginale -*  est  d'un  usage  com 
mun  en  Angleterre.  Il  est  indéniable  que 

1.  D'après  Fétis  {loc.  cit.,  t.  IV,  p.  387  et  4o9j.  la 
liarpe  était  inconnue  des  Grecs  et  des  Uomains; 

elle  aurait  passé  de  l'Egypte  et  de  l'Asie  occiden- 
tale en  Scandinavie  par  l'intermédiaire  des  Scy- 
thes; elle  aurait  été  importée  en  Occident  par  lès 
Barbares. 

2.  Voir  Lavoix  lils  (loc.  cil.,  p.  \ij). 

3.  M.,  p.  l,v>. 

't.  I.a  virginale,  ancêtre  du  piano,  est  un  clavier 
à  3  octaves. 


l'Angleterre  a  joué  un  certain  rôle  au 
point  de  vue  musical  au  moyen  âge,  et  il 
est  probable  qu'il  faut  l'attribuer  à  l'in- 
fluence des  Angles,  car  l'on  voit  ce  rôle 
diminuer  au  fur  et  à  mesure  que  l'élément 
saxon  prend  la  prépondérance. 

Toutefois,  au  moyen  âge,  le  rôle  prédo- 
minant a  été  joué  par  la  Belgique  et  le 
nord  de  la  France.  L'Allemagne  en  est 
encore  aux  mélodies  lourdes  des  meis- 
tcrsàngevs,  corporations  pédantes  et  dé- 
votes des  artisans  urbains  du  xiv^  siècle-'. 
Ce  n'est  que  peu  à  peu  que  le  choral  se 
forme,  probablement  parmi  les  populations 
de  la  Thuringe  et  de  la  Saxe.  C'est  là,  eu 
tous  cas,  qu'il  prendra  toute  son  ampleur 
au  XVI''  siècle  pour  devenir  le  choral  ])o- 
lyphonique  de  Luther. 

Au  contraire,  la  Belgique  possède  alors 
les  musiciens  les  plus  remarquables.  C'est 
d'abord  Diifuy,  de  Chimay  (né  en  1290  , 
l'inventeur  du  contrepoint;  c'est  ensuite 
Okeghem  (1430-1513),  qui  fut  maitre  de 
chapelle  à  la  cour  des  rois  de  France, 
Charles  VII,  Louis  XI  et  Charles  VIII; 
Tinctoris,  qui  fonda  à  Naples,  en  1484,  la 
première  école  de  musique  en  Italie  ;  enfin 
le  grand  musicien  montois,  Roland  de  Lat- 
tro  (1520-1594).  A  cette  époque,  ce  sont 
encore  des  Belges  qui  sont  maîtres  de 
chapelle  à  Ferrare,  à  Saint-Marc  de  Venise, 
à  la  chapelle  de  Jean  Galeazzo  Sforza,  à 
celle  de  Charles  XII,  duc  de  Bavière,  tan- 
dis que  Laurent  le  Magnifique  rassemble 
des  maîtres  hollandais  à  Florence. 

Ce  sont  donc  les  Belges  qui  ont  répandu 
dans  tout  l'Occident  les  nouvelles  formes 
de  la  musique,  et  particulièrement  en 
Italie'"',  qui  avec  sa  richesse  acquise  dans 
le  commerce,  et  la  multiplicité  de  ses 
petites  cours  princières,  fournit  un  milieu 
particulièrement  apte  à  les  recevoir.  En 
retour,  le  séjour  en  Italie  a  donné  aux 
musiciens  belges  la  clarté,  le  goût,  la  sy- 
métrie et  la  chaleur  d'expression  qui  leur 
manquaient. 

De  leur  côté,  les  Italiens  s'emparèrent 
de  la  technique    nouvelle   créée  par   les 


o.  La  première  corporation  des  maîtres  chanteurs 
fut  établie  à  Nuremberg  sous  Charles  IV.  Francfort 
et  Mayence  imitèrent  très  vite  cet  exemple. 

6.  Voir  Lavoix  ûls,  loc.  cit.,  p.  149,  ISl,  itii. 


204 


BULLETIN    DE   LA    SOCIETE   INTERNATIONALE    DE    SCIENCE    SOCIALE. 


musiciens  du  Nord,  mais  de  même  que 
nous  les  avons  vu  réagir  contre  le  dé- 
chant, on  les  voit  réagir  contre  les  com- 
binaisons savantes.  PalestHna  (1529-94) 
est  l'exemple  le  plus  parfait  de  la  fusion 
de  ces  éléments  divers.  Ce  qui  domine 
chez  lui,  c'est  la  beauté  de  la  forme  <  : 
c'est   une  musique  architecturale. 

En  158i,  Galilée  invente  le  genre  mono- 
dique  par  l'imitation  des  anciens  Grecs; 
c'est  l'apparition  du  chant  individuel  au 
théâtre;  ce  n'est  plus  l'entrelacement  de 
dessins  d'égale  importance  ;  ce  n'est  plus 
la  polyphonie  véritable  :  une  mélodie  do- 
mine tout  et  les  autres  parties  n'en  sont 
quQ  l'accompagnement. 


(.4  suivre. 


P.  Descamps. 


LE  NOUVEL  OUVRAGE  DE 
M.  LÉON  POINSARD 


Le  premier  volume  du  nouvel  ouvrage 
de  notre  collaborateur,  M.  Léon  Poinsard, 
vient  de  paraître.  Il  est  intitulé  :  laPi-odnc- 
tion,  le  Travail  et  le  Problème  social  dans 
lotis   les  pays   au    début   du  xx"  siècle  ^. 

Cet  ouvrage  est  le  résultat  d'une  longue 
et  minutieuse  enquête,  sociale  et  écono- 
mique à  la  fois,  conduite  pendant  de  lon- 
gues années,  et  portant  sur  toutes  les 
populations  du  globe.  L'auteur  a  utilisé 
pour  se  renseigner  les  sources  les  plus 
variées,  en  les  contrôlant  les  unes  par  les 
autres.  Mais  c'est  surtout  aux  témoins 
oculaires  qu'il  a  demandé  ses  informa- 
tions. Les  descriptions  des  voyageurs  et 
des  explorateurs,  les  rapports  des  agents 
diplomatiques  et  consulaires,  ceux  des 
chambres  de  commerce,  les  travaux  pa- 
rus dans  des  publications  spéciales  en 
diverses  langues,  ont  fourni  la  masse  prin- 
cipale des  matériaux  employés  ;  l'auteur  y 
a  ajouté  des  renseignements  personnels 

1.  Lavoix,  lils,  loc.  cil.,  p.  l.'jj. 

2.  Cel  ouvrage  formera  deux  forts  volumes  grand 
in-S"  de  600  i>ages  chacun  au  prix  de  i('<  francs- 
l'rix  de  souscription  :  1-2  francs.  Le  tome  I  sera 
envoyé  immédiatement  contre  un  mandat  postal 
(le  i'î  francs  adressé  à  l'auteur,  rue  Beaulieu,  7:2,  à 
liernc.  Le  tome  II  est  sous  presse  et  sera  expédié 
franco  procliainemenl. 


recueillis  sur  place  ou  demandés  à  des 
correspondants  très  sîirs. 

L'ouvrage  a  été  composé  d'après  un  plan 
méthodique,  inspiré  par  une  science  ri- 
goureuse et  précise.  Cette  science  repose 
sur  l'observation  ordonnée  des  faits  so- 
ciaux; elle  procède  selon  la  méthode  la 
plus  logique,  c'est-à-dire  qu'elle  conduit 
ses  études  en  allant  du  simple  au  composé. 
Aussi,  les  premiers  chapitres  de  l'ouvrage 
sont  consacrés  aux  sociétés  humaines  les 
plus  élémentaires;  puis  on  étudie  succes- 
sivement les  sociétés  compliquées,  en 
suivant  l'ordre  de  leur  complexité  crois- 
sante. Cela  permet  au  lecteur  de  saisir  et 
de  comprendre  l'enchaînement  des  causes 
et  des  conséquences  à  travers  le  temps  et 
l'espace. 

Tous  les  lecteurs  de  la  Science  sociale 
ont  intérêt  à  posséder  dans  leur  Biblio- 
thèque cet  ouvrage  de  fond,  qui  groupe 
d'une  façon  méthodique  une  masse  con- 
sidérable de  faits. 


LE  PRESENT  FASCICULE 

Le  présent  fascicule  est  consacré  à  VEn- 
quète  sociale  sur  les  Pays.  Nous  avons 
groupé  toutes  les  réponses  relatives  à  une 
même  province,  la  Savoie,  et  nous  comp- 
tons continuer,  sur  ce  plan,  cet  intéressant 
voyage. 

Nous  prions  les  collaborateurs  à  l'En- 
quête de  bien  vouloir  hâter  leur  travail. 
Les  études  que  nous  publions  aujourd'hui 
forment  un  bon  modèle  qu'ils  peuvent 
prendre  comme  exemple.  Les  auteurs  y 
ont  mis  tout  ce  qu'il  y  a  d'essentiel  et  de 
caractéristique  dans  leur  Pays,  et  ont  su 
éviter  les  longues  et  vaines  phraséologies. 
Les  répercussions  sociales  abondent,  et 
nous  attirons  l'attention  de  nos  lecteurs 
sur  ce  point  :  voici  des  gens  qui  ne  suivent 
pas  habituellement  nos  travaux,  qui  con- 
naissent à  peine  la  Scictice  sociale,  et  ce- 
pendant ils  nous  envoient  toute  une  liste 
de  répercussions,  parce  qu'on  a  attiré 
leur  attention  sur  ce  point.  N'est-ce  pas  là 
un  nouveau  progrès  dans  la  marche  de 
notre  science"?  —  P.  D. 


BULLETIN    BIBLIOGRAPHIQUE 


Le  dilemme  de  Marc    Sangnier.  Essai 

sur  la  démocratie  religieuse,  par  Charles 
Maurras.  —  Nouvelle  Librairie  nationale, 
85,  rue  de  Rennes,  Paris. 

Le  duel  de  M.  Maurras  et  de  M.  San- 
gnier, c'est  le  duel  de  la  philosophie  et  de 
l'éloquence.  M.  Maurras,  qui  défend  la 
cause  royaliste  et  s'efforce  de  la  moder- 
niser en  l'appuyant  d'arguments  scientifi- 
ques, est  avant  tout  un  dialecticien  serré 
et  pressant.  M  Sangnier,  qui  veut  réaliser 
une  démocratie  chrétienne  et  idéale,  est 
un  orateur  entraînant  et  sympathique . 
L'un  et  l'autre,  malheureusement,  sont 
en  dehors  de  la  science  sociale,  et  ce  qu'il 
y  a  de  bon  chez  les  deux  champions  en 
lice  est  souvent  compromis  par  un  fâ- 
cheux mélange.  Il  y  a  de  l'utopie  chez 
M.  Sangnier,  et  M.  Maurras  prouve  trop, 
écueil  signalé  pourtant  par  lui  vieux  pro- 
verbe. Le  fondateur  du  >'/7/o«  croit  à  l'avè- 
nement de  la  vertu,  qui  rendra  sa  démo- 
cratie possible  (car  il  avoue  (qu'elle  n'existe 
pas  encore}.  Le  leader  de  ï Action  française, 
à  cheval  sur  des  principes  de  politique 
transcendante,  soutient  que  la  démocra- 
tie est  mauvaise  en  elle-même,  et  ne  peut 
produire  que  des  fruits  de  mort.  On  con  - 
çoit  que  la  bataille  n'est  pas  finie,  et  qu'elle 
puisse  durer  longtemps  encore.  Du  reste, 
le  livre  de  M.  Maurras  est  intéressant  à 
lire  et  renferme  des  vérités  de  détail  qu'on 
peut  utilement  méditer.  C'est  l'œuvre  d'un 
penseur,  d'un  raisonneur,  parfois  même 
d'un  chicaneur.  A  noter  spécialement  le 
chapitre  intitulé  :  «  Qu'est-ce  que  l'intérêt 
général"?  »  où  l'auteur  démontre,  avec  un 
talent  incontestable,  que  l'intérêt  général 
est  autre  chose  que  la  somme  des  intérêts 
particuliers. 


Londres    et    la    vie     à     Londres.    Un 

beau  volume  in-4''  écu,  orné  de  109  pho- 
togravures et  d'un  plan,  par  F.  de  Bern- 
hardt.  —  J.  Dumoulin  et  C'"-\  Paris. 

Voilà  un  livre  bien  fait  pour  nos  lecteurs , 
qu'intéressent  si  vivement  toutes  les  par- 
ticularités de  la  vie  anglo-saxonne.  L'au- 
teur, qui  vit  depuis  longtemps  à  Londres, 
connaît  admirablement  son  sujet,  et,  non 
content  d'instruire  son  lecteur,  il  le  di- 
vertit aimablement,  tantôt  par  des  descrip- 
tions pittoresques,  tantôt  par  quelques -unes 
de  ces  épigrammes  permises  qui  .sont  le 
sel  de  r  «  entente  cordiale  ».  L'ouvrage 
n'a,  du  reste,  aucune  prétention  scientifi- 
que, et  l'ordre  des  chapitres  relève  de  la 
fantaisie  plus  que  d'une  méthode  quelcon- 
que ;  mais  le  tableau  de  la  vie  londounienne 
n'en  demeure  pas  moins  attachant. 

M.  de  Bernhardt  nous  mène  dans  tous 
les  mondes,  depuis  la  cour  jusqu'au  icork- 
house,  en  passant  par  le  Parlement,  la 
Bourse, les  grands  clubs,  les  théâtres,  etc. 
Il  nous  entretient  des  sports,  des  institu- 
tions si  curieuses  de  la  Cité,  de  la  question 
du  «  dimanche  à  Londres  »,  des  pickpoc- 
kets, de  Jack  l'éventreur,  et  d'une  foule 
de  choses  sur  lesquelles  il  n'est  pas  inu- 
tile de  contrôler  les  ouï-dire  de  la  conver- 
sation courante  par  le  témoignage  autorisé 
d'un  observateur. 

Londres  et  la  vie  à  Londres  est,  en  outre, 
un  volume  de  luxe  ou  de  demi-luxe  pou- 
vant servir  de  cadeau  sérieux.  C'est  aussi 
une  sorte  de  «  guide  »  préparatoire  dont 
peuvent  se  servir  les  voyageurs  avant  de 
se  rendre  dans  la  capitale  anglaise,  et  qui 
la  leur  fera  connaître  utilement  dans  ses 
grandes  lignes  avant  qu'ils  n'y  soient 
arrivés. 


CHEMINS    DE    FER    DE    PARIS-LYON-M  ÉDITERRANÉE 

Cartes  de  circulation  à  demi-place  départementales 

La  Compagnie  délivre  des  cartes  nominatives  et  personnelles  valables  pendant  G  mois  on  un  an  et 
donnant  le  droit  d'obtenir  des  billets  à  demi-tarif  pour  des  parcours  exclusivement  P.-L.-M. 
entre  toutes  les  gares  d'un  même  département. 

Les  départements  desservis  par  le  réseau  P.-L.-M.  sont  répartis  en  3  catégories,  selon  l'importance 
kilométrique  des  lignes  qui  les  sillonnent. 
Les  cartes  sont  délivrées  moyennant  le  paiement  préalable  des  prix  suivants  : 


A.  —  Cartes  donnant  droit  à  des  billets  à 
demi-tarif  de  toutes  classes,  pendant. . . . 

B.  —  Cartes  donnant  droit  à  des  billets  à 
demi-tarif  de  2"  et  3'=  classes,  pendant 

C.  —  Cartes  donnant  droit  à  des  billets  à 
demi-tarif,  de  3'  classe  seulement, pendant. 
Il  sera  perçu,  en  outre,  à  chaque  voyage,  la  moitié  du  prix  d'un  billet  simple  (place  entière)  de   la 

classe  demandée  par  le  voyageur  pour  le  parcours  qu'il  veut  effectuer. 

Les  cartes  courent  du  1*'  et  du  1.5  de  chaque  mois  et  doivent  être  demandées  au  moins  5  jours  à  l'a- 
vance. Consulter  le  Livret-Guide-Horaire  P.-L.-M.  vendu  au  prix  de  0'50  dans  toutes  les  gares  du  réseau. 

CHEMIN    DE    FER    D'ORLÉANS 


l'«  catégorie. 

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32      » 
40      » 
20      » 
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15          M 

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1  an 

6  mois 

1  an 

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Billets  ALLER  et  RETOUR  à  prix  réduits 

En  vue  de  faciliter  les  voyages  que  de  nombreux  touristes  font  chaque  année  en  Espagne,  la  Com- 
pagnie d'Orléans,  d'accord  avec  la  Compagnie  du  Midi  et  les  Compagnies  espagnoles  intéressées,  fera 
délivrer  des  billets  aller  et  retour  à  prix  très  réduits  pour  Madrid  et  pour  Séville,  au  départ  de  Paris  et 
de  toutes  les  gares  et  stations  de  son  réseau. 

Ces  billets  seront  délivrés  du  16  Mars  au  15  Mai  et  seront  indistinctement  valables  pour  le  retour 
jusqu'au  15  Juin  inclus,  dernière  date  pour  l'arrivée  du  voyageur  à  son  point  de  départ,  même  si  le 
voyage  a  été  commencé  après  le  15  Mai.  Les  prix  sont  les  suivants  : 

1"  Pour  Madrid.  Prix:  150  francs  en  1'^  classe;  105  francs  en  2"  classe. 
avec  faculté  d'arrêt  à  Bordeaux,  Bayonne,  Hendaye  et  sur  tous  les  points  du  parcours  espagnol. 

Les  porteurs  de  ces  billets  trouveront  à  Madrid  des  billets  d'aller  et  retour  à  jirix  très  réduits  leur 
permettant  de  visiter  l'Escurial,  Avila,  Ségovie,  Tolède,  Aranjuez  et  Guadalajara. 

2"  Pour  Séville.  Prix:  190  francs  en  1'°  classe;  135  francs  en  2»  classe, 
avec  faculté  d'arrêt   à,   Bordeaux,  Bayonne,  Saint-Séba-tien,   Burgos,  Valladolid,  L'Escurial,  Madrid, 
Aranjuez,  Castillejo,  BaiJza  et  Cordoue. 

Les  voyageurs  munis  de  billets  de  1'»  classe  pour  Madrid  ou  Séville  auront  la  faculté  de  prendre  jus- 
qu'à Madrid  le  train  de  luxe  c(  Sud-Express  »,  à  la  condition  de  payer,  en  outre  des  prix  ci-dessus,  le 
supplément  ordinaire  pour  le  parcours  effectué  dans  ce  train. 

CHEMINS  DE  FER  DE  L'OUEST 

LES  AFFICHES  EJl  CARTES  POSTALES 

La  Compagnie  des  Chemins  de  fer  de  l'Ouest  met  en  vente,  au  prix  de  0  fr.  40,  dans  les  Biblio- 
thèques des  gares  de  son  réseau,  un  carnet  sous  couverture  artistique  de  8  cartes  postales 
illustrées,  reproduisant  en  couleur  les  plus  jolies  affiches  établies  pour  son  service  entre  Paris  et 
Londres,  par  Rouen,  Dieppe  et  Newhaven,  et  contenant,  en  outre,  la  relation  de  ce  voyage  avec 
^!  vues  en  simili-gravure  des  principaux  points  situés  sur  le  parcours. 

Ce  carnet  de  cartes  postales  est  adressé  /rnnco  à  domicile,  contre  l'envoi  de  0  fr.  40  en  timbres- 
poste  au  service  de  la  publicité  de  la  Compagnie,  20,  rue  de  Rome,  à  Paris. 


CHEMIN  DE  FER  DU  NORD 


Via  CALAIS  ou  BOULOGNE) 


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La  Gare  de  Paris-Nord,  située  au  centre  des  affaires,  est  le  point  de  départ  de  tous  les  grands  express 
européens  pour  l'Anf^leterre,  la  Belgique,  la  Hollande,  le  Danemark,  la  Suède,  la  Norvège,  l'Allemagne, 
la  Russie,  la  Chine,  le  Japon,  la  Suisse,  l'Italie,  la  Côte  d'Azur,  l'Egypte,  les  Indes  et  l'Australie. 

Voyages  internationaux  avec  Itinéraires  facultatifs 

A  effectuer  sur  les  divers  grands  réseaux  français  et  les  principaux  réseaux  étrangers. 
Validité  :  45  à  90  jours.  Arrêts  facultatifs. 


BIBLIOTHÈQUE  DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

PUBLIÉE    SOUS    LA    DIRECTION    DE 

M.    EDMOND    DEMOLINS 


ENQUÊTE   SOCIALE 


LE  TYPE  SAVOYARD 


PAR 


C.  BORLET  et  J.  FONCIER 

AVEC  UNE  INTRODUCTION   ET  DES  NOTES 


PAR 


Paul  DESCAMPS 


PARIS 

BUREAUX   DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

[)6,     RUE     JACOB,     56 

1907 


SOMMAIRE 


Introduction.  —  Les  caractères  généraux  du  tjpe  savoyard,  par  Paul  Des- 
camps. P.  3. 

I.  —  Le  Pays  de  Tarentaise,  par  C.  Borlet.  P.  8. 

1.  Conditions  du  lieu.  —  Hautes  altitudes  et  vallées  profondes.  —  Zones  de 
végétation  :  neiges  éternelles.  ])àturages  alpestres,  loi-éts  d(''friclu'es.  vallées. 

2.  Principaux  travaux  développés  par  les  conditions  du  lieu.  — Art  pas- 
toral transhumant  avec  stabulation  d'hiver.  —  Élevage  et  culture  intégrale. — 
Les  trois  étapes  de  la  fabrication  du  fromage.  —  Industries  ménagères. —  Com- 
merce. 

3.  Influence  du  lieu  et  du  travail  sur  l'état  social.  —  Évolution  de  la  pro- 
priété communale  vers  la  propriété  individuelle.  —  Indépendance  de  la  femme. 
—  Le  crétinisme.  —  L'autonomie  conununale.  —  Iniluence  de  l'étranger;  le 
tourisme.  —  L'émigration. 

II.  —  Le  Pays  des  Bauges,  par  1.  Poncier.  P.  3L 

1.  Conditions  du  lieu.  —  Plateau  calcaire  et  humide. 

2.  Travaux  déterminés  par  les  conditions  du  lieu.  —  La  fabrication  du 
fromage  et  .son  évolution.  —  Culture  accessoire.  —  L'industrie  du  fer  et  la 
clouterie.  —  L'exploitation  des  bois. 

3.  Influence  du  lieu  et  du  travail  sur  l'état  social.  —  Lvolution  de  la  pro- 
priété communale  vers  la  propriété  individuelle.  —  Désorganisation  de  la 
famille  patriarcale  par  l'émigration.  —  Caractères  intellectuels  et  moraux.  — 
L'étranger  et  lo  tourisme. 

III.  —  La  Combe  de  Savoie  :  Vallée  de  Chambéry,  par  P.  Arminjon.  P.  6r>. 
Pn'dominance  de  la  culture.  —  La  crise  agricole  développe  les  fromageries 

coopératives  et  l'émigration. 

IV.  —  L'ouvrier  savoyard  urbain,  d'après  une  ancienne  monographie 

(Ferblantier-couvreur  d'Aix-les-Bainsi,  par  P.  Di.scami'S.  P.  73. 

La  famille  instable.  —  Prospérité  apparente  et  chute  du  niveau  social:  ses 
causes. 

V.  —  Le  Grésivaudan,  d'après  une  ancienne  monographie  i(iautu>r  de 
Grenoble),  par  P.  Descamps.  P.  77. 

Crise  agricole  dans  une  vallée  fertile  par  suite  de  l'insuflisance  du  bétail.  — 
Développement  de  l'industrie  et  son  évolution  de  la  fabrique  collective  vers  le 
grand  atelier.  —  hnmigration  de  patrons  et  (■migration  d'ouvriers.  —  Ti-an- 
sition  vers  le  type  du  méridional. 

VI.  —  Tableaux  du  type  savoyard,  in(li<|uant  les  i-épercussious  qui  déter- 
minent ce  type.  P.  ^ii!. 


liSTRODUCTION 


Quoique,  politiqueuient,  la  Savoie  n'ait  été  réunie  à  la  France 
que  depuis  1860.  ce  nen  est  pas  moins  une  région  essen- 
tiellement française.  La  chaîne  des  Alpes  a  toujours  mis  un 
obstacle  aux  relations  faciles  avec  l'Italie,  obstacle  renforcé 
encore  par  la  différence  de  langue. 

La  Savoie  est  située  sur  deux  versants  fluviaux  :  au  sud-est, 
celui  de  l'Isère;  au  nord-ouest,  celui  du  Rhône  proprement  dit. 

Au  point  de  vue  du  relief  du  sol,  on  peut  la  diviser  en  trois 
régions  : 

1"  La  région  des  hautes  montagnes  et  des  vallées  profondes, 
comprenant  les  pays  de  xMaurienne  (vallée  de  l'Arc),  de  Taren- 
taise  (vallée  supérieure  de  l'Isère),  de  Faucigny  (vallée  de 
l'Arve).  Cette  région  se  continue  dans  le  Valais  suisse  (Rhône 
supérieur).  Le  travail  qui  domine  est  l'élevage  des  animaux 
domestiques,  et  accessoirement  un  peu  de  culture; 

2'  La  région  des  plateaux,  comme  les  Ranges  par  exemple. 
L'art  pastoral  domine  toujours,  mais  principalement  en  vue  de 
1  industrie  laitière  ; 

3'  La  région  des  plaines,  comme  le  Grésivaudan,  les  Combes, 
la  Chautagne,  etc.  Ce  sont  de  petites  plaines,  ou  plutôt  des  val- 
lées, où  existaient  d'anciens  lacs,  qui  peu  à  peu  se  sont  transfor- 
més en  marais,  puis  en  plaines  fertiles. 

Les  lacs  du  Rourget  et  d'Annecy  sont  les  restes  d'anciens  lacs 
plus  importants.  Cette  région  est  celle  de  la  culture  intensive. 


,  INTRODUCTION. 

C'est  là  que  s'élèvent  les  villes  de  Chambéry,  Annecy,  Aix-les- 

Bains,  etc. 

Nous  avons  la  bonne  fortune  de  présenter  à  nos  lecteurs  une 

monographie  de  chacune  de  ces  régions. 

M.  C.  Borlet  nous  décrit  un  pays  de  la  première  région  :  la 

Tarentaise  ; 

M.  J.  Poncier  nous  donne  Tétude  des  Bauges  ; 

Enfin,  M.  Arniinjon  a  pris  pour  type  de  la  troisième  la  vallée 

de  Chambéry. 

Nous  avons  profité  de  cette  occasion  qui  nous  est  offerte,  pour 
passer  au  crible  de  notre  méthode  l'ancienne  monographie  de 
Le  Play  sur  une  famille  ouvrière  d'Aix-les-Bains,  et  celle  de 
M  de  Toytot  sur  le  gantier  de  Grenoble.  Ce  dernier  type,  sans 
appartenir  proprement  à  la  Savoie,  couronne  admirablement 
cette  étude,  en  ce  qu'il  montre  l'évolution  de  la  race,  évolution 
qui  n'est  encore  qu'ébauchée  dans  les  parties  les  plus  fertiles  de 
la  Savoie. 

Considéré  dans  ses  caractères  généraux,  le  Savoyard  se  rat- 
tache au  type  du  Pasteur  montagnard.  Celui-ci  diffère  du  Pasteur 
nomade  de  la  steppe,  en  ce  qu'il  est  sédentaire,  par  suite  des  né- 
cessités de  la  stabulation  d'hiver,  imposées  par  la  rigueur  de  la 

mauvaise  saison. 

La  sédentarité  du  foyer  dans  un  milieu  intransformable  obhgc 
à  la  transmission  intégrale  de  la  propriété,  à  l'émigration  - 
au  moins  temporaire  -  d'une  partie  des  membres  de  la  famille 
et  au  célibat  d'un  certain  nombre  :  c'est  la /«mzV/e  quasi  pair lar- 

'""nous  avons  démontré^  que  la  famille  quasi  patriarcale,  aussi 
bien  ciue  la  famille  patriarcale  pure,  ne  se  maintient  que  si 
cette  famille  vit  à  peu  près  de  ses  propres  produits  et  n'entre 
pas  en  concurrence  avec  l'extérieur.  Or  si,  dans  la  steppe,  on 
peut  vivre  uni(iucment  des  ressources  de  l'art  pastoral,  il  n  en 

,  OUe  ia.nillc  diffère  .le  la  famille  rarliculariste  des  fjords  de  la  Norvège  et  de 
la  Plaine  saxonne,  en  ce  que  le  chef  de  famille  conserve  toujours,  de  son  v.vanl,  lau- 
torilé  sur  lllérilier-associé. 

2.  LlIinHavilc  vvohir-l-rllc  vers  Ir  Socialisme?  \^.  'n. 


INTliODUCTKlN.  O 

est  plus  (le  môme  dans  la  montagrie.  Do  là,  la  nécessité  d'une 
culture  radinientaire  et  de  quelques  travaux  accessoires.  I^a 
eulture  demande  le  détriclienient  des  forêts,  et,  par  suite,  l'ag- 
glomération des  familles  en  villages  :  l'autorité  communale  in- 
tervient pour  réglementer  lusage  des  bois,  des  pâturages,  etc., 
et  c'est  j)ourquoi  ces  populations  se  distinguent  par  la  forle 
organisation  cunimunali'. 

Il  faut  noter  aussi  une  certfùne  indépendance  de  la  femme, 
provenant,  soit  de  la  multiplicité  des  habitations,  soit  de  l'im- 
portance du  travail  féminin  comme  source  de  revenu. 

Voilà  le  type  du  Pasteur  montagnard  dans  ses  grandes  lignes, 
le  type  tel  qu'il  était  avant  le  développement  des  transports. 

Dans  ce  type,  il  y  a  plusieurs  variétés.  Nous  pouvons  en  dis- 
tinguer actuellement  trois  en  France   : 

1°  La  variété  des  Pyrénées^ .  Nous  la  plaçons  en  premier  lieu, 
parce  que  c'est  là  que  l'art  pastoral  est  le  jjIus  important;  la  cul- 
ture y  est  presque  nulle,  ainsi  (|ue  les  travaux  accessoires; 
l'orientation  des  vallées  du  nord  au  sud  et  leur  situation  au 
nord  des  Pyrénées  n'y  a  pas  développé  la  culture  de  la  vigne. 

Les  ])àturages  y  sont  tellement  vastes  que  beaucoup  appartien- 
nent à  des  unions  de  communes. 

2''  La  variété  des  Alpes,  dont  font  partie  la  Savoie,  le  Valais, 
etc.  Ce  type  se  classe  en  second  lieu,  parce  que  la  culture  y  est 
plus  développée  et,  par  conséquent,  la  propriété  individuelle  ; 
l'orientation  des  vallées  de  l'est  à  l'ouest,  permet  la  culture  de  la 
vigne,  sur  l'un  des  versants;  les  pâturages  ne  sont  plus  assez 
étendus  pour  dépasser  la  propriété  communale  :  il  n'y  a  plus 
d'unions  communales;  enfin  les  travaux  accessoires  sont  plus 
développés  :  travail  du  fer  dans  les  Bauges,  tissage,  etc. 

3"  La  variété  du  Jura -xicnt  en  dernier  lieu,  parce  que  les 
travaux  de  fabrication  (horlogerie,  etc.)  y  ont  pris  une  impbr- 
tance  capitale  •''. 


1.  Le  Play,  L'Organisalion  ilc  la  Famille,  liv.  II,  et  F.  Butel,   Une  vallée,  py- 
rénéenne :  La  vallée  d'Ossau. 

2.  Voir  Monographie  du  .htra  Bernois,  par  R.  Pinot  (.se.  soc,  t.  III  et  IV). 

o.  II  faut  tenir  coinple  aussi  des  difl'érenccs  d'origine.  Les  populalioiis  des   P}  ré- 


6  INTRODUCTION. 

Revenons  à  la  variété  des  Alpes. 

Dans  les  études  qui  suivent,  on  verra  comment  le  type  origi- 
naire a  évolué  sous  Vaction  croissante  du  développement  des 
transports.  Le  travail  se  spécialise  ;  la  culture  devient  plus  in- 
tensive; l'industrie  laitière  s'outille  pour  l'exportation,  d'abord 
en  fabrique  collective,  puis  en  atelier  patronal;  le  tissage  subit 
une  évolution  analogue,  on  voit  l'industrie  gantière,  par  exem- 
ple, passer  de  la  fabrique  collective  rurale  à  la  fabrique  col- 
lective urbaine,  pour  devenir  entîn  le  grand  atelier  sous  Taction 
du  machinisme.  Ces  changements  amènent  des  transformations 
dans  la  propriété  :  la  propriété  communale  disparait  pour  faire 
place  à  la  propriété  individuelle. 

En  même  temps,  la  famille  patriarcale  se  dissout  et  tend  de 
plus  en  plus  vers  la  famille  instable.  Dans  les  Pyrénées,  cette 
évolution  est  récente.  Au  temps  de  Le  Play  (1856),  la  famille 
quasi  patriarcale  parait  encore  solide  ;  mais  il  n'en  n'est  plus 
ainsi  quelques  années  plus  tard.  Dans  les  Alpes,  la  dissolution 
remonte  à  une  époque  plus  ancienne. 

De  même,  la  commune  s'afiaibHt  avec  la  disparition  des  biens 
collectifs. 

Voilà  les  individus  lancés  dans  la  lutte  pour  la  vie,  sans 
l'appui  de  la  famille  et  de  la  commune,  et  surtout  des  sub- 
ventions naturelles  spontanées. 

Comment  vont-ils  se  comporter? 

C'est  ce  que  nous  montrent  les  études  sur  les  vallées  adja- 
centes (Combe  de  Savoie,  Grésivaudan),  où  l'évolution  est  plus 
avancée. 

Il  faut  bien  avouer  que  les  individus  ne  s'adaptent  qu'im- 
parfaitement à  la  transformation  du  milieu  :  un  certain  nombre 


née>  descendent  des  Ibères,  qui  sont  issus  des  Caravaniers  du  Désert.  Dans  Ifcs 
Alpes,  on  est  en  présence  de  deux  populations  dillérenles  :  dans  le  bassin  de  l'Isère 
(Tarentaisc,  Maurienne),  on  trouve  les  Centrones  qui  occupent  les  délilés  mettant 
en  communication  le  bassin  du  Pô  et  celui  du  Uhône;  ils  sont  riches,  parce  qu'ils 
exploitent  les  caravanes,  et  descendent  des  Ligures,  dont  l'origine  est  analogue  à 
celle  des  Ibères.  Leur  caractère  plus  vif  contraste  avec  celui  des  .(//o/^/or/cs-,  peuple 
ceUi(iue  qui  occupait  le  versant  du  RliAne  (Hauges.  Combe,  Genevois,  etc.).  Quant 
aux  .Jurassiens,  ce  sont  des  Celtes  plus  ou  moins  mélangés  de  Germains. 


INTRODUCTION. 


tombent  dans  la  misère,  ce  qui  nécessite  un  développement 
extraordinaire  des  œuvres  de  bienfaisance  ;  l'antagonisme  des 
classes  s'accentue;  la  direction  du  travail  passe  entre  les  mains 
de  gens  étrangers  au  pays  et  quelquefois  même  étrangers  à  la 
France;  la  population  diminue;  enfin  l'émigration  ne  donne 
que  des  résultats  inférieurs.  Ainsi,  le  Savoyard  est  placé  entre 
ce  dilemme  :  s'il  reste  dans  son  pays,  il  tombe  dans  la  dépen- 
dance de  patrons  immigrés;  s'il  émigré,  c'est  pour  s'embau- 
cher dans  la  dépendance  de  patrons  du  pays  où  il  s'établit. 

Alors  apparaît  la  loi  suivante  : 

Le  développement  des  transports,  en  amenant  la  concurrence 
des  races,  fait  tomber  les  populations  communautaires  dans  la 
dépendance  de  celles  qui  le  sont  moins. 

Toutefois,  nous  devons  ajouter  qu'il  y  a  un  moyen  pour  les 
communautaires  de  tourner  la  loi  :  c'est  de  se  faire  particula- 
ristcs,  et  on  le  peut  par  une  transformation  de  l'éducation. 

Il  est  mieux  d'armer  l'individu  que  de  vouloir  le  protéger  à 
l'aide  d'institutions  extérieures  qui  ne  peuvent  avoir  d'autres 
résultats  que  de  l'étouffer. 

Paul  Descamps. 


LE  PAYS  DE  TARENTAISE 


1.  —  CONDITIONS   DU   LIEU. 

L'expression  géographique  qui  sert  à  dénommer  le  «  pays  » 
dont  il  va  être  question  dans  les  pages  qui  suivent,  est  une 
expression  de  pure  origine  latine,  et  l'une  de  celles  que  les 
siècles  ont  le  plus  respectée. 

Tarentaise  est,  en  eflet,  le  nom  à  peine  francisé  d'une  civitas 
gallo-romaine;  ou,  plutôt,  c'est  le  nom  du  centre  géographique 
et  administratif  de  cette  civitas  :  un  nom  de  lieu,  par  conséquent, 
servant  à  désigner  tous  les  lieux  environnants  ;  un  nom  de 
chef-lien  au  sens  antique  du  mot. 

Ce  centre  géographique  et  administratif,  ce  lieu  et  chef-lieu 
s'appelait  Darantasia  ou  Tarantasia,  il  était  situé  en  ce  carrefour 
de  vallées  où  est  aujourd'hui  Moûtiers,  petite  sous-préfecture  du 
département  de  la  Savoie,  un  peu  au-dessus  de  l'endroit  où  cet 
énorme  torrent  qu'on  appelle  du  nom  générique  de  Doron,  ou 
Thoron,  se  jette  dans  l'Isère. 

Au  u\  siècle  de  notre  ère,  c'est-à-dire  à  l'époque  où  le  ter- 
ritoire, ^qui  est  devenu,  depuis,  le  pays  de  Tarentaise,  fut 
délinitivement  incorporé  à  l'Empire  romain,  et  commença  de 
constituer,  avec  le  Valais  suisse,  la  [)rovince  des  Alpes  Craies  et 
Pennines,  Darantasia  était  l'un  des  cinq  ou  six  chef-lieux  de 
cette  province. 

Le  pays  de  Tarentaise  commence  à  Albertville  même,  sur  la 
rive  gauche  de  l  Arly,  au  vieux  bourg  de  Coiillans  <{ui  fut,  pen- 
dant des  siècles,  la  principale  localité  de  cette  région,  et  finit 
aux  sources  de  l'Isère. 

Lo  bourg  de  Conflans était  appelé  «  porte  tarino  »,  c'est-à-dire 


I.    —    CONDITIONS   DU    LIEU.  l) 

porte  de  Tarentaise;  et  cest  sous  ses  murs,  à  l'endroit  où  1  Arly 
se  jette  dans  l'Isère,  qu'est  l'entrée  du  défilé  dont  nous  parlions 
plus  haut. 

De  là  aux  sources  de  l'Isère  il  y  a  près  de  100  kilomètres;  et 
de  ce  même  point  au  pied  du  Pelit-Saint-Bernard,  où  se  trouve 
le  passage  le  plus  rapproché  (jui  mène  en  Italie,  il  y  a  un  peu 
plus  de  60  kilomètres. 

Le  pays  de  Tarentaise  comprend  donc,  tout  d'ahord,  cette 
longue  vallée  qui  commence  sous  Contlans,  faubourg  d'Albert- 
ville, et  se  termine  100  kilomètres  plus  haut,  aux  glaciers  de 
Galise  :  c'est  la  ua/Ar  de  l'Isère  proprement  dite.  Il  comprend, 
en  outre,  deux  autres  vallées,  —  je  ne  parle  que  des  plus  iui- 
portantes,  —  qui  sont  arrosées  par  des  torrents  de  même  nom  : 
le  Doron  de  Salins  et  le  Doron  de  Beaufort. 

Le  premier  de  ces  torrents  s'alimente  aux  grands  glaciers  du 
massif  de  la  Vanoise,  roule  une  masse  d'eau  considérable  et 
double  presque  l'Isère.  Son  cours,  de  sa  source  à  Moùtiers,  où 
il  se  jette  dans  l'Isère,  est  de  V5  kilomètres,  environ.  Quant 
au  Doron  de  Beaufort,  il  se  jette  dans  l'Arly,  au-dessus  d'Albert- 
ville, après  un  cours  de  35  kilomètres.  11  roule  une  masse  d'eau 
bien  moins  considérable  que  le  Doron  de  Salins,  parce  qu'il  n'y 
a  pas  de  glaciers  dans  son  bassin. 

Administrativement,  le  pays  de  Tarentaise  comprend  tout 
l'arrondissement  de  Moùtiers  avec  ses  quatre  cantons;  dans 
l'arrondissement  voisin  d'Albertville,  il  comprend  environ  la 
moitié  du  canton  de  ce  nom  et  tout  le  canton  de  Beaufort. 

Il  peut  être  intéressant  de  constater  qu'en  1792,  après  la 
première  annexion  du  duché  de  Savoie  à  la  France,  fut  établie 
une  division  administrative  qui  correspondait  en  tous  points  au 
pays  de  Tarentaise,  tel  que  nous  le  décrivons  ici.  Le  district  de 
Tarentaise  comprenait  six  cantons,  dont  Contlans  et  Beaufort  ; 
L'Hôpital  (aujourd'hui  Albertville)  était  rattaché  à  Cham- 
béry. 

Les  limites  naturelles  de  la  Tarentaise  sont  les  lignes  de 
partage  des  eaux  du  bassin  de  l'Isère  de  ceux  de  la  Doire 
Baltée,  de  l'Arve  et  de  l'Arc. 


10  LE  PAYS   DE    TARENTAISE. 

Sa  superficie  est  d'environ  200.000  hectares,  ce  qui  repré- 
sente un  peu  plus  des  deux  tiers  de  celle  du  département  du 
Rhône. 

La  Tarentaise  est  un  pays  de  très  hautes  altitudes.  Là  est 
cette  chaîne  de  Savoie  dont  parle  Elisée  Reclus,  «  l'une  des 
plus  importantes  de  tout  le  système  des  Alpes,  à  cause  de  ses 
diverses  ramifications  et  de  l'énorme  quantité  de  glace  qui  s'est 
accumulée  dans  les  cirques  de  ses  montagnes  ».  Cette  chaîne 
se  prolonge  en  Italie  où  est  son  point  culminant,  le  Grand-Pa- 
radis, qui  dépasse  4.000  mètres. 

Au  point  de  vue  de  la  science  sociale,  et  même  simplement  de 
la  géographie,  la  Haute-Savoie  n'est  pas  où  l'administration 
française  l'a  mise;  elle  n'est  pas  dans  le  bassin  de  i'Arve,  mais 
bien  dans  le  bassin  de  l'Isère.  Elle  commence  à  l'endroit  où 
cette  rivière  reçoit  l'Arc  et  finit  aux  Alpes  Graies  et  Cottiennes. 

A  part  le  mont  Blanc  (lequel,  d'ailleurs,  s'étend  aussi  en 
Italie)  et  le  Buet  dont  l'altitude  est  assez  modeste,  on  ne  trouve 
dans  la  Haute-Savoie,  à  quelques  exceptions  près,  que  des  mon- 
tagnes relativement  peu  élevées. 

En  Tarentaise,  en  allant  droit  devant  soi,  de  l'est  à  l'ouest, 
ou  inversement,  on  peut  faire,  en  marchant  toujours  sur  de 
l'herbe,  des  centaines  de  kilomètres  sans  jamais  descendre  au- 
dessous  de  1.900  mètres,  et  en  se  tenant  presque  toujours  entre 
2.000  et  2.500  mètres.  Les  montagnes  de  laMaurienne  ne  sont  pas 
d'un  accès  aussi  facile,  mais  elles  n'en  présentent  pas  moins 
des  hauteurs  continues  bien  supérieures  à  celles  du  départe- 
ment de  la  Haute-Savoie.  Quant  aux  sommets  qui  dépassent  les 
3.109  mètres  du  Buet,  on  ne  les  compte  pas  dans  le  bassin  de 
l'Isère. 

La  Tarentaise  possède  tous  les  massifs  géants  suivants  :  celui 
de  la  Vanoise  avec  ses  8  à  10  sommets  qui  dépassent  3.500  mètres 
etdontle  plus  élevé  atteint  3.861  mètres;  celui  de  Thuria  dont  le 
point  culminant  (mont  Pourri)  s'élève  à  3.788  mètres  ;  la  Grande, 
Sassière  (3.759  mètres);  le  massif  de  Belle-Côte  qui  passe  pres- 
que  inaperçu  parmi  tant  d'autres  sommets,  et  dont    le  point 


I.    —   CONDITIONS    ni"    LIEL".  i  1 

culminant  est  cependant  encore  plus  élevé  que  les  plus  hauts 
pics  des  Pyrénées;  enfin,  il  faut  ajouter  une  partie  de  la  chaîne 
du  mont  Blanc,  dont  un  des  glaciers  alimente  le  premier  ,i:ros 
torrent  que  reçoit  Flsère  (l'aiguille  qui  domine  ce  glacier  a 
3.83i  mètres). 

Les  hautes  altitudes  du  pays  de  Tarentaise  commencent  dès 
l'entrée  du  défilé  de  ce  nom.  Au-dessus  do  Contlans,  on  a  déjà 
des  altitudes  de  2.i00  mètres,  puis  de  2.700,  quelques  kilomètres 
plus  loin,  au  Grand-Mont. 

Mais  si  la  Tarentaise  est  le  pays  des  hautes  altitudes,  c'est  aussi 
celui  des  vallces  profondes. 

A  l'entrée  du  défilé  de  Tarentaise,  l'Isère  n'est  pas  à  350  mètres 
d'altitude;  et  de  là  aux  gorges  de  Briançon,  17  à  18  kilomètres 
plus  haut,  elle  reste  à  une  altitude  moyenne  de  380  mètres.  Or, 
les  deux  chaînes  parallèles  très  rapprochées  qui  se  dressent  à 
droite  et  à  gauche  ont,  d'un  côté,  de  l'extrémité  des  montagnes 
de  la  Bàthieau  Grand-Mont,  de  2.i00  à  2.700  mètres;  de  l'autre, 
du  Grand-Arc  aux  Rochers  de  Celliers,  2.i80  à  2.800,  à  2  ou 
3  mètres  près. 

Il  en  est  ainsi  jusqu'au  delà  de  Bourg-Saint-Maurice,  à  60  ou 
70  kilomètres  du  défilé  de  Tarentaise, 

A  Bourg-Saint-Maurice,  l'Isère  est  bien  déjà  à  810  mètres; 
mais  la  vallée  n'en  demeure  pas  moins  aussi  profonde,  quoique 
plus  ouverte,  car  alors  c'est  le  Thuria  qui  la  domine  sur  la  rive 
gauche  avec  ses  3.788  mètres;  pendant  que  sur  la  rive  droite  se 
dressent  des  sommets  qui  ont  encore  plus  de  3.000  mètres. 

Le  Doron  de  Salins,  du  Villard  de  Bozel  à  Moùtiers.  sur  un 
parcours  de  15  kilomètres,  coule  à  une  altitude  moyenne  de 
000  mètres,  entre  des  sommets  plus  rapprochés  encore.  Le 
moins  élevé  de  ces  sommets  a  2.563mètres;  plusieurs  dépassent 
3.500  mètres. 

Quant  à  la  vallée  du  Doron  de  Beaufort,  bien  que  ses  mon- 
tagnes ne  soient  nulle  part  couvertes  de  glace,  elle  n'en  est  pas 
moins  très  encaissée  aussi.  Le  torrent  de  Beaufort,  au  point  où 
il  se  jette  dans  lArly,  est  à  une  altitude  moyenne  de  550  mètres. 
Les  monta.enes  de  la  Bàthie  et  le  Grand-Mont  le  dominent  d'un 


12  LE    r.VVS    DE    TARENTAISE. 

côté,  et  il  est  dominé  de  l'autre  par  des  sommets  qui  ont  encore 
de  1.900  à  2.400  mètres 

Cette  sorte  d'opposition  permanente  entre  les  basses  et  les 
liantes  altitudes^  ne  se  rencontre  nulle  part  comme  en  Tarentaise. 

Si,  par  exemple,  l'on  compare  le  Briançonnais  à  la  Tarentaise, 
on  trouve  bien,  de  part  et  d'autre,  de  très  hautes  montagnes, 
mais  quant  aux  basses  altitudes,  on  ne  les  trouve  que  d'un  côté  : 
Briançon  est  à  1.321  mètres,  Moùtiers  n'est  qu'à  480  mètres. 

Deux  chefs-lieux  de  canton  du  Briançonnais  sont  à  plus  de 
1.500  mètres  et  un  troisième  est  à  1.450  mètres,  tandis  qu'aucun 
chef-lieu  de  canton  du  pays  de  Tarentaise  n'est  à  plus  de 
810  mètres  d'altitude. 

De  là  résulte  une  succession  de  zones  de  végétations  diverses, 
depuis  la  vallée  où  pousse  la  vigne  jusqu'aux  cimes  recouvertes 
par  les  glaciers  et  les  neiges  éternelles.  Ces  zones  sont,  en  allant 
du  sommet  vers  la  base  : 

1°  Les  neiges  éternelles  ; 

2''  Les  pâturages  alpestres; 

3°  Les  forêts  (aujourd  hui  en  partie  défrichées  pour  la  culture 
et  les  pâturages); 

4°  La  vallée. 

Laissant  de  côté  la  première  zone  improductive,  nous  parle- 
rons d'abord  des  pâturages  alpestres,  qui  commencent  là  où 
cesse  la  végétation  arborescente  par  suite  du  froid. 

«  Les  schistes  lustrés  du  trias,  qui  composent  cette  succes- 
sion de  dômes,  résistent  peu  aux  intempéries,  et  se  prêtent 
d'une  manière  merveilleuse  au  développement  des  pâturages. 
Nulle  part  on  ne  voit  la  roche  mie;  sur  toutes  les  pentes,  des 
prairies  sans  fin  s'étendent  jusqu'au  sotmnet.  Je  crois  l'ester 
bien  au-dessous  de  la  vérité  en  estimant  à  40  kilomètres  de 
superlicie  la  succession  ininterrompue  de  ces  vastes  pâtu- 
rages ^  » 

Nous  ne  retiendrons  de  cette  citation  que  la  partie  que  nous 

1.  Annuaire  du  Cluh  Alpin  français,  annt-e  1875.  par  Ferdinand  Roymond. 


I.    —   CONniTIONS    DU    LIEl  .  l.'i 

avons  soulignée.  Les  vastes  pâturages  que  l'on  voit  du  Jovet  et 
qui  se  présentent  en  une  succession  ininterrompue  de  iO  kilo- 
mètres de  superficie  sont  surtout  ceux  auxquels  nous  faisions 
allusion  plus  haut.  Ils  se  trouvent  sur  la  rive  droite  de  l'Isère  et 
commencent  dans  le  canton  d'Albertville,  aux  montagnes  de  la 
Bâthie,  et  se  continuent  à  travers  tout  l'arrondissement  de 
Moùtiers  et  tout  le  canton  de  Beaufort  jusqu'aux  cols  du  Joli  et 
du  Bonhomme,  d'une  part,  et  jusqu'aux  cols  de  laSeigne  et  du 
Petit-Saint-Bernard,  d'autre  part,  c'est-à-dire  jusqu'aux  fron- 
tières de  la  Haute-Savoie  et  de  l'Italie. 

Les  gazons  continus  peuvent  subsister  jusqu'à  2.G00  mètres. 
Plus  haut,  jusqu'à  3.000  mètres,  il  y  a  encore  souvent  de 
l'herbe,  mais  plus  en  gazons  continus  :  c'est  vme  herbe  qui  a 
besoin  pour  vivre  de  se  cacher  dans  les  interstices  des  rochers, 
de  s'abriter  entre  des  pierres;  ce  n'est  plus  qu'une  herbe  pour 
des  chèvres  ou  des  moutons,  pour  des  moutons  surtout. 

Au-dessous  des  pâturages  alpestres,  les  forêts. 

Elles  peuvent  s'élever  à  près  de  2.000  mètres  aux  meilleures 
expositions,  mais  elles  s'arrêtent  le  plus  souvent  entre  1.800  et 
1.900  mètres.  L'essence  la  plus  répandue  est  le  sapin,  puis 
viennent  l'épicéa,  le  mélèze,  et  enfin  le  pin. 

On  sait  le  rôle  des  forêts  dans  les  pays  de  montagnes.  Elles 
opposent  une  digue  aux  avalanches  et  aux  débâcles  et  empêchent 
ainsi  les  pâturages  de  «  descendre  »  dans  la  vallée. 

En  Tarentaise,  le  défrichement  a  laissé  subsister  assez  de 
forêts  pour  remplir  ce  rôle  bienfaisant  ;  il  n'en  n'a  pas  été  par- 
tout ainsi,  notamment  dans  le  Dauphiné. 

Au  pays  de  Tarentaise,  le  paysan,  s'il  n'a  pas  également  aimé 
toutes  ses  forêts,  en  a  du  moins  aimé  bon  nombre,  dont  il  a  fait 
des  privilégiées.  En  ce  pays,  il  y  avait  des  bois  bannis,  comme 
on  disait  autrefois,  et  comme  on  dit  encore  aujourd'hui,  sans 
trop  savoir  pourquoi  :  «  bois  bannis  >%  parce  qu'en  étaient 
bannis  la  hache,  la  contrebande,  les  animaux  et  tout  ce  qui 
aurait  pu  menacer  l'existence  de  ces  arbres  sauveurs,  petits 
ou  grands,  jeunes  ou  vieux. 


14  LE    PAYS    DE   TARENTAISE. 

Les  lois  et  les  règlements  auraient  été  absolument  impuissants 
à  protéger  certaines  forêts,  si  la  prévoyance  des  populations 
n'avait  pas  été  elle-même  une  loi  et  un  règlement.  En  un  pays 
où  chacun  se  jugeait  co-propriétaire  des  bois  communaux,  où  les 
villages,  par  Torgane  de  leurs  conseils,  refusaient  à  l'État  toute 
taxe,  si  minime  qu'elle  fût,  qu'il  voulait  leur  imposer,  la  police 
des  forêts  aurait  été  impossible. 

Mais  ces  mêmes  populations  qui  voulaient  être  laissées  libres 
de  couper  tout  le  bois  dont  elles  avaient  besoin,  et  chaque  fois 
qu'elles  en  avaient  besoin,  étaient  les  premières  à  solliciter  l'in- 
tervention du  pouvoir  central,  quand  il  s'agissait  de  mettre  en 
réserve  certaines  forêts,  jugées  nécessaires  à  la  protection  des 
pâturages  ou  des  cultures.  La  police  de  ces  forêts  était  donc 
faite,  en  réalité,  par  les  intéressés,  par  les  communiers;  on  de- 
mandait seulement  à  l'État  des  sanctions  contre  les  délinquants, 
qui  auraient  été  tentés  de  ne  pas  respecter  les  «  bois  bannis  » . 

Une  cérémonie  religieuse  consacrait,  cVailleurs,  cette  mise  en 
réserve,  cette  défense  d'y  toucher. 

Le  «  bois  banni  »  devenait  ainsi  comme  un  bois  sacré. 

Les  grandes  vallées  du  pays  de  Tarentaise  sont  toutes  orien- 
tées de  l'est  à  l'ouest.  Il  y  a  donc  un  versant  exposé  au  soleil 
tandis  que  l'autre  reste  à  l'ombre.  Ce  dernier  s'appelle  lerevers, 
et  la  température  y  est  toujours  beaucoup  moins  élevée  que  de 
l'autre  côté. 

Au  revers,  les  forêts  descendent  souvent  jusqu'au  fond  des 
gorges.  En  face,  les  sapins  et  les  mélèzes  sont  remplacées  dans 
les  basses  altitudes  par  les  chênes  et  les  hêtres,  mais  ceux-ci  ont 
reculé  devant  la  vigne,  les  champs  et  les  prairies.  De  ce  côté 
{toujours  aux  basses  altitudes),  le  défrichement  se  continue  sous 
nos  yeux,  aux  dépens  de  quelques  forets  de  chênes  et  de  hêtres 
qui  subsistent  encore,  et  généralement  au  protit  de  la  vigne, 
car  les  champs  et  les  prairies  ont  à  peu  près  pris  tout  ce  qu'il  y 
avait  à  prendre. 

La  vigne  s' accommodant  davantage  des  pentes  raides,  on 
comprend  que  ce  soit  pour  elle  qu'on  défriche  surtout  quand  il  y 
a  possibilité  de  défricher.  La  vigne  peut  être  cultivée  jusqu'ù 


n.  —  PRINCIPAIX  TRAVAUX    DÉVELOPr'ÉS    PAR    LES    CONDITIOXS    hV    LIEU.    15 

plus  de  1.000  mèti'cs,  et  même,  il  n'est  pas  rare  de  voir,  dans 
des  jardins  situés  à  1.200  mètres,  quelques  ceps  porter  des 
grappes  en  pleine  maturité.  Des  champs  d'orge  et  de  seigle  s'é- 
tagent  entre  la  vigne  ou  les  forêts  de  chênes  et  de  hêtres,  d'une 
part,  et  les  forêts  de  sapins  ou  les  pâturages,  d'autre  part. 


II.    PRIXCIPAUX    TRAVAUX    DEVELOPPES    PAR    LES    CONDITIONS 

DU    LIEU. 

La  nature  montagneuse  du  sol  a  développé  Va?'t  pastoral 
transhumant.  Le  hétail  monte  ou  descend,  suivant  les  saisons. 

En  hiver,  par  suite  du  froid,  les  animaux  sont  nourris  à 
l'étable,  depuis  le  mois  de  novembre  jusqu'au  mois  de  mai. 
Cette  nécessité  entraîne  la  fixité  du  foyer.  Ce  ne  sont  plus  des 
Pasteurs  nomades  comme  dans  les  steppes,  mais  des  Pasteurs 
sédentaires .  L'habitation  d'hiver,  avec  fé table ^  forme  la  résidence 
principale  de  la  famille.  Les  habitations  d'hiver  sont  groupées 
en  hameaux,  à  une  altitude  moyenne  de  1.200  à  1.300  mètres', 
à  la  partie  inférieure  des  pâturages. 

Aux  premiers  jours  du  printemps,  dès  qu'il  y  a  un  peu 
d'herbe,  le  bétail  sort  ;  on  le  mène  d'abord  un  peu  au-dessus 
du  village;  puis  un  peu  plus  haut,  puis  plus  haut  encore;  mais, 
cette  fois,  on  ne  le  ramène  plus,  le  village  est  trop  loin,  trop 
bas  quoique  à  1.200  mètres,  et  le  bétail  reste  au  chalet  de  prin- 
temjis,  situé  entre  l.iOO  et  1.600  mètres.  Qui  va  habiter  ces  cha- 
lets? Les  enfants  et  les  vieilles  filles,  et  parfois  des  jeunes  filles 
de  dix-huit  à  vingt  ans,  surtout  quand  les  chalets  sont  groupés; 
les  femmes  mariées  n'y  vont  qu'à  défaut  d'autre  membre  féminin, 
car,  autant  que  possible,  elles  ne  quittent  pas  la  résidence  prin- 
cipale. Le  chalet  de  printemps  est  habité  pendant  le  mois  de 
mai  et  une  partie  de  juin. 

De  mi-juin  à  la  mi-septembre,  le  bétail  va  à  la  «  montagne  », 
c'est-à-dire  au-dessus  de  la  limite  des  forêts,  entre  1,700   et 

1.  Le  village  le  plus  élevé  est  situé  à  1.850  mètres. 


16  LE    TAYS    DE    TAUENTATSE. 

2.000  mètres  d'altitude  et  quelquefois  plus  haut,  mais  rare- 
ment plus  bas.  C'est  là  que  l'on  fabrique  le  fromage,  soit  dans 
les  «  fruitières  »,  s'il  s'agit  du  fromage  de  gruyère,  soit  dans 
des  chalets,  s'il  s'agit  des  fromages  destinés  à  la  consommation 
de  la  famille. 

Pendant  que  les  vaches  laitières  sont  à  la  montagne,  les 
bœufs,  les  génisses  et  les  bêtes  à  cornes,  cjui  ne  donnent  pas  de 
lait,  vont  plus  haut,  sur  les  «  montagnes  à  génisses  »,  dans 
la  zone  de  l élevage  qui  s'étend  jusqu'à  2.600  mètres  d'altitude. 
Ici,  plus  de  fruitières,  plus  de  chalets;  seulement  des  cabanes  de 
bergers,  généralement  en  planches  et  transportables. 

Dans  la  Tarentaise,  tout  le  monde  fait  de  rélevage.  On  élève 
des  jeunes  génisses  pour  se  préparer  des  vaches  laitières;  on 
élève  des  jeunes  bœufs  pour  la  vente  directe  aux  étrangers  qui 
viennent  s'approvisionner  d'animaux  de  travail,  ou  de  boucherie, 
aux  foires  de  la  Tarentaise.  Or,  du  mois  de  juin  au  mois  de  sep- 
tembre, il  ne  faut  pas  compter  sur  les  pâturages  d'altitude 
moyenne,  tout  y  est  sec;  encore  moins  faut-il  compter  sur  le 
foin  des  prairies,  il  est  beaucoup  trop  rare  et  trop  cher.  Heureu  • 
sèment,  la  nourriture  est  abondante  près  des  neiges  éternelles, 
précisément  au  moment  où  il  y  a  disette  partout  ailleurs. 

Les  gens  du  village  ne  feront  qu'un  troupeau  de  tout  ce  bétail; 
ils  le  confieront  à  un  seul  berger,  et  ne  s'en  inquiéteront  plus. 
C'est  à  peine  si,  deux  ou  trois  fois  en  toute  la  saison,  un  enfant 
de  douze  à  treize  ans  ou  une  vieille  fille,  moitié  par  intérêt, 
moitié  par  passe-temps,  iront  constater  de  visu  ce  qui  se  passe  et 
prendre  des  nouvelles. 

Vers  la  mi-septembre,  le  bétail  abandonne  la  montagne  pour 
les  pâturages  inférieurs,  et  les  femmes  et  les  enfants  reviennent 
habiter  le  chalet  de  printemps  qui  est  aussi  celui  d'automne. 
Enfin,  en  novembre,  on  rentre  tout  le  bétail  à  l'établp,  et  la  fa- 
mille se  trouve  réunie  à  l'habitation  principale  pour  l'hivernage. 

Comment  nourrit-on  le  bétail  pendant  l'hiver?  A  l'aide  dos 
produits  de  la  culture  fourragère.  Le  foin  récolté  pendant  la 
Ijonno  saison  est  emmagasiné  pour    l'hiviM".   Ainsi,  le  froid,  en 


ir.   —  l'HINCIl'AUX  TUWAl  \  DÉVELOPI'KS    l'AH    LKS    CONDITIONS    HT    LIEl.    17 

obligeant  à  la  stabulalion  d'hiver  développe  une  culture  i^udi- 
mentaii'c.  Mais  il  y  a  plus,  ou  ne  vit  pas  que  de  froma.iie  et 
de  lait;  il  faut  du  pain,  du  vin,  etc.  En  outre,  il  faut  des  vête- 
ments. Or,  les  montagnes,  en  rendant  les  co7nmunications  diffi- 
ciles, obligent  les  habitants  à  se  suffire,  et  ainsi  à  développer 
encore  plus  la  culture. 

C'est  pourquoi  nous  avons  constaté  l'existence  de  champs 
d'orge  et  de  seigle  ainsi  (jue  des  vignobles  sur  les  flancs  des 
montagnes.  C'est  pour  la  même  raison  que  l'on  cultivait  un  peu 
de  chanvre  pour  avoir  de  la  toile,  et  que  l'on  entretenait  quel- 
ques moutons  pour  les  hal>illements  et  les  couvertures  de  laine. 
Pour  les  chaussures,  on  avait  le  cuir. 

Nous  verrons  que  cet  état  de  choses,  surtout  vrai  avant  l'an- 
nexion à  la  France,  a  été  modifié  p.ir  le  développement  des 
moyens  de  transport.  Mais,  auparavant,  nous  devons  parler  d'un 
autre  phénomène  dû  aux  progrès  du  défrichement. 

Ce   défrichement  s'est  opéré  en  descendant  : 

Les  premiers  habitants  se  sont  établis  près  des  pâturages 
«  sur  les  cimes  des  monts  »,  où  ils  étaient  encore  du  temps 
de  Strabon.  Ils  ont  commencé  à  défricher  le  sol  qui  était  im- 
médiatement au-dessous  de  ces  pâturages.  Des  altitudes  de 
1.200  à  1.600  mètres,  le  défrichement  a  gagné  peu  à  peu  les  al- 
titudes inférieures.  Ainsi,  les  cultures  des  altitudes  supérieures 
vont  toujours  reculant.  Telles  communes,  dont  les  champs  de 
seigle  et  d'orge  s'étendaient  encore,  il  y  a  cinquante  ou  soixante 
ans,  jusqu'à  L.jOO  mètres  d'altitude  n'en  n'ont  plus  qu'à  1.300 
mètres  et  au-dessous.  «  Les  céréales  descendent  »,  suivant 
l'expression  consacrée,  et  elles  «  descendent  »  même  très  vite 
depuis  quelque  temps,  refoulées  qu'elles  sont  par  les  prairies. 
Les  coteaux  d'étage  inférieur  gagnent  ainsi  tout  le  terrain  que 
perdent  les  céréales  qui  continent  aux  pâturages.  Bientôt  on 
y  établira  les  villages  du  domicile  principal,  tandis  (jue  ceux 
des  étages  supérieurs  se  transformeront  en  chalets. 

Cette  évolution  est  un  fait  accompli  pour  quelques  communes 
de  la  Basse-Tarentaise. 

Au  xiv'  siècle,  dans  ce  que  l'on  appelle  la  plaine  de  Cevins    à 


18  LE    PAYS    DE    TARENTAISE. 

égale  distance  d'Albertville  et  deMoùtiers,  et  à  390  mètres  d'al- 
titude, il  n'y  avait  encore  qu'un  petit  hameau  et  quelques  fer- 
mes. Les  autres  hameaux  étaient  sur  les  flancs  de  la  montagne, 
au-dessus  de  1.000  mètres,  et  l'on  habitait  toute  l'année  en  ces 
hameaux  de  l'étage  supérieur.  Peu  à  peu,  les  maisons  se  sont 
multipliées  au  fond  de  la  vallée;  elles  se  sont  groupées,  for- 
mant d'abord  des  villages  annexes  à  une  altitude  de  moins  de 
400  mètres.  Ne  croyez  pas  que  l'on  ait,  pour  cela,  abandonné 
le  sommet  de  la  montagne  ;  non,  on  a  toujours  des  chalets  aux 
étages  supérieurs,  et  même  de  véritables  maisons;  maison  vit 
plus  qu'autrefois  au  fond  de  la  vallée,  parce  qu'on  y  trouve 
plus  qu'autrefois  à  s'y  occuper. 

Remarquons,  d'ailleurs,  que  cette  évolution  qui  tend  à  faire 
«  descendre  »  les  céréales,  et,  avec  les  céréales,  les  habitations 
d'hiver,  ne  dépassera  jamais  une  certaine  limite,  dans  la  plus 
grande  partie  du  pays  de  Tarentaise.  En  beaucoup  d'endroits, 
les  habitations  d'hiver  pourront  descendre  encore,  mais  elles 
ne  descendront  jamais  jusqu'au  fond  de  la  vallée  :  il  y  a  trop 
de  gorges  inhabitables.  Quant  aux  chalets  des  hautes  altitudes, 
ils  ne  feront  que  se  multiplier  à  mesure  que  les  villages  des 
étages  supérieurs  se  dépeupleront  davantage. 

En  résumé,  ces  villages  annexes  de  l'étage  inférieur  sont  de 
date  relativement  récente.  J'en  connais  plusieurs  qui  ne  se  sont 
formées  que  vers  le  milieu  du  xviu'  siècle.  D'autres  sont  plus 
anciens,  et  alors  ils  peuvent  posséder  une  église  et  une  mairie. 
Tels  villages  des  environs  de  Brides-les-Bains,  qui  sont  à  une 
altitude  de  750  mètres  environ,  et  qui  possèdent  une  église  et 
une  mairie,  ne  sont  en  réalité  que  des  villages  annexes  ;  le  do- 
micile principal  des  propriétaires  de  ces  groupes  de  maisons 
est  beaucoup  plus  haut  :  il  est  aux  villages  qui  sont  au-dessus 
de  la  forêt,  à  1.100  ou  1.200  mètres. 

Là  famille  se  fixe  dans  les  villages-annexes  au  commence- 
ment du  printemps  pour  les  besoins  de  la  culture;  elle  y  revient 
à  la  fin  de  l'automne  pour  les  mêmes  raisons.  Mais  elle  n'y 
passe  pas  l'hiver,  comme  nous  l'avons  vu  plus  haut. 

La  nécessité  où  les  hommes  se  trouvent  de  se  déplace)'  cons- 


II.    —  PRINCIPAUX   TKAVAl.V   DÉVELOPPÉS   PAR   LES   CONDITIONS   DU   LIEU.     Il) 

tamment  a  amené  l'élevage  du  mulet  comme  moyen  de  trans- 
port. Les  mulets  de  la  Tarentaise  sont  très  forts  et  portent  d'im- 
menses ])<\ts.  En  toute  saison,  ils  sont  l'instrument  de  l'homme 
comme  la  quenouille,  en  hiver,  est  celui  de  la  femme.  Quand 
celle-ci  se  sert  du  mulet,  c'est  qu'elle  est  veuve,  ou  que  son  mari 
est  bien  malade. 

Passons  maintenant  aux  travaux  de  Fabrication. 

L'industrie  laitière,  aussi  vieille  que  le  monde,  à  laquelle 
les  Centrones  s'adonnaient,  du  temps  de  Pline,  est  toujours  la 
'principale  industrie  de  leurs  descendants  avec  l'élevage.  Le  fro- 
mage a  seulement  changé  de  nom  :  ou  bien  il  s'appelle  gruyère, 
comme  dans  le  Jura  et  en  Suisse  ;  ou  bien  il  prend  toutes 
sortes  denoms  et  s'appelle  :  tomme,  tignard,  brezecou,boudanes, 
vacherin;  parfois,  il  n'a  pas  de  nom. 

Le  gruyère  est  le  seul  fromage  qui  se  fabrique  pour  Vexpor- 
tation  et  il  ne  se  fabrique  que  pour  l'exportation .  On  ne 
garde  au  pays  que  les  rebuts,  quand  il  s'agit  du  gruyère  ; 
tandis  qu'on  garde  souvent  pour  soi  ou  pour  les  marchés  lo- 
caux ce  qu'il  y  a  de  meilleur,  quand  il  s'agit  de  la  tomme  ou  de 
tel  autre  fromage.  A  vrai  dire,  on  peut  négliger  ces  fromages  de 
tous  noms,  de  fabrication  familiale;  ils  ne  sont  destinés  qu'à  la 
consommation  locale,  et  la  vente  ne  se   fait  qu'au  détail. 

En  consultant  les  livres  ou  les  articles  spéciaux  consacrés  au 
gruyère,  j'ai  été  très  étonné  de  ne  pas  trouver  la  Tarentaise 
parmi  les  pays  français  producteurs  de  ce  fromage.  Ne  serait-ce 
pas  que  ces  livres  spéciaux  ont  été  écrits  il  y  a  plus  de  cin- 
quante ans,  avant  l'annexion ,  par  conséquent;  et  que  ceux  qui 
ont  écrit  après  n'ont  fait  que  répéter  ce  que  leurs  devanciers 
avaient  dit? 

Il  y  a  trois  étapes  dans  l'évolution  de  l'industrie  fromagère. 

1°  Tout  se  passe  en  famille  :  on  ne  traite  que  le  lait  des  quel- 
ques vaches  ou  de  l'unique  vache  que  l'on  possède  ;  on  fabrique 
1  ou  2  kilos  de  fromage  tous  les  jours,  ou  tous  les  deux  ou  trois 
jours. 

C'est  le  système  le  plus  primitif;  il  est  vieux  comme  le  monde. 


20  LE    PAYS    DE    TARENTAISE. 

2"  La  seconde  étape,  malgré  les  apparences,  ressemble  beau- 
coup à  la  première. 

La  famille  accumule  le  lait  dont  elle  peut  ou  veut  disposer,  et 
pour  cela  le  porte,  deux;  fois  par  jour,  en  un  local  délerminé 
■d^^cXè  fromagerie.  Là,  quand  la  quantité  de  lait  est  suffisante, 
elle  fabrique,  ou  fait  fabriquer  sous  ses  yeux  son  fromage  ou 
son  beurre.  Ce  lait  n'a  jamais  été  vendu.  La  combinaison  a  seu- 
lement consisté  à  s'arranger  avec  les  voisins  pour  ne  pas  le 
laisser  vieillir,  tout  en  l'accumulant. 

Dans  ce  système,  si  tout  ne  se  passe  pas  dans  la  famille,  tout 
se  fait  encore  par  la  famille  et  avec  une  matière  première 
n'ayant  jamais  cessé  d'appartenir  à  la  famille. 

3"  Voici  la  troisième  étape  qui  est,  par  rapport  aux  deux  pre- 
mières, ce  qu'est  la  grande  indiis trie  i^ar  rapport  au  petit  atelier 
de  la  famille. 

Ici,  c'est  un  véritable  industriel  qui  achète  le  lait  en  quantité, 
aux'  producteurs,  et  qui  le  traite  dans  un  local  à  lui,  avec  des 
ouvriers  à  lui.  La  famille,  qui  a  vendu  la  matière  première, 
habite  peut-être  à  50  ou  100  kilomètres  du  local  où  l'on  façonne 
cette  matière  première.  Elle  ne  s'inquiète  de  rien.  Elle  n'a  pas  à 
se  préoccuper  si  la  fabrique  fonctionne  ou  ne  fonctionne  pas,  si 
les  objets  fabriqués  se  vendent  ou  ne  se  vendent  pas. 

Si  cette  famille,  au  lieu  de  vendre  son  lait  à  un  industriel,  le 
vend  à  une  société  dont  elle  fait  partie,  le  résultat  est  le  même  ; 
ce  sont  les  administrateurs  de  la  société  qui  s'occupent  de  la 
fabrication  et  de  la  vente.  La  seule  ditférence  est  qu'elle  parti- 
cipe aux  risques  de  l'entreprise  et  touche  des  dividendes  plus 
ou  moins  élevés. 

La  fabrication  du  fromage  de  gruyère  en  vue  de  l'exportation 
se  fait  donc  en  grand  atelier  sous  deux  formes  que  nous  allons 
passer  successivement  en  revue. 

i"  Le  sgstème  de  C association,  généralement  employé  dans  le 

.lura,   s'est  beaucoup  moins  répandu  en  Tarentaise.    On  ne   le 

trouve  guère  <[ue  dans  les  cantons  d'Aimé,    de  Moùtiers  et  de 

liozel. 

Comme  dans  le  .lura,  le  lieu  où  se  fabrique  le  fromage  de 


II.    —   l'RINCIPALX  TRAVAIX  DliVELdl'fKS  l'Ali  LES    COMUTUt.NS    HU    LIEU.      Il 

gruyère  se  nomme  fruitière.  Dans  Fuii  et  l'autre  pays,  cette 
fabrication  existait  déjà  an  xviii"  siècle. 

La  difTérence  entre  les  deux  est  que  les  fruitières  du  Jura  sont 
établies  dans  les  villages  mêmes  et  fonctionnent  l'hiver,  tandis 
que  celles  de  la  Tarentaise  sont  reléguées  dans  la  «  montagne  » 
et  ne  fonctionnent  que  l'été. 

On  appelle  «  montagne  »,  une  étendue  de  pâturages  alpestres 
d'au  moins  \0  hectares  et  délimitée  par  la  nature.  Quarante 
hectares  suffisent  pour  nourrir,  pendant  3  mois,  50  vaches 
pouvant  donner  lîOO  à  VOO  litres  de  lait  par  jour,  soit  la  quan- 
tité nécessaire  pour  fabriquer  journellement  un  fromage  de 
25  à  30  kilos.  Mais  ne  fabriquer  qu'un  seul  gruyère,  c'est  se 
mettre  dans  l'obligation  de  laisser  vieillir  le  lait,  c'est,  ymv  con- 
séquent, s'exposer  à  ne  livrer  que  des  produits  inférieurs.  Aussi 
ce  type  de  c  montagne  »  de  iO  hectares  seulement  est-il  le 
type  de  beaucoup  le  moins  répandu.  On  est  à  peu  près  partout 
arrivé  à  faire  deux  fromages  par  jour,  un  pour  chaque  traite; 
c'est-à-dire  que.  presque  partout,  avec  patience  et  longueur  de 
temps,  —  remarquons  que  cette  tendance  ne  date  pas  d'hier,  — 
on  est  parvenu,  là  où  les  accidents  de  terrain  ne  s'y  opposaient 
pas,  à  constituer  des  propriétés  de  80  à  100  hectares.  Il  y  en  a  de 
150,  et  même  de  200  hectares;  mais  alors  c'est  trop  grand.  Il 
n'y  a  qu'à  diviser,  me  direz- vous.  Oui,  seulement  si  l'on  ne 
divise  pas,  c'est  que  c'est  impossible;  et  c'est  impossible  parce 
qu'il  n'y  a  qu'une  source  sur  cette  étendue  de  200  hectares. 

Une  fois  constituée,  une  «  montagne  »  ne  se  divise  plus.  Est- 
on  plusieurs  héritiers,  on  vend,  ou  l'on  exploite  en  commun  :  on 
ne  inorcelle  pas,  on  ?ie  partage  pas. 

La  plupart  de  ces  propriétés  existaient  déjà  au  wiii*^  siè- 
€le,  avec  leur  destination  actuelle.  Elles  ont  connu  toutes  les 
législations,  tous  les  régimes,  toutes  les  lois  successorales;  et 
elles  sont  ce  qu'elles  étaient  :  elles  finissent  à  la  même  arête,  sont 
limitées  par  les  mêmes  rochers,  possèdent  les  mêmes  sources.  Il 
n'y  a  que  les  noms  des  propriétaires  qui  ont  changé  quelque- 
fois, comme  nous  le  verrons. 

Sous  le   régime    de  l'exploitation    par    association,    tous  le« 


22  LE    PAYS    DE    TAREiNTAISE. 

associés  sont  du  même  village,  ou  de  la  même  commune  (suivant 
que  la  montagne  est  la  propriété  du  village  ou  de  la  commune). 
Chaque  associé  a  un  droit  de  participation  proportionnel  aux 
impôts  fonciers  qu'il  paie.  Les  propriétaires  non-résidants  et  les 
non-propriétaires  sont  donc  exclus. 

Cette  exploitation  par  association,  qui  est  très  avangeuse  pour 
l'habitant,  l'est  beaucoup  moins  pour  la  commune,  bien  que 
celle-ci  perçoive  un  droit  sur  chaque  tête.  Ce  droit  ne  fait  que 
couvrir  les  frais,  l'habitant,  qui  est  en  même  temps  l'électeur,  se 
souciant  peu  d'enrichir  la  commune  à  ses  dépens. 

Avec  ce  système,  une  bonne  vache,  qui  reste  trois  mois  à  la 
«  montagne  »,  rapporte  facilement  60  francs,  toutes  taxes  et  tous 
frais  payés.  Cet  été,  1906,  un  membre  d'une  de  ces  associations, 
propriétaire  d'une  seule  vache,  me  parlait  de  sa  bête  avec  une 
complaisance  marquée,  presque  avec  des  larmes  aux  yeux.  En 
1904,  cette  vache  avait  été  la  première  de  la  «  montagne  »  pour 
le  nombre  de  kilos  de  lait,  et  avait  rapporté  102  francs;  en  1905, 
elle  était  encore  la  première  et  avait  rapporté  97  francs,  tous 
frais  payés. 

Une  vache  ordinaire  rapporte  encore  de  35  à  iS  francs,  sans 
compter  quelques  sous-produits,  toujours  très  appréciés,  et  la 
quote-part  des  rebuts. 

2°  L'exploitation  par  un  particulier  (propriétaire  ou  fermier) 
domine  dans  le  canton  de  Bourg  et  surtout  dans  celui  de  Beau- 
fort.  Quand  l'exploitation  se  fait  par  le  propriétaire  même  de  la 
montagne,  il  est  rare  qu'il  possède  le  nombre  de  vaches  néces- 
saires. Il  loue  le  surplus  à  raison  de  25  francs  en  moyenne 
par  tête.  Comme  chaque  bête  rapporte  de  40  à  50  francs  tous 
frais  payés,  le  locataire  fait  donc  15  à  25  francs  de  bénéfice 
net.  Pour  les  vaches  qu'il  possède,  il  fait  un  bénéfice  d'au  moins 
60  à  70  francs,  car,  outre  que  tout  le  profit  lui  revient,  elles  ont 
été  sélectionnées  et  sont  les  meilleures  laitières  du  troupeau. 
Où  vont  ces  dernières  pendant  l'hiver?  Le  propriétaire  ne 
j)eut  pas  les  nourrir  lui-même,  car  la  Tarentaise  qui  est 
très  riche  en  pâturages,  ne  Vest  pas  du  tout  en  prairies  artifi- 
cielles; elle  pourrait  le  devenir,  mais  l'usage  de  la  vaine  pâture 


]I.   —  PIU.NCIPAUX   ÏRAVAl  \    DÉVELOri'ÉS  PAR  LES   CtiNOITIuNS   m     UEL'.    2.'5 

oi  (lu  libre  parcours  s'y  oppose.  Aussi  le  foin  est  rare  et  cher. 
Voici  comment  notre  grand  fabricant  s'y  prend.  Il  y  a  de  pauvres 
familles  qui  ont  un  peu  de  foin,  un  peu  d'orge,  et  qui  n'ont  pas 
de  vaches  laitières,  ou  qui  nen  n'ont  qu'une  ou  deux  et  peuvent 
l'u  nouriir  deux  ou  trois. 

Acheter,  c'est  vite  dit;  mais  n'achète  pas  qui  veut.  Deux  à 
trois  cents  francs  ne  se  trouvent  pas  ainsi  à  point  nonnné,  sur- 
tout à  l'entrée  de  l'hiver;  et  qu'a-t-on  pour  cette  somme? 

Il  vaut  mieux  s'adresser  au  riche  k  montagnard  «.  Ses  bètes 
sont  de  bonne  race  et  d'excellentes  laitières.  Avec  lui  on  n'aura 
rien  à  débourser,  car  il  prête  ses  vaches  moyennant  la  pension 
seulement;  il  les  met  à  «  l'hiverné  ».  On  lui  demandera  donc 
une  de  ses  bêtes  à  "  l'hiverné  >>.  On  aura  ainsi  du  lait  tout  l'hi- 
ver: ou,  si  l'on  n'en  a  qu'une  parlie  de  l'hiver,  c'.est  mieux 
encore,  car  l'on  pourra  faire  de  l'élevage  avec  le  veau  qui 
s'annonce. 

Le  pauvre  garde  neuf  mois  la  vache  du  riche.  Celui-ci  ne  la 
reprend  que  pour  la  remettre  à  sa  «  montagne  ",  ordinairement 
vers  le  10  juin.  En  automne,  le  pauvre  ira  la  lui  redemander; 
celle-là,  le  plus  souvent,  car  elle  n'est  pas  trop  vieille  encore 
et  on  a  bien  vu  que  c'était  une  «  riche  »  bête. 

On  comprend  que  le  fermier  d'une  «  montagne  »  fasse  tout 
ce  que  fait  un  propriétaire.  Lui  aussi  a  besoin  d'un  troupeau  de 
150  à  160  tètes  pour  se  livrer  à  la  fabrication  du  gruyère;  lui 
aussi  loue  ce  qu'il  n'a  pas,  achète  le  lait  qui  lui  manque  en 
payant  autant  de  fois  25  francs  qu'il  a  de  tètes  louées;  lui  aussi 
tient  à  avoir  dans  son  troupeau  un  certain  nombre  de  bêtes 
lui  appartenant;  lui  aussi  est  embarrassé  à  l'entrée  de  l'hiver 
et  est  tout  heureux  qu'on  vienne  lui  demander  ce  qu'il  a  en  trop. 

Cet  échange  a  encore,  mais  a  eu  surtout,  à  certaines  épo- 
ques, une  très  grande  importance.  Beaucoup  de  familles  lui 
doivent  d'avoir  échappé  à  la  misère;  beaucoup  d'autres  ont 
évité  les  emprunts  ruineux  et  ont  pu  réparer,  sans  prescj[ue  s'en 
apercevoir,  de  lourdes  pertes.  Si  le  paupérisme  n'a  jamais  existé 
en  ïarentaise,  on  le  doit,  en  grande  partie,  à  ces  prêts  dissimu- 
lés du  fabricant  de  fromaere. 


24  LE    PAYS    DE    TARENT  AISE. 

La  vente  du  gruyère,  à  raison  de  130  à  150  francs  les  100 
kilos,  se  fait  directement  par  les  fabricants  eux-mêmes.  Turin 
était  autrefois  le  centre  principal  où  l'on  dirigeait  une  bonne 
partie  de  ces  produits.  Il  y  a  encore  dans  cette  ville  de  grandes 
maisons,  dont  quelques-unes  sont  dirigées  par  des  originaires 
du  pays  de  Tarentaise,  cpd  en  absorbent  une  certaine  quantité; 
mais,  depuis  un  certain  nombre  d  années  déjà,  il  s'en  vend 
beaucoup  en  France. 

Moùtiers  ne  joue  aucun  rôle  dans  cette  exportation.  C'est 
tout  au  plus  s'il  y  a  quelques  caves  à  gruyère  en  cette  petite 
ville,  comme  il  y  en  a  à  Bourg-Saint-Maurice,  à  Aime,  etc. 

Les  exportateurs,  je  l'ai  dit.  sont  les  fabricants  eux-mêmes, 
ou  quelques-uns  d'entre  eux,  et  ils  peuvent  être  bien  plus  nom- 
breux dans  un  simple  village  qui  est  h  1.200  ou  1.300  mètres 
d'altitude  qu'à  Moùtiers  même.  En  réalité,  on  trouve  de  ces  fa- 
bricants-négociants dans  bon  nombre  de  communes  et  dans 
tous  les  cantons.  Ils  ont  toujours  formé  une  classe  supérieure, 
comme  une  sorte  de  bourgeoisie  dans  les  villages  :  une  bour- 
geoisie dispersée  en  de  très  petits  centres,  résidant  un  peu  par- 
tout, et  remplaçant  celle  du  centre  urbain  qui  n'existait  pas. 

La  uécessilé  de  se  suffire  avait  anciennement  développé  la 
petite  industrie.  Les  femmes  filaient  le  chanvre  l'hiver  pendant 
les  veillées.  Chaque  village  avait  son  tisserand,  son  cordonnier, 
son  four  et  son  moulin;  des  tanneries,  dispersées  dans  le  pays, 
préparaient  le  cuir.  En  1810,  une  fabrique  de  drap  fut  établie 
à  Séez  et  chacun  put  y  échanger  sa  laine  contre  du  drap,  moyen- 
nant un   certain   prélèvement  convenu. 

Quant  au  commerce,  nous  avons  vu  que  l'exportation  du  fro- 
mage de  gruyère  se  fait  directement  par  les  fabricants.  Il  n'en 
n'est  pas  de  même  du  commerce  des  bestiaux,  la  vraie  richesse 
de  la  Tarentaise,  le  seul  produit  qui  ait  toujours  été  assez  abon- 
dant pour  donner  lieu  à  une  exportation  régulière.  La  valeur 
marchande  de  cette  exportation  a  considérablement  augmente 
depuis  l'annexion  de  la  Savoie,  par  suite  de  la  suppression  des 
douanes  entre  cette  province  et  le  reste  de  la  France  qui  forme 
S3n  débouché  naturel,  car  les  Alpes  rendent  le  tralic  peu  aisé 


m.  —  infllencl:  du  lieu  et  du  travail  suh  l'état  social.     25 

avec  l'Italie.  Le  commerce  des  bestiaux  s'opère  dans  les  foires  : 
on  y  vient  de  plusieurs  départements  à  la  ronde  et  même  d'Al- 
g-érie.  Les  principales  foires  sont  celles  de  Bourg-Saint-Maurice 
(9  et  10  septembre)  et  Moùtiers  (Il  et  12  septembres  f[ui  font 
chacune  environ  2  millions  d'affaires.  Il  y  a  d'autres  foires 
moins  importantes  dans  les  principales  localités  du  pays. 


III.    —    INKLLEXCE    DU    LIEU    ET    DU    TRAVAIL    SUR    L  ÉTAT    SOCIAL. 

Examinons  d'abord  comment  la  propriété  est  constituée  dans 
la  Tarentaise. 

Les  pâturages  alpestres  étaient  autrefois  possédés  par  les 
communes,  et  ils  le  sont  encore  en  partie.  Nous  avons  vu 
que  la  fabrication  du  fromage  de  gruyère  en  vue  de  l'exporta- 
tion se  fit  d'abord  par  des  associations  de  propriétaires  du 
même  village,  ce  qui  n'amena  aucun  changement.  Mais  peu  à 
peu,  les  communes  trouvèrent  plus  avantageux  d'affermer  les 
montagnes.  Le  fermage  se  payait  en  nature,  ou  en  argent. 
L'administration  des  gabelles  du  xviii*"  siècle  nous  apprend 
(ju'il  y  a  déjà  alors  comme  une  sorte  de  classe  industrielle  dont 
la  spécialité  est  d'exploiter  les  pâturages  et  que  cette  classe  se 
recrute  dans  tout  le  pays. 

Ce  sont  ces  fermiers  qui  devinrent  plus  tard  propriétaires  de 
bon  nombre  de  pâturages  communaux  destinés  à  l'industrie 
fromagère.  Aujourd'hui,  le  plus  grand  nombre  de  ces  montagnes 
sont  des  propriétés  privées.  De  ce  fait,  en  beaucoup  d'endroits. 
la  propriété  communale  a  été  considérablement  restreinte,  mais 
il  faut  remarquer  que  ce  sont  surtout  les  communes  dont  les 
pâturages  étaient  le  plus  étendus  qui  ont  procédé  à  des  ventes. 

Sous  ce  nouveau  régime,  il  se  développe  une  bourgeoisie  dis- 
séminée un  peu  partout.  Un  fabricant  de  fromage  ne  s'en  tient 
plus  à  l'exploitation  des  montagnes  de  son  propre  village,  mais 
on  verra  un  habitant  du  canton  d'Âime,  par  exemple,  avoir 
son  troupeau  sur  les  pâturages  du  canton  de  Beaufort,  et  quel- 


26  I>E    TAYS    DE    TARENTAISE. 

quefois  hors  de  la  Tarentaise.  Il  est  au  contraire  très  rare  qu'un 
étranger  vienne  exploiter  un  pâturage  de  ce  pays. 

Les  communes  ont  vendu,  depuis  le  xvm'  siècle,  bon  nombre 
de  leurs  pâturages  destinés  à  la  fabrication  du  fromage,  mais 
elles  ont  à  peu  près  partout  gardé  ceux  des  pâturages  qui  étaient 
destinés  au  jeune  bétail.  Ces  pâturages  sont  très  recherchés  de- 
puis quelques  années.  Aussi  les  communes  qui  en  ont  trop  pour 
leurs  besoins  immédiats,  on  ont-elles  vendu  une  partie  qui  est 
alors  exploitée  par  l'acquéreur  ou  par  uu  fermier. 

Ce  propriétaire,  ou  ce  fermier,  appartient  à  la  classe  la  plus 
aisée  du  pays.  Au  printemps,  il  achète  pour  10  à  15.000  francs 
de  bêtes  à  corne  de  un  à  deux  ans  et  demi  et  les  met  sur  les 
pâturages  pour  les  revendre  en  automne.  Les  frais  sont  insigni- 
fiants; il  suffit  de  payer  un  berger. 

Les  animaux  passent  la  nuit  dehors,  et,  par  conséquent,  il  n'y 
a  même  pas  à  faire  les  frais  d'un  abri  en  planches.  Comme, 
d'ailleurs,  le  croit  est  relativement  considérable,  les  bénéfices 
sont  importants,  ils  se  chiffrent,  le  plus  souvent,  par  00  à 
80  francs  par  tète. 

Ces  négociants,  qui  spéculent  ainsi  sur  les  jeunes  animaux,  ont 
beaucoup  stimulé  l'élevage.  Leur  nombre  augmente;  ils  utili- 
sent de  plus  en  plus  tous  les  pâturages  disponibles  et  arrivent 
même,  profitant  de  certaines  situations  obérées,  à  provoquer 
des  ventes  de  biens  communaux.  C'est  ce  qu'ont  fait  les  fabri- 
cants de  fromages,  lesquels,  d'abord,  n'étaient  que  des  fer- 
miers. Ces  derniers  auront  eux-mêmes,  d'ailleurs,  à  compter 
avec  leurs  nouveaux  concurrents. 

Les  moulins  communaux  à  grains  ou  à  huile  avaient  été  gé- 
néralement aliénés  avant  qu'on  ne  commençât  à  vendre  les  pâ- 
turages. Presque  tous  aujourd'hui  appartiennent  à  des  parlicu- 
liers. 

A  partir  de  1738,  époque  où  fut  achevé  le  cadastre,  il  y  eut, 
en  vertu  d'une  série  d'édits,  de  véritables  partages  de  biens 
communaux.  On  se  partagea  même  des  forêts,  sinon  à  titre 
tout  à  fait  gratuit,  du  moins  moyennant  une  indemnité  très 
faible.  C'est  ainsi,  par  exemple,  qu'à  Ilautecour  et  à  Saint-Marcel, 


m.    —   INFIAENCE    ru     Lier    ET    DU    TRAVAIL    SVH    l'kTAT    SOCIAL.       '21 

toutes  les  forêts  jusqu'à  11  ou  1.'200  mètres  craltitiide  sont  de- 
venues propriétés  privées. 

Quant  aux  parles  défrichées  et  nuises  en  culture,  elles  sont 
appropriées  de  temps  immémorial  et,  là,  c'est  la  petite  propriété 
qui  domine.  Ainsi,  en  1738,  la  commune  d'Aimé  et  Tessens,  qui 
comptait  292  familles,  «  faisant  feu  »,  avait  une  superficie  de 
2.769  hectares,  divisés  en  17.378  parcelles  :  les  1.200  habitants 
d'Allues  possédaient  9.061  hectares  divisés  en  V^.Wi  parcelles; 
et  les  105  communiers  d'Hautecour  se  partageaient  13.95i  par- 
celles ayant  moins  de  100  mètres  carrés  en  moyenne. 

Au  contraire,  les  pâturages  destinés  à  V industrie  fromacjèrc 
évoluent  de  plus  en  plus  dans  le  sens  de  la  grande  propriété. 
Ainsi,  par  exemple,  à  Nàves.  il  y  avait,  en  1768,  23  montagnes 
avec  3i.2  vaches  :  ce  qui  ne  fait  pas  15  tètes  par  montagne, 
(tétait  donc  ce  qu'on  appelle,  aujourd'hui,  des  «  luoiitagnettes  ». 

En  1906,  sur  le  territoire  et  dans  les  pâturages  de  cette  même 
commune,  il  y  avait  encore  3^0  vaches  laitières,  et  davantage, 
mais  le  nombre  des  montagnes  était  réduit  à  5  ou  6  et  même  à 
\  ou  5  :  on  était  en  train,  à  cette  date,  d'unir  deux  propriétés 
dont  chacune  était  déjà  très  étendue,  et  il  n'en  restait  plus  que 
deux  qui  ne  méritassent  encore  que  le  nom  de  montagnettes. 

Cette  tendance  à  diminuer  le  morcellement  s'est  partout  affir- 
mée, quand  il  s'agissait  de  pâturages  destinés  à  la  grande  in- 
dustrie fromagère. 

Nous  avons  vu  que  l'organisation  de  travail  dans  la  Tarentaise 
exige  l'établissement  de  plusieurs  domiciles.  A  telle  époque  de 
Tannée,  une  même  famille  peut  se  trouver  dispersée  en  trois 
endroits  différents.  Dans  celte  superposition  de  domiciles,  cha- 
que membre  de  la  famille  a  d'avance  sa  place  marquée  :  la 
vieille  fille  occupe  l'étage  supérieur,  —  le  chalet  —  en  com- 
pagnie d'un  ou  deux  enfants;  la  femme  mariée  est  à  l'étage  in- 
termédiaire, l'habitation  principale;  enfin  le  mari  est  à  l'étage 
inférieur  dans  le  village-annexe. 

Grâce  à  cette  multiplicité  de  domiciles,  les  femmes  ont  toujours 
la  direction  d'un  foyer,  et  elles  commandent  partout  où  elles 
sont.  Quand  les  hommes  sont  à  leurs  champs,  à  leurs  vignes,  à 


28  LE    PAYS   DE   TARENTALSE. 

leurs  prairies,  elles  sont  ou  à  leurs  pàturaiies,  ou  à  leurs  chalets 
du  printemps,  ou  dans  leurs  habitations  d'hiver.  Ce  partage 
d'attributions  qui  se  fait  entre  l'homme  qui  fait  la  culture,  et  la 
femme  qui  dirige  l'élevage,  donne  à  celle-ci  une  grande  indé- 
pendance, et  cela  de  1res  bonne  heure.  Il  n'est  pas  rare  devoir 
des  jeunes  tilles  de  seize  à  dix-huit  ans  imposer  leurs  volontés  à 
leurs  pères  et  frères  aînés,  surtout  en  ce  qui  touche  à  l'élevage, 
à  la  vente  du  bétail,  et  à  l'organisation  intérieure  de  la  maison. 
Les  femmes  se  constituentpresque  toujours,  par  la  vente  de  cer- 
tains produits  de  la  ferme,  un  petit  pécule  personnel.  Il  faut 
ajouter,  d'ailleurs,  que  c'est  presque  toujours  dans  l'intérêt  de 
tous  qu'elles  amassent  ce  pécule  ;  c'est  en  vue  de  certains  petits 
achats  et  pour  ne  pas  trop  entamer  la  bourse  commune;  le 
défaut  de  la  femme  serait  plutôt  de  pousser  trop  loin  l'esprit 
d'économie. 

Parmi  les  calamités  qui  sévissent  en  Tarentaise,  il  faut  signa- 
ler le  ou'tinisme  ;\\  y  a  toujours  été  beaucoup  plus  localisé  que 
dans  le  Valais,  ou  la  Maurienne,  mais  il  n'en  a  pas  moins  été 
un  véritable  fléau  pour  certaines  communes  en  particulier,  et 
pour  le  pays  en  général,  (^e  fléau  sévissait  à  deux  endroits 
surtout  :  à  Aime  et  à  Bozel.  Près  de  ce  dernier  chef-lieu  de  can- 
ton, est  un  village  qu'on  a  toujours  appelé  le  Villard-Goilreux. 
Tous  les  goitreux  ne  sont  pas  crétins,  loin  de  là;  mais  on  peut 
être  sûr  que,  là  où  il  y  a  beaucoup  de  goitreux,  il  y  a  également 
beaucoup  de  crétins.  Le  Villard-Goitreux  est  situé  au  fond 
d'une  gorge,  entre  deux  torrents. 

En  1818,  un  lac  qui  s'était  formé  au  sonmiet  de  la  vallée  de 
Champagny,  où  sont  de  grands  glaciers,  rompait  sa  digue,  et 
se  précipitant  dans  cette  gorge,  emportait  la  moitié  du  village. 
On  le  reconstruisit  un  peu  plus  loin,  on  espaça  un  peu  plus  les 
maisons;  et  ce  fut  assez  pour  amener  une  décroissance  considé- 
rable du  terrible  fléau.  Depuis  quelques  années  surtout,  dans  les 
deux  ou  trois  localités  où  il  existe  encore^  le  crétinisme  va  di- 
minuant très  rapideincnt;  le  jour  n'est  pas  loin  où  il  aura 
entièrement  dispara. 


ni.  —  iM-LLENcr:  m    lieu  et  i>i'  thavah.  si  iî  i.'ktat  sociai..     î9 

Est-il  vrai  que  les  i:ens  tle  la  Tai'cntaise  soient  distincts  des 
autres  habitants  de  la  Savoie  parleur  origine?  Elisée  Reclus  le 
croit  :  «  Ils  ont  les  cheveux  plus  noirs,  l'esprit  plus  vif  et  res- 
semblent à  des  Méridionauv...  Ils  sont  beaucoup  plus  petits 
que  les  gens  des  vallées  voisines.  On  est  allé  chercher  des  res- 
semblances jusque  dans  les  iles  Majorque  et  Minorque,  et  Ton 
en  a  trouvé  de  très  frappantes,  parait-il.  » 

Cet  esprit  plus  vif,  dont  parle  Elisée  Reclus,  n'est  pas  géné- 
ral. Dans  les  villages  situés  sur  le  «  revers  »,  les  gens  ont  l'esprit 
lent,  et  plus  que  lent  parfois.  Malgré  tout,  et  malgré  l'isolement 
du  pays,  la  Tarenlaisc  a  toujours  tenu  une  place  honorable  au  point 
de  vue  de  rinstruction.  D'après  la  statistique  de  l'instruction 
primaire  en  France,  publiée  en  18CG,  par  .1.  Monier,  pour  la 
période  allant  de  1857  à  1861.  la  Savoie  occupe,  à  cette 
époque,  le  32'  rang  sur  89  départements,  et  la  Haute-Savoie  le 
23    rang. 

Mais,  à  propos  de  cette  statistique,  Jules-Phihppe,  d'Annecy, 
fait  justement  observer  que  la  Tarentaise,  qui  forme  un  des 
arrondissements  de  la  Savoie,  devrait  être  considérée  isolément, 
à  cause  de  la  place  à  j^art  qu'elle  s'est  faite,  au  point  de  vue  de 
l'instruction.  Ce  n'est  plus  au  3*2'  rang  qu'il  faudrait  mettre  cette 
province,  dit-il,  si  on  la  considérait  isolément,  mais  au  premier, 
ou  à  l'un  des  premiers. 

«  La  Tarentaise,  ajoute  cet  auteur,  est  très  avancée  sous  le 
rapport  de  l'instruction  primaire  et  du  nombre  des  écoles  com- 
munales. On  pourrait  en  dire  autant  d'une  portion  de  l'arrondis- 
sement d'Albertville  ^.  »  Cette  portion  de  l'arrondissement 
d'Albertville,  dont  il  est  question  ici,  c'est  surtout  le  canton  de 
Reaufort  que  nous  avons  rattaché  au  pays  de  Tarentaise;  l'ar- 
rondissement de  Moùtiers  constituait,  depuis  l'annexion,  la 
Tarentaise  proprement  dite. 

Elisée  Reclus  dit  de  son  côté  :  «  La  moyenne  des  connais- 
sances est  plus  grande  dans  ces  montagnes  que  dans  les  régions 
basses  de  la  plaine,  et,  naguère,  la  Savoie,  comme  les  Hautes- 

i.  Revue  savoisienne,  iévriev  iS&6. 


;J0  LE   PAYS    DE    TARENTAISE. 

Alpes,  avait  le  privilège  de  fournir  d'instituteurs  les  départe- 
ments riverains  du  Rhône ^  ». 

Au  paysdeTarentaise,  on  n'a  jamais  séparé  l'instruction  de  la 
reliffion,  et  réciproquement.  Fonder  une  école,  c'était  faire  une 
œuvre  pie.  On  donnait,  pour  ces  fondations,  des  prés,  des  champs, 
des  vignes,  des  moulins,  etc.,  autant  que  de  l'argent. 

On  peut  dire  que  chaque  agglomération  de  20  à  25  familles 
avait  fini  par  avoir  son  école  d'hiver  :  je  dis  école  d'hiver, 
parce  que,  en  été,  beaucoup  de  ces  écoles  de  quartiers  se  fer- 
maient; il  ne  restait  d'ouvertes  que  celles  d'un  ou  deux  centres 
plus  importants  de  la  commune. 

On  ne  rougissait  pas  d'aller  à  l'école,  à  l'école  d'hiver,  môme 
après  vingt  ans,  et  plus  d'un  instituteur  qui  groupait  autour  de 
lui  des  élèves  de  tout  âge,  ne  visait  à  d'autre  récompense  qu'à 
celle  du  service  rendu  à  son  village. 

Ce  qui  caractérisait  cet  enseignement,  très  simple  évidemment, 
c'était  son  côté  pratique.  On  attachait  une  grande  importance, 
entre  autres  à  la  lecture  des  manuscrits.  Les  élèves  devaient 
porter  à  l'école  certains  papiers  de  famille  qu'on  leur  apprenait  à 
déchiffrer.  En  un  pays  où  il  s'est  toujours  fait  beaucoup  de  con- 
trats, beaucoup  d'échanges,  beaucoup  de  ventes  et  où  chacun 
pouvait  être  appelé,  un  jour  ou  l'autre,  à  apposer  sa  signature 
au  bas  d'un  acte  notarié  ou  non,  cette  préoccupation  se  com- 
prend. Plus  tard,  vers  1850,  les  livres-manuscrits  remplacèrent 
les  papiers  de  famille,  à  l'école. 

Nous  avons  déjà  constaté  la  grande  importance  de  l'orga- 
nisme communal,  surtout  à  l'origine;  nous  avons  vu  aussi  que 
cette  importance  va  en  diminuant  au  fur  et  à  mesure  de  la  trans- 
formation de  la  propriété  collective  en  propriété  privée. 

Par  suite  de  l'organisation  du  travail  que  nous  avons  décrite, 
la  nécessité  où  se  trouvait  chaque  communauté  d'avoir  des 
terres  dans  les  différentes  zones  agricoles,  avait  amené  une 
délimitation  particulière  des  territoires. 

Ainsi  l'on  voit  le  territoire  de  telle  commune  commencer  au 

I.  E.  Reclus,  la  France,  p.  203. 


III.    —    INFLUENCE    DF    LIEl     F,T    HU    TliAVAIL    SFR    l'ÉTAT    SOCIAF..        .'U 

fond  de  la  valire  à  5  ou  000  mètres  d'altitude  ot  finir  à  2.500  mè- 
tres d'altitude,  à  la  plus  haute  arôte  voisine.  La  première  préoc- 
cupation de  chaque  village  a  toujours  été  d'empêcher  qu'un 
autre  village  ne  s'interposât  entre  lui  et  le  sommet  de  la  mon- 
tagne. 

On  comprend  que  do  telles  communes  jouissent  —  et  surtout 
jouissaient  autrefois —  d'une  large  autonomie,  qui  se  complétait 
par  celle  des  villages.  Chacun  de  ceux-ci  nommait  un  procureur 
pt)ur  administrer  les  biens  de  quartier,  tandis  que  la  commune 
nommait  un  syndic  pour  l'administration  des  biens  commu- 
naux. 

Ces  communes,  habituées  à  gérer  leurs  affaires,  n'admettaient 
pas  facilement  l'intervention  de  l'autorité  supérieure  dans  les 
questions  d'intérêt  local.  Ainsi,  en  1773,  on  voit  la  commune  de 
Bellentrc  refuser  d'une  façon  énergique  une  taxe  que  l'État 
voulait  imposer  à  quiconque  allait  s'approvisionner  de  bois 
de  construction  dans  les  forêts  communales. 

Nous  avons  vu  que  c'est  grâce  à  la  forte  organisation  des 
pouvoirs  publics  que  les  forêts  ont  pu  être  conservées  dans  la 
Tarentaise. 

Comment  la  race  se  comporte-t-elle  vis-à-vis  de  l'étranger? 

Vii?îmigration, -pveiiC[ue  nulle  jusque  dans  ces  derniers  temps, 
tend  à  augmenter  par  suite  de  V utilisation  des  chutes  cVeau.  Il 
se  constitue  ainsi,  au  fond  des  vallées,  une  classe  ouvrière,  qui 
se  recrute  au  dehors,  car  le  paysan  tarin  préfère  émigrer  plutôt 
que  de  devenir  ouvrier  d'usine.  Les  étrangers  viennent  surtout 
de  l'Italie,  particulièrement  de  la  vallée  d'Aoste. 

L'étranger  pénètre  aussi  par  le  tourisme,  qui  s'est  développé 
depuis  une  vingtaine  d'années.  C'est  là  une  nouvelle  source  de 
revenus  pour  les  populations  de  la  Tarentaise. 

Le  soi  intransformable  de  la  Tarentaise  oblige  une  partie  de 
la  population  à  émigrer. 

Remarquons  d'abord  que,  depuis  une  quarantaine  d'années, 
la  population  a  diminué  dans  les  régions  supérieures  à  1.000 
mètres  et  a  augmenté  au  fond  des  vallées.  Mais  il  n'y  a  pas  eu 


32  LE    PAYS   DE    TARENTAISE, 

compensation  entre  ces  deux  phénomènes.  Ainsi  le  pays  de  Ta- 
rentaise,  qui  comptait  60.000  habitants,  en  1800,  n'en  compte 
plus  aujourd'hui  que  45.000.  En  réalité,  on  émigré  autant  des 
vallées  que  des  montagnes,  seulement  les  étrangers  qui  viennent 
se  fixer  dans  le  pays  restent  dans  les  vallées. 

Dans  les  montagnes,  les  femmes  émigrent  peu,  car  nous  avons 
vu  que  l'on  trouvait  à  employer  les  vieilles  filles.  Les  neveux  et 
les  nièces,  quand  ils  sont  jeunes,  sont  plus  souvent  au  chalet  avec 
leur  tante  qu'avec  leur  mère.  Aussi  sont-ils  pleins  de  déférence 
et  de  respect  pour  celle  qui,  sans  être  leur  vraie  mère,  la  rem- 
place le  plus  souvent.  Ces  tantes  ont  souvent  plus  d'autorité 
dans  la  famille  que  le  père  lui-même. 

Les  femmes  n'émigrent  guère  que  des  localités  situées  au  fond 
de  la  vallée.  Là,  les  jeunes  lilles  trouvent  peu  d'occupation.  Les 
unes  s'en  vont  à  l'étranger,  en  Russie  surtout,  où  elles  sont  insti- 
tutrices; d'autres  deviennent  employées  des  postes;  bon  nombre 
sont  dans  le  commerce,  un  peu  partout  mais  surtout  à  Paris  et  à 
Lyon;  d'autres  deviennent  femmes  de  chambres,  cuisinières,  etc. 
J'ajouterai  que  le  nombre  déjeunes  filles  qui  émigrent  en  épou- 
sant des  fonctionnaires,  ou  d'autres  étrangers  au  pays,  est  rela- 
tivement considérable. 

Dans  la  montagne,  on  ne  trouve  guère  que  deux  ou  trois 
communes  d'où  les  femmes  émigrent.  Encore  faut-il  remarquer 
que  c'est  presque  toujours  avec  des  parents,  ou  pour  rejoindre 
des  parents  qu'elles  quittent  le  pays.  Saint-Martin  de  Belleville 
est  peut-être,  de  toutes  les  localités  de  la  montagne,  celle  où  les 
femmes  émigrent  le  plus,  parce  que  bon  nombre  de  familles  ont 
fait  souche,  soit  à  Paris,  soit  dans  le  nord  de  la  France.  A  Paris, 
il  y  a  vingt-cinq  à  trente  ans,  les  femmes  de  Saint-iMartin  étaient 
surtout  porteuses  de  pain. 

Ce  sont  principalement  les  jeunes  gens  qui  émigrent  à  Paris,, 
certains  réussirent  comme  ouvriers  dans  l'industrie  des  ou- 
vrages d'art  imitant  les  bronzes.  Los  plus  habiles  se  transfor- 
mèrent en  petits  patrons,  et  finirent  par  être  à  la  fête  de  mai- 
sons importantes.  Au  fur  et  à  mesure  que  l'industrie  se 
développait  et  exigeait  une  main-d'œuvre  plus  nombreuse,  on 


III.    —   INFLUENCE    DU   LIEU    ET    HU    mAVAIL   SUIl    l'ÉTAT    SOCIAL.        3.'{ 

écrivait  au  village  pour  demander  de  nouveaux  ouvriers.  La 
commune  de  Peisey,  qui  avait  plus  de  1.500  hahitants  en  18V8, 
s'est  ainsi  dépeuplée  très  rapidement,  et,  aujourd'hui,  el!e  a  à 
peine  700  habitants. 

A  l'Exposition  universelle  de  1900,  on  pouvait  remarquer  que 
])on  nombre  d'exposants  de  cette  industrie  des  bronzes  imités 
portaient  les  mêmes  noms.  C'étaient  des  gens  sortis  des  mêmes 
villages.  Ces  villages  possèdent  maintenant  des  villas,  toujours 
plus  nombreuses,  construites  par  les  enfants  ou  petits-enfants 
des  émigrants. 

Une  autre  colonie,  ([ui  a  ég-alement  beaucoup  prospéré,  c'est 
celle  de  Saint-Bon,  au  canton  de  Bozel.  Elle  se  rattache  d'ail- 
leurs à  ces  émigrés  colporteurs,  très  nombreux  dans  la  vallée  du 
Doron  de  Salins.  Ici,  le  théâtre  du  succès  a  été  la  région  lyonnaise, 
où  beaucoup  se  sont  enrichis  dans  la  fabrication  ou  le  commerce 
des  tissus. 

Narbonne,  Montpellier,  Turin  comptent  aussi  de  notables 
commerçants  originaires  de  la  Tarentaise.  A  Paris,  on  trouve  des 
fabricants  de  fleurs,  d'articles  de  Paris,  de  cadres,  de  couronnes 
mortuaires,  des  bijoutiers,  etc.  Un  enfant,  parti  de  son  village  à 
l'âge  de  treize  ans,  a  fondé,  avec  un  de  ses  compatriotes  d'un 
pays  voisin,  une  usine  et  une  maison  de  vente  pour  les  objets 
et  instruments  en  caoutchouc. 

En  g-énéral,  le  tarin  émigré  sans  connaître  aucun  métier, 
mais  il  a  une  grande  facilité  d'adaptation.  Quand  il  arrive  assez 
jeune  à  Paris,  il  devient  assez  souvent  employé  de  commerce; 
mais  il  lui  arrive  plus  souvent  encore  de  rester  garçon  de  ma- 
gasin, cocher,  déménageur,  frotteur,  valet  de  chambre,  cuisi- 
nier, marchand  de  tonneaux. 

C.  BORLET. 


LE  PAYS  DES  BAUGES 


I.     CONDITIONS     DU    LIEU. 

Le  pays  des  Bauges,  d'après  l'abbé  Morand,  tire  son  nom  du 
saxon  «  bog",  »  signifiant  tanière  de  sangliers,  et,  par  extension, 
de  bêtes  fauves.  Cette  explication  est  très  plausible,  puisque, 
sangliers,  ours,  loups,  abondaient  autrefois  dans  le  pays. 

Ce  pays  comprend  le  plateau  supérieur  du  massif  des  Baug-es, 
et  ses  limites  sont  les  mômes  que  celles  du  canton  du  Chàtelard. 

Sa  superficie  est,  en  chiffre  rond,  de  2i.000  hectares. 

Il  est  adossé  à  l'arête  faitière  qui  sépare  le  bassin  de  l'Isère 
de  celui  du  Rhône  proprement  dit,  et  englobe  toute  la  vallée 
supérieure  du  Chéran,  qui  va  se  jeter  dans  le  Fier,  affluent  du 
Rhône. 

Le  plateau  des  Bauges  est  à  une  altitude  moyenne  de  900  mè- 
tres. Le  point  le  plus  bas,  le  pont  de  Bauges,  est  à  573  mètres. 
Il  est,  en  outre,  très  accidenté. 

Pour  ces  deux  causes,  il  est  peu  propre  à  la  culture  ;  aussi  est- 
il  surtout  occupé  par  les  pâturages  et  les  forêts,  et  cela  d'autant 
plus  que  le  massif  des  Bauges  émergea  vers  la  fin  de  l'âge  ter- 
tiaire. Les  terrains  sédimentaires  apparents  sur  le  plateau  sont 
surtout  à  base  calcaire  ;  dans  quelques-uns,  l'argile  domine.  La 
mollasse  occupe  la  partie  basse  de  la  vallée,  qui  s'étend  de 
Bellecombe  à  Lescheraines,  et,  de  là,  se  continue  en  une  bande 
étroite  sur  la  rive  droite  du  nant  d'Arith  jusqu'aux  déserts. 

Vers  le  commencement  de  l'âge  quaternaire,  les  Bauges  fu- 
rent recouverts  de  neiges  permanentes  et  de  glaciers  (période 
glaciaire).  Quand  cet  amas  de  glaces  fondit,  les  bas-fonds  furent 


I.    —   CONDITIONS   Dr    LIEl.  35 

remplis  d'eaux  houenses  et  de  cailloux  roulés  :  c'est  ce  qu'on 
appelle  l'alluvion  ancienne,  abondante  surtout  dans  la  partie 
occidentale,  où  elle  fut  retenue  par  les  rebords  rocheux  de  la 
Charette  et  de  la  Charnia. 

Les  roches  élanl  principalement  des  calcaires,  et  rjuelfjues- 
iines  seulement  des  argiles,  le  sol  arable  qui  en  dérive  est  à  base 
calcaire. 

Cette  remarque,  jointe  à  l'altitude,  nous  explique  que  le 
cultivateur  soit  plus  porté  à  la  culture  du  seigle  et  de  l'avoine, 
qui  aiment  les  terres  légères,  qu'à  celle  du  blé  qui  préfère  les 
terres  fortes.  Elle  nous  explique  que  les  pommes  de  terre  don- 
nent  des  produits  si  abondants  et  si  savoureux. 

Cette  abondance  de  terrains  calcaires  présente  également  un 
avantage  au  point  de  vue  des  prairies.  Vu  Thuniidité  du 
climat,  les  prairies  produiraient  de  la  blache,  si  les  terrains 
étaient  trop  argileux.  Ainsi,  nous  avons  remarqué,  près  du 
Villard  d'École,  un  terrain  très  en  pente,  qui  fournit  de  la 
i)lache  et  même  des  ajoncs,  tandis  qu'à  50  mètres  plus  bas, 
dans  la  plane  vallée,  les  terrains  étant  calcaires,  les  prairies 
produisent  un  fourrage  très  savoureux,  bien  que  le  «  nant  » 
([ui  les  traverse  les  inonde  parfois. 

Ainsi,  la  nature  du  sol  se  joint  heureusement  au  relief  pour 
favoriser  l'art  pastoral,  d'autant  plus  que  la  couche  de  terre 
arable,  étant  généralement  peu  profonde,  ne  favorise  pas  la 
culture. 

Les  sources  sont  nombreuses  en  Bauges  pour  plusieurs  rai- 
sons :  l"  le  climat  est  pluvieux ;^°  l'ensemble  des  terrains  est  cal- 
caire, c'est-à-dire /^ermeaô/e,  mais,  à  des  profondeurs  diverses, 
se  rencontrent  souvent  des  couches  d'argile,  qui  arrêtent  l'eau  ; 
3°  le  pays  étant  montagneux,  un  grand  nombre  de  ces  cou- 
ches d'argile  viennent  affleurer  à  la  surface,  et  l'eau  surgit, 
au  point  le  plus  bas. 

Un  certain  nombre  de  ces  sources  sont  intermittentes, 
c'est-à-dire  ne  se  révèlent  que  dans  les  grandes  pluies  (exemples  : 
l'Eau-Morte  et  la  source  de  Pré-Rouge ,  dans  la  cluse  de 
Bange,   la   source  du  Pissieux  Villaret).  On  explique  ainsi  ces 


3fi  LE    l'AYS    DES   BAUGES. 

sources  intermittentes  :  une  couche  imperméable  ayant  la  forme 
d'une  cuvette,,  arrête  Teau  et  forme  réservoir.  Une  énorme 
quantité  de  pluie  survient  :  l'eau  atteint  les  bords  de  la  cu- 
vette, s'échappe,  et  par  des  canaux  souterrains  jaillit  à  la  sur- 
face. Le  cours  d'eau  qui  draine  toutes  les  eaux  du  plateau, 
est  le  Chéran,  qui  se  dirige  de  l'est  à  l'ouest. 

Les  affluents  du  Chéran  s'appellent  «^  nants  ».  Encore  une 
dénomination  spéciale  au  pays,  analogue  à  celle  des  «  dorons  » 
en  Tarentaise,  et  à  celle  de  «  gaves  »  en  Navarre.  Ces  nants 
coulent  souvent  dans  des  gorges  profondes,  où  ils  forment  des 
cascades.  Leur  pente,  rapide  dans  le  haut,  moindre  dans  le  bas, 
permet  de  les  utiliser  comme  force  motrice  :  inoulins^  scieries, 
forges;  autrefois,  clouteries.  Cette  force  motrice  est  peut-être 
appelée  à  révolutionner  les  Bauges,  maintenant  que  l'Électricité 
devient  la  fée  de  l'Industrie  :  nous  en  verrons  plus  loin  les  con- 
séquences probables. 

Ces  nants  ont  naturellement,  comme  les  vallées,  deux  grands 
■points  de  convergence  :  la  plaine  d'Ecole,  et  la  plaine  de  la 
Madeleine  à  Lescheraines. 

École  et  le  «  Pont  de  Lescheraines  »  sont  d'ailleurs  les  seuls 
villages  construits  sur  le  bord  du  Chéran.  Les  villages  situés 
sur  le  bord  des  nauis  sont  très  rares  aussi.  Cela  tient  à  ce  que 
tous  ces  cours  d'eau,  surtout  dans  leur  cours  inférieur,  sillonnent 
l'alluvion  ancienne  peu  résistante,  la  creusent,  l'érodent,  et 
finalement  coulent  au  fond  de  profonds  ravins.  On  a  un  frap- 
pant exemple  de  cette  érosion  rapide  de  l'alluvion  ancienne, 
à  Ecole,  où  le  Chéran  risque  de  couper  la  route  un  de  ces  pro- 
chains hivers.  C'est  aussi  la  présence  de  cette  mobile  alluvion 
ancienne  qui  explique  la  largeur  démesurée  du  Chéran,  d'Éco!e 
au  pont  d'Escorchevel  :  son  lit  y  varie  assez  souvent.  Cela  enlève 
à  la  cultut'e  des  terrains  qui  seraient  faciles  à  travailler  ou 
fourniraient  d'excellentes  prairies  :  il  n'y  pousse  actuellement 
que  des  buissons  de  saules. 

Le  climat  est  pluvieux;  cela  tient  A  ce  que  les  montagnes 
arrêtent  et  condensent  les  nuages.  Les  vents  pluvieux  viennent 
du  col  de  Bange,  c'est-à-dire  du  nord-ouest,   pour  les   Basses- 


I.    —    CONDITIONS    UL'    LIEl  .  O  i 

Bauges.  Ils  viennent  assez  souvent  da  col  du  Fiène,  c'cst-à-dirc 
du  sud,  pour  les  llautes-Baugcs. 

L'hiver,  qui  commencq  à  la  Toussaint  et  linit  à  Pâques,  y  est 
ordinairement  froid;  cependant,  depuis  une  quinzaine  d'années, 
il  ne  tombe  guère  des  quantités  bien  considérables  de  neige. 
H  arrive  même  parfois  ([ue  les  Bauges  jouissent  dun  ciel  lim- 
pide, tandis  que  les  vallées  environnantes  sont  recouvertes  de 
brouillards,  de  givre.  Cette  anomalie  a  pour  cause  Texistence 
dans  les  parties  supérieures  de  l'atmosphère  dun  courant  d'air 
chaud  venant  du  Midi,  et.  dans  les  parties  inférieures,  d'un 
vent  froid  soufflant  du  nord. 

Les  averses  sont  surtout  fréquentes  à  la  fin  et  an  début  de  la 
saison  chaude,  qui  va  de  mai  à  octobre. 

A  signaler  un  phénomène  météorologique  rare  dans  la  plupart 
des  pays  :  celui  des  sacs  d'eau.  Un  sac  d'eau  est  une  sorte  de 
cascade  aérienne,  de  courte  durée.  Il  est  produit  par  la  ren- 
contre d'un  nuage  chargé  de  pluie  venant  du  sud,  avec  un 
tourbillon  dair  froid  venant  du  Nord.  Les  sacs  d'eau  se  pro- 
duisent surtout  au-dessus  do  la  Lavanche,  sur  le  flanc  nord- 
ouest  de  Bossane. 

Les  pentes  des  montagnes  étant  le  plus  souvent  boisées,  les 
avalanches  de  neige  ne  se  produisent  que  dans  quelques-unes. 
Les  éboulements  causés  par  la  pluie  sont,  pour  la  même  raison, 
assez  rares. 

Le  climat  pluvieux  des  Bauges  est  favorable  à  lart  pastoral; 
la  fonte  des  neiges  et  les  averses  de  mars  et  avril  imprègnent  la 
terre,  activent  la  végétation  herbacée  et  ligneuse.  Eu  été,  les 
périodes  de  beau  temps  et  de  pluie,  se  contre-balançant  d'or- 
dinaire harmonieusement,  sont  favorables  aux  bestiaux  des 
chalets,  qui  ainsi  n'ont  pas  à  subir  des  pluies  trop  prolongées, 
ni  à  souffrir  de  la  soif. 

En  résumé,  le  relief  montagneux^  le  climat  pluvieux  et  le  sol 
calcaire  concourent  à  faire  des  Bauges  un  pays  pastoral. 


38  LE  PAYS   DES   BAUGES. 


H.    TRAVAUX    DETERMINES    PAR    LES    CONDITIONS    DU    LIEU. 

• 

La  prédominance  des  terrains  calcaires  rend  l'iierbe  très  sa- 
voureuse. Il  est  vrai  que  ces  terrains  calcaires  se  dessèchent 
assez  vite,  et  présenteraient  parla  des  inconvénients  pour  l'art 
pastoral,  si  le  climat  pluvieux  ne  venait,  juste  à  point,  corriger 
ce  défaut.  Les  averses,  nous  l'avons  vu,  sont  abondantes  en 
mars  et  avril,  et,  le  pins  souvent,  régulières,  dans  le  courant 
de  la  belle  saison.  Les  sécheresses  sont  assez  rares.  N'est-ce  pas 
là  une  réunion  heureuse  de  toutes  les  conditions  les  plus  favora- 
bles à  l'art  pastoral? 

Dans  les  Bauges,  l'art  pastoral,  soit  en  vallée,  soit  en  mon- 
tagne^ vise  toujours  la  production  du  lait.  Et  ceci  le  différencie 
de  l'art  pastoral  de  la  Tarentaisc  et  de  la  Maurienne,  où  le  pas- 
teur vise  surtout  \ élevage. 

Pourquoi  cette  divergence  de  buts? 

En  Tarentaise  et  en  Maurienne ,  F  altitude  moyenne  est  encore 
plus  élevée  que  dans  les  Bauges.  La  neige  y  tombe  abondamment  ; 
il  serait  donc  difficile  de  sortir  de  chez  soi  pour  aller  à  la  fruitière, 
et  l'on  préfère  élever  les  veaux.  De  plus,  si  ces  deux  régions 
sont  traversées  par  une  ligne  de  chemins  de  fer,  elles  n'en 
présentent  pas  moins  des  vallées  communiquant  très  difficile- 
ment avec  ces  lignes,  et  les  moyens  de  communication  sont, 
par  suite,  plus  défectueux  qu'en  Bauges,  où  les  moindres 
villages  sont  à  proximité  de  belles  routes  départementales.  Le 
beurre  et  le  fromage  s'écoulent  ainsi  plus  difficilement,  et  le 
montagnard  se  sent  poussé  vers  l'élevage.  En  outre,  dans  ces 
hautes  montagnes,  le  foin  est  très  savoureux  et  très  riche,  favo- 
rable par  conséquent  aux  jeunes  animaux. 

L'élevage,  pour  les  Tarins  et  les  Mauriennais,  est  donc  plus 
productif  que  l'industrie  laitière. 

En  Bauges,  les  habitants  peuvent  aller  facilement  à  la  frui- 
tière, même  en  hiver.  Les  transports  sont  plus  faciles.  Des  villes 
sont  à  proximité,  dans  un  rayon  moyen  de  2.')  kilomètres  :  Cham- 


II.    —   TRAVAUX    DÉTERMINÉS    PAR    LES    CONDITIONS    Dl     I.IEl".  .'J9 

béry,  Aix-les-Bains,  Annecy  sont  un  débouché,  surtout  pour 
le  beurre.  Vendre  le  lait  0  fr.  12,  0  fr.  13,  et  même  0  fr.  135, 
dans  certaines  fruitières,  est  plus  rémunérateur  que  l'élevag-e, 
et  nécessite  moins  de  soucis.  Aussi  vend-on  les  veaux  à  l'âge  de 
trois  semaines  à  un  mois,  afin  de  pouvoir  porter  tout  le  lait  de 
la  vache  à  la  fruitière.  Le  but  poursuivi,  la  production  du  lait, 
était  déjà  prépondérant  au  xvni  siècle,  puisque,  dans  leurs  rap- 
ports de  1773  à  Tintendant  général  de  la  Savoie,  les  secrétaires 
des  communes  des  Bauges  relatent  presque  tous  que  les  veaux 
sont  vendus  au  bout  d'un  mois. 

Ce  qui  montre  encore  que  les  Bauges  ne  sont  point  un  pays 
d'élevage,  c'est  qu'il  n'y  a  pas,  dans  cet  important  massif,  une 
race  bovine  spéciale,  tandis  que  la  Tarentaise  possède  la  race 
tarine  qui,  peu  à  peu,  envahit  plusieurs  départements  du  sud- 
est. 

Visant  spécialement  le  lait,  le  pasteur  bauju  aura  surtout  des 
vaches,  et  le  nombre  de  celles-ci  va  réellement  en  augmentant, 
tandis  que  celui  des  chèvres  et  des  moutons  diminue.  Le  lait 
des  chèvres  n'est  pas  accepté  dans  les  fruitières,  car  il  nuit  à  la 
fabrication  du  beurre.  Si  elles  se  maintiennent  dans  les  Bauges, 
c'est  qu'elles  peuvent  paitre  certains  coins  de  la  montagne,  et 
parfois  même  de  la  vallée  où  l'herbe  est  insuffisante  pour  les 
vaches.  Leur  lait,  dans  les  chalets,  sert  à  fabriquer  ùes  fromages 
spéciaux. 

La  diminution  du  nombre  des  moutons  est  due  à  d'autres 
causes,  car  jamais  le  lait  des  brebis  n'a  été  utilisé  en  Bauges. 
Si  les  moutons  diminuent,  c'est  que  :  1*"  les  «  tépes,  c'est-à-dire 
les  pâturages  maigres  delà  vallée^  où  lesjnoutons  allaient  gla- 
ner, ont  été  défrichés,  fumés  et  cultivés;  2°  c'est  surtout  parce 
que  Von  ne  fabrique  plus  guère  de  bas  en  Bauges,  depuis  l'in- 
vasion des  bas  tout  faits  vendus  à  bon  marché. 

Les  Baujus  ont  donc  surtout  des  vaches,  et  c'est  sur  le  nombr»' 
de  vaches  que  l'on  se  base  pour  évaluer  approximativement  la 
fortune  d'un  ménage.  Dans  les  Basses-Bauges,  les  «  fortes  mai- 
sons »  ont,  en  plus,  une  paire  de  bœufs  pour  les  gros  travaux. 
Dans  les  Hautes-Bauges,  les  «  fortes  maisons  »  ont  un  mulet, 


40  .  LE    l'ÂYS    DES    BAIGES. 

parfois  même  deux.  Ici,  la  montagne  est  plus  proche,  les  pentes 
plus  escarpées,  et  l'exploitation  active  des  bois  est  plus  facile 
avec  un  mulet  qu'avec  des  bœufs.  Le  mulet  a,  en  outre,  cet  avan- 
tage de  passer  là  où  deux  bœufs  ne  pourraient  marcher  de 
front.  Seuls,  les  «  coquetiers  »,  ou  négociants,  ont  des  chevaux. 

Passons  maintenant  à  l'art  pastoral  en  montagne. 

En  montagne,  dans  les  parties  boisées,  l'art  pastoral  est  le 
seul  possible.  La  neige  y  séjournant  huit  mois  par  année,  les 
journées  chaudes  y  étant  rares,  les  pentes  parfois  excessives,  il 
ne  faut  pas  songer  à  la  culture. 

De  tout  temps,  cette  exploitation  de  l'art  pastoral  s'est  exercée 
au  moyen  des  chalets^  par  de  gros  propriétaires,  et  jamais  par 
une  communauté  quelconque. 

«  Un  chalet  »  n'est  pas  une  maison,  c'est  une  étable,  où  s'en- 
tassent sur  des  «  plots  «  sans  litière,  30,  40  ou  50  vaches  de 
toute  grosseur,  de  tout  âge.  Les  chalézans  dorment  sur  le  fenil, 
au-dessus  des  vaches.  La  toiture  est  faite  de  petites  planches  se 
recouvrant  les  unes  les  autres  à  la  façon  d'ardoises.  A  côté  de 
l'étable,  séparée  par  une  cloison,  ou  formant  un  local  distinct, 
se  trouve  la  laiterie,  avec  son  chaudron,  ses  «  seilles  »  de  bois 
ou  de  fer,  sa  baratte,  et  un  réduit  où  s'amoncellent  les  tom- 
mes. On  n'accède  au  chalet  qu'en  traversant  un  terrain  boueux, 
défoncé  par  les  vaches;  au  moment  des  fortes  pluies,  cela  de- 
vient presque  une  fondrière. 

I^es  clialézans  sont  ordinairement  au  nombre  de  5  ou  6.  De 
grand  matin,  il  faut  <(  ramer  »,  c'est-à-dire  chercher  les  vaches 
dans  tous  les  coins  du  pâturage,  car  elles  passent  la  nuit  dehors, 
le  plus  souvent.  Cette  façon  de  procéder  a  l'avantage  d'éparpil- 
ler un  peu  de  fumier  jusque  dans  les  parties  les  plus  élevées, 
où  les  rigoles  ne.  pourraient  le  conduire,  car  ce  sont  ces  en- 
droits secs  que  les  vaches  préfèrent  pour  se  reposer.  Une  fois 
la  «  traite  »  finie,  les  vaches  sont  de  nouveau  mises  en  liberté, 
l>uis  on  «  travaille  »  le  lait.  A  midi,  on  déjeune  de  lait,  de 
c<  matena  »,  j)arf()is  d'un  plat  de  ])àtcs  :  c'est  une  cuisine  som- 
maire, naturellement.  Le  soir,  au  soleil  couchant,  on  rentre  de 


II.    —    TKAVAl  \    DÉTI:I!M1.m';S    I'AR    les    (.iiNDITIO.NS    1)1      I.IEl".  VI 

nouveau  les   vaches;    on  les  trait   et   ou   les  remet  eu  liberté. 

Il  y  a  ainsi,  clans  les  diverses  montagnes  des  Bauges,  une  cen- 
taine de  chalets. 

Un  certain  nombre  do  vaches  appartiennent  au  propriétaire, 
Irs  autres  sont  loïK^es  aur  cuUbateurs  de  la  vallée,  moyennant  une 
rétribution  de  30  à  VO  francs  pour  la  saison,  (pii  dure  ordinaire- 
ment trois  mois.  On  monte  dons  les  premiers  jours  de  juin  et  on 
descend  vers  la  mi-septembre,  pour  les  foires  de  la  Compote  et 
surtout  de  Lescheraines.  Le  plus  souvent,  chaque  cultivateur  vient 
chercher  ses  vaches  ;  le  propriétaire  descend  ensuite  les  sien- 
nes. Ce  retour  dans  la  vallée  est  des  plus  pittoresques;  les  «  cam- 
pannes  »  retentissent  de  tous  côtés,  dans  les  chemins  escarpés 
de  la  montagne,  puis  sur  les  grandes  routes  poudreuses,  et  c'est 
un  bruit  qui  s'évoque  de  lui-même  au  souvenir  du  Bauju  qui 
a  émigré  au  loin. 

Le  beurre  est  ordinairement  descendu  toutes  les  semaines, 
sur  un  traîneau  tiré  par  un  mulet.  De  là,  il  est  emmené  sur  les 
marchés  des  villes  voisines. 

On  évaUie  à  20.000  kilos  la  quantité  quotidienne  de  lait  four- 
nie par  les  vaches  des  Bauges,  qu'elles  soient  en  vallée  ou  en 
montagne.  Ces  20.000  kilos  peuvent  fournir,  défalcation  faite 
du  lait  jju,  iOO  kilos  de  beurre  valant  1.000  francs. 

Cela  fait  3GO.0O0  francs  de  beurre  par  an.  Les  fromages, 
gruyères,  vacherin,  gratéron,  chevrotin,  sont  estimés  à  500.000 
francs,  au  minimum.  Nous  avons  déjà  le  joli  total  de  860.000 
francs,  pour  l'industrie  laitière.  Mais,  à  ceci,  il  faut  ajouter  la 
vente  des  jeunes  veaux,  des  vaches  élevées  dans  le  pays,  car 
bien  que  ce  ne  soit  pas  un  pays  d'élevage,  on  en  élève  pourtant 
un  certain  nondjre.  Il  faut  ajouter  aussi  la  vente  des  porcs  nour- 
ris avec  le  «  petit-lait  »  et  le  maïs  :  100  porcs,  en  moyenne,  sont 
engraissés  annuellement  dans  chaque  fruitière  ;  total  4.500  porcs. 
Ajoutons  10  porcs  par  chalet,  soit  1.000  pour  les  chalets  réunis, 
cela  fait  5.500  porcs,  vivant  surtout  de  l'art  pastoral.  Mettons 
50  francs  de  bénéfices  par  porc,  vu  qu'ils  sont  achetés  hors  du 
pays,  cela  nous  donne  un  total  de  275.000  francs.  Et  aucun  de 
ces  chiffres  n'est  majoré.  Ajoutons  encore  le  foin  vendu  par  les 


-42  LE    PAYS   DES    BAUGES. 

Raujus  en  plaine.  Nous  dépassons  sûrement  le  joli  chiffre  de 
1.500.000  francs.  La  population  des  Bauges  étant,  d'après  le 
dernier  recensement,  évaluée  à  8.750  habitants,  on  voit  que 
chaque  habitant,  en  moyenne,  retire  annuellement  de  l'art  pas- 
toral, sans  main-d'œuvre  bien  pénible,  une  petite  rente  de 
200  francs. 

L'organisation  de  ïindustrie  laitière  a  passé  par  trois  pé- 
riodes : 

1°  Jusqu'en  1870,  elle  fut  purement  familiale.  Cette  exploi- 
tation était  loin  de  fournir,  comme  résultats,  ce  que  produisent 
les  fruitières.  Elle  n'en  produisait  peut-être  pas  1/5.  On  laissait 
le  lait  pendant  une  huitaine  de  jours  dans  des  terrines,  dans 
des  «  groles  »,  comme  on  dit  en  Bauges.  Puis  on  le  battait 
dans  une  baratte  ordinaire  :  il  fallait  soulever  et  abaisser  le 
bâton  pour  que  le  beurre  se  formât.  Le  produit  ne  pouvait  être 
comparable  au  beurre  d'aujourd'hui,  et  ne  servait  guère  qu'à 
la  consommation  de  la  famille  elle-même.  Mne  très  petite  quan- 
tité seulement  figurait  sur  les  marchés  d'Annecy,  de  Chambéry, 
de  Saint-Pierre-d'Albigny.  J'ai  connu  une  vieille  femme,  qui, 
dans  sa  jeunesse,  faisait  le  trajet  Lescheraine- Annecy,  soit  45  ki- 
lomètres aller  et  retour,  pour  vendre  ainsi  une  quinzaine  de 
kilos  de  beurre! 

2"  Vers  1870  commence  la  seconde  période,  celle  de  \^  fabri- 
cation par  associations.  Elle  se  fait  alors  dans  un  local  spécial 
appelé  fruitière.  C'est  une  maison  couverte  en  ardoise  ou  en 
tuile,  qui  s'élève  au  milieu  de  chaque  village,  et  qui  appartient 
à  l'association  fruitière,  composée  de  tous  les  chefs  de  famille 
du  village. 

Le  fruitier  était  un  domestique  de  l'association.  Il  recevait 
1  franc  ou  1  fr.  25  par  jour,  et  mangeait  à  lourde  rôle  chez  les 
sociétaires.  Le  fromage  et  le  beurre  n'étaient  pas  vendus  eu 
commun  par  l'association,  et  l'argent  partagé  ensuite  au  pro- 
rata des  quantités  de  lait  fournies,  comme  cela  s'est  fait,  je 
crois,  longtemps  dans  des  fruitières  du  Jura;  ici,  cliaque  socié- 
taire devait  se  «  débrouiller  »  ])our  vendre  son  beurre  et  son 


ir.    —    TKAVALX    DÉTERMINKS    PAR    I.F.S    CONDITIONS    DL'    LIEU.  1.5 

fromage.  Et  voici  comment  od  procédait  pour  qu'il  y  ait  un 
certain  rapport  entre  les  quantités  de  lait  fournies  et  les  gains. 
L'association  comprenait,  par  exemple,  35  sociétaires.  Sup- 
posons-la en  pleine  activité,  c'est-à-dire  fonctionnant  depuis 
quelques  mois.  Je  suis  le  sociétaire  n'  17;  cela  veut  dire  que 
sur  le  registre  où,  matin  et  soir,  le  fruitier  inscrit  les  quantités 
de  lait  apportées,  mon  nom  ne  figure  pas,  mais  mon  numéro, 
en  caractères  d'imprimerie.  Je  suis  curieux  de  savoir  quand 
viendra  mon  jour  de  «  coulage  ».  J'interroge  le  fruitier.  Il  me 
répond  ceci  :  «  C'est  le  n'  28  qui  coule  aujourd'hui  :  depuis  sa 
dernière  «  tournée  »,  il  a  déjà  apporté  ilO  kilos  de  lait;  vous, 
vous  n'avez  encore  apporté  que  305  kilos.  Vous  ne  coulerez  donc 
que  dans  quelques  jours.  Le  n"  31,  qui  a  actuellement  i06  ki- 
los, coulera  demain.  Le  n"  5,  qui  a  actuellement  395  kilos, 
coulera  après  demain.  J'en  vois  trois  autres  qui  ont  382,  371  et 
3i0  kilos  de  lait.  Ils  couleront  avant  vous,  à  moins  que  vous 
n'arriviez,  en  apportant  beaucoup  de  lait,  à  les  dépasser  en 
ce  court  laps  de  temps.  Tenez,  voici  précisément  le  n'  8  qui  a 
apporté,  depuis  sa  dernière  tournée.  318  kilos  de  lait,  mais  qui 
n'apporte  que  5  kilos  de  lait  par  jour,  tandis  que  vous,  vous  en 
apportez  H.  Vous  allez  le  dépasser  au  bout  de  trois  jours;  vous 
coulerez  donc  avant  lui.  »  Je  pense  que  le  lecteur  a  compris 
celte  façon  originale  d'égaliser  approximativement  les  quantités 
de  lait  et  les  gains.  En  résumé,  c'est  celui  qui  a  le  plus  de  lait 
«  en  fonds  »  qui  «  coule  ».  Ce  système  était  assez  juste.  Mais  en 
voici  les  inconvénients  qui  ont  disparu  avec  le  nouveau  mode 
d'exploitation  des  fruitières  : 

Je  faisais  9  kilos  de  beurre  et  un  fromage  de  30  à  35  kilos. 
Je  gardais  3  kilos  de  beurre  pour  mon  usage  personnel.  Il  me 
restait  une  motte  de  6  kilos  disponible  pour  le  commerce.  Si  le 
beurre  se  vendait  bien  à  Chambéry,  ou  à  Annecy,  les  «.  beurre- 
tiers-coquetiers  »  se  présentaient  et  me  le  payaient  i2,  parfois 
ii  sous  le  kilo.  S'il  ne  se  vendait  pas,  que  faire  de  ma  moite? 
J'étais  obligé  de  donner  mon  jjeurre  pour  38  ou  VO  sous  le 
kilo. 

La  vente  de  mon  fromage  me  causait  encore  plus  d'embarras. 


44  LE    PAYS    DES    BAUGES. 

J'étais  obligé  d'attendre  parfois  6,  8,  ou  même  10  mois,  avant 
de  le  vendre  et  de  toucher  l'argent. 

3"  Aujourd'hui,  nous  sommes  dans  la  période  de  la  fabrica- 
tion par  des  particuliers.  La  fruitière  appartient  touj'ours  à  l'as- 
sociation, mais  chaque  année  le  lait  est  mis  aux  enchères.,  et 
c'est  celui  qui  paie  le  plus  le  tribu  de  lait  qui  détiendra  la  frui- 
tière pendant  toute  l'année.  Il  versera,  en  plus,  soit  au  milieu, 
soit  à  la  fin  de  l'année,  une  somme  de  300  francs,  400  francs, 
500  francs,  parfois  même  600  francs,  somme  fixée  au  moment 
des  enchères,  entre  les  mains  du  président  de  l'association.  Cet 
argent  servira  à  payer  les  intérêts  des  capitaux  empruntés 
]>our  la  construction  de  la  fruitière  et  de  la  porcherie,  et  à 
amortir  en  partie  ces  capitaux.  Le  commissionnaire  a  pris,  en 
outre,  connaissance  du  cahier  des  charges  :  il  devra  livrer  le 
beurre  et  les  tommes  à  tel  prix  aux  sociétaires,  ce  qui  diminue 
parfois  ses  bénéfices. 

Ainsi  le  fruitier  de  Saint-Martin  (Lescheraines),  pour  l'exercice 
1905-1900,  ne  paye  le  kilo  de  lait  que  0  fr.  115,  mais  il  donne 
GOO  francs  pour  l'amortissement.  Il  livre  aux  sociétaires  les 
tommes  pour  0  fr.  80  le  kilo,  au  lieu  de  1  fr.  10,  prix  courant 
du  commerce;  le  fromage  leur  est  vendu  1  fr.  -20  le  kilo,  au 
lieu  de  1  fr.  40,  1  fr.  50,  prix  courant;  le  beurre  leur  est  livré 
à  2  fr.  20  au  lieu  de  2  fr.  40,  2  fr.  50,  ou  parfois  même  2  fr.  60. 
Le  beurre,  non  consommé  par  les  sociétaires,  est  expédié  à  Aix- 
les-Bains,  ou  à  Lyon.  Le  fromage,  les  tommes  sont  emportés 
par  un  gros  commerçant  de  fromage  d'Alby-sur-Chéran.  Les 
sociétaires,  eux,  sont  tenus  d'apporter  tout  leur  lait,  de  ne  pas 
en  vendre  à  un  particulier.  Le  lait  d'une  vache  qui  vient  de 
«  vêler  »  n'est  accepté  qu'au  bout  de  huit  jours. 

Dans  certaines  fruitières,  comme  celle  du  Villard  (École),  le 
lait  est  vendu  0  fr.  135,  mais  l'amortissement  n'est  que  de 
200  francs  et  le  beurre  et  le  fromage  sont  livrés  aux  sociétaires 
au  prix  courant  du  commerce.  Le  beurre  de  Villard  est  vendu 
à  Chambéry. 

Si  l'art  pastoral  et  l'industrie  laitière  forment  le  travail  prin- 


II.    —    THAVArX    DETERMINES    PAR    LES   CONDITIONS    Dl     Lllil'.  io 

cipal  dans  les  Bauges,  on  trouve  de  plus  quelques  autres  travaux 
accessoires. 

D'abord ,  l'isolement  du  pays  avait  obligé  les  Baujiis  à  tout 
produire,  car  il  fallait  que  le  pays  se  suffise  à  peu  près.  ChacuQ 
devait  produire  son  blé,  ou  son  seigle,  son  chanvre,  etc.  On  cul- 
tivait le  pommier  pour  le  cidre,  ou  biscantin,  et  le  miel  rempla- 
çait le  sucre.  Mais  depuis  la  création  des  fruitières,  la  culture 
est  de  plus  en  plus  délaissée  et  ne  subsiste  que  parce  qu'elle  est 
indispensable  à  l'art  pastoral. 

En  effet,  la  plupart  des  terrains  ne  produisent  spontanément 
qu'une  herbe  maigre  :  c'étaient  les  «  tèpes  »,  où  glanaient  les 
moutons.  Dès  lors,  il  y  eut  avantage  à  faire  des  prairies  artificielles 
de  sainfoin  et  de  trèfle.  Mais  alors  il  fallait  au  préable  fertiliser 
la  terre  et  cultiver  pendant  6,  8  ou  10  ans  avant  d'obtenir  de 
belles  récoltes  de  sainfoin  et  de  trèfle. 

Mais  le  sainfoin  ne  donne  de  beaux  produits  que  pendant 
cinq,  six,  huit  ans  au  plus;  au  bout  de  ce  laps  de  temps,  il  ne 
donne  le  plus  souvent  qu'un  fourrage  peu  nutritif;  le  trèfle,  lui, 
doit  être  renouvelé  toutes  les  années.  Voilà  donc  notre  Bauju 
obligé  de  labourer  sa  prairie  et  d'y  semer  du  blé.  C'est  pour 
notre  pasteur  une  nécessité  de  se  livrer  à  la  culture.  Si  le  sain- 
foin et  le  trèfle  duraient  vingt  ans,  il  labourerait  bien  moins. 

Les  principales  cultures  sont  celles  du  blé,  du  seigle,  de 
l'avoine,  de  l'orge,  des  pommes  de  terre.  Comme  cultures  se- 
condaires, méritant  pour  certaines  raisons  d'être  signalées, 
notons  :  le  chanvre,  le  maïs  vert,  la  betterave  fourragère,  la 
rave. 

Le  blé  est  surtout  cultivé  dans  les  Basses-Bauges.  Comme 
étendue,  on  en  cultive  moins  qu'autrefois,  mais  les  champs  étant 
fumés  davantage,  la  terre  mieux  travaillée,  la  récolte  est  plus 
abondante.  La  plupart  des  familles  en  sont  néanmoins  réduites 
à  acheter  le  blé  la  moitié  de  l'année. 

Le  seigle,  cet  ami  des  terres  légères  et  calcaires,  donne  d'as- 
sez belles  récoltes  en  Bauges. 

Dans  certaines  communes  des  Hautes-Bauges,  surtout  A 
Sainte-Reine,  on  cultive  le  méteil  :  «  Si  le  blé  manque,  disent 


46  I^E    PAYS   DES   BAUGES. 

les  habitants,  le  seigle  viendra  ]>ien.  »  Au  fond,  je  crois  cette 
coutume  aussi  mauvaise  là  qu'ailleurs.  Du  moment  que  les 
arrivages  de  blé  sont  si  faciles  maintenant,  mieux  vaudrait  ne 
cultiver  que  du  seigle,  qui  donne  dans  ces  régions  de  meilleurs 
produits  que  le  blé. 

Une  des  raisons  qui,  avec  l'art  pastoral,  poussent  les  habi- 
tants à  la  culture  du  blé  et  du  seigle,  c'est  la  nécessité  de  cou- 
vrir les  maisons  en  chaume.  On  peut  dire  que,  dans  certains 
villages  des  Bauges,  on  ne  cultive  ni  blé,  ni  seigle,  mais  du 
chaume,  car  souvent  les  tiges  sont  belles,  et  les  épis  bien 
légers. 

Vavoine  fournit  d'abondantes  récoltes, 

Vorge  sert  à  faire  des  «  gruaux  »  pour  la  soupe. 

Les  pommes  de  terre  occupent  des  étendues  considérables, 
surtout  dans  les  Ilautes-Bauges.  A  Sainte-Reine ,  à  École , 
chaque  ménage  engraisse  au  moins  deux  porcs  par  an.  La 
pomme  de  terre,  comme  dans  la  plupart  des  campagnes,  forme 
d'ailleurs  la  base  de  l'alimentation  des  habitants. 

Le  chanvre  est  de  moins  en  moins  cultivé.  Et  si  sa  culture  se 
maintient  dans  les  Hautes-Bauges,  c'est  encore  grâce  à  l'influence 
de  l'art  pastoral.  On  s'en  sert  en  effet  pour  confectionner  les 
cordes  servant  à  «  fenater  »,  c'est-à-dire  à  descendre  le  foin  de 
la  montagne.  Ces  cordes  s'usant  assez  vite,  on  les  remplace 
souvent,  et  s'il  fallait  toujours  en  acheter,  cela  ferait,  au  bout 
de  quelques  années,  une  petite  somme  assez  rondelette.  Aussi 
les  habitants  préfèrent  cultiver  le  chanvre,  les  ménagères  le 
filent  pendant  les  longs  loisirs  de  l'hiver.  On  donne  la  filasse  au 
cordier  d'École  qui  vous  fabrique  des  cordes  solides  et  à  bon 
marché . 

Le  chanvre  n'est  plus  cultivé  pour  confectionner  la  toile. 
Vers  1850,  on  commença  à  ouvrir  des  routes  dans  les  Bauges, 
et  la  concurrence  extérieure  a  fait  disparaître  la  fabrication 
locale. 

Quant  à  Vapicidture,  il  n'est  pas  surprenant  de  là  rencontrer 
dans  un  pays  de  prairies  et  de  montagnes  offrant  aux  abeilles 
la  facilité,  une  fois  les  Heurs  de  la  vallée  butinées,  do  complé- 


II.    —    TRAVAIX    DKTERMIXÉS    T'AR    LES    CONDITIONS    DU    LIEl  .  47 

tor  leurs  provisions  dans  les  bois  et  les  prairies  tardives  situées 
à  mi -côte.  De  tout  temps,  des  ruchers  de  quinze,  viniit  ruches 
en  paille  ont  existe  dans  les  Bauges,  fournissant  un  miel  par- 
fumé. Mais  la  récolte  était  très  routinièie  autrefois,  et  la  pro- 
duction n'était  point  en  rapport  avec  les  ressources  du  pays. 

Cet  état  de  choses  s'est  modifié  depuis,  par  l'introduction  des 
niches  à  cadres,  et  par  la  création  d'une  société  ciapicullure 
H  TAbeille  Alpine  »,  dont  le  siège  est  à  École.  Fondée  en  1900 
j)ar  un  instituteur,  M.  Georges,  cette  société  publie  un  bulletin 
paraissant  tous  les  deux  mois  et  envoyé  à  28G  membres.  Elle  a 
poussé  à  la  substitution  progressive  des  ruches  à  cadres  aux 
ruches  en  paille,  a  vulgarisé  les  méthodes  les  plus  récentes,  a 
permis,  en  un  mot,  avec  les  mêmes  ressources  mellifères,  d'ob- 
tenir des  résultats  bien  plus  avantageux  qu'autrefois.  Le  miel 
des  Bauges  trouve  un  écoulement  facile  à  Aix-les-Bains  et  dans 
le  pays  même,  à  l'époque  où  il  est  envahi  par  les  touristes. 

11  y  a,  en  outre,  toute  une  série  de  métiers  secondaires  dérivant 
de  l'abondance  des  forêts  dans  les  Bauges.  Anciennement,  l'on 
fabriquait  une  foule  d'ustensiles  en  bois  (cuveaux,  assiettes, 
seaux,  cuillers,  fourchettes,  poches),  mais  ils  ont  disparu  de- 
vant la  concurrence  des  objets  en  faïence  ou  en  métal.  Au  con- 
traire, les  articles  qui  ne  se  font  qu'en  liois,  ont  continué  à  être 
faliriqués.  Ainsi,  en  hiver,  les  habitants  de  Glapigny  (Belle- 
combe)  font  des  râteaux  qui  sont  surtout  employés  dans  les  en- 
virons pour  les  travaux  de  fenaison.  La  production  annuelle 
est  de  10.000  râteaux  environ. 

Mais  la  forêt  et  les  chutes  d'eau  avaient  donné  naissance  à 
l'industrie  du  fer  en  grand  atelier,  grâce  à  la  proximité  de 
mines  de  fer.  A  proprement  parler,  le  pays  des  Baug-es  ne  con- 
tient que  quelques  maigres  gisements  de  fer  dans  la  montagne 
d'Arith.  Exploités  du  temps  des  Romains,  comme  en  témoignent 
les  ruines  de  constructions  de  la  Portaz,  ces  gisements  ont  été 
délaissés  jusqu'en  1836.  Et  cependant  une  fonderie  fut  créée  à 
Bellevaux  en  1654;  une  autre  à  Aillons,  en  1658;  enfin  des 
forges  à  Yillaret-Rouge,  en  1658. 


48  LE    r'AYS    DES    BAUGES. 

On  faisait  venii*  le  minerai  de  St-Georges-des-Hurtières  (Mau- 
rienne).  C'est  là  que  cette  industrie  avait  commencé,  mais  en 
se  développant,  elle  entraîna  une  pénurie  de  bois.  On  fut  alors 
amené  à  créer  des  forges  en  Bauges,  car  il  était  plus  facile  de 
transporter  le  minerai  que  le  combustible,  qui  est  beaucoup 
plus  encombrant. 

L'usine  de  Bellevaux  fut  fondée  par  un  Piémontais  nommé 
Turinaz;  sa  prospérité  a  amené  les  indigènes  à  suivre  son  exem- 
ple, et  c'est  ainsi  que  s'élevèrent  les  usines  d'Aillons  et  de  Vil- 
laret-Rouge  dont  nous  avons  parlé. 

Le  bois  était  loué  aux  moines  de  Bellevaux  ou  aux  Chartreux 
d'Aillons,  qui  détenaient  le  plus  grandes  forêts,  et  le  fer  était 
vendu  aux  cloutiers  et  aux  petits  forgerons  du  pays. 

L'existence  de  ces  forges  était  précaire,  puisqu'elles  dépen- 
daient entièrement  des  moines  pour  le  combustible.  Aussi 
voyons-nous  les  moines  racheter  l'usine  de  Bellevaux  en  1728 
et  les  Chartreux  celle  d'Aillons  en  1730.  Les  forges  de  Villaret- 
Rouge  leur  échappèrent,  car  n'ayant  pas  de  fonderie,  elles 
pouvaient  subsister  avec  les  petits  bois  particuliers;  cette  usine 
s'était  spécialisée  dans  la  taillanderie. 

Ces  fonderies  produisaient  un  fer  très  pur.  Verneilh,  ancien 
préfet  du  Mont-Blanc,  certifie  qu'il  n'y  en  avait  pas  de  meilleur 
dans  toute  la  France.  Les  clouteries  prirent  alors  un  essor  con- 
sidérable, et  occupèrent,  à  de  certaines  époques,  pendant  l'hiver, 
près  de  GOO  paysans  cloutiers.  Le  fer,  par  cette  transformation, 
atteignait  une  valeur  décuple.  C'était  à  la  fois  une  source  de 
prospérité  matérielle,  et  une  amélioration  sociale  du  type,  qui 
prenait  ainsi  l'habitude  d'un  travail  plus  soutenu. 

Vers  18W  les  hauts  fourneaux  s'éteignent  K  C'est  qu'à  cette 
époque,  on  construit  le  premier  réseau  de  voies  ferrées  ;  les  hauls 
fourneaux  à  la  houille  font  baisser  les  prix. 

Comment  nos  fonderies,  qui  avaient  à  supporter  des  frais  de 
charrois  considérables,  auraient-elles  pu  lutter? 

Ainsi  naquit,  prospéra  et  périt  cette  industrie  dérivée  du  bois, 

1.  Celui  de  Bellevaux  ferme  en  18:îC  et  celui  d'Aillons  en  KSfiO.  Les  forges  de  Bel- 
levaux oui  subsisté  jusqu'en  1800  et  celles  de  Mllarel  jusqu'en  ISiO. 


II.    —    TRAVAUX    DÉTERMINÉS    PAR    LES    CONDITIONS    Dl"    LIEU.  49 

qui  suscita  en  Bauges  un  bel  essor  industriel  et  commercial  : 
les  clous  se  vendaient  jusque  sur  la  foire  de  Beaucaire.  Il  ne 
subsiste  plus  aujourd'hui  que  trois  de  ces  clouteries.  C'étaient 
des  cabanes  étroites  et  basses,  s'élevant  au  bord  d'un  ruisseau. 
A  l'intérieur,  un  foyer  surélevé  et  un  vaste  soufflet.  A  l'exté- 
rieur, elles  se  distinguaient  par  une  grande  roue  qui,  sous  l'ac- 
tion de  l'eau,  met  en  mouvement  le  soufflet.  Elles  aussi  uti- 
lisaient le  charbon  de  bois,  ce  qui  explique  la  valeur  des 
produits. 

Comment  les  forêts  sont-elles  exploitées  aujourd'/iui? 

Les  sapins  sont  exportés  vers  Albertville,  Modane,  pour  les 
papeteries.  Tout  au  plus  trouve-t-on  quelques  scieries,  grâce 
aux  chutes  d'eau,  mais  une  seule  travaille  pour  l'exportation. 
Le  mode  d'exploitation  se  fait  toujours  par  glissage,  et  ne  pour- 
rait s'effectuer  autrement.  Seulement,  le  glissa ge  varie,  selon  les 
montagnes. 

Tantôt, les  pièces  sont  glissées  dans  les  couloirs  naturels,  lors- 
que ce  couloir  aboutit  à  une  issue,  où  l'on  peut  charger  les 
sapins  sur  des  chariots,  ou  les  traîner  facilement  avec  un  mulet. 

Tantôt,  il  n'existe  pas  de  couloirs  naturels.  Alors,  on  rem- 
place ces  couloirs  naturels  par  des  couloirs  artificiels.  Je  citerai 
le  couloir  construit  par  M.  Monet,  fournisseur  de  la  papeterie 
d'Albertville,  pour  descendre  les  pièces  de  sapins  de  la  monta- 
gne de  la  Chèvrerie,  appartenant  à  l'évéché  de  Moùtiers.  Ce  cou- 
loir concave,  édifié  par  quatre  bûcherons  venus  de  Doussard 
(Haute-Savoie),  est  formé  de  pièces  de  sapins  solidement  assu- 
jetties. Sa  construction  a  duré  un  mois  et  demi  ;  il  a  coûté 
800  francs  et  une  '<  balle  »  de  maïs.  Là-dessus  ont  glissé,  non 
seulement  les  sapins  abattus  par  les  douze  bûcherons  de 
M.  Monet,  mais  encore  les  sapins  de  la  montagne  de  Coutarz. 
Les  pièces  ainsi  lancées  arrivaient  dans  la  vallée  de  Bellevaux, 
où  les  chariots  pouvaient  librement  évoluer.  Quand  l'exploita- 
tion des  deux  forêts  fut  terminée,  on  démolit  le  couloir,  en 
commençant  par  le  haut,  et  on  descendit  les  pièces. 

Dans  les  forêts  communales,  les  sapins  sont  mis  aux  enchères, 
quand  ils  ont  atteint  une   grosseur  convenable,  tandis  que  les 


50  LE    PAYS   DES    BAUGES. 

hêtres,  les  chênes  et  lesauhies,  sont  exploités  pour  le  chauffage. 
Dans  ce  but,  la  forêt  communale  est  divisée  en  lots,  ou  «  can- 
tons ».  S'il  y  a  vingt  cantons,  la  coupe  sur  un  même  point  ne 
revient  cpie  tous  les  vingt  ans. 

La  coupe  a  lieu  ordinairement  en  automne,  vers  la  Toussaint. 
Peuvent  y  prendre  part,  moyenyiant  une  redevance  légère  de 
i  franc  ou  ^  francs,  tous  les  propriétaires  de  la  commime.  Ils 
coupent  le  bois  sous  la  direction  de  l'un  d'eux.  On  fait  un  cer- 
tain nombre  de  tas,  de  «  légnis  »,  comme  on  dit;  on  les  numé- 
rote et  on  tire  au  sort.  On  les  descend  ensuite  librement,  a  l'é- 
poque que  l'on  préfère,  sur  des  traîneaux  spéciaux  appelés 
«  ba yards  ».  Dans  d'autres  endroits,  à  École,  par  exemple,  on 
fait  des  «  traînes  »,  c'est-à-dire  qu'on  perce  avec  une  vrille  et  vers 
le  gros  bout,  les  petits  troncs  abattus;  on  fait  passer  une  corde 
dans  ces  trous,  on  lie  solidement  ensemble  une  vingtaine  de 
ces  petits  troncs,  et  la  «  traine  »  est  lancée  dans  le  couloir. 
Ces  façons  originales  de  procéder  sont  imposées  par  les  condi- 
tions de  Lieu  :  elles  sont  les  seules  possibles. 

J'ajouterai  aussi  que,  si  ce  n'étaient  ces  coupes  communales 
annuelles,  beaucoup  de  Baujus  seraient  obligés  d'acheter  leur 
bois  de  chauffage. 

Autrefois,  tous  les  transports  se  faisaient  à  dos  de  mulet,  même 
celui  du  minerai  de  fer,  du  vin,  etc.  Aujourd'hui,  ils  se  font 
par  chariots,  car  il  n'y  a  pas  encore  de  chemins  de  fer  dans  les 
Bauges.  Cette  difficulté  des  transports  grève  lourdement  le  prix  de 
revient  des  marchandises,  ce  qui  entrave  le  développement  du 
commerce. 

Néanmoins  celui-ci  va  croissant  de  jour  en  jour  et  son  in- 
fluence vient  changer  les  conditions  du  travail.  Elle  se  fait  sen- 
tir principalement  sur  les  bestiaux  (bœufs,  vaches,  porcs),  sur  le 
beurre  et  le  fromage,  le  bois,  en  ce  qui  concerne  l'exportation; 
sur  les  bestiaux,  les  vins,  les  engrais  chimiques,  en  ce  qui  con- 
cerne l'importation. 

Le  commerce  des  bestiaux  est  une  nécessité  du  pays.  Le  Bauju, 
nous  l'avons  vu,  élève  peu  de  bétail;  il  vend  les  veaux  à  l'âge 


II.  —  TRAVALX  DÉTERMINES  PAR  LES  CONDITIONS  hV    UEV.  ol 

de  trois  semaines,  ou  un  mois.  Il  préfère  porter  le  lait  à  la  frui- 
tière. Quand  son  bétail  a  vieilli,  il  est  donc  obligé  de  le  vendre, 
et  d'acheter  de  jeunes  vaches,  de  petits  veaux,  ou  «  melons  ».  Ce 
commerce  se  fait  dans  les  foires  du  pays,  au  nombre  de  14  ac- 
tuellement, sans  compter  les  «  retours  de  foire  ».  Du  moins,  la 
plupart  des  paysans  s'approvisionnent  dans  ces  foires. 

Mais  il  est  des  Baujus  qui  se  livrent  à  des  spéculations  plus 
étendues  :  ce  sont  les  marchands  de  bestiaux.  Du  moment  que  le 
pays  élève  peu  de  bétail,  il  faut  nécessairement  que  ce  bétail 
soit  fourni  par  d'autres  régions,  et  nos  marchands  vont  l'ache- 
ter dans  ces  pays  producteurs  :  la  Tarentaise  et  la  Maurienne. 
Les  conditions  de  Lieu  et  de  Travail  expliquent  donc  leur  exis- 
tence. Ces  marchands  sont  particulièrement  nombreux  à  Lesche- 
raines  et  à  Saint-François. 

Une  vache,  une  paire  de  bœufs,  ne  se  vendent  pas  au  poids; 
l'âge,  la  qualité,  c'est-à-dire  la  beauté  des  formes,  influent  con- 
sidérablement sur  la  valeur  de  l'animal.  Cet  âge,  les  connais- 
seurs le  devinent  aussitôt  soit  aux  dents,  soit  aux  cornes,  soit  à 
mille  détails.  Mais  tout  le  monde  n'est  pas  connaisseur;  quel- 
ques-ims  de  ces  détails  seuls  sont  connus  du  petit  acheteur  pay- 
san; alors,  on  les  falsifie,  et  les  marchands  de  bestiaux  s'y  en- 
tendent à  merveille.  C'est  peut-être  le  genre  de  commerce  qui 
développe  le  plus  l'esprit  de  rouerie,  de  finasserie;  il  consiste 
en  petits  procédés,  en  trucs  :  c'est  le  «  maquignonnage  ».  Les 
mensonges  y  sont  si  courants,  qu'on  ne  s'en  fait  guère  scrupule, 
et  que,  le  plus  souvent,  la  victime  ne  les  reproche  même  pas  : 
tant  pis  pour  celui  qui  se  laisse  rouler!  Il  dévient  finaud  et  mé- 
fiant, malgré  lui. 

Nous  voilà  donc  bien  en  présence  d'un  type  nouveau,  aux  ap- 
titudes particulières,  s'adonnant  à  un  commerce  tout  spécial. 
Il  semble  que  cela  eût  dû  créer  chez  les  Baujus  une  aptitude 
pour  le  petit  commerce  à  petits  procédés,  à  «  marchandages  ». 
Je  constate  que  non.  Aucun  n'est  colporteur,  et  le  nombre  de 
ceux  qui  sont  épiciers  à  Paris  n'est  pas  très  élevé.  J'attribue  cela 
à  ce  que  la  plupart  des  Baujus  ne  se  livrent  au  commerce  des 
bestiaux  que  par  nécessité.  Quant  aux  descendants   des  mar- 


52  LE   PAYS   DES    BAUGES. 

chands  de  bestiaux,  ils  trouvent  sans  doute  plus  lucratif  de  con- 
tinuer le  même  commerce  que  leur  père.  Au  fond,  ils  s'enri- 
chissent rarement,  mais  la  plupart  sont  dans  l'aisance,  grâce  à 
ce  seul  commerce.  Une  fois  les  «  roueries  »  du  métier  connues, 
ils  s'y  livrent  d'autant  plus  volontiers  qu'il  ne  nécessite  pas  d'ef- 
forts soutenus,  pas  de  hautes  combinaisons. 

Le  com)nerce  des  poi'cs  consiste  principalement  en  l'achat,  par 
les  fruitiers,  de  petits  cochons  à  un  gros  marchand  de  porcs,  et 
en  leur  vente  en  bloc,  soit  à  ce  marchand,  soit  à  un  gros  bou- 
cher. Dans  les  Basses-Bauges,  presque  tout  ce  commerce  se  fait 
par  l'intermédiaire  d'un  boucher  de  Lescheraines.  Donc,  aucune 
aptitude  spéciale. 

La  vente  du  beurre  et  du  fromage  ne  nécessite  guère  non 
plus  d'aptitudes  particulières,  et,  par  suite,  ne  pousse  pas  dans 
la  voie  du  commerce  moderne.  Le  fruitier,  en  ce  qui  concerne 
les  marchandises  livrées  aux  syndicalistes  de  la  fruitière,  est  lié 
rigoureusement  par  les  clauses  du  contrat.  En  ce  qui  concerne  la 
vente  en  gros,  à  l'extérieur,  il  est  ordinairement  lié  par  contrat 
à  un  gros  marchand  de  beurres  et  fromages.  Il  n'a  besoin  ni 
de  commis  voyageur,  ni  de  réclames  diverses  :  il  est  donc  loin 
du  véritable  commerce. 

Pour  le  commerce  du  bois,  pas  besoin  non  plus  d'être  initié 
aux  procédés  du  commerce  moderne.  Ce  commerce  donne  lieu 
à  deux  groupes  d'affaires  diff'érents. 

Dans  les  Hautes-Bauges,  les  pièces  de   sapins  sont  destinées 
aux  papeteries  ;  le    fournisseur  doit  en  livrer    tant  de  mètres 
cubes,  à  tel  prix  débattu  une  fois  pour  toutes.   C'est  le  com- 
merce réduit  à  sa  plus  simple  expression. 

Dans  les  Basses-Bauges,  les  pièces  de  sapins  sont  destinées  à 
des  constructions  :  ce  commerce  se  fait  souvent  par  l'intermé- 
diaire des  scieurs  de  long.  Ils  en  fournissent  tant  de  mètres 
cubes,  à  tel  prix.  Il  est  vrai  que,  dans  ce  dernier  cas,  on  a  affaire 
à  un  plus  grand  nombre  d'acheteurs,  les  transactions  sont  moins 
importantes,  plus  fréquentes,  mais  c'est  toujours  un  commerce 
très  simple. 

Le  commerce  des  vins  est  fait  par  cin(|  ou  six  marchands  en 


III.    —    INFLUENCE   DU    LIEU    ET    DU    TRAVAIL   SUR    l'ÉTAT    SOCLAL.        53 

gros  :  il  ne  crée  par  suite  aucune  aptitude  particulière  dans  la 
masse  du  peuple.  Il  en  est  de  même  pour  les  engrais  chimiques. 

Les  conditions  de  Lieu  spéciales  aux  Bauges  ont  créé  le  type 
du  coquetier  commissionnaire,  qui  se  rencontre  surtout  au  vil- 
lage du  Rocher  (la  Motte),  au  Noyer,  à  Aillons-le-Jeune.  Les  co- 
quetiers se  rendent  aux  marches  d'Annecy,  le  mardi  ;  de  Saint- 
Pierre-d'Albigny,  le  mercredi,  et  de  Chambéry,  le  samedi. 

L'existence  de  ces  commissiormaires  provient  de  iéloigne- 
ment  de  ces  marchés  :  les  ménagères  ne  peuvent  elles-mêmes  y 
apporter  leurs  œufs.  Voilà  notre  coquetier  chargé  pour  l'aller. 
Mais  reviendra-t-il  la  charrette  vide?  Xon.  Quelle  magnifique  oc- 
casion de  vendre  à  un  fermier  de  l'huile,  du  pétrole,  des 
pâtes,  de  faire  ses  commissions  à  la  ville  I  La  ménagère  n'aura 
pas  besoin  de  se  déranger;  et  le  coquetier  se  double  d'un  com- 
missionnaire, d'un  petit  marchand  épicier.  On  le  voit  passer 
lentement,  la  charrette  traînée  par  un  cheval.  Il  y  a  cinquante 
ans,  avant  la  création  des  grandes  routes,  ce  commerce  s'effec- 
tuait dans  des  conditions  encore  plus  restreintes.  Des  hommes  et 
même  des  femmes,  un  panier  sur  la  tète,  ou  une  espèce  de 
hotte  sur  le  dos,  portaient  à  Annecy,  à  Saint-Pierre-d'Albiguy, 
à  Chambéry,  les  œufs,  le  beurre,  et  en  rapportaient  l'huile  ou, 
en  été,  les  cerises,  les  poires,  les  pèches. 


ill.    —  INFLUENCE   DU    LIEU   ET    DU    TRAVAIL  SUR  L  ÉTAT    SOCIAL. 

Le  Lieu  que  nous  venons  de  décrire  détermine  deux  formes 
différentes  de  propriété  : 

La  petite  propriété  dans  la  vallée  accidentée,  coupée  de  ra- 
vins profonds; 

La  grande  propriété  dans  la  haute  montagne,  qui  est  d'un 
accès  difficile,  dont  les  produits  herbagers  doivent  être  forcé- 
ment consommés  sur  place,  et  dont  les  produits  forestiers  ne 
peuvent  être  descendus  que  par  des  couloirs  naturels  très  rares, 
ou  des  couloirs  artificiels  très  coûteux.  Dans  les  Bauges  ces 
immenses  pâturages  sont  appropriés. 


34  T^E    PAYS    DES    BAUGES. 

Remarquons  d'abord  que  les  vallées,  par  elles-7nêmes,  peuvent 
produire  beaucoup  de  fourrages.  Elles  en  produisent  sûrement 
bien  plus  que  les  montag'nes,  puisqu'elles  nourrissent,  pendant 
neuf  mois,  tout  le  bétail  du  pays  des  Bauges,  et  que,  pendant 
les  trois  mois  de  la  belle  saison,  un  quart  à  peine  des  bestiaux 
monte  à  la  montagne  ;  car  il  est  des  communes  où  on  les  nourrit 
toute  l'année  dans  la  vallée.  Les  pâturages  des  montagnes  ne 
sont  donc  pas  indispensables  ;  leur  suppression  n'ôte  point  aux 
Baujus  leur  gagne-pain. 

Il^est  à  peu  près  certain  qu'«w  début,  toutes  les  montagnes ^ 
soit  forêts,  soit  pâturages,  étaient  biens  communs,  comme  i^ar- 
tout  ailleurs.  Et  si  les  forêts  seules  sont  restées  des  communaux, 
cela  tient  à  ce  qu'elles  sont  plus  indispensables  à  nos  cultiva- 
teurs-pasteurs que  les  pâturages  des  sommets.  Il  n'y  a,  en  effet, 
dans  la  vallée  cultivée,  que  des  bois  sans  grande  importance,  où 
ne  poussent  que  des  espèces  très  inférieures  utilisées  pour  le 
chauffage  :  aulnes,  coudriers,  peupliers,  osiers,  saules.  La  vraie 
richesse  forestière  du  pays  est  concentrée  sur  les  pentes  des 
montagnes. 

Quand  les  communes  ont  dû  faire  des  dépenses  importantes, 
par  suite  du  développement  des  travaux  publics,  on  a  vendu 
les  pâturages  de  la  montagne  plutôt  que  les  forêts.  Ces  pâtu- 
rages étaient  en  effet  un  sujet  perpétuel  de  discorde,  car  ils 
n'étaient  pas  assez  étendus  pour  qu'on  pût  y  envoyer  tout  le 
bétail.  De  plus,  le  paysan,  cultivant  souvent  avec  ses  vaches,  ne 
pouvait  jouir  des  pâturages  communs  pendant  le  temps  des 
labours. 

Quand  ces  biens  comynunaux  sont  cultivables,  ils  passent  sous 
un  régime  indirect  d'appropriation  individuelle.  Ainsi  la  com- 
mune d'Ecole,  outre  des  forêts  étendues,  possède,  comme  biens 
communaux,  sur  les  pentes  de  la  Fulie  et  d'Arclusaz,  deux 
grandes  bandes  de  prés  et  de  terrains  cultivables. 

Ces  bandes  sont  divisées  en  parcelles  et  louées  à  tous  les 
propriétaires  de  la  commune  pour  une  durée  de  vingt-neuf  ans, 
c'est-à-dire  pour  la  durée  maximum  au  delà  de  laquelle  chacun 
pourrait  prétendre  à  la  propriété. 


m.    —    INFLUENCE    DU    LIEU    ET    DU    TRAVAIL    SUR    l'ÉTAT    SOCIAL.       55 

Les  forêts  communales  cUos-mêmes  sont  parfois  divisées  ; 
chaque  village  a  la  sienne.  Ainsi,  dans  la  commune  de  Les- 
cheraines,  les  iiabitants  du  village  de  Saint-Martin  ont  leurs 
communaux  à  eux,  tout  près  du  village.  Ceux  du  chef-lieu 
ont  leurs  communaux  sur  dautres  points  de  la  commune.  Il 
en  est  de  même  pour  plusieurs  autres  communes  :  Bellecombe, 
le  Ghâtelard,  la  Motte,  etc. 

Je  dois  ajouter  que  les  pàturag'es  appropriés  ne  sont  jamais 
livrés  à  la  vaine  pâture.  Je  ne  connais  aucun  exemple  de  pro- 
priétaire qui  laisse  pâturer  par  les  bestiaux  du  voisin  sa  par- 
celle fauchée,  mêjne  lorsqu'il  ne  la  fait  pas  pâturer  par  les  siens. 
La  notion  de  propriété  strictement  familiale  est  donc  très 
ancrée  en  Bauges. 

Enfin,  chacun  cultivant  sa  propriété,  le  fermage  est  in- 
connu. 

Les  ouvriers  agricoles,  c'est-à-dire  ceux  qui  n'ont  pas  de  pro- 
priété à  eux.  et  qui  vont  travailler,  tantôt  chez  l'un,  tantôt 
chez  l'autre,  sont  très  rares.  Le  seul  travail  important  du  paysan 
bauju  étant  la  fenaison  qui  dure  un  mois  au  plus,  on  n'avait 
pas  l'emploi  de  cet  ouvrier  le  reste  de  l'année.  Il  préfère  aller 
à  Paris.  Aussi  les  quek|ues  ouvriers  agricoles  que  l'on  pourrait 
citer  sont  déjà  d'un  âge  avancé. 

Mais,  s'il  n'existe  pas  d'ouvriers  agricoles,  au  sens  strict  du 
mot,  il  existe  un  certain  nombre  déjeunes  cultivateurs ,  qui,  une 
fois  leurs  travaux  mis  à  jour,  sont  employés  par  des  voisins 
manquant  de  bras  :  cela  se  voit  surtout  pour  la  fenaison.  Le  prix 
de  la  journée  est  alors  de  2  francs  avec  la  nourriture  et  la  l)ois- 
son.  Il  existe,  à  Lescheraines,  quelques  jeunes  gens  qui  vont 
faner  trois  semaines  aux  environs  de  Genève  où  ils  touchent 
k  francs  avec  la  nourriture. 

Au  temps  de  la  fenaison,  une  famille  entreprend  parfois  un 
«  prix-fait  )>,  c'est-à-dire  que,  moyennant  iO,  50  ou  60  francs  et 
un  baril  de  vin,  elle  se  charge  de  rentrer  tout  le  fourrage  d'une 
propriété  où  les  bras  font  défaut. 

Une  journée  de  bœufs  pour  labour  se  paye  6  francs,  plus  la 
nourriture  du  bouvier  et  des  bœufs. 


ob  LE    PAYS   DES    BAUGES. 

Le  paysan  bauju,  qui  élève,  en  moyenne,  cinq  enfants,  ne 
peut  guère  épargner,  bien  que  l'art  pastoral  soit  assez  rémuné- 
rateur et  oiTre  peu  de  risques.  Les  émigrants,  seuls,  épargnent, 
principalement  en  vue  (tacheter  des  terres. 

Anciennement,  les  Baujus  vivaient  en  familles  patriarcales.  Le 
recensement  de  1561  nous  fournit  des  cas  typiques  de  commu- 
nautés familiales  1. 

A  Sainte-Reine,  par  exemple,  il  existait  un  ménage  Gaudin 
qui  se  composait  de  24  personnes.  Il  comprenait  le  chef  Claude, 
sa  femme  et  leurs  7  enfants;  Vincent,  le  frère  de  Claude,  sa 
femme  et  leurs  5  enfants;  Amédée  et  Claude,  cousins  des  deux 
chefs  de  famille  précédents;  Amé,  neveu  d'Amédée  etde  Claude, 
sa  femme  et  leur  fdle;  enfin  deux  veuves  de  parenté  inconnue,  et 
dont  l'une  avait  un  fds. 

Il  semble  qu'il  faut  chercher  la  cause  de  la  dissolution  de  la 
famille  patriarcale  dans  le  développement  de  l'émigration,  qui 
met  une  partie  des  membres  de  la  famille  en  contact  avec  les 
villes.  Il  faut  y  ajouter  l'influence  du  Code  civil  qui  impose  le 
partage  des  biens.  Sous  les  princes  de  Savoie,  les  conseillers  com- 
munaux étaient  élus  par  les  chefs  de  famille,  ce  qui  maintenait 
le  pouvoir  des  patriarches. 

Mais  comme  tout  ce  qui  se  sent  menacé,  la  communauté  fami- 
liale essaie  de  résister  énerg-iquemeut.  C'est  ainsi  que,  dans  un 
certain  nombre  de  familles,  subsiste  encore  l'oncle,  le  '<  quinque  » 
comme  on  dit,  qui  est  resté  volontairement  célibataire  pour  ne 
point  morceler  le  domaine  paternel.  Mais  beaucoup  d'oncles 
célibataires  ont  actuellement    leur  foyer  à  eux. 

L'autorité  du  père  est  respectée  ;  les  mœurs  sont  bonnes  et  les 
ménages  irréguliers  inconnus.  Les  parents  continuent  à  se  sou- 
tenir les  uns  les  autres,  l'esprit  de  famille  est  toujours  très 
vivace. 

Les  fiançailles  précèdent  de  très  peu  le  mariage.  Autrefois,  à 
cette  occasion,  le  fiancé  achetait  des  bijoux  d'une  valeur  assez 

1.  Histoire  des  Bauges,  i)ar  l'abbé  Morand. 


lir.    —   INFH  E.NCE    Dl"    LIEU    ET    DU    TRAVAIL    SUU    l'kTAT    SOCIAL.       57 

considérable.  Cette  coutume  ruineuse  et  étrange,  vu  le  train 
habituel  du  ménage,  disparait  peu  à  peu  ;  en  tous  cas,  les  bijoux 
sont  actuellement  de  valeur  moindre. 

Comme  coutume  locale,  notons  également  celle  qui  consiste  à 
embrasser  la  nouvelle  mariée  et  à  lui  donner  une  pièce  de 
monnaie. 

L'intérêt  joue  le  plus  souvent  dans  ces  alliances  autant  de 
rôle  que  l'amour.  Le  jeune  homme  veut  fonder  une  maison 
neuve,  arrondir  son  domaine,  devenir  possesseur  d'une  étable 
bien  garnie,  avec  deux  gros  bœufs  et  un  mulet. 

La  mère,  le  plus  souvent,  vit  au  foyer;  si  elle  va  dans  les 
champs,  elle  ne  se  livre  qu'à  des  travaux  peu  pénibles. 

Les  hommes  se  marient  vers  vingt-cinq  ou  trente  ans,  et  les 
filles  de  vingt  à  vingt-cinq  ans.  La  plupart  sont  obligés  d'aller  en 
ville,  afin  de  se  constituer  des  ressources  pour  établir  un  foyer. 

Les  familles  sont  assez  nombreuses;  on  compte  en  moyenne 
quatre  à  sept  enfants. 

Il  est  excessivement  rare  que  les  vieux  parents  soient  laissés 
dans  la  détresse.  Ils  reçoivent  généralement  une  petite  pension 
de  chacun  de  leurs  enfants. 

Les  habitations  sont  spacieuses;  elles  comprennent  une  grande 
cuisine  et  plusieurs  chambres  à  coucher.  Non  seulement,  bêtes 
et  gens  ne  forment  pas  un  seul  ménage,  comme  dans  certains 
coins  des  montagnes  de  Savoie,  mais  l' étable  est  presque  toujours 
séparée  du  logis  proprement  dit^  par  une  vaste  grange.  Assez  sou- 
vent même,  grange  et  étable  forment  un  local  distinct. 

La  plupart  de  ces  habitations  sont  propres.  Les  assiettes,  les 
plats,  sont  rangés  sur  l'étagère.  Le  grand  fourneau  reluit.  Sur  la 
cheminée,  lampes  diverses,  cafetière,  fers  à  repasser  s'alignent. 
Aux  fenêtres,  des  pots  de  géranium,  de  marguerites,  de  pensées 
caressent  le  regard.  Assez  souvent,  des  gravures  aux  sujets 
religieux,  ou  champêtres,  ornent  les  chambres. 

Les  maisons  sont  ordinairement  couvertes  en  chaume,  parfois 
en  ardoises;  la  tuile  est  rare. 

Il  n'y  a  rien  de  particulier  à  signaler  au  sujet  du  vêtement, 
surtout   depuis    1850,   c'est-à-dire  depuis   la   construction  des 


58  LE    PAYS    DES   BAUGES. 

grandes  routes.  La  béguine,  coiffe  des  Bauges,  disparaît,  ainsi 
que  le  traditionnel  châle,  aux  tons  vifs,  jeté  sur  les  épaules. 
Avantla  Révolution,  jusqu'à  l'âge  de  quinze  ans,  les  garçons  por- 
taient ordinairement  un  bonnet.  De  nos  jours,  le  béret  triomphe. 

Autrefois,  les  hommes  portaient  un  habit  de  tiretaine  à  basques 
longues,  un  gilet  de  couleur,  des  braies  de  même  étoffe  que 
riiabit,  des  guêtres  ou  des  chausses.  Les  souliers  étaient  forte- 
ment ferrés  (montagne)  ;  les  cheveux  longs  et  réunis  sur  la  nuque  ; 
le  chapeau  bicorne  était  assez  semblable  à  celui  de  nos  gen- 
darmes. Les  mouchoirs  étaient  inconnus.  En  été,  beaucoup 
allaient  pieds  nus. 

Les  femmes  portaient  une  jupe  de  serge,  un  corset  de  drap 
rouge,  un  tablier  de  couleur,  la  «  béguine  »,  le  châle  vivement 
nuancé,  avec,  autour  du  cou,  la  chaîne  d'or  des  fiançailles. 
Les  paysannes  aisées,  surtout  quand  elles  partaient  en  voyage,  se 
coiffaient  assez  souvent  d'un  chapeau  de  feutre  noir,  à  la  coque 
ronde  et  aux  larges  bords. 

J'ai  dit  que  les  maisons  sont  spacieuses,  mais  les  fenêtres  ne 
sont  pas  toujours  suffisamment  grandes.  La  plupart  des  méjia- 
g ères  71  aèrent  j)(ts  assez.  C'est  surtout  en  hiver  que  l'hygiène 
devient  mauvaise,  dans  beaucoup  de  maisons.  On  «  bourre  »  le 
fourneau  de  bois,  on  a  soin  de  ne  pas  ouvrir  la  fenêtre,  afin  que 
la  chambre  ne  se  refroidisse  pas.  L atmosphère  devient  lourde  et. 
jointe  à  r oisiveté,  prédispose  au  sommeil,  éi  la  nonchalance.  Si 
le  paysan,  par  une  petite  industrie  quelconque,  était  occupé 
en  hiver  dans  une  chambre  non  surchauffée,  la  race  serait 
encore  plus  robuste;  l'hiver  l'amollit.  Ces  paysans  qui,  même  à 
l'époque  des  plus  durs  travaux,  ne  sont  jamais  indisposés,  sont 
souvent  enrhumés  en  hiver,  se  plaignent  de  maux  de  tète,  de 
maux  de  ventre. 

Les  bains  sont  et  peu  près  complètement  ignorés  :  c'est  bien 
là  aussi  une  lacune  fâcheuse.  Cependant,  la  plupart  des  foyers 
sont  propres,  tenus  avec  assez  de  goût. 

On  peut  dire  que  le  tiers  des  jeunes  gens  et  jeunes  filles  vit 
à  Paris,  ou  à  Lyon.  Aussi,  on  remarque  peu  d'entrain  dans  les 
amusements  :  la  jeunesse  fait  défaut.  D'ailleurs,  la  race  baujue, 


III.    —   INFLIENCE    DU    I.IEF    ET    hl    TRAVAIL   SUR    l/ÉTAT    SOCIAL.       59 

sans  être  triste,  7i  est pomt  avide  déplaisirs  bruyants.  On  n'a  pas 
ici  la  gaieté  du  Méridional.  La  montagne,  le  climat,  l'art  pas- 
toral, y  sont  pour  beaucoup.  En  été,  on  est  occupé;  en  hiver,  la 
neige  tombe  :  on  ne  peut  guère  sortir,  on  reste  au  foyer.  Aussi 
les  caractères  y  sont  jy  lu  s  sérieux,  plus  concentrés,  moins  folâtres 
que  dans  le  Midi.  A  vrai  dire,  en  dehors  des  jeux  de  boules,  du 
jeu  de  cartes,  surtout,  pendant  les  longs  loisirs  de  l'hiver,  les 
divertissements  sont  à  peu  près  inconnus.  Les  danses  sont  plutôt 
rares.  Ce  n'est  pas  là  un  peuple  bruyant,  aimant  les  réunions 
publiques  :  il  vit  d'art  pastoral,  d'agriculture  et  non  de  cueil- 
lette. C'est  pourquoi  la  vie  publique  est  peu  animée. 

Dans  certains  villages  des  Bauges,  au  Villard  d'École,  par 
exemple,  le  nombre  des  veuves  est  considérable.  J'en  ai  compté 
neuf  sur  une  vingtaine  de  ménages.  C'est  le  «  Frêne  »  qui  tue  les 
hommes.  Le  Frêne,  c'est  le  col  par  lequel  passe  la  route  des 
Bauges  à  Saiut-Pierre-d'Albigny.  LesBaujus  le  franchissent  sou- 
vent pour  aller  cultiver  leurs  vignes.  Mais  quand  ils  revien- 
nent, parfois  un  peu  grisés  par  la  dive  bouteille,  le  corps  tout 
en  sueur  par  suite  de  la  montée  pénible,  un  vent  glacial  les  tran- 
sit au  col,  s'ils  n'ont  la  précaution  de  boutonner  leur  veste  et 
d'accélérer  la  marche. 

Les  sinistres  sont  relativement  rares  en  Bauges.  Les  inonda- 
tions n'y  sont  point  à  craindre  ;  la  grêle  n'y  peut  causer  des  dégâts 
trop  considérables,  puisque  les  prairies  dominent.  Les  incendies 
seuls  y  ont  causé  parfois  des  calamités,  et  ont  détruit  des  villages 
entiers. 

Les  Baujus  sont  en  grande  partie  patronnés  par  les  subventions 
spontanées  du  sol  :  herbe  et  bois.  Mais  ce  patronage  est  insuffi- 
sant, et  on  doit  y  suppléer  par  les  ressources  de  l'émigration 
temporaire,  car  il  lï existe  pas  de  classe  patronale  supérieure . 
Le  récent  développement  du  commerce  ne  la  crée  pas,  car  nous 
avons  vu  qu'il  ne  nécessite  pas  l'initiation  aux  procédés  modernes  ; 
ce  n'est  qu'un  commerce  de  finasseries  et  de  petits  procédés. 

Par  comparaison  avec  les  races  voisines,  on  peut  dire  que  la 
race  est  forte  :  race  celtique  qui,  par  suite  des  difficultés  des 
communications,  a  été  très  peu  altérée  par  les  dominations  suc- 


GO  LE    PAYS    DES   BAUGES. 

cessives  de  peuples  divers.  Les  yeux  bleus  des  Celtes  sont  en 
grande  majorité.  La  vie  de  montagne  lui  conserve  sa  rusticité 
antique. 

Au  moral,  race  tenace,  concentrée,  peu  mobile.  Le  Bauju 
est  méditatif,  réfléchi  :\\  cause  peu,  mais  pense  beaucoup.  Il  est 
l'inverse  du  Méridional.  Pour  qui  ne  le  connaît  point,  il  paraît 
au  premier  abord  lourd  d'esprit  :  ses  conceptions  sont  lentes, 
mais  empreintes  de  bon  sens,  comme  colles  des  gens  peu  lo- 
quaces. Cet  air  naïf,  lourdaud,  joint  à  cette  sagacité  prudente, 
cachée,  trompe  les  gens  qui  entrent  en  relations  avec  lui.  D'où 
ces  dictons  des  régions  environnantes  :  "  le  Bauju  est  traître.  — 
Pour  connaître  un  Bauju!  »  Au  fond,  ces  jugements  sont  erro- 
nés :  ils  proviennent  de  ce  que  les  étrangers  au  pays  ne  saisissent 
que  difficilement  ces  quelques  traits,  de  nature  contraire,  mais 
qui  s'unissent  solidement  chez  le  Bauju  :  naïveté  apparente  et 
11071  feinte,  air  lourdaud,  résultat  des  longues  méditations  sans 
causeries,  conceptions  lentes  mais  justes,  plus  profondes  que 
son  air  placide  ne  le  laisserait  croire.  En  d'autres  termes,  le 
Bauju  ne  trompe  nullement  les  étrangers  :  ce  sont  les  étrangers 
qui  ne  savent  pas  le  comprendre,  et  qui,  apercevant  un  type 
somnolent  d'appjarence  et  croyant  le  rouler  facilement,  sont  vexés 
de  se  voir  rouler  par  lui  :  il  les  roule  parce  que,  pensant  davan- 
tage, il  voit  plus  juste.  On  a  donc  tort  de  l'accuser  d'être  faux. 

Le  caractère,  depuis  la.  co/istruction  de  grandes  routes,  l'émi- 
gration vers  Paris,  devient  pilus  ouvert,  plus  affable. 

Les  Baujus  sont  catholiques.  Le  culte  privé  (prières,  médita- 
lion,  pénitences,  jeûnes,  observation  de  la  Loi  de  Dieu),  diminue 
peu  à  peu,  par  suite  d'influences  extérieures  diverses.  Comme 
coutume  imposée  par  la  religion  et  observée  assez  scrupuleuse- 
ment par  la  plupart  des  familles  baujues,  je  citerai  l'abstention 
de  viande  le  vendredi. 

Le  culte  public  consiste  dans  la  fréquentation  de  la  messe  les 
dimanches  et  fêtes.  On  ne  travaille  ordinairement  pas  le  di- 
manche, sauf  pendant  la  fenaison.  Autrefois,  outre  les  dimanches, 
il  y  avait  en  Bauges  28  fêtes  obligatoires  où  tout  travail  était 
interdit. 


III.    —    INFLUENCE    DU    LIEU    ET    DU    TRAVAIL   SUR   l'ÉTAT   SOCIAL.       01 

Les  communications  étaient,  à  cette  époque,  difficiles,  les 
moyens  de  publicité  rares:  aussi  le  curé  était  chargé  d'informer 
ses  paroissiens  des  actes  du  pouvoir  civil  qui  les  concernaient. 
L'influence  du  clergé  était  alors  plus  profonde  qu'aujourd'hui. 

Il  y  eut  jusqu'à  la  Révolution  deux  monastères  en  Bauges  :^ 
celui  des  Bénédictins  de  Bellevaux  et  celui  des  Chartreux  d'Ail- 
lons.  Ils  ont  favorisé  l'industrie  du  fer  et  contribué  au  défriche- 
ment des  vallées  où  ils  furent  édifiés. 

Le  pays  des  Bauges  comprend  14  communes  d'une  population 
de  500  à  900  habitants. 

Sauf  la  commune  de  la  Compote,  où  la  population  est  agglo- 
mérée, toutes  les  autres  communes  comprennent,  outre  le  chef- 
lieu,  des  hameaux  parfois  très  importants. 

Lorsque  ces  hamaux  sont  éloignés,  ils  sont  pourvus  d'une 
maison  d'école.  Tels  sont  :  Glapigny  (Belleconibe),  la  Magne 
(Saint- François),  la  Combe  (Aillons-le-Jeune),  Attily  (le  Châte- 
lard),  le  Villard  (École),  Bellevaux  (Jarsy),  etc. 

Chaque  commune  possède  des  biens  communaux,  principale- 
ment des  forêts.  Nous  avons  vu  que  ces  biens  communaux  étaient 
plus  considérables  autrefois  qu'aujourd'hui.  La  commune 
qui  retire  le  plus  de  revenus  de  ses  biens  communaux  est  celle 
d'École.  Ses  seuls  prés  lui  rapportent  annuellement  3.0i0  francs. 
Certaines  communes,  entre  autres  Saint-François  et  Aillons-le- 
Jeune,  retirent  de  leurs  communaux  un  millier  de  francs. 

Il  n'y  a  pas  en  Bauges  d'unions  communales  :  car  il  n'y  a  pas 
de  prairies  indivises  entre  plusieurs  communes. 

Autrefois,  les  Bauges  étaient  un  pays  fermé.  La  seule  route 
existant  était  celle  d'Annecy-Châtelard-Miolans,  et  c'était  plutôt 
un  chemin  qu'une  route.  Le  Pont  du  Diable,  sur  lequel  elle  fran- 
chissait le  torrent  de  Belleconibe,  n'a  pas  2  mètres  de  largeur;  il 
n'avait  même  pas  de  parapet.  Les  communications  avec  l'exté- 
rieur étaient  donc  très  difficiles  :  la  plupart  des  Baujus  vivaient 
et  mouraient  chez  eux. 

La  main-d'œuvre  nécessitait  d'ailleurs  plus  de  bras  que  main- 
tenant. Les  soirs  d'octobre,  de  novembre,  jeunes  gens,  jeunes 


62 


LE    PAYS    DES   BAIGES. 


filles,  femmes,  se  réunissaient  pour  «  bloyer  »  le  chanvre.  Et 
tandis  que  les  mains  agiles  séparaient  la  filasse  des  chénevottes, 
les  rh'es,  les  gaies  causeries,  les  badinages  allaient  leur  train. 
Avec  le  chanvre  qui  diminue  et  même,  dans  quelques  communes, 
qui  disparaît,  voilà  un  travail  familial  de  moins. 

Puis,  ce  chanvre,  il  fallait  ensuite  le  filer.  C'était  le  hon  temps 
des  rouets;  les  jeunes  filles  étaient  occupées  tout  l'hiver  à  filer 
le  chanvre,  la  laine,  à  tricoter  les  bas.  Aujourd'hui,  on  achète 
et  la  toile  et  les  bas;  les  bras  sont  inoccupés.  La  ville  séductrice 
est  là  :  on  va  à  elle. 

Du  temps  des  fléaux,  on  battait  le  blé  jusqu'à  Pâques,  et  les 
jeunes  gens  étaient  ainsi  contraints  de  rester.  Aujourd'hui,  en  un 
jour  tout  est  battu,  vanné,  et  les  jeunes  gens  partent. 

11  n'y  avait  pas  de  fruitières.  Chaque  ménage  battait  son 
beurre  dans  une  petite  baratte  ordinaire,  et  faisait  la  «  tomme  « 
dans  une  petite  «  forme  »  en  tôle,  percée  de  trous.  Encore  un 
travail  familial  de  moins. 

Et  ces  600  cloutiers  d'autrefois,  du  temps  de  la  Révolution  et 
de  l'Empire?  Disparus  avec  les  usines  deBellevaux,  d'Aillons,  du 
Villaret-Rouge.  Et  cette  centaine  de  tisserands  qui  vous  conver- 
tissaient en  toile  solide  le  fil  de  chanvre  des  ménagères?  Et 
ces  tourneurs  sur  bois,  fabricants  de  seaux,  de  cuveaux,  de 
plats,  d'écuelles,  de  «  poches  »?  Disparus  aussi.  Que  de  bras 
inoccupés!  Voilà  la  source  de  l'émigration  moderne  des  Baujus. 

A  la  disparition  de  ces  occupations  familiales  qui  attachaient 
le  Bauju  à  son  sol,  joignez  la  création,  vers  1850,  des  grandes 
routes  d'Annecy-Lescheraines-Chambéry  ;  d'Aix-les-Bains-Chà- 
telard-Saint-Pierre-d'Albigny. 

Joignez  la  création  de  courriers  réguliers  du  Chàtelard  à  Aix- 
les-Bains,  mettant,  avec  les  chemins  de  fer,  le  Chàtelard  à 
trente  heures  seulement  de  Paris.  Et  vous  connaîtrez  à  peu  près 
les  principales  causes  de  l'émigration  baujue,  qui  semble  aller 
toujours  en  s'accen tuant.  En  1845,  les  Bauges  comptaient 
13.000  habitants;  en  1906,  8.750  habilants.  Fnc  seule  commune 
augmente,  la  Compote  :  ses  habilants  se  livrent  avec  ardeur  à 
l'exploitation  forestière,  et  trouvent  ainsi  des  ressources.  Cette 


IH.    —   INFLUENCE    Dl'    LIEl     ET   DU    TRAVAIL    SUR    l'ÉTAT    SOCIAL.       G3 

diminution  de  la  population  ne  peut  être  attribuée  à  la  diminu- 
tion de  la  natalité;  puisque  les  familles  sont  presque  aussi  nom- 
breuses aujourd'hui  qu'autrefois?  Dans  certaines  familles,  sur 
cinq  enfants,  il  y  en  a  quatre  à  Paris.  Je  crois  être  bien  au-dessous 
de  la  vérité  en  évaluant  à  2.000  le  nombre  des  Raujus  de  Paris, 
et  à  300  ceux  de  Lyon. 

Rares  sont  les  Baujus  au-dessous  de  cinquante  ans,  qui  ne 
connaissent  pas  Paris.  Ils  y  vont,  isolés,  sans  regret,  contents 
même,  le  cœur  rempli  d'illusions,  mais  espérant,  pour  la  plupart, 
revenir  passer  au  pays  la  dernière  partie  de  leur  existence.  Leur 
rêve,  c'est  une  modeste  fortune,  10.000  francs,  qui  leur  per- 
mettra de  construire  une  maison^  (V arrondir  le  domaine,  de  tenir 
deux  bœufs  à  rétable. 

Les  jeunes  filles  y  vont  pour  se  constituer  une  petite  dot,  et 
pour  n'avoir  point  l'air  trop  paysannes.  Naturellement,  les  dé- 
ceptions surviennent,  et  c'est  à  Paris,  bien  souvent,  qu'elles 
apprennent  à  aimer  la  terre,  où  elles  vivent  tranquilles,  libres. 
Un  certain  nombre  de  jeunes  filles  vont  travailler  à  la  fabrique 
de  soieries  de  Saint-Pierre-d'Albig'ny  (Grésivaudan  supérieur) 
pour  gagner  i3  à  50  francs  par  mois. 

D'après  ce  que  nous  connaissons  déjà  des  aptitudes  du  Bauju, 
nous  pouvons  affirmer  qu'il  ne  deviendra  point  ouvrier  d'indus- 
trie. L'absence  totale  de  la  grande  industrie  dans  les  Bauges, 
l'âge  un  peu  tardif  auquel  ils  partent  (dix-huit  ans  au  moins), 
ne  leur  font  même  pas  soupçonner  ce  débouché  offert  aux  jeunes 
activités. 

Quelques-uns  utilisent  des  aptitudes  développées  en  eux  par 
les  conditions  de  Lieu  et  de  Travail  :  ainsi  ceux  d'École,  de  Jarsy, 
sont  plutôt  garçons  laitiers  ;  ceux  du  Chàtelard  sont  cochers  ou 
marchands  de  vins  (le  nombre  des  «  courses  »  est  assez  considé- 
rable au  Chàtelard  :  touristes ,  commis  voyageurs,  etc.). 

La  plupart  exercent  des  professions  ne  nécessitant  guère  d'ini- 
tiative. Ainsi,  ceux  de  Lescheraiiies,  de  la  Motte,  sont  garçons  de 
café;  ceux,  du  Noyer  deviennent  emplo/yés  d'hôtel.  Les  jeunes 
filles  sont  domestiques,  cuisinières,  lingères,  femmes  de  chambre. 

Chacun  part,  isolé  ;  il  sait  bien  qu'il  trouvera  des  compatriotes 


64  LE    PAYS    DES   BAUGES. 

à  Paris,  mais,  pour  se  «  placer  »,  il  compte  tout  autant  sur  les 
bureaux  de  placement  et,  une  fois  au  courant  de  la  capitale, 
sur  son  initiative  personnelle  que  sur  ses  compatriotes. 

C.ette  émigration  est  inférieure  par  ses  résultats.  Quelques-uns 
parviennent  cependant,  par  leur  seul  travail,  à  amasser  un  assez 
fort  pécule.  Je  pourrais  citer  quelques  exemples  de  personnes 
ayant  gagné,  en  une  vingtaine  d'années,  50.000  francs,  et  même 
plus;  mais  c'est  là  l'exception.  La  plupart  économisent,  dans  le 
même  laps  de  temps,  5.000,  10.000  ou  15.000  francs.  Vu  leur 
esprit  d'économie  et  leur  amour  pour  le  travail,  il  est  rare,  à 
moins  d'accidents,  de  maladies,  qu'ils  reviennent  sans  un  petit 
pécule. 

Et  ce  petit  pécule  modifie  les  Bauges.  C'est  là  que  se  font 
principalement  ressentir  les  résultats  de  l'émigration.  N'est-ce 
pas  là  une  répercussion  intéressante  à  signaler?  Ces  jolies  mai- 
sons blanches  qui  rient  dans  la  verte  prairie,  dont  les  toits 
d'ardoises  étincellent  au  soleil  et  se  détachent  des  toits  plus 
ternes  des  chaumières  environnantes,  ce  sont  des  maisons  de 
«  Parisiens  ».  Ils  ont  acquis  à  Paris  un  certain  besoin  de  confor- 
table, et  ce  besoin  n'est  pas  un  mal,  car,  vu  leur  esprit  d'écono- 
mie, leur  sens  pratique,  il  est  assez  rare  qu'il  dégénère  en  luxe 
au-dessus  de  leur  situation. 

Cette  émigration  avec  retour  est  d'ailleurs  imposée  par  les 
conditions  mêmes  du  travail  auxquels  ils  se  livrent  dans  la  ca- 
pitale. Au-dessus  de  quarante  ans,  vous  ne  pouvez  guère  être 
garçon  de  café;  vous  n'êtes  plus  un  employé  d'hôtel  bien  agile; 
vous  ne  pouvez  plus  être  un  cocher  absolument  sûr  de  vous.  Vous 
n'avez  qu'à  choisir  entre  deux  alternatives  :  vous  établir  à  votre 
compte,  vous  mettre  à  la  tête  d'un  petit  commerce,  ou  revenir 
au  pays  natal.  Et,  naturellement,  c'est  vers  la  seconde  alterna- 
tive qu'on  incline. 

Cette  émigration  est  heureuse  pour  le  pays,  mais  n'exerce 
guère  d'influence  sur  les  populations  au  milieu  desquelles  elle 
évolue  :  telle  est  la  formule  qui  la  résume  et  la  caractérise. 

Il  y  a  quelques  Italiens  établis  en  Bauges;  en  général,  ils  y 


III.  —  ini"Lli:m:e  m    liei    et  dl"  TiiAv.ui.  sik  l'état  social.      O.j 

sont  moins  nombreux  que  dans  les  autres  parties  de  la  Savoie. 
Un  certain  nombre  de  colporteurs  italiens  parcourent  les  Bauges 
en  hiver.  Mais  leur  intluence  est  minime. 

Il  y  a  une  autre  catégorie  d'immigrants,  des  Français  pour  la 
plupart,  qui  viennent  y  faire  des  séjours  pendant  la  belle  saison  : 
ce  sont  les  touristes.  Ils  exercent,  à  cause  de  l'argent  qu'ils  lais- 
sent dans  le  pays,  une  certaine  intluence. 

Ces  touristes  exercent  une  influence  sur  l' imagination  du  jeune 
paysan.  Il  se  sent  encore  poussé  davantage  vers  la  ville,  d'où 
sortent  ces  heureux  promeneurs.  En  lui  naît,  sourdement,  pres- 
que à  son  insu,  le  désir  de  gagner  de  l'argent,  de  s'élever,  de 
quitter  cette  terre  qui  lui  procure  une  certaine  aisance,  mais  ne 
l'enricbit  point,  pour  la  ville  pleine  de  promesses. 

A  toutes  ces  transformations  dues  aux  développements  des 
moyens  de  communications,  il  faudra  bientôt  en  ajouter  d'autres 
plus  grandes  encore,  dues  aux  progrès  de  la  science.  Nous 
voulons  parler  du  développement  probable  de  la  grande  indus- 
trie par  l'utilisation  des  chutes  d'eau  au  moyen  de  l'électricité. 
M.  Perrin,  le  grand  industriel  de  Saint-Michel-de-.Maurienne, 
a  déjà  lancé  son  projet  d'éditier  un  vaste  réservoir  en  amont 
du  Pont  de  Lescheraines. 

Mais  cela,  la  race  baujue  est  incapable  dp  le  réaliser  par  elle- 
même  ;  il  lui  manque  les  capitaux  nécessaires.  Ce  qu'elle  four- 
nira, c'est  la  main-d'œuvre  ;  ce  qu'elle  récoltera,  c'est  l'en- 
trée définitive  dans  le  monde  du  machinisme  et  de  l'évolution 
rapide. 

Elle  ne  pourra  s'y  adapter  avec  fruit  qu'en  abandonnant  ce 
qui  lui  reste  d'idées  communautaires,  et  qu'en  acquérant  la 
capacité  à  l'effort  personnel  intense. 

J.    POXCIER. 


LA  COMBE  DE  SAVOIE 


VALLÉE  DE  CHAMBERY 


La  vallée  de  Chambéry  est  bornée ,  au  nord ,  par  le  lac  du  Bourget 
et  la  Dent-du-Chat,  au  levant  par  le  Plateau  des  Bauges,  au  cou- 
chant par  une  chaîne  de  montagnes  connue  sous  des  noms  variés  ; 
au  Midi,  elle  se  termine  à  la  petite  ville  de  Montmélian.  Son  sol 
accidenté,  d'où  surgissent  quantité  d'ondulations  et  de  petits  ma- 
melons séparés  par  de  riants  vallons,  les  bois  de  pins,  de  mé- 
lèzes, de  chênes,  de  châtaigniers  qui  s'étagent  sur  les  flancs  des 
montagnes  et  auxquels  succèdent  des  vignes  aujourd'hui  dévas- 
tées par  le  phylloxéra,  des  champs  coupés  de  treilles,  et  des 
prairies  parsemées  de  noyers,  tout  contribue  à  lui  donner  cet 
aspect  gracieux  et  pittoresque  auquel  songeait  Chateaubriand 
en  contemplant  la  vallée  du  Taygète. 

Chambéry,  qui  forme  le  centre  du  pays,  est  une  ville  d'en- 
viron 20.000  habitants,  sans  industrie  et  pourvue  d'un  com- 
merce purement  local.  Elle  compte  un  grand  nombre  de  fa- 
milles aisées  appartenant  àla  noblesse  ou  à  la  vieille  bourgeoisie, 
qui  forment  une  véritable  aristocratie  aux  libéralités  de  laquelle 
sont  dues  exclusivement  les  multiples  fondations  charitables 
dont  on  trouverait  difficilement  l'équivalent  dans  une  autre 
municipalité  française. 

A  5  kilomètres  au  sud-est  de  Chambéry,  sur  le  versant  d'une 
montagne  de  médiocre  élévation,  où  les  vignes  se  succèdent 
jusqu'au  fond  de  prairies  marécageuses  qui  leur  fournit  l'engrais 
nécessaire,  le  village  de  Saint-Baldolph  étage  ses  maisons  en 
partie  groupées  par  hameaux  de  dix  à  vingt  feux.  L'ensemble 
de  sa  population  atteint  le  chiffre  de  750  âmes  qui  tend  à  dimi- 


VALLÉE    DE   (^lIAMHKin  .  07 

nuer  plutôt  qu'à  augmenter.  C'est  lui  que  j'aurai  principale- 
ment en  vue. 

La  population  de  cette  commune  est  en  grande  majorité  hon- 
nête et  laborieuse.  L'instruction  y  est  depuis  longtemps  assez 
répandue.  A  peu  d'exceptions  près,  tous  les  hommes  de  moins 
de  cinquante  ans  savent  lire  et  un  peu  écrire. 

Les  habitations,  pour  la  plupart  réparties  en  hameaux,  sont 
presque  toutes  construites  sur  le  même  modèle.  Les  carrières 
de  la  montagne,  d'un  accès  et  d'une  exploitation  faciles,  en 
fournissent  les  matériaux  à  peu  de  frais.  [}\\  escalier,  qui  aboutit 
à  une  galerie  en  bois  ou  en  maçonnerie,  mène  au  premier  étage. 
On  entre  d'ordinaire  directement  dans  la  cuisine,  sommaire- 
ment meublée  de  quelques  chaises  et  d'une  table  massive  dont 
les  flancs  recèlent  le  pétrin  où  l'on  serre  le  pain  et  la  farine,  en 
attendant  d'y  manipuler  la  pâte  de  froment  qu'on  porte  tous  les 
quinze  jours,  ou  même  seulement  tous  les  mois,  au  four  banal 
du  hameau  :  au  fond,  une  grande  cheminée  à  manteau  à  côté 
de  lac{uelle  s'agite  le  balancier  d'un  coucou  en  sapin  verni. 
Autour  de  cette  pièce  centrale  sont  groupées  trois  ou  quatre 
chambres.  Au  rez-de-chaussée,  se  trouvent  la  remise,  l'étable 
et  «  l'antre  »  des  cochons.  Les  plus  pauvres  ménages  possèdent 
au  moins  une  vache,  qu'on  attelle  à  la  charrue  au  moment 
des  labours  avec  celle  d'un  voisin,  à  charge  de  revanche.  La 
moyenne  des  villageois  disposent  de  deux  bœufs,  d'une  ou  deux 
vaches,  le  tout  sans  compter  les  poules  qui  cherchent  leur  vie 
un  peu  partout. 

Rien  à  dire  de  bien  particulier  sur  le  chapitre  de  la  nourri- 
ture. Les  pommes  de  terre,  les  légumes  (principalement  le  chou, 
la  carotte  et  la  rave),  le  lait,  le  fromage,  les  châtaignes  pendant 
l'hiver,  en  toute  saison  une  sorte  de  crêpe  très  épaisse,  qui 
porte  le  nom  caractéristique  de  matefaim,  tels  sont  les  éléments 
principaux  de  l'alimentation.  Il  faut  y  joindre,  à  titre  d'appoints 
plus  ou  moins  réguliers  suivant  l'abondance  de  l'année,  suivant 
les  travaux  à  exécuter,  etc.,  la  bouillie  de  maïs  désignée  en 
Savoie  sous  le  nom  italien  de  polenta,  le  lard,  des  sortes  de 
gâteaux  roulés,    les  biignes,  le  vin,  qu'on  ne  ménage   pas  au 


6S  LA    COMBE    DE   SAA'OIE. 

moment  du  coup  de  collier  des  moissons  et  des  binages  d'été, 
et  l'excellente  eau-de-vie,  produit  de  la  distillation  du  marc  de 
vendange.  La  viande,  sauf  chez  les  riches  paysans,  ne  figure 
sur  la  table  qu'aux  jours  de  grandes  fêtes.  On  s'éclaire  avec 
l'huile  des  noix  ou  des  grains  cueillis  dans  le  domaine.  Les 
bois  et  taillis  communaux,  qui  couvrent  la  plus  grande  partie 
de  lamontagne  au-dessus  du  village,  fournissent  le  combustible 
nécessaire.  Un  existe  pas  de  pâturage  communal.  A  deux  heures 
de  marche  environ  de  Saint-Baldolph,  dans  les  parties  du  dé- 
partement de  l'Isère  limitrophes  à  li  Savoie,  les  paysans  dis- 
posent d'un  métier  accessoire  ([ui  est,  pour  eux,  un  élément 
très  important  de  bien-être  :  les  femmes  cousent  des  gants  qui 
leur  sont  envoyés  de  Grenoble  et  gagnent  parfois,  en  se  sur- 
menant un  peu,  des  journées  de  5  à  C  francs.  Rien  de  pareil  ici, 
où  la  culture  est  le  seul  moyen  d' existence .  Il  est  vrai  que  le 
sol  est  très  fertile  et  l'agriculture  fort  avancée,  ce  qui,  joint  aux 
qualités  d'économie  des  paysans,  explique  leur  bien-être  relatif 
et  le  jirix  élevé  des  terres.  Un  champ  à  blé  se  vend  de  3  à  6.000 
francs  l'hectare  en  considération  de  sa  qualité  et  selon  qu'il 
est  ou  non  garni  de  treilles;  une  prairie,  de  5  à  10.000  francs; 
un  vignoble,  de  8  à  12.000  francs.  Les  prix  sont  à  peu  près 
les  mêmes  dans  toute  la  vallée  de  Chambéry;  aussi  y  compte- 
t-on  peu  de  propriétés  de  plus  de  50  hectares.  Les  familles 
dont  le  domaine  est  insuffisant  louent  des  terres  à  raison 
de  70  à  200  francs  l'hectare,  suivant  leur  nature  ou  leur  qua- 
lité. La  petite  propriété  domine,  les  fermes  sont  peu  nombreuses 
et  de  médiocre  importance.  Les  familles  bourgeoises  habitent 
Chambéry  l'hiver  et  passent  généralement  la  majeure  partie 
de  Tété    et  de  l'automne  dans  leurs  propriétés  rurales. 

La  situation  matérielle  des  cultivateurs,  généralement  pros- 
père jusqu'à  ces  dernières  années,  a  été  compromise  sous  l'in- 
fluence de  deux  faits  principaux  qu'il  n'est  pas  inutile  de  rap- 
peler. 

Le  premier  est  la  concurrence  du  blé,  du  vin,  du  bétail  étrangers 
apportés  en  quantité  sur  nos  marchés  et  offerts  à  des  taux  qui 
forceraient  nos  cultivateurs,  écrasés  qu'ils  sont  d'impôts  et  can- 


VALLÉE    Di:    (:iL\MBl':nY.  6t> 

tonnés  par  éducation  sur  un  sol  étroit  et  appauvri,  à  abaisser 
bien  au-dessous  de  leurs  prix  de  revient  leurs  prix  de  vente,  si 
le  législateur  ne  s'efibrçait  de  relever  ceux-ci  artificielle- 
ment. 

La  seconde  est  la  ruine  de  nos  vignobles,  ruine  due  an  phyl- 
loxéra, aidé  de  divers  agents,  tels  que  le  mildew,  le  black- 
rot,  etc.. 

En  Savoie,  cette  seconde  cause  a  agi  beaucoup  plus  puissam- 
ment que  la  première.  La  vigne  y  occupait  une  grande  partie 
du  sol,  car  sa  culture  était  extrêmement  rémunératrice.  Le  vin 
du  cru,  très  apprécié  dans  le  pays,  où  il  s'en  fait  une  énorme 
consommation,  se  vendait  couramment  de  35  à  60  et  môme 
75  centimes.  Le  «  i'aisant-valoir  »,  ou  le  fermier,  vivait  sur  le 
reste  de  son  domaine  et  vendait  son  vin^  avec  le  prix  duquel  il 
achetait  les  objets  manufacturés  nécessaires  à  sa  consommation 
et  payait  au  besoin  la  rente  due  à  son  propriétaire.  Cette  cul- 
ture permettait  en  outre  de  tirer  parti  des  prairies  maréca- 
geuses qui  forment  l'extrême  fond  de  la  vallée  et  donnent  la 
lèche,  ou  blache,  dont  on  faisait  de  la  litière  puis  du  fumier. 
Chaque  vignoble  était  ainsi  accompagné  d'une  blachère  d'é- 
tendue proportionnelle,  qui  le  suivait  à  chaque  mutation  de 
propriété. 

Le  phylloxéra  changea  tout  cela.  Ce  fut  presque  subitement 
pour  tout  le  monde  la  gêne,  pour  beaucoup  la  misère.  Heureu- 
sement, nos  vignerons  ont  eu,  pour  les  aider,  l'expérience  et 
les  exemples  venus  du  Midi,  où  l'épidémie  a  exercé  tout  d'a- 
bord ses  ravages.  On  sait  que  la  racine  des  cépages  américains 
est  devenue  réfractaire  aux  piqûres  du  phylloxéra  par  l'adap- 
tation au  milieu,  conséquence  d'une  longue  période  d'évolu- 
tion. Il  fallait  donc  substituer  à  nos  vieux  plants  nationaux  des 
plants  venus  d'au  delà  de  l'Atlantique.  C'est  ce  qu'on  décida 
tout  d'abord.  Les  résultats  furent,  en  général,  peu  satisfaisants. 
C'est  alors  qu'on  imagina  de  greffer,  sur  une  souche  améri- 
caine, une  iige  autochtone.  Les  résultats  obtenus  jusqu'à  ce 
jour  sont  extrêmement  encourageants.  Dans  les  terrains  profon- 
dément défoncés  et  abondamment  fumés,  ces  greffes  vigoureu- 


70  LA    COMBE    DE    SAVOIE. 

ses  portent  des  fruits  avec  une  fécondité  inouïe.  On  a  vu,  cette 
année,  des  hectares  de  vigne,  dont  la  reconstitution  avait 
coûté  en  moyenne  6.000  francs,  donner  jusqu'à  85  hectolitres 
par  hectare  d'un  vin  qui  se  vend  encore  iO  centimes  dans  le 
pays.  Ce  spectacle  est  bien  fait  pour  exciter  le  zèle  des  petits 
cultivateurs  ;  aussi  occupent-ils  les  loisirs  que  leur  laisse  la 
morte  saison  de  l'hiver  et  du  printemps  à  miner,  grefler  et  com- 
planter.  Le  salaire  de  la  journée  d'un  terrassier  employé  à  ce 
travail  est  de  2  fr.  75;  celle  d'un  grefïeur  se  paye  6  francs. 
Cette  transformation  de  nos  vignobles  aura  surtout  d'heu- 
reux effets  dans  l'avenir  en  perfectionnant  la  viticulture,  jus- 
qu'ici assez  rudimentaire  dans  le  pays,  par  la  substitution  de 
la  culture  iîitensive  à  la  culture  extensive.  Cette  transformation 
est  la  conséquence  naturelle  du  prix  élevé  des  rcplantations  et 
de  la  suppression  du  provig-nage  généralement  usité  jusqu'ici, 
suppression  qui  s'impose  sous  peine  de  voir  la  bouture  greffée 
s'affranchir  et  les  plants  directs  remplacer  les  plants  greffés. 

Par  les  dépenses  qu'il  impose  sous  forme  de  charrois  ou  d'a- 
chat d'engrais,  d'échalas,  de  terreau,  même  aux  petits  proprié- 
taires qui  fournissent  en  personne  la  main-d'œuvre,  cette  re- 
constitution d'une  partie  considérable  de  notre  capital  foncier 
exige  d'importantes  avances;  or,  le  vin,  en  disparaissant,  avait 
privé  les  paysans  du  seul  moyen  sérieux  qu  ils  eussent  à  leur 
disposition  pour  faire  un  peu  d'argent.  Comment  résoudre  ce 
problème?  A  Saint-Baldoph  on  y  est  en  partie  parvenu.  Les 
paysans,  naturellement  sobres  et  économes,  n'ont  pas  seulement, 
comme  ailleurs,  redoublé  de  travail  et  de  privations,  ils  ont 
demandé  à  cette  forme  d'association  Aers  laquelle  bien  des  re- 
gards se  tournent  aujourd'hui  devant  la  menace  du  socialisme, 
la  coopération,  de  leur  venir  en  aide.  Us  ont  fondé  une  froma- 
gerie, ou  fruit irre  coopérative. 

Des  sociétés  fonctionnent  sous  cette  forme  depuis  un  temps 
immémorial  avec  un  très  grand  succès  dans  la  plupart  des  lo- 
calités du  plateau  des  Bauges,  que  domine,  à  l'est,  la  vallée  de 
Chambéry.  En  Haute-Savoie  surtout,  elles  sont  nombreuses  et 
llorissantes,  Saint-Baldoph  n'a  eu  qu'à  copier  ces  modèles.  Sa 


VALI.KE    ME    ClIAMBÉRY.  71 

fruitière  a  été  installée,  il  y  a  quelques  années.  Après  les  tâtonne- 
mentset  les  déceptions  inévitablesau  clél>ut  de  toutes  entreprises, 
elle  donne  maintenant  de  très  beaux  résultats.  L'organisation  est 
des  plus  simples.  Une  commission  de  dix  membres,  composée 
de  fermiers  et  de  faisant-valoir  élus  par  les  associés,  joue  le  rôle 
de  conseil  d'administration  et  de  surveillance.  Elle  choisit  et 
dirige  le  fruitier,  c'est-à-dire  un  agent  chargé  des  manipula- 
tions peu  compliquées  d'où  sort  le  beurre  ou  le  fromage  et  au- 
quel est  attribué  pour  cola  un  salaire  annuel  de  1.200  francs. 
Le  fruitier  reçoit  chaque  jour  la  plus  grande  partie  du  lait  de 
la  commune,  l'analyse  au  besoin  s'il  est  suspect  et  le  transforme 
soit  en  malottes  de  beurre,  soit  en  ces  grandes  meules  de  gruyère, 
larges  comme  des  roues  de  voiture,  qu'on  peut  admirer  chez 
tous  les  épiciers. 

Il  a  le  droit  de  faire  des  perquisitions  chez  les  associés,  aux- 
quels il  est  interdit,  sous  la  sanction  d'une  forte  amende,  de 
fabriquer  eux-mêmes  du  fromage  ou  du  beurre  :  sage  régle- 
mentation sans  laquelle  le  lait  risquerait  d'arriver  fortement 
écrémé  à  la  fruitière.  La  répartition  s'opère  d'après  un  procédé 
qui  la  rend  intelligible  à  tous.  Au  début,  le  premier  associé 
dont  l'apport  en  laitage  égala  la  quantité  exigée  pour  fabriquer 
un  fromage  et  les  malottes  de  beurre  qui  l'accompagnent  cha- 
que fois,  vit  porter  à  son  nom  ces  produits,  ou  plutôt  leur  valeur. 
La  prochaine  fois,  ce  fut  le  tour  de  celui  qui  figurait  sur  les 
livres  immédiatement  après  le  précédent  pour  avoir  fourni  en 
second  lieu  le  nombre  de  litres  voulus,  et  ainsi  de  suite.  C'est  à 
qui,  parmi  les  paysans,  arrivera  à  «  faire  le  fromage  »,  pers- 
pective bien  plus  propre  à  stimuler  leur  ambition  que  celle  d'un 
dividende  qui  frapperait  moins  fortement  leur  imagination  et 
dont  ils  ne  sauraient,  pour  la  plupart,  évaluer  exactement  le 
quantième.  A  la  fin  de  chaque  année,  on  distribue  les  bénéfi- 
ces, en  prélevant  un  tant  pour  cent  qui  sert  à  payer  les  intérêts 
et  l'amortissement  de  la  somme  empruntée  au  début  pour  ache- 
ter l'outillage  et  fournir  le  fonds  de  roulement.  Chacun  touche 
ainsi  une  somme  ronde  toute  prête  à  être  économisée.  Cette  an- 
née, au  mois  de  septembre,   un  de  mes  fermiers   qui  possède 


72  LA    COMBE    DE    SAVOIE. 

quatre  belles  vaches  bien  soignées,  avait  déjà  dix  fois  «■  fait  le 
fromage  et  le  beurre  »,  ce  qui  représente  un  très  beau  bénéfice, 
le  poids  d'une  meule  de  gruyère  égalant  une  cinquantaine  de 
kilos,   et  la  livre  de  beurre  frais  se  vendant  1  fr.  50, 

Un  des  résultats  de  la  crise  agricole  a  été  d'accéléré)^  le  mou- 
vement (Vémigralion  qui  porte  les  campagnards  vers  les  villes... 
En  imposant  le  partage  égal  et  obligatoire  des  successions,  le 
Code  civil  encourage  le  calcul  que  font  plus  ou  moins  consciem- 
ment beaucoup  de  jeunes  gens.  Filles  et  garçons  partent  pour 
Chambéry,  Lyon,  Paris,  se  placent  comme  domestiques,  ouvriers, 
employés,  avec  l'intention  d'amasser  des  économies  et  de  reve- 
nir au  pays  une  fois  fortune  faite.  Beaucoup  réussissent  par  la 
sobriété  et  \({.  probité  f[u'ils  tiennent  do  leur  éducation.  Si,  pen- 
dant ce  temps,  un  des  parents  meurt,  ces  émigrants  reviennent 
au  pays  et  réclament,  souvent  sans  vergogne,  leur  part  inté- 
grale d'un  patrimoine  que  le  travail  de  leurs  frères  a  augmenté 
pendant  qu'ils  thésaurisaient  au  loin  pour  leur  propre  compte. 
La  famille  du  fermier  dont  je  parlais  tout  à  l'heure,  et  qui, 
entre  parenthèse,  paye  une  rente  de  I.IOO  francs,  se  compose 
de  sept  enfants.  La  fille  aînée  est  mariée  dans  le  pays;  sa  sœur 
cadette  va  bientôt  en  faire  autant;  celle  qui  vient  entre  elles 
deux  est  maintenant  concierge  à  Paris,  où  elle  a  travaillé  quel- 
ques années  en  qualité  de  cuisinière.  Son  mari,  homme  de  son 
village,  est  vendeur  au  Bazar  de  rtlôtel  de  Ville.  Des  quatre 
garçons,  deux  vivent  à  Paris,  le  plus  âgé  en  qualité  d'ouvrier 
boulanger,  le  plus  jeune  en  qualité  de  ganon  de  café  ;  les  deux 
autres  travaillent  à  la  ferme;  le  plus  jeune  de  toute  la  famille. 
(|ui  prendra  la  suite  du  bail  à  la  mort  de  son  père,  est  un  jeune 
homme  de  dix-huit  ans,  qui  se  placera  probablement  hors  de 
la  maison  après  son  service  militaire.  Cet  exemple  est  typique, 
on  peut  le  généraliser  sans  témérité  et  l'étendre  ;\  la  plujîcwi 
des  familles  des  fermiers,  qui  sont,  il  est  vrai,  en  minorité  dans 
le  pays. 

Pierre  Arminjox. 


OUSEHVATKI-NS    SI  H    CETTE    ENOl  ETE. 


OBSERVATIONS  SUR  CETTE  ENQUETE 

Voici,  bien  observée  dans  un  coin  de  la  Savoie,  une  organisa- 
tion sociale  qui  pont  avoir  beaucoup  d'analouues  ailleurs,  jus- 
qu'en dehors  de  France,  jusquen  dehors  de  l'Europe,  jusqu'en 
dehors  de  nos  climats,  jusqu'en  dehors  des  temps  actuels.  Sans 
en  avoir  lair,  elle  ouvre  le  champ  à  plus  d'une  réflexion  nou- 
velle et  à  de  très  grosses  conclusions. 

Il  est  clair  que  la  vigne  est  ici  la  solution  du  problème  vital. 
L'exploitant  tire  bien  son  alimentation  des  produits  de  son  do- 
maine, mais  c'est  grâce  à  la  vigne  qu'il  fait  l'argent  nécessaire 
pour  le  reste  de  ses  besoins,  pour  acquitter  le  prix  de  la  terre. 
C'est  la  vigne  qui  le  patronne.  Tout  s'organise  autour  de  ce 
produit  central.  Si,  au-dessus  de  soi,  on  prend  exemple  de  la 
montagne  pour  faire  du  fromage  en  sociétés  coopératives,  c'est 
atin  d'avoir  les  fonds  nécessaires  à  la  reconstitution  de  la  vigne. 
Si,  au-dessous  de  soi,  on  se  partage  et  on  exploite  le  marais, 
c'est  pour  en  tirer  l'amendement  et  la  fumure  des  terres  à  vigne. 
Si  on  introduit  chez  soi  des  méthodes  de  culture  nouvelles,  si 
on  passe  de  la  culture  extensive  à  l'intensive,  si  on  emprunte 
l'expérience  de  ses  voisins  du  Midi,  si  on  se  fournit  de  plant  en 
Amérique,  c'est  pour  la  vigne. 

Tout  cela  réussit  bien  et  mérite  de  réussir. 

Mais,  phénomène  singulier,  le  pays  ne  grandit  pas.  Les  paysans 
sont  aisés;  les  bourgeois,  qui  partagent  l'année  entre  la  grande 
ville  locale  et  la  campagne,  tout  comme  des  Parisiens,  sont  très 
généreux;  les  émigrants  font  leur  petite  pelote,  ù  de  petits 
métiers  sans  apprentissage,  dans  les  grands  centres,  et  ils  vien- 
nent réclamer  leur  part  au  pays.  Tout  ce  monde  est  honnête 
en  général,  économe,  laborieux,  voire  même  intelligent.  Et 
cela  fait  une  petite  race.  Son  influence  n'est  pas  au  niveau  de 
ses  qualités  fondamentales. 

La  vigne  a-t-elle  jamais  engendré  de  grandes  races  d'hom- 
mes'? C'est  ce  dont  il  est  permis  de  douter,    .l'entends  par  là 


74  LA   COMBE   DE    SAVOIE. 

des  races  d'où  sortent  communément  des  hommes  capables  de 
prendre  l'initiative  des  grands  mouvements  de  l'humanité,  de 
se  mettre  à  la  tête  des  évolutions  économiques,  politiques,  in- 
tellectuelles? 

La  vigne  n'a-t-elle  pas  l'inconvénient,  au  point  de  vue  so- 
cial, d'être  comme  ces  plantes  riches  de  l'Orient,  auxquelles  on 
ne  peut  appliquer  jusqu'ici  que  le  travail  à  la  main  ?  8a  culture 
n'a-t-elle  pas  des  analogies  avec  la  culture  maraîchère,  en  ce 
sens  qu'avec  un  petit  coin  de  terre  et  des  soins  de  détail,  elle 
suffît  à  donner  une  sorte  d'aisance  villageoise?  Ne  porte-t-elle 
pas  la  population  à  se  diviser  le  sol  en  tous  petits  carrés,  à  s'ac- 
cumuler sur  place,  à  ignorer  les  grands  groupements  de  person- 
nel dans  le  travail,  les  méthodes  puissantes  par  l'emploi  des 
grands  engins,  les  entreprises  compliquées  par  la  multiplicité 
des  éléments  qui  y  entrent,  par  la  multiplicité  des  transforma- 
tions du  produit?  Comment  alors  naîtraient  là  les  hautes  apti- 
tudes qui  permettent  de  gouverner  les  choses  et  les  hommes 

Je  ne  veux  pas  insister  davantage  sur  ce  point  ;  je  me  con- 
tente de  le  livrer  à  la  réflexion  des  observateurs. 

H.  T. 


L'OUVRIER   SAVOYARD   URRAIN 

D'APRÈS  UNE  ANCIENNE    MONOGRAPHIE 


Nous  avons  vu  le  développement  du  tourisme  jouer  un  certain 
rôle  en  Tarentaise  et  dans  les  Bauges.  Il  existe,  en  Savoie,  une 
ville  où  cette  influence  est  portée  à  son  maximum  et  devient 
presque  exclusive.  Nous  voulons  parler  de  la  petite  ville  d'Aix- 
les-Bains,  située  dans  la  vallée  de  Chambéry,  près  du  lac  du 
Bourget. 

Elle  doit  sa  céléi^rité  aux  sources  thermales  qui  attirent  cha- 
que année  un  certain  nombre  de  baigneurs ^  qui  va  toujours 
croissant.  De  là,  une  grande  activité  donnée  aux  industries  du 
bâtiment  :  «  Le  personnel  qui  y  est  employé  en  permanence 
est  presque  toujours  insuffisant,  et  c'est  ainsi  qu'il  faut  deman- 
der auFaucigny  des  maçons  émigrants;  au  Piémont,  des  maeons- 
briquetiers,  des  plâtriers  et  des  peintres;  à  Paris  et  à  Lyon,  des 
objets  d'ameublement  de  toute  sorte  ~.  » 

Le  ferblantier-couvreur  étudié  par  Le  Play,  en  1857,  est  donc 
un  type  caractéristique  de  la  classe  ouvrière  d'Aix-les-Bains. 

La  monographie  montre  une  ville  où  le  travail  abonde  et  où 
cependant  le  paupérisme  apparaît  par  suite  de  l'imprévoyance 
d'un  certain  nombre  de  familles;  une  ^^lle  où  la  classe  ouvrière 
vit  largement  du  luxe  des  classes  riches,  et  où  règne  cependant 
l'antagonisme  des  classes,  fruit  de  l'envie  que  répand  autour 
de  lui  le  faste  uni  à  l'oisiveté  et  souvent  au  vice. 


1.  Vers  1857,  on  comptail  aanuelleinent  environ  l.OOO  baigneurs  séjournant  vingt- 
cinq  jours  en  moyenne  ;  la  population  de  la  ville  s'élevait  alors  à  4.000  habitants. 

2.  Ouvriers  européens,  t.  IV,  p.    187. 


70      l'oLVRIEH    savoyard    urbain   n'APRÈS  UNE   ANCIENNE  MONOGRAPHIE. 

L'ouvrier  ferblantier  étudié  par  Le  Play,  quoique  dans  une 
situation  prospère,  n'arrive  pas  à  s'élever  en  proportion  des  faci- 
lités offertes  par  le  milieu,  par  suite  de  son  manque  d'initiative. 
Cela  résulte  des  faits  suivants  :  1"  au  lieu  de  se  spécialiser,  il 
dissémine  ses  forces  dans  trois  métiers  différents  sans  compter 
les  travaux  secondaires  '  :  les  gens  qui  manquent  d'audace  cher- 
chent à  s'appuyer  sur  le  plus  de  soutiens  possible  ;  il  n'arrive  à 
briller  en  rien;  2°  il  s'appuie  en  outre  sur  le  travail  de  sa 
femme  :  c'est  elle  qui  dirige  le  magasin,  la  vente  au  détail-: 
3°  au  lieu  de  consacrer  ses  épargnes  à  augmenter  son  commerce, 
il  les  place  en  hypothèques  jusqu'à  ce  qu'il  puisse  acquérir  une 
maison-^.  Voilà  qui  est  grave.  En  effet.  Le  Play  nous  dit  que,  par 
suite  de  l'augmentation  progressive  des  loyers,  notre  ferblantier 
a  déménagé  trois  fois,  s'éloignant  du  centre  des  affaires  %  par 
conséquent  se  plaçant  de  lui-même  dans  des  conditions  de  plus 
en  plus  mauvaises  pour  sa  prospérité!  Or,  il  est  évident  qu'il 
aurait  pu  consacrer  une  partie  de  ses  bénéfices  pour  parer  à  cette 
augmentation  d'affaires.  Non,  il  préfère  les  convertir  en  capital- 
mort  pour  devenir  plus  tard  propriétaire  d'une  maison.  Il  aurait 
pu  être  un  locataire  prospère  ;  il  préfère  être  un  locataire  plus 
médiocre  dans  l'espoir  d'être  plus  tard  un  propriétaire  non  moins 
médiocre.  On  prend  là  sur  le  vif  l'un  des  défauts  de  la  race  fran- 
çaise (pii  confond  trop  souvent  la  prospérité  avec  la  propriété. 

Voilà  ce  qui  se  trouve  dans  la  monographie  de  Le  Play,  et  voilà 
ce  qui  a  échappé  à  ce  savant  consciencieux',  parce  que,  seule,  la 
Nomenclature  d'Henri  de  Tourville  permettait  de  l'en  extraire. 

P.  D. 


1.  Ouvriers  européens,  p.  l'.i!). 

2.  Ibid.,  [).  198  el  1'.)',». 
;{.  IbifL,  p.  1%. 

4.  Ibid.,  p.  202. 


LE  GRÉSIVAUDAN 

D'APRÈS  UNE  ANCIENNE  MONOGRAPHIE 


Descendons  la  vallée  de  l'Isère.  Après  sa  sortie  des  massifs 
montagneux  de  la  Tarentaise,  elle  s'élargit  un  peu  :  c'est  le  Gré- 
sivmidan  suj)érieui\  resserré  entre  le  massif  des  Rauges  et  celui 
delà  Maurienne.  Plus  bas,  nous  entrons  dans  le  département  de 
risère  :  c'est  le  Grésivaudan  proprement  dit,  qui  s'étend  jusque 
vers  Grenoble. 

Nous  ne  sommes  plus  dans  la  Savoie,  mais  nous  sommes  tou- 
jours dans  une  région  plus  ou  moins  influencée  par  le  type  alpin 
dont  le  Savoyard  fait  partie.  C'est,  en  quelque  sorte,  le  prolonge- 
ment du  type. 

Des  renseignements  précieux  ont  été  recueillis  sur  cette  vallée 
par  M.  Ernest  de  Toytot  et  publiés  dans  les  Ouvriers  des  Deiix- 
MondesK  Ce  qu'il  y  a  d'intéressant,  c'est  que  l'auteur  a  observé 
la  région  à  deux  reprises  différentes,  en  18G5  et  en  188G,  ce  qui 
permet  de  dégager  le  sens  de  l'évolution  qui  agit  là,  comme 
partout,  sous  l'influence  du  développement  des  transports,  et 
par  suite  de  la  concurrence. 

Mais,  avant  même  cette  évolution  récente,  le  type  était  déjà 
bien  différent  de  celui  du  montagnard.  Ici,  ce  n'est  plus  un  sol 
intransformable,  ce  sont  de  riches  alhivions,  c'est  une  plaine  — 
petite  sans  doute  —  mais  extrêmement  fertile. 

«  Comme  en  Lombardie,  la  même  terre  nourrit  à  la  fois  des 
céréales  ou  des  fourrages,  des  mûriers  pour  l'élevage  des  vers  à 
soie ,  une  des  branches  importantes  de  l'agriculture  locale,  et 

1.  Le  fjantier  de  Grenoble  [Ouvriers  des  Deux-Mondes,  2*=  sér.,  t.  I,  n"  55). 


78  LE    GRÉSIVAUDAN    d'aPRÈS    UNE    ANCIENNE    MONOGUAI'IIIE. 

enfin  de  la  vigne  disposée  en  treillage  le  long  des  mûriers.  La 
vallée  produit  en  outre  des  chanvres  qui  atteignent  une  prodi- 
gieuse hauteur  1.  » 

Et  pourtant,  l'on  constate  un  malaise  inconnu  aux  popula- 
tions vivant  sur  le  sol  pauvre  de  la  montagne.  Ceci  semble  pro- 
venir de  l'organisation  de  la  propriété  et  du  manque  de  capi- 
taux, s 

On  peut  rattacher  l'organisation  de  la  propriété,  dans  le 
Grésivaudan,  au  type  du  village  à  banlieue  morcelée  :  <.<  Les  hé- 
ritages, loin  d'être  agglomérés,  se  composent  en  certaines  par- 
ties de  bandes  dans  lesquelles  les  voisins  limitrophes  s'enten- 
dent pour  produire  les  mêmes  cultures-.  »  La  conséquence 
qui  en  découle  est  la  prédominance  de  V esprit  de  routine,  c;u' 
les  plus  capables  doivent  se  conformer  aux  méthodes  de  culture 
employées  par  la  généralité. 

De  plus,  les  partages  constants  lors  des  héritages  amènent  à 
la  fois  la  petite  propriété  et  Vénriettement  du  capital  cultural. 
Ce  sont  là  de  bien  mauvaises  conditions  pour  progresser.  On 
remarque  surtout  la  pénurie  de  bétail  et  conséquemment  de 
fumier.  Aussi  l'on  fait  venir  à  tout  prix  de  Grenoble  la  pou- 
drette  ou  d'autres  engrais  animaux,  et  ceci  est  coûteux  et  in- 
suffisant parce  que  l'on  retire  une  récolte  triple  de  la  terre.  Or, 
il  faut  compter  avec  la  concurrence  des  blés  étrangers,  avec  la 
maladie  des  vers  à  soie,  avec  le  phylloxéra,  etc.  Or  l'on  ne  peut 
développer  indéfiniment  la  culture  du  chanvre,  car  le  nombre 
des  terrains  pourvus  des  eaux  nécessaires  pour  le  rouissage  est 
très  limité. 

Il  ne  faut  pas  négliger  non  plus  la  hausse  des  salaires  due 
au  développement  de  l'industrie,  et  le  haut  prix  des  terres  dû 
au  tassement  de  la  population.  C'est  la  ruine  des  fermiers,  sur- 
tout de  ceux  obligés  d'employer  des  ouvriers  salariés.  Seuls 
continuent  à  se  maintenir  les  petits  propriétaires  cultivant  eux- 
mêmes  avec  l'aide  de  leurs  nombreux  enfants,  mais  on  com- 
prend qu'ils  vivent  mesquinement. 

1.  Ouvriers  des  Deux-Mondes,  2"  sér.,  t.  I,  n" -'16.")  et  466. 

2.  Ibid.,  p.  498. 


LE    GRESIVAUDAN  1»  APRES    UNE    ANCIENNE    MONOGRAI'IIIE.  rj 

Au  fond,  le  malaise  provient  de  la  disparition  des  productions 
spontanées  dans  un  pays  communautaire. 

Aussi  ron  quitte  la  cultiire  poiii^  s'adonner  aux  travaux  de 
fabrication,  soieries,  ganterie',  etc.  Voyons  si  l'industrie  se 
comporte  mieux  que  l'agriculture  dans  la  lutte  économique. 

Prenons,  par  exemple,  Tindustrie  de  la  ganterie,  qui  est  Tune 
des  plus  importantes  de  l'Isère.  En  1865,  il  y  avait  dans  ce 
département  27.4-90  ouvriers  gantiers,  hommes  ou  femmes,  et 
il  faudrait  y  ajouter  ceux  qui  vivent  de  la  tannerie,  peausserie, 
mégisserie,  teinture  de  peaux,  etc. 

Cette  industrie  était  d'ahord  organisée  sous  le  régime  de  la 
fabrique  collective.  C'est  sous  cette  forme  que  M.  de  Toytot  la 
trouve  lors  de  sa  première  observation  monographique  en  1860. 
Quoiqu'un  certain  nombre  d'ouvriers  soient  dispersés  dans  les 
campagnes,  cette  fabrique  collective  était  plus  urbaine  que 
rurale.  En  effet,  on  ne  voit  pas  d'ouvriers  mi-cultivateurs,  mi- 
fabricants.  Tout  au  plus  voit-on  le  gantier  cultiver  un  petit  jar- 
din. C'est  que  sa  pro Cession  exige  une  telle  délicatesse  et  une 
telle  propreté  que  l'on  ne  peut  pas  mener  de  front  ces  deux 
genres  de  travaux'  :  «  La  moindre  rugosité  aux  mains,  le 
moindre  contact  de  ses  mains  avec  un  outil  ou  un  objet  de  tra- 
vail rendrait  l'ouvrier  gantier  impropre  à  son  métier,  ou  tout 
au  moins  lui  ferait  courir  le  risque  de  gâter  son  ouvrage  •'^.  »  Il 
en  est  de  même  de  la  femme  :  «  Par  le  seul  fait  qu'elle  touche 
des  gants,  elle  est  affranchie  de  tout  autre  travail,  ou  de  tout 
soin  dans  le  ménage.  Car,  dans  le  cas  où  les  gants  sont  gâtés 
ou  salis,  le  patron  les  lui  laisse  pour  compte  ''.  »  Ce  sont  donc 
des  spécialistes.  Dans  la  monographie  qui  sert  de  base  à  cette 
étude.  G***  a  dû  faire  un  apprentissage  de  quinze  mois  qui  lui 
a  coûté  170  francs,  plus  1.200  francs  de  frais  de  nourriture,  de 
logement,  etc.  •'. 

1.  L'élevage  des  chevreaux  et  des  agneaux  a  donn<'  naissance  à  l'indastiie  gan- 
tière; la  culture  du  mûrier  à  celle  de  la  soierie. 

2.  Ouvriers  des  Deux-Mondes,  p.  475. 

3.  Und.,  p.  502. 

4.  Ibid.,  p.  503. 

5.  Ibid..  p.  482. 


ÎSO  LE    GHÈSIVAIDAM    D'ArRÈS    UNE    ANCIENNE   MONOGRAPniE. 

Heureusement  les  chcimages  sont  rares,  et  le  salaire  moyen  est 
de  4  francs  par  jour  pour  les  hommes  et  de  1  franc  pour  les 
femmes. 

Du  reste,  la  rémunération  à  la  tâche  permet  à  l'élite  de  s'éle- 
ver. L'outillage  est  peu  important  (108  francs  pour  G***  et  sa 
femme). 

La  population  est  en  général  imprévoyante  et  apathique,  et, 
à  Grenoble,  elle  est,  en  plus,  dissipatrice  ;  beaucoup  dépensent  en 
une  journée  le  gain  de  la  semaine,  et  l'ouvrière  endimanchée 
qui  gagne  à  peine  de  quoi  vivre  ne  se  distingue  nullement  de 
la  femme  riche  occupant  une  haute  position. 

Toute  cette  population  dépend  de  la  capacité  des  commer- 
çants de  Grenoble  qui  centralisent  les  produits  et  les  écoulent 
en  France  et  à  l'étranger.  Or,  le  patron  d'une  fabrique  collec- 
tive, quoicjue  patron,  nest  qu'un  petit  capitaliste  aux  moyens 
limités,  peu  apte  par  conséquent  à  s'adapter  à  une  évolution 
rapide  des  moyens  de  production. 

Aussi  l'auteur  de  la  monographie  constate  qu'en  1886  l'in- 
dustrie gantière  est  dans  une  toute  autre  situation'.  La  ma- 
chine à  coudre  a  remplacé  le  travail  à  la  main  ;  elle  fait  six 
fois  plus  de  travail  que  l'aiguille  tenue  par  une  ouvrière  ha- 
bile ;elle  donne  à  la  couture  et  à  la  piqûre  une  régularité  par- 
faite contre  laquelle  ne  peut  pas  lutter  le  travail  à  la  main; 
comme  elle  coûte  180  francs,  tout  le  monde  ne  peut  s'en  pro- 
curer, et  les  femmes  qui  ne  se  livrent  qu'accidentellement,  ou 
à  temps  perdu,  à  cette  industrie  ont  dû  y  renoncer. 

11  ne  faut  plus  surtout  que  les  marchandises  s'accumulent 
chez  les  couseuses  à  domicile  pour  n'être  livrées  qu'à  de  longs 
intervalles.  L'industriel  a  besoin  de  pouvoir  compter  sur  sa 
commande  de  gants  du  jour  au  lendemain,  afin  qu'il  lui  soit 
loisible  de  modifier  ses  formes  suivant  le  goût  du  jour. 

De  jour  en  jour,  le  travail  en  fabrique  se  substitue  au  travail 
à  domicile.  Ce  dernier  prête  trop  aux  fraudes  de  la  part  des 
ouvriers  pour  que,  dans  ces  temps  d'Apre  concurrence,  le  pa- 

1.  Ouvriers  (les  Deux-Mondes,  p.  50'». 


LE   GRÉSlVAinAN    d'aPRÈS    INE   ANCIENNE   MONOGRAI'llIE.  81 

Iron  puisse  les  supporter.  Il  faut  une  surveillance  incessante 
qui  ne  peut  être  réalisée  que  par  raggiomération  du  personnel. 

Aussi  les  petits  fabricants  ont  presque  entièrement  disparu , 
et  la  plupart  des  grands  patrons  sont  des  Anglais  ou  des  Améri- 
cains'. Ils  sont  les  mieux  outillés  et  emploient  300  coupeurs  et 
150  ouvrières  à  la  journée,  alors  que  les  maisons  françaises 
n'ont  que  15  coupeurs  et  10  ouvrières-. 

Sans  cette  invasion  anglo-saxonne  bienfaisante,  la  décadence 
de  la  ganterie  serait  encore  bien  plus  grande  à  Grenoble,  Déjà 
le  marché  anglais  lui  avait  échappé  pour  passer  aux*  Belges,  et 
la  plupart  des  pays  étrangers  commençaient  à  fabriquer  le 
gant. 

Quoi  qu'il  en  soit,  Grenoble  qui,  en  1865,  produisait  1.000.000 
de  douzaines  de  gants,  n'en  produisait  plus  que  550.000  en 
1886 -^  Le  nombre  des  femmes  occupées  à  la  ganterie  a  di- 
minué des  quatre  cinquièmes  '. 

Si  nous  ajoutons  que  des  transformations  analogues  se  sont 
produites  dans  l'industrie  des  soieries,  nous  ne  serons  pas  surpris 
de  noter  la  diminution  de  la  population  dans  les  campagnes, 
tant  par  suite  de  l'émigration  que  par  la  diminution  de  la  nata- 
lité. La  commune  de  Béviers,  par  exemple,  qui  possédait  800  ha- 
bitants en  1865,  n'en  compte  plus  que  587  en  1886  et  le  nombre 
des  enfants  n'atteint  pas  deux  par  famille  en  moyenne"'. 

Quant  à  la  population  de  Grenoble  même,  elle  a  augmenté  et 
a  passé  de  35.000  en  1865,  à  58.000  en  1886,  mais  elle  est  deve- 
nue une  ville  agitée,  turbulente,  troublée  par  les  passions 
politiques,  les  grèves  et  les  luttes  avec  les  patrons.  La  popula- 
tion ouvrière  est  irréligieuse,  peu  morale,  adonnée  àl'ivrogerie, 
aux  violences  de  toute  nature;  en  revanche,  l'esprit  est  ouvert 
à  toutes  les  choses  intellectuelles  et  tous  les  enfants  fréquentent 
les  écoles  '\ 

1.  Ouvriers  des  Deujc-Mondes,  p.  513. 

2.  Ibid.,  p.  514. 
o'.  Ibid.,  p.  5i:{. 

4.  Ibid.,  p.  505. 

5.  Ibid.,  p.  501. 

6.  lOid.,  p.  510. 


82  LE    GRÉSIVAUDAN    D'aPRÈS    UNE   ANCIENNE   MONOGRAPHIE. 

Cette  souffrance  de  la  classe  ouvrière  est  due  au  manque  d'a- 
daptation des  individus  aux  changements  survenus.  .4?/  temps 
des  fabriques  collectives,  le  régime  corporatif  plus  ou  ??ioins 
déguisé  subsistait  toujours  ;  il  y  avait  un  accord  tacite  entre  les 
ouvriers  pour  ne  pas  former  d'apprentis  autres  que  leurs  fils  ou 
les  orphelins  d'un  gantier  décédé  K  Les  ouvriers  comptaient  plus 
sur  cette  monopolisation  du  travail  qu&  sur  leur  initiative  per- 
sonnelle et  les  progrès  du  machinisme,  en  réduisant  subitement 
leurs  prétentions,  les  prit  au  dépourvu. 

• 

Par  l'exposé  qui  précède,  on  voit  combien  le  caractère  moral 
et  intellectuel  diffère  de  celui  du  montagnard.  La  sociabilité  est 
beaucoup  plus  grande;  on  est  plus  causeur  dans  le  Dauphiné 
qu'en  Savoie,  et  cela  provient  sans  doute  de  l'agglomération  des 
villages. 

Les  couturières  en  gants  avaient  l'habitude  de  travailler 
devant  leurs  portes  en  compagnie  des  voisines  et  des  amies 
exerçant  le  même  métier  '^.  C'est  la  vie  au  dehors  qui  commence 
à  l'emporter  sur  la  vie  d'intérieur.  C'est  la  transition  vers  le 
type  du  Méridional. 

Mais  il  est  juste  de  dire  que  la  vie  d'intérieur  du  monta- 
gnard alpin,  avec  ses  longues  veillées  d'hiver  où  se  rassemblent 
les  voisins  difïere  fondamentalement  de  la  vie  d'intérieur  du 
particulariste,  de  la  vie  du  home.  Dans  les  montagnes,  c'est 
l'isolement  en  petits  groupes;  chez  les  Anglo-Saxons,  c'est  l'iso- 
lement individuel,  ou,  en  tout  cas,  la  prédominance  de  l'idée 
individuelle  sur  celle  de  la  collectivité.  Là  est  la  grande  diffé- 
rence entre  les  deux  formations. 

P.  D. 

1.  Ouvriers  des  Deux-Mondes,  p.  517  et  518. 

2.  Ibid.,  p.  503. 


Le  Directeur-Gérant  :  Edmond  Demolins. 


Typojmpliie  Firmin-Didot  ot  C".  —  Paris. 


TABLEAUX  DU  TYPE  SAVOYARD 

I  N  n  I  (jr  A  N  T    LES     F{  É  P  E  R  C  U  s  s  1 0  X  s     QUI     D  K  T  E  It  M  I  N  E  N  T     CE     TYPE 


VARIÉTÉ  DE  LA  TARENTAISE. 


A.  —  Type  ancien. 


Montagnes  très  liautes 
vallées  profondes. 


Zones  étagées  de  pâtu- 
rages et  de  forêts. 


Élevage  des  jeunes  ani- 
maux dans  les  pâturages 
peu  accessibles  (race  ta- 
rine). 

Art     pastoral    trans-  ) 
humant.  ) 

Industries  laitières 
dans  les  pâturages  acces- 
sibles. 

Prédominance  des  biens  ) 
communaux    (pâturages 
et  forêts). 


Ebauche  d'une  classe 
patronale  d'éleveurs. 


Habitations  multiples.  \  femmc.^'"*'"""    ^"^    "" 


Forte  autonomie  com- 
munale. 


Vallées    orientées    de  {      P?°"«    exposition   au 

Est  à  l'Ouest.  )  ^°'"1  'ie  1  "1  <ï«s  '■-^^- 

(  sauts. 


Oonmiuuications    dif- 
ficiles. 


Climat  froid. 


Nécessité  de  tout  pro- 
duire. 


Culture  de  la  vigne 
et  des  arbres  fruitiers  sur 
ce  versant. 

Moutons,  pour  laine; 
chanvre  pour  toile. 

Abeilles,  pour  miel  ; 
culture  des  céréales. 


I       Stabulation  d'hiver.       |      Culture  fourragère. 


ISol  peu  transformable  l       „    .       ..        .     .,.,    ^ 
et  limité.  (      Emigration  et  célibat. 


Origine  patriarcale. 


Famille  devient  quasi 
patriarcale. 


Tetite  propriété. 


(      Tissage    pendant    les 
(  veillées  d'hiver. 


Appropriation  des  par- 
ties défrichées. 


L'émigration  est  tem- 
poraire, ou  avec  esprit 
de  retour  et  dans  'des 
métiers  subordonnés. 


B.  —  Type  récent. 


Depuis  le  développement  des  /    de  l'exportation, 
ausports. 


Tourisme. 


/       Défrichement. 

Dissolution   des   communau- 
Culture  intensive.  {  tés  quasi  patriarcales. 

Appropriation  des  biens  com- 
munaux. 

Formation  d'une  classe  rela- 
Industries    laitières  en  '  vue  >  «vement  supérieure. 


!       Élevage  du  porc  pour  utiliser 
^    le  petit  lait. 

I       Développement  du  luxe. 


Grande  propriété  sur  la  mon- 
tagne. 


Utilisation  des  chutes  d'eau  (      Les  résultats  ne  se  sont  pas 
par   des  capitalistes  étrangers  (  encore  manifestés, 
au  pays. 


Concurrence  extérieure. 


Disparition  du  mouton,  du 
chanvre  et  des  industries  do- 
mestiques. 


II.    —    VARIÉTÉ   DES   BAUGES. 


A.   —   Type  ancien. 


Comme  dans  la  Tarentaise   : 


Communications    difficiles,  cli-  f        ,,.  ,  j         7     t.        ,   . 

mat  froid,  sol  peu  transforma-  (      ^^""'^*'  conséquences  que  dans  la  Tarentaise. 
ble,  origine  patriarcale.  ) 


/      Prairies   artificielles. 

Spécialisation    plus     grande   ;      1-,  i    r>       \       >.  m 

vers  les  industries  laitières.         S  ,   ^™P^^f  '^<!  «'"y^f?,  *«* 
/  long  de  lannee  (fruitières 

\  ver). 


Montagnes  moins  hantes  que 
dans  la  Tarentaise. 


Pâturages    plus    accessibles. 


C      Scieries ,    boissel- 
Porêts.  <  lerie,  etc. 

(       Combustible. 


Voisinage  des  mines  de  fer 
de  la  Maurienne. 


Chutes  d'eau  accessibles. 


Art     pastoral    non    traushu-)      tt  ■■<.  i- 
'    mant  !       Habitation   unique. 


Industrie  du  fer. 


i      Plateau  incliné  vers  le  Nord.  |       Pas  de  vigne.  |      Culture     du     pommier    à  cidre. 


B.   —    Type    récent. 


i 


Le   Développement  des  Transports  a  les  mêmes  effets  que  dans  la  Tarentaise.  Il  faut  noter,  en  plus,  la  dispariti 
de  l'industrie  du  fer,  par  suite  de  la  concurrence  de  la  fabrication  à  la  houille. 


III.   —  VARIÉTÉ  DE  LA  COMBE  DE  SAVOIE. 


Vallée  élargie  (anciens  lacs  desséchés). 


Travaux    hydrauliqnes    (dessèchements,  )  t   i          4-         i                  •            >  , 

digues  contre  l'inondation).                           \  lutorvention   des    pouvoirs    pui^', 

Prédominance  do    la    culture    sur    l'art  ^  Famille  instal)lc  atténuée, 
pastoral. 


Clhnat  ehau 


l 

(      „.  ...    ...         <       Petite 

,1_  J      \  igiie  et  arbres  fruitiers.  |    p,.„,,riét 


ANNÉE  1907 


35    LIVRAISON 


BULLETIN 

DE  LA  SOCIÉTÉ  INTERNATIONALE 

DE  SCIENCE  SOCIALE 


iSOilAI/^lRE  :  Nouveaux  iiKMiibres.  —  R('union  annuollo;  pi'o.iii'ammo  des  séances.  —  Ques- 
tions (lu  jour  :  Le  conHit  entre  l'Éf^lise  et  l'État,  par  M.  Edmond  Df.molins.  —  Correspondance  : 
Lettre  de  M.  A.  Woeikof.  — La  vogue  des  •.  Salons  >■  et  le  goût  des  arts,  ])ar  M.  d'Azamuuja. 

—  Répercussions  sociales  :  IL  Les  diverses  formes  de  la  propriété,  par  M.  Ldmond  Demoi.ins. 

—  Les  zones  sociales  du  Brésil,  par  3L  Sylvio  Romero.  —  L'évolution  de  la  musiciue,  d'après 
Ja  science  sociale  (suilc),  par  M.  Paul  r)EscAMi>s.  —  A  propos  de  la  grève  des  électriciens.  — 
La  participation  au  capital.  —  Rulletin  bibliographique. 


L'État  actuel  de  la  Science  sociale,  par  M.  Edmond  Demoi.ins.  Brochure  d'introduction 
à  la  Science  sociale,  0  fr.  20  cent.;  dix  ex.,  1  Ir.  25;  vingt  ex.,  2  francs. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SERIE  îPrix  :  ^2  fr 


X"   1.  —    La  Méthode    sociale,    ses 

procédés  et  ses  applications,  par  Edmond 
Demolixs,  Robert  Pinot  et  Paul  de  Rou- 

SIERS. 

N'^  2.  —  Le  Conflit  des  races  en 
Macédoine,  d'après  une  observation 
monographique,  par  G.  dWzambuja. 

N"^  3.  —  Le  Japon  et  son  évolution 
sociale,  par  A.  de  Préville. 

N"  4.  —  L'Organisation  du  travail. 
Réglementation  ou  Liberté,  d'après 
l'enseignement  des  faits,  par  Edmond 
Demolins. 

N"  5.  —  La  Révolution  agricole. 
Nécessité  de  transformer  les  procédés  de 
culture,  par  Albert  Dauprat. 

N'^  6.  —  Journal  de  l'École  des  Ro- 
ches (année  1903-1904). 

N°  7.  —  La  Russie;  le  peuple  et 
le  gouvernement,  par  Léon  Poinsard. 

N"^'  8.  —  Pour  développer  notre 
commerce  ;  Groupes  d'expansion  com- 
merciale, par  Edmond  Demolins. 

No  9.  —  L'ouverture  du  Thibet.  Le 
Bouddhisme  et  le  Lamaïsme,  par  A. 
de  Pré  ville. 

^"^  10  et  11.  —  La  Science  sociale 
depuis  F.  Le  Play.  —  Classification 
sociale  résultant  des  observations  faites 


franco) 

d'après  la  méthode  de  la  Science  sociale, 
par  Edmond  Demolins.  (Fasc.  double.) 

N°  12.  —  La  France  au  Maroc,  par 
Léon  Poinsard. 

N'J  13.  —  Le  commerce  franco-belge 
et  sa  signification  sociale,  par  Ph. 
Robert. 

No  14.  —  Un  type  d'ouvrier  anar- 
chiste. Monographie  d'une  famille 
d'ouvriers  parisiens,  parle  D""  J.  B\iL- 

HACHE. 

No  15.  —  Une  expérience  agricole 
de  propriétaire  résidant,  par  Albert 
Dauprat. 

N'^  16.  —  Journal  de  l'École  des  Ro- 
ches (année  1904-1905). 

No  17.  —  Un  nouveau  type  particula- 
riste  ébauché  :  Le  Paysan  basque  du 
Labourd  à  travers  les  âges,  par  M.  G. 
Olphe-Galliard. 

N'o  18.  —  La  crise  coloniale  en 
Nouvelle-Calédonie,  par  Marc  Le  Gou- 
pils, ancien  Président  du  Conseil  général 
de  la  Nouvelle-Calédonie. 

No^  19,  20  et  21.  —  Le  paysan  des 
Fjords  de  Norvège,  par  Paul  Bureau. 
(Trois  Fasc.) 

No  22.  —  Les  trois  formes  essen- 
tielles de  l'Éducation;  leur  évolution 
comparée,  par  Paul  Descamps. 

La  suite  au  verso. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SERIE  [suite). 


^0  23.  —  L'Evolution  agricole  en- 
Allemagne.  Le  «  Bauer  »  de  la  lande 
du  Lunebourg.  par  Pacl  Roux. 

I\'o  24.  —  Les  problèmes  sociaux 
de  l'industrie  minière.  Comment  les 
résoudre,  par  Edmond  DemoliN'^. 

N"  25.  —  La  civilisation  de  l'étain. 
—  Les  industries  de  l'étain  en  Fran- 
conie,  par  Loms  Arqué. 

Is"  26.  —  Les  récents  troubles 
agraires  et  la  crise  agricole,  par 
Henri  Brun. 

N°  27.  —  Journal  de  l'École  des 
Roches  (année  1905-11100). 


N"  28  et  29.  —  L'Histoire  expliquée 
PAR  LA  Science  socl\le  :  La  Grèce  an- 
cienne, par  G.  d'Azambuja. 

N*^  30.  —  L^humanité  évolue-t-elle 
vers  le  socialisme?  par  Paul  Descamps. 

N<^'  31.  —  L'École  moderne,  par  G. 
Clerc,  M"^'=  Hugh  Bell  et  A.  Pernotte. 

N"  32.  —  Comment  se  prépare  l'unité 
sociale  du  monde.  Le  Droit  interna- 
tional auXXe  siècle,  ])ar  Léon  Poinsard. 

N"  33.  —  Les  exportations  alle- 
mandes, par  Paul  de  Rousiers. 

N°  34.  —  Le  type  savoyard,  par  C. 
BoRLET,  J.  Poncier  et  p.  Descamps. 


ORGANISATION  DE  LA  SOCIETE 

But  de  la  Société.  —  La  Société  a  pour 
but  de  favoriser  les  travaux  de  Science 
sociale,  par  des  bourses  de  voyage  ou 
d'études,  par  des  subventions  à  des  pu- 
blications ou  à  des  cours,  par  des  enquêtes 
locales  en  vue  d'établir  la  carte  sociale 
des  divers  pays.  Elle  crée  des  comités 
locaux  pour  1  "étude  des  questions  sociales. 
Il  entre  dans  son  programme  de  tenir  des 
Congrès  sur  tous  les  points  de  la  France, 
ou  de  l'étranger,  les  plus  favorables  pour 
faire  des  observations  sociales,  ou  pour 
propager  la  méthode  et  les  conclusions  de 
la  science.  Elle  s'intéresse  au  mouvement 
de  réforme  scolaire  qui  est  sorti  de  la 
Science  sociale  et  dont  V Ecole  des  Roches 
a  été  l'application  directe. 

Appel  au  public.  —  Notre  Société  et 
notre  Revue  s'adressent  à  tous  les  hommes 
d'étude,  particulièrement  à  ceux  qui  for- 
ment le  personnel  des  Sociétés  historiques, 
littéraires,  archéologiques,  géographiques, 
économiques,  scientifiques  de  province. 
Ils  s'intéressent  à  leur  région;  ils  dépen- 
sent, pouf  l'étudier,  beaucoup  de  temps, 
sans  que  leurs  travaux  soient  coordonnés 
par  une  méthode  commune  et  éprouvés 
par  un  plan  d'ensemble,  sans  qu'ils  abou- 
tissent à  formuler  des  idées  générales, 
à  rattacher  les  causes  aux  conséquences. 
à  dégager  la  loi  des  phénomènes.  Leurs 
travaux,  trop  souvent,  ne  dépassent  pas 
l'étroit  horizon  de  leur  localité;  ils  com- 
pilent simplement  des  faits  et  travaillent, 
pour  ainsi  dire,  au  fond  (Fun  puits. 

La  Science  sociale,  au  point  où  elle  est 
maintenant  arrivée,  leur  fournit  le  moyen 
de  sortir  de  ce  puits  et  de  s'associer  à  un 
travail  d'ensemble  pour  une  œuvre  nou- 
velle, qui  doit  livrer  la  connaissance  déplus 


en  plus  claire  et  complète  de  l'homme  et 
de  la  Société.  Ils  ont  intérêt  à  venir  à  elle. 

Publications  de  la  Société.—  Tous  les 
membres  reçoivent  la  Revue  la  Science 
sociale  et   le  Bulletin   de  la  Société. 

Enseignement.  —  L'enseignement  de 
la  Science  sociale  comprend  actuellement 
trois  cours  :  le  cours  de  M.  Paul  Bureau, 
au  siège  de  la  Société  de  géographie,  à 
Paris;  le  cours  de  M.  Edmond  Demolins, 
à  l'Ecole  des  Roches,  et  le  cours  de  M.  G. 
Melin,  à  la  Faculté  de  droit  de  Nancy.  Le 
cours  d'histoire,  fait  par  notre  collabora- 
teur le  V*«  Ch.  de  Calan,  à  la  Faculté  de 
Rennes,  s'inspire  directement  des  méthodes 
et  des  conclusions  de  la  Science  sociale. 

Sections  d'études.  —  La  Société  crée 
des  sections  d'études  composées  des  mem- 
bres habitant  la  même  région.  Ces  sec- 
tions ejitreprennent  des  études  locales 
suivant  la  méthode  de  la  Science  sociale, 
indiquée  plus  liaut.  Lorsque  les  travaux 
d'une  section  sont  assez  considérables 
pour  former  un  fascicule  complet,  ils 
sont  publiés  dans  la  Revue  et  envoyés  à 
tous  les  membres. 

Bibliothèque  de  la  Science  sociale. 

—  Elle  comprend  aujourd'hui  une  tren- 
taine de  volumes  qui  s'inspirent  de  la^ 
même  méthode.  On. en  trouvera  la  liste  j 
sur  la  couverture  de  la  Revue. 

Conditions  d'admission.  —  La  Société! 
comprend  trois  catégories  de  membres,  | 
dont  la  cotisation  annuelle  est  fixée  ainsi  :j 

L'  Pour  les  membres  titulaires  .-20  francs 
(25  francs  pour  l'étranger)  ; 

2°  Pour  les  membres  donateurs  :  100 
francs  ; 

3°  Pour  les  membres  fondateurs  :  300  à 
500  francs. 


ANNÉE  1907 


35'  LIVRAISON 


BULLETIN 


NOUVEAUX  MEMBRES 


k  MM. 

A.  D.  Atanasiu.  professeur  au  Lycée  na- 
tional, Jassy,  Roumanie,  présenté  par  M.  ^^ 
Hulu6ei. 

L.-J.  Beuret.  Saignelégier,  Suisse,  pré- 
senté par  M.  P.  Descamps. 

G.  ("LEnc.  capitaine  d'artillerie  breveté, 
à  i'État-Major  du  premier  corps  d'armée, 
Lille,  présenté  par  IM.  E.  Demolins. 

A.  C.  CuzA,  professeur  d'Économie  poli- 
ticjue  à  l'Université,  Jassy,  Roumanie,  pré- 
senté par  M.  V.  Hulubei. 

Frédéric  Fellner,  secrétaire  général  de 
la  Banque  agraire,  Budapest,  Hongrie, 
présenté  par  M"^'^'  E.  Koôs. 

.loan  V.  Hulubei,  magistrat,  Firgul-Fru- 
niûs,  Roumanie,  présenté  par  M.  V.  Hulu- 
bei. 

Fernand  Lepelletier,  professeur  à  l'U- 
niversité libre  de  droit,  Paris,  présenté  par 
M.  Paul  Bureau. 

LaVicomtess€DELAPA.\ûUSE,  Paris,  pré- 
senté par  M.  E.  Demolins. 

Jean  Pavuet,  St-Joseph  en  Beaujolais, 
Rbône,  présenté  par  M.  l'abbé  Ph.  Col- 
longe. 

Le  D""  Joseph  Ruland,  Charleville,  Ar- 
dennes,  présenté  par  M.   Henri  Martinet. 


REUNION  ANNUELLE 


La  réunion  annuelle  des  membres  de 
la  Société  internationale  de  Science  sociale 
aura  lieu  du  lundi  13  au  jeudi  16  mai. 
tlans  l'Hôtel  de  la  Société  de  géograp/n'c, 
boul.  Saint-Germain,  184. 

En  voici  le  programme  : 


1. 


Le  lundi  13  mai. 


SÉANCE  d'ouverture,  à  S  h.  3/4  du  soir. 

1°  Le  machinisme  et  la  situation  de  l'ou- 
vrier, dans  la  société  moderne,  par  M.  Paul 
de  Rousiers,  Président  de  la  Société  ; 

2"  Le  mysticisme  russe  expliqué  par  le 
milieu  social,  par  M.  Joseph  Wilbois,  pro- 
fesseur à  l'École  dfs  Roches. 


II. 


Le  mardi  14  mai. 


I.  RÉUNION  UE  TRAVAIL,  à  9  heures  du 
matin. 

M.  Edmond  Demolins  :  Son  cours  de 
l'année;  examen  et  discussion  des  ques 
tiens  qu'il  soulève. 

H.  SÉANCE  DE  l'après-midi,  à  3  heures. 

1  "  La  foire  de  Leipziy ,  ses  causes  et  ses 
répercussions  sociales,  par  M.  Louis  Arqué  ; 

2"  Le  type  saintongeais,  dans  le  présent 
et  dans  le  passé,  par  M.  Maurice  Bures. 

111.  Tué  et  réception,  par  la  direction 
de  la  Science  sociale,  le  soir,  à  9  heures, 
au  restaurant  des  Sociétés  savantes,  rue 
Danton,  8. 

m.  —  Le  mercredi  15  mai. 

I.  RÉUNION  DE  TRAVAIL,  à  9  hcures  du 
matin. 

M.  Paul  Bureau  :  Son  cours  de  l'année: 
examen  et  discussion  des  questions  qu'il 
soulève. 

II.  SÉANCE  DE  l'après-midi,  à  3  heures. 
1'^  Compte  rendu  de  sa  mission  en  An- 
gleterre, par  M.  André  Koszul  ; 

2°  Une  région  agricole  sous  l'influence 
d'une  grande  ville,  par  M,  M.  Durieu. 


IV 


Le  jeudi  16  mai. 


I.  RÉUNION  DE  TRAVAIL,  à  9  hcures  du 
matin. 


200 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE   INTLRXATIO.NALE 


M.  G.  Melin  :  Son  cours  de  Vannée:  exa- 
men et  discussion  des  questions  qu'il  sou- 
lève. 

II.  SÉANCE  DE  l'après-midi,  à  3  heures. 
1°  L'art  égyptien  expliqué  par  la  science 

sociale,  par  M.   D.   Alf.  Agache; 

2"  Compte  rendu  de  sa  mission  en  Lom- 
bardie,  par  M.  Ph.  Champault; 

3°  L'éleveur  de  la  Frise  allemande,  par 
M.  Paul  Roux. 

III.  DiXER  DE  CLOTURE,  à  7  heures,  au 
restaurant  des  Sociétés  savantes,  rue  Dan- 
ton, 8. 

Déjeuners  en  commun.  —  Les  mardi, 
mercredi  et  jeudi,  à  midi,  déjeuners  au 
Bouillon  Durai,  boul.  Saint-Germain,  170. 
Des  tables  sont  retenues  et  le  déjeuner 
sera  servi  à  la  carte.  On  est  prié  de  se 
faire  inscrire  d'avance  aux  bureaux  de  la 
Science  sociale. 

Voyages  à  demi-tarif.  —  Une  de- 
mande a  été  adressée  aux  Compagnies  de 
chemins  de  fer  pour  obtenir  des  billets  à 
prix  réduits,  comme  les  années  précéden- 
tes. Les  membres  qui  ont  l'intention  de 
profiter  de  cet  avantage  sont  priés  de  le 
faire  savoir,  avant  le  28  avril,  au  Secré- 
tariat de  la  Société,  rue  Jacob,  56,  en  indi- 
quant le  point  de  départ.  Cette  demande 
n'engage  à  rien,  car  le  prix  du  billet  ne 
sera  perçu  que  si  le  voyage  est  effectué. 

Réunions  de  travail. 

Ainsi  que  l'indique  le  programme  ci- 
dessus,  les  trois  matinées  de  la  réunion 
annuelle  doivent  être  consacrées  à  des 
séances  de  travail  portant  sur  les  matières 
des  cours  de  MM.  Demolins,  Bureau  et 
Melin. 

Pour  permettre  à  nos  collègues  de  pré- 
voir les  sujets  qui  seront  examinés,  nous 
croyons  utile  de  reproduire  les  indications 
suivantes  : 

Le  (OURS  DE  M.  Edmond  Demolins.  —  Ce 
cours  est  consacré,  depuis  trois  années,  à 
im  exposé  complet  de  la  science  sociale. 

Cet  exposé  a  pour  but  de  coordonner 
d'une  façon  jilus  méthodique  les  travaux 


piibliés  dans  la  Science  sociale,  depuis 
une  vingtaine  d'années. 

11  comprend  cinq  parties  : 

1°  Les  origines  de  la  science  sociale.  — 
2°  La  méthode  ;  —  3"  Les  éléments  sociaux  : 
classement  des  répercussions  sociales  et 
des  lois  par  catégories  de  phénomènes  ;  — 
4°  les  Sociétés  humaines:  classement  des 
répercussions  sociales  et  des  lois  par  pays; 
—  5"  La  solution  des  problèmes  sociaux, 
d'après  les  répercussions  constatées. 

M.  Demolins  propose  de  faire  porter  la 
discussion  principalement  sur  les  points 
suivants  : 

1"  Les  définitions  des  formes  de  la  Fa- 
mille et  du  Clan,  insérées  dans  les  livrai- 
sons 23,  24,  26  et  30  du  Bulletin. 

2"  Les  répercussions  sociales  relatives 
au  Travail  et  à  la  Propriété  (Bulletin,  n" 

33,  34  et  35). 

3"  Le  système  des  tableaux  synoptiques 
des  répercussions  sociales,  dont  on  trou- 
vera des  exemples  dans  les  fascicules  27, 
pages  263  à  265;  28  et  29,  pages  337  à  342  : 

34,  pages  83  et  84  ;  35,  page  76. 

Les  personnes  qui  désirent  prendre 
part  à  la  discussion  peuvent  se  faire  ins- 
crire d'avance,  en  indiquant  les  points  sur 
lesquels  doivent  porter  leurs  observations. 
Cela  faciliterait  l'établissement  de  l'ordre 
du  jour  et  la  mise  en  ordre  des  questions 
à  examiner. 

Le  cours  de  m.  P.  Bureau.  —  M.   Paul . 
Bureau  a  étudié  cette  année  le  travail  de  ; 
fabrication,  dont  il  a  suivi  le  développe- 
ment depuis  la  fabrication  ménagère  et 
accessoire  des  pasteurs  de  la  steppe,  jus- 
qu'aux établissements  industriels  si  puis-    , 
sants  des  nations  progressives  contempo-  ;  ' 
raines. 

Les  diverses  questions  du  capital  d'éta- 
blissement, du  progrès  des  méthodes,  t\v 
la  clientèle,  des  engagements  dans  le  tra- 
vail ont  été,  en  chaque  milieu,  soigneuse- 
ment analysés.  Notamment,  lorsqu'on  a 
comparé  le  régime  des  corporations  et  du 
petit  atelier,  au  régime  de  la  grande  usine 
et  de  la  concurrence,  on  a  cherché  à  bien 
mettre  en  lumière  les  différences  réelles 
qui  séparent  les  deux  méthodes,  et  en  quoi, 
sous  la  seconde  comme  sous  la  première, 


Ï)E    SCIENCE    SOCIALE. 


2J7 


des  problèmes  sociaux  inhévents  au 
travail  de  fabrication  se  posent,  qui  doi- 
vent recevoir  une  solution  adéquate  au 
milieu  social. 

Le  cours  de  m.  G.  Melin.  —  Dans  son 
cours  de  cette  année,  M.  Melin  a  traité  de 
la  méthode.  Il  a  défini  la  science  sociale,  a 
montré  comment  elle  est  arrivée  peu  à 
peu  à  se  constituer  comme  science,  et  a 
cherclié  à  donner  un  aperçu  des  résul- 
tats scientifi(iues  et  pratiques  auxquels 
elle  a  permis  d'aboutir. 

Dans  cet  exposé,  M.  Meiin  a  attiré  spé- 
cialement l'attention  de  ses  auditeurs  sur 
deux  points  qui  intéressent  sans  doute  les 
membres  du  Congrès  : 

I.  L'excellence  de  la  nomenclature  de 
M.  (Je  Tourville  pour  l'étude  non  seule- 
ment des  sociétés  humaines  (en  vue  des- 
(pielles  elle  a  été  spécialement  dressée), 
mais  encore  :  a)  des  institutions  sociales 
considérées  m  abstracto  (le  travail,  la  pro- 
priété, la  famille  etc.),  et  b)  des  problèmes 
infiniment  nombreux  (jui  naissent  chaque 
jour  des  complications  de  la  vie  sociale  (al- 
coolisme, féminisme,  socialisme,  etc.). 

II.  Le  double  but  poursuivi  par  la  science 
sociale  : 

1'^  Étude  des  groupements  humains  et 
de  leur  fonctionnement  (phénomènes  so- 
ciaux, leur  enchaînement,  relations  de 
cause  à  effet,  répercussions,  lois  . 

2°  Etude  du  bon  fonctionnement,  c'es!- 
à-dire  du  fonctionnement  sain,  normal, 
jjrospère  de  ces  groupements.  C'est  là  ce 
(jui  donne  à  la  science  sociale  son  carac- 
vère  éminemment  pratique,  car  si  nous 
connaissons  la  loi  de  la  prospérité,  nous 
serons  naturellement  portés  à  l'utiliser 
en  vue  de  réaliser  la  prospérité  dans  nos 
groupements,  comme  nous  cherchons  à 
instaurer  la  santé  dans  nos  personnes.  — 
Doù  la  nécessité  de  rechercher  avec  exac- 
titude ce  qu'est  la  prospérité  sociale. 
M.  Melin  a  essayé  de  le  faire  en  s'aidant 
des  travaux  de  Le  Piay  et  d'Henri  de  Tour- 
ville,  en  se  plaçant  le  plus  possible  sur  le 
terrain  de  l'observation  et  en  s'interdisant 
toute  incursion  trop  indiscrète  sur  le  do- 
maine de  la  philosophie. 

Il  serait  reconnaissant  aux  membres  du 


Congrès  de  vouloir  bien  réfléchir  longue- 
ment et  à  loisir  tout  particulièrement  sur 
cette  seconde  question  dont  la  haute  por- 
tée scientifique  et  pratique  ne  leur  échap- 
pera pas.  et  qui  préoccupe  à  juste  titre  un 
très  grand  nombre  d'esprits  soucieux  de 
précision  et  de  clarté. 


QUESTIONS  DU  JOUR 

LE  CONFLIT  ACTUEL 
ENTRE  L'ÉGLISE  ET  L'ÉTAT 

Il  n'est  pas  d'ordre  religieux 
mais  d'ordre  social. 

Le  dossier  Montagnini,  dont  on  jette  les 
feuilles  au  vent,  n'est  qu'un  épisode  du 
conflit  qui  divise  depuis  longtemps  l'Église 
et  l'État.  Je  voudrais  indi<[uer  brièvement, 
d'après  la  Science  sociale,  la  nature  et  les 
causes  de  ce  conflit  et  la  solution  (pie  l'a- 
venir semble  lui  réserver. 

Afin  de  simplifier  l'exposé,  je  me  borne- 
rai à  indiquer  les  points  principaux  de  la 
démonstration,  en  les  faisant  suivre  de 
([uekpies  commentaires  très  brefs. 

1.  L'Eglise  n'enseigne  rien  au  svjel  de 
l'organisation  sociale. 

En  science  sociale,  ce  point  est  acquis 
(Voir  Science  stoctale,  t.  IV,  U3  à  108,  1G7 
à  179  :  V,  108  à  1 17  ;  XI.  107  à  200  ;  XVII,  05 
à  110;  XIX,  73,  75,  70.)  Il  repo.se  sur  les 
constatations  suivantes  : 

Les  doctrines  religieuses  sont  absolues 
et  peu  variables,  tandis  que  les  organisa- 
tions sociales  sont  contingentes  et  varia- 
bles. Une  religion,  qui  prétend  s'étendre  à 
tous  les  pays  et  à  tous  les  temps,  doit  s'a- 
dapter aux  organisations  sociales  de  tous 
les  pays  et  de  tous  les  temps.  En  fait,  l'É- 
glise ne  fait  pas  autre  chose  :  elle  accepte 
toutes  les  organisations  et  toutes  les  formes 
du  travail,  de  la  propriété,  de  la  famille, 
des  pouvoirs  publics,  etc.  Elle  demande 
seulement  que  l'on  respecte  la  justice,  la 
charité,  la  morale,  la  vertu.  Elle  n'a  pas 
d'autre  doctrine  sociale  que  celle-là.  Suivant 
les   conditions  de  l'évolution   sociale,    les 


208 


BULLETIN   DE    LA    SOCIÉTÉ   INTERNATIONALE 


monastères  ont  eu  des  esclaves,  ou  des 
serfs,  ou  des  ouvriers  libres.  L'Église  s'ac- 
commode de  la  monarchie  ou  de  la  répu- 
blique, de  l'aristocratie  ou  de  la  démo- 
cratie, du  pouvoir  absolu  ou  du  régime 
parlementaire;  elle  n'a  pas  non  plus  de 
doctrine  sur  cette  grave  question.  Les 
membres  du  clergé  sont  d'ailleurs  parfai- 
tement divisés  au  point  de  vue  des  condi- 
tions de  Vorfjanisation  sociale,  et  ils  ont 
parfaitement  le  droit  de  l'être,  car  l'Église 
n'enseigne  rien  à  ce  sujet. 

Toute  religion,  qui  prétend  résoudre, 
dans  l'ordre  social,  les  questions  d'orga- 
nisation, qui  varient  nécessairement  sui- 
vant le  temps  et  les  lieux,  est  essentielle- 
ment une  religion   locale. 

Au  contraire,  une  religion  qui  prétend 
être  universelle,  ne  peut  se  prononcer,  dog- 
matiquement, que  sur  les  principes  géné- 
l'aux  de  l'ordre  social,  non  sur  les  questions 
d'organisation .  C'est  parce  qu'elle  n'impose 
aucune  forme  sociale  particulière  que  la 
religion  chrétienne  peut  s'adapter  aux  so- 
ciétés les  plus  différentes. 

2.  Il  résulte  de  cette  première  constata- 
tionque,  lors  que  les  membres  du  cleiv/ê  inter- 
viennent dans  les  questions  d'organisation 
sociale,  ils  ne  parlent  pas  au  nom  de  l'K- 
glise,  mais  en  leur  nom,  personnel. 

Leur  opinion,  leur  attitude,  leur  action 
politique  et  sociale  n'ont  donc  d'autre  va- 
leur et  d'autre  importance  que  celle  qui 
peut  résulter  de  la  force  de  leurs  argu- 
ments ou  de  leur  juste  appréciation  des 
choses. 

'.].  Celte  opinion,  celte  action  politique  et 
sociale  du  clergé  sont  influencées,  dans  une 
large  mesure,  par  le  milieu  social  auquel  les 
membres  du  clergé  appartiennent. 

C'est-à-dire  que,  sur  ces  questions  d'or- 
ganisation sociale,  le  clergé  italien  est  in- 
fluencé par  le  milieu  italien;  le  clergé 
espagnol,  par  le  milieu  espagnol  ;  le  clergé 
français,  par  le  milieu  français  ;  le  clergé 
américain  par  le  milieu  américain,  etc. 

Dès  lors,  s'il  se  produit  un  conflit,  ce  con- 
flit est  beaucoup  plus  d'ordre  social  que 
d'ordre  religieux. 

Voici  quelques  exemples  de  l'influence 


du  milieu  social  sur  la  religion.  On  en 
trouvera  la  démonstration  dans  la  Science 
sociale  : 

La  formation  sociale  di/J'érencie  nette- 
ment le  clergé  celle  du  clergé  anglo->jaxon 
(Se.  soc,  IV,  93  etsuiv.,  IX,  40,  351  à  382; 
XI,  418  à  424;  XII,  265  et  suiv.)  La  diffé- 
rence est  très  marquée,  par  exemple, 
chez  l'Irlandais,  saint  Colomban,  et  chez  le 
Saxon,  saint  Boniface.  En  général,  les 
missionnaires  irlandais  opéraient  sur  les 
masses  et  mettaient  au  service  de  leur 
apostolat  leur  caractère  et  leurs  procédés 
d'hommes  de  clan.  Au  contraire,  les  mis- 
sionnaires anglo-saxons  procédaient  par 
l'action  individuelle  et  en  se  fixant  soli- 
dement au  sol  à  la  façon  du  colon  issu  de 
leur  race. 

La  différence  s'accuse  même  entre  moi- 
nes appartenant  au  même  ordre  religieux, 
si  bien  qu'il  était  parfois  impossible  de 
les  faire  vivre  dans  le  même  monastère. 
La  formation  sociale  avait  donc  plus  d'em- 
pire sur  les  esprits  que  la  formation  reli- 
gieuse. 

Autre  exemple  : 

Les  Latins  et  les  Anglo-Saxons  ne  com- 
prennent pas  de  la  même  manière  la  situa- 
tion respective  du  clergé  et  des  fldèles  {Se. 
soc,  XIX,  88;  XXI,  274).  Les  premiers, 
par  suite  de  leur  formation  communau- 
taire, considèrent  surtout  les  fidèles  comme 
les  auxiliaires  du  clergé;  les  secpnds, 
par  suite  de  leur  formation  particulariste, 
considèrent  plutôt  le  clergé  comme  l'auxi- 
liaire des  fidèles.  Dans  le  premier  cas,  le 
clergé  est  plus  actif  et  les  fidèles  plus  pas- 
sifs; dans  le  second  cas,  c'est  l'inverse. 
Cette  divergence  est  grave,  car  elle  mo- 
difie profondément  l'orientation  de  la  vie 
religieuse  et  le  point  de  vue  même  de 
l'organisation  religieuse. 

Mais  la  divergence  produite  par  le  mi- 
lieu social  va  encore  plus  loin  : 

Les  Latins  et  les  Anglo-Saxons  ne  com- 
prennenl  jias  de  la  même  manière  les  rap- 
ports entre  le  pouvoir  religieux  et  le  pou- 
voir civil  [Se.  soc,  X\,  117). 

Les  Latins,  influencés  par  les  traditions 
de  rEm})ire  romain  et  de  la  formation 
communautaire,  ont  conservé  le  culte  du 
grand  pouvoir  public  et  de  la  centralisa- 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


20» 


tion  administrative.  De  là,  découle  la  ten- 
dance à  associer  étroitement  l'Kgli.se  à  l'E- 
tat pour  les  fortifier  l'un  par  l'autre. 

Les  Anglo-Saxons,  influencés  par  la  for- 
mation particulariste,  inclinent,  au  con- 
traire, vers  la  décentralisation  et  la  limi- 
tation des  pouvoirs  publics.  Ils  sont  donc 
portés  à  établir  une  distinction  très  nette 
entre  le  domaine  de  la  conscience  reli- 
gieuse et  celui  de  l'État.  Cette  divergence 
sociale  n'a  pas  été  sans  influence  sur  la 
séparation  religieuse  d'où  est  sorti  le  Pro- 
testantisme. L'histoire  du  Protestantisme 
est  à  écrire  à  ce  point  de  vue. 

Autres  exemples  de  divergences  déter- 
minées par  la  formation  sociale. 

Les  commiDiaiitnires  considèrent  la  reli- 
gion comme  une  n/J'aire  plutôt  colleclive: 
les  parlicuUirisles,  comme  une  affaire  plu- 
tôt individuelle.  De  là,  la  difficulté  des 
conversions  dans  tout  l'Orient  et  même 
souvent  dans  le  Midi,  parce  qu'on  ne  peut 
convertir  un  individu  indépendamment 
de  sa  famille  et  de  son  groupe  :  c'est  un 
bloc  dont  il  est  difficile  de  détacher  une 
pierre.  Au  contraire,  la  formation  parti- 
culariste, en  développant  l'initiative  indi- 
viduelle, fait,  de  la  religion,  une  affaire 
essentiellement  personnelle.  Tellement 
personnelle  que,  souvent,  en  Angleterre 
et  aux  États-Unis,  les  divers  membres 
d'une  même  famille  appartiennent  à  des 
sectes  religieuses  différentes. 

Les  communautaires  attachent  plus  d'im- 
portance à  la  pompe  extérieure  du  culte; 
les  particularisles,  à  la  piété  intérieure. 
Parce  que  la  formation  communautaire 
prédispose  plus  aux  manifestations  collec- 
tives qu'aux  manifestations  individuelles 
et  qu'on  en  est  plus  impressionné.  La  for- 
mation particulariste  développe  la  ten- 
dance inverse.  De  là,  chez  les  Scandina- 
ves, chez  certains  Allemands  du  Nord, 
surtout  chez  les  Anglo-Saxons,  l'excrois- 
.sance  extraordinaire  des  sectes,  les  prédi- 
cations spontanées  dans  les  rues  et  la 
pompe  plus  réduite  du  culte  public.  Ce 
phénomène  s'observe  même  chez  les  ca- 
tholiques, ce  qui  prouve  bien  que  nous 
.sommes  en  présence  d'un  phénomène 
plus  social  que  religieux. 


4.  La  papauté  étant  établie  en  Italie,  le 
milieu  social  italien  exerce  une  infuence 
prépondérante,  au  point  de  vue  de  l'organi- 
sation et  de  l'administration  de  V Eglise. 

Le  milieu  social  italien  a  d'abord  im- 
primé au  clergé  italien  la  formation  com- 
munautaire et  les  conséquences  qui  en 
dérivent.  .Mais  son  influence  s'est  fait 
sentir,  en  outre,  par  deux  traits  caracté- 
ristiques : 

D'abord  l'Italien  a  hérité,  plus  complè- 
tement que  les  autres  peuples  latins,  des 
traditions  de  l'Empire  romain.  Il  en  a  re- 
tenu la  vieille  idée  de  l'unité  impériale, 
de  la  centralisation  impériale,  de  l'action 
par  les  pouvoirs  publics,  de  l'association 
étroite  de  la  religion  et  de  l'Etat. 

Il  a  ensuite  subi  profondément  l'in- 
fluence du  régime  politique  des  cités  ita- 
liennes du  moyen  âge.  Ces  cités  commer- 
çantes, sans  cesse  en  lutte  les  unes  contre 
les  autres  et  trop  faibles  pour  se  défendre 
par  les  armes,  ne  pouvaient  se  maintenir 
que  par  des  prodiges  d'habileté  diploma- 
tique. La  diplomatie  de  Venise  peutdonner 
le  type  du  genre'. 

Le  clergé  italien  a  conservé  ces  deux 
traditions  :  la  politique  et  la  diplomatique. 
Il  les  a  conservées  d'autant  mieux  que  le 
clergé  est  essentiellement  conservateur. 
Mais  la  tendance  politique  de  l'action 
par  les  pouvoirs  publics  a  été  fortifiée, 
dans  le  clergé  italien,  par  une  autre  cir- 
constance, qui  est  également  d'ordre  so- 
cial : 

5.  Les  tendances  sociales  naturelles  d\k 
clergé  italien  ont  été  fortifiées  par  l'in- 
fluence du  clergé  espagnol. 

L'Espagne  est  le  pays  de  l'Occident  où 
le  caractère  autoritaire  des  pouvoirs  pu- 
blics a  atteint  le  plus  haut  degré  d'inten- 
sité, et  où  la  religion  et  l'État  ont  été  le 
plus  étroitement  associés. 

Cet  état  de  choses  provient  de  la  lutte 
séculaire  des  Espagnols  contre  les  Maures. 

Les  Maures,  étant  à  la  fois  les  enne- 
mis de  la  patrie  et  de  la  religion,  la  pa- 
trie et  la  religion  se  sont  étroitement 
coalisées  pour   la  défense    commune    et 

1.  Voir  Comment  la  roule  crée  le  type  social,  t.  J, 
liv.  IH,  cil.  !ii. 


210 


BULLETIN    DE   LA    SOCIÉTÉ    INTERNATIONALE 


cette  association  a  survécu.  Elle  explique 
à  la  fois  le  caractère  religieux  de  l'État 
et  le  caractère  belliqueux  du  clergé.  L'État 
défendait  la  religion  nationale,  comme 
le  clergé  défendait  le  pouvoir  national. 

Cette  commune  tendance  à  associer 
étroitement  la  religion  et  l'État  établissait 
naturellement  une  communauté  de  vues 
entre  le  clergé  e.spagnol  et  le  clergé  ita- 
lien. 

Mais  le  caractère  militaire  et  belliqueux 
du  clergé  espagnol  lui  donna  une  influence 
particulière  et  parfois  prépondérante. 

Par  ce  caractère  militaire,  ou  militarisé, 
ou  tout  au  moins  belliqueux,  ou  autori- 
taire, le  clergé  espagnol  avait  précisément 
les  qualités  d'énergie  qui  manquaient  au 
clergé  italien,  plus  porté,  par  sa  forma- 
tion sociale  à  la  diplomatie  habile  qu'à  la 
lutte  ouverte.  Il  y  avait  donc  là  tous  les 
éléments  d'un  bon  ménage,  entre,  si  je 
puis  m'exprimer  ainsi,  l'espagnol  plus 
entier  et  plus  viril,  au  sens  que  je  viens 
de  dire,  et  l'italien  plus  souple  et  en  quel- 
que sorte  plus  féminin. 

Ce  rapprochement  s'opéra  par  l'inter- 
vention d'un  ordre  religieux  créé  par  un 
officier  espagnol  et  qui  résume,  au  plus 
haut  degré,  les  caractères  sociaux  impri- 
més au  type  espagnol  par  la  lutte  contre 
les  Maures  :  l'ordre  des  Jésuites,  ou  plus 
exactement  la  «  Compagnie  de  Jésus.  »  Ce 
terme  de  <(  Compagnie  »  indique  bien  le 
caractère  régimentaire  de  cet  Ordre  cé- 
lèbre. 

Je  n'ai  pas  à  raconterTliistoire  religieuse 
et  politique  des  Jésuites.  Elle  est  d'ail- 
leurs assez  connue  et  a  soulevé  et  soulève 
encore  assez  de  controverses  et  d'opposi- 
tions. Ces  controverses  et  ces  oppositions 
viennent  précisément  de  ce  que  cet  Ordre, 
qui  est  le  produit  d'un  milieu  social  très 
particulier,  se  trouve,  parle  faitmême,  mal 
adapté  à  des  pays  qui  n'ont  pas  suivi  la 
même  évolution  sociale,  et  qui,  dès  lors, 
ne  sont  pas  préparés  à  accepter,  au  même 
degré,  l'intervention  et  l'autorité  du  clergé 
dans  la  vie  civile  et  politique. 

C'est  ainsi  que  la  manière  espagnole,  se 
manifestant  plus  particulièrenient  par 
l'action  dos  Jésuites,  a  orienté  l'Église  ca- 
tholique dans  des  voies   nouvelles.  Mais 


je  répète  que  cela  est  d'ordre  social  et  non 
religieux.  Cela  résulte  simplement  de  cir- 
constances sociales  et  historiques,  qui  re- 
lèvent de  l'observation  scientifique.  En 
effet,  supprimez  l'invasion  des  Maures, 
en  Espagne  et  l'histoire  politique  de  l'É- 
glise est  profondément  modifiée. 

Cette  orientation  a  amené    des  consé- 
quences qu'il  importe  d'indiquer  : 

6.  Le  clergé  compromet  les  intérêts  reli- 
Oieux  par  l'exercice  du  pouvoir  politique^ 
En  assumant  un  rôle  qui  incombe  aux 
pères  de  famille,  le  clergé  entre  néces- 
sairement en  conflit  avec  eux.  En  outre, 
il  oblige  l'opposition  politique  à  se  trans- 
former en  opposition  religieuse.  Enfin,  il 
se  met  dans  une  position  fausse,  puis- 
qu'une religion  catholique,  c'est-à-dire 
universelle,  n'a  pas  et  ne  peut  pas  avoir 
de  doctrine  au  sujet  de  l'organisation  poli- 
tique et  sociale,  qui  est  essentiellement 
variable  et  contingente. 

L'Islamisme,  le  Boudhisme,  le  Brahma- 
mismeont  une  doctrine  sociale,  parce  que 
ce  sont  des  religions  locales,  issues  d'un 
état  social  déterminé.  Mais,  par  le  fait 
même,  elles  ne  peuvent  se  répandre  en 
dehors  de  ce  milieu  social  '. 

Les  théologiens  devraient  bien  compren- 
dre cela,  y  réfléchir  sérieusement  et  l'en- 
seigner énergiquement. 

Mais,  de  plus,  la  politique  aggrave  les 
luttes  religieuses.  Parce  que  l'homme  est 
surtout  préoccupé  de  mettre  au  service  de 
ses  ambitions  terrestres  la  force  qu'il  peut 
tirer  des  sentiments  religieux.  11  est  porté 
à  dissimuler  sous  des  mobiles  élevés  ses 
convoitises  politiques  -'. 

Je  ne  crois  pas  que  la  publication  du 
dossier  Montagnini  puisse  modifier  cette 
opinion  sur  les  inconvénients  de  l'inter- 
vention du  clergé  dans  la  politique. 

En  tous  cas,  ces  inconvénients  sont  bien 
manifestes,  en  Espagne,  où  les  luttes  po- 
litico-religieuses ont  pris  une  acuité  extra- 
ordinaire qui  n'a    pas  été    profitable  à  la 


1.  Le  nrahniamisiiie,  par  exemple,  est  produit 
parle  sysicnic  social  de  la  caste  et  ne  peut  se  ré- 
pandre en  dehors  de  ce  type  de  populations. 

2.  Voir  les  développements  dans  mon  volume  r 
A-l-on  inicrél  à  s'ciiijxira-  du  pouvoir:' 


DR    SCIKNCE   SOCIALE. 


211 


religion.  Mais  les  conséquences  sont  encore 
plus  sensibles  dans  l'Amérique  espagnole 
et  portuiiaise.  Ce  pays  est  devenu  le  pays 
le  moins  religieux  du  nioude  et  le  plus  hos- 
tile à  la  religion,  par  une  réaction  natu- 
relle contre  un  régime  exagéré  de  con- 
trainte politique  et  religieuse. 

La  démonstration  devient  tout  à  fait  évi- 
dente, si  l'on  compare  l'état  religieux  des 
catholiques  dans  l'Amérique  du  Sud  avec 
celui  des  catholiques  dans  l'Amérique  du 
Nord.  Cette  comparaison  montre  claire- 
ment l'action  religieuse  différente  de  ces 
deux  milieux  sociaux  et  les  conséquences 
différentes  qui  en  résultent.  Elle  montre, 
en  même  temps,  ce  que  deviendra  le  ca- 
tliolicisme  dans  les  pays  latins  à  forma- 
tion communautaire  d'État,  si  les  influen- 
ces ad;uelles  continuent  à  prédominer. 

7.  Le  développement  du  cclhalicisme,  en 
Angleterre  et  aux  Etats- Cnis,  est  eii  voie  de 
modifier  les  conditions  de  ror;/fniisf'tion 
relif/ieuse. 

Dans  tout  ceci,  il  ne  s'agit  pas  du  dogme, 
qui  ne  tombe  pas  sous  l'observation  sociale, 
il  s'agit  uniquement  de  l'organisation  ecclé- 
siastique et  des  rapports  de  l'Eglise  et  de 
l'Etat.  Sur  ce  point,  l'Eglise  ne  peut  pas 
plus  se  soustraire  dans  l'avenir  qu'elle  n'a 
pu  se  soustraire  dans  le  passé  à  l'influence 
sociale  des  pays  où  elle  s'établit. 

Ur,  jusqu'ici,  elle  a  surtout  subi  Tin- 
fluence  des  peuples  latins,  orientés  vers 
le  ty^^e  du  grand  pouvoir  public,  qui  tend 
à  intervenir  dans  la  vie  privée  et  dans  la 
vie  religieuse  des  populations. 

Aujourd'hui,  l'évolution  sociale  se  fait 
dans  le  sens  des  peuples  que  la  science 
sociale  désigne  sous  le  nom  de  particula- 
ri.stes.  Ces  peuples  se  différencient  des 
peuples  à  formation  communautaire  d'É- 
tat, en  ce  qu'ils  développent  au  plus  haut 
degré  l'initiative  du  particulier  et  repous- 
sent nettement  toute  intervention  abusive 
de  l'État.  C'est  la  substitution  du  self  go- 
vernment  au  régime  de  l'autorité  absolue. 
.\u  point  de  vue  religieux,  c'est  la  substi- 
tution de  la  liberté  de  conscience  au  régime 
de  la  contrainte  religieuse  et  la  modifica- 
tion des  rapports  de  TÉglise  et  de  l'État. 
Or  le  nombre  des  catholiques  augmente 


chaque  année  en  Angleterre  et  aux  États- 
Unis,  et  l'Eglise  catholique  compte  main- 
tenant un  grand  nombre  d'évéques  et  un 
certain  nombre  de  cardinaux  dans  ces  deux 
pays.  Par  ce  seul  fait,  l'équilibre  des  in- 
fluences sociales  va  se  trouver  de  plus  en 
plus  modifié  dans  l'Église.  L'influence 
sociale  de  l'Espagne,  de  l'Italie  et  des  autres 
pays  latins  à  formation  communautaire 
d'État  ne  sera  plus  exclusivement  domi- 
nante, et  il  faudra  compter,  il  faut  déjà 
compter,  avec  cette  situation  nouvelle.  Jus- 
qu'à présent,  on  s'est  contenté  de  la  dénon- 
cer et  d'essayer  parfois  de  la  ridiculiser 
sous  le  nom  d'  «  américanisme  ».  C'est  là 
une  vue  très  suptTficielle  des  choses. 

11  faut  voir  plus  haut  et  plus  loin. 

Il  faut  voir  (jue  l'on  e.st  en  présence 
d'une  évolution  qui  e.st  fatale.  Elle  est 
fatale,  parce  que.  lorsque  deux  formations 
.sociales  sont  en  présence,  celle  qui  déve- 
loppe davantage  l'énergie,  l'initiative,  la 
puissance  de  travail  de  l'individu  l'em- 
porte toujours  sur  l'autre.  C'est  ce  qui  a 
fait,  dans  l'antiquité,  la  supériorité  des 
vieux  Romains',  c'est  ce  qui  fait,  de  nos 
jours,  la  .supériorité  des  peuples  à  forma- 
tion particulariste  -. 

Le  clergé  a  intérêt  à  se  rendre  compte 
de  cette  évolution  et  à  s'y  adapter  de  bon 
gré,  pour  n'être  pas  obligé,  plus  tard,  de 
s'y  adapter  de  force.  11  doit  se  détacher 
d'un  passé  qui  s'écroule  pour  regarder 
l'avenir  qui  grandit. 

Et  il  doit  considérer  cet  avenir  avec  joie, 
car  il  s'accomplit  pour  le  plus  grand  bien 
de  l'humanité.  Cet  enfantement  d'une 
humanité  nouvelle  et  supérieure  ne  se  fait 
pas  sans  douleur  ;  mais  l'enfant  qui  naitra 
sera  supérieur  à  son  aîné,  qui  porte  déjà 
tous  les  signes  de  la  vieillesse  et  même 
de  la  décrépitude. 

Edmond  Demulins. 


I.  Les  vieux  llomains  ont  été,  dans  l'antiquité, 
les  plus  particularistes  des  communautaires.  Ils 
représentent  le  plus  grand  elTort  des  communau- 
taires pour  sortir  de  la  communauté.  Voir  Co/îime«« 
la  roule  crée  le  type  social,  t.  I,  liv.  111,  cli.  xi. 
Firmin-Didot. 

-2.  Voir  Hist.  de  la  formation  particularisle,  par 
H.  deTourville.  I-irmin-Didot. 


212 


BULLETIN    DE   LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


CORRESPONDANCE 

Sl-Pétersbourg   le  G  avril  l!i07. 
^4   .]/.   Edmond  Demolins. 

«  Cher  Monsieur. 

«  Suivant  votre  désir,  je  vais  tâcher  de 
trouver  un  voyageur  russe,  connaissant 
hien  le  pays  et  Li  langue,  pour  faire  une 
étude  sur  la  Mongolie. 

«  J'ai,  en  outre,  en  vue  quelqu'un  qui 
pourrait  vous  faire  une  étude  très  docu- 
mentée sur  le  district  de  Syzran.  L'intérêt 
de  ce  pays,  c'est  que  la  colonisation  russe 
y  date  seulement  de  200  ans,  il  y  a  quelques 
villages  et  la  ville  qui  datent  de  la  seconde 
moitié  du  xvii"  siècle,  et  il  est  possible  de 
savoir  d'où  sont  venus  les  colons.  Une 
étude  pareille  serait  de  la  plus  grande 
importance  pour  rectifier  certains  points 
de  vue  de  la  Science  sociale. 

«  Chez  les  Petits-Russiens,  par  exemple, 
il  n'y  a  que  les  pâturages  qui  soient  en 
communauté,  comme  dans  bien  des  villa- 
ges de  France  et  d'Allemagne  et  comme 
c'était  généralement  le  cas  avant  la  Ré- 
volution. Quant  aux  terres  nobles,  elles 
sont  la  propriété  des  particuliers,  et  il  en 
a  été  ainsi  depuis  que  les  Petits-Russiens 
se  sont  beaucoup  différenciés  des  Grands- 
Russiens,  c'est-à-dire  depuis  le  xv<'  siècle. 
Les  premiers  sont  plus  particularistes  que 
les  Français  (cette  démonstration  ne  man- 
quera pas  d'intérêt)  ;  les  jeunes  ménages  ne 
demeurent  jamais  avec  les  grands- 
parents.  Dans  le  34°  fascicule,  p.  107  du 
Bulletin,  vous  semblez  croire  que  .les 
Russes  ont  passé  de  la  simple  récolte  à  la 
culture  par  la  contrainte  exercée  par  les 
Tsars  c'est-à-dire  depuis  le  xvF  siècle.  Or 
les  Novgorodiens  étaient  certainement 
agriculteurs  au  ix^  siècle... 

u  Veuillez  agréer 

\.    \\'oi:iKOF, 
prol'esscur  à  runivcrsilé 
de  St-Pétersbouis. 

Nous  remercions  M.  Woeikof  du  con- 
cours qu'il  veut  bien  nous  promettre,  et 
nous  espérons  que  les  deux  études  qu'il 


nous  annonce  fourniront  la  matière  d'un 
intéressant  fascicule  pour  la  Revue.  —  E»  D. 


Lk  VOGUE  DES  «  SALONS  »  ET  LE 
GOUT  DES  ARTS 

Lorsqu'un  profane,  un  provincial,  pé- 
nètre pour  la  première  fois  au  «  Salon  » . 
son  impression  dominante  est  une  impres- 
sion d'immensité,  ou  mieux  encore  de 
multitude.  Ce  qui  le  frappe,  c'est  qu'il  y  a 
énormément  de  tableaux.  On  se  fatigue 
à  parcourir  seulement  les  salles  qui  les 
contiennent,  et  l'on  se  demande  comment 
le  mot  «  salon  »,  qui  signifie  proprement 
une  pièce  unique,  a  pu  élargir  son  accep- 
tion primitive  de  façon  à  désigner  tout  un 
vaste  ensemble  de  galeries. 

L'impression  de  multitude  et  d'immen- 
sité devient  plus  forte  lorsqu'on  songe  que 
le  «  Salon  »,  il  y  a  quelque  quinze  ans, 
s'est  scindé  en  deux  expositions,  dont  cha- 
cune est  assez  vaste  pour  défrayer  plu- 
sieurs visites.  Elle  se  renforce  encore 
lorsqu'on  se  rappelle  qu'une  foule  d'ar- 
tistes se  plaignent  de  ne  pouvoir  faire  en- 
trer leurs  œuvres  au  Salon,  et  organisent 
de  tous  les  côtés  des  expositions  moins  cé- 
lèbres, mais  qui  font  sonner  très  haut 
leur  «  indépendance  ». 

Y  a-t-il  un  public  pour  tout  ce  qu'on  ex- 
pose? —  Oui.  Et  quiconque  a  passé  un 
après-midi  au  Salon  en  rapporte  une  autre 
impression  caractéristique,  à  savoir  que 
s'il  s'y  trouve  énormément  de  tableaux,  il  y 
vient  énormément  de  monde.  A  certains 
jours,  ce  n'est  même  plus  l'affluence,  c'est 
la  cohue.  Du  reste,  le  Salon  est  un  événe- 
ment de  première  classe  dans  le  monde 
parisien.  Toute  la  haute  vie  s'en  occupe,  et 
tous  les  journaux  consacrent  de  longues 
études  aux  œuvres  exposées.  Il  y  a  là  un 
succès  incontestable,  (pii  prouve  <iue  la 
production  intense  des  d'uvres  d'art  et  leur 
solennel  étalage  répondent  vraiment  à  un 
b(>soin. 


Pour  bien  comprendre   ce   succès  des 
expositions  artistiques,  il  n'est  pas  inutile 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


^13 


(le  le  rapprocher  de  plusieurs  autres  phé- 
nomènes, avec  lesquels  il  offre  une  cer- 
taine parenté.  La  multiplication  inouïe  des 
statuettes  destinées  à  décorer  les  apparte- 
ments, et  dont  tous  les  bazars  importants 
possèdent  désormais  un  assortiment  no- 
table, atteste  la  diffusion  d'un  goût  que  fa- 
vorisent, d'autre  part,  les  progrès  indus- 
triels en  ce  (jui  concerne  l'imitation  du 
bronze  par  le  zinc  et  Taluminium.  Notons 
encore  la  vente  de  plus  en  plus  copieuse, 
même  par  des  maisons  (jui  déclarent  s'a- 
dresser aux  «  classes  laborieuses  »,  de  mo- 
biliers fabriqués  à  la  machine,  par  cen- 
taines, mais  présentant  des  moulures,  et 
des  motifs  de  décoration  dont  les  familles 
ouvrières  ne  se  souciaient  point  autrefois. 
Parallèlement  à  ces  faits,  on  peut  mettre  en 
ligne  la  démocratisation  de  la  soie,  l'usage 
rapidement  croissant  de  chapeaux  ornés 
chez  les  femmes  du  peuple,  la  construc- 
tion de  maisons  à  façades  architecturales, 
dont  l'intérieur  se  divise  ensuite  en  petits 
appartements  étriqués  :  la  place  impor- 
tante que,  dans  ces  appartements,  tend  à 
occuper  le  c  salon  »,  plus  grand,  mieux  si- 
tué, plus  orné  que  les  chambres.  Tous  ces 
faits  se  ramènent  à  une  généralisation  du 
h/xe  orienté  plus  ou  moins  Iieureusemenl 
vers  le  beau,  et  prouvent,  à  rencontre  des 
thèses  socialistes,  une  sensible  augmenta- 
lion  du  bien-être,  non  point  dans  les  classes 
<lites  dirigeantes,  mais  dans  la  vaste  frac- 
tion du  peuple  qui  vient  immédiatement 
après. 

Ce  développement  du  bien-être,  confirmé 
d'un  autre  coté  par  la  consommation  tou- 
jours plus  abondante  de  denrées  classées 
jadis  comme  denrées  de  luxe,  par  la  mul- 
tiplication des  voyages  d'agrément  et  des 
villégiatures,  etc.,  constitue  un  terrain  des 
plus  favorables  pour  la  production,  nous 
ne  dirons  pas  géniale,  mais  abondante,  des 
œuvres  d'art.  Car  l'œuvre  d'art,  presque 
toujours,  e.st  précisément,  un  article  de 
mobilier  de  luxe;  et,  dans  une  société  où 
les  objets  de  ce  genre  intéressent  des  mil- 
lions d'individus,  il  surgit  toujours  de  la 
masse  peu  aisée  assez  de  clients  enrichis 
pour  inciter  les  artistes  à  un  travail  qu'on 
espère  rémunérateur. 

Mais,  si  le  goût  du  luxe  a  pu  s'orienter  — 


plus  ou  moins  heureusement,  avons-nous 
dit  —  dans  le  sens  du  beau,  cette  orienta- 
tion elle-même  doit  avoir  .ses  causes,  dont 
la  première  est  évidemment  le  désir  d'i- 
miter les  hautes  classes  où  par  des  tradi- 
tions remontant  jusqu'à  la  Renaissance,  le 
goût  des  beaux-arts  est  très  vif  depuis 
longtemps.  On  sait  que  la  Révolution  est 
survenue  au  moment  où  l'art  du  mobilier, 
harmonisé  avec  l'art  pictural  et  sculptu- 
ral, produisait  les  plus  exquises  des  mer- 
veilles ;  mais  ces  merveilles  étaient  alors 
le  privilège  d'une  minorité,  sur  laquelle 
devaient  fondre  bientôt  la  misère,  la  pros- 
cription ou  la  mort.  Aujourd'hui,  le  petit 
bourgeois  et  même  l'ouvrier  aisé  s'éver- 
tuent, consciemment  ou  non,  à  reproduire 
quelque  chose  du  mode  d'existence  de  cette 
aristocratie  du  dix-huitième  siècle,  comme 
notre  gouvernement  parlementaire,  avec 
sa  centralisation  et  son  omnipotence  admi- 
nistrative, continue,  en  les  perfectionnant, 
les  procédés  de  la  monarchie  absolue.  Il  ya, 
dans  l'histoire,  plus  de  continuations  que 
de  ruptures.  Seulement,  les  exemples  des- 
cendent, et  les  modes,  les  engouements, 
les  opinions,  les  croyances  mêmes  et  les 
incrédulités,  se  retrouvent,  au  bout  d'un 
certain  temps,  à  un  échelon  inférieur  de 
l'échelle  sociale,  après  avoir  occupé  exclu- 
sivement un  échelon  supérieur. 

Il  semble  que  nous  nous  éloignons  de 
notre  sujet.  Nous  y  restons  au  contraire, 
car  il  en  est  de  l'art,  et  de  l'amour  de  l'art, 
comme  du  reste.  Les  familles  modestes 
qui  se  trouvent  en  possession  d'un  superflu 
emploient  volontiers  ce  superflu  à  embellir 
leur  demeure,  quand  les  gens  riches  et  en 
vue  ont  déjà  commencé  à  le  faire,  et,  si 
l'art  est  traditionnellement  vénéré  dans  les 
hautes  classes,  cette  vénération  devient 
contagieuse  aussitôt  que  la  diffusion  des 
ressources  matérielles  en  multiplie  les 
moyens.  Toutefois,  il  est  une  circonstance 
qui,  de  nos  jours,  favorise  singulièrement 
cette  orientation  esthétique  des  besoins. 
Cette  circonstance,  c'est  le  développement 
universel'  d'une  instruction  sommaire,  ef- 
fleurant tous  les  sujets,  et  rendue  plus  ac- 
tive par  la  concurrence  des  systèmes 
d'éducation.  Plus  de  gens,  grâce  aux 
écoles  et  aux  diplômes  de  toute  espèce, 


214 


BULLETIN    DE   LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


ont  une  teinture  d'histoire  de  l"art  et  con- 
naissent des  noms  propres  évoquant  à  leur 
esprit  des  peintres,  des  sculpteurs,  des 
tableaux,  des  statues.  C"est  un  abc  dont 
ils  sont  fiers  et  qui  alimente  leur  conver- 
sation. Ceux  même  qui  demeurent  au-des- 
sous de  ce  niveau  rudimentaire  sentent 
vaguement,  par  ce  qu'ils  entendent  dire 
autour  d'eux,  que  Fart  est  quelque  chose 
de  beau,  une  sorte  de  religion  qui  a  ses 
pontifes  comme  la  science  a  les  siens,  et, 
encore  une  fois,  ces  dispositions  générales 
de  la  masse  facilitent  dans  une  large  me- 
sure les  manifestations  qui  se  produisent 
dans  la  partie  supérieure  de  la  société. 

Ces  traditions  de  goût,  léguées  par  l'aris- 
tocratie, d'autrefois,  combinées  avec  le 
développement  de  l'instruction,  ont  pour 
effet  de  maintenir  la  France,  jusqu'à  pré- 
sent, au  premier  rang  des  nations  en  ce 
qui  concerne  les  arts  -  les  arts  plastiques 
tout  au  moins  —,  et  il  en  résulte  cet  autre 
phénomène  que  la  France  joue  un  rôle 
unique  au  monde  pour  Y  exportation  des 
œuvres  d'art.  Beaucoup  des  tableaux  qui 
figurent  à  nos  expositions  sont  achetés  par 
des  étrangers,  notamment  par  des  Améri- 
cains, et  nos  compatriotes  se  trouvent 
ainsi  bénéficier  sans  effort  de  l'enrichisse- 
ment de  la  race  anglo-saxonne,  plus  apte 
jusqu'à  ce  jour  aux  affaires  qu'à  la  créa- 
tion artistique.  Mais  des  symptômes  sé- 
rieux, depuis  quelque  temps,  tendent  à 
montrer  qu'il  ne  faudrait  pas  compter 
éternellement  sur  cette  clientèle  ;  car  l'An- 
glais et  l'Américain  qui  veulent  devenir  ar- 
tistes finissent  par  le  devenir.  Ils  viennent 
étudier  chez  nous  et  rapportent  nos  secrets 
chez  eux,  et  l'on  peut  voir  grandir,  par 
delà  la  Manche  ou  l'Océan,  le  rôle  des 
€  Écoles  »  nationales,  c'est-à-dire,  par  voie 
de  conséquence,  celui  des  «  marchés  artis- 
tiques »  nationaux. 


Telle  qu'elle  est,  cette  prospérité  si  bril- 
lante de  l'art  finançais  n'est  pas  sans  com- 
porter —  la  métapliore  est  ici  à  sa  place 
—  (juelques  ombres  au  tableau.  Nous  en 
énumérerons  (iu(!l(iues-uncs. 

La  première,  c'est   Vindnslrialismc.   Et 


l'on  dira  peut-être  que  l'art,  en  ressem- 
blant à  l'industrie,  ne  fait  que  demeurer 
fidèle  à  ses  origines,  l'artiste  de  la  Renais- 
sance n'étant  en  somme  qu'un  artisan,. 
astreint  au  «  chef-d'œuvre  »  pour  devenir 
•-  maître  ».  Mais  non  :  ce  n'est  plus  la 
même  chose.  L'industrialisme  d'aujour- 
d'hui est  l'industrialisme  des  affaires.  Il 
consiste  tantôt  dans  l'exploitation  des 
peintres  par  les  marchands  de  tableaux 
(dont  beaucoup,  on  le  sait,  sont  Israélites), 
tantôt  dans  l'adaptation  que  certains  artis 
tes  font  de  leur  talent  à  la  médiocrité  du 
public,  en  vue  de  s'assurer  des  «  débou- 
chés »  aussi  larges  que  possible.  On  cite 
des  «  entrepreneurs  »  qui,  moyennant  cer- 
tains contrats  léonins,  assument  la  tâche 
de  «  lancer  >  un  artiste  à  grand  renfort 
de  publicité,  et  l'on  cite  des  artistes  qui 
«  fabriquent  »  réellement  des  tableaux, 
d'une  façon  quasi  automatique  et  mécani- 
que, se  répétant  et  se  copiant  sans  ver- 
gogne, parce  que  leurs  clients  se  disputent 
le  même  «  article  ».  Nous  avons  parlé  de 
ce  qu'il  y  a  de  «  sommaire  »  dans  l'ins- 
truction esthétique  du  public.  Il  en  ré- 
sulte qu'il  ne  faut  pas  déranger,  dans  le 
cerveau  du  client,  l'idée  que  celui-ci  se 
fait  d'un  artiste,  lorsque  cette  idée  s'y  est 
incrustée  une  fois.  Le  paysagiste  qui  aura 
conquis  la  notoriété  par  un  rideau  de  peu- 
pliers au  bord  d'une  rivière,  cherchera 
quelquefois  en  vain  à  exercer  sa  fantaisie 
sur  un  autre  sujet.  Le  marchand  de  ta- 
bleaux, homme  sage  et  pratique,  refusera 
ces  tentatives  hasardeuses  et  dira  à  son 
homme  :  «  Apportez-moi  des  rivières  avec 
des  peupliers.  »  Il  n'est  pas  de  sanctuaire, 
connue  on  le  voit,  où  ne  pénètre,  en  con- 
([uérante,  la  division  du  travail. 

La  réaction  naturelle  contre  ces  exi- 
gences (le  la  médiocrité  conduit  à  un  au- 
tre écueil  :  YinteUectnalisme,  et  nous 
entendons  par  ce  nom  l'ensemble  de 
tentatives  bizarres,  in(iuiétantes,  maladi- 
ves, exaspérées,  oii  se  jettent,  par  hor- 
reur pour  la  routine,  les  amoureux  systé- 
mati(|ues  de  l'originalité.  Être  original  est 
bon,  à  condition  (|ue  cette  originalité  soit 
naturelle.  Sinon,  si  elle  est  le  résultat  d'un 
système  poursuivi  coûte  (\\xe  coûte,  par 
haine  de  ce   ([ue    les   romantiques   appe- 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


■1[:> 


laieut  les  «  pliilistins  ».  et  de  ce  que  l'ar- 
got moderne  appelle  le  genre  <  pompier  », 
on  risque  de  tomber  dans  le  grotesque  et 
dans  l'exécrable.  Un  homme  peut  s'im- 
poser à  l'attention,  dans  un  salon  où  l'on 
cause,  par  le  piquant  de  sa  causerie  ;  mais 
il  peut  s'imposer  aussi  en  criant  plus  fort 
que  les  autres,  et  cette  manière  est  moins 
estimable.  Il  peut  s'imposer  plus  sûre- 
ment encore  en  faisant  une  cabriole  sur  le 
tapis.  Seulement,  la  notoriété  conquise  à 
ce  prix  n'est  pas  du  même  métal  que  la 
gloire.  Or  il  y  a,  dans  le  monde  artistique, 
des  artistes  qui  «  crient  plus  fort  (jue  les 
autres  »,  et  l'on  en  trouverait  même  qui 
«  font  des  cabrioles  sur  le  tapis.  »  Et. 
comme  le  besoin  de  sortir  du  banal  ne 
tourmente  pas  moins  les  critiques  que  les 
artistes,  il  arrive  que  l'homme  à  forte  voix 
ou  le  faiseur  de  cabrioles  réussit  effective- 
ment à  faire  parler  de  lui. 

Il  a  d'ailleurs  pour  lui,  dans  le  public, 
cet  élément  influent  dont  l'état  d'àme  est 
connu  sous  le  nom  de  snobisme.  Parmi  les 
traits  qui  caractérisent  le  snob ,  on  peut 
noter  la  médiocrité  d'instruction  et  d'in- 
telligence combinée  avec  le  désir  de  ne 
L  pas  faire  comme  tout  le  monde  et  de  se 
poser  en  type  supérieur.  C'est  grâce  au 
•snobisme  que  se  forment  les  engouements 
passagers  pour  des  œuvres  médiocres , 
mais  bizarres,  qui  affichent  bruyamment 
l'intention  de  tout  révolutionner,  bien 
qu'en  définitive  —  comme  une  expérience 
de  quelques  années  permet  toujours  de 
.s'en  rendre  compte  —  elles  ne  révolu- 
'  tiennent  rien  du  tout.  Et  le  snobisme  lui- 
même,  si  l'on  recherche  ses  origines, 
n'est  pas  sans  relations  avec  le  boulever- 
.sement  moderne  des  fortunes,  la  prompte 
élévation  des  parvenus,  la  diminution  de 
l'influence  éducatrice  des  anciennes  clas- 
ses dirigeantes,  plus  imitées  qu'écoutées. 
Le  goût  ne  s'acquiert  pas  en  un  jour,  ni 
même  souvent  en  une  vie  d'homme.  Plante 
fine  et  délicate,  à  la  croissance  lente  et 
difficile,  il  ne  s'épanouit  d'ordinaire  que 
grâce  au  travail  persévérant  et  accumulé 
de  plusieurs  générations  d'amateurs.  C'est 
dans  ce  domaine,  bien  plus  que  dans  le 
domaine  moral,  que  s'impose  la  nécessité 
des  «  étapes  ». 


X'y  a-t-il  pas  cependant  des  boussoles 
pour  guider  l'admiration  publique  et  nous 
aider  à  faire,  dans  cette  avalanche  étour- 
dissante de  productions  artistiques,  un 
triage  nécessaire  entre  ce  qui  est  vraiment 
beau  et  ce  (jui  usurpe  seulement  les  appa- 
rences de  la  beauté? 

11  y  a  des  boussoles,  ou  tout  au  moins 
des  institutions  qui  sont  censées  en  tenir 
lieu.  Nous  vivons  à  une  époque  d'exa- 
mens, de  diplômes,  de  médailles  et  de 
concours.  Précisément,  le  Salon  est  un 
concours.  Les  tableaux  sont  acceptés  par 
un  jury,  ce  qui  constitue  un  premier 
choix.  Ils  demeurent  exposés  deux  mois 
Ou  davantage.  Tout  le  monde  peut  les  voir. 
Pendant  ce  temps  le  jury  continue  son 
examen  et  désigne  les  toiles  ou  autres 
œuvres  les  plus  méritantes.  Une  ample 
distribution  de  médailles  est  faite,  et  le 
Salon  demeure  encore  ouvert  quelque 
temps  après  cette  di.stribution.  de  sorte 
que  l'opinion  publique  peut  contrôler  tout 
à  son  aise  le  choix  des  juges.  En  appa- 
rence, tout  cela  est  irréprochable  et  fort 
bien  conçu.  Les  honnêtes  spectateurs  qui 
n'osent  juger  par  eux-mêmes  n'ont  qu'à 
attendre  le  verdict  qui  doit  éclairer  leur 
entendement. 

Eh  bien  !  leur  entendement,  malgré  tout, 
est  mal  éclairé. 

Nous  ne  parlerons  pas  de  la  manière 
dont  s'opèrent  les  adinissions,  ni  des  accu- 
.sations  souvent  portées  contre  les  mem- 
bres du  jury,  soupçonnés  parfois  de  fa- 
voritisme et  de  politesses  réciproques. 
Prenons  le  Saion  constitué,  et  supposons 
admises  toutes  les  œuvres  dignes  de  l'être. 
Un  obstacle  sérieux  surgit  aussitôt  devant 
l'observateur.  Il  suffit,  en  effet,  de  se  pro- 
mener dans  les  galeries  pendant  quelques 
minutes  pour  apercevoir  de  nombreux 
tableaux  marqués  des  initiales  H.C.  Cela 
veut  dire  «  hors  concours  ».  Les  auteurs 
de  ces  œuvres  sont  membres  du  jury,  ou 
ont  été  médaillés  antérieurement.  Cela 
leur  crée  une  situation  privilégiée,  qu'ils 
méritent  peut-être,  mais  que  peut-être 
aussi  ils  ne  méritent  pas.  Or.  ces  œuvres 
privilégiées  sont  croyons-nous,  au  nombre 


210 


BULLETIN   DE   LA   SOCIETE   INTERNATIONALE 


de  plusieurs  centaines.  De  sorte  que  le 
public  peut  se  dire,  lorsqu'il  voit  ensuite 
tell>?  ou  telle  œuvre  remporter  un- prix  : 
«   Soit  !   ce    tableau   est    officiellement  le 

plus   beau après  quelques    centaines 

d'autres  ».  Et  sa  perplexité  n'en  est  pas 
guérie. 

Ces  récompenses  elles-mêmes  sont  peut- 
être  trop  nombreuses  et  trop  variées. 
L'adjectif  «  premier  »,  appliqué  au  subs- 
tantif «  prix  3  ou  au  substantif  «médaille  », 
s'étonne  de  revenir  plusieurs  fois,  ce  qui 
transforme  en  pluriel  un  mot  qui  sem- 
blerait devoir  essentiellement  rester  au 
singulier.  Quoi  qu'il  en  soit,  les  récom- 
penses remplissent  une  longue  liste.  Or. 
on  ne  retient  pas  une  liste,  et  la  gloire  ne 
s'accommode  pas  de  ce  que  la  mémoire 
rejette.  11  faut,  pour  voir  les  noms  des 
heureux  élus,  être  au  nombre  des  inté- 
ressés, ou  des  curieux  systématiques.  Cela 
prend  un  peu  le  caractère  collectif  et 
voilé  des  promotions  militaires,  des  mou- 
vements administratifs  ou  des  nomina- 
tions dans  la  Légion  d'honneur.  En  fait, 
des  artistes  récompensés  demeurent  dans 
l'obscurité  et  la  gêne.  Leur  récompense 
ne  les  a  pas  fait  «  percer  ». 

Mais  le  jury  n'est  pas  le  seul  à  distri- 
buer la  gloire.  Il  y  a  la  presse,  représentée 
par  la  nombreuse  tribu  des  critiques 
d'art. 

Parmi  ces  critiques,  plusieurs  sont  énii- 
nents  et  justement  écoutés.  Mais  d'abord 
leur  tâche  est  écrasante,  et  la  nécessité 
d'examiner  toutes  les  œuvres  dont  les  au- 
teurs ont  quelque  renom  — ^«nw  qu'il  fani 
en  parler  —  ne  leur  laisse  pas  toujours 
beaucoup  de  loisir  pour  «  découvrir  »  les 
talents  nouveaux  qui  peuvent  s'annoncer 
çà  et  là.  Ensuite,  ces  critiques  honorables 
et  consciencieux  ne  sont  malheureusement 
pas  les  seuls.  Nous  n'entamoi'ons  ici  au- 
cune digression  sur  les  mœurs  de  la 
presse  contemporaine,  mais  nos  lecteurs, 
suffisamment  avertis,  nous  comprendront 
à  demi-mot.  Là,  encore,  l'industrialisme, 
sous  une  certaine  forme,  sévit.  Nous  cau- 
sions un  jour  avec  un  peintre  des  ])lus  ho- 
norablos,  de  caractère  calme  et  pondéré, 
e.Ncmpt  dépassions  envieuses  puisqu'il  est 
«  ai'i'iv('-  »  et  a  obtenu  de  très  hautes  ré- 


compenses, et  ce  peintre  nous  parlait  de 
certains  critiques  d'art.  «  Ce  sont,  nous 
disait-il  en  substance,  des  spéculateurs 
avisés.  Pas  de  cadeaux,  pas  de  comptes 
rendus.  Il  est  vrai  que  ce  sont  des  cadeaux 
en  nature ,  des  tableaux  ;  mais ,  sur  le 
nombre^  quelques-uns  finissent  par  avoir 
de  la  valeur,  grâce  au  succès  postérieur 
de  l'artiste.  Alors,  au  bout  de  quelques 
années,  le  critique  fait  une  vente,  et  il  se 
trouve  qu'il  a  acheté  gratis  des  valeurs 
qui  ont  merveilleusement  monté.  «  On 
conçoit  que,  dans  le  concert  cacophonique 
des  opinions,  la  note  émise  par  ces  juges 
intéressés  soit  de  nature  à  désorienter 
les  profanes  studieux  qui  cherchent  loya- 
lement à  s'instruire.  Ces  apothéoses  fac- 
tices encombrent  la  mémoire  de  noms 
qu'elle  n'aurait  pas  besoin  de  retenir 
et  l'empêchent,  par  contre-coup,  d'enre- 
gistrer d'autres  noms  qui  n'ont  pas  eu  à 
leur  service  ces  puissants  instruments 
de  publicité. 

Quant  aux  amateurs  très  forts,  capa- 
bles de  bien  juger  par  eux-mêmes,  ils  exis- 
tent sans  doute,  mais  en  petit  nombre,  et 
leur  influence  est  mince,  car  ils  ne  pos- 
sèdent aucune  situation  officielle  et  ne 
disposent  pas  de  tribunes  d'où  ils  puissent 
répandre  au  loin  leur  opinion.  Ils  s'en  sou- 
cient d'ailleurs  médiocrement,  et  se  con- 
tentent d'être  sages  pour  eux-mêmes  sans 
entreprendre  d'être  des  mentors  pour  les 
autres.  Pourtant  le  jugement  des  particu- 
liers doués  de  goût,  quoique  non  profes- 
sionnels, est  celui  qui  a  le  moins  de  chance 
de  se  tromper  dans  ces  matières,  les  grands 
artistes  membres  du  jury  ayant  naturel- 
lement quelque  tendance  à  préférer,  entre 
toutes  les  œuvres  soumises  à  leur  appré- 
ciation, celles  où  ils  reconnaissent  le  mieux 
leur  propre  «  genre  »  ou  leurs  procédés  de 
composition.  C'est  pouniuoi  l'on  peut  se 
demandei'  si,  une  fois  admis  le  système 
moderne  des  concours,  le  meilleur  jury, 
au  point  de  vue  de  l'éducation  populaire,  ne 
serait  pas  un  jury  de  r/enllemcn  non  artistes, 
mais  connus  comme  des  amateurs  éclai- 
rés. De  toutes  façons,  il  faudrait  qu'au- 
cune œuvre,  quelle  qu'elle  fût,  ne  fût 
exemptée  du  concours,  dussent  les  maî- 
tres  en  vogue  subir,  de  temps  à  autre. 


I 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


217 


rhumiliation,  d'ailleurs  salutaire,  de  se 
voir  préférer  des  hommes  nouveaux.  Une 
autre  expérience  qui  serait  curieuse,  à 
notre  avis,  et  mériterait  d'être  tentée,  à 
titre  d'enquête  facile  sur  les  aspirations 
esthétiques  du  public,  consisterait  à  faire 
juger  les  œuvres  du  Salon,  en  dissimulant 
leurs  signatures,  par  un  jury  quelconque, 
tiré  au  sort  et  n'ayant  pas  eu  le  temps 
d'être  préparé  ou  influencé  avant  son  exa- 
men. Le  verdict  ne  serait  certes  pas  in- 
faillible, mais  il  en  résulterait  certaines 
clartés,  qui  ne  seraient  pas  perdues  pour 
l'art.  On  sait  l'anecdote  classique  d'Apelles 
se  cachant  derrière  son  tableau  pour  écou- 
ter les  réflexions  des  passants. 

Pour  conclure,  nous  constaterons  que 
l'état  social  actuel  en  France  est  éminem- 
ment favorable  à  Téclosion  abondante  des 
œuvres  d'art,  parmi  lesquelles  beaucoup 
témoi.snent  d'un  vrai  talent,  d'une  science 
technique  des  plus  remarquables  et  par- 
fois d'une  laborieuse  originalité.  Mais,  plus 
propices  en  définitive  à  la  quantité  qu'à 
la  qualité,  les  circonstances  sont  moins  fa- 
vorables que  jadis  à  l'apparition  d'œuvres 
de  tout  premier  ordre,  où  se  reconnaît 
l'empreinte  victorieuse  du  génie. 

Gabriel  d'Azambuja. 


II. 


REPERCUSSIONS  SOCIALES  ' 

—  Les  diverses  formes  de  la 
propriété. 


(Il  n'y  a  une  science  sociale  que  si  les  phéno- 
mènes sociaux  se  répercutent  les  uns  sur  les 
autres  indépendamment  de  la  volonté  hu- 
maine et  par  le  fait  de  la  nature  des  choses.) 

On  distingue,  en  science  sociale,  quatre 
formes  de  propriétés,  qui  sont  dans  l'ordre 
de  l'importance  décroissante  :  la  Projjrie'lc 
immobilière,  les  Biens  mobiliers,  \e  Salaire 
et  VEparfjne.  Chacune  de  ces  formes  est 
déterminée  par  des  répercussions  dont 
nous  allons  donner  des  exemples. 

I.  —  La  Propriété  immobilière. 

RÉPERCUSSIONS  SIR  I.A  PROPRIÉTÉ  IM.MO- 
HILIÈRE. 

1.  Voir  les  deux  livraisons  précéderrtes. 


Il  y  a  un  régime  plus  simple  que  la 
propriété  proprement  dite,  c'est  l'occupa- 
tion du  sol  laissé  à  la  libre  disposition, 
au  libi'e  parcours  de  chacun,  en  dehors 
de  toute  forme  positive  d'appropriation  ; 
c'est  ce  que  la  Nomenclature  désigne  sous 
le  nom  de  sol  disponible. 

Cette  disponibilité  du  sol  ne  résulte  pas 
du  hasard  ou  du  caprice  de  l'homme; 
elle  se  manifeste  dans  certaines  condi- 
tions. La  répercussion  suivante  indique  le 
cas  le  plus  général  : 

1 .  Les  populations  qui  se  livrent  aux  divers 
travaux  de  Simple  Récolte  (art  pastoral 
nomade,  chasse,  cueillette)  laissent  le  sol 
à  l'état  disj)onibleK  Le  pasteur  nomade, 
par  exemple,  n'a  pas  intérêt  à  s'approprier 
une  partie  déterminée  du  sol  :  il  lui  est 
plus  avantageux  d'avoir  le  libre  parcours 
de  la  steppe  que  la  propriété  exclusive 
d'un  territoire  limité.  D'autre  part,  l'iicrbe 
se  renouvelant  d'elle-même  chaque  année, 
sans  exifjer  un  travail  préalable,  comme 
la  culture,  le  pasteur  n'a  pas  le  même 
motif  que  l'agriculteur  pour  revendiquer 
la  propriété  d'une  partie  du  sol.  C'est  ce 
qui  expli(iue  pourquoi  les  immenses 
steppes  de  l'Asie  centrale,  de  l'Arabie,  du 
Sahara,  etc.  ne  sont  pas  appropriées  et 
restent  à  l'état  de  sol  disponible. 

11  en  est  de  même  pour  les  chasseurs 
de  l'Afrique,  ou  de  l'ancienne  Amérique  et 
pour  les  cueilleurs  de  l'Océanie. 

Cette  répercussion  capitale  éclaire  la 
grave  question  des  origines  et  des  condi- 
tions de  la  propriété.  Elle  montre  que  le 
sentiment  de  la  propriété  du  sol  n'est  pas 
inné  dans  l'homme.  Tant  que  l'homme  vit 
exclusivement  des  productions  spontanées 
et  sans  travail  préalable,  le  sol  n'est  pas 
approprié;  chacun  ,1e  parcourt  libre- 
ment. 

L'appropriation  du  sol  se  fait  sous 
diverses  formes,  dont  la  plus  simple  est 
celle  de  la  communauté.  La  simplicité  de 
ce  type  de  propriété  résulte  de  ce  qu'elle 
est  la  moins  exclusive,  par  conséquent  la 
plus  rapprochée  du  régime  du  sol  dispo- 
nil)le. 

Le  passage  du  sol  disponible  à  la  com- 

1.  Se.  soc,  1,  30.  La  Route,  I,  9. 


'218 


BULLETIN   DE    LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


^niuiauté  est  indiqué  par  les  deux  réper- 
cussions suivantes  : 

2.  Les  popidalions  vivant  de  la  simple 
récolte  tendent  à  constituer  la  propriété  en 
communauté,  à  mesure  que  l'étendue  du  sol 
disponible  diminue^.  Cette  communauté 
peut  être  la  collectivité  d'une  tribu  ou  dline 
famille  patriarcale  comme  dans  la  steppe 
et  le  désert,  ou  du  mir  comme  en  Russie, 
ou  de  la  commune  comme  dans  la  plupart 
les  pays,  où  les  herbages  constituent  par 
excellence  les  «  biens  communaux  ». 

3.  En  passant  à  la  culture,  les  popula- 
tions issues  de  la  simple  récolte  s'efforcent 
de  conserver  le  plus  possible  la  pratique 
de  la  communauté  '-.  Parce  qu'elles  sont  ha- 
bituées à  s'appuyer  sur  la  communauté,  et 
elles  s'attachent  d'autant  plus  à  cet  appui 
que  le  travail  de  la  culture  entraine  pour 
elles  plus  de  difficultés.  Mais,  avec  la  cul- 
ture, la  communauté  devient  de  plus  en 
plus  difficile.  Aussi  elle  ne  se  maintient 
que  dans  la  mesure  indiquée  par  la  réper- 
cussion suivante  : 

4.  Labondance  du  sol  disponible  facilite 
le  maintien  de  la  communauté  ^.  Parce 
qu'on  peut  agrandir  le  domaine  à  mesure 
qu'augmente  le  nombre  des  membres  de 
la  communauté.  Lorsque  le  sol  disponible 
vient  à  manquer,  on  est  obligé  de  frac- 
tionner la  communauté  et  souvent  de  la 
dissoudre. 

Quelques  effets  de  la  communauté  : 

5.  La  propriété  en  communauté  ne  déve- 
loppe qu'un  travail  peu  intense  et  peu 
productif''.  Parce  que,  la  propriété  étant 
commune,  l'individu  ne  bénéficie  pas  com- 
plètement des  produits  de  son  travail.  11 
n'a  donc  pas  intérêt  à  donner  une  somme 
de  travail,  qui  profiterait  à  ses   associés 


^.  La  Route,  l,  liv.  I,  cli.  i.  i'c.  soc,  V.  359.  Classi- 
fication, les  renvois  relatifs  aux  Soc.  à  l'oriu.  conim. 
Uackkirs,  0.  E.,  Il,  10.  Arahes,  0.  M.,  2«  sér.  1,410. 
Ilussif.  0.  E.,  II,.-;7,8(;,  105,  1H8.  0.  M.,  -2"  sér.  I.,69.7I, 
llulgiirie,  0.  E.,  II,  24-2,  244;  V.  320.  Honsrie,  0.  E.. 
11,278.  Espasiic,  CE.,  IV,  2-i3.  Suisse,  G.'  E.,  VI. 58. 
Se.  .soc,  111,  48fi  à  .•;().'«.  Corse,  .Se.  soc.  111,  .'^32,  V,  35i», 
XXII,  :}8(i,  XXVI.  GO;  XXX.  473;  XXXII,  310.  Fratic. 
d'auj.  liv.  Il,  (II.  IV:  France,  Franc,  dauj.,  liv.  I, 
.Sr.  .soc,  XXIV,   217,  XXIX.  .'ioO. 

2.  Id.  Iljifl.,el,  en  plus,  Classification,  \cs  renvois 
«les  Soc.  à  l'orm.  comm.  ébranlées.  La  Roule,  11, 
voir  un  grand  uonihre  d'exemples. 

3.  Id.  Iljifi.,el  X,  ,SV.  .loc.   XVI,  2CI. 

4.  Se.  soc,  I,  .32  et  sulv.  La  Rnulr,  I,  liv.  1,  cli.  i. 


plus  qu'à  lui-même.  C"est  ce  qui  explique 
la  faible  ardeur  au  travail  des  populations 
communautaires  de  l'Orient.  Cela  expli- 
que aussi  les  échecs  si  nombreux  des  so- 
ciétés coopératives  de  production.  Cela 
explique  enfin  la  faible  somme  de  travail 
que  donnent,  dans  tous  les  pays,  les  fonc- 
tionnaires, membres  de  la  grande  com- 
munauté d'État. 

6.  La  communauté  est  plus  capable  de 
conserver  ce  quelle  a  acquis  que  de  Vaug- 
menter  '■'.  Parce  qu'elle  développe  plus  la 
restriction  des  besoins  que  la  puissance 
de  travail. 

7.  La  communauté  s'accommode  du  mé- 
taijarje  et  repousse  le  fermage  ^.  Parce  que  le 
métayage  est  une  sorte  de  communauté 
entre  le  propriétaire   et  le  tenancier. 

La  propriété  en  simple  ménage,  ou  pro- 
priété familiale,  marque  une  appropria- 
tion plus  nette  et  plus  exclusive.  C'est  ce 
que  l'on  appelle  ordinairement  la  petite 
propriété. 

Influence  du  Lieu  sur  la  petite  pro- 
priété : 

8.  Les  l'allées  sont  plus  jiarticuliércment 
favorables  au  développement  de  la  petite 
propriété  '.  (Pour  les  raisons  précédem- 
ment indiquées  au  sujet  de  la  petite  cul- 
ture. Voir  au  Travail,  Repère.  24). 

Cette  forme  plus  exclusive  de  propriété 
s'accentue  avec  le  développement  de  la 
culture,  parce  que  chacun  désire  avoir  plus 
complètement  le  produit  de  son  travail. 

La  culture  a  un  autre  effet  : 

9.  La  culture  rend  la  propriété  du  sol 
de  plus  en  plus  permanente  ^.  Parce  que  le 
})roduit  de  la  culture  est  à  long  terme  et 
([u'il  exige  un  travail  préalable  intense. 

Autres  effets  provenant  de  l'objet  de  la 
culture  : 

10.  Iji  culture  des  arbres  fruitiers'^  et  la 
culture  marairhèrc^^'  dét^eloppent  surtout  la 
petite  propriété.  Cela  tient  aux  mômes  rai- 
sons (|ue  nous  avons  données  pour  la  pe- 
tite culture. 

,•;.  0.  E.,  Il,  i!i,  (i.i. 

(i.  .Se.  .soc,  XXII I,  145. 
7.  Français  d'auj.,  liv.  III. 
s.  Se  soc,  II,  421  ;  IV,  2!»:);  XXII.  I... 
•1.  .Se.  .soc,  XXll,  151,  271,  45!t;  XXVIII,  i'J8.  O.  E. 
VI.  170. 

II).  (».  E.,  \.  in.t.  •107. 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


219 


11.  La  culture  arhorescenlr  \rueillette)  ne 
délermùie  qu'une  ojiproprialion  imjxirfaite 
du  sol*.  Parce  que,  si  elle  exige  plus  de 
travail  que  l'art  pastoral,  elle  en  exige 
moins  que  la  culture. 

La  pt'oprù'lr  jjcitronrile,  ou  grande  pro- 
jiriété,  est  celle  qui  exige  la  disposition  la 
plus  exclusive  du  Lieu,  puisqu'elle  limite 
encore  plus  le  nombre  des  propriétaires. 

Elle  est  également  influencée  par  le 
Lieu  : 

12.  Les  plateaux,  ou  les  plaines,  sont  plus 
particulièrement  favorables  à  la  grande 
propriété  ^.  (Pour  les  raisons  indiquées  au 
sujet  de  la  grande  culture.  Voir,  au  Tra- 
vail, repère.  25). 

Elle  est,  en  outre,  influencée  par  cer- 
taines natures  de  travaux  : 

13.  Les  forêts  aménagées  développent  la 
grande  propriété'^.  Parce  qu'elles  exigent 
des  ressources  accumulées  et  une  longue 
prévoyance.  C'est  pour  cela  que  les  forêts 
appartiennent  toujours  à  de  grands  pro- 
priétaires, aux  communes,  aux  provinces, 
ou  à  l'Etat. 

La  grande  propriété,  lorsqu'elle  n'est  pas 
exploitée  en  régie,  a  recours  soit  au  fer- 
mage, soit  au  métayage.  Ces  deux  formes 
d'exploitation  se  manifestent  suivant  cer- 
taines lois  : 

14.  La  grande  propriété  en  culture  sj)é- 
cialisée  développe  le  fermage  *.  Parce  qu'elle 
exige  des  chefs  de  culture  capables,  qui 
xe  sentant  aptes  à  diriger,  veulent  rester 
maîtres  de  leur  exploitation  et  n'acceptent 
pas  le  métayage. 

15.  La  prospérité  agricole  fait  reculer 
le  métayage  ^.  Parce  qu'elle  excite  le  désir 
d'avoir  complètement  le  bénéfice  que  l'on 
prévoit. 

16.  La  crise  agricole  fait  reculer  le  fer- 
mage^. Parce  qu'elle  excite  le  désir  défaire 
partager  par  le  propriétaire  les  pertes  que 
l'on  redoute. 


1.  Se.  soc,  III,  oS-i;  IV,  301;  XXII,  38(;.  Russie, 
0.  E.,  II,  57,  103,  188.  Bulgarie,  0.  E.,  II,  -24-2,  244. 
Espagne,  o.  E.,  iv,  -2.j.{.  o.  M.,  i"  sér.  1, 171. 

-2.  Se.  soc..  Il,  157  :  XXIII,  -209.  Franc.  d'auj.,U\.\\. 

•'{.  Voir  les  monoyrapliies  de  types  forestiers. 

4.  o.  E.,  VI,  107. 

5.  Se.  soc.,  XXIII,  149.  Franc,  d'auj.,  liv.  IV,  ch.  ii. 
<'.  .Mêmes  n'fcrences. 


Quelle  (jue  soit  la  forme  de  la  propriété, 
le  mode  d'installation  sur  le  sol  varie  sui- 
vant l'origine  des  populations  : 

17.  Les  pojtulations  d'origine  pastorale 
ou  i>alriarcale,  sont  portées  A  se  fixer  au  sol 
par  villages  à  banlieue  morcelée  '.  Le  grou- 
pement en  village  provient  des  habitudes 
antérieures  de  communauté,  et  la  banlieue 
morcelée  du  partage  égal  des  biens  qui 
dérive  du  sentiment  de  l'égalité  développé 
par  la  communauté  pastorale  ou  patriar- 
cale. 

18.  Les  pojmlations  d'origine  particula- 
riste  sont  portées  à  se  fixer  au  sol  par  ha- 
bitations isolées  8.  Parce  que  cette  formation 
sociale  développe  surtout  l'habitude  et  le 
besoin  de  l'indépendance  du  foyer.  Le 
cottage  anglais  est  le  type  du  genre. 

Le  foyer  et  Le  domaine  présentent  une 
différence  au  point  de  vue  de  la  facilité 
d'appropriation  : 

19.  La  propriété  du  foger  exige  des  ap- 
titudes plus  communes  que  la  propriété  du 
domaine'-'.  Parce  que  le  foyer  n'exige  pas, 
comme  le  domaine,  la  continuité  du  tra- 
vail; on  en  jouit  simplement  par  l'usage, 
ce  qui  est  à  la  portée  du  plus  grand  nom- 
bre. 

Quelques  exemples  de  répercussion  re- 
latives au  mode  de  transmission  de  la  pro- 
priété : 

20.  Les  communautés  familiales  qui  se 
dissolvent  partagent  les  biens  entre  tous 
les  membres  par  parties  égales  '".Parce  que 
le  propre  de  la  communauté  est  de  con- 
sidérer que  tous  les  membres  sont  co- 
propriétaires au  même  titre  du  bien  com 
mun. 

21.  Les  populations  issues  originaire 
ment  de  la  communauté  patriarcale  ont 
une  tendance  à  conserver  le  partage  égal  ^  '. 
Parce  qu'elles  continuent  à  considérer  la 
propriété  comme  un  bien  de  famille  et 
non  comme  un  bien  personnel. 

22.  Le  régime  du  pjartage  égal  ruine  la 
petite  propriété  '2.  Il  la  transforme  en  pro- 

7.  Se.  soe.,  V,  23  à  -26.  O.   E.,  IV,  -207  et  0.  E.,  II. 

m.  V.  VI. 

s.  Aaglo-Sa.rons,  191  et  suiv. 

!».  Sr.  soc.,  XII,  120.  Anylo-Saxon,  liv.  II,  cli.  iv. 

10.  Classification,  renvois  des  Soc.  àlorm.  connu. 
Voir  ])aruculicrenient  Bulgarie. 

11.  Se.  soe.,  V,  -28,  31.  I(i2,  199.  312. 

12.  .Se.  soc.,  I,  ItKi;  II,  314,393.  0.  E.,  IV,  105,  248, 


-2-20 


BULLETIN   DE    LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


priété   parcellaire  et  crée  le  type  du  pro- 
priétaire indigent. 

23.  Les  populations  à  formation  particu- 
larisiez inclinent  vers  la  liberté  de  tester'^. 
Parce  que  la  propriété  n'étant  plus  consi- 
dérée comme  un  bien  de  famille,  mais 
comme  une  création  individuelle,  chacun 
considère  qull  doit  en  disposer  librement. 

On  appelle  ■■  domaine  plein  »,  celui  qui 
est  constitué  pour  donner  pleinement  les 
divers  produits  nécessaires  à  une  famille, 
de  manière  à  ce  qu'elle  ait  à  acheter  le 
moins  possible  au  dehors. 

24.  Le  domaine  plein  s'oppose  au  mor- 
cellement et  fait  prédominer  la  transmis- 
sion intégrale^.  Parce  qu'il  forme  un  tout 
indivisible,  et  qu'il  est  constitué  pour 
fournir  directement  à  la  famille  les  divers 
produits  dont  elle  a  besoin. 

Deux  eiîets  du  développement  des  trans- 
ports sur  la  propriété: 

25.  Le  développement  des  transports  fait 
substituer  déplus  en  plus  la  dot  en  argent 
à  la  dot  en  naturel  Parce  que  le  paysan 
trouve  alors  plus  d'avantage  à  vendre  et 
à  aclieter  qu'à  produire  lui-même  tout  ce 
dont  il  a  besoin.  11  dispose  par  consé- 
quent d'une  moins  grande  variété  de  pro- 
duits et  de  plus  d'argent. 

26.  Le  développement  des  transports 
amène  «ne  diffusion  plus  grande  de  la 
propriété-'.  Par  suite  de  la  hausse  des  sa- 
laires qui  rend  plus  facile  l'achat  de  la 
terre,  ou  des  valeurs  de  bourse,  lesquelles 
se  multiplient  pour  la  même  raison. 

Conclusions.  —  1.  L'homme  n'arrive 
pas  volontairement  à  l'appropriation  du 
sol.  Il  s'y  est  soustrait  et  s'y  soustrait  en- 
core le  plus  possible,  en  s'efforçant  de  se 
maintenir  dans  le  régime  du  sol  dispo- 
nible. (Répercussions,  1). 

2.  Lorsque  l'homme  arrive  à  l'appro- 
priation du  sol,  il  se  maintient  le  plus 
longtemps  possible    dans  le  régime  d'ap- 

v;  1!)!i;  VI,  a,  178.  Voir  les  monograpliirs  relatives 
à  la  France. 

1.  Voir  plus  loin,  à  la  Famille,  la  définition  de  la 
roniiatiou  parliculariste. 

2.  Classi/icalion,  renvois  des  Sociétés  à  l'orm. 
pari.,  passim.  0.  K.,  Ill,  V,  ,'*";>,  'iOit,  -iiS,  4-2!>. 

a.  .SV.  sor.,  III,  558  cl  siiiv.;  (asc.  XXIII.  La  Roule, 
1I.4«!I  cl  siiiv. 
'(.  Se.  .sor.  lasc.  xxin. 
fi.  Idem,  et  fasc.  XX\,  tO(i,  107. 


propriation  le  plus  faible,  qui  est  la  com- 
munauté, parce  que  c'est  celui  qui  exige 
le  moins  de  travail  individuel  et  qui  pré- 
sente le  moins  d'aléa.  (Repère.  2, 3, 4, 5, 6, 7). 

3.  C'est  la  nécessité  impérieuse  d'un 
travail  plus  intense  et  plus  progressif  qui 
détermine  la  dislocation  de  la  commu- 
nauté et  l'appropriation  de  plus  en  plus 
personnelle  du  sol,  sous  le  régime  de  la 
propriété  familiale  ou  patronale.  (Repère, 
8  à  16). 

4.  A  mesure  que  la  propriété  devient 
plus  personnelle,  le  problème  social  se 
complique,  parce  qu'il  devient  plus  dif- 
ficile à  résoudre  pour  les  moins  capables, 
qui  perdent  l'appui  de  la  communauté. 
(Repère,  1  à  16). 

5.  Mais  on  ne  peut  résoudre  ce  pro- 
blème par  le  retour  à  la  propriété  collec- 
tive, puisque  ce  mode  de  propriété  ne 
s'accommode  que  d'un  travail  peu  intense 
et  peu  progressif  (Voir  au  Travail,  les 
Repère,  il.  18,  46,  47). 

6.  11  n'y  a  donc  pas  d'autre  solution  que 
d'augmenter,  chez  l'individu,  l'aptitude 
à  la  propriété  personnelle,  par  l'aptitude 
plus  grande  au  travail. 

7.  En  fait,  l'accès  à  la  propriété  est  de 
plus  en  plus  accru  par  le  fait  du  dévelop- 
pement des  transports  (Repère.  26). 

8.  On  verra  à  la  Famille,  dans  quelle 
condition  l'accès  et  l'aptitude  à  la  pro- 
priété peuvent  être  encore  augmentés. 


II. 


Les  Biens  mobiliers. 


Les  biens  mobiliers  comprennent  les 
animaux  domestiques,  les  instruments  de 
travail,  le  mobilier  meublant  et  le  mobilier 
personnel. 

1.  Le  travail  en  communauté  patriarcale 
empêche  l'appropriation  générale  des  biens 
mobiliers^'.  Parce  que  ceux-ci  appartien- 
nent à  la  communauté.  L'a})propriation 
commence  par  le  mobilier  personnel  et  le 
mobilier  meublant  parce  qu'ils  sont  d'un 
usage  plus  personnel. 

2.  Vapjirojirialion  des  biens  mobiliers 


(i.  0.  i:.,  IV,  2(13,  0.  M.  -2"  sér.  Il,  111,  ma.  voir  ce 
(|ui  concerne  les  propriétés,  le  niobiller  et  les 
iiislriinienls  de  travail,  dans  les  monographies  de 
ramilles  patriarcales  pures,  o.  E.  et  0.  M. 


DE    SCIF.NCE    SOCIALE. 


221 


'■st  la  première  étajte  vers  la  jiropriété  fon- 
i'ière  et  y  prépare  les  individi's  '.  Parce 
(jne  ce  genre  de  propriété,  exigeant  moins 
'le  travail,  est  plus  facile  à  acquérir  et  à 
i-onserver. 

3.   L'appropriation  des   biens  mobiliers 
rtablit  la   première   séparation    entre  les 
ri/jtables   et  les  incapables,  les  prévoyants   i 
i-t  les  imprévoyants'-.  Pour  les  mêmes  rai- 
sons. 

III.  —  Le  Salaire. 

Les  formes,  la  nature  et  l'importance  du 
salaire  varient  suivant  un  grand  nombre 
de  causes  dont  nous  allons  donner  quel- 
ques exemples  : 

1.  Les  subventions  naturelles  {/lerbayes. 
bois,  fruits,  etc.)  mis  à  la  disjjosition  de 
l'ouvrier  le  rendent  moins  exigeant  sur  le 
faux  du  salaire  ^.  C'est  ce  qui  explique  en 
partie  le  bas  prix  des  salaires  dans  tout 
l'Orient,  où  les  populations  jouissent  de 
nombreuses  subventions  naturelles. 

La  nature  dii  travail  exerce  souvent  une 
influence  sur  le  salaire  : 

2.  Le  travail  de  la  pèche  dévelopjie 
l'usaye  du  partage  égal  du  prodtiit  '*.  Parce 
que  chacun  y  prend  une  part  égale  et  que 
le  caractère  aléatoire  de  ce  travail  égalise 
l3s  chances  de  tous. 

3.  Dans  le  régime  du  domaine  plein 
I  c'est-à-dire  produisant  autant  que  possible 
tout  ce  qui  est  nécessaire  à  la  famille),  la 
tendance  est  de  payer  une  partie  du  salaire 
en  nature  ■'.  Parce  que,  d'une  part,  on  dis- 
pose de  peu  d'argent  puisqu'on  vend  peu 
de  produits:  et  que,  d'autre  part,  on  dis- 
pose de  produits  très  divers,  puisque  le 
domaine  est  organisé  pour  cela. 

4.  Le  développement  de  l'industrie  on 
des  transjiorts,  fait  hausser  les  salaires'^. 
Parce  qu'il  augmente  à  la  fois  la  richesse 
et  la  demande  de  salariés. 

5.  Avec  r industrie,  la  question  du  salaire 
rend  la  situation  de  l'artisan  plus  compli- 

1.  Ibid.,  dans  les  monographies  qui  marquent 
l'évolution  vers  la  propriété  personnelle. 

2.  Ibid.  et  Soc.  a  fric.  265. 

3.  0.  E..  V,  85. 

i.  0.  E.,  IV,  2!»3.   G.  M.,  2"=  sér.  I.  287;  II,  14i.  160- 
S'",  soc,  fasc.  XXVIII,  68. 
■>.  Se.  soc,  lasc.  XXI.  220. 
6.  Se.  soc,  XXXV,  281  ;  lasc.  X.  10,  21,  201.  G.  M..  I. 


quée'.  Travaillant  uniquement  en  vue  d«» 
la  vente,  l'artisan  dépend  complètement 
du  salaire  que  lui  fournit  sa  clientèle.  Or 
celle-ci  est  aléatoire.  Dès  lors,  l'artisan, 
aussi  bien  que  l'ouvrier,  se  trouvent  dans 
une  situation  plus  précaire  que  sous  le 
régime   de   la  culture. 

G.  L.e  développement  des  transports  et  du 
commerce  fait  prédominer  le  salaire  en 
argent  sur  le  salaire  en  nature  ^.  Parce 
qu'on  vend  plus  facilement  ses  produits 
et  que,  dès  lors,  on  dispose  de  plus  de 
ressources  en  argent. 

7.  L'aptitude  à  s'élever  fait  substitue}-  le 
salaire  à  la  tâche  au  salaire  à  la  Journée^. 
Parce  qu'on  est  plus  capable  de  faire  plus 
de  travail  en  moins  de  temps. 

8.  L'émigration  fait  hausser  les  .solaires: 
r immigration  les  réduit  '".  Cela  s'explique 
facilement. 

9.  La  régularité  de  la  jiroduclion  assure 
la  stabilité  des' salaires  **.  Parce  ([u'on  a 
intérêt  à  s'attacher  ses  ouvriers  d'une  façon 
permanente  et  que  cela  est  rendu  plus 
facile. 

10.  La  question  du  salaire  soulève  plus 
de  difficultés  dans  les  entreprises  apparte- 
nant à  des  sociétés  d'actionnaires  que  dans 
celles  qui  appartiennent  à  un  seul  patron  '-. 
D'abord  à  cause  de  l'agglomération  plus 
grande  du  personnel:  ensuite  à  cause  de 
l'impersonnalité  du  patron;  enfin,  à  cause 
de  la  nécessité  d'établir  un  tarif  général 
qui,  dès  lors,  tend  à  régler  les  salaires  au 
taux  le  plus  bas. 

11.  Dans  les  entreprises  à  personnel  nom- 
breux, les  ouvriers  sont  portés  à  provoque)' 
la  hausse  des  salaires  par  la  coalition  et 
la  grève  <3.  Parce  qu'ils  se  sentent  assez 
forts  pour  en  imposer  par  leur  nombre  et 
par  l'impossibilité  de  remplacer  d'un  seul 
coup  un  personnel  aussi  nombreux. 

12.  Lm  hausse  du  salaire  est  propor- 
tionnée à  la  valeur  de  l'ouvrier  et  à  sa 
puissance  de  travail  '*.  Sous  peine  d'être 

7.  La  Roule,  I,  liv.  I,  cli.  i;  II,  liv.  î,  cii    nr. 

8.  G.  E.  et  0.  M.,  lire  les  monographies  en  allant 
d'Orient  en  Occident;  et  Se  soc,  fa.sc.  XXIII. 

i».  0.  E..  II,  23-4. 

10.  Se.  .soc.  XXII,  (io.  0.  E.,  VI,  313. 

11.  0.  E.,  m,  126:  IV,  30. 

12.  Se.  soc,  fasc.  XXIV,  î>3.j  à  Soj. 

13.  Ibid.,  5oj  à  563. 

li.  Ibid.,  et  P.  de  Kousiers,  Qt'est.  ouv.  en  AnQl. 


222 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


éliminé  par  la  loi  de  la  concurrence,  le 
patron  ne  peut  supporter  une  hausse  des 
salaires  que  s'il  obtient  une  somme  cor- 
respondante de  travail,  qui  rétablisse 
l'équilibre.  La  preuve,  c'est  que  les  salaires 
sont  plus  élevés  à  mesure  que  l'on  avance 
d'Orient  en  Occident,  c'est-à-dire  vers  des 
populations  donnant  un  travail  de  plus  en 
plus  productif.  Et,  c'est  en  Angleterre  et 
aux  États-Unis  que  la  puissance  de  travail 
et  par  conséquent  les  salaires  de  l'ouvrier 
sont  à  leur  maximum.  D'après  M.  Schulze- 
Gananitz,  pour  diriger  1.000  broches,  il 
faut  25  ouvriers  hindous,  ou  13  italiens,  ou 
7  allemands  et  seulement  3  ou  4  anglais. 
Ces  chiffres  donnent  également  la  propor- 
tion des  salaires. 

Conclusions.  —  1.  La  question  du  sa- 
laire va  en  se  compliquant  à  mesure  que 
l'on  passe  des  travaux  de  simple  récolte 
à  ceux  de  la  culture  et  de  ceux-ci  aux  tra- 
vaux de  fabrication.  (Répercussions  1,  2, 
3,  4,5,  6,  10). 

2.  La  stabilité  de  la  production  est  le 
moyen  d'assurer  la  stabilité  des  salaires. 
(Rép.  9). 

3.  L'élévation  de  la  capacité  de  l'ouvrier 
est  le  moyen  d'élever  le  taux  des  salaires. 
(Rép.   11,  12). 

l'y.  —  L'Épargne. 

1.  Le  sol  disponible  el  les  biens  commu- 
naux ne  poussent  pas  à  l'épargne  person- 
nelle K  Parce  qu'ils  constituent  une  épar- 
gne naturelle  et  spontanée  qui  dispense 
de  la  nécessité  d'épargner. 

2.  La  communauté  ne  développe  pai, 
Vaptitude  à  l'épargne  2.  Parce  qu'on  compte 
sur  l'appui  de  la  communauté  et  que 
l'épargne  personnelle  venant  se  fondre 
dans  la  communauté,  on  n'en  bénéficie 
pas  soi-même. 

3.  Les  montagnards  sont  naturellement 
portés  à  l'épargne  3.  Parce  qu'ils  doivent 
compenser  les  faibles  profits  d'un  sol 
pauvre  par  la  puissance  d'économie  et  la 
î'estriction  des  besoins. 

1.  Se.  soc,  m,  51."$,  et  dans  toutes  les  monos-  au 
«11.  des  Subventions  naturelles. 

2.  0.  i:.,  Il,  •;,  0.  M.,  oo  SOI-.,  I,  'i-w. 

.■{.  .S>.  soc.  \\\,  l!>«,  un.  Sor.  nfrif.,  70. 


4.  Les  productions  spontanées  (comme 
l'art  pastoral  nomade,  la  chasse  et  la 
cueillette)  ne  développent  pas  l'habitude  de 
l'épargne  '*.  Parce  que  ces  productions, 
fournies  par  la  nature,  n'exigeant  pas  de 
prévoyance,  ne  la  développent  pas. 

5.  La  nécessité  de  posséder  ses  instru- 
ments de  travail  provoque  généralement  la 
première  manifestation  de  l'épargne'''. 
Parce  qu'il  n'est  pas  possible  de  se  sous- 
traire à  la  nécessité  d'acheter  ses  in.stru- 
ments,  qui  sont  le  seul  moyen  de  se 
procurer  du  travail. 

6.  La  nécessité  d'acheter  les  femmes 
oblige  les  familles  patriarcales  à  réaliser 
une  épargne  ".  Cette  nécessité  est  d'autant 
plus  impérieuse  qu'elle  est  inéluctable. 

7.  La  nécessité  de  constituer  des  dots 
aux  enfants  joue  un  rôle  analogue,  dans 
les  pays  où  cet  usage  existe. 

8.  Le  désir  de  se  marier  est  une  gravide 
incitation  à  l'épargne"'.  Mais  il  agit  sur- 
tout sur  les  jeunes  gens  qui  n'ont  pas  à 
attendre  de  dots  de  leurs  parents. 

9.  Le  patronage  excessif,  qui  pourvoit  à 
tous  les  besoins,  empêche  le  développement 
de  Vépargne  ^.  En  ce  qu'il  deshabitue  l'ou- 
vrier de  compter  sur  lui-même. 

10.  Les  caisses  d'épargne  et  les  institu- 
tions similaires  facilitent  et  développent 
l'éjtargne  ". 

11.  Le  goût  du  luxe,  particuliéremeni 
dévelop])é  dans  les  villes,  détourne  de  l'é- 
pargne '". 

Quelques  répercussions  relatives  à  l'em- 
ploi de  l'épargne  : 

12.  Les  émigrants  de  familles  patriar- 
cales, ou  quasi-patriarcales,  envoient  géné- 
ralement leurs  épargnes  à  leur  famille  ". 
Parce  qu'ils  sont  habitués  à  compter  en 
tout  sur  le  groupe  familial  qui  doit,  soit 
les  étahlir,  soit  les  recevoir  au  foyer  s'ils 

'/.  .SV.  .so.-.,  \\U,-2":  XXIII,  ;W4,  Soc.  afn'c.  I.W. 
177.  Franc,  d'auj.,  liv.  v.  G.  V..,  III,  n;..  o.  M.. 
•>'•  sér.,  11,  l."i7. 

5.  .SV.  .soc,  XXll,  ;«;.  S,,c.  ufric,  'i.C'l.  0.  K.  111,  'l\î. 
0.  M.,  Il.iVi;  111,  .W. 

6.  0.  i:.  11,  i-2.  0.  M. -2"  S(T.  ll,(i.{. 

7.  0.  K.,  IV,  81,  -208,  2,-i9,  ;««i;  V,  I(>.  10-2  ;  VI,  V'i. 

S.  0.  E.,   111,    1-2,  Xi;  IV,  1-2,  13.  0.    M.,  -r  st;r.  H, 
.'(38. 
)i.  Se.  soc,  XXIII. 

10.  0.  E.,  VI,  M8,  -290. 

11.  O.  M.,  1"^  sér.  IV,  9i  i  -2"  sor.  I.  <iO. 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


22.'{ 


restent  célibataires.  Ils  se  considi-rent 
d'ailleurs  comme  co-propriétaire  du  bien 
de  famille. 

13.  Dans  la  famille  quasi-palriarcale, 
toute  r épargne  de  la  famille  est  employée 
à  l'établissement  d<'s  frères  et  sœurs  de 
rhériiier-associé^.  Dans  ce  type,  l'héritier 
est  considéré  comme  un  simple  usufrui- 
tier chargé  de  tirer  du  bien  de  famille  les 
ressources  nécessaires  pour  établir  ses 
frères  et  sœurs,  ou  pour  les  garder  au  foyer. 

14.  L'éloifjnemenl  pour  les  travaux 
usuels  [agriculture,  industrie,  commerce) 
porte  à  em,ployer  l'épargne  en  valeurs  de 
bourse^.  Parce  que  cette  épargne  reste  sans 
autre  emploi.  Cette  pratique  est  particu- 
lièrement courante  en  France,  où  elle  est 
le  signe  d'une  richesse  plus  apparente  que 
l'éelle,  parce  qu'elle  n'est  pas  régulière- 
ment renouvelée  par  les  trois  sources 
fondamentales  du  travail. 

15.  L'aptitude  aux  travaux  usuels  porte 
à  utiliser  l'épargne  jxiur  développer  ces 
industries^.  C'est  ce  qui  explique  le  déve- 
loppement agricole,  industriel  et  commer- 
cial de  l'Allemagne,  de  l'Angleterre  et  des 
Ktats-Unis. 

IG.  L'absence  de  dot.  combinée  avec 
l'aptilude  à  gagner  de  l'argent,  porte  à 
constituer  l'épargne  au  moyen  de  l'assu- 
rance sur  la  vie.  C'est  le  cas  des  popula- 
tions anglo-saxonnes  chez  lesquelles  l'assu- 
rance sur  la  vie  est  d"une  pratique  géné- 
rale. En  effet,  l'homme  capable  de  gagner 
de  l'argent  est  en  état  de  prélever  régu- 
lièrement la  somme  nécessaire  pour  l'as- 
surance ;  de  plus,  il  n'a  pas  d'autre  moyen 
d'assurer  éventuellement  la  situation  de 
sa  veuve,  puisqu'au  moment  de  son  ma- 
riage, il  ne  possède  aucune  fortune  per- 
sonnelle, par  suite  de  l'absence  de  dot. 

CuNCi.LsioNS.  —  1.  Tout  ce  qui  dispense 
du  travail  et  de  l'effort  entrave  l'aptitude 
à  l'épargne  (Répercussions,  1,  2,  3,  4,  9. 
H). 

2.  Tout  ce  qui  oblige  au  travail  et  à 
l'effort  développe  l'aptitude  à  l'épargne 
(Rép.  5,  6,  7,  S). 

I.  Sr.soc.  fasc.  wiii-xxiu.  0.  E.,  IV,  ."iOO. 
•2.  Aiirihi-Saxons.  liv.  H.  cli.  II. 
:î.  Ibid. 


3.  Les  populations  à  formation  comuni- 
nautaire  emploient  l'épargne  par  l'inter- 
médiaire du  groupe  familial  et  pour  établir 
les  enfants  (Rép.  12,  13). 

4.  Les  populations  à  formation  particula- 
ristes  emploient  l'épargne  individuelle- 
ment, et  pour  assister  non  leurs  enfants, 
mais  leur  veuve  (Rép.  15,  16). 

.").  L'emploi  de  l'épargne  en  valeurs  de 
bourse  n'est  pas  une  manifestation  de  la 
puissance  agricole,  industrielle  et  com- 
merciale (Rép.  14). 

Edmond  Demcilins. 
[A  suivre.) 


LES  ZONES  SOCIALES  DU  BRÉSIL 

Conclusions   sur    le    caractère    social 
de  la  population. 

De  Rio  de  .Janeiro. 
A  M.  Edmond  Démoli ns. 

Cher  Monsieur. 

C'est  déjà  au  seuil  de  la  vieillesse  et  lors- 
que mon  nom  était  assez  répandu  dans 
mon  pays,  comme  professeur  et  comme 
auteur  de  plus  de  20  livres  de  critique,  de 
philosophie  et  de  politique,  que  je  suis 
venu  à  connaître  les  doctrines  de  la  Science 
sociale.  En  1894.  j'écrivais  V Histoire  de 
l'ancien  droit  en  Espagne  et  en  Portugal^ 
lorsque,  en  traitant  de  l'influence  des  Phé- 
niciens dans  la  Péninsule  Ibérique,  je  tom- 
bai, par  hasard,  sur  un  passage  de  votre 
Cours  d'exposition  de  la  science  sociale, 
publié  dans  la  Il«  livraison,  tome  XVIll  de 
la  Science  sociale.  Je  lus  avec  le  plus  vif 
intérêt  ce  passage  qui  avait  trait  aux  Phé- 
niciens, et  j'avoue  que  mon  esprit  s'ouvrit 
à  des  perspectives  nouvelles.  Je  tâchai  de 
me  tenir  au  courant  des  travaux  de  l'école 
où  vous  occupez  une  place  si  importante. 
Je  me  procurai  les  livres  des  principaux 
adeptes  de  votre  école,  je  les  étudiai,  et 
ils  me  convainquirent  complètement.  J'en 
fais  maintenant  la  propagande  dans  mes 
cours  et  dans  mes  nouveaux  écrits.  J'ai 
déjà  eu  l'occasion  de  vous  envoyer  le  vo- 


-22'« 


BULLETIN    DE    LA.    SOCIÉTÉ    INTERNATIONALE 


lume  qui  a  pour  titre  Autres  Éludes  de 
littèralw-e  contemporaine,  et  qui  renferme 
plusieurs  articles  inspirés  par  le  nouveau 
système.  Je  vous  ai  également  envoyé  l'o- 
puscule La  Germanisation  du  Sud  du  Bré- 
sil, inspiré  tout  entier  par  votre  doctrine. 
Vous  recevrez  bientôt  la  Pairie  Portu- 
(/aise  (analyse  d'un  livre  du  D'-Th.  Braga), 
et  L'Amérique  Latine  (analyse  d'un  livre 
du  D-"  Bonefin),  deux  ouvrages  dont  l'ar- 
gumentation est  entièrement  puisée  dans 
les  idées  en  question.  Je  vous  envoie  main- 
tenant un  numéro  de  VEpoque,  revue 
des  élèves  de  la  Faculté  Libre  des  Sciences 
Juridiques  et  Sociales,  —  qui  renferme  un 
petit  article  que  j'ai  écrit  sur  V Ecole  de  Le 
Play  au  Brésil  —  et  quelques  numéros  de 
la  Benaissance  où  je  commence  la  pu- 
blication de  l'étude  sur  le  Brésil  Social. 

C'est  de  ce  travail  que  je  m'occupe  en 
ce  moment.  11  est  fait  tout  entier  dans  les 
idées  de  votre  École. 

Je  commence  par  donner,  dans  un  pre- 
mier chapitre,  un  aperçu  de  la  doctrine: 
je  m'occupe  au  chapitre  suivant  du  cas  bré- 
silien. Dans  le  chapitre  m,  je  fixe  les  traits 
caractéristiques  des  anciens  sauvages,  ha- 
bitants du  Brésil,  en  m'appuyant  surtout 
sur  les  données  que  vous  avez  exposées 
dans  le  l*^""  volume  des  Grandes  Boutes 
des  Peuples.  Au  chapitre  iv,  c'est  le  tour 
des  noirs,  importés  d'Afrique  que  j'étudie 
on  suivant  surtout  A.  de  Préville,  «  Les 
sociétés  Africaines.  »  Le  chapitre  v  déter- 
mine les  traits  caractéristiques  des  Portu- 
gais, les  principaux  facteurs  de  la  civilisa- 
tion actuelle  du  Brésil  ;  c'est  une  étude 
que  j'ai  faite  moi-même,  avec  de  grandes 
difficultés.  Au  chapitre  vi,  je  m'occupe  de 
la  fusion  de  ces  éléments  et  de  la  descrip- 
tion du  caractère  de  la  population  natio- 
nale contemporaine.  Le  chapitre  vn  ren- 
ferme Vétndedn milieu  Brésilien,  considéré 
dans  son  ensemble;  et  les  trois  ou  quatre 
derniers  chapitres,  la  détermination  des 
principales  zones  sociales  du  Brésil.  Cette 
partie,  à  partir  du  chapitre  v,  a  été  la  plus 
difficile,  car  j'ai  voulu  faire  un  travail  sé- 
rieux, en  étudiant  minutieusement  toutes 
les  faces  de  la  question. 

On  i)eut  dire  que  le  Brésil  renferme  les 


zones  géographi»jues  suivantes  parfaite- 
ment caractérisées,  qui  sont  les  centres 
d'autant  d'autres  zones  sociales,  en  tenant 
compte  du  genre  de  travail  qu'exige  cha- 
cune d'elles. 

1.  Le  Plateau  de  la  Guyane,  à  Textrême 
Nord  des  Etats  de  l'Amazone  et  du  Para, 
surtout  dans  la  partie  baignée  par  le  Rio 
Branco.  C'est  une  zone  d'élevage  des  bes- 
tiaux. Mais  cette  industrie,  qui  n'en  est 
qu'à  son  commencement,  est  presque  tout 
en  tière  dans  les  mains  du  gouvernement 
fédéral,  désorganisée  et  mal  dirigée. 

2.  Les  terres  basses  que  l'on  trouve  aus- 
sitôt ensuite,  et  qui  vont  confiner  à  la  rive 
Nord  du  fleuve  des  Amazones.  C'est  une 
région  de  forêts  où  l'on  fait  l;i  cueillette 
(les  produits  spontanés  de  la  nature  :  caout- 
chouc, châtaigne,  salsepareille,  copahu, 
clou  de  girofle,  piassava  (espèce  de  jonc), 
roucou,  etc.  En  ces  lieux,  la  famille,  dans 
les  classes  populaires,  est  assez  désorga- 
nisée et  la  promiscuité  y  règne  presque 
complètement.  Il  existe,  en  de  certains 
endroits,  une  petite  culture  rudimentaire 
de  cacao,  de  manioc,  de  canne  à  sucre  et 
de  tabac.  Les  deux  premiers  de  ces  pro- 
duits n'exigent  presque  que  la  cueillette 
pure  et  simple. 

3.  La  Vallée  de  l'Amazone,  comprenant 
aussi  la  partie  inférieure  du  cours  de  ses 
affluents.  C'est  la  région  de  la  pêche  flu- 
viale. Ceux  qui  s'y  adonnent  occupent  le 
dernier  rang  parmi  les  liommes  que  fait 
vivre  cette  indu.strie. 

4.  La  Zone  des  forêts  de  la  région  occi- 
dentale que  traversent  les  fleuves  Madeira, 
Purus,  Acre.  Jurua.  Elle  forme  la  partie 
la  plus  importante  du  territoire  de  l'.Xcre, 
(jui  aspire  avec  raison  à  s'organiser  en 
Etat,  ("est  aussi  la  région  du  caoutchouc 
et  des  industries  extractives  du  même 
genre. 

5.  Le  jdatcdu  (lentral  \ord,  compi'is 
entre  le  Madeira,  le  Focantius  et  la  ligne 
de  division  des  eaux  du  système  fluvial 
sud-américain,  C'est  une  zone  dont  on  n'a 
pas  encore  su  tirer  parti;  elle  renferme 
des  pâturages  qui  servent  à  l'élevage  des 
bestiaux. 

G.  Le  plateau  de  l'intérieur,  depuis  l;i 
ligne   (le    division    des    eaux  jusqu';"i     la 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


l'ib 


légion  montagneuse  du  Rio  Grande  do 
Sul.  On  y  trouve  les  terres  et  les  cultures 
les  plus  diverses,  comme,  par  exemple, 
des  pâturages  pour  l'élevage,  des  terres 
pour  Texploitation  des  mines,  des  terres 
])0iu'  les  plantations  de  café,  de  tabac,  etc. 
Cette  immense  région  doit  être  divisée  au 
inoins  en  quatre  zones  différentes  :  Celle 
<les  champs  pour  V élevage,  au  nord  de 
Minas,  de  Goyaz,  et  terres  hautes  de  Matto 
Grosso;  celle  de  l'exploitai  ion  dea  mineSj 
que  l'on  trouve  un  peu  disséminée  dans 
ces  trois  Etats;  celle  du  café,  surtout  au 
sud  de  Minas,  à  S.  Paulo  et  dans  les  terres 
hautes  de  Rio  de  Janeiro;  celle  de  V  élevage 
(le  bestiaux,  àParana  et  Santa  Catharina. 
Dans  toute  cette  immense  l'égion,  le  type 
<le  la  famille  est  instable,  à  cause  de  la 
transmission  morcelée  des  héritages;  ce 
(\\x\  revient  à  dire,  à  cause  des  impositions 
rétrogrades  de  la  législation. 

7.  La  région  des  vallées  des  fleuves  Para- 
f/iiag  et  Guaporé ;  elle  comprend  les  terres 
i tasses  et  moyennes  de  Matto  Grosso.  Cette 
région,  dans  sa  partie  moyenne,  est  surtout 
celle  de  la  cueillette  du  maté;  on  y  trouve 
également  quelques  minerais  et  l'on  s'y 
occupe  de  l'élevage  des  bestiaux  dans  des 
plaines  que  renferment  les  terres  moyen- 
nes. 

8.  La  région  comprise  entre  les  fleuves 
Gurupy  et  Paranahyba,  comprennent  l'Etat 
de  Maranhao  et  les  terres  voisines.  Riz 
dans  les  terres  les  plus  basses,  canne  à 
sucre  dans  la  région  des  forêts,  et  élevage 
des  bestiaux  dans  les  terres  hautes  de 
rOuest. 

9.  Les  sertoes  de  VEst  dénommés  les 
Cariris,  dans  leur  partie  centrale,  limités 
par  ledit  Paranahyba  au  nord,  et  l'Itapi- 
curie,  ou  mieux  le  Paraguassie  dans  l'Etat 
de  Bahia  au  Sud.  C'est  une  bande  de  ter- 
rain située  à  l'Est  du  Brésil,  entre  les  deux 
fleuves  cités  plus  haut,  qui  la  délimitent 
au  Nord  et  au  Sud,  la  région  des  forêts 
qui  s'étendent  le  long  de  la  côte  mari- 
time, à  droite,  et  le  haut  plateau  de  l'in- 
térieur, à  gauche;  c'est  la  région  classique 
des  sécheresses  qui  la  dévastent  périodi- 
quement. Elevage  des  bestiaux,  qui  se 
ressent  pourtant  des  époques  de  séche- 
resse ;  céi'éales,  dans  les  régions  les  plus 


fraîches    sur    le    bord    des    montagnes. 

10.  La  région  de  la  côte  maritime,  com- 
prenant les  forêts  déjà  citées,  depuis  le 
Maranhao  jusqu'à  Espirito  Santo.  C'est  la 
région  bien  connue  des  sucreries.  Les 
familles  les  plus  importantes  sont  deve- 
nues les  protectrices  de  l;i  population  : 
mais  leurs  richesses,  qui  reposaient  sur- 
tout sur  les  esclaves,  sont  presque  toutes 
perdues  par  l'abolition  de  l'esclavage  et 
la  concurrence  de  la  betterave,  sur  kîs 
marchés  du  monde.  En  de  certaines  par- 
ties de  cette  zone,  on  cultive  aussi  le 
manioc,  le  tabac,  les  noix  de  cacao  et  les 
céréales. 

\\.  La  région  de  la  côte  de  Espirito 
Santo  à  Rio  Grande  do  Sul.  C'est  une 
bande  étroite,  à  cause  du  voisinage  de  la 
Serra  do  Mar.  Riz,  manioc,  céréales, 
sont  les  cultures  principales. 

P2.  Les  terres  qui  forment  l'abaisse- 
ment du  plateau,  au  côté  du  fleuve  Pa- 
rana  où  se  trouve  le  célèbre  territoire  des 
Misosoes.  C'est  une  zone  forestière,  mais 
dont  on  ne  tire  presque  aucun  parti. 
Extraction  de  maté  dans  certaines  parties. 

13.  Les  champs,  len  pampas  el  les  petites 
collines  du  Rio  Grande  do  Sul.  (''est  la 
zone  extrême  du  Brésil.  L'élevage  des 
bestiaux,  par  un  procédé  qui  rappelle 
quelque  peu  celui  des  steppes  pauvres  de 
l'Asie  et  de  l'Afrique,  y  produit  un  type 
social  qui  a  de  certaines  affinités  avec 
ceux  de  ces  zones. 

Récapitulons  : 

Je  dis  donc  qu'il  existe,  au  Brésil,  plu- 
sieurs zones  sociales  dont  les  principales 
sont  les  suivantes  :  Région  de  l'élevage  des 
bestiaux  à  l'extrême  nord;  région  du 
caoutchouc  dans  la  vallée  de  l'Amazone; 
région  de  la  pêche  fluviale  dans  ce  fleuve 
et  ses  affluents  ;  région  de  l'élevage  des 
bestiaux  dans  les  sertoes  de  l'Est  ;  région 
du  bétail  sur  les  champs  et  plateaux  de 
Minas,  Goyaz  et  Matto  Grosso;  région  de 
la  canne  à  sucre  dans  la  zone  des  forêts, 
depuis  le  Maranhao  jusqu'au  Nord  de 
l'Etat  de  Rio  de  Janeiro  ;  cette  région  ren- 
ferme des  terrains  propres  à  la  culture 
du  coton,  du  tabac  et  de  la  badiane  ;  ré- 
gion  des  mines  à  Minas,  Goyaz   et  Matto 


226 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


(Irosso;  région  du  mate  dans  les  forêts  du 
Parana  et  de  Santa  Catharina;  région  de 
rélevage  sur  le  plateau  de  ces  deux  der- 
niers États;  région  des  céréales  dans  la 
zone  montagneuse  de  Santa  Catharina  et 
de  Rio  Grande  do  Sul  ;  région  de  l'élevage 
dans  les  pâturages  de  cet  État. 

Par  un  simple  coup  d'œil  jeté  sur  ce 
tableau,  vous  devez  bien  voir,  cher  Maître, 
(pi'au  Brésil  le  travail  de  la  cueillette  occupe 
la  première  place  '.  La  culture  même 
du  café  et  du  cacao  a  quelques  points  de 
rapport  avec  celle  de  la  châtaigne  et  des 
noix  en  Europe,  puisqu'une  fois  planté, 
l'arbre  vit  de  vingt-cinq  à  trente  ans  en 
donnant  de  bons  résultats,  sans  exiger 
presque  aucun  effort  de  la  part  de 
l'homme. 

La  culture,  plus  difficile,  de  la  canne  à 
sucre  fut,  pendant  près  de  quatre  siècles, 
confiée  aux  esclaves.  Les  fermes  n'étaient 
(jue  de  grossières  exploitations  commer- 
ciales dans  le  genre  de  celles  que  les  Por- 
tugais conservent  encore  en  Afrique.  Dès 
que  les  esclaves  vinrent  à  manquer,  la 
■production  du  sucre  se  modifia  considéra- 
blement, par  suite  de  l'augmentation  des 
dépenses,  etc.  Lorsque  le  sucre  de  bette- 
rave commença  à  inonder  les  marcliés,  la 
culture  de  la  canne  à  sucre  souffrit,  au 
Brésil,  une  forte  crise.  L'exploitation  des 
mines  était  assez  prospère  sous  le  régime 
colonial,  grâce  au  travail  des  esclaves  et 
quand  les  minerais  se  trouvaient  presque 
à  la  surface  du  sol.  Mais  dès  qu'il  fallut 
exécuter  des  travaux  difficiles  et  coûteux, 
cette  exploitation  disparut  presque  en  en- 
tier. On  ne  trouve  aujourd'hui  que  (piel- 
ques  compagnies  anglaises  qui  s'en  occu- 
pent et  y  emploient  leurs  capitaux. 

Telle  est  la  base  économique  justifiant 
les  conclusions  auxquelles  je  suis  arrivé, 
touchant  le  peuple  brésilien  et  que  je  vais 
indiquer. 

I.  M  laul  ajouter  que,  dans  toutes  los  zones  du 
pays,  il  existe  un  nombre  extraordinaire  de  fruits 
de  toute  espèce  :  Jabotieahas.  cajées,  i)inlias,  sa- 
potis,  i>i(|uis,  bacorys,  maugal)as,  niaupas,  cocos, 
bananas,  soial)as,  inamOes,  genipapos,  peeegos 
niarnielliis,  aracas,  jacas,  abaeaxis,  laïaujas,  uvas, 
les  uns  indigènes,  les  autres  importés,  dont  les  Bré- 
siliens se  servent  pour  leur  aliiiieiitalion  ou  leur 
commerce,  yuelques-uiis  de  ces  Iruiis  donnent  lieu 
a  des  conliturcs;  d'autres  à  dos  \  ins  et  des  litineurs- 


Le  peuple  brésilien,  observé  dans  son 
ensemble,  est  bien  une  société  à  formation 
communautaire  ébranlée,  ainsi  que  l'in- 
dique la  classification  sociale.  La  vieille 
famille  portugaise  qui,  de  patriarcale  ab- 
solutiste était  devenue  une  famille  patriar- 
cale désorganisée,  par  suite  du  morcelle- 
ment exagéré  des  domaines,  s'est  encore 
plus  désorganisée  au  Brésil,  au  point  de 
devenir  une  vraie  famille  instable,  sous 
l'influence  chaque  fois  plus  forte  du  dit 
système  de  transmission  héréditaire  et  de 
la  désorganisation  croissante  du  travail. 

Dès  les  premiers  temps  de  la  colonisa- 
tion, au  xvF  siècle,  le  travail  a  eu  pour  base 
—  base  fausse  —  l'esclavage.  Les  Portu- 
gais prétendaient  transformer  en  agricul- 
teurs deux  races  (Indiens  et  Nègres)  qui 
n'avaient  pas  la  moindre  notion  de  culture 
agricole,  alors  qu'eux-mêmes.  Portugais, 
n'y  étaient  pas  non  plus  très  préparés, 
puisqu'ils  en  étaient  restés  à  la  cueillette 
des  fruits  et  à  la  culture  rudimentaire  de 
la  vigne,  etc.  Ce  qui  est  vrai,  c'est  que  ni 
les  colons  portugais  ni  leurs  esclaves  in- 
diens et  nègres  n'étaient  armés  pour  les 
durs  travaux  de  la  culture  américaine. 
L'émancipation  des  esclaves  vint  encore 
compli{[uer  tout  cela.  Avec  une  telle  base 
de  la  famille  et  du  travail,  le  régime  com- 
munautaire ébranlé  prédomine  dans  le 
pays  entier,  du  haut  en  bas,  du  Nord  au 
Sud,  de  l'Est  à  l'Ouest. 

On  pourrait  donner  à  cette  famille  la 
dénomination  de  patriarcale  désorganisée 
aux  temps  coloniaux. 

Aujourd'hui,  les  signes  caractéristiques 
que  nous  possédons  de  la  famille  sont  tout 
à  fait  instables. 

Elle  a  perdu  tous  les  avantages  de  la 
famille  patriarcale,  par  le  contact  du  Nègre 
et  de  l'Indien  (pii  n'avaient  pas  de  famille, 
par  le  régime  de  l'esclavage  comme  base 
du  travail,  par  le  morcellement  des  do- 
maines, enfin  par  la  bruscjuc  suppression 
de  la  base  artificielle  du  travail  des  escla- 
ves. 

Et  elle  n'a  pas  obtenu  en  échange  les 
avantages  de  la  formation  particulariste. 
Elle  ne  pourra  y  arriver  que  par  une  ha- 
bile assimilation  d'éléments  provenant  des 
races  pai'ticularistes,   ou  par  un   système 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


227 


d'éducation  générale  très  sévère,  dans  le 
genre  de  celui  que  vous  préconisez  dans 
l'Éducation  nouvelle. 

Nous,  Brésiliens,  nous  avons  conservé 
une  bonne  part  des  défauts  des  peuples 
communautaires  d'État  que  vous  avez  si 
minutieusement  décrits  dans  vos  ouvrages. 
Nous.  Brésiliens,  de  l'extrême  Nord  àl'ex- 
trème  Sud.  des  frontières  des  Guyanes,  du 
Venezuela  et  de  la  Colombie,  aux  frontières 
de  l'État  Oriental  de  l'Uruguay,  nous  for- 
mons, à  la  rigueur,  une  collection  de  véri- 
tables clans  commnnauta ires  de  àiïïérentcs 
espèces,  où  l'individu  ne  possède  ni  initia- 
tive, ni  esprit  particulariste. 

Les  tendances  communautaires  des  peu- 
ples qui  nous  ont  formés  se  sont  considé- 
rablement aggravées  dans  la  structure  de 
la  nouvelle  société.  On  peut  même  dire 
que  certaines  bonnes  qualités  que  possé- 
daient les  colons  Européens  se  sont  per- 
dues au  contact  des  Indiens  et  des  Nègres 
et  du  nouveau  milieu  tropical  qui  agirent 
comme  une  sorte  de  réactif  chimique  d"un 
caractère  nuisible. 

Les  Brésiliens,  dans  l'immense  far-ivesl 
du  Brésil  et  même  dans  les  villes,  dans 
les  classes  les  plus  basses,  vivent  tous  au- 
tour d'un  chef,  d'un  patron,  d'un  protec- 
teur, d'un  guide.  Tous  ont  leur  home. 
Les  fazendeiros.  soit  dans  les  fermes  de 
café  et  du  sucre,  soit  dans  celles  où  l'on 
s'occupe  de  l'élevage  des  bestiaux,  les 
chefs  de  parti,  les  influences  locales,  les 
riches  négociants  des  villes  et  des  villages, 
et,  en  plusieurs  endroits,  les  vifjarioa  des 
paroisses,  les  juges  de  paix,  les  avocats  en 
renom,  les  médecins  habiles,  tous  ces 
hommes  —  et  bien  d'autres  encore  — 
sont  comme  des  chefs  de  groupes,  de 
clans,  autour  desquels  vit  la  population 
du  Brésil. 

Les  travaux  de  la  culture  agricole,  de 
l'élevage,  de  l'exploitation  des  mines,  de 
l'industrie  et  de  la  navigation  sont  très 
peu  développés. 

La  plus  grande  partie  de  la  population 
l>résilienne  végète  sans  point  d'appui,  et 
dans  un  dénuement  complet.  Un  cin- 
quième, au  moins  peut-être,  travaille  mal 
pour  nourrir  les  quatre  autres  cinquièmes. 
On  a  généralement  recours  à  la  politique 


sous  tous  les  aspects  grossiers  qu'elle 
présente  habituellement,  la  waie  politique 
alimentaire,  <[ue  vous  avez  décrite  dans 
les  Français  d'aujourd'hui.  Les  partis, 
les  associations  ou  groupements,  que  l'on 
observe  dans  les  paroisses,  dans  les  muni- 
cipes,  dans  les  chefs-lieux,  dans  les  pro- 
vinces (aujourd'hui  États),  dans  l'Union, 
toutes  les  institutions,  toutes  les  places  du 
gouvernement  qui  existeni  en  nombre  in- 
calculable n'ont  pour  but,  que  de  fournir 
à  une  clientèle  immense  le  moyen  de  ga- 
gner sa  vie.  Le  but  de  l'Etat  n'est  pas  de 
maintenir  l'ordre,  de  garantir  la  justice, 
ou,  si  l'on  veut,  d'être  l'auxiliaire,  le  point 
d'appui  de  certaines  entreprises  impor- 
tantes :  son  rôle  prépondérant  et  presque 
exclusif  est  de  nourrir  la  plus  grande  par- 
tie de  la  population,  aux  dépens  du  petit 
nombre  qui  travaille,  et  cela  par  tous  les 
moyens  imaginables,  comme  par  exemple 
le  réseau  formé  par  un  nombre  énorme  de 
fonctionnaires. 

Quand  ce  ne  sont  pas  les  emplois  directs 
dans  les  bureaux  du  gouvernement,  inu- 
tiles, la  plupart  du  temps,  ce  sont  les  com- 
missions pour  les  hommes  importants,  les 
pensions,  les  gratifications  sous  des  noms 
divers,  les  travaux  publics  de  toute  espèce, 
et  des  milliers  d'autres  combinaisons. 

Dans  ces  conditions,  nous  ne  devons 
pas  nous  étonner  si  les  Brésiliens  s'occu- 
pent beaucoup  de  politique,  mais  de  la  po- 
litique qui  consiste  à  faire  des  élections, 
pour  savoir  qui  occupera  la  première  place 
afin  de  distribuer  des  faveurs. 

Nous  ne  pouvons  décrire  ici  à  quel  degré 
de  corruption  et  d'avilissement  sont  arri- 
vées les  mœurs  électorales. 

En  général,  le  peuple  déteste  la  vie 
champêtre,  et,  même  à  l'intérieur  du  pays, 
il  se  tasse  dans  les  villes,  les  bourgs,  les 
villages,  etc.  ;  il  est  à  la  recherche  d'un 
chef  qui  serve  de  soutien,  d'un  emploi  du 
gouvernement,  d'une  combinaison  politi- 
que, quelle  qu'en  soit  la  forme.  Elle  est 
bien  connue,  la  propension  qu'ont  les  jeu- 
nes gens  à  obtenir  des  diplômes  et  à  rece- 
voir des  grades  universitaires.  Ceux-là  se 
dirigent  vers  les  villes  et  se  tournent  vers 
les  professions  libérales,  le  journalisme, 
la  littérature,   les   emplois  du  gouverne- 


2-28 


BULLETIN    DE   LA    SOCŒTE    INTERNATIONALE 


ment.  Dans  les  classes  inférieures,  ceux 
<]ui  n'arrivent  pas  à  obtenir  des  places  en 
rapport  avec  leur  manque  de  culture  in- 
tellectuelle, trouvent  un  débouché  dans 
l'armée  où  les  engagements  sont  volon- 
taires, dans  les  corps  de  police  et  les  mi- 
lices urbaines  qui  sont  innombrables  à 
Rio-de-Janeiro  et  dans  les  Etats. 

Les  preuves  de  tout  ce  que  j'avance  se 
trouveront  dans  l'étude  que  j'ai  faite  de 
toutes  les  régions  du  pays  et  qui  constitue 
le  sujet  principal  de  mon  livre. 

Agréez,  cher  Monsieur,  l'assurance  de 
mes  sentiments  les  plus  distingués. 

Sylvio  RoMÉRO. 


L'ÉVOLUTION  DE  LA  MUSIQUE 

d'après  la  Science  sociale 

(suite}^ 


Grâce  à  l'obligeance  de  M.  Raugel,  pro- 
fesseur à  VEcole  des  Hoches,  nous  pouvons 
mettre  sous  les  yeux  de  nos  lecteurs  un 
tableau  synoptique,  dressé  par  M.  Vincent 
d'Indy,  montrant  les  différentes  formes  de 
la  musique  moderne,  dans  l'ordre  oîi  elles 
sont  sorties  les  unes  des  autres.  C'est,  en 
im  mot,  le  résumé  de  l'iiistoire  de  la  mu- 
sique harmonique. 


bleau  se  subdivise  en  deux  grandes  par- 
ties :  à  gauche,  la  musique  profane  ([ui 
dérive  de  la  chanson  populaire  ;  à  droite, 
la  musique  sacrée  qui  provient  du  motet. 

Disons  maintenant  quelques  mots  de 
chacune  des  divisions  de  ce  tableau,  en 
tenant  compte  des  étapes  que  nous  avons 
déterminées  précédemment  :  diaphonie  et 
polyphonie,  cette  dernière  se  subdivisant 
en  ordres  unitonique,  transitonique  et  plu- 
ritonique. 

Nous  avons  déjà  parlé  du  plain-chant  e\ 
nous  avons  montré  comment  il  se  rattache 
à  la  diaphonie  inventée  par  les  Grecs  au 
moment  de  la  conquête  romaine.  C'est  un 
chant  religieux  à  plusieurs  parties  chan- 
tant la  même  mélodie  à  des  hauteurs  dif- 
férentes (octave  ou  quinte). 

La  chanson,  c'est  le  plain-chant  profane. 
Elle  s'accompagnait  de  danses  et  de  gestes 
pour  accentuer  le  rythme,  qui  dans  le 
plain-chant  n'était  donné  que  par  l'accent 
tonique  du  texte. 

Nous  avons  également  montré  le  passage 
de  la  diaphonie  à  la  polyphonie  par  l'in- 
termédiaire du  déchant,  et  nous  avons  dit 
que  l'ordre  unitonique  forme  la  première 
étape  delà  musique  polyphonique.  L'ordre 
unitonique  prend  tout  son  développement 
avec  le  contrepoint  et  donne  naissance  au 
motet  et  au  madrigal  dramatique. 

Le  motet  est  un  chant  religieux  à  plu- 


e 

1 


Plain-cliant 


Ihinsos  ot  cliaiison.- 


Mdtot 


Madrigal 
th'amatique 

Opéra 


Suite 
Soiiato 


3Iadi'igal 
accoiiipa.eiK' 


Trio 

(le 

chaïubrc 


Concert 

|)01U' 

iiistriimonls 


Concort 

(ri'.uliso 


Fii°:iic 


Oratorio 


iMiisiqiio       (v)iialiior 
(le  cliainbre         à 
a\"ec  i)iano      cordes 


Syiaphonie    CoiiC(>rlo 


Quelques  remarques  sur  ce  tableau. 

On  voit  d'abord  que  toute  la  musique 
moderne  sort  du  plain-chant,  seul  lien  la 
rattachant  à  la  musique  antique.  Ce  ta- 


1.  Voir  les  livraisons  31,  3.{  et  .Ji. 


sieurs  voix  dont  chacune  a  une  impor- 
tance égale  devant  la  mélodie.  A  chaque 
phrase  littéraire  correspond  toujours  une 
])hrase  musicale. 

Le  madrigal  est   un  motet  profane.  Le 
premier  recueil  de  madrigaux  remonte  à 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


±19 


I 


Arcadelt,  musicien  hollandais  ne  en  15.'?9: 
mais  c"est  avec  Roland  de  Lattre  que  le 
madrigal  dramatique  prend  toute  son  am- 
pleur. 

Les  chorals  de  Lutlier  se  rattachent  à 
ce  stade  de  l'évolution. 

Voici  comment  ils  furent  composés.  Les 
mélodies  furent  empruntées  soit  à  Téglise 
latine,  soit  à  la  chanson  populaire  alle- 
mande (lied),  soit  même  à  la  chanson 
française,  et  ces  mélodies  furent  harmo- 
nisées comme  des  motets  (Voir  Albert 
Schweitzer,  J.-S.  Bach,  1"  partie,  ch.  ni 
et  vn.  La  partie  musicale  fut  surtout 
l'œuvre  d'un  musicien  thuringien ,  î.  W'al- 
ther  (149G-1570). 

Passons  maintenant  au  second  stade  de 
la  musique  polyphonique,  l'ordre  transi- 
tonique. 

■^  IV.  —   LE    DÉVELOPPEME.NT   DE    LA   MUSIQUE 
POLYPHONIQUE.  L'OP.DP.E  TRANSITO.NIQUE. 

C'est  un  compositeur  de  Crémone.  Mon- 
teverde  (1568-1643)  qui,  le  premier,  eut  la 
hardiesse  d'employer  sans  préparation  un 
accord  dissonant,  celui  de  septième  de 
dominante.  Dès  lors,  on  peut  passer  d'un 
ton  dans  un  autre  à  l'aide  d'une  transi- 
tion formée  par  cet  accord  :  c'est  le  début 
de  Tordre  transi  tonique.  L'ordre  unitoni- 
que  ne  pouvait  rendre  que  les  affections 
douces  et  calmes,  la  solennité,  la  piété: 
l'ordre  transitonique,  en  créant  l'accent 
expressif,  passionné,  permit  l'apparition 
de  la  musique  dramatique.  Aussi,  jus- 
qu'alors, le  drame  musical  était  resté  re- 
ligieux :  ce  sont  les  mystères  (.\"  au  xiii*^  siè- 
cles) et  les  miracles  (xiv*  et  xv"  siècles)  ; 
le  drame  profane  était  parlé  :  tout  au  plus 
y  avait-il  des  chœurs  intercalés  au  moment 
des  ballets,  comme  dans  les  madrigaux 
italiens. 

C'est  en  Italie,  au  moment  de  la  Renais- 
sance, que  l'ordre  transitonique  prend 
naissance  pour  les  besoins  du  drame  mu- 
sical profane.  Cette  invention,  qui  devait 
permettre  les  progrès  de  la  musique  po- 
lyphonique, fut,  en  Italie,  surtout  exploi- 
tée pour  le  point  de  vue  mélodi(iue,  par 
suite  de  la  prédominance,  dans  ce  pays,  de 
la  formation  communautaire.  C'est  pour- 


quoi l'on  voit  une  voix  dominer  les  autr':s 
qui  ne  deviennent  plus  <iu'un  simple  ac- 
compagnement, et  sont  enfin  remplacées 
par  des  instruments.  Dès  lors,  le  madri- 
gal devient  le  madrigal  accornpagné,  le 
motet  devient  concert  d'église,  et  le  choral 
devient  cantate.  Ce  genre  atteint  toute  son 
apogée  avec  Carissimi  (16(J4-74j. 

L'emploi  des  instruments  amène  les 
progrès  de  la  lutherie.  De  là,  l'invention 
du  violon  en  15'20,  du  basson,  du  trombone, 
du  clavecin,  de  l'épinette.  etc. 

Bientôt  l'on  emploie  exclusivement  les 
instruments,  et  le  motet  devient  fwjue 
avec  l'Anglais  Bird  (1546-1623)  et  les  Ita- 
liens Gabrielli  (1510-86)  et  Frescobaldi 
(1583  1644).  Saint-.Marc  de  Venise  devint 
alors  le  centre  de  la  musique  religieuse 
dramatique. 

L'ordre  transitonique  fut  importé  en 
.\llemagne  par  Schiitz'  (né  à  Reuss  en 
1585)  qui,  ayant  étudié  à  Venise,  rap- 
porta le  genre  concertant.  La  musique 
protestante  dramatique  fut  la  cantate  qui 
prit  tout  son  développement  avec  le  célè- 
bre musicien  thuringien  J.-S.  Bach  il685- 
1750,\  et  l'oratorio  avec  Haendel  (1685- 
1750).  L'Allemagne  était  alors  partagée  en 
deux  écoles  :  l'école  coloriste  qui  avait  son 
centre  dans  les  villes  hanséatiques,  para- 
phrasait, en  l'agrémentant,  la  mélodie  du 
choral;  l'école  motiviste.  en  Thuringe, 
préférait  le  choral  fugué  où  l'on  bâtissait 
un  morceau  sur  les  différentes  phrases 
d'une  mélodie  (Voir  Schweitzer,  lac.  cit., 
p.  57). 

Pendant  ce  temps,  la  musique  profane 
développait  la  linite.  forme  musicale  dans 
laquelle  des  instruments  jouent  une  suite 
de  danses  suivant  un  ordre  déterminé  et 
rattachées  ensemble  par  un  lien  tonal.  La 
suite  a  été  surtout  développée  par  les  mu- 
siciens suivants  :  En  Italie,  Corelli  (1653- 
1713)  et  Scarlatti  (1683-1764);  en  France 
par  Rameau  (1683-1764)  et  en  Allemagne 
par  Haendel  et  J.-S.  Bach. 

L'ordre  transitonique  est  surtout  carac- 
térisé par  l'emploi  de  l'orgue  comme  ins- 
trument dominant,  et  par  l'harmonisation 
à  l'aide  de  la  basse  continue.  Il  a  aussi 
permis  l'apparition  de  l'opéra  par  la  trans- 
formation du  drame  lyrique.  Citons  Lulli 


-230 


BL'LLETIN    DE    LA    SOCIETE    INTER.\AT10NALE 


(1633-87)  de  Florence  qui  l'importa  en 
France,  tandis  qu'en  Italie,  il  dégénérait  en 
opéra-bouffe;  Rameau,  puis  Grétry  (1741- 
1813)  de  Liège,  créateur  de  l'opéra-comi- 
que;  enfin  Gliick  (1714-Ô7)  du  Haut  Pala- 
tinat,  qui  mit  l'Iiarmonie  de  l'oratorio 
dans  le  théâtre.  Nous  arrivons  enfin  à  la 
dernière  étape  de  la  musique  polyphoni- 
que, l'ordre  pluritonique. 

\',  V.  —  l'épanouissement  de  la  musique 

POLYPHONIQUE.  L'ORDRE  PLURITONIQUE. 

L'ordre  transitonique  a  vu  naitre  l'opéra 
et  la  forme  sonate  ^,  y  compris  la  sym- 
phonie que  Haydn  (1732-1809)  a  déjà  porté 
à  un  grand  degré  de  perfection.  Le  qua- 
tuor à  cordes  prend  de  plus  en  plus  le  pas 
sur  l'orgue  et  fait  son  apparition  dans  les 
orchestres  en  1700,  et  ceux-ci  se  complètent 
par  l'invention  de  nouveaux  instruments. 
Citons  la  clarinette,  inventée  en  IGOO  par 
Denner  de  Nuremberg.  Ajoutons  qu'à 
partir  du  xviii<^  siècle,  l'usage  du  piano  se 
répand  rapidement  en  Allemagne  et  en 
Angleterre. 

C'est  en  Allemagne  que  la  musique  ins- 
trumentale prend  toute  son  importance; 
c'est  pourquoi  elle  a  tant  cultivé  la  forme 
sonate  et  inventé  l'ordre  pluritonique  dont 
les  premières  manifestations  remontent  à 
Mozart  (1756-91).  C'est  alors  que  l'un  des 
plus  grand  génies  musicaux  a  pu  apparaî- 
tre, Beethoven-  (1770-1827),  pendant  que 
Weber  (1786-1826)  du  llolstein,  élevait  le 
lied  populaire  à  la  hauteur  de  l'opéra  et 
fondait  l'école  romantique.  Parmi  une  foule 
de  compositeurs  célèbres,  notons  enfin 
Wagner  qui  réalise  la  fusion  de  la  sym- 
plionio  et  du  théâtre. 

Pendant  que  l'Allemagne  continuait 
1  évolution  de  la  musique  polyphonique 
savante,  l'Italie  restait  dans  les  mélodies 
faciles,  réléguant  les  combinaisons  har- 
moniques au  rôle  secondaire  d'accompa- 
gnement. Aussi  trop  souvent  on  n'y  prise 
que  la  virtuosité  des  exécutants,  et  pendant 
longtemps,  on  voit  les  chanteurs  broder 


■1.  La  sonate  apparaît  avec  Ph.  K.  Racli,  et  est  un 
perfectionnement  de  lu  suite.  La  symphonie  et  le 
concerto  se  rattachent  au  i;enrc  sonate. 

±  Né  à  Bonn,  mais  (l'ori.nine  Ihimaude. 


sur  la  composition  de  l'auteur  (Voir  Lavi- 
gnac.  La  musique  et  les  musiciens,  p.  510). 

Quanta  la  France,  elle  a  surtout,  comme 
en  littérature,  développé  la  pureté  du  style 
et  la  clarté;  sa  musique  est  surtout  éclec- 
tique, par  suite  du  rôle  joué  par  Paris 
comme  centre  artistique  ;  beaucoup  de 
compositeurs  étrangers  tiennent  à  venir 
s'y  produire,  tels  que  Rossini,  Meyerbeer, 
Offenbach,  Franck,  etc. 

D'un  autre  côté,  les  procédés  de  la  mu- 
sique harmonique  gagnent  de  plus  en  plus 
les  pays  étrangers,  la  Russie,  par  exemple, 
où  l'on  trouve  de  nombreux  musiciens 
amateurs  dans  la  classe  riche  et  intellec- 
tuelle. Sans  doute,  l'on  pourrait,  dans  cette 
musique  d'importation  récente,  trouver 
certains  caractères  particuliers  au  pays, 
mais  qui,  jamais,  ne  seront  aussi  pronon- 
cés que  dans  la  musique  populaire  spon- 
tanée. 

Les  Anglo-Saxons  sont,  jusqu'à  ce  jour, 
restés  réfractaires  à  la  musique  drama- 
tique. Leur  idéal  est  resté  celui  des  grandes 
masses  chorales  soutenues  par  des  orgues 
puissantes,  comme  au  temps  de  Haendel. 
Au  fond,  ils  n'ont  pu  se  dégager  de  la  mu- 
sique religieuse,  et  la  difficulté  qu'ils 
éprouvent  à  l'extériorisation  chaleureuse 
de  leurs  sentiments  a  entraîné,  chez  eux, 
au  moins  jusqu'à  ce  jour,  la  non-compré- 
hension de  la  musique  expressive. 

Dans  cette  étude,  nous  n'avons  qu'ef- 
fleuré le  sujet  :  nous  nous  sommes  con- 
tentés de  poser  quelques  jalons  pour  une 
étude  sociale  de  l'art  musical.  Toutefois, 
les  points  suivants  semblent  acquis  : 

La  vie  rurale  est  peu  favorable  à  l'art 
musical  (Romains,  Saxons),  tandis  que  la 
vie  urbaine  tend  à  le  développer  (Belgi- 
que, Italie,  Allemagne). 

Les  peuples  communautaires  n'ont  pas 
dépassé,  par  eux-mêmes,  le  stade  de  la 
musicpie  purement  mélodique;  les  peuples 
particularistes  ont  peu  développé  l'art  mu- 
sical; les  jjeuples  mixtes  (Belges,  Alle- 
mands) se  sont  élevés  à  la  musique  har- 
monique ou  polyphonique  et  l'ont  fait 
constamment  progresser  ; 

Cette  musique  polyjjhonique  s'est  pro- 
pagée en  Italie  (milieu  urbain),  mais  s'y 
est  modifiée  dans  le  sens  de  la  prédomi- 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


-231 


nance  de  l'idée  mélodique,  parce  que  ce 
pays  a  été  peu  touché  par  la  formation 
particulariste  ; 

La  musique  mélodique  est  peu  suscep- 
tible de  progresser:  elle  est  d'une  com- 
préhension aisée,  et  ne  perd  pas  le  contact 
avec  le  peuple  ; 

La  musique  harmonique  est  susceptible 
d'un  progrés  constant;  elle  devient  de 
plus  en  plus  savante,  et  ne  peut  plus  être 
comprise  que  d'un  auditoire  initié. 

Il  resterait  maintenant  à  entrer  plus 
profondément  dans  les  détails.  Pour  cela, 
il  faudrait  entreprendre  la  monographie 
des  principaux  musiciens,  montrer  pour- 
quoi un  organiste  comme  Bach,  qui  com- 
posait pour  le  culte  lutliérien  n'a  pas  écrit 
comme  Haendel  qui  vivait  à  la  cour  d'An- 
gleterre, ou  comme  Wagner  qui  avait  en 
vue  le  théâtre;  pourquoi  ce  dernier  n'a 
pas  écrit  comme  Berlioz  par  suite  de  la 
différence  d'origine,  etc.  11  faudrait  tenir 
compte  aussi  des  moyens  mis  à  la  dispo- 
sition de  chaque  compositeur,  par  suite 
des  progrès  de  la  fabrication  des  instru- 
ments et  de  la  technique  musicale. 

Notre  but  sera  atteint  si  ces  lignes  sug- 
gèrent quelques  études  de  ce  genre.  Nous 
serions  également  heureux  de  recevoir, 
soit  des  renseignements  complémentaires, 
soit  des  rectifications  sur  les  erreurs  que 
nous  aurions  pu  commettre. 

P.  Descamps. 


A  PROPOS  DE  LA  GREVE 
DES  ÉLECTRICIENS 


Parmi  les  commentaires  suscités  par 
la  récente  grève  des  électriciens,  qui, 
tout  un  soir,  a  plongé  Paris  dans  l'obscu- 
rité, nous  citerons  volontiers,  comme  assez 
.suggestives  dans  le  fond  en  même  temps 
que  pittoresques  dans  la  forme,  les  lignes 
suivantes  de  M.  Claude  Berton,  dans  l'In- 
transigeant : 

«  Les  civilisés  et  le  progrès  ont  tout  de 
même,  ce  soir-là,  reçu  une  vilaine  tape 
•sur  la  tête.  Si  peu  de  chose,  il  a  suffi  de  si 


peu  de  chose  pour  nous  priver  du  plus  in- 
dispensable des  éléments  de  notre  vie  ur- 
baine, et  la  détraquer  déplorablement.  Une 
mauvaise  plaisanterie  analogue  peut  nous 
arriver  avec  l'eau,  avec  l'enlèvement  quo- 
tidien des  ordures  et  des  boues;  en  Italie, 
on  a  vu  avec  les  chemins  de  fer  ce  que 
cela  peut  donner.  Si  l'individu  parisien 
était  capable  de  réfléchir,  il  réfléchirait. 

«  En  dehors  de  toute  question  politique, 
il  y  a  une  nécessité  vitale  à  ce  que  l'indi- 
vidu ne  compte  pas  uniquement  et  abso- 
lument sur  la  société  pour  lui  fournir 
toutes  choses  nécessaires  à  son  existence. 
La  centralisation  scientifique  et  indispen- 
sable des  grands  services  publics  a  son 
inconvénient.  On  centralise  les  forces,  on 
centralise  aussi  les  opportunités  d'une  ca- 
tastrophe ou  d'un  arrêt  total.  Le  jour  où 
l'individu  oublie  qu'il  peut  et  qu'il  doit  être 
dans  des  circonstances  données  son  propre 
pourvoyeur  et  son  propre  défenseur,  et 
que  le  ciel  lui  a  donné  des  bras,  des  mains, 
des  jambes  pour  qu'il  s'en  serve,  ce  jour- 
là  l'individu  ressemble  singulièrement  à 
une  bête  de  troupeau  faisant  de  la  laine  et 
de  la  viande  pour  qui  le  tondra  et  pour 
qui  le  mangera. 

«  Voici  la  bonne  petite  leçon  individua- 
liste, dans  le  meilleur  sens  du  mot,  qu'au- 
rait pu  suggérer  l'obscurité  aux  Parisiens 
quand  ils  s'y  sont  vus  plongés.  Mais,  que 
faisaient  nos  Parisiens  ce  soir-là?  Incorri- 
gibles badauds  et  blagueurs,  agacés  de 
cette  nuit  subite,  ils  se  regardaient  entre 
eux,  la  lumière  éteinte  chez  l'un  consolait 
l'autre  de  n'y  pas  voir  clair.  On  s'amusait 
de  la  tête  du  voisin  et  on  oubliait  la  sienne. 
Evidemment,  c'est  une  heureuse  philoso- 
phie. Elle  est  assez  courte.  » 

En  effet. 


LA  PARTICIPATION  AU  CAPITAL 

M.  Alfred  Poizat,  à  propos  de  quelques 
inexactitudes  commises  au  sujet  de  la 
doctrine  des  syndicats  d'ouvriers  indépen- 
dants, a  précisé  dernièrement  cette  doc- 
trine dans  le  Jaune. 

Voici  un  extrait  de  ces  intéressantes  dé- 
clarations : 


i>32 


BULLETIN    DE   LA   SOCIETE   INTERNATIONALE    DE    SCIENCE    SOCIALE. 


«  Et,  d'abord,  nous  ne  sommes  pas  pour 
la  participation  aux  bénéfices,  mais  pour  la 
participation  au  capital.  Nous  souhaitons 
que  l'ouvrier  soit  actionnaire  de  son  usine, 
co-propriétaire,  associé.  Bien  loin  de  nous 
opposer  à  la  formation  de  coopératives  de 
production,  nous  avons  chez  nous  les  plus 
florissantes  de  ces  coopératives.  La  plus 
grande  Boulangerie  de  France  est  la  coo- 
pérative que  dirige  notre  ami  Jooris.  Nous 
appelons  de  nos  vœux  la  transformation 
des  usines  en  coopératives  de  production, 
et  c'est  pour  cela  que  nous  demandons  que 
l'ouvrier  en  devienne  actionnaire,  et  si  nous 
préférons  cette  dernière  formule  à  la  pre- 
mière, c'est  que  nous  estimons  que  l'ouvrier 
a  besoin  d'achever  son  éducation  indus- 
trielle et  commerciale,  qu'il  a  besoin  pour 
longtemps  encore  du  concours  financier  et 
intellectuel  du  patron. 

«  Nous  sommes  surtout  —  pour  nous  ser- 
vir du  néologisme  de  M.  Faguet  —  des  j^ro- 
priétistes.  Nous  voulons  la  diffusion  et  la 
multiplication  de  la  petite  propriété. 

«  Nous  ne  sommes  nullement  des  senti- 
mentaux, mais  des  réalistes.  Nous  désirons, 
de  toute  l'ardeur  dont  nous  sommes  capa- 
bles, sauver  la  civilisation,  et  en  particu- 
lier la  civilisation  française,  et  nous  som- 
mes épouvantés  du  danger  (jue  lui  fait 
courir  l'existence   de  millions  d'hommes 


qui  ne  possèdent  rien,  qui  non  seulement 
peuvent  se  figurer  n'avoir  rien  à  perdre  à 
une  révolution,  mais  encore  avoir  tout  à  y 
gagner.  Il  n'est  que  temps  de  faire  des  con- 
servateurs et  d'élever  xxne  digue  contre  le 
flot  montant  de  cette  nouvelle  Barbarie. 
Nous  faisons  ce  que  firent  les  Romains 
quand  ils  donnèrent  des  terres  aux  Francs 
pour  qu'ils  gardassent  la  barrière  du  Rhin. 
Aveugle  qui  ne  comprendrait  pas  cette 
nécessité! 

«  11  faut  absolument  créer  des  issues 
aux  légitimes  ambitions  du  prolétariat,  il 
faut  que  tout  ouvrier  puisse  avoir  l'espé- 
rance de  s'élever  d'un  degré  dans  l'échelle 
sociale.  Le  jour  où  il  s'apercevrait  que  le 
passage  a  été  bouché,  il  ferait  sauter  la 
machine. 

«  On  répond  à  cela  qu'il  faudrait  être 
assuré  que  les  usines  donnassent  des  bé- 
néfices. Nous  sommes  persuadés  qu'elles 
en  donneraient  sous  le  nouveau  régime, 
beaucoup  plus  que  sous  l'ancien,  rien  que 
par  le  fait  que  le  coulage  disparaitraR.  Et 
puis  la  question  sociale  n'est  pas  qu'une 
question  d'argent,  elle  est  surtout  une  ques- 
tion morale  :  l'ouvrier  salarié  n'est  guère 
qu'un  esclave,  l'ouvrier  associé  deviendrait 
un  homme  libre,  qui  aurait  le  sentiment 
de  sa  dignité  et  d'une  égalité  relative  avec 
le  patron.  » 


\ 


BULLETIN     BIBLIOGRAPHIQUE 


Patrons  et  ouvriers,  par  A.  Ragiienant, 
ouvrage  couronné  par  1" Académie  des 
Sciences  morales  et  politi(iues.  ^'ictor 
Lecoffre.  Paris. 

M.  Raguenant  a  un  mérite  tout  spécial 
à  avoir  écrit  son  volume.  C'est  un  ancien 
ouvrier  mouleur  en  fonte,  qui  s'est  instruit 
lui-même  à  force  de  courage  et  de  volonté, 
en  travaillant  intellectuellement  le  soir 
après  son  travail  matériel.  L'auteur  est 
un  esprit  éminemment  pondéré,  vamoureux 
de  la  justice,  et  pénétré  en  même  temps 
des  difficultés  et  des  malentendus  qui 
occasionnent  tant  de  conflits  entre  le  pa- 
tron et  l'ouvrier.  Il  trace  de  l'un  et  de 
l'autre  une  psychologie  qui  témoigne  de 
son  expérience,  et  esquisse  un  petit  code 
des  devoirs  à  l'usage  des  employeurs  et 
des  employés. 

Du  reste,  très  impartial,  il  dit  à  chacun 
ses  vérités  et  ne  penche  ni  d"un  coté  ni 
de  l'autre.  Il  constate  toutefois  que  la  situa- 
tion de  patron  est  devenue  particulière- 
ment ingrate  depuis  quelque  temps. 

Voici  quelques  lignes  qui  aideront  à 
comprendre  le  but  poursuivi  par  M.  Ra- 
iiuenant  : 

«  L'ouvrier  naît  à  la  puissance  et  n'a 
pas  encore  acquis  les  qualités  qm  distin- 
mient  le  bon  maître  du  tyranneau. 

«  11  lui  faut  s'éduquer,  apprendre  à  ma- 
nier Tautorité,  non  comme  une  massue, 
mais  bien  comme  lui  instrument  délicat. 

«  Camarades,  agissez  comme  si  voks  étiez 
l'ous-mémes  de  bons  patrons. 

«  Cette  attitude  ne  diminuera  en  rien 
la  valeur  de  vos  revendications.  Bien  au 
contraire,  vous  donnerez  plus  de  poids  à 
vos  arguments  en  les  présentant  avec  di- 
gnité à  des  hommes  que  vous  traiterez  en 
hommes...  en  égaux. 

«  Les  questions  qui  vous  divisent  vous 
apparaîtront  alors  dépouillées  des  acces- 
soires dont  les  chargent  trop  souvent  les 
pêcheurs  en  eau  ti^ouble  de  la  politique. 

«  Mes  camarades,  soyez  vous-mêmes, 
tout  simplement.  » 

Ces  quelques  lignes  suffisent  à  refléter 


les  rares  qualités  de  Fauteur  et  à  faire  ad- 
mirer, non  seulement  sa  bonne  foi  scru- 
puleuse, mais  encore  son  aimable  talent 
d'écrivain  qu'il  a  su  acquérir  par  un  la- 
beur acharné. 

Une  société  qui  produirait  beaucoup 
d'ouvriers  comme  M.  Raguenant  nofl'ri- 
rait  pas  beaucoup  de  problèmes  à  résoudre 
dans  le  domaine  du  travail,  ou  tout  au 
moins  ces  problèmes  se  résoudraient  tout 
seuls. 

Patrons  et  ouvriers  a  obtenu  le  prix 
Bordin.  Un  extrait  du  rapport  de  M.  Geb- 
hart,  justifiant  le  choix  de  TAcadémie,  sert 
de  préface  au  volume. 

A  travers    l'Amérique    du    Sud,    par 

J.  Delebecque,  avec  trois  cartes  et  dix- 
sept  gravures  hors  textes.  —Pion,  Paris. 

Voici  un  intéressant  récit  de  voyage, 
émanant  d'un  esprit  pondéré,  impartial  et 
soucieux  de  ne  pas  juger  sans  avoir  vu. 
M.  Delebecque  a  traversé  rAméricj[ue  du 
Sud  de  l'Ouest  à  l'Est,  en  visitant  l'Equa- 
teur, le  Pérou  et  la  région  de  l'Amazone. 
Son  oeuvre  sera  particulièrement  utile  à 
ceux  qui  désirent  former  leur  opinion  sur 
la  valeur  des  sociétés  sud-américaines. 

Avant  de  partir  pour  son  voyage,  M.  De- 
lebecque avait  consulté  un  autre  voyageur, 
dont  il  rappelait  le  propos  suivant  : 

«  Moucher,  nous  autres, Européens, avons 
sur  ce  sujet  une  foule  de  préventions  qu'ont 
fait  naître  les  vaudevilles  et  les  opérettes. 

a  En  France,  on  exe'cute  tout  un  peuple 
étranger  avec  une  plaisante7'ie,  ou  l'on 
s'engoue  d'un  autre  sans  raisonner  da- 
vantage. Mais  juger  les  gens  de  sang-froid 
essayer  de  s'expliquer  leurs  coutumes  au 
lieu  d'en  rire,  c'est  une  tâche  dont  nous 
nous  ne  sommes  pas  capables...  » 

M.  Delebecque  a  du  moins  essayé,  avec 
courage  et  bonne  foi,  de  s'adonner  à  cette 
étude  fragmentaire,  et  ses  observations, 
n'étant  pas  déformées  par  l'esprit  de  sys- 
tème, constituent  un  document  des  plus 
estimables,  en  même  temps  qu'un  récit 
attrayant. 


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délivré  jusqu'au  2  Octobre  1907,  par  toutes  les  gares  du  réseau  de  l'Ouest  et  aux  guichets  de  la  Com- 
pagnie Normande  de  navigation  à  vapeur,  des  billets  directs  comportant  le  parcours,  par  mer,  du  Havre 
à  Trouville,  et  par  voie  ferrée,  de  la  gare  de  Trouville  auPoint  de  destination  et  inversement. 
Le  prix  de  ces  billets  est  ainsi  calculé  :  —  Trajet  en  chemin  de  fer.  —  Prix  du  tarif  ordinaire. 
Trajet  en  bateau.  —  1  fr.  70  pour  les  billets  de  1'°  et  2'-  classe  (chemin  de  fer)  et  1'-  classe  (bateau) 
et  0  fr.  90  pour  les  billets  de  3'^  classe  (chemin  de  fer)  et  3"  classe  (bateau). 

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PAR  PERSO 

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140  40 
204  90 

fr.    c, 

95  40 

101  40 
115  20 
133  80 

93  60 

94  80 
138   30 

102  90 
81   60 

96  CO 
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83  10 

85  80 

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61  20 
61  80 
90   30 

67  20 

53  10 
64  20 

90  30 
58  20 

54  » 

55  80 
70  20 
60  60 

63  60 

91  50 
70   50 
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57   60 
43  50 

76  80 

fr.  c. 

24  20 

25  60 

28  45 

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23  40 

34  15 

25  40 
20   16 

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34   15 
22  60 

20  50 

21  15 

26  60 

22  95 

23  95 
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27  20 

21  85 
16   4.5 

29  10 

f  r.  c. 
17  20 
17  45 
19  20 

22  30 

16  45 

15  80 

23  05 

17  15 
13  60 

16  70 
23  05 
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13  85 

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18  15 

15  SO 

16  50 
23  35 
18     » 

18  35 
14  75 
11   10 

19  65 

fr.  c. 

11  40 

11  45 

12  50 

14  55 
10  80 

10  30 

15  05 

11  20 

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11  30 
15   05 
10   10 

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9   30 

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11  10 
15  25 

11  75 

12  ). 
9  60 

12  80 

fr.  c. 
29     y) 

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34     » 

37  90 

29  30 

28  80 

38  85 

30  90 
25  40 

29  50 

38  85 

27  90 

25  75 

26  45 

32  10 

28  30 

29  30 

39  20 
32  20 
32  80 

27  15 
21   50 
34  65 

fr.  c. 

23  30 

24  15 

25  70 
29     » 
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22  50 
29   95 

23  95 

20  10 

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29  95 

21  95 
20  35 

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22  15 

23  15 

30  35 

24  66 
24  95 

21  35 
16   70 

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fr.  c. 

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21  85 
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17  » 
13  70 

16  65 
22  60 
15   15 

13  90 

14  35 

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15  45 

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22   90 

17  75 

18  10 
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10  80 
12  50 

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9   15 

11  35 
9   60 

10  60 

12  50 
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G   75 
5  85 

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7   75 

6  25 

7  25 

8  20 
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7  40 

Conchil-Ie-Temple  (Fort-Malion)   .    .    . 

153  40 
120  90 
141   30 
204  90 

Eu  Cle  Bourg-d'Ault  et  Onival).    .    .    . 

131  25 
123     » 
126  90 
1.56     » 

Le  Tréport-Mers 

137  70 
140  70 
207  60 
159  90 
163  20 
131  10 
98  70 
174  60 

Qucnd-Plan'e        

Koseudael  (riage  de  Malo-les-Baius).   . 

Saint-Amand-Thermal 

Saiut-Valery-sur-Somme 

Serqueux  (Forges-les-Eau.v) 

(1;  Los  biUeta  de  saison  de  famillu  sont  noininaiits  et  coUi.-ctifs,  Us  nt- peuvent  servir  qu':iux  pcrsonnfs  d'une  même  famille  ainsi  qu'aux 
personncs  (précepteurs,  serviteurs,  etc.)  attachées  à  la  famille.  —  La  v.ilidité  peut  être  prolongue  une  ou  plusieurs  fois  d'une  période  de 
15  jours  moyennant  un  supplément  de  10  0/0  du  prix  total  du  billet.  —  Les  titnlairi's  d'un  billet  collectif  sont  tenus  de  voyager  ensemble. 

(2)  Valables  du  vendredi  au  mardi  ou  de  l'avant- veille  au  surlendemain  dos  fêtes  légales.—  Des  carnets  comportant  cinq  billetsd'aller  et 
retour  sont  délivrés  dans  toutes  les  gares  et  stations  du  réseau  à  destination  des  stations  balnéaires  et  thermales  ci-dessus,  --  le  voyagenr  qui 
prendra  un  carnet  pourra  utiliser  les  coupons  dont  il  se  compose  à  une  date  quelconque  dans  le  délai  de  33  jours,  non  compris  le  jour  de 
distribution, 

(3)  Valables  pendant  une  journée  les  dimanches  et  jours  do  fêtes  légales  dans  les  trains  spécialement  désignés.  TJne  réduction  de 
'.  a  'J5  0/0  est  faite  selon  le  nombre  des  membres  de  la  famille, 

Note  Importante.—  l'our  les  lituresdedi'iiarl  et  d'arrivée,  ainsi  que  pour  les  autres  billcls  spéciaux  dr  hains  de  mer.  cont}dter  les  aXiîclies 

cxisiivEiiM'   i>e:  fer.  iD'Oiïii.:ÉA.T«>rs 


Facultés  (loiiiK'Cs  aux  voyageiir.s  poiii'  se  rendre  sur  l'une  des  plages  de  Brelagiie  desserties  par  le  réseau  d'Orléans 
1"  Billets  d'Aller  et  Retour  individuels.  —  Ces  billets  de  toutes  clas.?es,  valables  33  jours,  avec 

facultés  lie  prolongation  moyenuaiit  suiiplémeiit,  sont  délivrés  jusqu'au  31  Octobre  à  toutes  les  stations 
du  réseau  d'Orléans  pour  les  stations  suivantes  :  Saint-Nazaire,  Pornicbet,  Escoublac-la-Baule,  Le  Pou- 
liguen,  Batz,  Le  Croislc,  Guérande,  Quiberon,   Saint-Pierre-Qniberon,  Ploubarnel-Carnac,  Vannes,  Lo- 
rient,  Quimpcrlé,  Concarncau,  Quimper,  Pont-l'Abbé,  Doiiarnenez  et  Chàteaulin. 
Réduction  de  '10  à  40  "/„  suivant   la  classe  et  le  ]i:irc()urs. 

2"  Billets  d'Aller  et  Retour  collectifs  de  famille  pour  les  stations  balnéaires  délivrés  jusqu'au 
i'"  Octobre  inclus,  à  toutes  les  stations  du  réseau  pour  les  stations  ci-dessus,  distantes  d'au  moins  60 
kilomètres  de  la  gare  de  départ  et  aux  familles  d'au  moins  trois  personnes  payant  place  entière  et 
voyageant  ensemble.  Validité  deu.x  mois  avec  faculté  de  iirolongation.  Réduction  20  ;'i  50  "/o  suivant  le 
nombre  de  personnes.  Faculté  pour  le  chef  de  famille  de  revenir  seul  à  sou  ptiint  de  déi'art  et  de 
voyager  isolément  à  moitié  prix  du  Tarif  général  pendant  la  durée  de  la  villégiature  de  la  famille 
entre  le  point  de  départ  et  le  lieu  de  destination  mentionnés  sur  le  billet. 


BIBLIOTHEQUE   DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

PUBLIÉE    SOUS    LA    DIRECTION    DF. 

M.    EDMOND    DEMOLINS 


LE  LITTORAL 

/ 


1)E    LA 


PLAINE  SAXONNE 


LE  TYPE  DES  MARSCHEN 


PAR 


Paul  ROUX 


PARIS 

BUREAUX   DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

56,     RUE    JACOB,    5G 

1907 


SOMMAIRE 


Avant-Propos.  P.  :î. 

I.  —  Les  Marschen  de  la  Weser.  L'art  pastoral  exclusif.  P.  ••!. 

Le  Stadlarul. 

1°  L'art  pastoral  intensif  et  ses  conséquences.  —  Spécialisation  intense 
de  l'élevage.  —  Le  progrès  des  méthodes.  —  Les  laiteries  coo])ératives.  —  Le 
fermage  parcellaire  et  les  petits  propriétaires. 

2°  Le  commerce  et  le  déracinement  du  Bauer.  —  Nécessité  de  débouchés 
commerciaux.  —  L'esprit  commercial.  —  L'enricliissement  et  l'absentéisme. 

IL  —  Les  Marschen  de  l'Elbe.  La  culture  et  l'art  pastoral  intensifs. 

P.  ti. 

1"  Les  effets  de  la  culture  commerciale.  —  La  culture  commerciale  et  spé- 
cialisée. —  L'enrichissement  et  ses  consi'quences.  —  Nécessité  de  la  transmis- 
,sion  intégrale.  —  Nécessité  des  aptitudes  comnierciales. 

2°  L'élevage  et  les  transactions  commerciales.  —  Caractère  de  l'élevage. 
—  L'élevage,  forme  de  la  culture  intensive.  —  L'élevage  développe  les  aptitudes 
commerciales.  —  L'élevage  du  cheval.  —  Influence  de  l'élevage  sur  l'éducation. 

3°  Le  personnel  ouvrier  et  l'émigration.  —  L'organisation  du  travail.  — 
L'insuffisance  de  la  main-d'œuvre  locale;  les  nomades.  —  L'émigration:  ses 
causes;  ses  caractères. 

4"  Les  digues  et  l'autonomie  locale. 

III.  —  Les  Marschen  de  l'Ems.  La  culture  et  Tart  pastoral  intensifs. 

P.  .".I. 

1°  Les  Marschen.  —  L'élevage  associé  à  la  culture.  —  Le  rôle  des  associa- 
tions dans  le  dt'veloppenient  de  l'filevage. 

2°  La  Geest  et  l'émigration.  —  L'essor  agricole.  —  L'chnigration. 

IV.  —  Les  Polders  de  l'Ems.  La  culture  intensive  en  sol  vierge.  P.  01. 

1°  La  mer  et  la  propriété  capitaliste.  —  La  lutte  contre  la  mer  développe 
l'esprit  d'association.  —  Formation  di'  la  ju-opriété  capitaliste.  —  La  forma- 
tion des  ])olders. 

2"  La  culture  intensive.  —  La  rulture  commerciale.  —  La  main-d'œuvre 
et  l'émigration.  —  La  transmission  de  la  ijrojn-iéti'. 

Caractères  généraux  des  types  étudiés. 

Tableaux  du  type  des  Marschen.  P.  7ii. 


LE  LITTORAL 


DE    LA 


PLAINE   SAXONNE 

LE  TYPE  DES  MARSGHEN 


La  Plaine  saxonne,  qui  s'étend  des  rives  de  l'Elbe  aux  confins 
de  la  Hollande,  est  loin  de  présenter  une  homogénéité  parfaite 
sous  l'apparente  uniformité  de  son  horizon  monotone.  On  y 
peut  distinguer  trois  lieux  physiques  nettement  ditféreneiés  :  la 
Geest  (landes  sablonneuses),  les  Marschen  (ailuvions  fertiles) 
et  les  Tourbières. 

La  Geest  occupe  l'intérieur  des  terres  ;  son  nom  signifie  infer- 
tile. C'est,  en  effet,  une  région  de  sables  et  de  landes,  souffrant 
beaucoup  de  la  sécheresse,  et  de  faible  productivité. 

Les  Marschen  s'étendent  le  long  des  estuaires  des  fleuves  et 
du  littoral  de  la  mer.  Constituées  par  des  terres  d'alluvions 
fertiles  et  compactes,  elles  sont  difficiles  à  cultiver,  mais  émi- 
nemment propres  aux  prairies  et  à  l'élevage.  Sélevant  très  peu 
au-dessus  du  niveau  de  la  mer  et  des  fleuves,  elles  sont  très 
exposées  aux  inondations,  et  ont  à  souflrir  parfois  d'une  humidi- 
té excessive. 

Les  Tourbières  ne  sont  pas  localisées  ;  elles  se  rencontrent  un 
peu  partout,  au  milieu  de  la  Geest,  plus  étendues  peut-être  aux 
environs  de  Brème  et  entre  Oldenbourg  et  l'Ems.  La  présence  de 
l'eau  en  excès  dans  ces  marécages,  ainsi  que  la  nature  du  sol, 
s'opposent  à  toute  végétation  autre  que  la  bruyère  et  les  joncs. 


4  LE    LITTORAF.   DE   LA    PLAINE    SAXONNE. 

Ces  trois  régions  offrent  des  conditions  très  inégalement  favo- 
rables à  un  établissement  agricole.  La  nature  du  lieu  exercera 
donc  une  influence  prépondérante  sur  l'expansion  de  la  popu- 
lation et  sur  la  marche  de  la  colonisation  dans  la  Plaine  sa- 
xonne. 

Les  premiers  occupants  agriculteurs  ont  dû  forcément  s'ins- 
taller sur  la  Geest  ;  ils  trouvaient  là  un  sol  ferme  pour  y  établir 
leurs  habitations,  une  terre,  peu  fertile  en  vérité,  mais  légère 
et  par  conséquent  facile  à  travailler  ;  le  pâturage  sur  la  lande 
leur  donnait  le  supplément  de  ressources  que  ne  leur  fournissait 
pas  la  culture. 

Plus  tard,  leurs  descendants  durent  se  porter  vers  les  Mars- 
chen,  car  la  terre  y  est  fertile  et  tente  naturellement  le  cultiva- 
teur. Mais  là,  ils  se  trouvèrent  en  présence  d'une  double  diffi- 
culté, d'une  part,  assainir  le  sol  trop  humide,  d'autre  part,  se 
protéger  contre  les  inondations;  la  mise  en  valeur  des  Marschen 
exige  donc  des  travaux  assez  difficiles,  considérables  et  qui  dé- 
passent les  capacités  d'un  particulier.  C'est  pourquoi  les  pre- 
miers venus  ont  dû  laisser  cette  contrée  inoccupée. 

Quant  aux  Tourbières,  leur  mise  en  culture  est  bien  plus  dif- 
ficile, tant  à  cause  de  leur  étendue,  que  de  leur  sol  infertile  na- 
turellement et  de  la  quantité  d'eau  énorme  à  évacuer  à  travers 
une  plaine  horizontale,  si  bien  que  de  nos  jours,  après  des  siè- 
cles de  civilisation,  ces  marécages  sont  encore  en  grande  partie 
improductifs. 

Le  peuplement  de  la  Plaine  saxonne  a  donc  dû  commencer  par 
la  Geest,  se  poursuivre  ensuite  dans  les  Marschen,  et  finalement 
il  s'achève  à  notre  époque  au  milieu  des  Tourbières. 

Dans  une  précédente  étude,  nous  avons  décrit  le  type  saxon 
de  la  Geest  ^;  nous  voudrions  aujourd'hui  analyser  le  type  des 
Marschen,  réservant  pour  un  j^rochain  travail  celui  des  Tour- 
bières. Si  nous  comparons  le  type  des  Marschen  à  celui  de  la 
Geest,  nous  constatons  l'instabilité  qu'apporte  dans  une  popula- 
tion rurale  le  développement  du  commerce,  conséquence  de  la 

I.  V.  Le  Bauer  de  la  Lande  du  Luncbourg,  Se.  soc,  23"  fasc. 


LE   TYPE   DES   MARSCHEN.  O 

culture  intensive,  de  l'élevage  exclusif,  ou  des  relations  mari- 
times. 

Les  Marschen,  constituées,  avons-nous  dit,  par  des  dépôts  li- 
moneux des  ileuves  et  de  la  mer,  forment  une  zone  littorale 
d'une  extrême  fertilité,  dont  la  largeur  varie  de  cinq  à  vingt 
kilomètres,  et  qui  s'étend,  sur  les  côtés  de  la  mer  du  Nord,  de- 
puis la  Flandre  jusf[u'au  Jutland,  en  s'enfonçant  parfois  profon- 
dément à  l'intérieur  des  terres,  le  long  des  rives  des  fleuves.  Ce 
rivage  est  le  théâtre  d'une  lutte  incessante  et  terrible  entre  la 
terre  et  la  mer;  celle-ci,  depuis  les  temps  historiques,  a  consi- 
dérablement étendu  son  domaine,  dont  les  îles  frisonnes,  qui 
forment  un  cordon  presque  ininterrompu  depuis  la  Hollande 
jusqu'au  Danemark,  indiquent  les  anciennes  limites. 

«  Danois  au  nord.  Frisons,  Saxons,  Hollandais  immigrés  dans 
les  Marschen,  Saxons  sur  la  Geest,  telles  sont  les  races  qui  habi- 
tent les  côtes  allemandes  de  la  mer  du  Nord.  Les  habitants  pri- 
mitifs appartenaient  à  la  tril)U  germanique  des  Chauques,  à  qui 
Tacite  adresse  cet  éloge  d'être  la  plus  noble  des  nations  germai- 
nes, d'aimer  la  justice,  de  ne  pas  convoiter  le  bien  d'autrui, 
d'être  virils  et  courageux. 

«  Les  grandes  migrations  saxonnes  vers  l'Angleterre,  au 
v^  siècle,  dépeuplèrent  le  pays,  et  les  Frisons  venant  de  V ouest 
occupèrent  la  place  laissée  vide  par  les  Chauques.  A  l'époque  ro- 
maine, les  Frisons  ne  s'étendaient  à  l'est  que  jusqu'à  l'Ems;  ils 
arrivèrent  ainsi  jusque  dans  la  presqu'île  cimbrique  où  la  Trene 
et  la  Wiedau  marquèrent  leurs  frontières. 

u  De  Hattstedt  près  de  Husum  jusqu'à  Hoyer  et  dans  les  lies 
appelées  nord- frisonnes  d'après  leur  population,  cet  élément 
ethnique  domine  encore  parmi  les  habitants  du  pays.  De  l'autre 
côté  de  l'Elbe  (rive  gauche),  le  pays  de  Kehdingen  a  une  popu- 
lation mélangée  de  Saxons  et  de  Frisons;  ^Vursten,  le  Vieland, 
Wuhrden  et  Osterstade  sont  complètement  frisons.  Sur  la  rive 
droite  de  la  Weser,  jusqu'en  amont  de  Brème,  le  caractère  frison 
se  montre,  sinon  partout,  du  moins  çà  et  là;  sur  la  rive  gauche 
au  milieu  du  pays  saxon  se  trouvent  des  enclaves  frisonnes.  Les 
pays  de  Stedingen,  de  Stadland^  Butjadingen  et  toute  la  pro- 


(i  LE    LITTORAL   DE   LA    PLAINE    SAXONNE. 

vince  de  Frise  orientale  à  l'exception  du  pays  de  Lengen  sont 
frisoDS.  Le  pays  des  Dithmarschen  et  la  Geest  de  la  presqu'île 
cimbrique  sont  saxons;  de  même,  à  gauche  de  l'Elbe,  le  pays  de 
Hadeln  est  peuplé  de  Saxons,  tandis  que  dans  l'Alten  Land  et  en 
partie  dans  les  Marschen  de  l'Elbe  se  sont  établis  des  Hollandais 
émigrés'.  » 

On  voit  par  cette  citation  l'extrême  complexité  des  éléments 
ethniques  qui  peuplent  ce  lieu  très  homogène  :  les  Marschen. 
Nous  ne  sommes  en  présence  ni  du  type  frison  pur,  ni  d'une  sim- 
ple expansion  du  type  saxon  ;  nos  observations  successives  ont 
porté  sur  le  pays  de  Hadeln,  celui  de  Stadland  et  sur  la  Frise 
orientale.  Le  lieu  a  mis  partout  son  empreinte  très  forte  et  assez 
uniforme  :  en  outre,  la  petitesse  de  ces  groupes  de  populations 
d'origines  différentes,  juxtaposés  côte  à  côte  dans  un  pays  sans 
obstacle  géographique,  a  facilité  leurs  relations,  leurs  réactions 
réciproques  et  leur  fusion.  Aussi  nous  semblerait-il  téméraire 
de  vouloir  dresser  le  type  saxon  du  pays  de  Hadeln  en  face  du 
type  frison  du  Stadland,  ou  de  la  Frise.  Nous  noierons  cepen- 
dant des  différences  qui  paraissent  devoir  être  attribuées  à  la 
formation  sociale  antérieure  :  nous  savons  que  le  Saxon  est  sur- 
tout agriculteur,  le  Frison  surtout  éleveur,  marin  et  commer- 
çant. 

Nous  verrons  c£ue  l'instabilité  due  à  l'influence  du  commerce 
augmente  des  Marschen  de  l'Elbe  à  celles  de  la  Frise;  que  dans 
le  pays  de  Hadeln  elle  est  combattue  en  partie  par  les  pratiques 
successorales  qui  avantagent  l'héritier,  tandis  que  dans  le 
Stadland  et  dans  la  Frise  orientale,  elle  reçoit  son  plein  dévelop- 
pement, car  l'héritier  n'étant  plus  avantagé,  maintient  plus 
difficilement  sa  position. 

Ainsi  dans  un  même  milieu,  le  Saxon  sera  plus  stable  que  le 
Frison,  grâce  à  ses  coutumes  successorales. 

Mais  les  différentes  variétés  sociales  do  la  zone  des  Marschen 
ne  proviennent  pas  seulement  de  la  différence  d'origine  des  po- 
pulations, elles  dérivent  également  de  la  nature  du  sol.  Quel- 

1.  D'- Haas,  Deutsche.  NordsechUslc,  niclefold,  IWOO,  p.  5o. 


LE    TYPE    DES    5IAKSCHEX.  i 

quefois  lo  sol  très  compact  et  humide  est  éminemment  propre 
au  pâturage;  on  a  alors  un  pays  spécialisé  clans  l'élevage  ex- 
clusif, comme  le  Stadland;  le  plus  souvent,  le  sol,  quoique 
compact  et  humide,  ne  convient  pas  partout  aux  prairies  na- 
turelles, l'élevage  est  alors  associé  à  la  culture,  et  les  conditions 
dans  lesquelles  doivent  s'exécuter  les  travaux  agricoles  poussent 
à  l'élevage  du  cheval.  Enfin,  sur  les  sols  vierges  des  polders  ré- 
cemment conquis  sur  la  mer,  domine  exclusivement  la  culture 
qui  dresse  au  travail  agricole  intense,  mais  la  région  des  polders 
est  trop  peu  étendue  pour  contrebalancer,  dans  la  formation  du 
type,  les  eflets  de  l'élevage. 

Un  point  commun  à  tout  ce  littoral  est  le  développement  des 
associations  forcées,  par  suite  de  la  nécessité  d'entretenir  des  di- 
gues pour  empêcher  les  inondations  de  la  mer.  Dans  les  polders, 
ces  associations  atteignent  leur  maximum  de  force  et  de  puis- 
sance, car  il  s'agit  de  créer  la  terre  même  au  dépens  de  la 
mer. 

Partout  la  grande  propriété  tend  à  prédominer  sur  la  petite, 
mais  à  des  degrés  divers. 

Il  nous  a  été  donné  d'étudier  quatre  variétés  que  nous  clas- 
sons dans  l'ordre  suivant  : 

1°  Les  Marschen  de  la  Weser.  —  Pays  d'art  pastoral  exclusif 
et  intensif  qui,  d'une  part,  favorise  le  déracinement  des  fa- 
milles enrichies  par  l'élevage  commercial,  et,  d'autre  part, 
favorise  le  maintien  d'un  assez  grand  nombre  de  petits  proprié- 
taires et  de  petits  fermiers. 

2"  Les  Marschen  de  l'Elbe.  —  Pays  d'art  pastoral  associé  à  la 
culture  intensive,  où  le  commerce  amène  un  certain  ébranle- 
ment de  la  famille  et  où  les  petits  propriétaires  ne  peuvent  se 
maintenir  que  par  la  pratique  saxonne  de  l'héritier  avantagé  et 
par  l'émigration  des  cadets. 

3°  Les  Marschen  de  l'Enis.  —  Même  type  que  le  précédent, 
mais  où  l'instabilité  est  accentuée  par  l'absence  d'avantage  à 
l'héritier  et  l'influence  plus  grande  du  commerce  maritime.  Il 
s'ensuit  parfois  une  expropriation  du  cultivateur.  Émigration 
de  cultivateurs  riches. 


8  LE    LITTORAL   DE    LA    PLAINE    SAXONNE. 

k"  Les  Polders  de  l'Ems.  —  Pays  de  culture  exclusive,  par 
suite  stabilité  plus  grande.  Emigration  d'ouvriers  dressés  à  la 
culture  et  désireux  de  devenir  propriétaires. 

Les  deux  derniers  types  sont  plus  influencés  que  les  précé- 
dents par  l'esprit  communautaire,  à  cause  du  développement 
plus  grand  des  associations  forcées  dû  à  la  situation  géographi- 
que de  la  Frise. 

Nous  verrons  plus  tard,  dans  une  autre  étude,  que  le  rôle  de 
ces  dernières  a  été  encore  plus  grand  dans  la  région  des  Tour- 
bières. 


LES  MARSCHEN  DE    LA  "WESER 

L'art  pastoral  exclusif. 

Le  stadlaxd.  — Eq  face  de  Bremerhaven,  sur  la  rive  gauche 
de  la  Weser,  on  se  trouve  dans  un  pays  bien  caractéristique. 
Aussi  loin  que  porte  la  vue  on  n'aperçoit  que  de  grasses  prairies 
dans  lesquelles  paissent  de  belles  bêtes  noires  et  blanches.  Çàet 
là,  à  proximité  de  la  route,  au  milieu  d'un  bouquet  d'arbres,  une 
maison  dont  l'aspect  extérieur  trahit  l'aisance  du  propriétaire, 
non  moins  que  le  jardin  qui  l'entoure  de  ses  g-azons  bien  tondus 
et  de  ses  parterres  de  fleurs.  La  route,  elle-même  ressemble 
à  une  allée  de  parc;  elle  s'étend  droite  et  plate  comme  un  ruban 
rouge  sur  le  fond  vert  des  pâturages.  Le  sol  humide  et  boueux 
offre  une  assiette  peu  résistante  à  l'établissement  des  chemins; 
comme  d'autre  part  les  pierres  font  défaut  dans  le  pays,  on  a 
été  amené  à  paver  les  routes  en  briques  sur  champ.  Ces  routes 
briquetées  forment  ici  un  réseau  assez  serré;  les  maisons  se  suc- 
cèdent et  s'allongent  sur  leurs  bords  comme  d'ailleurs  dans  toute 
la  région  des  Marschen  où  les  villages  s'étendent  ainsi  sur  plu- 
sieurs kilomètres.  Il  en  faut  précisément  chercher  la  raison  dans 
la  nature  du  sol  humide  et  peu  consistant  qui  impose  de  grandes 
dépenses  pour  la  construction  des  chemins;  ceux-ci  sont  donc 
peu  nombreux  et  ont  dû  être  construits  à  frais  communs  par 
les  habitants.  Il  n'est  donc  pas  surprenant,  dans  ces  conditions, 
que  chacun  ait  tenu  à  placer  sa  maison  en  bordure  de  la  route 


10  LE   LITTORAL    DE    LA    PLAINE    SAXONNE. 

OU  à  proximité.  Ainsi  se  trouve  expliqué  l'aspect  si  singulier  au 
premier  abord  de  la  carte  de  cette  région. 

Ce  pays  est  habité  par  une  population  mélangée  de  Frisons 
et  de  Saxons;  ceux-ci  semblent  être  arrivés  les  derniers  dans  la 
contrée  et  peut-être  par  infiltration  lente,  ce  qui  ne  saurait 
nous  surprendre.  <(  Butjadingen  et  Stadland  appartenaient  au 
pays  de  Rustringen,  aujourd'hui  en  partie  submergé  par  la  mer, 
un  des  sept  pays  maritimes  frisons  qui  formaient  une  ligue, 
dont  les  assemblées  se  tenaient  près  d'Aurich  sous  Y Cpstalls- 
boom'^.  » 


î.    —    LART    PASTORAL   INTENSIF    ET    SES    CONSEQUENCES. 

Spécialisation  intense  de  l'élevage.  —  Sur  ces  terres  dallu- 
vions  fertiles ,  humides  et  excessivement  compactes  le  pâturage 
devait  se  dévelopjjer  au  détriment  des  autres  cultures;  c'est  ce 
qui  n'a  pas  manqué  d'arriver.  Sur  une  exploitation  de  50  hec- 
tares, M.  Johann  n'a  que  5  hectares  de  terres  arables;  chez  son 
voisin,  M.  Lûbben,  le  grand  éleveur  de  Siirwûrden,  les  terres 
cultivées  sont  en  quantité  infime.  Ce  qui  règne  ici  sans  partage, 
c'est  l'élevage  intensif  et  spécialisé.  Dans  les  Marschen  de  la 
Wéser,  la  nature  du  sol  est  telle  que  le  pâturage  est  de  beaucoup 
le  mode  d'exploitation  le  plus  avantageux,  c'est  donc  le  seul 
rationnel. 

A  lleddingen,  M.  Johann  entretient  21  vaches.  Des  jeunes 
mâles  qui  lui  naissent,  il  fait  deux  lots  :  ceux  qui  sont  reconnus 
aptes  à  faire  de  bons  reproducteurs  sont  vendus  âgés  d'un  an, 
de  350  à  'i-OO  marks  (Tan  dernier,  un  de  ces  jeunes  taurillons  a 
atteint  exceptionnellement  le  prix  de  700  marks);  les  autres 
sont  castrés,  engraissés  et  vendus  à  trois  ans.  Quant  aux  velles, 
elles  remplacent  les  vaches  réformées  et  sont  conservées  jusque 
après  leur  septième  ou  huitième  veau;  l'excédent  est  vendu 
pour  la  reproduction. 

1.  D'  IL   Haas,  op.  cil...  p.  159. 


LES    MARSC.UEN    DK    LA    \Vi:SER.  H 

Le  lait  qui  n'est  pas  consommé  par  les  jeunes  est  livré  à  la 
laiterie  de  Rodenkirchen,  la  plus  importante  d'Allemagne  :  elle 
traite  io. 000  kilogrammes  de  lait  par  jour.  Sur  toutes  les  routes 
des  environs  on  rencontre  ses  voitures  qui  viennent  prendre 
les  bidons  de  lait  que  les  fermiers  déposent  le  long  de  la  route  et 
rendre  à  la  place  le  lait  écrémé  ;  notons  en  passant  que  la  dispo- 
sition des  habitations  en  bordure  des  chemins  facilite  singuliè- 
rement ce  travail.  L'an  dernier,  à  cause  de  la  sécheresse, 
M.  Johann  a  livré  à  la  laiterie  15.000  kilogrammes  de  lait  de 
moins  qu'il  n'en  livre  ordinairement;  il  a  pourtant  de  bonnes 
laitières  :  l'une  d'elles,  en  298  jours  de  lactation,  a  donné  V.TOO 
litres  de  lait.  On  voit  par  là  l'aléa  de  la  spécialisation. 

Pour  maintenir  ses  herbages  en  bon  état,  M.  Johann  les  fait 
faucher  et  fumer  tous  les  trois  ans  :  c'est  d'ailleurs  la  pratique 
générale  dans  le  pays.  On  n'emploie  à  peu  près  pas  les  engrais 
chimiques,  mais  on  fait  grand  usage  de  la  marne  que  l'on  trouve 
dans  le  sous-sol.  Les  cinq  hectares  de  cultures  qui  portent  du  blé, 
de  l'avoine  et  des  fèves  ne  peuvent  pas  fournir  assez  de  litière 
pour  l'hiver;  on  y  supplée  par  de  la  tourbe  qui  revient  à  environ 
0  Mk.  65  pfennige  le  mètre  cube.  Les  travaux  et  les  charrois  sont 
exécutés  à  l'aide  de  cinq  juments  qui  donnent  aussi  des  poulains. 
Le  personnel,  à  Heddingen,  se  compose  de  trois  valets  et  de 
deux  hâuslinge  qui  portent  ici  le  nom  de  kôtter  ;  l'emploi  des 
ouvriers  nomades  est  tout  à  fait  exceptionnel. 

En  résumé,  ce  qui  caractérise  l'exploitation  de  Heddingen, 
c'est  la  spécialisation  intensive  dans  l'élevage  des  reproducteurs 
de  race  chevaline  ou  bovine,  avec  prédominance  très  marquée 
de  cette  dernière.  Cette  spécialisation  en  entraine  une  autre  ac- 
cessoire :  celle  de  la  production  du  lait. 

A  Siirwûrden,  chez  M.  Lûbben ,  nous  nous  trouvons  en 
présence  d'un  élevage  qui  a  tout  à  fait  les  allures  d'une  affaire 
commerciale  Le  propriétaire  s'adonne  exclusivement  à  l'élevage 
de  reproducteurs  de  races  pures  :  chevaux  d'Oldenbourg,  tau- 
reaux shorthorn,  moutons  et  porcs  de  races  anglaises.  Sur  ses 
100  hectares  de  pâturages,  il  entretient  6  poulinières  et  iO  vaches 
courtes-cornes.  On  y  trouve  en  outre  une  quarantaine  de  jeunes 


12  LE    LITTORAL    DE    LA    PLAINE    SAXONNE. 

chevaux  achetés  entre  un  et  deux  ans  et  revendus  à  trois  ans 
comme  reproducteurs,  à  des  prix  variant  entre  2.000  et 
3.000  marks.  Lapkipart  sont  achetés  par  l'Amérique  et  embar- 
qués au  port  d'Anvers,  que  sa  position  centrale  a  fait  choisir  par 
les  exportateurs  comme  point  de  rassemblement  pour  leurs 
achats  d'Allemagne,  de  France  et  d'Ang-leterre. 

Les  bovidés  ne  trouvent  pas,  en  général,  des  débouchés  aussi 
éloignés,  ils  sont  vendus,  en  grande  partie,  à  des  Silésiens,  des 
Polonais  et  des  Galiciens  qui  viennent  maintenant  faire  leurs 
achats  sur  place.  Les  jeunes  taureaux  shorthorn  sont  vendus  à 
six  mois,  de  400  à  600  marks;  beaucoup  d'entre  eux  vont  dans 
le  Holstein.  Les  génisses  partent  entre  deux  et  trois  ans. 

Pour  conserver  à  son  élevage  sa  réputation,  M.  Lïibben 
n'hésite  pas  à  se  procurer  lui-même  des  reproducteurs  de  pre- 
mier ordre.  J'ai  pu  admirer  chez  lui  un  superbe  taureau  shor- 
thorn de  deux  ans  qu'il  venait  d'acheter  récemment  en  Ecosse. 

Quoique  ici  l'élevage  soit  uniquement  dirigé  en  vue  de  la 
reproduction  et  qu'il  porte  sur  une  race  moins  bonne  laitière 
que  la  race  indigène,  xM.  Liibben  n'en  a  pas  moins  un  excédent 
de  lait  considérable  qui  est  livré  à  la  laiterie.  Le  lait  écrémé, 
qui  est  rendu,  sert  à  la  nourriture  des  jeunes  porcs  de  Yorkshire, 
qui  constituent  une  autre  branche  de  l'élevage  de  Siirwïirden. 

La  spécialisation  dans  l'élevage  de  reproducteurs  de  races 
pures  a  amené  M.  Lïibben  à  entretenir  un  troupeau  d'Oxford- 
sbire-downs,  et  surtout  à  importer  directement  chaque  année  un 
grand  nombre  de  jeunes  béliers.  C'est  de  sa  bergerie  que  pro- 
viennent la  plupart  des  béliers  de  cette  race  employés  en  Alle- 
magne. 

Par  les  deux  exemples  précédents,  nous  voyons  que,  dans  les 
Marschen  de  la  Weser,  la  fertilité  des  pâturages  a  conduit  à  l'é- 
levage exclusif.  La  spécialisation  y  est  aussi  poussée  que  possi- 
ble ;  la  conséquence  en  est  que  l'éleveur  cherche  à  obtenir  des 
produits  de  valeur  maxima  ;  pour  cela  il  s'adonne  à  l'élevage  des 
reproducteurs.  Mais  ce  genre  de  spécialisation  n'est  possible 
qu'à  la  condition  d'avoir  des  débouchés  étendus  et  une  clientèle 
disposée  à  payer  cher.  Ces  deux  conditions  se  trouvent  actuelle- 


LES    MARSCIIEN    DE    LA    WESEK.  13 

ment  réalisées  en  Allemagne,  par  le  développement  des  trans- 
ports et  par  le  progrès  de  ragricultiire.  La  population  indus- 
trielle consomme  de  plus  en  plus  de  viande  :  l'entretien  du  bétail 
est  donc  une  spéculation  de  plus  en  plus  rémunératrice,  étant 
donné  d'autre  part  que  les  progrès  culturaux  permettent  au- 
jourd'hui de  nourrir  un  plus  grand  nombre  d'animaux  sur  la 
môme  étendue  de  terre.  Il  y  a,  en  outre,  tout  avantage  à  entre- 
tenir un  bétail  perfectionné  dont  le  rendement  est  plus  élevé. 
Aussi  la  demande  de  reproducteurs  de  choix  est-elle  considéra- 
ble, et  les  prix  obtenus  très  avantageux. 

Mais  précisément  parce  que  le  marché  est  vaste  et  les  prix  ré- 
munérateurs, la  concurrence  est  à  redouter,  qu'elle  vienne  d'au- 
tres régions  de  l'Allemagne  ou  de  pays  étrangers,  tels  que  le 
Danemark  et  la  Hollande. 

Le  progrès  des  méthodes.  —  Il  en  résulte,  pour  les  éleveurs, 
l'obligation  d'améliorer  sans  cesse  leur  race  et  de  perfection- 
ner chaque  jour  leurs  méthodes  d'élevag-e,  afin  de  repousser  vic- 
torieusement les  assauts  de  leurs  concurrents. 

C'est  pour  cela  que  le  père  de  iM.  Johann  a  fondé,  en  1880,  le 
Ilerd-Book  de  la  race  de  la  Weser,  qui,  permettant  de  suivre  la 
filiation  des  animaux  inscrits,  donne  aux  éleveurs  la  possibilité 
de  choisir  leurs  reproducteurs  en  toute  connaissance  de  cause. 

Mais  le  Herd-book  n'a  d'intérêt  qu'autant  qu'il  permet  de 
connaître  les  qualités  des  ascendants  d'un  animal.  L'aptitude  à 
l'engraissement  se  manifeste  suffisamment  par  la  conformation 
extérieure.  Il  n'en  est  pas  de  même  de  l'aptitude  laitière  :  les 
signes  extérieurs  souvent  trompeurs,  sont  toujours  insuffisam- 
ment précis;  la  quantité  de  lait  donnée  en  un  jour  ne  signifie 
rien,  la  longueur  de  la  période  de  lactation  étant  très  variable 
suivant  les  individus;  la  qualité  du  lait  varie  aussi  en  fonction 
de  la  nourriture  et  des  aptitudes  individuelles.  Or  ce  qui  importe 
au  producteur  de  lait,  c'est  d'obtenir,  pour  une  valeur  donnée  de 
nourriture,  la  plus  grande  valeur  possible  de  lait,  c'est-à-dire, 
dans  la  pratique,  le  plus  fort  rendement  possible  en  beurre. 
Donc,  pour  connaître  l'aptitude  laitière  d'une  vache,  il  faut  con- 


J4  LE    LITTORAL   DE    LA    PLAINE    SAXONNE. 

naître  la  quantité  de  lait  produite  dans  l'année  et,  par  l'ana- 
lyse, en  déduire  la  quantité  de  beurre.  Un  calcul  simple  per- 
mettra alors  de  savoir  quelle  valeur  cette  vache  a  donnée  aux 
aliments  qu'elle  a  consommés. 

Pour  obtenir  ces  résultats,  il  faut  des  pesées  exactes  et  assez 
fréquentes,  ac  compagnées  d'analyses,  ou  du  moins,  de  dosages 
des  matières  grasses.  Il  serait  parfois  difficile  aux  éleveurs  de  se 
livrer  eux-mêmes  à  ces  opérations  ;  bien  souvent  le  manque  de 
soins  et  de  précautions  rendrait  vaines  les  opérations  ou  en 
fausserait  le  résultat.  En  outre,  les  constatations  du  cultivateur, 
même  parfaitement  rigoureuses,  n'offriraient  aucune  garantie 
aux  tiers  qui,  acheteurs,  pourraient  toujours  suspecter  les  affir- 
mations de  leur  vendeur.  Les  produits  de  ce  dernier  ne  bénéfi- 
cieraient donc  pas  des  progrès  réels  qu'il  leur  aurait  fait  faire, 
ces  progrès  ne  se  manifestant  extérieurement  que  d'une  faron 
très  imparfaite. 

Tous  ces  inconvénients  disparaissent  avec  la  Société  de  con- 
trôle [Conlrol.lvei^ein).  Un  certain  nombre  d'éleveurs  voisins 
s'associent  et  chargent  un  homme  compétent  et  impartial  de 
visiter  leurs  étables  à  intervalles  réguliers  (en  général  tous  les 
quinze  jours),  et  de  peser  exactement,  pour  chaque  vache,  le 
lait  de  toutes  les  traites  de  la  journée  et  d'en  doser  les  matières 
grasses.  Les  chiffres  obtenus  sont  inscrits  en  face  du  nom  des 
animaux  sur  deux  registres,  l'un  appartenant  à  la  société,  l'au- 
tre qui  reste  en  possession  du  cultivateur.  Celui-ci  peut  donc 
suivre  très  exactement  les  variations  dans  la  production  laitière 
de  ses  bêtes  et  se  rendre  compte  de  leur  valeur  réelle.  Il  élimi- 
nera les  mauvaises  laitières  et  ne  gardera  pour  la  reproduc- 
tion que  les  meilleures.  Ainsi,  peu  à  peu,  grâce  à  cette  sélec- 
tion établie  sur  des  bases  inébranlables,  le  troupeau  formera 
un  ensemble  très  homogène,  et  l'aptitude  laitière  de  toute 
la  race  s'accroîtra  notablement;  c'est  ce  qui  n'a  pas  manqué 
de  se  produire.  En  outre,  la  Société  peut  attribuer  des  prix  aux 
meilleures  vaches,  publier  leurs  noms,  et  par  là  faire  une  ré- 
clame fructueuse  non  seulement  pour  leurs  propriétaires  mais 
aussi  pour  tous  les  éleveurs  du  pays.  Chaque  animal  est  ainsi 


LES   MARSCHEN    DE    LA    WESER.  15 

pourvu  d'une  sorte  de  casier  judiciaire  authentique,  et  les  per- 
formances des  vaches  laitières  sont  aujourd'hui  connues  comme 
celles  des  chevaux  de  course. 

Ces  sociétés  de  contrôle  ont  vu  le  jour  en  Danemark.  Pour 
lutter  contre  la  concurrence  de  ce  pays,  les  Allemands,  comme 
ils  savent  le  faire,  lui  ont  pris  ses  propres  armes  et  ont  organisé 
des  controUvereine  dans  toutes  les  régions  d'élevage.  Il  en  existe 
aussi  en  Hollande,  et  maintenant  seulement,  nous  songeons  à  en 
organiser  de  semblables  en  France. 

Les  laiteries  coopératives.  —  Si  les  éleveurs  des  Marschen 
de  la  ^yeser  ont  cherché  à  augmenter  l'aptitude  laitière  de  leurs 
vaches,  c'est  surtout  en  vue  de  donner  à  leurs  reproducteurs  une 
plus  grande  valeur  marchande.  Mais,  du  même  coup,  ils  se  sont 
assurés  une  production  de  lait  très  supérieure  à  leurs  besoins. 
En  principe,  ce  lait  n'est  pour  eux  qu'une  production  accessoire  ; 
ils  ne  peuvent  ni  donner  leurs  soins  à  la  fabrication  du  beurre, 
ni  engager  des  capitaux  dans  l'achat  d'un  outillage  perfectionné  : 
un  domaine  ne  comprend  pas  assez  de  vaches  pour  que  l'opéra- 
tion soit  avantageuse.  La  vente  de  petites  quantités  de  beurre 
serait  encore  une  source  de  difficultés  qui  viendraient  distraire 
l'éleveur  de  sa  spécialisation. 

Toutes  ces  raisons  expliquent  la  fondation  de  grandes  laiteries 
qui,  traitant  des  quantités  de  lait  considérables,  peuvent  possé- 
der l'outillage  le  plus  perfectionné,  ont  le  minimum  de  frais 
généraux,  peuvent  s'assurer  de  vastes  débouchés  et  payer  à  leurs 
fournisseurs  de  lait  des  prix  rémunérateurs.  Ces  prix  sont  établis 
d'après  la  teneur  en  matières  grasses  ;  l'écrémage  centrifuge 
permet  en  outre  de  rendre  à  l'éleveur  du  lait  qui  renferme  en- 
core toute  sa  caséine  et  dont  la  valeur  alimentaire  pour  les 
veaux  n'est  pas  négligeable. 

Dans  la  Lande  du  Lunebourg,  la  diffusion  des  petites  écrémeuses, 
en  permettant  aux  particuliers  de  traiter  eux-mêmes  convena- 
blement leur  lait,  a  amené  la  décadence  des  grandes  laiteries  ^  ; 

1.  Science  sociale,  23"fasc.,  p.  34. 


16  LE   LITTORAL   DE    LA    PLAINE    SAXONNE, 

c'est  que  les  gros  Bauern  ne  sont  pas  assez  nombreux  et  ne  pos- 
sèdent pas  assez  de  vaches  pour  pouvoir  les  alimenter  à  eux 
seuls.  Dans  les  Marschen,  il  n'en  va  pas  de  même  :  en  supposant 
que  les  petits  propriétaires  se  missent  à  faljriquer  eux-mêmes 
leur  beurre,  il  y  aura  toujours  chez  les  grands  éleveurs  un  nom- 
bre de  vaches  suffisant  pour  assurer  le  fonctionnement  d'une 
laiterie,  même  comme  celle  de  Rodenkirchen  qui  traite  45.000  ki- 
logrammes de  lait  par  jour. 

Le    FER3IAGE    PARCELLAIRE    ET    LES    PETITS   PROPRIÉTAIRES-    La 

spécialisation  intense  qui  empêche  les  agriculteurs  de  traiter 
eux-mêmes  le  lait  de  leurs  vaches,  les  conduit  aussi  à  supprimer, 
ou  du  moins  à  réduire  au  minimum  leurs  cultures.  Aussi  voyons- 
nous  apparaître  le  fermage  parcellaire  pour  toutes  les  terres 
détachées  du  domaine  ou  éloignées  de  la  maison.  Ce  système  est 
avantageux  pour  l'éleveur  qui  est  ainsi  débarrassé  d'un  souci 
et  qui,  en  raison  de  la  fertilité  du  sol,  obtient  des  prix  de  ferme 
élevés.  Chacun  des  Kotter  de  M.  Johann  a  deux  hectares  et  demi, 
pour  lesquels  ils  paient  500  marks;  ils  nont  d'autre  obligation 
que  de  venir  travailler  sur  le  domaine  au  moment  des  foins  et 
de  la  moisson,  moyennant. un  salaire  normal. 

Le  fermage  parcellaire  n'est  possible  que  grâce  à  l'existence 
d'un  certain  nombre  de  petits  propriétaires^  qui  trouvent  ainsi 
dans  la  culture  un  supplément  de  ressources  et  une  occupation 
pour  leurs  enfants.  Ceux-ci,  une  fois  mariés,  prennent  souvent 
à  ferme  quelques  lopins  de  terre,  dont  les  produits  viennent 
s'ajouter  au  salaire  qu'ils  peuvent  gagner  par  ailleurs.  Il  s'en 
suit  qu'actuellement,  dans  les  Marschen  de  laWeser,  l'émigration 
lointaine  est  à  peu  près  7iulle,  et  que  la  main-d'œuvre  disponible 
est  suffisante.  En  raison  même  du  pâturage,  le  travail  est  régu- 
lier, et  si,  au  moment  de  la  fauchaison,  le  besoin  d'ouvriers  se 
fait  sentir,  on  les  trouve  dans  les  familles  de  petits  propriétaires. 
Ceux-ci  sont  assez  nombreux  :  avec  cinq  ou  six  hectares  et  trois 
ou  quatre  vaches,  ils  sont  complètement  indépendants  et  pros- 
pères. Ces  petits  propriétaires,  comme  les  petits  fermiers,  ne 
subsistent  que  grâce    aux  facilités  d'établissement.    Le  bétail, 


LES    MAHSCIIEN    DE    LA   WKSEU.  17 

certes,  représente  un  capital  assez  considérable,  mais  c'est  un 
capital  conlinuellement  productif  par  le  croit  des  animaux. 
D'ailleurs  ces  petits  paysans  sont  solidaires  de  leurs  voisins,  les 
grands  éleveurs,  chez  lesquels  ils  trouvent  des  étalons  de  choix, 
et  à  qui  ils  vendent  leurs  veaux,  qu'ils  ne  pourraient  conserver 
jusqu'à  l'âge  adulte.  Les  éleveurs  de  leur  côté  ont  tout  intérêt  à 
pouvoir  acheter  autour  d'eux  les  jeunes  bètes  dont  ils  ont  besoin  ; 
aussi  n'hésitent-ils  pas  à  favoriser  de  leurs  bons  offices  l'élevage 
de  leurs  voisins.  Il  y  a  entre  eux  échange  de  services  incessant 
et  étroite  solidarité  d'intérêts,  ce  qui  est  la  garantie  la  plus  sûre 
de  la  bonne  harmonie. 


H.    LE    COMMERCK    ET    LE    HÉSACINEMENT    DU    BAUER. 

NÉCESSITÉ  DE  DÉBOUCHÉS  COMMERCIAUX.  —  L'élevage  dcs  Mars- 
clien  de  la  Wéser,  par  sa  spécialisation  intense,  aboutit  soit  à  la 
production  de  reproducteurs  d'élite,  soit  à  la  fabrication  du 
beurre. 

La  production  de  reproducteurs  d'élite  exige  de  l'éleveur,  non 
seulement  une  compétence  technique,  un  coup  d'œil  sûr,  une 
habileté  pratique  qui  le  tirent  hors  du  commun,  mais  encore  des 
capitrmx  considérables  imn\6\À\i':ié^  dans  un  troupeau  de  grande 
valeur,  ou  consacrés  à  l'achat  détalons  de  grand  prix.  Ces  capi- 
taux se  sont  formés  assez  rapidement,  grâce  au  développement 
de  l'élevage  et  à  la  grosse  demande  dont  les  produits  de  la  Weser 
étaient  l'objet  sur  le  marché  allemand.  La  consommation  locale 
serait  incapable  de  soutenir  cet  élevage  surtout  dans  la  voie  où  il 
s'est  engagé  aujourd'hui;  les  éleveurs  du  Stadlandne  travaillent 
que  pour  \ exportation,  et  leur  préoccupation  constante  est  de  se 
conserver  ou  de  se  créer  des  débouchés .  soit  en  Allemagne,  soit  à 
l'étranger,  en  Autriche,  en  Pologne,  en  Russie.  Cette  nécessité 
de  débouchés  vastes  et  lointains  se  fait  d'autant  plus  sentir  que 
les  produits  de  l'éleveur  sont  plus  remarquables  et  de  plus  grande 
valeur. 

Si  donc  cet  élevage  intensif  exige  des  capitaux,  il  exige  aussi 

2 


18  LE    LITTORAL   DE   LA    PLAINE    SAXONNE. 

des  aptitudes  cotmneî'ciales  et  il  ne  peut  faire  moins  que  de  les 
développer  à  un  haut  degré.  L'exploitation  de  Sûrwûrden  res- 
semble en  tout  à  une  affaire  industrielle  dont  le  côté  commercial 
n'est  pas  le  moins  soigné.  Le  catalogue  que  j"ai  sous  les  yeux 
ne  nous  laisse  ignorer  aucune  des  distinctions  qu'a  obtenu  l'éle- 
vage aux  nombreux  concours  et  expositions  auxquels  il  a  pris 
part,  tant  en  Allemagne  qu'en  Europe,  dans  les  deux  Amériques, 
l'Afrique  du  Sud,  ou  l'Australie.  Des  gravures  reproduisent  les 
types  les  plus  parfaits  des  races  élevées  à  Siirwiirden  et  une 
carte  des  chemins  de  fer  laisse  sans  excuse  l'acheteur,  fût-il  de 
France  ou  d'Autriche,  qui,  pour  ne  pas  se  fournir  à  Sûrwûrden, 
invoquerait  la  difficulté  des  communications. 

La  fabrication  du  beurre  contribue  aussi  à  donner  à  l'agricul- 
ture des  Marschen  un  caractère  commercial;  les  laiteries  coopé- 
ratives achètent  chaque  jour  aux  cultivateurs  le  lait  de  leurs 
vaches,  le  traitent  industriellement  et  l'exportent;  pour  elles 
aussi  la  question  des  débouchés  est  capitale. 

L'esprit  commercial.  —  La  nécessité,  pour  l'éleveur  qui  pro- 
duit pour  la  vente,  d'avoir  sans  cesse  l'esprit  en  éveil  pour 
atteindre  la  clientèle  et  la  retenir  par  la  supériorité  des  produits 
et  la  satisfaction  de  ses  desiderata,  fait  de  lui  à  la  longue  un  pur 
commerçant.  En  fait,  beaucoup  de  domaines  sont  plutôt  des 
entrepôts  de  commerce,  où  séjournent  quelque  temps  les  ani- 
maux entre  l'achat  et  la  vente,  que  des  ateliers  de  production. 

L'habitude  est  si  bien  une  seconde  nature  chez  certains,  que 
le  père  L.,  après  avoir  cédé  son  domaine  à  son  fils  et  s'être  retiré 
dans  une  élégante  villa  qu'il  a  fait  construire  dans  le  voisinage, 
a  continué  à  se  livrer  au  commerce  des  chevaux  ;  c'est  pour  lui 
un  emploi  pour  son  activité  etla  satisfaction  d'un  goût  personnel. 

Nous  avons  d'autres  exemples  du  développement  des  aptitudes 
commerciales  chez  les  Baucrn  de  l'embouchure  de  la  AYésor  : 
«  Au  milieu  du  xix*  siècle,  dans  le  pays  de  Wursten,  il  n'était 
pas  rare  que  des  Bauern  eussent  des  navires  sur  mer;  à  Dorum 
(situé  dans  l'intérieur  des  terres)  il  y  avait  une  Société  de  navi- 
gation du  Wursten,  qui,  en  18GG,  possédait  deux  navires;  d'autres 


LES   MARSCnEN   HE    LA   \VESEn.  19 

maisons  d'armement  existaient  à  Wremen,  Missehvarden,  Heu- 
liausen...  Dans  cette  région,  le  développement  de  l'armement 
tenait  à  la  surabondance  darg-ent  due  alors  à  la  brillante  situa- 
tion de  la  culture  sur  les  Hofe  des  Marschbauern ^  ». 

«  En  1855  le  grand-duché  d'Oldenbourg  eut  son  premier 
vapeur,  il  jaugeait  300  tonneaux  et  était  armé  par  des  Bauern 
du  Butjadingen  qui  remployaient  au  transport  du  bétail  en 
Angleterre.  Ce  vapeur  se  perdit  dans  un  voyage  dans  le  golfe 
de  Biscaye  et  les  traversées  vers  l'Angleterre  ne  furent  reprises 
qu'en  1861  par  une  entreprise  de  navires  à  vapeur  fondée  par 
des  Bauern  du  Butjadingen-...   » 

L  ENRICHISSEMENT  ET  l'absextéismk.  —  On  couçoit  que  des 
terriens  qui  ont  assez  d'initiative  pour  armer  des  vaisseaux,  et 
pour  introduire  la  navigation  à  vapeur  dans  un  pays,  soient 
parfaitement  aptes  à  gagner  de  l'argent  dans  l'élevage  intensif 
en  y  appliquant  des  procédés  commerciaux.  L'enrichissement 
qui  en  est  résulté  a  eu  plusieurs  conséquences. 

La  première,  c'est  un  relèvement  du  mode  d'existence.  J'ai 
déjà  noté  que  l'aisance  des  éleveurs  se  fait  jour  dans  l'extérieur 
de  leurs  habitations  très  soignées,  et  dans  une  certaine  part 
donnée  à  l'agrément  aux  alentours  immédiats  de  la  maison  qui 
n'est  plus  tout  à  fait  une  maison  de  ferme.  L'aménagement  in- 
térieur dénote  une  certaine  recherche  du  confort  et  de  l'élé- 
gance; de  même,  par  son  vêtement,  l'éleveur  affirme  sa  res- 
pectabilité. 

La  seconde  conséquence,  c'est  un  changement  dans  la  condi^ 
tion  de  la  femme  :  elle  n'est  plus  fermière:  elle  est  affranchie 
des  travaux  de  la  ferme  et  exclue  de  l'atelier  agricole.  Elle 
n'est  plus  nécessaire,  en  eifet,  sur  un  domaine  où  la  production 
est  aussi  complètement  spécialisée  et  où  l'exploitation  conduite 
industriellement  n'a  plus  rien  de  familial.  Confinée  dans  les 
soins  de  son  ménage  et  de  ses  enfants,  elle  n'est  pas  attachée  au 
domaine  auquel  elle  ne  s'intéresse  pas  directement. 

1.  Max  Peters  :  Die  Eniwicklung  (1er  Deutschen  fieederei,  p.  167. 

2.  Max  Pelers,  op.  cit  ,  p.  170. 


20  LE    LITTORAL    DE   LA    TLATME    SAXONXE. 

Enfin,  le  mari,  appelé  parfois  au  dehors  par  ses  affaires,  ar- 
rive vite  à  multiplier  les  absences  pour  son  plaisir,  car  l'élevage 
ne  Fenchaine  pas  à  sa  ferme  autant  que  la  culture.  Si  bien 
que  Ton  finit  par  penser  que  l'on  serait  bien  mieux  à  la  ville 
pour  jouir  de  sa  fortune,  pour  élever  les  enfants,  etc..  et  un 
beau  matin  toute  la  famille  Aa  s'établir  à  Oldenbourg.  Les 
garçons,  pour  qui,  en  apparence,  ou  fait  ce  déménagement,  sont 
désormais  perdus  pour  l'agriculture;  élevés  dans  un  milieu 
urbain,  ils  embrassent  presque  tous,  plus  tard,  une  carrière 
libérale..  La  famille  est  complètement  déracinée. 

Cet  exode  ve?\s  la  ville  est  favorisé  par  les  hauts  prix  de  ferme 
qu'obtiennent  les  propriétaires  :  c'est  une  conséquence  des 
gains  élevés  que  peuvent  réaliser  dans  l'élevage  les  hommes 
compétents  et  habiles.  L'hectare  de  pâturage  s'afferme  couram- 
ment 225  marks.  Dans  ces  conditions,  il  est,  à  moins  d'avoir 
des  aptitudes  personnelles  toutes  particulières,  presque  aussi 
avantageux  de  louer  ses  terres  que  de  les  exploiter  directement. 
Pour  peu  c|ue  le  domaine  affermé  cause  quelque  souci,  ou  qu'on 
ait  besoin  de  quelques  capitaux,  on  n'hésitera  pas  à  vendre 
une  terre  qu'on  ne  considère  plus  que  comme  un  placement, 
et  l'on  trouvera  facilement  un  acquéreur  parmi  les  éleveurs 
qui  s'enrichissent.  La  fertilité  du  sol  a,  en  effet,  limité  l" exten- 
sion des  Hôfe  à  35  ou  SO  hectares;  aussi  certains  cultivateurs  en 
possèdent-ils  plusieurs;  ce  sont  précisément  les  plus  habiles, 
qui  peuvent  ainsi  devenir  grands  propriétaires  :  c'est  une  heu- 
reuse sélection.  C'est  le  cas  du  père  .lohann  qui,  en  mourant, 
a  laissé  vm  domaine  à  chacun  de  ses  trois  enfants  :  l'ainé,  qui 
est  médecin,  a  affermé  le  sien  à  son  frère  qui  peut  ainsi  donner 
plus  d'importance  à  son  élevage. 

En  résumé,  développement  du  fermage,  absentéisme  du  pro- 
priétaire, vente  du  domaine,  déracinement  de  la  famille  :  voilà 
trop  souvent  quelques-unes  des  conséquences  de  l'enrichisse- 
ment, dont  se  plaignent  avec  raison  ceux  qui  aiment  la  terre 
et  qui  voient,  dans  la  stabilité  de  la  famille  sur  son  domaine,  un 
gage  du  maintien  des  traditions  si  nécessaires  à  la  prospérité 
de  l'élevage. 


LES    MAHSCKEN    DE    LA    ^VI•;SEH.  21 

La  transmission  du  Hof  n'est  plus,  ou  elfet.  assurée  de  i'aron 
certaine.  Il  y  a  ])ien  toujours  un  héritier  désigné  par  la  cou- 
tume et  c'est  le  plus  jeune  fils,  mais  Y  enrichissement  du  Bauer 
a  supprimé  la  raison  d'être  de  l'avantage  qui  lui  était  fait  au- 
trefois^. D'autre  part,  la  possibilité  d'afifermer  avantageusement 
rend  ses  frères  et  sœurs  moins  accommodants  sur  le  prix  déva- 
luation  du  domaine.  Cela  encore  amène  parfois  des  ventes. 
Lorsque  la  transmission  s'effectue  entre  vifs,  les  parents  se 
retirent  généralement  à  la  ville  en  emmenant  avec  eux  ceux 
de  leurs  enfants  qui  ne  sont  pas  encore  établis. 

De  ce  qui  précède,  il  ne  faudrait  pas  conclure  à  la  désertion 
des  campagnes  par  tous  les  propriétaires.  C'est  un  mouvement 
qui  pourra  s'accentuer,  mais  qui  ne  fait  encore  que  se  dessiner; 
si  j'y  ai  insisté  c'est  qu'il  me  parait  être  une  conséquence  di- 
recte de  l'élevage  commercial  et  de  l'enrichissement,  combinée 
avec  l'influence  bureaucratique  de  rÉtat,  qui  fait  considérer 
les  carrières  libérales  comme  plus  relevées,  ou  plus  agréables, 
(jue  les  arts  usuels.  Mais  nombreux  sont  encore  les  jeunes  gens 
qui  n'entendent  pas  déserter  la  terre  où  il  y  a  de  gros  profits 
à  réaliser  :  témoin  ces  fermiers  que  l'on  trouve  si  facilement; 
ce  sont  justement  ceux  qui  sont  le  plus  capables  de  mener  à 
bien  la  culture  et  de  faire  progresser  l'élevage. 

La  conclusion  qui  me  semble  se  dégager  des  observations 
que  nous  avons  faites  dans  le  Stadland,  pays  des  Marschen  de 
la  rive  gauche  de  la  basse  Wéser,  est  que  :  les  conditions  natu- 
relles du  lieu  amènent  à  une  spécialisation  intense  et  exclusive 
de  l'élevage  qui  développe  l'esprit  commercial,  tend  à  faire  con- 
sidérer le  domaine  conwie  un  pur  atelier  de  travail,  et  conduit 
ainsi  à  un  déracinement  de  la  famille  rurale. 

1.  La  coutume  d'avantager  l'héritier  a  disparu  depuis  une  trentaine  d'années. 


II 


LES  MARSCHEN  DE  L  ELBE 

La  culture  et  l'art  pastoral  intensifs. 

Si,  à  partir  de  Ilarburg,  nous  suivons  la  rive  gauche  de  l'Elbe, 
nous  traversons  successivement  plusieurs  pays  de  Marsclien  pré- 
sentant des  caractères  différents  '. 

C'est  d'abord  ÏAlte  Land  qui  s'étend  des  portes  de  Harburg 
à  celle  de  Stade  :  immense  verger,  planté  de  cerisiers,  pru- 
niers, pommiers,  poiriers  dont  les  produits  non  seulement  alimen- 
tent le  marché  de  Hambourg",  mais  s'exportent  en  Scandinavie  et 
en  Angleterre,  L'élevag-e  du  gros  bétail,  ainsi  que  la  culture  des 
céréales  et  des  légumes  y  ont  aussi  une  certaine  importance.  Ce 
pays  aurait  été  peuplé,  dit-on,  par  des  Flamands  au  xii'  siècle  ; 
ses  habitants  se  distinguent  de  leurs  voisins  des  Marschen  par 
leur  caractère  plus  vif.  Les  maisons  présentent  à  l'intérieur  une 
disposition  caractéristique,  tandis  qu'à  l'extérieur,  elles  sont 
peintes  de  couleurs  vives  où  dominent  le  blanc  et  le  rouge; 
leur  fronton  est  orné  de  deux  cygnes  qui  remplacent  ici  les  têtes 
de  chevaux  de  la  maison  saxonne. 

Malgré  son  esprit  commercial  assez  développé,  YAltldnder 
tient  à  son  Hof  (domaine)  et  veut  le  conserver  dans  sa  famille; 
pour  cela,  il  pratique  la  transmission  intégrale  par  acte  entre 
vifs,  ou  par  testament.  L'avantage  fait  à  l'héritier  est  assez  con- 

1.  D'  Haas,  Deutsche  AoldseeJiUste,  Bielefcltl,  Hioo. 


Li:S   MARSCHEN    DE    l'f.LBE.  2.'} 

sidérable,  le  domaine  n'étant  souvent  évalué  qu'au  tiers  de  sa 
valeur  vénale.  En  cas  de  succession  ab  intestat,  tous  les  enfants 
ont  des  droits  égaux,  mais  néanmoins  il  n'y  a  jamais  partage 
du  domaine  <>  afin  de  ne  pas  appauvrir  les  gens,  et  de  leur  per- 
mettre de  maintenir  plus  facilement  les  digues  en  bon  état'  ». 

Plus  au  nord,  de  Stade  jusque  vers  l'embouchure  de  l'Oste, 
s'étend  le  pays  de  Kehdingen  dont  le  nom  signifie  pays  endigué. 
Peuplé  d'abord  par  des  Saxons  venus  de  l'intérieur,  des  Frisons 
y  auraient  été  appelés  plus  tard  par  les  évêques  pour  mettre  en 
valeur  les  marécages.  C'est  aujourd'hui  un  pays  d'élevage  et  de 
culture  intensive;  la  terre  forte  y  est  difficile  à  travailler,  mais 
paie  largement  le  cultivateur  de  ses  peines.  Les  fermes  sont  dis- 
séminées à  travers  la  campagne,  souvent  situées  le  long  des 
routes,  protégées  contre  le  morcellement  par  les  nécessités  éco- 
nomiques de  la  culture,  car  ici  l'avantage  fait  à  l'héritier  est 
fortement  réduit,  10  à  20%  tout  au  plus,  et  parfois,  en  cas  de 
succession  ab  intestat,  ses  cohéritiers  ne  lui  laissent  le  Hof  qu'à 
sa  valeur  réelle.  Il  en  résulte  pour  le  preneur  une  situation  obé- 
rée, aggravée  encore,  ces  dernières  années,  par  la  baisse  des 
produits  agricoles  et  la  hausse  des  salaires;  il  est  quelquefois  ac- 
culé à  la  vente  de  son  domaine  qui  passe  alors  dans  les  mains  de 
capitalistes-. 

Le  pays  de  Kehdingen  est  donc  semblable  aux  Marschen  de  la 
Weser  que  nous  venons  d'étudier;  le  sol  trop  compact  y  a  fait 
prédominer  l'élevage  sur  la  culture. 

En  continuant  notre  route  vers  l'ouest  nous  traversons  VOste- 
marsch  qui  pénètre  profondément  dans  l'intérieur  des  terres,  le 
long  des  rives  de  l'Oste,  puis,  franchissant  le  Hadeler-Canal, 
nous  entrons  dans  le  pays  de  Hadeln  dont  nous  ferons  le  centre 
de  nos  observations.  Le  Land  Hadeln  a  la  forme  d'un  triangle 
dont  le  sommet  serait  dirigé  vers  le  sud.  C'était  autrefois  un 
golfe,  qui  a  été  comblé  peu  à  peu  par  les  alluvions  marines. 


1.  V.  D' M.  Sering.  Die  Vererbung  des  lOndlichen  Grundbesitzes  im  Konigreich 
Preussen,  vol.  II,  \"  partie  :  Provinz  Hannover.  Berlin,  Paul  Parey,  1900,  p.  118  et 
suiv. 

2.  Id.,  p.  123. 


24  LE    LITTORAL    DE   LA    TLALNE    SAXONNE. 

et  conquis  par  l'homme  à  la  culture,  grâce  à  la  construction  de 
digues  qui  protègent  le  pays  contre  les  retours  offensifs  de  la  mer 
et  contre  les  crues  de  l'Elbe.  On  distingue  le  Hochland,  ou  haut- 
pays,  en  bordure  de  la  mer  dont  les  dépôts  ont  élevé  le  niveau 
des  terres  et  le  Sietland  on  bas-pays,  situé  à  l'intérieur,  parsemé 
de  lacs  et  de  marécages  et  souvent  submergé  par  les  eaux  jus- 
qu'au jour,  où,  au  milieu  du  xix.®  siècle,  la  construction  du  Ila- 
deler-Canal  et  du  Geeste-Canal  facilita  leur  écoulement,  d'une 
part  vers  l'Elbe,  d'autre  part  vers  la  Wéser  ;  en  même  temps 
qu'elle  dotait  le  pays  d'une  voie  de  communications  faciles  et  éco- 
nomiques. «  Les  habitants  de  Hadeln  sont  de  pure  race  saxonne 
et  entre  tous  les  pays  de  Marschen  celui-ci  a  conservé  le  plus 
fidèlement  ses  particularités  et  ses  libertés,  par  exemple  ses  États 
provinciaux  ^  » 


î.  LES    EFFETS    DE    LA    CLLTURE    C0MMERCL4LE. 

Muni  de  lettres  d'introduction  auprès  de  quelques  cultivateurs 
du  pays  de  Hadeln,  je  vins  au  commencement  d'août  1905  éta- 
blir mon  quartier  général  à  Otterndorf,  vieille  petite  ville  de 
campagne  {Landstâdtchen)  qui  compte  environ  1.800  habitants. 
C'est  le  siège  des  autorités  administratives  et  judiciaires  et  le 
centre  du  commerce  de  la  région.  Les  anciens  remparts  ont  été 
remplacés  par  une  promenade  circulaire  qui  fait  le  tour  de  la 
vieille  ville;  hors  de  cette  enceinte,  s'élèvent  un  peu  partout  d'é- 
légantes petites  villas  bâties  récemment;  nous  verrons  plus  loin 
la  cause  de  cet  essor  architectural.  Otterndorf  est  arrosé  par  la 
Medem,  petite  rivière  au  cours  paresseux  qui  se  jette,  â  trois 
kilomètres  de  là,  dans  l'estuaire  de  l'Elbe. 

La  culture  intensive  et  spécialisée.  —  Ma  première  préoccu- 
pation fut  de  savoir  quelle  était  la  culture  dominante  dans  la 
contrée  et  voici  la  réponse  que  j'obtins  :  «  C'est  très  variable  : 
chacun  exploite  son  domaine  comme  bon  lui  semble;  ce  n'est 

1.  D''  Haas,  op.  cil.,  p.  140. 


LES    MARSCllEN    DE    L  ELBE.  20 

plus  l'uniforiiiité  des  Marschen  de  la  Wcser.  Ici,  chacun  mène 
sa  barque  suivant  ses  goûts  et  ses  aptitudes;  il  n'y  a  peut-être 
pas  deux  cultivateurs  qui  procèdent  de  la  même  façon.  »  En- 
tendu dans  les  limites  imposées  par  les  conditions  du  lieu,  cela 
est  vrai;  nous  sommes  ici  en  présence  d'une  culture  intensive 
spécialisée.  Il  n'y  a  rien  là  qui  doive  nous  surprendre  étant  donné 
la  nature  du  sol,  le  climat  et  la  situation  géographique  des  Mar- 
schen d'Otterndorf. 

Ces  Marschen  sont  constituées  par  une  grande  plaine  (Vallu- 
vions  fertile  et  humide  ;  la  terre  est  assez  compacte,  mais  moins 
que  dans  les  Marschen  delà  Wéser,  ce  qui  permet  la  culture.  On 
trouve  l'eau  dans  le  sous-sol,  en  hiver  à  cinquante  centimètres 
de  profondeur,  en  été  à  deux  ou  trois  mètres.  Le  grand  travail 
sera  donc  rassèchement  du  terrain.  La  compacité  du  sol  et  l'hu- 
midité du  climat  exigent  que  les  travaux  soient  menés  rapide- 
ment ce  qui  entraîne  l'emploi  des  chevaux.  L'élevage  aura  donc 
surtout  en  vue  la  race  chevaline. 

Le  climat  est  extrêmement  venteux  et  humide.  Les  pluies  sont 
fréquentes  et  abondantes;  il  y  a  peu  de  neige  ;  la  hauteur  d'eau 
qui  tombe  annuellement  varie  de  0^,80  à  1",10.  Au  printemps 
et  en  automne,  les  bourrasques  et  les  tempêtes  sont  fréquentes. 
La  mauvaise  saison  e^t  de  longue  durée  sans  être  très  rigou- 
reuse, grâce  au  voisinage  de  la  mer.  Pour  la  môme  raison  les 
chaleurs  excessives  sont  inconnues  pendant  l'été,  et  le  soleil 
n'est  jamais  trop  ardent. 

Par  sa  situation  géographique,  le  pays  de  Hadeln  est  en  com- 
munications faciles  avec  le  reste  du  monde.  L'Elbe  le  relie  à 
Hambourg  et  à  l'Allemagne,  tandis  que  la  mer  qui  s'ouvre 
devant  lui  le  met  en  relation  avec  tous  les  autres  pays  d'Eu- 
rope et  avec  l'Amérique.  Le  port  de  Cuxhaven  n'est  qu'à  15  ki- 
lomètres d'Otterndorf,  qui  est  également  relié  par  le  chemin  de 
fer  à  Hambourg  et  à  Brème. 

Si  l'Elbe  et  la  mer  sont  des  voies  navigables  précieuses,  ce 
sont  aussi  des  voisins  redoutables  qui  exposent  le  pays  à  des 
inondations  qui  seraient  désastreuses  si  l'on  n'avait  pris  soin  de 
s'en  garantir  par  la  construction  de  digues. 


26  LE    LITTORAL    DE   LA    PLAINE    SAXONNE. 

On  comprend  que,  dans  ces  conditions,  la  culture  ait  pu  de 
tout  temps  être  relativement  intensive  sur  ce  sol  riche,  que  le 
pâturage  et  l'élevage  se  soient  développés  sous  ce  climat  hu- 
mide, et  que  la  proximité  du  fleuve  et  de  la  mer  ait  favorisé 
les  échanges  commerciaux. 

Quelle  influence  ce  lieu  bien  caractéristique  va-t-il  avoir  sur 
le  type  social? 

Tout  d'abord  sur  quel  type  social  va-t-il  exercer  son  action? 

Les  auteurs,  d'accord  en  cela  avec  la  tradition,  nous  affir- 
ment que  ce  pays  a  été  peuplé  par  des  Saxons  venus  de  la 
Geest.  Cette  opinion  paraît  tout  à  fait  admissible  et  semble  être 
corroborée  par  l'observation  des  faits  actuels,  mœurs,  usages  et 
coutumes,  en  tenant  compte,  bien  entendu,  des  différences  dues 
aux  conditions  locales. 

Si  donc  nous  acceptons  comme  hypothèse  que  l'habitant  des 
Marschen  du  pays  de  Hadeln  est  issu  originairement  de  la  race 
de  la  Plaine  saxonne  et  plus  particulièrement  du  Lunebourg  qui 
est  la  région  de  la  Geest  la  plus  voisine,  nous  devrons,  pour 
arriver  à  établir  la  formule  de  formation  du  type  des  Marsclien, 
étudier  quelles  modifications  le  lieu  actuel,  les  Marschen,  a  fait 
subir  au  type  produit  par  le  lieu  antérieur,  la  Geest.  Nous 
aurons  ensuite  à  examiner  si  ce  type  évolue,  et  comment  les 
causes  modifiantes,  agglomération  et  influences  extérieures 
agissent  sur  son  évolution  ^ . 

Dans  le  Lunebourg,  la  pauvreté  et  l'isolement  du  lieu  impo- 
saient la  petite  culture  extensive  et  ménagère  -.  Dans  les  Mars- 
chen, au  contraire,  la  richesse  du  sol  et  la  facilité  des  commu- 


1.  Cf.  Paul  Descamps  :  Le  vocabulaire  social,  Bulletin  1906,  p.  99. 

2.  Cr.  Le  Bauer  de  la  Lande  du  Lunehoxirg,  Science  sociale,  23''  fasc. 
Lorsque  nous  parlons  de  la  Geest,  lieu  antérieur  du  type  des  Marschen,  il  s'ajjil 

de  la  Geest  avant  le  développemeitt  des  transports.  —  «  La  Marsch  est  basse,  plate 
et  unie,  la  Geest  est  haute,  ondulée  et  moins  fertile.  La  Marsch  est  chauve  et  sans 
arbre,  la  Geest  boisée  par  endroit;  la  Marsch  ne  laisse  voir  ni  sable  ni  bruyère, 
mais  une  étendue  ininterrompue  déterres  grasses  et  extrêmement  fertiles,  les  champs 
succèdent  aux  (;hamps,  les  prairies  aux  prairies;  la  Geest  présente  des  landes,  des 
sables,  et  n'est  cultivée  que  par  endroit.  La  Marsch  est  entourée  de  digues  et  coupée 
de  canaux,  sans  source  ni  rivière;  la  Geest  a  des  sources,  des  ruisseaux  et  des 
neuves.  »  (Bcrnhard  von  Cotta,  cité  par  Haas,  op.  cit.,  p.  4J). 


LES   MARSCnEN    DE    L  ELBE.  2  i 

nications  amènent  la  culture  intensive  et  spécialisée.  Tne  des 
spécialisations  le  plus  en  honneur  est  Télevage,  soit  des  bovidés, 
soit  des  chevaux.  Mais  quoique  le  sol  et  le  climat  se  prêtent 
fort  bien  au  pâturage,  ce  mode  de  culture  ne  s'impose  pas 
absolument;  je  n'en  veux  d'autre  preuve  que  le  premier  pro- 
priétaire à  qui  j'ai  rendu  visite,  et  qui  a  exclu  de  sa  ferme  toute 
espèce  de  bétail,  à  l'exception  des  chevaux  de  labour.  Cette 
originalité  lui  a  valu  d'ailleurs  une  certaine  célébrité  à  laquelle 
je  dois  sans  doute  d'avoir  été  adressé  à  lui  tout  d'abord. 

Nous  n'avons  pas  à  décider  si  M.  ^Yolf  fait  mieux  ou  moins 
bien  que  les  cultivateurs  qui  l'entourent;  nous  devons  simple- 
ment constater  ce  fait  :  c'est  qu'il  avait  une  conception  à  lui  de 
la  culture,  et  qu'il  a  pu  la  réaliser  sur  le  lieu  où  il  se  trouvait, 
ou  plutôt  où  il  est  venu  se  fixer,  car  il  est  originaire  du  pays 
de  Kehdingen.  Mais  là,  les  terres  sont  très  compactes,  très 
difficiles  à  travailler,  ce  qui  oblige  à  en  consacrer  au  pâturage 
la  plus  grande  partie.  Ce  n'était  donc  pas  l'affaire  d'un  homme 
qui  ne  voulait  pas  entendre  parler  de  bétail;  M.  Wolf  vint  donc 
s'établir  aux  portes  d'Otterndorf  sur  un  domaine  de  90  hectares, 
que  le  précédent  propriétaire  s'était  vu  contraint  de  vendre 
pour  faire  face  à  des  dettes  provenant,  en  partie,  de  mauvaises 
spéculations,  et  en  partie,  des  soultes  élevées  qu'il  avait  du 
payer  à  ses  frères  et  sœurs. 

L'enrichissement  et  ses  conséquences.  —  Nous  avons  là  sous 
les  yeux  en  raccourci  toute  une  série  de  répercussions  provenant 
de  la  facilité  d'enrichissement  par  la  culture  intensive  et  spé- 
cialisée. Cette  possibilité,  cette  facilité  relative  de  s'enrichir  va 
avoir  plusieurs  conséquences. 

La  première,  c'est  que  l'agriculture  étant  un  métier  qui  paie 
bien,  un  certain  nombre  de  fils  de  propriétaires  désirent  suivre 
la  carrière  paternelle,  ex.  :  deux  fils  de  M.  Wolf  sur  trois.  Les 
terres  qui  sont  à  louer  trouvent  preneurs  à  des  prix  assez 
élevés;  les  domaines  s'afferment  donc  facilement;  celles  qui 
tombent  en  succession  sont  convoitées  par  tous  les  héritiers, 
qui  sont  disposés  à  les  prendre  pour  un  bon  prix.  Dans  ces  con- 


28  LE    LITTORAL    DE    LA    PLAINE    SAXOiNNE. 

ditions  le  père  ne  peut  plus  songer  à  avantager  beaucoup  l'hé- 
ritier qui  recevra  tout  au  plus  10  ^  à  20  ^  en  préciput,  et 
souvent  même  n'aura  droit  qu'à  sa  part.  Notons,  en  passant, 
c[ue  dans  le  Sietland,  contrée  moins  riche,  l'héritier  est  encore 
fortement  avantagé.  La  transmission  se  fait  par  testament  ou  le 
plus  souvent  par  acte  entre  vifs;  le  père  fixe  la  valeur  du  Hof 
et  désigne  l'héritier  qui  est  généralement  l'aîné.  Celui-ci  sert 
une  rente  à  ses  parents  qui  se  retirent  soit  à  la  ville,  soit  dans 
le  voisinage  où  ils  se  font  construire  une  petite  maison.  La 
quàsi-suppression  de  l'avantage  fait  à  l'héritier  entraine  la  sup- 
pression des  charges  de  famille  qui  grevaient  le  fils  fortement 
avantagé  du  Lunebourg  :  entretien  des  parents  et  des  enfants 
puînés. 

A  la  mort  du  père,  l'héritier  n'a  plus  de  rente  à  payer,  mais 
il  a  à  verser  à  ses  frères  et  sœurs  le  montant  de  leur  part  dans 
le  domaine  paternel.  Par  suite  de  la  réduction  de  son  avantage 
et  de  la  valeur  des  terres,  dans  ce  pays  de  culture  rémunéra- 
trice, il  a,  de  ce  fait,  d'assez  lourdes  charges  à  supporter.  Il  est 
presque  toujours  obligé  de  contracter  un  emprunt,  qu'il  rem- 
boursera ensuite  par  annuités.  Si  tout  va  bien,  il  peut  se  tirer 
d'aflaire  et  liquider  sa  situation  en  quelques  années.  Mais  il 
n'en  va  pas  toujours  ainsi;  les  gros  bénéilces  de  la  culture 
spécialisée  invitent  à  la  vie  large  et  facile;  l'esprit  d'économie 
est  rare.  Qu'il  arrive  de  mauvaises  années  et  la  situation  du 
Bauer  sera  compromise,  car  si  la  culture  intensive  procure  des 
gains  élevés,  elle  expose  par  contre  à  des  pertes  considérables 
à  cause  des  gros  capitaux  qui  y  sont  engagés;  elle  participe 
un  peu  de  l'instabilité  du  commerce.  Elle  favorise  l'ascension 
des  capables,  mais  provoque  irrémédiablement  la  chute  des 
incapables.  Or  il  faut  croire  que  ceux-ci  ne  sont  pas  inconnus 
dans  le  pays  de  Hadeln,  car  on  m'a  assuré  que,  ces  dernières 
années,  il  y  avait  eu  un  certain  nombre  de  ventes  forcées,  et 
presque  toujours  on  m'a  signalé  comme  cause  initiale  de  la 
ruine  du  propriétaire  les  soultes  élevées  qu'il  avait  dû  payer. 

Ces  ventes  de  domaines  sont  une  cause  d'ébranlement  pour  la 
population  ;  la  stabilité  de  certaines  familles  est  compromise  : 


LES  MARScnEN'  DH  l'i:li!E.  :29 

le  lien  qui  attache  rhoinme  à  la  terre  est  rompu.  Il  est  vrai 
que  ce  sont  les  cléments  les  moins  résistants  qui  sont  ainsi  éli- 
minés, et  qu'ils  sont  souvent  remplacés  par  d'autres  plus  sains, 
plus  vigoureux  et  plus  capables,  comme  c'est  le  cas  pour  les 
Wolf. 

Dans  les  régions  où  la  famille  est  très  stable,  la  terre  n'a  pour 
ainsi  dire  pas  de  cours,  puisqu'il  ne  s'en  trouve  jamais  sur  le 
marché.  A  Otterndorf,  il  y  a  un  courant  de  ventes  sulfisant 
pour  quelle  soit  à  un  prix  abordable,  ce  qui  attire  des  acqué- 
reurs des  pays  voisins.  Ces  nouveaux  venus,  quoique  de  forma- 
tion sociale  très  analogue,  sinon  même  identique,  n'en  sont 
pas  moins  étrangers  aux  mille  petites  traditions  de  détail  qui 
donnent  à  un  pays  sa  physionomie  particulière  ;  ils  ne  sont  pas 
attachés  à  leurs  voisins  par  ces  nombreux  liens  de  parenté,  de 
relations,  de  voisinage  séculaire  qui  font  des  habitants  d'un 
même  coin  de  terre  comme  les  membres  d'une  grande  famille, 
dont  ils  se  sentent  plus  ou  moins  solidaires.  Cette  immigration, 
quoique  faible,  contribue  à  enlever  à  la  population  du  Hadeln 
quelque  chose  de  ses  caractères  distinctifs;  c'est  à  quoi  tendent 
d'ailleurs  d'autres  causes  agissantes  que  nous  rencontrerons  au 
cours  de  cette  étude. 

Nécessité  de  la  transmission  intégrale.  —  11  est  des  contrées 
en  France  où  la  mise  en  vente  dun  domaine  rural  est  le  signal 
de  son  morcellement.  Le  vendeur  en  obtient  souvent  par  la 
vente  au  détail  un  prix  très  supérieur  à  celui  qu'il  obtiendrait 
d'un  acquéreur  unique.  Il  en  est  ainsi  dans  les  pays  de  petite 
culture  paysanne  où  la  main-d'œuvre  joue  dans  la  production 
un  rôle  plus  important  que  l'intelligence  et  le  capital.  Dans  les 
Marschen,  le  morcellement  est  inconnu,  car  nous  sommes  ici 
dans  un  pays  de  grande  culture  intensive  et  spécialisée;  ce 
mode  d'exploitation  exigeant  des  mises  de  fonds  assez  considé- 
rables, il  importe  de  pouvoir  répartir  les  frais  généraux  sur 
une  assez  grande  étendue  de  terres.  Nous  avons  vu  que  le  Hof 
de  \Yolf  comprend  90  hectares;  tous  ne  sont  pas  aussi  grands, 
lui-même  en  possède,  dans  une  commune  voisine,  un  autre  qui 


30  LE   LITTORAL   DE   LA    PLAINE   SAXONNE. 

n'a  que  35  hectares.  Néanmoins,  50  à  60  hectares  sont  un  mini- 
mum au-dessous  duquel  on  ne  descend  guère  :  c'est  une  condi- 
tion essentielle  de  la  culture  intensive  dans  cette  région  où 
la  grande  culture  intensive  est  la  seule  rémunératrice.  On  s'ex- 
plique donc  très  bien  que  les  petits  propriétaires  ne  puissent 
pas  gagner  d'argent  dans  la  culture  sur  leurs  lopins  de  terre  : 
par  suite,  ni  eux  ni  les  journaliers  ne  pement  acheter  de  la 
terre  dont  le  prix  est  trop  élevé  pour  qu'ils  en  firent  profit^ avec 
leurs  moyens  de  culture  insuffisants. 

La  môme  raison  économique  qui  s'oppose  au  morcellement 
des  domaines  en  cas  de  vente,  s'oppose  à  leur  partage  en  cas 
de  succession.  La  transmission  intégrale  s'est  donc  maintenue 
ici  comme  en  Lunebourg;  mais  tandis  qu'à  cause  de  la  pauvreté 
du  lieu,  elle  n'était  possible,  sur  la  Geest,  que  grâce  à  un  avan- 
tage considérable  accordé  à  l'héritier,  dans  les  Marschen  la  ri- 
chesse du  sol  et  les  bénéfices  de  la  culture  commerciale  per- 
mettent au  père  de  partager  sa  fortune  à  peu  près  également 
entre  tous  ses  enfants  en  imposant  à  son  héritier  le  paiement 
de  soultes  élevées. 

De  toutes  façons,  les  cadets  doivent  quitter  le  Hof,  mais  alors 
que,  sur  la  Geest  pauvre  et  peu  peuplée,  ils  s'installent  comme 
journaliers  et  artisans,  dans  les  Marschen,  ils  aspirent  à  des 
situations  plus  relevées  et  plus  lucratives  :  fermiers,  fonction- 
naires, commerçants,  etc..  Ils  le  peuvent  grâce  à  l'éducation 
plus  soignée,  à  l'instruction  plus  poussée  que  les  bénéfices  de 
la  culture  intensive  ont  permis  à  leurs  parents  de  leur  donner. 
L'avancement  d'hoirie  que  ceux-ci  leur  font  lors  de  leur  établis- 
sement n'est  pas  non  plus  sans  les  aider  grandement  dans  leurs 
affaires. 

Nous  sommes  ici  en  présence  d'une  population  j)lus  riche 
que  celle  du  Lunebourg  et  dont  les  moyens  d'action  sont  plus 
étendus  et  plus  puissants  :  c'est  une  conséquence  du  lieu  plus 
fertile. 

Dans  les  Marschen  de  la  Wéser,  nous  avons  vu  la  petite  pro- 
priété se  maintenir  à  côté  de  la  grande,  grâce  aux  ressources  de 
l'élevage.  Ici,  elle  se  maintient  encore,  mais  d'une  façon  moins 


LES   MAHSCUEN    OE    l'ELBE.  iîl 

générale,  parce  que  l'élevage  a  moins  d'importance  et  est  en 
partie  remplacé  par  la  culture  qui  demande  un  capital  plus 
considérable.  L'élévation  des  frais  généraux  ne  permet  pas  aux 
petites  exploitations  de  résister. 

NÉCËSsrrK  des  aptitudes  commerciales.  —  J'ai  beaucoup  parlé 
jusqu'à  présent  do  culture  intensive  et  spécialisée,  et  j'ai 
dit  qne  cette  spécialisation  portait  soit  sur  les  produits  de  la 
culture,  soit  sur  ceux  de  l'élevage.  Voici  d'aJ)ord  un  exem- 
ple de  spécialisation  dans  la  culture  des  céréales.  M.  ^Yolf, 
nous  le  savons,  a  banni  le  bétail  de  sa  ferme;  il  n'a  conservé 
que  trois  vaches  laitières  pour  son  usage  personnel,  sept  ou 
huit  porcs  pour  utiliser  les  déchets  du  ménag^e,  et  une  douzaine 
de  chevaux  nécessaires  pour  les  travaux  agricoles.  Ce  sont  les 
céréales  qui,  dans  cette  exploitation,  sont  le  produit  spécialisé, 
le  blé  en  première  ligne,  puis  un  peu  d'orge  et  de  seigle.  La 
spécialisation  dans  la  culture  du  blé  entraine  forcément  d'autres 
cultures;  d'abord  du  trèfle,  légumineuse  qui  a  pour  but  d'en- 
richir le  sol  en  azote,  tout  en  fournissant  des  récoltes  de  quatre 
à  cinq  mille  kilogrammes  de  fourrag-es  à  l'hectare;  puis  des 
plantes  sarclées,  betteraves  et  féveroles  qui  permettent  de  net- 
toyer le  sol  pour  une  prochaine  culture  de  céréales.  En  dehors 
de  l'assolement,  signalons  une  oseraie  de  neuf  morg-en  i  et 
un  verger  de  cinq  hectares,  planté  de  douze  cents  arbres;  la 
culture  des  pommiers  prend  en  ce  moment-ci  une  grande  ex- 
tension dans  la  contrée. 

M.  Wolf  n'emploie  pas  de  fumier  de  ferme,  ou  du  moins  se 
contente  de  ce  qu'il  produit  chez  lui,  c'est-à-dire  fort  peu. 
Il  fait  en  revanche  une  grande  consommation  d'engrais  chi- 
miques, surtout  de  superphosphates.  Un  amendement  d'un 
usage  fréquent  est  la  marne  que  l'on  trouve  dans  le  sous-sol  à 
une  profondeur  de  3  mètres  environ  ;  on  en  répand  500  mètres 
cubes  à  l'hectare,  ce  qui  est  une  dépense  de  500  marks  -. 
M.   ^yolf  obtient  de  la   sorte  des  rendements  élevés;  il  vend 

1.  Quatre  moi'gen  =  un  hectare. 

2.  Le  mark  vaut  1  fr.  25. 


32  LE    LITTORAL    DE    LA    PLAINE    SAXONNE. 

tous  ses  produits  :   grains,   fourrages  et  pailles  qu'il  expédie 
parfois  directement  à  Brème  ou  à  Hambourg. 

Ventes  de  produits  agricoles  ou  achats  d'engrais  chimiques 
par  grandes  quantités  exigent  déjà,  pour  être  faits  dans  les 
conditions  les  plus  avantageuses,  certaines  aptitudes  conmier- 
ciales  de  la  part  du  cultivateur.  Ces  aptitudes  sont  requises  à 
un  degré  plus  éminent  encore,  lorsque,  au  lieu  de  faire  sim- 
plement de  la  culture  spécialisée  de  produits  courants,  on  fait 
des  cultures  spéciales  dont  les  produits  s'adressent  à  ime  clien- 
tèle déterminée  que  l'on  ne  rencontre  pas  sur  le  marché  banal, 
mais  que  l'on  doit  atteindre  chez  elle.  L'agriculteur  est  alors 
assimilable  au  fabricant  qui,  pour  écouler  ses  marchandises, 
doit  se  créer  des  débouchés,  tenir  compte  non  seulement  de  l'état 
général  du  marché,  mais  encore  des  besoins  ou  des  désirs 
d'une  catégorie  de  consommateurs  ou  de  clients  particuliers. 
Nous  savons  que  l'Allemand  excelle  en  cette  matière  et  que  son 
aptitude  à  se  plier  aux  exigences  de  l'acheteur  est  un  des 
secrets  de  sa  supériorité  commerciale. 

Voici,  par  exemple,  des  cultures  de  pépinières. 
Nous  trouvons  ce  genre  de  spécialisation  à  proximité  d'Ottern- 
dorf  dans  un  domaine  de  80  hectares  dont  12  sont  aménagés 
en  pépinières.  A  la  différence  de  M.  Wolf,  M.  Sack  fait  une 
énorme  consommation  de  fumier  :  douze  cents  voitures  par  an, 
sans  compter  les  engrais  chimiques.  Le  iils  aîné  a  passé  deux  ans 
comme  élève  chez  un  grand  pépiniériste  des  environs  de  Trêves, 
puis  il  a  fait  en  Hollande  un  voyage  d'étude  de  six  semaines 
dont  il  a  tiré  grand  profit.  La  terre  des  Marschen,  fraîche  et 
fertile,  convient  parfaitement  aux  cultures  de  pépinières;  le 
climat  humide  est  également  très  favorable  aux  arbres,  qui,  en 
revanche,  trouvent  dans  le  vent  froid  de  l'hiver  un  ennemi  re- 
doutable contre  lequel  on  doit  les  protéger  au  moyen  d'a])ris. 
M.  Sack  vend  ses  produits,  qui  sont  des  plus  variés,  dans  toute 
l'Allemagne,  à  des  particuliers  aussi  bien  qu'à  des  jardiniers. 
Ces  années-ci,  il  écouh'  un  assez  grand  nombre  darbres  fruitiers 
dans  son  voisinage  immédiat  où  les  vergers  prennent  une  exten- 
sion de  plus  en  plus  grande. 


LES   MARSCUEN    DE    l'ELBE.  33 

Nous  avons  Lien  là  l'exemple  d'une  culture  exclusivement 
commerciale,  qui  ne  s'explique  que  par  la  facilité  des  trans- 
ports et  la  possibilité  d'un  vendre  les  produits  en  totalité,  car 
ceux-ci  sont  de  nature  telle  que  leur  consommation  ou  leur 
transformation  sur  la  ferme  est  radicalement  impossible;  à  l'ha- 
bileté technique  qui  sert  à  les  obtenir,  il  faut  joindre  les  ap- 
titudes commerciales  qui  servent  à  les  écouler. 

Nous  allons  maintenant  voir  quelques  exemples  de  spéciali- 
sation dans  l'élevage. 


II.  —  l'ï:levage  et  les  transactions  commerciales. 

Caractères  de  lixevage.  —  La  spécialisation  de  beaucoup 
la  plus  générale  dans  les  Marschen  et  la  plus  importante  au 
point  de  vue  social  est  l'élevage;  sous  ce  nom,  nous  enten- 
drons tout  ce  qui  a  trait  aux  spéculations  sur  les  animaux  : 
production,  élevage  proprement  dit,  engraissement. 

De  môme  que  M.  Wolf,  malgré  son  parti  pris  contre  la  gent 
animale,  avait  bien  dû  admettre  les  chevaux  de  labour  dans 
sa  ferme,  de  même  aussi  les  éleveurs  même  les  plus  exclusifs 
doivent  condescendre  à  faire  quelques  cultures  :  c'est  une  condi- 
tion du  succès,  car  ici  toutes  les  terres  ne  sont  pas  à  un  égal 
degré  propres  à  être  converties  en  prairies  permanentes  :  réle- 
vage est  donc  associé  à  la  culture. 

M.  Franz  possède  un  hof  de  66  hectares  qui  est  dans  sa  fa- 
mille depuis  fort  longtemps  ;  la  moitié  des  terres  est  occupée  par 
des  pâturages  naturels  ou  artificiels.  M.  Franz  a  développé  beau- 
coup ses  cultures  fourragères  depuis  dLx  ou  douze  ans,  à  cause 
de  la  cherté  de  la  main-d'œuvre  et  des  bas  prix  des  céréales  ;  tout 
son  système  d exploilation  actuel  est  organisé  en  vue  de  l'éle- 
vage; il  possède  cinquante  bêtes  à  cornes  et  une  vingtaine  de 
chevaux.  Tous  ces  animaux  sont  vendus  à  trois  ans,  mais  ils 
ne  proviennent  qu'en  petit  nombre  des  écuries  du  domaine  qui 
ne  renferment,  en  effet,  que  cinq  juments  et  cinq  vaches,  qui 
servent,  les  unes  à  exécuter  les  travaux  agricoles,  les  autres  à 

3 


34  LE   LITTORAL   DE    LA    PLAINE    SAXONNE. 

fournir  le  lait  nécessaire  à  la  maison.  L'effectif  est  complété 
par  des  achats  de  jeunes  bêtes,  soit  à  de  petits  propriétaires 
qui  ont  une  ou  deux  juments  ou  vaches,  soit  à  des  cultivateurs 
spécialisés  dans  la  production.  Cette  division  du  travail  s'im- 
pose presque  nécessairement,  car  nous  la  retrouvons  à  peu  près 
dans  tous  les  pays  de  production  animale.  Presque  tous  les 
Bauern  de  la  région  ont  quelques  poulains  qui  leur  sont  achetés 
suivant  leur  type,  soit  par  des  Mecklembourgeois  qui  en  feront 
des  carrossiers,  soit  par  la  remonte  pour  les  besoins  de  l'armée. 

M.  Sack  mène  de  front  l'élevage  des  chevaux  et  des  bovidés 
avec  la  culture  de  ses  pépmières.  Ce  sont  deux  genres  d'exploi- 
tation très  différents,  qui  peuvent  néanmoins  coexister  sans  in- 
convénient sur  un  môme  domaine,  car,  à  cause  précisément  de 
leur  nature  bien  distincte,  ils  ne  se  nuisent  pas  l'un  à  l'autre. 
Des  six  juments  du  domaine,  deux  sont  de  pur  sang;  à  leurs 
produits  s'ajoutent  chaque  année  vingt  poulains  achetés  au 
sevrage  et  gardés  jusqu'à  trois  ans  pour  être  vendus  à  la  re- 
monte. C'est  donc  en  tout  une  soixantaine  de  chevaux  qu'il  s'agit 
d'hiverner,  non  compris  les  jeunes  veaux  que  M.  Sack  achète, 
âgés  de  huit  jours,  40  à  45  marks,  et  qu'il  revend  pour  l'en- 
graissement à  deux  ans,  250  à  280  marks.  Pour  suffire  à  la  nour- 
riture de  tous  ces  animaux,  il  a  loué,  au  prix  assez  élevé  de 
130  marks  l'hectare,  17  hectares  de  pâturages  qui  portent 
l'étendue  totale  de  ses  herbages  à  46  hectares.  Un  certain 
nombre  de  champs  sont  aussi  transformés  en  prairies  tempo 
raires  pour  trois  ans  et  défrichés  ensuite.  Presque  tous  les  pro- 
duits végétaux  du  domaine  sont  consommés  sur  place  et  il  y 
faut  ajouter  quelques  aliments  complémentaires.  L'élevage  est 
proportionnellement  plus  développé  ici  que  chez  M.  Franz. 

L'exploitation  de  M.  Fischer  va  nous  offrir  un  exemple  de  spé- 
cialisation encore  plus  intense,  où  le  coté  commercial  de  l'en- 
trej)rise  l'emporte  sur  le  côté  purement  agricole.  Le  Hof  fami- 
lial compte  100  hectares  dont  moitié  en  pâturages;  le  proprié- 
taire actuel  y  a  ajouté  cent  autres  hectares  d'herbages  pris  en 
location  sur  les  bords  de  l'Elbe,  entre  la  digue  d'été  et  la  digue 
d'hiver.   Ces  prairies  sont  suivent  submergées  à  l'époque  des 


LES   MARSCHEN    DE    l'ELHE.  35 

hautes  ecaux  et  en  reçoivent  une  certaine  fertilisation;  elles  sont 
aiiermées  de  130  à  150  marks  l'hectare,  et  fournissent  une  herbe 
fine  et  abondante  qui  donne  une  pâture  excellente. 

M.  Fischer  se  consacre  surtout  à  Yélevage  du  cheval  de  re- 
monte ;  Fan  dernier,  il  en  a  livré  110  aux  services  de  l'armée. 
Il  achète,  dans  le  pays,  à  d'autres  cultivateurs,  des  poulains 
de  deux  ans  ou  deux  ans  et  demi  et  les  revend  à  trois  ans,  sans 
aucun  dressage.  Le  cheval  de  troupe  d'artillerie,  qui  m'a  d'ail- 
leurs paru  plus  léger  que  le  notre,  et  le  cheval  de  grosse  ca- 
valerie se  paient  environ  1.100  marks;  le  cheval  d'officier 
atteint  jusqu'à  2.000  marks. 

Les  chevaux  qui  ne  répondent  pas  au  type  de  l'armée,  ou 
qui  peuvent  trouver  un  débouché  plus  avantageux  dans  le  com- 
merce, sont  vendus  à  de  gros  négociants  de  Hambourg,  Munich, 
Elberfeld  qui  ont  des  correspondants  dans  la  région.  La  grande 
majorité  des  chevaux  de  M.  Fischer  ne  fait  donc  que  passer 
entre  ses  mains  six  mois,  ou  un  an  tout  au  plus.  Il  avait  bien 
quelques  poulinières  dont  il  gardait  les  produits,  mais  une 
épidémie  lui  ayant  fait  perdre  trente-cinq  bêtes,  il  a  jugé 
opportun  de  liquider  le  reste  de  son  écurie;  il  est  en  ce  mo- 
ment-ci en  train  de  se  remonter. 

Comme  ses  voisins  Franz  et  Sack,  il  étend  ses  opérations  aux 
bœufs  qu'il  achète  en  été  âgés  de  deux  ans  et  qu'il  revend  gras, 
pesant  600  à  700  kilogrammes  à  l'automne  de  l'année  suivante  : 
ces  bœufs  gagnent  en  un  été  de  100  à  150  kilogrammes.  Il  y 
en  avait,  au  moment  de  ma  visite,  quatre-vingt-quinze  qui 
paissaient  en  compagnie  des  chevaux  dans  les  savoureux  pâ- 
turages de  l'Elbe.  Ce  mélange  des  deux  espèces  d'animaux 
permet  une  meilleure  utilisation  de  l'herbe,  le  bœuf  et  le  che- 
val ayant  chacun  leurs  préférences  pour  telle  ou  telle  sorte 
de  plantes;  en  outre,  le  cheval  tond  le  gazon  plus  près  que 
le  bœuf  :  où  ce  dernier  ne  trouverait  plus  à  manger,  le  cheval 
trouve  encore  à  se  nourrir;  on  peut  ainsi  charger  les  herbages 
de  deux  têtes  par  hectare.  Pendant  la  belle  saison^  les  ani- 
maux restent  dehors  jour  et  nuit;  en  hiver,  le  nombre  en  est 
un  peu  réduit,  mais  M.  Fischer  n'en  doit  pas  moins  héberger 


36  LE   LITTORAL    DE   LA    PLAINE    SAXONNE. 

deux  cents  chevaux  et  soixante  bêtes  à  cornes;  aussi  lui  faut-il 
des  bâtiments  très  vastes. 

Les  cinquante  hectares  de  cultures  du  domaine  ne  sauraient 
fournir  la  nourriture  nécessaire  à  ce  nombreux  bétail  pendant 
tout  l'hiver;  il  y  faut  pourvoir  par  des  achats  considérables 
d'avoine,  pailles,  fèves,  fourrages,  etc..  Cet  approvisionne- 
ment n'est  pas  un  des  moindres  soucis  de  l'éleveur,  car  tous  les 
cultivateurs  du  voisinage  se  livrant  peu  ou  prou  k  l'élevage, 
on  ne  saurait  trouver  sur  place  ces  denrées  qu'il  faut  se  pro- 
curer au  loin.  11  s'agit  aussi  de  serrer  les  cours  de  près,  car  le 
moindre  écart  de  prix  peut  avoir  une  influence  très  sensible  sur 
le  bénéfice  final  de  l'exploitation.  Ces  difficultés  résultant  de  la 
spécialisation  et  de  l'extension  considérable  de  l'élevage  vien- 
nent s'ajouter  à  celles  qui  résultent  des  achats  et  des  ventes  des 
chevaux  et  des  bœufs.  Le  dotnaine  agricole  tend  ici  à  devenir 
une  véritable  maison  de  commerce. 

L'élevage  forme  de  la  culture  intensive.  —  Rien  ne  diffère 
plus  de  l'art  pastoral  du  nomade  des  steppes  asiatiques  que 
l'élevage  intensif  de  l'agriculteur  des  Marschen.  Cet  élevage  est 
lié  à  la  culture  parla  nécessité,  d'une  part,  d'entretenir  un  assez 
grand  nombre  de  bêtes  sur  un  espace  restreint,  ce  qui  amène  à 
créer  des  pâturages  artificiels  et  à  augmenter  la  fertilité  des 
prairies  naturelles  par  des  engrais  chimiques  ;  par  la  nécessité, 
d'autre  part,  de  nourrir  les  animaux  en  stabulation,  pendant 
l'hiver  qui  est  long,  d'où  l'obligation  de  produire  des  fourrages, 
de  les  récolter,  de  les  emmagasiner  et  de  suppléer,  s'il  le  faut,  par 
des  achats  à  leur  insuffisance.  L'élevage  n'est  ici  qu'une  forine 
de  la  culture  intensive,  et  on  s'explique  très  bien  son  dévelop- 
pement par  deux  raisons  : 

La  première,  c'est  l'humidité  naturelle  d'une  plaine  basse  à 
sol  argileux  sous  un  climat  pluvieux  qui  favorise  la  croissance 
des  fourrages  de  toute  nature. 

La  seconde,  c'est  que  l'élevage  est  souvent  une  façon  com- 
mode et  avantageuse  de  consommer  et  de  vendre  les  produits 
de  la  culture  ;  certains  de  ces  produits,  tels  que  les  fourrages 


LES   MARSCIIEN   DE   l'eLBE.  37 

verts,  pourront  être  consommés  sur  pied  par  le  J)étail,  sans  dé- 
pense de  main-d'œuvre  :  d'autres,  fourrages  secs,  graines,  racines 
le  seront  au  domaine  sans  exiger  les  longs  transports  et  le  triage 
que  nécessiterait  leur  vente  sur  le  marché;  il  n'y  aura  donc  pas 
de  déchets.  En  outre,  tous  ces  produits  difï'érents  se  trouvent 
ainsi  transformés  en  un  produit  unique  qui  est  l'animal  de  tra- 
vail ou  de  boucherie;  cet  animal  se  transporte  tout  seul,  ce  qui 
en  simplifie  la  manutention,  et  ce  qui  était  d'une  importance 
capitale  avant  le  développement  des  chemins  de  fer.  C'était 
donc  un  moyen  pratique  pour  l'agriculteur  des  Marschen  d'ex- 
porter les  produits  de  sa  terre.  Le  produit  étant  unique,  le  mar- 
ché ou  du  moins  la  clientèle  l'est  aussi;  il  est  donc  plus  facile 
de  connaître  ses  exigences,  de  chercher  à  les  satisfaire  et  de 
s'assurer  ainsi  des  débouchés. 

L'élevage  développe  les  aptitudes  commerclvles.  —  Nous 
avons  vu  que  la  culture  intensive  et  spécialisée  exige  des  aptitu- 
des commerciales  par  la  nécessité  qu'elle  impose  de  savoir  ache- 
ter et  vendre;  il  semble,  d'après  ce  que  nous  venons  de  dire, 
que  l'élevage,  simplifiant  la  production,  devrait  avoir  pour  con- 
séquence un  moindre  développement  des  aptitudes  au  négoce; 
or,  partout  nous  pouvons  constater  précisément  le  contraire  et 
nous  devons  nous  en  rendre  raison. 

Tout  d'abord,  l'élevage  a  ouvert  la  voie  au  commerce,  parce 
qu'il  a  été  la  première  culture  spécialisée  ;  il  a  permis  de  trans- 
former les  produits  de  la  culture  intégrale  en  un  produit  unique 
élaboré  en  vue  de  la  vente.  Les  autres  spécialisations  ne  sont 
venues  que  plus  tard  lorsque  la  construction  des  chemins  de  fer 
leur  eût  ouvert  des  débouchés;  sans  l'élevage,  le  cultivateur  des 
fertiles  iVlarschen  aurait  eu  des  denrées  dépassant  de  beaucoup 
les  besoins  de  sa  consommation  et  dont  il  n'aurait  su  que  faire, 
étant  donné  la  difficulté  des  transports.  Il  a  été  amené  par  l'éle- 
vage à  ne  plus  produire  que  des  denrées  aboutissant  à  l'auge  de 
ses  bœufs,  ou  au  râtelier  de  ses  chevaux.  Ces  animaux  ne  pouvant 
pas  s'emmagasiner  comme  du  blé  qui  se  conserve  plusieurs  mois 
sans  dépense,  mais  consommant,  au  contraire,  chaque  jour  une 


38  LE   LITTORAL   DE    LA    PLAINE    SAXONNE. 

ration,  l'agriculteur  a  été  amené  à  mettre  en  balance  la  valeur 
de  cette  ration  avec  l'accroissement  de  valeur  de  son  animal  et 
à  calculer  le  moment  où  ce  dernier  doit  être  vendu.  Il  a  dû  se 
préoccuper  de  trouver  des  débouchés  opportuns,  il  a  dû  se  faire 
commerçant. 

Les  débouchés  étant  extensibles,  le  cultivateur  a  eu  intérêt  à 
augmenter  sa  production  et,  pour  cela,  à  tirer  de  ses  terres  le 
maximum  de  récoltes;  l'élevage  a  donc  eu  pour  contre-coup  de 
favoriser  les  -progrès  techniques  de  la  culture  du  sol. 

Mais  il  a  surtout  développé  à  un  haut  degré  les  aptitudes  com- 
merciales de  l'agriculteur,  non  pas  simplement  parce  qu'il  s'agit 
d'élevage,  mais  parce  que  cet  élevage  est  une  culture  spécia- 
lisée; ses  effets  sur  le  développement  du  commerce  sont  plus 
accentués  que  ceux  dus  aux  autres  cultures  spécialisées  parce 
qu'il  exige  des  tvdinsaiciïons  plus  fréquentes. 

S'agit-il  de  reproduction,  l'éleveur  devra  se  procurer  des 
mères  et  des  étalons;  il  devra,  d'après  les  demandes  du  marché 
et  les  conditions  de  son  milieu,  choisir  la  race  susceptible  de  lui 
donner  les  produits  les  plus  avantageux.  Il  sera  souvent  dans 
l'obligation  de  se  procurer  ses  reproducteurs  au  loin  et  dans 
des  régions  différentes;  il  lui  faudra  aussi  savoir  escompter 
les  bénéfices  que  peut  lui  rapporter  une  mise  de  fonds  faite  à 
propos. 

Quant  à  l'élevage  proprement  dit,  il  exige  des  transactions 
moins  délicates  peut-être,  mais  infiniment  plus  nombreuses. 
Fischer,  Sack,  Franz  et  beaucoup  de  leurs  voisins  achètent  cha- 
que année  un  grand  nombre  de  jeunes  poulains  qu'ils  ne  gar- 
dent qu'un  an  ou  deux.  Or,  quoi  de  plus  trompeur  qu'un  poulain? 
Il  faut,  par  le  seul  examen  de  la  bête  et  la  connaissance  de  ses 
ascendants,  prévoir  ce  qu'elle  deviendra  plus  tard  et  détermi- 
ner d'après  cela  le  prix  qu'on  peut  la  payer. 

La  difficulté  n'est  pas  moindre  pour  les  bœufs  destinés  à  l'en- 
graissenient.  Ce  qui  fait  la  fortune  des  hei'bagers,  c'est  le  coup 
(Vœil  ;  soit,  mais  c'est  aussi  la  connaissance  du  marché,  de  ses 
besoins,  de  ses  exigences  et  de  ses  fluctuations  possibles. 

Si  l'éleveur  achète,  c'est  pour  revendre,  et  à  bref  délai;  les 


LES   MAIISCHEX   DE   l'eLBE.  39 

ventes  n'exigent  pas  des  aptitudes  moindres  que  les  achats.  Il 
faut  savoir  choisir  le  moment  o])portuii,  le  marché  avantageux 
et  présenter  son  produit  sous  des  apparences  flatteuses. 

Une  nouvelle  difficulté,  mais  qui  ne  contribue  pas  peu  à  la 
formation  commerciale  de  l'éleveur,  c'est  que  ces  ventes  et  ces 
achats  sont  en  sénéral  isolés  et  répartis  sur  toute  l'année;  quoi- 
qu'il y  ait  des  saisons  où  les  transactions  soient  moins  actives , 
l'éleveur  est  tenu  presque  constamment  en  haleine.  Les  opéra- 
tions ont  souvent  lieu  dans  des  foires  ;  on  a  affaire  à  un  grand 
nomhre  de  personnes  dont  on  ne  connaît  ni  le  caractère,  ni  les 
habitudes.  Il  faut  faire  preuve  d'une  certaine  pénétration  psy- 
choloiiique,  et  d'une  hahile  diplomatie  pour  déjouer  leurs  ruses 
et  arriver  à  les  persuader.  Cela  ne  développe  pas  forcément  la 
franchise  mais  aiguise  certainement  l'esprit. 

Ce  qui  va  développer  le  sens  de  l'observation,  mais  aussi  la 
méfiance,  chez  l'éleveur,  c'est  que  ses  transactions  portent  sur 
<les  objets  ayant  chacun  son  individualité  propre,  ses  qualités 
et  ses  défauts.  Il  faut  donc  examiner  minutieusement  chaque 
animal,  refaire  pour  chacun  la  série  des  opérations  mentales 
qui  conduisent  à  la  détermination  du  prix,  se  défendre  pour 
chacun  contre  les  supercheries  de  la  partie  adverse,  et  savoir 
découvrir  en  chacun  les  éléments  d'une  discussion  victorieuse . 
Il  n'y  a  àov\.c  pas  de  cours  fixés,  sinon  pour  les  bêtes  grasses,  et 
encore  approximativement.  La  marchandise  n'étant  pas  homo- 
gène, on  ne  peut  pas  conclure  d'affaire  sur  échantillon,  ni  par 
correspondance.  On  peut  dire  qu'il  faut  conclure  autant  démar- 
chés différents  qu'il  y  a  de  têtes  de  hétail;  il  faut  voir  chaque 
animal  et  en  discuter  la  valeur.  On  entre  ainsi  en  contact  étroit 
avec  un  grand  nombre  d'iiommes,  et  cela  contribue  à  vous  ou- 
vrir l'esprit. 

Le  producteur  de  vin  ou  de  blé  ignore  ces  difficultés,  il  pourra 
conclure  la  vente  de  toute  sa  récolte,  sur  échantillon  ou  sur  ana- 
lyse garantie,  par  téléphone  sans  quitter  sa  ferme  et  sans  voir  son 
acheteur  :  la  marchandise  est  homogène.  S'il  a  besoin  d'engrais 
ou  de  tourteaux,  il  s'adressera  à  un  syndicat  et  n'aura  même  pas 
le  souci  de  contrôler  les  déclarations  du  vendeur,  il  n'a  pas  à  en- 


40  LE    LITTORAL    DE    LA    PLAINE    SAXONNE. 

tamer  de  discussion   :  la  marchandise  est  homos'ène,  les  cours 
sont  fixés. 

L'élevage  du  cheval.  —  Nous  venons  de  voir  pourquoi  l'éle- 
vage tend  à  développer  les  aptitudes  commerciales,  il  nous  faut 
remarquer  que  ses  effets  sont  bien  plus  accentués  s'il  s'agit  de 
l'élevage  du  cheval.  D'une  part,  cet  animal  a  plus  de  valeur  que 
le  bœuf  et  le  mouton  ;  il  est  donc  l'occasion  de  gains  et  de  pertes 
plus  considérables,  ce  qui  surexcite  les  facultés  de  l'éleveur  qui 
met  tout  en  œuvre  pour  réussir  dans  ses  transactions;  c'est  peut- 
être  un  peu  à  cela  que  les  maquignons  doivent  leur  mauvaise 
réputation.  D'autre  part,  la  spécialisation  du  cheval  est  plus  ac- 
centuée que  celle  du  bœuf  :  ce  dernier  peut  servir  au  travail  ou 
à  la  boucherie,  l'abattoir  est  même  son  point  d'aboutissement 
normal;  il  y  a  donc  toujours  possibilité  de  se  débarrasser,  sou- 
vent même  sans  perte,  d'un  mauvais  taureau  ou  d'une  mauvaise 
vache.  Pour  le  cheval,  rien  de  semblable  :  il  est  uniquement 
destiné  au  travail,  parfois  même  son  type  le  cantonne  dans  un 
travail  déterminé,  selle  ou  trait.  Est-il  vicieux?  A-t-il  une  tare 
un  peu  grave,  un  mauvais  tempérament?  Sa  valeur  tombe  alors 
à  presque  rien.  L'acheteur  doit  donc  ouvrir  Fœil,  tandis  que  le 
vendeur  cherchera  à  mettre  son  animal  dans  les  conditions  les 
plus  favorables. 

Pourquoi  l'élevage  du  cheval  s'est-il  développé  dans  les  Mar- 
schen  du  pays  de  Hadeln  ? 

On  en  peut,  peut-être,  trouver  l'explication  dans  la  nature  du 
sol  et  dans  le  climat.  La  terre  forte  et  compacte  craint  l'eau; 
d'autre  part,  la  mauvaise  saison  est  humide  et  longue  :  il  est 
donc  impossible  pendant  l'hiver  d'exécuter  aucun  travail  agri- 
cole, notamment  les  labours.  Quand  arrive  le  printemps,  il  faut, 
en  quelques  jours,  préparer  les  terres  et  faire  les  semailles,  il 
en  est  de  même  en  automne,  car  le  mauvais  temps  arrive  vite. 
La  nécessité  d'aller  vite  en  besogne  oblige  à  avoir  un  grand 
nombre  d'attelages  et  les  clicvaux  plus  alertes  sont  préférés  aux 
bœufs. 

Ces  nombreux  chevaux  nécessaires  pour  les  travaux  d'été  vont 


LES   MARSCOEN   DE   l'eLBE.  Ai 

rester  inactifs,  c'est-à-dire  improductifs,  pendant  tout  l'hiver.  Il 
a  dû  venir  naturellement  à  l'esprit  du  cultivateur  d'employer  de 
préférence  des  juments  qui,  outre  leur  travail,  lui  donneraient 
des  poulains,  dont  la  valeur  paie  largement  des  soins  spéciaux 
qu'exigent  les  mères.  Pour  passer  de  cet  élevage  accessoire  du 
cheval  à  un  élevage  plus  étendu  et  considéré  comme  spécula- 
tion principale,  il  n'y  avait  qu'un  pas  qui  fut  vite  franchi  le 
jour  où  les  conditions  du  marché  furent  favorables. 

Influence  de  l'élevage  sur  l'éducation.  —  Par  l'élevage  in- 
tensif se  développa  le  commerce  et  apparurent  les  gains  rapides  ; 
la  prospérité  fut  grande  dans  les  Marschen  entre  1875  et  1880.  Le 
Bauer  prit  à  cette  époque  des  habitudes  de  vie  large  et  facile 
qu'il  a  conservé  depuis,  et  dont  nous  avons  vu  quelques  consé- 
quences ^  Il  voulut  donner  à  ses  enfants  une  éducation  plus  soi- 
gnée que  celle  qu'il  avait  reçue  lui-même  et  les  envoya  à  la  ville, 
où  ils  eurent  pour  camarades  déjeunes  urbains  qui  se  destinaient 
au  commerce  ou  aux  carrières  libérales.  Les  filles  furent  élevées 
dans  des  pensionnats,  où  elles  apprirent  le  piano  et  la  broderie, 
mais  dont  l'éducation,  toute  de  surface,  ne  les  rendait  pas  capa- 
bles de  supporter  l'isolement  de  la  vie  rurale  et  d'en  accepter 
courageusement  les  soucis  et  les  tracas. 

Certes,  il  est  légitime  que  le  «  Marschbauer  »  enrichi  par  sa 
culture  cherche  à  donner  à  ses  enfants  une  bonne  éducation. 
Malheureusement  les  collèges  où  il  les  envoie  sont  un  milieu 
déplorable  pour  les  préparer  à  leur  existence  future;  il  en  ré- 
sulte chez  certains  un  éloignement  profond  pour  la  vie  rurale. 
Le  mal  se  fait  sentir  surtout  chez  les  jeunes  filles  qui  envisa- 
gent souvent  avec  eflroi  l'idée  d'épouser  un  cultivateur,  mais 
qui  sont  prêtes  à  partager  avec  enthousiasme  l'existence  du 
moindre  rond  de  cuir.  M"'^  Franz  ne  tarit  pas  de  doléances  à 
ce  sujet;  elle  a  pourtant  marié  une  de  ses  filles  à  un  proprié- 
taire du  voisinage,  mais  son  tils  aine,  l'héritier,  qui  a  trente 
ans,  n'a  pu  encore  se  résoudre  à  lier  son  sort  à  celui  d'un  «  back- 

1.  V.  supra. 


42  LE   LITTORAL    DE   LA    PLAINE    SAXONNE. 

fisch  »  moderne.  Des  deux  autres  filles  de  la  maison,  l'une  étudie 
le  chant  ce  qui  l'obligera  forcément  à  se  fixer  à  la  ville  pour 
utiliser  ses  talents;  quant  à  la  plus  jeune,  elle  crie  sur  tous  les 
tons  qu'elle  n'est  pas  faite  pour  vivre  à  la  campagne.  Il  semble 
donc  que  l'éducation  des  jeunes  filles,  en  les  portant  à  déserter 
la  campagne,  a  pour  conséquence  une  pénurie  d'épouses  conve- 
nables pour  les  jeunes  agriculteurs,  et  cet  état  de  choses  en  se 
prolongeant  ne  contribuera  pas  peu  à  l'ébranlement  de  la 
famille  rurale. 

Cette  éducation  urbaine  n'a  pas  pour  les  garçons  les  mêmes 
effets  fâcheux;  leur  esprit  plus  positif  leur  permet  de  se  rendre 
compte  des  bénéfices  qu'il  y  a  à  réaliser  dans  la  culture,  et  un 
bon  nombre  d'entre  eux  cherchent  à  rester  fermiers.  Quant  aux 
autres,  comme  il  n'y  a  pas  place  pour  tous  à  la  campagne,  il 
n'est  pas  mauvais  qu'ils  soient  mis  à  même  de  réussir  dans  le 
commerce  ou  les  carrières  libérales. 

On  est  parfois  étonné,  au  premier  abord,  que  des  gens  qui 
attachent  un  grand  prix  à  l'indépendance,  comme  les  Saxons 
du  Hanovre  ou  de  la  \Yestphalie,  ne  répugnent  pas  à  entrer 
dans  les  fonctions  publiques  et  n'aillent  pas  de  préférence  au 
commerce  ou  à  l'industrie.  11  me  semble  qu'il  y  a  à  cela  deux 
raisons.  D'abord,  les  fonctionnaires  allemands  sont  très  indé- 
pendants. Ceux  de  Tordre  judiciaire  1-e  sont  d'une  façon  absolue  ; 
ceux  de  l'ordre  administratif,  un  peu  moins  sans  doute,  mais 
très  réellement  toutefois  :  ils  ne  peuvent  être  révoqués  que  pour 
manquement  professionnel  ou  pour  indignité  et  seulement  après 
une  procédure  déterminée,  qui  les  soustrait  à  l'arbitraire  du  mi- 
nistre. Ils  jouissent  d'une  grande  liberté  d'opinions  et,  s'ils  sont 
membres  d'une  Chambre  élective,  on  les  voit  sans  scandale 
faire  de  l'opposition  au  gouvernement.  Nous  ne  sommes  pas 
ici  sous  le  régime  du  clan. 

Si  ces  fonctionnaires  étaient  entrés  dans  le  commerce  ou  l'in- 
dustrie, auraient-ils  une  situation  meilleure?  Au  point  de  vue 
pécuniaire,  c'est  probable;  mais  le  travail  qu'on  exigerait  d'eux 
serait  plus  considérable,  plus  absorbant,  et  à  quelques  égards 
leur  indépendance  l)eaucoup  moindre    Sans    grands  capitaux, 


LES   MARSCIIF.N    DE   l'eLBE.  43 

étant  données  les  conditions  do  l'industrie  et  du  commerce  mo- 
dernes, ils  ne  pourraient  prétendre  qu'au  rôle  d'employés;  or 
le  contrôle  du  patron  serait  bien  plus  direct  et  plus  exigeant 
que  celui  d'un  supérieur  hiérarchique  le  plus  souvent  éloigné. 
A  ces  considérations,  s'ajoute  aussi  le  prestige  du  titre  et  de 
l'autorité,  prestige  qui  est  grand  dans  un  pays  bureaucratique  et 
hiérarcliisé  comme  la  Prusse. 

Néanmoins,  un  certain  ncîmbre  de  cadets  deviennent  com- 
merçants; ainsi  M.  Franz  a  un  cousin  à  Mexico,  un  autre  à 
Madagascar;  un  de  ses  frères  tient  un  bazar  au  Transvaal;  un 
de  ses  fils,  attiré  par  son  oncle,  est  allé  dans  le  Sud-Africain  et 
dirige  une  maison  de  commerce  à  Bloemfontein. 

C'est  évidemment  aux  habitudes  commerciales  développées 
par  la  culture  intensive,  et  en  particulier  par  l'élevage,  que  ces 
fils  d'agriculteurs  doivent  de  s'adonner  volontiers  aux  affaires; 
ils  sont  d'ailleurs  à  proximité  de  Hambourg  et  de  Brème  où 
quelques-uns  d'entre  eux  vont  se  fixer;  le  port  de  Cuxhaven  est 
aussi  tout  proche  et  les  sollicite  de  s'embarquer  pour  les  pays 
d'outre-mer.  Mais,  en  général,  ils  émigrent  peu;  nous  verrons 
plus  loin  dans  quelle  classe  se  recrutent  surtout  les  émigrants. 

Un  cultivateur  retiré  s'occupe  encore  parfois  de  commerce.  J'en 
ai  connu  un  qui  a  exploité  son  domaine  pendant  trentre-quatre 
ans;  se  sentant  vieillir,  il  l'a  vendu,  car  aucun  de  ses  enfants 
n  était  disposé  à  lui  succéder  :  l'un  est  à  San-Francisco,  un  autre 
fonctionnaire  à  Berlin,  le  troisième  commerçant  dans  le  Tyrol. 
—  On  peut  juger  par  là  de  l'étape  franchie  depuis  le  Luuebourg 
où  le  Ilof  était  considéré  comme  un  bien  de  famille  sacré.  Après 
avoir  vécu  pendant  un  an  dans  l'oisiveté,  notre  homme  trouva 
l'existence  insupportable  ;  pour  s'occuper,  il  acheta  un  hôtel  qu'il 
exploite  depuis  dix  ans  et  se  fît  préposer  à  la  bascule  publique. 
Cette  charge,  sa  situation  d'hôtelier  et  son  ancienne  profession  lui 
assurant  de  nombreuses  relations  dans  le  monde  agricole,  il  est 
devenu  tout  naturellement  courtier,  s'entremettant  pour  les 
ventes  et  les  achats. 

L'élevage,  soit  par  la  richesse  qu'il  développe,  soit  par  l'édu- 
cation que  reçoivent  les  enfants  de  Bauern  enrichis,  soit  par  les 


44  LE    LITTORAL    DE    LA   PLAINE    SAXONNE. 

relations  commerciales  qu'il  engendre,  influe  sur  le  mode  cV exis- 
tence qui  est  j^liis  relevé  que  dans  les  régions  de  culture  pure. 
Les  éleveurs  entrent  en  contact  avec  de  gros  marchands  qui 
vivent  largement,  ou  avec  des  officiers  de  la  remonte  qui  au 
prestige  de  l'uniforme  et  de  la  situation  officielle  joignent  celui 
d'une  éducation  distinguée.  Ils  deviennent  attentifs  aux  usages 
et  aux  manières  des  étrangers,  et  attachent  quelque  prix  à  leur 
opinion  :  ils  s'urbanisent.  Leurs  maisons  deviennent  confor- 
tables, élégantes  même,  et  rien  dans  leur  vêtement  ni  leurs 
manières  ne  les  distinguent  plus  des  bourgeois  modernes. 

Eu    résumé,   l'élevage  accentue  les  caractères  de    la  culture 
intensive  et  spécialisée,  dans  le  sens  commercial. 


m.    LE    PERSONNEL    OUVRIER    ET    L  ÉMIGRATION. 

Nous  ne  nous  sommes  occupés  jusqu'ici  que  de  l'exploitant 
agricole,  de  ses  méthodes  d'exploitation  et  des  répercussions 
que  le  mode  de  travail,  la  culture  intensive  et  spécialisée,  pou- 
vait avoir  sur  lui  et  sur  sa  famille;  mais  à  côté  du  Bauer  aisé, 
riche  même,  existe  toute  une  population  qui  vit  dans  son  voisi- 
nage, parfois  même  sous  sa  dépendance.  Ce  sont  les  domestiques, 
les  journaliers  et  les  petits  propriétaires. 

L'organisation  du  travail.  —  Nous  savons  que,  dans  le  pays 
de  Hadeln,  la  mauvaise  saison  est  longue  et  humide,  et  que  cela 
a  une  répercussion  sur  les  travaux  qui  doivent  être  exécutés 
tous  à  la  fois  et  très  rapidement  à  certaines  époques  de  l'année. 
Cette  nécessité  a  pour  conséquence  l'instabilité  de  la  main  d'œu- 
vre,  la  suppression  partielle  du  patronage  et  l'émigration. 

La  réduction  du  bétail  aux  seuls  chevaux  de  labour  permet 
à  M.  Wolf  de  n'avoir  qu'un  seul  domestique,  le  «  F'utterknecht  », 
c'est-à-dire,  le  valet  chargé  de  distribuer  la  nourriture  aux 
animaux.  C'est  une  grande  simplihcation.  Pour  la  culture  de 
ses  terres,  il  emploie  cinq  ouvriers  permanents  qu'il  occupe 
toute  l'année.    Ils  ne    sont   pas    nourris,   et  reçoivent   comme 


LES   MAKSCMEN    DK    l'ELIŒ.  43 

salaire,  à  l'époque  de  la  moisson,  3  marks  ;  en  automne  et  au 
printemps  :  2  Mk  25  pf.,  en  hiver  :  1  Mk  50  pf.  Trois  de  ces  ou- 
vriers sont  des  «  Hausiinge  »  comme  il  en  existe  en  Hanovre  et 
en  Westphalie  '  ;  locataires  du  propriétaire,  ils  sont  astreints  à 
travailler  sur  le  domaine,  l'un  d'eux  est  là  depuis  vingt  et  un 
ans,  un  autre  depuis  neuf  ans;  cette  stabilité  est  à  l'éloge  du 
patron  comme  des  ouvriers.  Les  autres  journaliers  permanents 
de  M.  Wolf  sont  propriétaires  de  leurs  maisons  et  de  quelques 
arpents  que  cultivent  leurs  femmes  et  leurs  enfants  ;  le  dimanche, 
le  propriétaire  leur  prête  gratuitement  sa  charrue.  En  hiver,  ces 
ouvriers  sont  occupés  à  entretenir  les  fossés  d'assainissement 
moyennant  un  prix  fait. 

Ces  fossés  que  nécessite  l'humidité  du  sol  et  du  climat  s'oppo- 
sent à  l'emploi  des  machines;  aussi  la  moisson  doit-elle  se  faire  à 
la  sape,  ce  qui  exige  une  main-d'œuvre  considérable.  Le  mois- 
sonneur reçoit  11  marks  25  pf.  pour  la  coupe  d'un  hectare;  sa 
femme  et  ses  enfants  lient  les  g-erbes  et  gagnent  de  ce  chef 
0,15  pf.  par  lot  de  72  gerbes. 

Insuffisance  de  la    main-d'oelvrk  locale;   les  nomades,  — 

Sur  une  ou  deux  fermes  on  a  commencé  à  remplacer  les  fossés 
par  des  drainages,  ce  qui  présente  le  double  avantage  d'augmen- 
ter la  surface  utilisable  pour  la  culture  et  de  permettre  remploi 
des  moissonneuses .  C'est  la  pénurie  de  la  main-d'œuvre  qui  a 
poussé  les  propriétaires  à  faire  cette  amélioration  d'ailleurs 
coûteuse  ;  au  moment  de  la  moisson  il  y  a  sur  tous  les  domaines 
un  besoin  général  d'ouvriers  auquel  ne  pouri'ait  satisfaire  la 
population.  Les  Bauern  ont  heureusement  la  ressource  d'em- 
baucher des  ouvriers  nomades,  appelés  familièrement  des 
((  monarques  »  à  cause  de  la  vie  libre  et  indépendante  qu'ils 
mènent  sur  les  grands  chemins  pendant  l'été  ;  ils  passent  géné- 
ralement l'hiver  en  prison.  Ces  roulants  suivent  souvent  une 
machine  à  battre  et  sont  ainsi  assurés  de  trouver  de  l'ouvrage  ; 
les  jours  où  la  batteuse  chôme,  ils  vont  offrir  leurs  services  dans 

1.  V.  Le  Bauer  de  la  Lande  du  Lunebourg,  {Science  sociale,  23°  l'asc.  p.  15.) 


46  LE   LITTORAL    DE    LA    PLALNE    SAXONNE. 

les  fermes  du  voisinage  ;  un  certain  soir,  en  ma  présence, 
M.  Wolf  en  a  engagé  huit  pour  le  lendemain.  Ils  sont  payés  au 
jour  le  jour  et  nourris  de  la  façon  suivante  :  le  matin  et  le  soir, 
des  /dOsse,  boules  de  farine  cuites  avec  du  lard,  et  arrosées 
d'un  verre  d'eau-de-vie  ;  à  midi,  encore  des  klôsse  et  une  soupe 
à  la  viande.  Ces  fiers  «  monarques  »  ont  besoin  d'être  surveil- 
lés de  près;  ils  sont  employés  à  rentrer  la  récolte  sous  la  direc- 
tion des  fils  du  propriétaire  qui  mettent  d'ailleurs  eux-mêmes 
la  main  à  l'œuvre. 

On  conçoit  que  l'emploi  de  cette  main-d'œuvre  étrangère  et 
instable  ait  influé  sur  les  rapports  du  patron  avec  les  ouvriers. 
Les  relations  familières,  familiales  même,  qui  existaient  entre 
eux  dans  le  Lunebourg  sont  ici  inconnues;  il  ne  saurait  non 
plus  être  question  de  patronage  vis-à-vis  de  ces  nomades.  Le 
patron  ne  se  sent  aucun  devoir  particulier  vis-à-vis  de  ces  gens 
qui  ne  font  que  passer,  et  cela  n'est  pas  sans  influence  fâcheuse 
sur  ses  sentiments  à  l'égard  de  ses  autres  ouvriers,  quoique,  en 
général,  ses  rapports  avec  eux  soient  bons.  Maîtres  et  valets 
nappa}' tiennent  pas  ici  à  la  même  classe  sociale,  et  ils  ont 
conscience  de  cette  difi'é ronce. 

Chez  les  éleveurs,  la  situation  est  à  peu  près  la  même  que 
chez  M.  Wolf,  mais  le  nombre  des  domestiques  est  plus  grand, 
car  le  soin  des  animaux,  des  chevaux  surtout,  exige  un  personnel 
stable  et  expérimenté  ;  aussi  M.  Fischer  paie-t-il  des  gages  peut- 
être  un  peu  plus  élevés  que  ses  voisins.  Les  pépinières  de 
M.  Sack  demandent  une  main-d'œuvre  considérable,  et  au  prin- 
temps il  y  occupe  jusqu'à  trente  hommes.  Pour  remédier  à  la 
pénurie  d'ouvriers  pendant  l'été,  on  a  eu,  depuis  ces  dernières 
années,  recours  à  des  femmes  venues  de  Pologne  ou  de  Galicie, 
mais  pas  plus  que  les  nomades  elles  ne  sauraient  rcmphicer 
avantageusement  sous  aucun  rapport  les  ouvriers  et  les  ouvrières 
du  pays  qui  se  font  chaque  jour  plus  rares  à  cause  de  l'émigra- 
tion. 

L'ÉMKiiiATiox,  SES  CAUSES,  SES  CARACTÈRES.  —  Lémigratiou 
est  duc  à  l'inégale  répartition  du  travail  pendant  l'année.  Nous 


LES    MAHSCHEN    DE    L  ELIÎE. 


avons  vu  que  les  travaux  agricoles  s'exécutaient  tous  pendant 
quelques  mois  d'été  et  que  la  mauvaise  saison  n'était  qu'un  long- 
chômage.  En  Lunebourg,  l'ouvrier  occupait  les  loisirs  de  1  hiver, 
autrefois  par  la  fabrication  domestique,  aujourd'hui  })ar  le  tra- 
vail dans  les  bois.  Dans  les  Marschen,  rien  de  semblable  :  la 
facilité  des  communications  a,  depuis  longtemps,  fait  disparaître 
la  fabrication  domestique,  et  l'entretien  des  fossés  no  saurait 
donner  une  occupation  suffisante  à  la  population  ouvrière. 

Jadis,  il  y  avait  le  battage  en  grange  qui  occupait  les  journa- 
liers pendant  tout  l'hiver;  mais  le  battage  à  la  vapeur  est  venu 
supprimer  ce  travail,  précisément  au  moment  où  les  progrès 
de  la  culture  intensive  exigeaient  pour  la  belle  saison  un  per- 
sonnel plus  nombreux.  Cette  irrégularité  dans  le  travail,  et 
l'instabilité  de  la  main-d'œuvre  qui  en  résulte,  sont  les  deux 
problèmes  que  pose  la  culture  spécialisée  et  dont  la  solution  est 
le  gros  souci  des  cultivateurs  progressistes.  A  Otterndorf,  les 
patrons  ont  résolu  momentanément  la  question  par  l'emploi  des 
nomades,  et  les  ouvriers  par  l'émigration  en  Amérique. 

Il  existe  dans  le  pays  un  certain  nombre  de  petits  proprié- 
taires ^ossédAut  de  2  à  8  morgen  (1/2  à  2  hectares)  et  qui  entre- 
tiennent une  ou  deux  vaches  et  quelques  porcs  ;  ils  trouvent  un 
complément  de  ressources  en  travaillant  chez  leurs  voisins. 
Ces  familles  seraient,  semble-t-il,  une  excellente  pépinière  d'ou- 
vriers agricoles  :  il  n'en  est  rien,  car  la  plupart  des  enfants  émi- 
grent  après  la  confirmation,  vers  quatorze  ou  quinze  ans,  tou- 
jours avant  dix-sept  ans  à  cause  des  oJjligations  du  service 
militaire.  Us  sont  appelés  en  Amérique  par  des  parents  qui  y 
sont  déjà  établis,  qui  leur  paient  le  passage  et  leur  procurent 
une  situation  à  l'arrivée.  Ils  deviennent  plus  tard  commerçants 
ou  restaurateurs;  les  filles  débutent  comme  servantes. 

C'est  donc  une  émigration  de  petites  gens  et  faite  avec  esprit 
de  retour,  car  le  commerce  n'enracine  pas  comme  la  culture. 
Si  ces  émigrants  recherchent  de  préférence  des  situations 
commerciales,  c'est  qu'ils  ont  vu  chez  eux  que  les  cultiva- 
teurs qui  réussissent  le  mieux  sont  ceux  qui  ont  le  plus  d'ap- 
titudes pour  le   négoce,  et,    dans  leur  désir  de  faire  fortune, 


48  LE    LITTORAL    DE    LA    PLAINE    SAXONNE. 

ils  emploient  les  moyens  qui  leur  semblent  les    plus  rapides. 

Ainsi  ils  ne  se  fixent  pas  définitivement  en  Amérique,  ils 
restent  en  rapports  fréquents  avec  leurs  familles,  y  reviennent 
en  visite,  et,  si  la  fortune  leur  a  souri,  ils  finissent  leurs  jours 
à  Otterndorf,  car,  disent-ils,  aux  États-Unis,  il  n'y  a  pas  place 
pour  des  rentiers.  Il  existe  sur  la  Medem  une  passerelle  donnée 
à  la  ville  par  deux  enfants  du  pays,  actuellement  à  New-York  : 
la  pensée  des  émigrés  n'abandonne  donc  pas  le  pays  natal. 

Ils  aspirent  à  y  revenir  un  jour,  et  réalisent  souvent  leur 
désir.  Ils  se  font  alors  construire  une  de  ces  élégantes  villas 
qui  donnent  à  la  petite  ville  un  aspect  coquet,  riche  et  pros- 
père, et  qui  en  viennent  rajeunir  la  physionomie.  Peu  à  peu 
ils  y  constituent  une  classe  de  capitalistes  et  de  rentiers;  petite 
société  sans  grande  envergure  à  cause  de  l'humble  origine  de 
ses  membres,  qui  se  renouvelle  par  de  nouvelles  arrivées,  mais 
ne  se  perpétue  pas,  car  les  émigrants  ont  laissé  leurs  enfants 
en  Amérique;  ceux-ci,  qui  y  sont  nés,  s'y  sentent  chez  eux  et 
y  font  souche  de  Yankees. 


IV.    LES    DIGUES    ET    L  AITOXOMIE    LOCALE. 

.  On  peut  se  demander  à  quoi  tient  la  multiplicité  des  petits 
pays  qui  bordent  tout  le  littoral  de  la  mer  du  Nord,  et  que  ne 
semblent  déterminer  ni  limites  naturelles  bien  nettes  ni  confi- 
guration géographique  particulière. 

En  dehors  des  considérations  historiques,  n'en  pourrait-on 
pas  expliquer  l'origine  première  par  la  nécessité  d'un  groupe- 
ment en  vue  de  la  défense  contre  les  eaux?  Pour  le  pays  de 
Hadeln,  l'explication  semble  plausible.  Nous  savons,  en  effet, 
que  ce  territoire  est  protégé  contre  les  fortes  marées  étales  dé- 
bordements de  l'Elbe  par  un  système  complet  de  digues  et  de 
canaux  d'écoulement.  Il  existe  une  double  ligne  de  digues  :  la 
digue  d'été  et  la  digue  d'hiver,  celle-ci  plus  élevée  et  plus  ré- 
sistante; comme  le  nom  l'indique,  elles  marquent  la  limite  des 
eaux  en  ces  deux  saisons;  leur  intervalle,  comme  elles-mêmes, 


LES   MAHSCIIF.N    OE    l'eLI'.E.  49 

est  occupé  par  des  pâturages  ([ui  appartiennent  à  des  particu- 
liers dont  la  propriétt*  est  tirevée  d'une  servitude  :  celle  de 
souffrir  les  travaux  nécessaires  à  l'entretien  des  ouvrages  de 
défense. 

Les  frais  de  cet  entretien  sont  supportés  par  tous  les  proprié- 
taires du  pays  dans  des  proportions  variables  suivant  leur  in- 
térêt plus  ou  moins  immédiat.  Ainsi,  ceux  des  communes  rive- 
raines doivent  entretenir  onze  pieds  de  digues  par  chaque 
morgen  de  propriété;  ceux  des  communes  de  l'intérieur  une 
longueur  plus  ou  moins  considérable  suivant  leur  éloignement. 

Dans  la  pratique,  ils  s'entendent  avec  un  ouvrier  habitant 
le  voisinage  de  la  digue,  qui  se  charge  à  forfait  des  travaux 
d'entretien;  ces  derniers  consistent  presque  exclusivement  à 
enlever  des  débris  de  toute  sorte  apportés  par  les  eaux  et  qui, 
en  s'accumulant,  feraient  périr  le  gazon  et  faciliteraient  ainsi 
l'action  destructive  des  flots. 

Pour  obtenir  cette  action  commune  des  propriétaires  inté- 
ressés et  pour  la  rendre  efficace,  il  faut  naturellement  une  con- 
trainte et  un  contrôle  qui  se  trouvent  dans  la  commune  et 
dans  le  pays.  C'est  le  Schultheiss,  sorte  de  maire,  à  qui  in- 
combe la  surveillance  des  digues,  sous  l'autorité  du  Landrat 
(sous-préfet)  et  de  l'ingénieur  compétent.  Les  habitants  d'Ottern- 
dorf  sont  exempts  des  charges  de  digue,  car  la  ville  a  construit 
à  ses  frais  une  écluse  à  l'embouchure  de  la  Medem  afin  d'em- 
pêcher le  flot  de  remonter  le  cours  de  la  rivière  et  d'en  inonder 
les  rives.  Les  gros  travaux  extraordinaires  sont  soldés  sur 
les  fonds  du  budget  local  qui  reçoit  parfois  des  subsides  de 
l'État. 

On  conçoit  donc  que  la  défense  contre  les  eaux  ayant  été 
une  nécessité  de  premier  ordre  pour  les  habitants,  ceux-ci 
aient  été  amenés,  dès  l'origine,  à  se  grouper  en  vue  de  cons- 
truire et  d'entretenir  des  digues.  Ces  groupements,  limités  aux 
intéressés,  ont  tout  naturellement  servi  de  cadre  aux  pouvoirs 
publics  qui  se  sont  trouvés  ainsi  restreints  au  voisinage,  mais 
qui,  reposant  sur  une  base  réelle,  comme  la  nature  du  lieu 
ont  participé  à  sa  stabilité,  et  ont  pu  ainsi  subsister  jusque  dans 

4 


oO  LE    LITTORAL    DE    LA    l'LALNE    SAXO^^'E. 

le  grand  État  moderne.  On  s'explique  maintenant  la  persistance 
des  États  provinciaux  du  pays  de  Hadeln'. 

Si  nous  cherchons  à  caractériser  en  quelques  mots  le  type 
des  Marschen  du  pays  de  Hadeln,  tel  que  l'a  constitué  le  Lieu, 
nous  pouvons  dire  que  la  2'>l<^^ne  f  ertile  et  humide,  en  favori- 
sant la  culture  intensive  et  V élevage,  amène  un  développement 
du  commerce  qui  a  pour  conséquence  un  enrichissement  des  pro- 
])riétaires,  lo  formation  d'une  classe  -patronale  et  un  certain 
ébranlement  de  la  famille^  moins  stable  sur  son  domaine.  En 
raison  du  progrès  des  méthodes,  la  classe  ouvrière  ne  trouve  pas 
sur  place  une  occupation  suffisamment  régulière,  ce  qui  pro- 
voque une  émigration  de  petites  gens  s'adonnant  au  commerce 
avec  esprit  de  retour. 

Les  causes  modifiantes  qui  agissent  sur  le  type  pour  déter- 
miner son  évolution  actuelle  ne  font  qu'accentuer  les  caractères 
précédents. 


1.  En  797,  Charletnagiie  dut  entreprendre  une  camiiagne  contre  les  Saxons  du 
pays  de  Hadeln  qui  ne  se  soumirent  qu'après  une  résistance  opiniâtre. 

Le  pays  de  Wursten,  au  nord  de  Bremerhaven.  habité  par  une  population  d'ori- 
f^ine  frisonne,  possède  aussi  une  Assemblée  provinciale  qui  règle  toutes  les  aflfaires 
locales,  et  notamment  ce  qui  touche  aux  digues  et  à  l'assainissement.  —  Les  habi- 
tants de  ce  pays  défendirent  énergiquement  pendant  des  siècles  leur  indépendance 
contre  les  évéques  de  Brème. 


III 

LES  MARSCHEN  DE  L'EMS 

La  culture  et  l'art  pastoral  intensifs. 

La  Frise  orientale  forme  une  province  bien  caractérisée  par 
sa  langue,  sa  race  et  ses  traditions  plutôt  que  par  les  condi- 
tions du  lieu.  Gouvernée  jusqu'au  milieu  du  xviir  siècle  par 
des  princes  indépendants,  elle  passa  à  cette  époque  sous  la 
domination  de  la  Prusse  qui  la  céda  plus  tard  au  Hanovre  dont 
elle  suivit  les  destinées  en  1866.  Il  fut  un  temps,  et  qui  n'est 
pas  très  éloigné,  où  les  Frisons  qui  quittaient  leur  province 
disaient  qu'ils  allaient  «  chez  les  Allemands  »,  témoignant 
ainsi  qu'ils  se  sentaient  différents  des  autres  populations  de 
l'Allemagne.  La  situation  de  la  Frise  à  l'extrémité  nord-ouest 
du  pays  contribuait  à  maintenir  son  isolement. 

Par  la  configuration  du  sol,  la  Frise  résume  toute  la  Plaine 
saxonne;  en  bordure  de  la  mer,  les  Mm'schen  fertiles  qui  par 
endroit  s'accroissent  encore  de  nouveaux  polders;  dans  le  centre 
de  la  province,  la  Geest  sablonneuse  alterne  avec  les  Tourbières 
marécageuses.  Les  Marschen  n'occupent  qu'un  tiers  environ  du 
pays,  mais  c'est  dans  cette  région  littorale  qu'est  concentrée  la 
plus  grande  part  de  l'activité  économique  de  la  province  tant 
au  point  de  vue  agricole  qu'au  point  de  vue  commercial  ;  les 
villes  de  Leer,  Emden,  Norden  dépassent  de  beaucoup  en 
importance   Jever,     Wittmund     et    la    capitale    Aurich.    Nous 


52  LE    LITTORAL   DE    LA    PLAINE    SAXONNE. 

ne    nous   occuperons  ici   que    des  Marschen  de  la   côte    ouest. 

L'élea'age  associé  a  la  culture.  —  Le  village  de  Hinte  est 
situé  à  7  kilomètres  au  nord  d'Emden,  dans  un  pays  très  plat 
où  le  vent  souffle  fort,  ce  qui  permet  aux  bateliers  de  naviguer 
à  la  voile  sur  les  nombreux  canaux  de  Ja  région. 

La  famille  du  fermier  Hans  exploite  le  même  domaine 
depuis  1852,  mais  sa  situation  est  précaire,  car  les  baux  n'ont 
qu'une  durée  de  six  ans,  ce  qui  est  insuffisant  pour  une  bonne 
culture  et  ne  permet  pas  de  faire  des  améliorations.  Les  pro- 
priétaires veulent,  en  effet,  pouvoir  profiter  de  la  hausse  qui  se 
produit  dans  les  prix  de  ferme  ;  beaucoup  mettent  même  leurs 
domaines  aux  enchères,  pratique  qu'on  ne  saurait  trop  con- 
damner. Sur  ses  soixante  hectares,  Hans  en  a  trente  en  pâturage. 
Il  possède  deux  poulinières  et  une  douzaine  déjeunes  chevaux 
qui  sont  dressés  et  vendus  à  quatre  ans  à  des  prix  variant  de 
700  à  1.4.00  marks.  L'é table  compte  vingt  vaches  et  autant  de 
jeunes  bêtes  qui  sont  vendues  pour  la  reproduction  à  18  mois 
et  généralement  exportées  en  Brandebourg  ou  en  Saxe.  En  été, 
toutes  les  bêtes  restent  au  pâturage  nuit  et  jour;  à  certaines 
heures,  les  herbages  sont  animés  par  les  allées  et  venues  des 
femmes  qui  y  vont  traire  les  vaches.  Hans  traite  lui-même  ses 
250  litres  de  lait,  il  en  fait  du  beurre  et  du  fromage;  le  petit 
lait  sert  à  la  nourriture  des  porcs. 

On  trouve  déjà  ici  les  habitudes  hollandaises  :  pendant  Tété, 
l'étable  soigneusement  nettoyée  sert  de  laiterie  ou  de  chambre 
à  coucher  pour  les  ouvriers.  En  hiver,  les  animaux  y  sont  dis- 
posés de  telle  sorte  qu'il  leur  est  presque  impossible  de  se  salir  ; 
par  un  raffinement  de  propreté,  la  queue  des  vaches  est  atta- 
chée au  plafond  afin  d'éviter  qu'elle  ne  trahie  dans  le  fumier 
lorsque  la  bête  est  couchée. 

A  la  porte  d'entrée  des  maisons,  on  trouve  une  longue  suite 
de  petits  paillassons  qui  invitent  à  s'essuyer  les  pieds  :  on  hésite- 
rait d'ailleurs  à  marcher  avec  des  chaussures  sales  sur  le  carre- 
lage si  reluisant  et  si  net  des  appartements.  La  maison  est  cons- 
truite d'après  le  type  frison.  Comme  dans  la  maison  saxonne,  les 


LES   MARSCIIEN    DE    l'eMS.  53 

logements  de  Fliomme  et  des  animaux  se  trouvent  sous  le  même 
toit  '  ;  mais  la  culture  plus  intensive  entraînant  avec  elle  un  plus 
nombreux  bétail  et  des  récoltes  plus  abondantes  à  engranger, 
ce  toit  est  beaucoup  plus  vaste,  trop  vaste  même  pour  le  loge- 
ment de  l'homme  dont  les  proportions  sont  ici  réduites  par  rap- 
port à  Tensemble  :  aussi  la  partie  de  la  maison  consacrée  à  l'ha- 
bitation est-elle  plus  étroite;  au-dessus  des  chambres  se  trouvent 
les  greniers.  De  la  cuisine  on  passe  directement  dans  l'étable 
qui  occupe  un  des  côtés  de  la  grange,  l'autre  côté  étant  réservé 
aux  récolles  et  aux  instruments.  L'écurie  se  trouve  au  fond,  sur 
la  face  transversale  du  bâtiment.  Dans  les  Polders  et  les  Mar- 
schen  les  Hôfe  sont  isolés;  sur  le  bord  de  la  (Jeest,  les  villages  sont 
allongés  au  bord  des  chemins;  dans  Tintérieur,  on  trouve  de 
petits  villages  avec  des  maisons  séparées  par  des  jardins  comme 
en  Lunebourg. 

A  Hinte,  les  engrais  chimiques  sont  employés  concurremment 
avec  le  fumier  de  ferme,  mais  il  est  fait  surtout  grand  usage  de 
la  marne  qui  se  trouve  dans  le  sous-sol.  L'humidité,  en  impo- 
sant la  culture  en  billons,  ne  permet  pas  l'usage  pratique  des 
moissonneuses;  toutefois,  on  ne  souffre  pas  du  manque  de  bras. 
Il  y  a  dans  le  village  de  nombreux  ouvriers  d'usine  qui  travail- 
lent à  Emden,  mais  qui,  à  l'époque  de  la  moisson,  trouvent 
avantageux  de  prendre  quelques  jours  de  congé  pour  louer 
leurs  services  aux  agriculteurs.  Aux  salaires  industriels  ou  agri- 
coles les  familles  d'ouvriers  joignent  le  profit  de  quelques  mou- 
tons nourris  sur  les  communaux,  peu  étendus  d'ailleurs,  sur  les 
chemins  ou  sur  les  champs  des  propriétaires.  Les  produits  du 
jardin  ou  de  quelques  parcelles  de  terre  louées  permettent  d'en- 
graisser un  ou  deux  porcs.  Comme  dans  toute  la  Frise  orientale, 
il  n'y  a  pas  d'héritier,  et  la  maison  est  généralement  vendue  à  la 
mort  des  parents.  Il  fut  un  temps  où  l'ascension  des  ouvriers 
ruraux  était  possible  ;  il  existe  des  domaines  très  morcelés  qui 
se  sont  constitués  morceau  par  morceau,  de  génération  en  géné- 
ration. Nous  savons  pour  quelles  raisons  ce  fait  ne  peut  pas  se 

1.  V.  Science  sociale,  23"  fasc,  p.  14  et  53. 


5i  LE   LITTORAL    DE    LA    PLAINE    SAXONNE. 

produire  aujourd'hui.  La  moyenne  des  Plaatsen  est  de  '1-5  à  75 
hectares  ;  il  existe  un  certain  nombre  de  domaines  fiscaux,  restes 
d'anciens  Liens  d'Église.  Notons  que  des  marchands  juifs  achè- 
tent ou  louent  des  fermes  pour  servir  de  base  d'opération  à  leur 
commerce  de  bétail. 

Aux  environs  de  Norden,  nous  retrouvons  sensiblement  le 
même  système  d'exploitation  qu'à  Hinte.  M.  Dorum  cultive  un 
domaine  de  100  hectares  dont  VO  en  pâturages;  il  y  entretient 
vingt  vaches  et  une  trentaine  de  jeunes  animaux  destinés  à  être 
vendus  comme  reproducteurs.  Il  vend  annuellement  pour 
6000  marks  de  lait  à  la  laiterie  de  Norden  qui,  en  été,  trouve  un 
débouché  avantageux  dans  la  station  balnéaire  de  Norderney. 
Quatre  poulinières  servent  aux  travaux  des  champs,  ainsi  que  les 
jeunes  chevaux  qui  ne  sont  vendus  qu'à  cinq  ans,  complètement 
dressés  et  entraînés  au  travail.  M.  Dorum  possède  un  second 
domaine  joignant  le  premier;  après  l'avoir  exploité  directement 
pendant  longtemps,  il  a  trouvé  aussi  avantageux  de  l'affermer, 
étant  donné  le  taux  auquel  sont  montés  aujourd'hui  les  prix  de 
ferme.  Le  fermier  actuel,  me  dit-il,  n'arrive  à  joindre  les  deux 
bouts  que  par  son  travail  personnel.  Il  est  évident  que,  dans  ces 
conditions,  cet  homme  est  à  la  merci  de  la  moindre  crise.  Il  est 
à  remarquer  qu'il  est  cautionné  par  un  notaire  entre  les  mains 
duquel  il  verse  ses  fermages,  et  qui  seul  a  des  rapports  directs 
avec  le  propriétaire. 

La  main-d'œuvre  est  ici  très  suffisante  :  on  y  rencontre  encore 
des  Hauslinge  qui  sont  très  stables  et  se  succèdent  souvent  de 
père  en  fils;  en  été,  les  habitants  des  Tourbières  viennent  gagner 
de  forts  salaires  à  l'époque  des  moissons.  Il  existe  un  certain 
nombre  de  petites  propriétés  qm.  se  sont  constituées  alors  que  la 
terre  avait  moins  de  valeur  qu'aujourd'hui  ;  ce  sont  les  familles 
qui  les  possèdent  qui  fournissent  les  domestiques  et  les  journa- 
liers des  grands  domaines. 

Le  rôle  des  associations  dans  le  développement  de  l'élevage. 

—  Les  exemples  que  je  viens  de  citer  montrent  bien  que  l'exploi- 
tation du  bétail  constitue  la  branche  la  plus  importante  de  l'agri- 


LUS   JIARSCllEN    DE    L  EMS.  OO 

culture  des  Maischcn  et,  on  peut  même  dire  aujourd'hui,  de 
toute  la  Frise.  L'élevage  n'y  est  pas  aussi  exclusivement  spécia- 
lisé que  sur  les  rives  de  la  Wéser,  mais  il  est  en  voie  de  progrès 
constants  et  son  iniporlance  relative  s'accroît  chaque  jour.  Il 
porte  à  la  fois  sur  les  chevaux  et  les  bêtes  à  cornes  '. 

A  notre  époque,  l'agriculture  tend  de  plus  en  plus  à  employer 
les  procédés  de  l'industrie  :  c'est  pour  elle  une  nécessité.  Or,  si 
la  spécialisation  du  produit  est  une  des  conditions  du  progrès 
industriel,  la  concentration  des  forces  productrices  ne  l'est  pas 
moins,  aussi  avons-nous  vu,  au  cours  du  "xix"  siècle,  s'élever  ces 
gigantesques  usines  où  des  milliers  d'ouvriers  servent  un  ou- 
tillage valant  des  millions,  sous  la  direction  d'un  nombreux 
état-major  d'ingénieurs  et  de  savants.  Il  est  bien  évident  que  la 
nature  de  l'atelier  agricole,  la  terri^  ne  permettra  jamais  une 
concentration  de  cette  sorte.  Est-ce  à  dire  que  les  agriculteurs 
doivent  renoncer  aux  avantages  qui  en  résultent?  Non  certes,  et 
l'exemple  de  la  Frise  va  nous  montrer  comment  ils  peuvent  se 
les  assurer. 

La  concentration  a  pour  but  de  diminuer  les  frais  généraux 
en  répartissant  sur  une  production  plus  considérable  les  dé- 
penses faites  pour  :  1°  l'étude  et  la  recherche  des  meilleures  mé- 
thodes; 2"  l'acquisition  d'un  outillage  perfectionné  mais  coû- 
teux; 3°  la  création  et  la  conservation  de  débouches  avantageux. 
En  agriculture,  ce  triple  but  peut  être  atteint  par  l'association. 
Par  nos  syndicats,  nous  sommes  mis  au  courant  des  meilleurs 
procédés  de  culture  ;  par  eux,  nous  nous  procurons  à  prix  réduit 
des  instruments  perfectionnés  et  des  engrais;  par  eux  aussi, 
souvent  nous  pouvons  écouler  nos  produits  à  des  prix  rémuné- 
rateurs et  trouver  les  capitaux  qui  sont  nécessaires. 

1  L'élevage  Irison  a  toujours  été  imijortant,  mais  il  eut  jadis  beaucoup  à  souflVir 
des  inondations  et  des  épidémies.  En  1717,  une  tempête  fait  périr  plus  de  13.00Ù  tètes 
de  bétail;  deux  ans  plus  tard  une  épizootie  en  emmène  22.000.  Tout  le  cours  du 
.vviii*"  siècle  est  signalé  par  de  tels  désastres;  de  1769  à  1783,  il  succombe  127.000 
animaux  représentant  une  valeur  déplus  de  huit  millions  de  francs.  Pour  remédier 
à  une  telle  dépopulation,  le  gouvernement  prit  des  mesures  énergiques  :  défense 
d'exporter  et  d'abattre.  Grâce  à  cela  et  surtout  à  la  fertilité  du  sol,  les  pertes  furent 
assez  vite  réparées.  —  V.  Hermann  Gross  :  Das  Oslfriesische  ZuchUjebiet  und 
seine  Zuchlen.  Leipsig,  1903,  p.  9. 


56  LE   LITTORAL   DE    LA    PLAINE    SAXONNE. 

En  matière  d'élevage, roiitillage,  c'est  le  reproducteiu'.  Celui-ci 
ne  s'obtient  de  qualité  supérieure  que  par  une  sélection  repo- 
sant sur  une  méthode  sûre  et  des  procédés  éprouvés.  Les  éleveurs 
frisons  ont  fait  preuve  des  mêmes  qualités  d'application  persé- 
vérante, de  confiance  dans  la  science  qui  dislinguent  les  cultiva- 
teurs de  betteraves  de  la  Saxe  ou  les  industriels  des  Provinces 
rhénanes.  Le  bétail  de  la  Frise  orientale  jouissait  déjà  d'un  bon 
renom  dans  toute  l'Allemagne,  l'Autriche,  la  Russie  et  les  pays 
Scandinaves,  mais  les  progrès  des  autres  races  menaçaient  de 
lui  faire  le  plus  grand  tort,  lorsqu'on  1877  le  Syndicat  central 
agricole  de  la  Frise  orientale^  prit  l'initiative  d'établir  un  herd- 
book  pour  donner  à  l'élevage  une  direction  unique.  En  1883, 
se  constitua  le  Syndicat  des  éleveurs  dans  le  but  d'améliorer 
les  qualités  de  la  race  :  d'abord  l'aptitude  laitière,  puis  l'apti- 
tude à  l'engraissement.  Ces  associations  ont  fait  faire  des  études 
sur  les  meilleurs  modes  d'alimentation,  sur  les  meilleures  mé- 
thodes d'élevage  et  en  ont  fait  connaître  les  résultats  par  des 
conférences,  dos  chroniques  agricoles,  etc.. 

Le  syndicat  des  éleveurs  organise  périodiquement  de  grands 
concours  où  sont  primés  les  meilleurs  animaux;  des  mesures 
sont  prises  pour  que  ces  reproducteurs  d'élite  restent  dans  le 
pays  pendant  un  nombre  d'années  déterminé.  De  concert  avec 
le  Syndicat  central,  il  n'a  pas  dépensé  moins  de  ïd.ï-20  marks 
en  1904  '|)our  l'élevage  frison;  c'est  beaiicoup  pour  une  pro- 
vince qui  ne  compte  que  250.000  habitants,  mais  les  résultats 
obtenus  récompensent  ces  efforts.  I^a  race  frisonne  compte  main- 
tenant parmi  les  meilleures  d'Allemagne  :  elle  doit  surtout  sa 
réputation  à  ses  aptitudes  laitières. 

Vers  1880,  Wegncr  indiquait  comme  rendement  annuel  moyen 
d'une  vache  2.470  kilogrammes  de  lait,  ce  chiffre  est  aujour- 
d'hui de  beaucoup  dépassé.  Dans  les  tableaux  que  j'ai  sous  les 
yeux,  je  relève  couramment  des  rendements  supérieurs  à  3.000 
kilogr.  et  ceux  de  4.000  kilogr.  ne  sont  pas  rares,  La  teneur  en 
matière  grasse  dépasse  presque  toujours  3  %  ce  qui  est  très  ho- 

1.  Le  secrétaire  actuel  est  M.  Hermann  Gross  à  iNorden,  à  l'ohlii^eance  duquel  je 
dois  nombre  de  renseignements  |)récieux. 


LES    MAHSCIIEN    DE   l'eMS.  57 

iiorable  pour  la  race'.  Cette  amélioration  notable  de  l'aptitude 
laitière  est  le  résultat  d'une  sélection  attentive  qui  doit  toute 
son  efficacité  aux  sociétés  de  contrôle,  dont  nous  connaissons  le 
fonctionnement. 

L'association  a  donc  assuré  le  progrès  des  méthodes  et  mis 
par  là  entre  les  mains  des  éleveurs  un  outillage  perfectionné  qui 
donne  des  produits  de  qualité  supérieure.  La  question  des  dé- 
bouchés est,  par  le  fait  même,  à  moitié  résolue  :  il  suffit  de  faire 
connaître  la  race  et  d'en  faire  constater  les  mérites.  C'est  ce  que 
n'ont  pas  manqué  de  faire  les  syndicats  :  les  concours  sont  en 
même  temps  des  foires  où  viennent  s'approvisionner  les  agri- 
culteurs et  les  marchands  de  toute  l'Allemagne;  des  publications 
bien  comprises  soignent  la  réputation  du  bétail  frison  ;  on  l'ex- 
hibe dans  les  grands  concours  nationaux  de  la  Société  allemande 
d^agriculture,  et  les  récompenses  qu'il  y  ol^tient  lui  servent  de 
réclame.  On  ne  doit  donc  pas  s'étonner  si  l'exportation  croît 
d'année  en  année  :  d'après  la  statisticpie  des  chemins  de  fer,  elle 
élait  en  1899-1900  de  près  de  20.000  têtes;  en  1902-1903,  ce 
chiffre  est  monté  à  40.000.  Aujourd'hui,  il  n'est  presque  aucune 
région  d'Allemagne  oiila  race  frisonne  ne  soit  réprésentée.  C'est 
une  des  préoccupations  des  sociétés  agricoles',  de  favoriser  les 
ventes  au  dehors  en  faisant  connaître  les  qualités  de  leur  bétail 
et  de  faciliter  aux  étrangers  les  achats  sur  place,  en  donnant 
leur  investiture  à  des  courtiers  d'une  honorabilité  indiscutable. 

l^'État,  naturellement,  n'a  pas  cru  devoir  se  désintéresser  de 
l'élevage  :  une  loi  a  imposé  aux  communes  l'entretien  d'un 
taureau  pour  100  vaches;  une  ordonnance  de  police  soumet  les 
étalons  qui  ne  sont  pas  inscrits  au  herd-book  à  l'approbation 
d'une  commission.  Je  ne  pense  pas  que  cela  ait  augmenté 
sensiblement  le  rendement  laitier  des  vaches  frisonnes,  ni  fait 

1.  Dans  un  grand  concours  de  vaches  laitières  spécialement  préparées,  sur  26  bêtes 
le  rendement  le  plus  faible  a  été  : 

5.095  kilogr.  de  lait  dosant  3,23  %  de  matière  grasse,  soit  :  164  kilogr.  de  beurre 
le  rendement  le  plus  élevé  a  été  : 

9047  kilogr.  de  lait  dosant  3,07  %de  matière  grasse,  soit  :  277  kilogr.  de  beurre. 

Une  troisième  vache  a  donné  : 

8.973  bilogr.de  lait  dosant  3,33  %  de  matière  grasse,  soit  :  299  kilogr.  de  beurre, 
cf.  Hermann  Gross,  op.  cit. 


o8  LE    LITTORAL    DE    LA    PLAINE   SAXONNE. 

vendre  un  taureau  de  plus  aux  éleveurs.  C'est  une  manifestation 
de  ce  paternalisme  d'État,  qu'on  tend  aujourd'hui  à  introduire 
chez  nous,  et  qui  me  semble  plus  marqué  encore  dans  l'éle- 
vag-e  du  cheval. 

Au  moyen  âge,  il  y  avait  déjà  dans  la  Frise  orientale  des  mar- 
chés importants  où  Ton  venait  de  fort  loin  se  remonter  en 
chevaux  de  guerre.  Au  xvii'  et  au  xviii®  siècles,  les  princes  du 
pays  se  préoccupèrent  d'améliorer  la  race  et  de  réglementer 
l'élevage;  l'État  actuel  continue  ces  traditions,  même  dans  les 
détails,  puisqu'il  fixe  à  12  marks  le  prix  minimum  de  la  saillie 
des  étalons  privés  :  ceux-ci  doivent  d'ailleurs  être  officiellement 
approuvés'.  Un  certain  nombre  de  sociétés  travaillent,  sous  la 
direction  du  Syndicat  central  qui  a  organisé  le  stud-book ,  à 
perfectionner  les  méthodes  d'élevage  et  à  encourager  les  éle- 
veurs qui  réussissent  le  mieux.  Mais  il  semble  que,  dans  ce  do- 
maine, l'initiative  privée  soit  moins  active  qu'en  ce  qui  concerne 
les  bovidés.  Il  en  faut  sans  doute  chercher  la  cause  dans  l'ingé- 
rence constante  de  l'État  qui,  sous  prétexte  d'assurer  la  remonte 
de  sa  cavalerie,  se  croit  tenu  de  prendre  en  main  la  direction  de 
l'élevage  national. 

La  grande  valeur  de  certains  animaux  a  conduit  les  éleveurs 
à  organiser  des  sociétés  d'assurances  mutuelles  contre  les  pertes 
qu'ils  peuvent  avoir  à  subir. 

La  production  chevaline  de  la  Frise  trouve  son  principal  dé- 
bouché à  l'extérieur.  Les  marchés  les  plus  importants  ont  lieu 
en  janvier  et  février  à  Aurich  où  l'on  peut  trouver  un  choix  con- 
sidérable de  forts  carrossiers  :  mais  il  se  traite  des  afiaires  tout 
le  long  de  l'année  à  l'écurie  des  éleveurs.  Non  seulement  l'Alle- 
magne, mais  l'Autriche,  la  Russie,  la  Suisse,  la  Hollande,  l'A- 
mérique sont  des  clients  de  l'élevage  frison.  La  remonte  de 
l'armée  s'est  mise  depuis  peu  à  acheter  les  produits  les  plus 
légers  qui,  ne  répondant  pas  au  type  du  grand  carrossier,  étaient 
de  vente  difficile. 

1.  Nous  avons  en  France  lo  in(^me  système  d'aulorisation  et  d'approbation  pour  les 
étalons,  et  certains  voudraient  le  voir  étendre  aux  taureaux.  Sans  discuter  l'uti- 
lité de  i'Adminislralion  des  haras,  constatons  que  le  seul  élevat;e  vraiment  prospère 
en  l'rance  est  l'élevage  du  cheval  de  trait  dont  elle  ne  s'occupe  pas. 


LES  MARsr.nEN  DE  i.'ems.  59 


in.    LA   (lEEST    F.T    L  EMIGRATION. 

L'essor  agricole.  —  Nous  venons  de  voir  le  rôle  prépondé- 
rant que  jouent  les  associations  agricoles  dans  la  prospérité 
de  Télevag'e  frison.  C'est  aussi  à  elles  que  la  Geest  doit  son  essor 
économique,  grâce  à  la  diffusion  des  méthodes  de  culture  ra- 
tionnelle, et  à  l'emploi  des  eng'rais  chimiques  et  du  limon 
marin  [seeschlick).  Cette  vase,  qui  dose  '2,5  ^  d'azote  et  renferme 
aussi  de  la  chaux  et  de  la  magnésie,  est  d'un  usage  courant 
dans  les  terres  sablonneuses;  le  Syndicat  central  en  fait  extraire 
dans  l'estuaire  de  l'Ems  de  grandes  quantités  ;  elle  est  mise  à 
sécher  dans  un  vaste  dépôt  à  Emden,  puis  expédiée  à  un  tarif 
extrêmement  réduit. 

M.  Forster,  à  Engerhafe,  fait  aussi  grand  emploi  de  la  chaux 
qui  lui  vient  de  la  vallée  supérieure  de  l'Ems.  Sur  son  domaine 
de  70  hectares,  il  a  iO  hectares  de  pâturages  sans  compter  les 
prairies  artificielles.  Il  hiverne  'i^O  bêtes  à  cornes  et  20  chevaux. 
Grâce  à  l'emploi  des  machines  et  à  l'appoint  des  ouvriers  venus 
des  Tourbières  pendant  les  grands  travaux,  la  main-d'œuvre 
est  très  suffisante.  Les  Hâuslinge  étaient  autrefois  très  nom- 
breux sur  la  Geest,  ils  ont  disparu  petit  à  petit  depuis  l'intro- 
duction du  battage  à  la  vapeur  qui  a  supprimé  pour  eux  le 
travail  d'hiver  :  ils  n'ont  donc  plus  aucun  avantage  à  se  lier 
par  contrat  avec  un  cultivateur  et  préfèrent  rester  ouvriers  in- 
dépendants. Ceux-ci,  sauf  en  temps  de  moisson,  ne  travaillent 
que  de  7  heures  du  matin  à  i  heures  et  demie  du  soir  et  ne 
consentent  pas  à  allonger  la  journée,  même  contre  une  augmen- 
tation de  salaire  proportionnelle.  C'est  une  coutume  générale 
à  toute  la  Frise,  tant  allemande  que  hollandaise. 

Les  procédés  de  culture  sont  donc  les  mêmes  aujourd'hui  sur 
la  Geest  que  dans  les  Marschen,  mais  la  fertilité  y  est  moindre 
et  le  progrès  agricole  de  date  plus  récente.  Cela  n'a  pas  encore 
permis  au  Bauer  de  s'enrichir  beaucoup  ;  il  n'est  donc  pas  tenté 
de  se  retirer  de  la  culture  comme  le  gros  éleveur  des  Marschen, 
aussi  le  fermage  n'existe-t-il  pas  sur  la  Geest.  La  propriété  a 


60  LE    LITTORAL    DE   LA   PLAINE    SAXONNE. 

aussi  moins  de  valeur,  ce  qui  la  rend  plus  stable,  quoiqu'il  n'y 
ait  pas  d'héritier  avantagé;  mais  lenfant  qui  prend  le  domaine 
a  des  soultes  moins  élevées  à  payer,  et  il  s'acquitte  facilement, 
car  l'agriculture  est  encore  en  voie  de  développement;  les 
ventes  sont  donc  très  rares. 

L'ÉMIGRATION.  —  Il  résulte  de  cet  état  de  choses  que  les 
garçons  qui  ne  gardent  pas  le  bien  paternel  ne  peuvent  songer 
à  s'établir  dans  le  pays;  les  occasions  manquent.  Us  sont  donc 
facilement  amenés  à  émigrer.  M.  Forster  avait  un  frère  aine 
qui  est  parti  pour  les  États-Unis  avec  quelques  capitaux  qu'il  a 
engagés  dans  la  culture;  aujourd'hui,  il  a,  dans  le  Colorado,  une 
importante  exploitation  agricole  et  possède  de  gros  intérêts 
dans  une  affaire  de  force  hydraulique.  Un  de  ses  oncles  est 
arrivé  en  Amérique  avec  15.000  marks  ;  il  en  est  revenu  au  bout 
de  vingt  ans  avec  135.000  marks  gagnés  dans  la  banque  et 
dans  des  spéculations  sur  les  terrains.  Il  y  avait  autrefois  une 
émigration  suivie  de  jeunes  gens  disposant  de  capitaux  qui  se 
fixaient  définitivement  aux  États-Unis  comme  agriculteurs.  Au- 
jourd'hui, le  courant  s'est  renversé,  on  va  plus  volontiers  dans 
l'est  de  l'Allemagne,  dans  le  Holstein  par  exemple.  Si  les  gens 
de  la  Geest  ont  émigré  et  émigrent  encore  dans  la  culture  , 
c'est  sans  doute  parce  que  la  pauvreté  relative  du  lieu  les  a 
maintenus  plus  près  du  type  paysan,  et  que  l'agriculture  n'y 
ayant  pas  encore  pris  la  tournure  commerciale,  sauf  depuis  peu 
d'années,  la  formation  qu'ils  ont  reçue  du  travail  fait  d'eux  de 
purs  ruraux. 

Sans  doute  aussi  peut-on  retrouver  là  l'intluence  saxonne  qui 
a  laissé  des  traces  dans  certains  détails  d'architecture,  de  mœurs 
et  de  langue,  sur  la  Geest.  Mais  aujourd'hui  on  ne  saurait  dis- 
tinguer entre  les  deux  races,  soit  que  les  Frisons  aient  refoulé 
les  Saxons,  soit  que  la  fusion  se  soit  faite  entre  eux  sous  l'hé- 
gémonie des  premiers  qui  ont  donné  au  pays  leur  nom,  leur 
langue  et  leurs  coutumes. 

Quoi  qu'il  en  soit,  nous  devons  constater  que,  sur  la  Geest, 
l'instabilité  dos  domaines  ne  se  manifeste  guère,  parce  que  la 
commercialisation  de  la  production  est  encore  trop  récente. 


IV 


LES  POLDERS  DE  L'EMS 


La  culture  intensive  en  sol  vierge. 

Nous  avons  dit  que,  clans  la  Frise  orientale,  les  Marsohen 
s'accroissent  par  la  conquête  progressive  de  terrains  sur  la  mer  : 
ce  sont  les  Polders.  Voilà  un  fait  nouveau  qui  va  produire  un 
type  nouveau,  ou  du  moins  qui  influence  profondément  le  type 
des  Marschen  et  éclaire  certains  de  ses  caractères  qui,  sans  les 
Polders,  resteraient  inexplicables. 

En  effet,  sur  la  Geest,  ou  lande,  nous  avons  le  type  saxon  pur, 
pauvre  mais  stable,  et  où  chaque  individu  reste  dans  l'indé- 
pendance; c'est,  par  exemple  le  type  du  Lunebourg.  Dans  les 
Marschen  en  alluvions,  la  richesse  augmente  par  suite  de  la 
fertilité  du  sol,  mais  l'indépendance  diminue,  à  cause  de  la 
nécessité  de  recourir  à  des  associations  forcées  pour  l'entretien 
des  digues  qui  protègent  le  sol  contre  les  inondations.  Dans 
les  Polders,  il  faut,  non  seulement  se  protéger  contre  les  inon- 
dations, mais  en  outre  conquérir  le  sol  même  sur  la  mer.  Par 
là,  l'action  collective  prend  une  importance  encore  plus  grande. 
C'est  ce  que  nous  allons  constater.  Mais  nous  ne  devons  pas 
oublier  que  les  polders  n'existent  pas  partout  et  qu'ils  ne  cons- 
tituent jamais  qu'une  zone  littorale  très  peu  large. 


6:2  LE    LITTORAL    DE    LA    l'LALXE    SAXONNE. 


i.  la  mer  et  la  propriete  capitaliste. 

La  lutte  contre  la  3ier  développe  l'esprit  d'assocfatiox.  — 
A  propos  de  l'élevage,  nous  avons  constaté  le  bon  fonction- 
nement des  associations  agricoles  :  ceci  ne  doit  pas  nous 
surprendre  car  Vespril  cV association  est  imposé  aux  habitants 
par  la  nature  des  lieux.  Le  pays  est  très  plat,  la  mer  est  tout 
près  et  les  vents  d'ouest  sont  violents;  il  en  résulte  un  danger 
constant  d'inondation.  Pour  y  échapper,  les  premiers  habitants 
ont  installé  leurs  habitations  sur  de  petits  monticules  artificiels 
appelés  terpes  en  Hollande  et  warfen  en  Allemagne,  Ces  ivarfen, 
qui  subsistent  encore,  donnent  à  tout  le  pays  un  aspect  très 
spécial.  Les  maisons  sont  ainsi  plus  sèches  et  plus  saines  ;  dans 
les  villages  elles  se  pressent  les  unes  contre  les  autres,  et  le 
mur  mitoyen  règne  ici  sans  partage  comme  dans  une  ville 
ceinte  de  remparts.  «  Déjà,  Pline  fait  mention  dans  son  His- 
toire naturelle  de  ces  monticules  dus  à  la  main  des  hommes  sur 
lesquels  la  malheureuse  population  des  rivages  germaniques  a 
construit  ses  huttes  ^  »  Pour  la  même  raison,  la  plupart  des 
villes  de  ces  régions  littorales  sont  bâties  sur  le  bord  de  la 
Geest  [Bandstddte)  :  le  vieil  Hambourg  est  du  nombre. 

Grâce  aux  ivarfen,  les  hommes  échappaient,  ainsi  que  leur 
bétail,  à  la  fureur  des  Ilots,  mais  la  campagne  était  bien  sou- 
.vent  ravagée  et  les  récoltes  détruites;  pour  remédiera  ce  fléau 
on  dut  construire  des  digues  qui  aujourd'hui  étendent  leur 
ligne  ininterrompue  depuis  la  Zélandc  jusqu'à  Fextrémité  du 
Jutland.  A  quelle  époque  remontent  les  premières  digues?  On 
l'ignore;  mais  on  sait  qu'il  y  en  avait  déjà  sur  les  côtes  de  la 
Flandre  au  temps  de  Charlemagne,  et  qu'à  partir  de  l'an  1100 
leur  construction  prit  une  grande  extension  dans  le  Holstein  -. 
Pour  cela,  les  intéressés  se  groupèrent  en  sociétés  de  digues 
[Deichverbdnde)  qui,  encore  actuellement,  pourvoient  à  l'entre- 

1.  cf.  D'  Haas  :  Nordscel.iisie  p.  49. 
•2.  Ibicl.,  p.  2G. 


LES    l'OLDEHS    DE    I.'eMS.  fili 

lien  des  digues,  en  imposant  des  contributions  déterminées  k 
tous  ceux  dont  la  propriété  se  trouve  protégée.  Les  règlements 
de  ces  sociétés  passèrent  dans  la  législation,  et  les  lois  modernes, 
de  1853  et  1872,  ont  reconnu  et  consacré  l'autonomie  de  ces 
associations  sous  le  contrôle  de  l'État.  Elles  ne  sont  pas  spé- 
ciales à  la  Frise  orientale,  on  les  retrouve  sur  tout  le  littoral  et 
notamment  dans  le   Schleswig  et  le  Holstein  '. 

La  surveillance  des  digues  incombe  à  des  «  juges  de  digues  » 
{Dcichric/iter)  qui  sont  généralement  des  propriétaires  du  pays, 
comme  M.  Weener  dans  le  Heinitzpolder.  Les  dépenses  d'entre- 
tien, y  compris  les  canaux  et  les  écluses,  varient  de  6  à 
IG  marks  par  bectare;  seuls  les  intéressés  y  sont  astreints.  Il 
y  a,  dans  la  Frise  orientale,  VOO  kilomètres  de  digues,  mais  dans 
ce  cbifTre  sont  comprises  d'anciennes  digues  aujourd'hui  situées 
dans  l'intérieur  des  terres  et  dont  l'entretien  est  nul. 

Car,  après  avoir  endigué  pour  se  protéger,  l'homme  a  endi- 
gué pour  conquérir,  et  de  siècle  en  siècle  la  ligne  des  digues  a 
reculé  les  limites  de  la  mer  :  nous  sommes  ici  au  centre  du 
champ  de  bataille  où  se  déroule  la  lutte  épique  de  l'homme 
contre  la  mer  et  qui  s'étend  de  la  Hollande  au  Danemark.  A  la 
fm  du  xviii^  siècle,  le  Heinitzpolder  appartenait  au  domaine 
royal  et  était  exploité  par  des  fermiers  héréditaires  :  ceux-ci, 
pour  se  mettre  à  l'abri  des  flots  du  Dollart,  construisirent  les 
digues  du  polder  à  leurs  frais;  plus  tard,  ils  rachetèrent  la  rente 
qu'ils  devaient  à  l'État  et  devinrent  propriétaires  définitifs.  Le 
Canalpolder,  endigué  aux  frais  de  l'État  pendant  le  cours  du 
xix"  siècle,  est  resté  propriété  du  fisc  qui  en  afî'erme  les  terres. 

Pour  permettre  l'écoulement  des  eaux  de  pluie,  les  digues 
sont  percées  d'écluses  appelées  Siel  (autrefois  S?//il,  mot  qui  se 
retrouve  dans  beaucoup  de  noms  de  lieux)  auxquelles  aboutis- 
sent des  canaux  d'assainissement  dont  quelques-uns  sont  navi- 
gables. Leur  entretien  incombe  à  une  association,  Enticasserwifj 
vevband  qui  englobe  tous  les  propriétaires  intéressés  :  à  Hinte, 
la  dépense  s'élève  à  environ  i-  marks  par  hectare. 

1.  Rappelons  à  ce  sujet  le  dicton  :  Deus  mare,  Friso  litora  fecil. 


6i  LE    LITTORAL   DE    LA    PLAINE    SAXONNE. 

La  hauteur  des  digues  est  de  cinq  à  six  mètres,  leur  largeur 
est  considérable,  néanmoins  la  force  de  la  tempête  est  telle  que 
parfois  la  digue  est  rompue  et  le  pays  inondé;  c'est  ce  qui  est 
arrivé  le  27  janvier  1901,  près  de  Leer,  où  l'inondation  fit  des  dé- 
gâts considérables.  Les  tempêtes  [Sturmfluten)  ont  causé  souvent 
de  véritables  désastres.  «  Pline,  déjà,  parle  d'une  grande  tempête 
qui  aurait  contraint  la  plus  grande  partie  des  Cimbres  et  des 
Teutons  à  chercher  dans  le  sud  de  l'Europe  un  pays  plus  hospi- 
talier ^  »  «  En  1277  et  1287,  385  kilomètres  carrés  de  terres 
fertiles  et  50  villages  sont  submergés  à  l'embouchure  de  l'Ems, 
et,  avec  l'année  1300,  commence  une  époque  qui  a  pu  être  appe- 
lée avec  raison  un  temps  de  malheur  pour  le  peuple  frison  -'.  » 
Le  11  octobre  1634  vit  détruire  la  plus  grande  partie  de  l'île  de 
Nordstrand  dont  il  n'est  resté  que  les  Halligen  sur  la  côte  du 
Schleswig.  Les  îles  de  Pelhvorm  et  de  Nordstrand  ont  été  peu  à 
peu  reconquises  par  endiguement;  elles  représentent  environ 
le  tiers  de  la  superficie  de  l'ancienne  lie.  Aussi  a-t-on  pu  dire 
que  si  les  Watten'^  sont  un  grand  cimetière  de  Marschen,  les 
Marschen  à  leur  tour  sont  un  long  triomphe  de  l'homme  sur  la 
nature. 

Formation  de  la  propriété  capitaliste.  —  En  1825,  la  Frise 
orientale  fut  dévastée  par  une  de  ces  inondations  dont  je  A'iens 
de  signaler  les  méfaits;  en  1813,  le  pays  avait  déjà  été  ravagé 
par  les  Russes  qui  y  avaient  débarqué  pour  le  délivrer  de  l'oc- 
cupation française.  Ces  deux  calamités  survenues  à  peu  d'années 
d'intervalle  amenèrent  la  ruine  complète  d'un  grand  nombre  de 
Bauern  qui  furent  alors  trop  heureux  de  trouver  dans  les  villes 
de  commerce  du  voisinage  des  capitalistes  à  qui  ils  pussent 
offrir  leurs  domaines.  La  mer,  en  effet,  en  favorisant  la  naviga- 
tion avait  contribué  à  la  formation  dans  les  ports  du  littoral 
d'une  bourgeoisie  riche,  disposant  de  capitaux  abondants.  Eiii- 

1.  D'  Haas  :  Nordscekiiste,  p.  20.  —  Les  Cimbres  liabilaient  le  JullanJ  et  le  Sch- 
leswig. 

2.  Jbid,  p.  28. 

3.  Partie  de  la  mer  peu  profonde  qui  esta  sec  à  inarco  bas^e. 


LES   POLDERS    DE   l'eMS.  65 

den,  par  exemple,  avait  joui,  aux  xv''  et  wi'  siècles,  d'une 
prospérité  qui  l'égalait  à  Hambourg  et  à  Brème;  son  activité  com- 
merciale ne  connaissait  pas  de  chômage,  car  les  glaces  n'obs- 
truaient jamais  l'estuaire  de  l'Ems;  les  toiles  d'Angleterre  et  les 
produits  de  la  pêche  à  la  baleine  et  aux  harengs  constituaient 
les  principaux  articles  de  son  trafic.  Le  négoce  avait  donc  accu- 
mulé dans  les  villes  des  capitaux  abondants  qui,  précisément  au 
début  du  XIX''  siècle,  commencèrent  à  se  trouver  sans  emploi 
par  suite  de  la  décadence  du  commerce  maritime  dans  cette  ré- 
gion. Les  capitalistes  urbains  n'hésitèrent  donc  pas  à  acheter  des 
domaines  ruraux  qui  s'offraient  à  eux  dans  des  conditions  très 
avantageuses.  Il  y  eut  à  cette  époque  une  grande  translation  de 
la  propriété  qui  eut  pour  conséquence  de  développe)'  beaucoup 
le  fermage,  les  nouveaux  acquéreurs  n'étant  pas  capables  d'en- 
treprendre la  culture  par  eux-mêmes,  ou  étant  retenus  ailleurs 
par  leurs  affaires;  les  anciens  propriétaires  formaient  d'ailleurs 
un  personnel  tout  trouvé  de  fermiers  expérimentés. 

Ces  ventes  nombreuses  eurent  aussi  pour  résultat  une  con- 
centration de  la  propriété,  les  capitalistes  ayant  souvent  acheté 
plusieurs  domaines  et  parfois  même  un  très  grand  nombre.  On 
m'en  cite  qui  en  possèdent  encore  actuellement  une  vingtaine, 
et  quelques-uns  en  ont  beaucoup  plus. 

Au  dire  de  personnes  compétentes,  les  Bauern  qui  ont  pu  rester 
propriétaires,  seraient  menacés,  dans  un  avenir  assez  proche, 
d'une  expropriation  analogue  à  celle  d'autrefois  à  cause  de  l'éva- 
luation exagérée  des  terres,  qui  ne  permet  pas  à  l'enfant  qui 
conserve  le  bien  paternel  de  désintéresser  ses  cohéritiers  sans 
s'endetter  lui-même  irrémédiablement.  Pour  éviter  ce  malheur,  il 
faudrait  adopter  la  coutume  saxonne  de  l'héritier  avantagé,  or 
nous  savons,  par  l'exemple  du  pays  de  Hadeln  et  du  Stadland,  que 
cette  coutume  est  en  voie  de  disparition  dans  les  régions  de 
culture  intensive;  d'autre  part,  le  Frison  semble  n'avoir  jamais 
suivi  cet  usage  ou  du  moins  il  y  a  renoncé  depuis  fort  longtemps 
et  ne  semble  pas  près  de  l'adopter  aujourd'hui  i.  Le  Hôfegesezt, 

1.  Sur  la  transmission  intégrale  dans  le  Lunebourg,  Cf.  Science  sociale,  23'  fasc, 
p.  19  et  SUIT,  et  p.  56  et  suivantes. 

5 


66  LE   LITTORAL   DE   LA    PLAINE   SAXONNE. 

pourtant  en  vigueur  dans  la  province,  n'y  est  jamais  appliqué, 
pas  un  Hof  n'est  inscrit  à  la  Huferolle,  nouvelle  preuve  qu'une  loi 
n'est  vraiment  efficace  que  si  elle  est  l'expression  des  mœurs'. 
On  conçoit  d'ailleurs  que,  pour  des  propriétaires  qui  n'exploitent 
ni  ne  résident,  le  maintien  du  domaine  dans  la  famille  soit  une 
question  très  secondaire  :  pour  eux,  la  terre  est  simplement  une 
valeur  de  placement  qu'ils  liquident,  s'ils  y  trouvent  avantage, 
aussi  facilement  qu'une  action  industrielle  ou  un  fonds  d'État. 
Cette  conception  de  la  propriété  rurale  a  même  fini  par  pénétrer 
jusque  dans  Fesprit  de  ceux  qui  vivent  sur  leur  terre  et  en  tirent 
tous  leurs  moyens  d'existence  :  ils  sont,  d'ailleurs,  de  moins  en 
moins  nombreux. 

La  formation  des  polders.  —  Le  climat  a  un  caractère  net- 
tement maritime  :  il  est  doux,  égal  et  humide;  le  ciel  est  géné- 
ralement couvert.  L'égalité  du  climat,  l'humidité  du  sol,  jointe 
à  celle  de  l'air  fortement  chargé  d'émanations  salines,  favorisent 
la  croissance  de  l'herbe  tandis  que  les  vents  de  mer  violents  s'op- 
posent à  la  belle  venue  des  arbres. 

C'est  à  la  violence  du  vent  de  nord-ouest  que  la  Frise  doit  ses 
contours  actuels.  La  terre  ferme  s'étendait  autrefois  beaucoup 
plus  au  nord,  comme  en  témoignent  les  iles  couvertes  de  dunes 
qui  forment  une  chaîne  presque  ininterrompue  depuis  la  Hollande 
jusqu'au  Jutland.  Sous  l'efïort  des  tempêtes,  les  dunes  littorales 
ont,  par  endroits,  cédé  aux  flots  qui  ont  aussi  pénétré  à  l'intérieur 
des  terres  ;  un  mouvement  d'affaissement  du  sol  a  encore  facilité 
la  submersion.  Dans  ces  eaux  peu  profondes  (la  portion  de  mer 
comprises  entre  les  iles  et  la  côte  et  appelée  «  Watt  »  est  à  sec  à 
marée  basse),  des  dépôts  de  vase  se  sont  formés  qui  ont,  dans 
la  suite  des  temps,  constitué  le  sol  fertile  des  Marschen  ;  ces  terres 
furent  peu  à  peu  mises  à  l'abri  des  incursions  de  la  mer  par  les 
digues  dues  à  la  main  de  l'homme.  Ainsi,  l'homme  a  reconquis 
sur  la  mer  une  partie  du  territoire  que  celle-ci  a  jadis  submergé. 

Au  delà  de  ces  digues  la  mer  continue  son  travail  d'alluvion- 

1.  Ibid.,  p.  61  et  suivantes. 


LES   POLDERS    DE    l'eMS.  67 

nement;  peu  à  peu  le  niveau  du  sol  s'élève  et  quelques  touffes 
d'herbe  peuvent  prendre  racine,  fixant  la  vase  et  retenant  les 
dépôts  lorsque  le  flot  se  retire.  Un  jour  vient  enfin  où  les  allu- 
vions  ont  atteint  un  niveau  suffisant  ;  on  construit  alors  une  nou- 
velle digue,  et  l'homme  a  conquis  nn polder  do  plus. 

Comme  on  le  voit,  les  terres  du  littoral  peuvent  se  diviser  en 
trois  sortes  : 

a.  —  VAnwachs  (accroissement),  sol  en  voie  de  formation, 
parfois  couvert  d'herbe  et  servant  dans  ce  cas  de  pâturage  d'été 
pour  le  bétail. 

b.  —  La  Neumarscli  (nouveau  polder),  ou  polders  endigués  à 
une  époque  relativement  récente;  terre  vierge,  très  fertile  et 
surtout  consacrée  à  la  culture. 

c.  —  V Altmarsch  (vieux  polder),  formée  d'alluvions  très  an- 
ciennes; sol  compact,  couvert  surtout  de  prairies  et  de  pâturages  K 

Nous  nous  trouvons  donc  en  présence  de  deux  modes  de  tra- 
vail imposés  ou  tout  au  moins  fortement  influencés  par  la  nature 
du  lieu  :  l'élevage  et  la  culture  intensive.  Ajoutons-en  un  troi- 
sième, que  nous  n'avons  pas  à  étudier  en  soi,  mais  dont  nous 
constaterons  l'intluence  décisive  sur  la  constitution  de  la  pro- 
priété :  le  commerce  maritime.  Sous  l'action  combinée  de  diver- 
ses causes,  les  capitalistes  urbains  se  sont  substitués  dans  une 
large  mesure  aux  propriétaires  ruraux  exploitant  directement 
leurs  domaines.  Cette  expropriation  des  Bauern,  très  faible, 
pour  ne  pas  dire  nulle,  dans  les  régions  de  culture  exclusive,  est 
au  contraire  très  avancée  dans  les  Marschen  où  prédomine  l'éle- 
vage de  longue  date;  ainsi  se  trouve  confirmée  une  fois  de 
plus  cette  loi  sociale  que  l'art  pastoral  (même  sous  sa  forme  la 
plus  intensive)  assure  moins  la  stabilité  d'une  population  que  la 
culture  pure. 

II.   LA  CULTURE  INTENSIVE. 

La  culture  comrierciale.  —  La  culture  des  céréales  est  pra- 
tiquée de  façoîi  exclusive  dans  les  polders^  qui,  nous  le  savons, 

1.  V.  Hermann  Gross  :  Bas  Oslfriesische  Rind.  Leipsig,  1905. 


68  LE   LITTORAL   DE   LA    PLAINE   SAXONNE. 

sont  de  création  relativement  récente.  Le  Heinitzpolder  a  un  sol 
très  riche,  très  calcaire,  atteignant  une  profondeur  de  deux  mè- 
tres environ  ;  la  digue,  construite  en  1795,  a  conquis  527  hectares 
sur  le  Dollart,  golfe  qui  sépare  la  Frise  allemande  de  la  Hol- 
lande. Le  Canalpolder,  qui  borde  aujourd'hui  la  mer,  est  beau- 
coup moins  fertile  ;  il  a  été  endigué  prématurément;  au  dire  de 
gens  compétents  il  eût  mieux  Aalu  attendre  encore  une  tren- 
taine d'années. 

M.  Weener  possède  un  Platz  (c'est  le  nom  que  l'on  donne  aux 
domaines  dans  le  pays)  de  70  hectares  auxquels  s'en  ajoutent 
32  autres  affermés  dans  le  Canalpolder.  Les  digues  enga- 
zonnées  donnent  un  pâturage  de  5  hectares;  le  foin  est  fourni 
par  une  prairie  de  3  hectares  située  à  quelque  distance  à  l'in- 
térieur des  terres  ;  une  sole  de  4  hectares  est  semée  en  trèfle 
dont  une  grande  partie  est  consommée  en  vert  par  les  che- 
vaux, en  mélange  avec  des  tourteaux,  et  une  certaine  quan- 
tité en  est  vendue.  A  côté  des  dix  chevaux  de  labour,  il  n'y  a 
que  huit  vaches  qui  passent  l'été  sur  la  digue  ;  les  veaux  nés 
au  printemps  sont  vendus  en  septembre  de  150  à  180  marks. 
On  voit  que  le  bétail  est  réduit  au  minimum;  il  le  serait  encore 
davantage  sans  l'existence  de  la  digue,  car  on  estime  que  la  terre 
des  polders  est  trop  fertile  pour  être  convertie  en  pâturages. 
C'est  en  effet  un  sol  vierge,  riche  en  humus  et  qui  n'exige 
encore  que  très  peu  de  fumier.  Le  principal  engrais  employé  est 
le  limon  marin  ou  Seeschlick  dont  il  est  fait  grand  usage  dans 
toute  la  Frise  orientale;  au  printemps,  on  répand  quelquefois  du 
nitrate  de  soude. 

Les  céréales,  dont  le  rendement  est  élevé,  constituent  le  princi- 
pal produit  du  domaine  '.  Le  colza,  autrefois  très  cultivé,  l'est 
de  moins  en  moins  :  la  concurrence  des  huiles  minérales  fait 
sentir  ses  effets  ici  comme  dans  la  plaine  de  (^aoii.  Vu  le  petit 
nombre  d'animaux  entretenus  sur  la  ferme,  il  reste  un  excédent 


1.  Rendements  moyens  à  l'hectare  : 

Seigle  et  froment 3.200  kil. 

Orge 3.600    — 

Avoine 3.000    — 


LES   POLDERS   DE   l'eMS.  69 

considérable  de  paille  qui  est  vendu  à  une  fabrique  coopérative 
de  carton  située  en  Hollande,  à  Neuschanz,  à  proximité  de  la 
frontière;  ces  fabriques  sont  très  nombreuses  dans  la  région,  ce 
qui  indique  bien  quelle  est  l'orientation  de  la  culture.  La  pro- 
duction de  la  paille  est  soumise  à  de  grands  aléas  :  ainsi  en 
1903,  iM.  Weencr  en  a  vendu  pour  7.000  marks,  et  en  190i  seule- 
ment pour  3.000  marks  à  cause  de  la  sécheresse.  L'expédition 
de  paille  sur  wagons  a  amené  l'emploi  do  machines  à  presser 
qui  sont  annexées  aux  batteuses  qui  vont  travailler  de  ferme  en 
ferme;  le  battage  de  ses  récoltes  coûte  à  M.  Weener  2.000 
marks,  soit  environ  10  marks  l'heure,  main-d'œuvre  et  charbon 
compris.  On  ne  cultive  pas  la  betterave  dans  les  polders,  malgré 
la  fertilité  du  sol,  car  le  soleil  n'est  pas  assez  ardent  à  l'arrière- 
saison  pour  permettre  à  la  plante  d'élaborer  assez  de  sucre. 

La  main-d'oelvre  kt  l'émigratiox.  —  Il  s'agit  bien  ici  d'une 
culture  intensive  et  commerciale,  spécialisée  dans  la  production 
des  céréales,  exigeant  une  main-d'œuvre  assez  considérable  et 
un  travail  assez  régulier.  Si  l'on  utilise  volontiers  les  machines 
perfectionnées,  rhumidité  du  sol  ne  permet  pas  l'emploi  des 
moissonneuses  qui  bourrent  et  font  de  mauvaise  besogne;  la 
récolte  doit  donc  se  faire  à  la  main.  Chez  M.  Weener,  le  person- 
nel se  compose  de  quatre  valets  payés  de  400  à  500  marks,  de 
deux  servantes  et  de  deux  ouvriers  permanents;  du  l*""  juillet 
au  1"  novembre,  il  y  a  à  demeure  quatre  autres  ouvriers.  En 
temps  de  moisson,  on  trouve  des  journaliers  en  nombre  suffisant 
dans  les  villages  voisins.  Le  propriétaire  paie  ainsi  pour  plus 
de  5.000  marks  de  salaires  par  an. 

Les  ouvriers  agricoles  trouvent  donc  sur  place  les  moyens  de 
gagner  leur  vie  et  même  de  faire  quelques  économies  qui  leur 
permettent  de  soigner  l'éducation  de  leurs  enfants  et  d'en  faire 
de  petits  artisans  ou  même  des  instituteurs.  Mais  on  ne  constate 
pas  l'ascension  dans  la  culture  de  ces  familles  de  journaliers  ;  la 
plupart  d'entre  elles  ne  sont  même  pas  propriétaires  de  leurs 
maisons,  les  plus  favorisées  seulement  possèdent  un  jardin.  Quel- 
ques ouvriers  cultivent  à  ferme  des  terres  louées  au  fisc  dans  lc§ 


70  LE   LITTORAL   DE   LA   PLAINE    SAXONNE. 

nouveaux  polders,  mais  aucun  d'eux  n'arrive  à  se  constituer  un 
domaine.  La  raison  en  est  facile  à  comprendre  :  grâce  à  la  cul- 
ture commerciale,  la  terre  donne  de  gros  profits  et  atteint  une  va- 
leur vénale  très  élevée,  de  4  à  5.000  marks  à  l'hectare.  Il  fau- 
drait déjà  beaucoup  d'argent  pour  acquérir  un  mince  lopin  de 
terre,  et  le  petit  paysan  n'aurait  ni  la  capacité  ni  les  moyens 
financiers  d'en  tirer  un  parti  aussi  avantageux  que  le  grand 
cultivateur,  il  n'est  donc  pas  disposé  à  payer  aussi  cher  que  ce 
dernier,  et  en  fait  il  n'y  a  pas  de  morcellement  de  domaine. 

Cette  impossibilité  pour  les  petites  gens  d'arriver  à  l'indépen- 
dance provoque  Véinigration  de  ceux  qui  se  sentent  le  désir  de 
se  créer  un  domaine  et  l'énergie  nécessaire  pour  y  arriver.  Ils 
s'en  vont  dans  l'Amérique  du  Nord  ou  du  Sud,  attirés  souvent 
par  des  parents  déjà  établis  :  ils  débutent  comme  ouvriers  ru- 
raux et  au  bout  de  quelques  années  parviennent  à  la  situation 
enviée  de  fermiers  indépendants. 

Dans  la  classe  des  gros  Bauern,  il  se  produit  aussi  aujourd'hui 
un  mouvement  d'émigration,  mais  moins  étendu  et  à  destina- 
tion moins  lointaine.  Longtemps,  le  Frison  est  resté  fidèle  à  sa 
terre,  toutefois  depuis  quelques  années  des  jeunes  gens  avisés 
se  sont  décidés  à  quitter  leur  province  pour  aller  louer  des 
fermes  dans  d'autres  régions,  en  Silésie  par  exemple  ou  dans  le 
Holstein  ^  M.  Weener,  avant  d'hériter  de  son  oncle,  a  exploité 
comme  fermier  pendant  plusieurs  années  un  grand  domaine 
en  Lunebourg.  C'est  une  conséquence  du  haut  prix  des  terres 
dans  ce  pays-ci,  dû  aux  gros  profits  que  la  culture  intensive 
permet  de   réaliser.  Les  fils  de   cultivateurs,  en  effet,  se  ren- 

1.  «  La  différence  de  race  des  habitants  du  littoral  de  la  mer  du  Nord  se  mani- 
feste naturellement  dans  leur  aspect  physique  et  leur  caractère,  dans  leurs  mœurs  et 
leurs  coutumes,  dans  leur  langue,  leur  vêtement  et  dans  l'architecture  de  leurs  mai- 
sons. Ainsi,  le  Frison  est  large  d'épaules,  de  taille  ne  dépassant  pas  la  moyenne,  ro- 
buste, avec  de  larges  mains  et  des  cheveux  clairs,  lins  et  plats,  les  yeux  bleu  clair 
ou  gris,  le  teint  blanc  et  le  visage  rond,  les  traits  peu  accentués.  Son  caractère  est 
sérieux,  parfois  même  sombre;  il  ne  s'égaie  pas  facilement,  mais  lorsqu'il  est  gai,  sa 
gaieté  a  facilement  quelque  chase  de  véhémcnl.  Le  proverbe  :  Frisia  noncantatcsl 
bien  connu.  Le  Frison  est  [)eu  expansif,  mais  il  montre  un  grand  penchant  pour  la 
dépense  et  le  luxe;  il  est  d'une  excessive  propreté  et  lier  de  son  domaine  conquis 
sur  la  mer  par  sesancétres.  Le  Saxon,  au  contraire,  et  plus  mince  et  plus  maigre,  il 
a  de  longues  jambes  et  le  corps  court, un  visage  maigre  et  des  traits  accentués.  —  L'a- 


LES    POLOER^^   DE   l'eMS.  71 

dant  compte  des  bénéfices  qu'on  peut  faire  dans  la  carrière  pa- 
ternelle, cherchent  à  acheter  ou  à  afiermer  des  domaines  ;  il  s'en- 
suit que  les  prix  de  ferme  montent  en  même  temps  que  la  valeur 
vénale  des  terres;  ils  atteignent  200  et  250  marks  l'hectare.  Dans 
ces  conditions  les  bénéfices  deviennent  plus  aléatoires  et  il  est 
plus  avantageux  d'aller  faire  de  l'agriculture  dans  d'autres  con- 
trées; mais  c'est  encore  le  pelit  nombre  qui  s'y  résout. 

La  transmission  de  la  propriété.  —  Nous  avons  dit  que  le 
morcellement  des  domaines  n'avait  jamais  lieu  actuellement 
dans  les  Polders,  et  nous  en  avons  donné  la  raison;  mais  il  n'y 
a  pas  non  plus  d'héritier  avantagé.  Nous  savons  que  c'est  un 
effet  de  l'existence  de  capitaux  mobiliers  produits  par  la  culture 
riche  de  faire  réduire,  puis  disparaître,  l'avantage  de  l'héritier. 
Nous  avons  déjà  constaté  ce  fait  dans  les  Marschen  de  l'Elbe  et 
de  la  Weser;  mais  tandis  que  là  l'héritier  est  encore  désigné 
par  la  coutume  et  que  la  disparition  de  l'avantage  est  un  fait 
récent,  dans  toute  la  Frise  orientale,  au  contraire,  tous  les 
enfants  ont  des  droits  égaux  à  l'héritage  paternel  et  l'institu- 
tion d'un  héritier  avantagé,  si  elle  a  jamais  existé,  est  depuis 
longtemps  disparue  ^  Ordinairement  le  domaine  est  licite  entre 
les  enfants;  il  arrive  même  que  celui  qui  en  devient  propriétaire 
n'est  pas  lui-même  agriculteur;  il  trouve  alors  facilement  à  af- 
fermer sa  propriété.  Les  domaines  des  Polders  sont  cependant 
restés  jusqu'ici  assez  stables  dans  les  familles,  ainsi  M.  ^Yeener  n'a 
pas  connaissance  que  son  Platz  ait  appartenu  à  d'autres  qu'à  ses 
ancêtres.  Mais  si  les  enfants  ne  s'entendent  pas,  le  domaine  est 
vendu  à  un  étranger  et  cela  est  de  plus  en  plus  fréquent  à  cause 
de  la  valeur  exagérée  qu'a  prise  la  terre.  Il  en  résulte  que  la  sta-j 
bilité  de  la  propriété  foncière  est  ébranlée,  et  que  celle-ci  tend  de 


niour  du  pays  natal  est  étonnant  chez  les  Frisons.  Aussi  loin  qu'ils  aillent,  aussi 
grand  soit  le  bien-être  qu'ils  trouvent  ailleurs,  villes  et  pays  étrangers  n'ont  pour  eux 
aucun  charme,  toujours  leur  patrie  battue  par  la  mer  les  attire  à  elle!  Là,  tout  est 
plus  beau  et  meilleur.  Pouvoir  s'y  reposer  et  y  mourir  en  paix  après  avoir  parcouru 
longtemps  toutes  les  mers  du  globe,  tel  est  aujourd'hui  comme  autrefois  le  désir 
secret  que  porte  en  son  cœur  tout  Frison.  »  (D'  Haas  :  Nordseekiiste,  p.  32). 

1.  D'après  la  Lex  Frisonium,  rédigée  au  viii*  siècle,  les  garçons  étaient  avantagés 
vis-à-vis  des  filles. 


72  LE    LITTORAL  DE   LA   PLAINE    SAXONNE. 

plus  en  plus  à  changer  de  mains,  le  Frison  la  considérant  comme 
un  capital  immobilier  et  non  comme  un  foyer  qui  doit  se  trans- 
mettre de  génération  en  génération. 

En  Frise,  le  partage  égal  n'est  pas  l'effet  de  l'enrichissement 
actuel  et  sa  pratique  n'est  pas  limitée  aux  seuls  cultivateurs  aisés. 
Les  ouvriers  eux-mêmes  observent  cette  règle  ;  à  chaque  géné- 
ration la  maison  est  vendue  et  la  famille  dispersée  ;  c'est  ce  qui 
explique  la  proportion  élevée  des  simples  locataires  parmi  les 
ouvriers  ruraux.  L'absence  d'héritier  rend  aussi  la  situation  des 
vieillards  et  des  infirmes  plus  précaire  que  dans  les  pays  à\A?ier- 
benrecht  '.  On  se  repose  sur  l'État  du  soin  de  leur  assurer  une 
retraite,  et  ainsi  une  loi  de  prévoyance  sociale  a  pour  effet 
visible  de  dissocier  la  famille  en  supprimant  les  obligations  des 
enfants  vis-à-vis  des  parents.  Ceux  qui  ne  jouissent  pas  d'une 
assurance  tombent  souvent  à  la  charge  de  la  conmiune.  Après 
deux  ans  de  séjour,  tout  habitant  a  droit,  le  cas  échéant,  à  l'as- 
sistance communale,  à  moins  qu'il  n'ait  été  secouru  occasionnel- 
lement pendant  ce  temps.  Aussi  est-ce  un  des  devoirs  les  plus 
impérieux  des  maires  soucieux  de  la  prospérité  de  leur  commune 
de  surveiller  de  très  près  les  nouveaux  venus.  Ce  sont  des  enne- 
mis contre  lesquels  il  faut  se  défendre  :  pour  peu  que  le  maire 
craigne,  à  tort  ou  à  raison,  de  les  voir  tomber  un  jour  à  la 
charge  de  la  commune,  il  leur  suscite  mille  difficultés,  fait  en 
sorte  qu'ils  ne  trouvent  ni  travail,  ni  logement,  (en  quoi  il  peut 
compter  sur  la  complicité  de  ses  administrés)  ;  ou  bien  il  s'ingé- 
nie à  leur  faire  accepter  un  secours  avant  l'expiration  des  deux 
années.  Ces  malheureux  s'accommoderaient  probablement  mieux 
d'avoir  droit  à  moins  d'assistance  et  à  un  peu  plus  de  tolé- 
rance. 

Nous  n'avions  pas  encore  rencontré  une  conception  aussi  net- 
tement capitaliste  de  la  propriété  foncière,  considérée  surtout 
comme  un  placement  d'argent.  Il  eu  faut  sans  nul  doute  recher- 
cher la  cause  dans  le  développement  du  commerce  de  mer  et 
le  voisinage  des  ports  où  mille  occasions  de  profit  s'offraient  à 

1.  L'Ânerbenrecht  est  le  droit  successoral  d'après  lequel  le  domaine  est  transmis  in- 
tégralement à  un  héritier  désigné  et  fortement  avantagé  (Y.  Se.  soc,  23»  fasc). 


LES    POLDERS   DE   l'eMS.  73 

ceux  qui  s'adonnaient  à  la  navigation.  La  terre  a  perdu  un  peu 
de  ce  prestige  superstitieux  qu'elle  garde  encore  chez  les  peu- 
ples purement  agriculteurs  où  elle  est  l'unique  source  de  ri- 
chesses ;  en  Frise,  on  lui  demande  de  rapporter  de  l'argent  comme 
un  navire  ou  une  fabrique  :  c'est  le  critérium  qui  sert  à  l'éva- 
luer et  à  l'apprécier. 

En  résumé,  nous  proposons  la  formule  sociale  suivante  pour 
le  type  de  la  Frise  :  La  lutte  contre  la  mer  a  développé  à  un 
haut  degré  l'esprit  d'association,  qui,  joint  à  la  fertilité  du  sol 
et  aux  facilités  des  transports,  a  imprimé  à  la  culture  et  à  l'éle- 
vage une  allure  commerciale,  ce  qui  a  pour  résultat  de  donner 
à  la  terre  une  valeur  très  grande,  qui  en  rend  la  possession  de 
plus  en  plus  difficile  à  conserver  pour  le  cultivateur. 

Le  commerce  maritime  des  ports  du  littoral  a  constitué  une 
classe  de  capitalistes  urbains  qui  se  sont  déjà  en  partie  substi- 
tués et  se  substituent  de  jour  en  jour  aux  cultivateurs'proprié- 
taires. 


Il  nous  faut  maintenant  jeter  un  coup  d'oeil  rapide  sur  le  che- 
min parcouru  et  résumer  brièvement  les  caractères  des  variétés 
du  type  social  que  nous  avons  étudié  en  les  rapportant  à  un 
type  déjà  connu. 

En  Lunebourg,  le  type  particulariste,  stationnaire  sur  son  do- 
maine plein  à  culture  intégrale,  commence  à  peine  aujourd'hui 
à  prendre  son  essor  sous  l'influence  des  transports  qui  lui  ap- 
portent progrès  des  méthodes  et  débouchés.  Le  changement 
est  évidemment  profond  et  il  affecte  l'organisme  dans  ses  par- 
ties essentielles,  mais  il  n'en  est  encore  presque  rien  apparu  au 
dehors,  et  il  faut  l'outil  délicat  de  la  Nomenclature  et  la  mé- 
thode pénétrante  de  la  science  sociale,  pour  découvrir  sous  le 
voile  des  traditions  du  passé  les  métamorphoses  qui  se  prépa- 
rent pour  l'avenir. 

Ce  que  sera  cet  avenir,  les  Marschen  dOtterndorf  nous  per- 


74  LE   LITTORAL   DE    LA    PLAINE    SAXONNE. 

mettent  en  partie  de  le  prévoir,  car  c'est  le  propre  des  trans- 
ports et  des  progrès  de  la  science  technique  de  supprimer  les 
monopoles  et  les  avantages  naturels  qui  résultent  des  conditions 
du  lieu.  Dans  le  pays  de  Hadeln  la  culture  est  intensive,  spécia- 
lisée et  par  là  même  commerciale.  Exigeant  des  moyens  d'action 
plus  puissants  et  des  aptitudes  moins  communes  que  la  culture 
intégrale,  elle  a  eu  pour  conséquence  la  formation  d'une  classe 
patronale.  C'est  une  première  complication  de  l'atelier  agricole; 
(les  trois  facteurs  :  travail,  direction,  capital,  le  premier  est  sé- 
paré des  deux  autres. 

Dans  les  Marschen  de  la  Wéser,  la  nature  du  sol  a  amené  la 
spécialisation  exclusive  dans  une  seule  branche  de  la  production 
agricole  :  l'élevage.  Le  caractère  commercial  de  la  culture  est 
porté  ici  à  son  plus  haut  point;  le  cultivateur  considère  son  do- 
maine comme  un  atelier.  Il  est  disposé  à  l'abandonner  si  d'au- 
tres voies  s'ouvrent  à  son  activité  ou  si  ses  bénéfices  lui  permet- 
tent le  repos  :  il  cédera  alors  son  exploitation  à  un  fermier,  et 
ainsi  les  trois  facteurs  de  la  production  se  trouveront  séparés. 
C'est  le  déracinement  du  Bauer  qui  commence. 

Dans  la  Frise  orientale,  ce  déracinement  s'accentue;  on  peut 
même  le  considérer  comme  devenu  l'état  normal  à  cause  du  voi- 
sinage des  ports  de  mer.  Les  capitalistes,  issus  du  commerce  et 
de  l'industrie,  prennent  la  place  des  Bauern  et  constituent  une 
classe  de  propriétaires,  venue  du  dehors,  superposée  à  la  classe 
des  fermiers,  elle-même  superposée  à  celle  des  travailleurs  ma- 
nuels. C'est  le  maximum  de  complication  que  puisse  offrir  la 
culture. 

A  mesure  que  cette  évolution  s'est  accentuée  le  Ij^avail  est 
devenu  de  plus  en  plus  intensif,  spécialisé  et  productif;  sa  direc- 
tion échappe  de  plus  en  plus  à  l'ouvrier. 

Le  domaine,  jadis  foyer  de  la  famille,  n'est  plus  considéré  que 
comme  un  atelier  de  travail,  et  sa  j)ropriété  finit  même  par 
échapper  au  patron  du  travail. 

La  famille  a  perdu  les  dernières  apparences  patriarcales; 
elle  se  détache  du  domaine  qui  ne  lui  offre  plus  un  point  d'appui 
stable.  Chacun  des  enfants  bherche  à  assurer  son  existence  sui- 


LES   POLDERS   DE    l'eMS.  75 

vaut  ses  goûts  et  ses  aptitudes  :  beaucoup  vont  trouver  ailleurs, 
en  Allemagne  ou  à  l'étranger,  des  situations  qui  leur  font  défaut 
chez  eux.  Si  un  grand  nombre  parmi  les  plus  riches  se  tournent 
vers  les  fonctions  publiques  et  les  carrières  libérales,  il  en  faut 
chercher  la  raison  dans  le  prestige  de  l'État  centralisé  dont 
l'influence  s'exerce  plus  facile nnent,  par  le  gymnase  et  l'univer- 
sité, sur  les  jeunes  gens  riches  que  sur  les  autres. 

Le  mode  d'existence  ne  présente  plus  l'uniformité  qu'il  revê- 
tait en  Lunebourg,  par  suite  de  la  formation  d'une  classe  supé- 
rieure. 

Le  commerce,  en  développant  l'instabilité,  rend  la  famille 
moins  apte  à  traverser  sans  crise  les  phases  de  l'existence  ;  il  en 
résulte  parfois  un  élargissement  du  rôle  de  l'État. 

L'action  de  la  collectivité  sous  toutes  ses  formes  est  très  mar- 
quée par  suite  de  la  grande  complexité  de  la  vie  sociale  due 
au  commerce,  et  de  la  nécessité  de  se  protéger  contre  la  mer. 

Tout  compte  fait,  la  région  des  Marschen  nous  ofî're  le  spec- 
tacle d'une  agriculture  prospère  et  progressive,  qui  témoigne 
évidemment  des  qualités  de  la  race  et  de  son  aptitude  à  s'adap- 
ter aux  conditions  économiques  du  lieu  et  du  temps  dans  lesquels 
elle  vit.  Il  ne  faut  point  s'étonner  de  rencontrer  chemin  faisant 
quelques  souffrances  et  d'avoir  à  noter  quelques  crises,  car  la  vie 
plus  intense,  le  travail  plus  compliqué,  l'évolution  plus  rapide 
font  ressortir  plus  vivement  certains  maux  qui  ne  s'apercevaient 
pas  dans  une  société  plus  simple.  Il  est  naturel  qu'ici  les  inca- 
pables apparaissent  plus  nombreux  et  que  leur  élimination  se 
fassent  plus  rapidement  et  plus  brutalement. 

Paul  Roux. 


Le  Directeur-Gérant  :  Edmond  Demolins. 


Typographie  Firmin-Didot  et  C'^.  —  Paris. 


TABLEAUX  DU  TYPE  DES  MARSCHEN  DE  LA  PLAINE  SAXONNE 


I.  —  VARIÉTÉ  DES  MARSCHEN  DE  LA  WESER. 

(Art  ijastoral  exclusif.) 


Élevage  de    repro-  f  ,    associations    pour 
ducteurs  de  clioix.  'f  progi-ès  des  métho- 

\  des. 


Aptitudes  commerciales. 


Sol  dalluvions  ri-  \                                         1       Production   inten-  \  Laiteries    coopéra- 

ches ,    excessivement  /       Art  pastoral  iuten-   )  sive  du  beurre.              (  tives. 
compact  et   très  hu-  l  sif.                                   , 

°"'^®"                               '                                          '                                         '  Maintien  de  la  petite  propriété  à  côté  de  la  grande. 


Facilités  d'établis- 
sement. 


Origine  frisonne,     j       L'héritier  n'est  pas  avantagé. 


Arrêt  de  l'émigra-   (       Main-d'œuvre   suffisante    sur   jii 
tion.  (  pour  les  grands  propriétaires. 

Développement  du  ^  /        r> 

fermage  parcellaire.     /  Absentéisme      des  (        De^''  ' 

>  propriétaires  qui  vont   '  ventiles 

Instabilité  des  do-  l  en  ville.                         i  fessions    ., 

maincs.                          1  <■  raies. 


Sol  très  bas. 


(       Nécessité     d'entre-  ^       ^f  "*?     développe-  ) 

i   tenir  les  dienes  i  ™®°*    "^^    Pouvoirs  S       Prestige  des  fonctionnaires. 


I   tenir  les  digues. 


locaux. 


II.  —  VARIÉTÉ  DES  MARSCHEN  DE  L'ELBE. 

(Culture  et  art  pastoral  intensifs.) 

La  lu'cessité  d'entretenir  les  digues  donne  les  mêmes  conséquences  que  dans  les  marschen  de  la  Weser.  et  la  dominutl 
2)russienne  vient  encore  renforcer  le  prestige  des  fonctionnaires. 

■r^.„         ,  I        Progrès    d 

/       Difficulté    plus     grande    d'installation    (à  \  1  méthodes  dn 

1   cause  de  la  culture).  i       Grande     propriété  1  nage,ma<rhiii 

>  prédomine  sur  la  pe-  - 
/       Formation    de   ca-  \  tite.  1      Emploi 

pitaux.  ;  f  salaries    non 


Culture     intensive 
associée  à  l'art  pasto- 
AUuvioiis    un   peu  y  rai  intensif, 
moins    compactes  et 

moins  humides.  i      Production  en  vue 

de  la  vente  :  chevaux, 
beurre,  etc. 


Enrichissement. 


Aptitudes  commer- 
ciales. 


Origine  saxonne. 


I       Héritier  avantagé ? 


'  des. 

Habitudes  de  luxe.  S       endettement        et  S  ,  J-'É^Ï 
}  ventes  de  domaines,    i      / 
\.  f  vateurs. 

Emigration  commerciale  en  Anii-rique  avec  esprit  de  retoi 

Stabilité  des  domaines. 
Emigration  des  cadets. 


III.  —  VARIÉTÉ  DES  MARSCHEN  DE  L  EMS. 

(Culture  et  art  pastoral  intensifs.) 

C'est  la  même  que  la  précédente;  elle  n'en  difïère  que  par  les  points  suivants  : 
Origine  frisonne.  Héritier  n'est  plus  avantagé 


La  plupart  des  petits  propriétaii 
Instabilité  des  do-  )  sont    détiuitivenient  évii'cés    par 
tnaines.  j  grands  et  deviennent  fermiers  ou  sa 

ries. 


IV.        VARIÉTÉ  DES  POLDERS  DE  L'EMS. 

(Culture  intensive  en  sol  vierge.) 


Sol  vierge  extrême- 
ment  fertile,  récein- 


Culture    exclusive,  \  ^""^  capitaux. 


1  ,     %  intensive  et  commer- 

ment  conquis  sur  la  y     .  .    °"»  ="  ^>'"'"»'=' 

mer  (neumarscli).        ( 


Impo.=.sibilité  à   la  ') 
.    classe  ouvrière  d'ar-  [       Émigration  agricole  en  Anioriqui 
Prix  très  élevé  des  \  river  à  la  propriété.     ) 
terres  et  nécessité  de 

Création  d'une 

classe  de  gros  cultiva-  f       Emigration  riche  eu  Alleniagnepo 
teurs,   propriétaires,  ^  reprendre  des  fermes, 
ou  fermiers. 


Travail  abondant  et  régulier. 


ANNÉE  1907 


36    LIVRAISON 


BULLETIN 

DE  LA  SOCIÉTÉ  INTERNATIONALE 

DE  SCIENCE  SOCIALE 


!I>01I1M/4IRE  :  Xoiivoaux  membres.  —  Réunion  annuelle.  —  Questions  du  jour  :  La  nouvelle, 
forme  de  l'expansion  anglo-saxonne,  par  M.  Paul  Desca.\u's.  —  Correspondance  :  I.  L'agitation 
chez  les  instituteurs,  Lettre  de  M.  J.  Poxciek,  instituteur;  Réponse  de  M.  G.  d'Azambuja; 
IL  L'humanité  évolue-t-elle  vers  le  socialisme  ?  Lettre  de  M.  E.  Creveaux;  Réponse  de  M.  Paul 
Descami's.  —  Répercussions  sociales  :  IL  La  Famille,  par  M.  Edmond  De.molins.  —  L  emigrar- 
tion  hongroise  en  Amérique;  les  répercussions  qui  en  résultent,  par  M™'  Elisabeth  Koôs. 
L'Enquête  sociale,  par  M.  P.  D.  —  Bulletin  bibliographique. 


L'État  actuel  de  la  Science  sociale,  par  M.  Edmond  Demolins.  Brochure  d'introduction 
à  la  Science  sociale,  0  fr.  iU  cent.;  dix  ex.,  1  fr.  25;  vingt  ex.,  2  francs. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SÉRIE  (Prlx  :  2  fi 


N"  I.  —  La  Méthode  sociale,  ses 
procédés  et  ses  applications,  par  Edmond 
Demulins,  Robert  Pinot  et  Paul  de  Rou- 

SIER.S. 

N'^  2.  —  Le  Conflit  des  races  en 
Macédoine,  d'après  une  observation 
monographique,  par  G.  d'Azambuja. 

N''  3.  —  Le  Japon  et  son  évolution 
sociale,  par  A.  de  Pré  ville. 

N'^  4.  —  L'Organisation  du  travail. 
Réglementation  ou  Liberté,  d'après 
l'enseignement  des  faits,  par  Edmond 
Demolins. 

N»   5.  —  La   Révolution    agricole. 

Nécessité  de  transformer  les  procédés  de 
culture,  par  Albert  Daupr  vt. 

N°  6.  —  Journal  de  l'École  des  Ro- 
ches (année  1903- 1904 1. 

^<°  7.  —  La  Russie;  le  peuple  et 
le  gouvernement,  par   Léon  Poinsard. 

^'^  S.  —  Pour  développer  notre 
commerce  ;  Groupes  d'expansion  com- 
merciale, par  Edmond  De.molins. 

N'^  9.  —  L'ouverture  du  Thibet.  Le 
Bouddhisme  et  le  Lamaïsme,  par  A. 
de  Pré  VILLE. 

N'"^  10  et  11.  —La  Science  sociale 
depuis  F.  Le  Play.  —  Classification 
sociale  résultant  des  observations  faites 


franco  I 

d'après  la  méthode  de  la  Science  sociale, 
par  Edmond  Demolins.  (P'asc.  double.) 

N'^  12.  —  La  France  au  Maroc,  par 
Léon  Poinsard. 

No  13.  —  Le  commerce  franco-belge 
et  sa  signification  sociale,  par  Ph. 
Robert. 

No  14.  —  IJn  type  d'ouvrier  anar- 
chiste. Monographie  d'une  famille 
d'ouvriers  parisiens,  parle  D''  J.  Bail- 

IIACHE. 

No  15.  —  llne  expérience  agricole 
de  propriétaire  résidant,  par  Albert 
Dauprat. 

N  16.  —  Journal  de  l'École  des  Ro- 
ches 'année  1904-1905). 

No  17.  —  Un  nouveau  type  particula- 
riste  ébauché  :  Le  Paysan  basque  du 
Labourd  à  travers  les  âges,  par  M.  G. 
Olphe-Galliard. 

No  18.  —  La  crise  coloniale  en 
Nouvelle-Calédonie,  par  Marc  Le  Gou- 
pils, ancien  Président  du  Conseil  général 
de  la  Nouvelle-Calédonie. 

N"'*  19,  20  et  21.  —  Le  paysan  des 
Fjords  de  Norvège,  par  Paul  Bureau. 
(Trois  Fasc.) 

N"  22.  —  Les  trois  formes  essen- 
tielles de  l'Éducation;  leur  évolution 
comparée,  par  Paul  Descamps. 

La  suite  au  verso. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SÉRIE  [suite). 


N"3  23.  —  L'Evolution  agricole  en 
Allemagne.  Le  «  Bauer  »  de  la  lande 
du  Lunebourg-,  par  Pai  l  Roux. 

X°  24.  —  Les  problèmes  sociaux 
de  l'industrie  minière.  Comment  les 
résoudre,  par  Edmond  Demolins. 

N"  25.  —  La  civilisation  de  Tétain. 
—  Les  industries  de  l'étain  en  Fran- 
conie,  par  Louis  Arqué. 

N"  26.  —  Les  récents  troubles 
agraires  et  la  crise  agricole,  par 
Henri  Brun. 

.V  27.  —  Journal  de  l'École  des 
Roches  (année  1905-1000). 


ORGANISATION  DE  LA  SOCIÉTÉ 

But  de  la  Société.  —  La  Société  a  pour 
but  de  favoriser  les  travaux  de  Science 
sociale,  par  des  bourses  de  voyage  ou 
d'études,  par  des  subventions  à  des  pu- 
blications ou  à  des  cours,  par  des  enquêtes 
locales  en  vue  d'établir  la  carte  sociale 
des  divers  pays.  Elle  crée  des  comités 
locaux  pour  l'étude  des  questions  sociales. 
Il  entre  dans  son  programme  de  tenir  des 
Congrès  sur  tous  les  points  de  la  France, 
ou  de  l'étranger,  les  plus  favorables  pour 
faire  des  observations  sociales,  ou  pour 
propager  la  méthode  et  les  conclusions  de 
la  science.  Elle  s'intéresse  au  mouvement 
de  réforme  scolaire  qui  est  sorti  de  la 
Science  sociale  et  dont  VEcole  des  Roches 
a  été  l'application  directe. 

Appel  au  public.  —  Notre  Société  et 
notre  Revue  s'adressent  à  tous  les  hommes 
d'étude,  particulièrement  à  ceux  qui  for- 
ment le  personnel  des  Sociétés  historiques, 
littéraires,  archéologiques,  géographiques, 
économiques,  scientifiques  de  province. 
Ils  s'intéressent  à  leur  région;  ils  dépen- 
sent, pour  l'étudier,  beaucoup  de  temps, 
sans  que  leurs  travaux  soient  coordonnés 
par  une  méthode  commune  et  éprouvés 
par  un  plan  d'ensemble,  sans  qu'ils  abou- 
tissent à  formuler  des  idées  générales, 
à  rattacher  les  causes  aux  conséquences, 
à  dégager  la  loi  des  phénomènes.  Leurs 
travaux,  trop  souvent,  ne  dépassent  pas 
l'étroit  horizon  de  leur  localité;  ils  com- 
pilent simjjlcment  des  faits  et  travaillent, 
pour  ainsi  dire,  au  fond  d'un  puits. 

La  Science  sociale,  au  point  où  elle  est 
maintenant  arrivée,  leur  fournit  le  moj'en 
de  sortir  de  ce  puits  et  de  s'associer  à  un 
travail  d'ensemble  pour  une  œuvre  nou- 
velle, qui  doit  livrer  la  connai.ssance  déplus 


N"  ^8  et  29.  —  L'HisTdiRE  expliquée 
PAR  LA  Science  sociale  :  La  Grèce  an- 
cienne, par  G.  D'AzAMBUJA. 

N  '  30.  —  L'humanité  évolue-t-elle 
vers  le  socialisme?  par  Paul  Descami-s. 

N°  31.  —  L'École  moderne,  par  G. 
Clerc,  M™^'  Hugh  Bell  et  A.  Pernotte. 

iV  32.  —  Comment  se  prép.\re  l'unité 
sociale  du  monde.  Le  Droit  interna- 
tional au  XX^  siècle,  par  Léon  Poinsard. 

^"  33.  —  Les  exportations  alle- 
mandes, par  Paul  de  R(»usiers. 

IN°  34.  —  Le  type  savoyard,  par  C. 

HORLET.  J.  PoNCiEK  et  P.   DescaMPS. 


en  plus  claire  et  complète  de  l'homme, 
de  la  Société.  Ils  ont  intérêt  à  venir  à  elle. 
Publications  de  la  Société.—  Tous  les 
membres  reçoivent  la  Revue  la  Science 
sociale  et   le  Bullelin   de  la  Société. 

Enseignement.  —  L'enseignement  de 
la  Science  sociale  comprend  actuellement 
trois  cours  :  le  cours  de  M.  Paul  Bureau, 
au  siège  de  la  Société  de  géographie,  à 
Paris;  le  cours  de  M.  Edmond  Demolins, 
à  l'Ecole  des  Roches,  et  le  cours  de  M.  G. 
Melin,  à  la  Faculté  de  droit  de  Nancy.  Le 
cours  d'histoire,  fait  par  notre  collabora- 
teur le  yte  Ch.  de  Calan,  à  la  Faculté  de 
Rennes,  s'inspire  directementdesméthodes 
et  des  conclusions  de  la  Science  sociale. 

Sections  d'études.  —  La  Société  crée 
des  sections  d'études  composées  des  mem- 
bres habitant  la  même  région.  Ces  sec- 
tions entreprennent  des  études  locales 
suivant  la  méthode  de  la  Science  sociale, 
indiquée  plus  haut.  Lorsque  les  travaux 
d'une  section  sont  assez  considérables 
pour  former  un  fascicule  complet,  ils 
sont  publiés  dans  la  Revue  et  envoyés  à 
tous  les  membres. 

Bibliothèque  de  la  Science  sociale. 

—  Elle  comprend  aujourd'hui  une  tren- 
taine de  volumes  qui  s'in.spirent  de  la 
même  méthode.  On  en  trouvera  la  liste 
sur  la  couverture  de  la  Revue. 

Conditions  d'admission.  —  La  Société 
ooni})rond  trois  catégories  de  membres, 
dont  la  cotisation  annuelle  est  fixée  ainsi  : 

V'  Pour  les  membres  lilulaires  .'20  francs 
(25  francs  pour  l'étranger)  ; 

2°  Pour  les  membres  donateurs  :  100 
francs  ; 

'^°  Pour  les  membres  fondateurs  :  300  à 
500  francs. 


ANNÉE  1907 


36    LIVRAISON 


BULLETIN 


NOUVEAUX  MEMBRES 


MM. 


Jorire  d"ALMEiDA  Sanths.  ingénieur,  Lis- 
bonne, présenté  par  M.  J.  deMattosBraam- 
camp. 

BlliLIOTHÈQUE  DE  LA  DuUMA  DE  I/EmPIRE. 

palais  de  Tauride.    St-Pétersbourg.    pré- 
sentée par  M.  Edmond  Demolins. 

L'abbé  Chevallier,  curé  de  Baromesnil 
,Seine-Infér.),  présenté  par  >L  Robert  Du- 
fresne. 

M.  Dalw  Haut,  au  3-2'  Rég.  d'inf..  Tours, 
présenté  par  M.  G.  du  Couëdic. 

Henri  Deschamps,  Lenox.  Massachusets, 
Etats-Unis,  présenté  par  M.  E.  Demolins. 

L'abbé  J.-M.  Fassy,  curé  de  Lamanon 
fBouches-du-Rbônei,  présenté  par  le  même. 

A.  Gaxer,  directeur  de  la  Bévue  d'Al- 
sace. Mantoche  (Hte-Saônei.  présenté  par 
M.  Paul  Descamps. 

L.  Albino  Gonzalez,  Convento  de  S.  Es- 
teban,  Salamanca.  Espagne,  présenté  par 
M.  Edmond  Demolins. 

Pierre  Hudicourt.  avocat.  Port-au-Prince, 
Haïti,  présenté  par  MM.  Fleury-Féquière 
et  Eugène  Roy. 

Auguste  Macnab.  accademia  ecclesias- 
tica,  Rome,  présenté  par  M.  E.  Demolins. 

Camille  Martin,  agent  de  fabrique.  Lyon, 
présenté  par  M.  P.  Cadot. 

Etienne  Mathox,  ancien  député,  avo- 
cat. Port-au-Prince,  Haïti,  présenté  par 
MM.  Fleury-Féquière  et  Eugène  Roy. 

L"abbé  Pierre  Moxot.  Lyon,  présenté 
par  M.  Ph.  Collonge. 

Ex""'  Sor  Mendes  dos  Remedios.  biblio- 
thécaire de  l'Université.  Coimbra,  Por- 
tugal, présenté  par  le  D""  Serras  a  Silva. 

J.  Poncier,  instituteur,  École  (Savoie», 
présenté  par  M.  P.  Descamps. 

Le  capitaine  Stambule^cu,  Bucarest, 
Roumanie,  présenté  par  MM.  E.  Demolins 
et  E.  Grigorovitza. 


M.   SuLEAU,  industriel,  Paris,  présenté 
par  M.  Edmond  Demolins. 


XitlVE  AU    ME.MBRE  CORRESPONDANT  :  M.  J. 

Mattos  Braamcamp,  ingénieur  à  Lisbonne. 

M.  J.  Mattos  Braamcamp  écrit  à  M.  De- 
molins : 

«  Je  pense  constamment  à  la  Science 
sociale  et  aux  moyens  de  la  propager  en 
Portugal.  J'ai  déjà  réussi  à  recruter  un 
certain  nombre  d'adhérents.  Au  moment 
où  le  gouverneur  du  Mozambique  partait 
pour  rejoindre  son  poste,  je  lui  ai  prêté  le 
livre  de  M.  de  Préville  sur  l'Afrique  et  celui 
de  M.  Poinsard.  Cette  lecture  a  porté  ses 
fruits,  car  le  gouverneur  du  Mozambique 
vient  d'envoyer  une  circulaire  à  tous  les 
gouverneurs  de  sa  province  leur  enjoi- 
gnant de  s'informer  attentivement  de  l'or- 
ganisation sociale  de  chaque  peuplade. 

«  J"ai  acheté  une  dizaine  de  copies  du 
rapport  sur  l'Angleterre  de  M.  Jean  Périer 
et  je  les  distribue  à  ceux  qui  peuvent  en 
tirer  profit  pour  eux  ou  pour  le  pays.  Notre 
agent  commercial  à  Paris  vient  de  faire  un 
rapport  qui  s'inspire  de   celui-là;    notre 
agent  commercial  à  Madrid  s'est  fait  ins- 
crire membre  après  avoir  lu  le  même  rap- 
port ainsi  que  les  brochures  sur  le  com- 
merce franco-belge,   etc..  et  les, rapports 
de  M.  Périer  depuis  1903.  Notre  agent  com- 
mercial à  Londres  est  mis  au  courant  aussi, 
ainsi  que  notre  Ministre  des  affaires  étran- 
gères qui  est  aussi  un  nouveau  membre  de 
la  Société,  ainsi  que  quelques-uns  des  an- 
ciens et  futurs  Ministres  qui  touchent  de 
plus  près   à  nos  questions  économiques. 
Pendant  les  discussions  parlementaires  sur 
la  grave  question  des  vins  et  sur  d'autres 
questions,  j'ai  communiqué  les  études  de 
la  Science  sociale  à  des  députés  et  à  des 
journalistes.  Moi-même  en  ai  tiré  parti 
dans  des  conférences  et  articles  de  jour- 


234 


BULLETIN    DE    LA   SOCIETE   INTERNATIONALE 


naux  et  de  revues  agricoles  sur  des  ques- 
tions importantes  comme  celle  du  bétail  de 
boucherie,  celle  de  l'exportation  des  pro- 
duits agricoles  par  des  compagnies  étran- 
gères protégées,  etc.  Il  y  a  là  des  études 
très  intéressantes  à  faire  comme  documen- 
tation de  Science  sociale.  Il  est  incontes- 
table, et  quelques-uns  commencent  à  le 
voir,  que  nous  avons  besoin  de  fixer  un 
critérium  national  positif  sur  les  bases  de 
la  Science  sociale. 

«  Dernièrement,  un  groupe  s'est  formé 
parmi  les  membres  de  la  Société  de.  Géo- 
graphie de  Lisbonne  et  les  professeurs  des 
écoles  de  Lisbonne,  pour  organiser  un 
groupe  d'études  sociales  et  de  propagande. 
J'ai  été  invité  à  y  prendre  part  et  j'ai  pro- 
posé la  formation  d'une  bibliothèque  spé- 
ciale. Pour  donner  une  impulsion,  j'ai 
déposé  dans  une  salle  de  la  Société  de 
Géographie,  à  la  disposition  des  membres 
du  nouveau  groupe,  de  ceux  de  la  Science 
sociale,  et  des  membres  de  la  Société  de 
Géographie,  tous  les  volumes  de  la  col- 
lection complète  que  je  possède  de  la 
Scieticc  sociale  et  ceux  que  vous  et  tous 
les  membres  ont  publiés  jusqu'à  ce  jour. 
J'ai  engagé  ces  Messieurs  à  parcourir  toute 
la  série  et  à  se  rendre  compte  de  l'utilité 
qu'ils  pourront  en  tirer.  M.  Reis  Santos  est 
un  des  organisateurs  de  ce  groupe,  il  s'est 
fait  incrire  à  notre  société  de  Science  so- 
ciale. La  nouvelle  société  va  faire  impri- 
mer un  questionnaire  calqué  sur  le  plan 
d'enquête  que  la  Science  sociale  a  dressé. 
J'ai  proposé  que  ce  questionnaire  soit  dis- 
tribué aux  curés  de  tous  les  villages  et  ha- 
meaux, ainsi  qu'aux  professeurs  de  l'ensei- 
gnement primaire.  Je  crois  que  ce  sont  les 
meilleurs  instruments  que  nous  pouvons 
trouver,  pour  faire  des  observations  so- 
ciales... » 


REUNION  ANNUELLE 


La  réunion  annuelle  se  termine  au 
moment  où  nous  mettons  sous  presse. 
Elle  a  été  particulièrement  brillante  cette 
année,  soit  par  le  nombre  des  assistants, 
soit  par  l'importance  des  communications 


et  par  l'intérêt  des  discussions.  Nous  en 
publierons  le  compte  rendu  dans  le  pro- 
chain Bulletin. 


QUESTIONS  DU  JOUR 

UNE  NOUVELLE  FORME  DE 
L'EXPANSION  ANGLO-SAXONNE 

Nous  lisons,  dans  le  Temps,  le  passage 
suggestif  suivant,  détaché  d'un  article  in- 
titulé :  Capitaux  anglais  et  américains  en 
Russie  : 

«  Depuis  trois  mois.  Américains  et  An- 
glais, mais  Anglais  surtout,  ont  acheté'tout 
ce  qui  était  à  vendre,  en  fait  de  mines  et 
d'exploitations  minières,  en  Sibérie,  dans 
l'Asie  centrale,  dans  l'Oural,  au  Caucase  : 
placers  de  l'Amour  et  de  la  Lena,  mines 
de  cuivre  du  district  de  Semipalatinsk, 
charbons  et  minerais  divers  dans  l'Oural, 
gisements  de  pétrole  au  Caucase.  Dans  le 
bassin  même  de  Moscou,  on  ne  compterait 
pas  les  établissements  industriels  qui. 
ouvertement  ou  non,  ont  été  acquis,  en  ces 
derniers  temps,  par  les  capitaux  anglais. 
On  affirme  même  qu'aux  portes  de  Saint- 
Pétersbourg,  sur  le  lac  Ladoga,  à  la  limite 
de  la  Finlande  et  de  la  Russie,  les  mines 
de  Pitkaranta,  les  seules  mines  de  cuivre 
de  la  Finlande,  sont  dès  maintenant  aux 
mains  des  Anglais. 

«  J'ai  rencontré,  ces  jours  derniers,  un 
ingénieur  qui  revenait  de  Sibérie  où  il 
travaille  pour  le  compte  d'une  compagnie 
anglaise.  «  Les  .\nglais,  m'a-t-il  dit,  achè- 
tent à  des  prix  fort  avantageux  tout  ce  qui 
périclite,  et  là-bas.  tant  à  cause  du  mé- 
diocre état  de  l'outillage  qu'à  cause  des 
malversations  des  directeurs,  lesquelles 
ne  vont  guère  à  moins  de  50  %  des  béné- 
fices, les  meilleures  entreprises  périclitent. 
Pourquoi  ne  pas  dire  tout  haut  ce  que 
chacun  sait  et  dit  tout  bas  ?  » 

«  On  peut  juger  de  l'importance  des 
transactions  effectuées  par  ce  seul  fait, 
que  je  sais  de  source  certaine  :  il  y  a  un 
peu  plus  d'un  mois,  un  consortium  de 
capitalistes  anglais  a  fait  venir  de  Prague 
à  Londres  un  jeune   honnnc  qui,  sachant 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


235 


le  russe  et  l'anglais,  a  été  employé,  trois 
semaines  dm^ant,  à  traduire  du  russe  en 
unifiais  les  bilans  et  publications  diverses 
des  exploitations  minières  et  industrielles 
dont  on  savait  l'achat  possible. 

«  Pressés  de  réaliser,  vivant  volontiers 
au  jour  le  jour,  les  capitalistes  russes 
accueillent  comme  manne  céleste  cet  or 
anglais  qui  afflue  chez  eux.  Demandez  aux 
hommes  d'affaires  de  Moscou,  aux  ban- 
quiers en  particulier  et  aux  représentants 
du  gros  commerce,  ce  qu'est  actuellement 
la  situation  de  la  place  :  tous  seront  una- 
nimes à  la  déclarer  excellente;  et  ils 
diront  vrai.  Moscou,  depuis  l'an  passé,  a 
gagné  beaucoup  d'argent,  et  le  colossal 
mouvement  d'atfaires  enregistré  à  la  der- 
nière foire  de  Nijni-Novgorod  ne  s'est  pas 
arrêté. 

«  Quant  à  l'Etat,  on  dit  bien  que  lui 
aussi  serait  disposé  à  protîter  de  l'aubaine? 
Déjà  l'on  parle  ouvertement  de  la  vente 
probable  du  chemin  de  fer  de  l'E.st  chinois. 
Et  l'on  parle  de  bien  d'autres  ventes  en- 
core. » 

Cette  forme  de  l'expansion  anglo-saxonne 
n'est  pas  nouvelle.  On  peut  en  citer  de 
nombreux  exemples  dans  tous  les  pays. 
Ainsi,  en  Belgique,  le  plus  grand  atelier 
de  construction,  les  établissements  Cocke- 
rill  à  Seraing ,  ont  été  fondés  au  com- 
mencement du  xix*^  siècle  par  un  An.irlais 
John  Cockerill.  Dans  le  nord  de  la  France. 
on  peut  relever,  dans  l'industrie  textile, 
un  certain  nombre  de  noms  anglais  : 
Dickson  à  Calais.  Snowden  et  Tanguy. 
Fowler,  Sandhers  à  Lille  ou  dans  les  en- 
!  virons,  Holden  à  Croix-lez-Roubaix,  etc. 
On  en  trouve  également  dans  la  construc- 
tion mécanique,  tels  que  les  établisse- 
ments "Walker  à  Lille,  etc.  Dans  le  fasci- 
cule consacré  à  l'étude  du  type  savoyard, 
le  même  fait  était  signalé,  à  propos  de 
l'industrie  gantière  de  Grenoble  '  :  «  La 
plupart  des  grands  patrons,  dit  M.  de 
Toytot,  sont  des  Anglais  ou  des  Améri- 
cains. Ils  sont  mieux  outillés  et  emploient 
300  coupeurs  et  1.'30  ouvrières^  à  la  journée, 
alors  que  les  maisons  françaises  n'ont  que 
15  coupeurs  et  10  ouvrières  ». 

■i.  3'.«  lasc,  p.  81. 


Dans  l'industrie  électrique,  on  peut  citer 
les  .sociétés  filiales  établies  dans  différents 
pays  par  les  grandes  firmes  américaines, 
Tliomson-Houston,  Westinghouse,  etc.  11 
en  est  de  même  dans  l'industrie  automo- 
bile dans  laquelle  on  peut  citer  la  maison 
Charron  qui  a  été  rachetée  par  des  capi- 
talistes anglais.  On  aurait  des  exemples 
semblables  à  citer  un  peu  partout,  en  Es- 
pagne, en  Italie,  en  Chine,  au  Japon, 
dans  r.\mêrique  du  Sud,  et  surtout  en 
Égj'pte  et  dans  l'Hindoustan. 

Cette  forme  de  l'expansion  anglo-saxonne 
n'existe  guère  que  depuis  un  siècle,  depuis 
l'apparition  de  la  grande  industrie.  Ce 
phénomène  est  dû  à  la  surabondance  des 
capitaux.  .Nous  savons  qu'en  France  et  en 
Belgique,  il  y  a  également  .surabondance 
de  capitaux,  mais,  dans  ces  deux  derniers 
pays,  l'expansion  capitaliste  n'a  pas  les 
mêmes  caractères  qu'en  Angleterre;  elle 
s'opère  surtout  par  l'intermédiaire  de  vas 
tes  sociétés  anonymes  lancées  par  les 
banques  et  les  agents  d'affaires.  Le  public 
remet  bénévolement  son  argent  à  des  gens 
qu'il  ne  connaît  pas,  sur  lesquels  il  n'a 
aucun  contrôle  et  pour  des  industries 
créées  dans  des  pays  .sur  lesquels  il  n'a 
que  de  vagues  renseignements.  De  là, 
l'échec  de  tant  d'entreprises ,  canal  de 
Panama,  mines  d'or  ou  de  cuivre,  etc. 
Nous  soulignons,  en  passant,  ce  passage 
de  l'article  du  Temps  que  nous  avons  re- 
produit et  qui  attribue  l'échec  de  la  plu- 
part des  entreprises  russes,  françaises, 
belges,  ou  allemandes,  au  médiocre  état  de 
l'outiUa(ie  et  à  la  malversation  des  direc- 
teurs^. Les  entreprises  qui  réussissent  le 
mieux  sont  celles  qui  ont  pour  objet  l'ex- 
ploitation d'un  service  public,  gaz,  élec- 
tricité, tramways,  etc.  Il  n'en  est  pas 
de  même  des  Anglo-Saxons.  Ici,  c'est  le 
capitaliste  lui-même  qui  se  met  à  la  tête 
de  l'entreprise  et  qui  le  contrôle  de  près. 
Tout  au  moins,  il  étudie  l'affaire  de  visu 
avant  d'y  mettre  son  argent. 

C'est  pourquoi,  il  est  moins  souvent 
trompé,  et  c'est  pourquoi  ses  affaires 
réussissent.  Les  Continentaux,  plus  apa- 
thiques, trouvent  plus  commode  de  faire 

1.  Ou  peut  citer  d'honorables  exceptions,  mais 
ce  sont.  Irélasl  des  exceptions. 


-23(5 


BULLETIN    DE    LA    SOCIÉTÉ    INTERNATIONALE 


fructifier  leur  argent  par  les  autres  et 
souvent  ils  perdent  leur  argent  ;  les  An- 
glo-Saxons  préfèrent  surveiller  eux-mêmes 
remploi  de  leur  argent,  ce  qui  donne  plus 
de  tracas^  mais  moins  de  déboires.  Tel  est 
le  secret  de  cette  nouvelle  forme  de  leur 
supériorité. 

Quel  sera  le  résultat  de  cette  expansion 
nouvelle  ?  On  peut,  dès  maintenant,  l'a- 
percevoir. Ce  n'est  pas  la  colonisation 
agricole  en  sol  vacant  ou  rendu  vacant, 
comme  celle  qui  a  donné  lieu  à  la  fonda- 
tion de  nouvelles  nations,  Amérique  du 
Nord,  Sud-Afrique,  ou  Australie;  c'est  une 
colonisation  patronale  en  sol  occupé  par 
des  communautaires. 

Le  passé  explique  l'avenir.  Tous  nos 
lecteurs  connaissent  une  période  sembla- 
ble dans  l'histoire,  nous  voulons  dire  l'ex- 
pansion des  P'rancs  dans  l'Europe  occi- 
dentale au  Moyen  Age.  Sans  doute,  les 
colons  francs  n'élevèrent  pas  des  usines, 
mais  ils  créèrent  des  domaines  agricoles 
en  se  superposant  à  une  race  communau- 
taire ;  ils  devinrent  des  patrons  éminents, 
et  rendirent  la  vie  à  des  contrées  qui 
tombaient  en  décadence.  On  peut  donc 
prédire  que,  dans  certains  pays,  la  classe 
supérieure  se  renouvellera  par  une  infu- 
sion de  sang  anglo-saxon,  l'élément  com- 
munautaire fournissant  la  main-d'œuvre 
et  occupant  les  situations  inférieures. 
Ainsi,  ces  pays  stagnants  retrouveront  une 
nouvelle  vie,  une  nouvelle  activité. 

Mais  ceci  formera-t-il  de  nouveaux  États- 
Unis,  un  nouveau  type  plus  élevé?  Nos 
lecteurs  savent  que  l'expansion  particu- 
lariste  en  sol  occupé  par  des  communau- 
taires ne  donne  pas  les  mêmes  résultats 
que  la  colonisation  en  sol  vacant.  Dans 
ce  dernier  cas,  en  effet,  le  type  particula- 
riste  garde  ses  caractères  fondamentaux, 
et  ces  caractères  fondamentaux  sont  ex- 
cités par  l'abondance  des  terres  vacantes, 
par  la  mise  en  valeur  de  richesses  nou- 
velles (Ex.  :  le  type  yankee).  Dans  le  pre- 
mier cas,  au  contraire,  il  y  a  un  mélange 
de  deux  races,  en  haut  une  race  patronale 
particulariste,  en  bas  une  race  commu- 
nautaire ouvrière  ;  mais  peu  à  peu,  lente- 
ment mais  sûrement,  ce  mélange  devient 


une  combinaison  :  il  se  forme  ainsi  une 
race  unique,  fusion  des  deux  éléments 
primordiaux  :  et  cette  race  unique  tient 
le  milieu  entre  la  formation  communau- 
taire et  la  formation  particulariste  :  ce  sont 
les  populations  mixtes  dont  la  France  et 
l'Allemagne  nous  donnent  actuellement 
les  exemples  les  plus  caractérisés. 

En  résumé,  Texpansion  nouvelle  abou- 
tira à  ceci  :  le  remplacement  des  popula- 
tions purement  communautaires  par  des 
populations  mixtes,  et  ceci  est  un  progrès. 
De  tout  ce  qui  précède,  on  peut  tirer  les 
deux  lois  suivantes  : 

Quand  une  population  pariiculariste  est 
en  contact  avec  une  population  communau- 
taire adonnée  aux  travaux  de  simple  re- 
colle,  le  sol  est  rendu  vacant  et  il  se  forme 
une  nouvelle  nation  purement  particulariste 
(Ex.  :  les  Peaux-Rouges,  les  indigènes 
australiens,  etc..  évincés). 

Quand  une  population  particulariste  est 
en  contact  avec  une  population  communau- 
taire adonnée  aux  travaux  d'extraction, 
il  se  forme  une  combinaison  aboutissant  à 
la  création,  d'une  race  mixte.  (Ex.  :  l'Eu- 
rope occidentale  et  centrale). 

La  France  peut-elle  profiter  de  cet  état 
de  choses?  On  peut  répondre  affirmative- 
ment, si  l'on  remarque  que  le  phénomène 
signalé  plus  haut  aboutit  à  la  création  de 
nouvelles  races  qui  seront  plus  près  du 
type  français  que  du  type  anglais. 

.\ous  pourrons  donc  exercer  une  grande 
influence,  au  point  de  vue  des  idées,  sur 
ces  nations  futures,  puisque  leur  menta- 
lité se  rapprochera  de  la  n»')tre,  à  certains 
égards,  et  que  nous  avons  le  bénéfice  de 
l'antériorité,  de  l'avance  prise.  La  France 
est  le  premier  pays  dans  Tordre  chrono- 
logique, où  la  formation  mixte  soit  appa- 
rue, et  cela  explique  son  prestige  et  son 
rôle  vis-à-vis  des  autres  nations  mixtes, 
qui  peu  à  peu  se  sont  formées  autour 
d'elle. 

Paul  Dr.scAMi's. 


DE  sctencl:  sociale. 


237 


CORRESPONDANCE 

I.  —  L'agitation  chez  les  instituteurs. 

A    M.   J.    (VAzambuja,    Ecole,    Savoie, 
Le  17  avril  l!ti)7. 

Monsieur, 

J'ai  lu  votre  article,  rAf/iUilion  chez  les 
Jnsli  tuteur  s,  j>a.ru.  dans  le  trente-quatrième 
fascicule  de  la  Science  sociale.  Je  vous 
fais  part  de  quelques  réflexions  qu'il  m'a 
inspirées  et  qui  m'ont  paru  utiles  à  com- 
muniquer. 

Il  y  a  certainement  du  vrai  dans  votre 
article.  La  monographie  de  l'instituteur, 
•Ml  tant  que  type  social,  est  d'un  obser- 
vateur. Les  causes  pour  lesquelles  les 
détenteurs  du  pouvoir  liésitent  à  frapper 
les  instituteurs  syndiqués  sont  bien  obser- 
vées aussi,  quoique,  à  mon  avis,  elles  soient 
exagérées.  Le  rôle  électoral  attribué  à  l'ins- 
titeur  n'est  vrai  que  pour  certaines  régions  ; 
mais  pas  pour  la  majorité.  Par  suite  de 
circonstances  spéciales,  des  instituteurs 
ont  pu  se  prêter  au  rôle  d'agent  d'infor- 
mation; mais,  en  comparaison  du  grand 
nombre  des  instituteurs,  ils  ne  forment 
(pi'une  infime  minorité. 

Vous  écrivez  ensuite  :  «  On  ne  peut 
oublier  que  le  triomphe  définitif  de  l'école 
ofûcielle,  après  vingt-cinq  ans  d'exten- 
sion progressive,  coïncide  avec  l'augmen- 
tation inquiétante  du  nombre  des  jeunes 
criminels  ». 

C'est  à  peu  près  comme  si  je  disais  : 
«  On  ne  peut  oublier  que  le  triomphe  défi- 
nitif du  christianisme,  dans  l'empire  ro- 
main, coïncide  avec  les  scandales,  les 
bassesses  qui  ternissent  les  derniers  jours 
de  l'Empire.  »  De  ce  que  deux  faits  coïn- 
cident dans  le  temps,  peut-on  en  conclure 
que  l'un  est  un  dérivé  de  l'autre?  Non, 
n'est-ce  pas?  S'il  y  a  beaucoup  de  jeunes 
criminels,  cela  tient  à  ce  que  la  France  a 
déjà  des  siècles  d'existence,  qu'elle  a 
atteint  une  civilisation  avancée,  et  toute  ci- 
vilisation avancée,  ainsi  que  le  constate  le 
docteur  Legrain,  voit  son  épanouissement 
terni  par  l'apparition  fatale  d'un  certain 
nombre   de   dégénérés,  dont   l'éducation 


dépend  plus  du  médecin  (|ue  de  l'institu- 
teur, ou  même,  si  vous  voulez,  que  du 
curé.  Tout  procédé  pédagogique  normal 
échoue  avec  des  anormaux. 

J'arrive  maintenant  au  but  essentiel  de 
ma  lettre. 

^'ous  parlez  des  «  campagnes  antipa- 
triotiques »  des  instituteurs.  Pour  vous 
montrer  à  quel  point  cette  légende  con- 
cernant les  instituteurs  est  peu  fondée  en 
fait,  je  vais,  si  je  puis  m'exprimer  ainsi, 
vous  faire  la  monographie  du  sentiment 
patriotique  chez  l'instituteur  français  ac- 
tuel, et  je  me  prendrai  tout  simplement 
comme  exemple,  car  :  1"  je  serai  plus  sûr 
de  la  certitude  des  faits  que  j'avance; 
'2"  je  crois  résumer  les  principaux  traits 
du  patriotisme  de  l'instituteur  français 
actuel. 

Je  suis,  en  effet,  membre  de  la  Conci- 
liation Internationale  dont,  comme  vous 
le  savez,  M.  d'Estournelles  de  Constant  est 
président.  Je  suis  donc  un  pacifiste.  D'au- 
cuns en  concluront  aussitôt  que  je  suis 
un  antipatriote,  queje  réclame  la  suppres- 
sion des  armées  et  que,  sans  doute,  je  ne 
dois  guère  me  gêner  dans  ma  classe  pour 
attaquer  armée  et  officiers  à  tout  propos. 
Eh  bien!  voyons  ma  classe;  consultons 
livres  et  cahiers.  Vous  n'êtes  sûrement  pas 
sans  savoir  que  ce  sont  les  instituteurs 
(jui,  dans  leurs  conférences  cantonales 
annuelles,  décident  de  l'inscription  ou  de 
la  radiation  de  tel  livre  sur  la  liste  dépar- 
tementale des  livres  classiques.  De  plus, 
parmi  les  nombreux  ouvrages  relatifs  à  un 
même  ordre  de  connaissances,  chaque 
instituteur  a  le  droit  de  choisir  celui  qui 
lui  convient,  de  sorte  que  les  livres  mis 
entre  les  mains  des  élèves  d'une  classe, 
reflètent  d'assez  près  l'état  d'àme,  les  aspi- 
rations du  maître. 

Examinons  les  livres  de  ma  classe,  trai- 
tant plus  ou  moins  directement  du  patrio- 
tisme. Voici  le  livre  de  lecture.  Il  a  pour 
titre  les  Enfants  de  Marcel  par  G.  Bruno. 
Ce  Marcel  est  un  sergent,  et  un  sergent 
de  l'armée  de  l'Est  de  1871.  Sa  femme, 
cantinière,  meurt  pendant  la  campagne; 
lui,  perd  son  bras  droit.  Ils  offrent  donc 
des  exemples  vivants  de  patriotisme  à 
mes  élèves.  Un  des  fils  devient  officier  ; 


238 


BULLETIN    DE   LA   SOCIÉTÉ    INTERNATIONALE 


len  autres,  colons  en  Algérie.  Les  héros  du 
livre  sont  donc  principalement  des  mili- 
taires. Et  tout,  dans  l'ouvrage,  respire  un 
patriotisme  ardent,  mais  non  chauvin.  J'en 
fiterai  quelques  passages,  bien  que  cela 
allonge  ma  lettre.  Voici  le  début  : 

«  Il  faut  apprendre  dès  l'enfance  à 
mettre  au-dessus  de  tout  :  honneur  et 
patrie.  Honneur  et  patrie  est  la  devise  de 
Qotre  armée  ;  ce  doit  être  aussi  celle  de 
tout  Français  et  de  toute  Française.  » 

Plus  loin  :  «  11  faut  aimer  la  patrie  fran- 
çaise pour  ses  malheurs  comme  pour  ses 
gloires.  » 

«  Le  mois  de  mai  sans  la  France,  ce 
n'est  plus  le  mois  de  mai.  » 

«  Soyons  fiers  de  nous  dire  citoyens 
français  et  faisons  en  sorte  que  ce  titre 
soit  respecté  dans  le  monde  entier.  » 

«  Un  ancien  a  dit  :  Aimer  et  servir  sa 
patrie,  c'est  un  des  moyens  d'honorer 
Dieu.  » 

«  Capituler,  pour  une  ville  qui  a  encore 
des  moyens  de  résistance,  est  aussi  hon- 
teux qu'il  Test  pour  un  soldat  de  prendre 
la  fuite.  » 

«  Le  bon  soldat  est  esclave  de  la  règle, 
esclave  de  la  discipline  ;  il  n'a  pas  à  dis- 
cuter ni  à  apprécier;  il  n'a  qu'à  obéir.  » 

Est-ce  là  de  l'antipatriotisme? 

Voici  le  livre  de  morale  (École  primaire. 
Bibliothèque  d'Éducation,  15,  rue  de 
Oluny,  Paris).  Ici  les  citations  seraient 
longues.  Je  vous  renvoie  au  livre  pour 
l'apprécier.  Vous  pourrez  y  voir  que  si  l'on 
ne  place  pas  Napoléon  P'-  au  rang  des 
héros,  le  livre  contient  cependant  des 
passages  très  suggestifs  au  sujet  de  la 
question  qui  nous  intéresse.  Tel  le  sui- 
vant :  «  Rien  n'est  plus  beau  que  le  sacri- 
fice de  la  vie  à  la  patrie  ;  les  braves  gens 
morts  sur  le  champ  de  bataille  ont  droit  à 
toute  notre  admiration,  et  on  ne  pourra 
jamais  célébrer  assez  la  vaillance  de  Léo- 
nidas  aux  Thermopyles,  comme  l'héroïsme 
de  Jeanne  d'Arc,  ou  des  volontaires  de 
1793.  Défendre  l'indépendance  delà  nation 
contre  les  conquérants  ou  les  envahisseurs, 
quoi  de  plus  noble?..,  »  (page  175). 

Voici  le  livre  d'histoire  de  Cl.  Auge.  Ab- 
solument rien  d'antipatriotique  à  lui  re- 
procher. 


Passons  aux  cahiers.  Presque  chaque 
jour,  le  sentiment  patriotique  s'épanouit 
dans  un  modèle  d'écriture,  dans  une 
dictée,  un  morceau  de  récitation,  une 
rédaction,  un  compte  rendu  de  lecture. 
Mais  voilà  où  mes  élèves  diffèrent  de  ceux 
d'il  y  a  vingt  ans  :  ils  placent  Pasteur, 
^'ictor  Hugo,  Hoche,  Bayard,  avant  Napo- 
léon Ie>? 

Est-ce  là  un  grand  crime  contre  la 
patrie?? 

Avec  la  grande  majorité  des  instituteurs 
français,    je   considère    que   l'instituteur 
français  actuel  a  le  devoir  de  développer 
dans  le  cœur  de  ses  élèves  l'amour  inné  de 
la  patrie,  de  la  leur  faire  aimer,  comme 
une  mère  à  laquelle  ils  doivent  tout.  Mais 
avec  la  majorité  des  instituteurs  français, 
je    n'admets  pas  qu'on  cultive,  chez  les 
jeunes  générations,  l'amour  de  la  guerre 
et  l'amour  des  conquêtes.  Cela  veut-il  dire 
qu'ils  en  seront  moins  enclins  à  défendre 
leur  pays?  Il  n'est  pas  permis  de  le  penser. 
Une  forte  armée  est  indispensable  à  la 
France  et  lui  sera  nécessaire  longtemps 
encore.  J'estime  les  officiers  qui  transfor- 
ment les  jeunes  recrues  arrivant  au  régi- 
ment   en    soldats    endurants,    aguerris, 
capables  d'affronter  bravement  l'ennemi. 
C'est  là  leur  devoir  à  eux  :  la  préparation 
à  la  guerre.  Le  nôtre,  je  l'ai  dit,  est  diffé- 
rent,  mais   non   contraire  :  il  consiste  à 
cultiver  chez  nos   élèves   l'amour  de   la 
patrie,  et  à  leur  faire  comprendre  que  les 
guerres  de  conquêtes  ne  font  pas  la  vraie 
grandeur    d'un  peuple.    La   race   anglo- 
saxonne   n'est  pas   une   race    «    conqué- 
rante »,    au   sens    militaire   du   mot,    et 
cependant  la  «  Science  sociale  »  ne  recon- 
naît-elle pas  que  cette  race  est   la  race 
dominante  actuelle? 

Vous  voyez  qu'en  somme,  à  aucun  mo- 
ment, nous  n'avons  essayé  de  détruire  en 
nos  élèves  l'amour  de  la  patrie,  que  nous 
les  poussons  au  contraire  à  donner  pour 
elle  jusqu'à  la  dernière  goutte  de  leur  sang  ; 
mais  nous  ne  voulons  pas  qu'ils  aient  «  le 
culte  de  la  guerre  ». 

Veuillez  agréer,  Monsieur,  l'expression 
de  mes  meilleurs  sentiments. 

J.  PoNCiKR,  Instituteur. 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


230 


I 


Nous  répondrons  brièvement  : 

1'^  Le  fond  de  nos  observations  est  juste, 
puisque  l'auteur  de  la  lettre  le  reconnaît 
lui-même. 

2'^  En  disant  que  l'augmentation  du 
nombre  des  jeunes  criminels  coïncide 
avec  le  développement  de  l'école  officielle, 
nous  avons  voulu  simplement  constater  un 
fait  négatif,  à  savoir  que  l'école  n'a  pas 
produit  les  merveilleux  résultats  célébrés  à 
l'avance  par  les  poètes  et  promis  par  les 
orateurs. 

3"  Les  instituteurs  antipatriotes  ne  sont 
qu'une  minorité,  c'est  entendu  ;  mais  cette 
minorité  a  paru  assez  inquiétante  à  des 
instituteurs  d'élite  comme  M.  Bocquillon 
et  à  des  hommes  d'État  radicaux  comme 
M.  Goblet,  pour  leur  faire  pousser  des  cris 
d'alarme. 

4"  Il  est  parfaitement  exact  que  les 
livres  scolaires  et  les  cahiers  d'écriture 
sont  pleins  de  maximes  patriotiques;  mais 
notre  honorable  contradicteur  a-t-il  compté 
le  nombre  de  ceux  qui  jettent,  ouverte- 
ment ou  secrètement,  la  dérision  sur  ces 
maximes  [dont  on  a  abusé,  à  notre  avis, 
de  façon  à  produire  une  réaction)? 

5"^  Nous  accordons  que  le  rôle  électoral 
de  l'instituteur  ne  s'exerce  que  dans  cer- 
taines régions,  là  où  le  milieu  se  prête  à 
la  chose. 

6'^  Nous  nous  gardons  bien  de  confondre 
les  desseins  généreux  des  pacifistes  avec 
les  déclamations  des  antipatriotes.  Il  est 
toutefois  évident  que  certains  antipatriotes, 
pour  mieux  capter  la  sympathie  du  public, 
empruntent  le  langage  des  pacifistes. 

7°  Nous  sommes  absolument  d'accord 
avec  notre  correspondant  en  ce  qui  con- 
cerne la  vraie  grandeur  des  peuples,  qui 
ne  résulte  pas  des  guerres  ni  des  conquêtes. 

8"  Enfin,  et  surtout,  nous  rappelons  à 
M.  Foncier  les  déclarations  et  réserves  que 
nous  avons  faites,  au  commencement  de 
notre  article,  au  sujet  des  instituteurs 
dignes  d'estime,  parmi  lesquels  nous  som- 
mes heureux  de  le  placer. 

Ces  courtes  remarques  suffiront,  nous 
en  avons  la  ferme  confiance,  pour  que 
nos  lecteurs  remettent  toutes  choses  au 
point. 

G.  n'AzAMiiUJA, 


L'Humanité   évolue-t-elle   vers 
le  socialisme? 

A  M.  Paul  Descamps. 


Vervins,  le  3  avril. 


Monsieur, 


En  réponse  à  votre  lettre  du  30  mars 
dernier,  j'ai  l'honneur  de  vous  faire  con- 
naître que  je  ne  perds  pas  de  vue  l'étude 
sur  la  »  Thiérarche  »  pour  laquelle  je  me 
suis  fait  inscrire;  je  regrette  seulement 
que  mes  loisirs  ne  me  permettent  pas 
d'aller  plus  rapidement.  J'attends  aussi  des 
renseignements  que  j'ai  demandés  au 
professeur  départemental  d'agriculture 
pour  pouvoir  établir  à  peu  près  exacte- 
ment la  situation  des  différents  types  d'her- 
bagers  que  j'ai  rencontrés  dans  le  pays. 

Je  lis  toujours  avec  beaucoup  d'intérêt 
les  belles  études  que  vous  publiez  dans  la 
Science  sociale.  A  propos  du  fascicule 
L'humanité  évolue-t-elle  vers  le  socialisme  ? 
je  voulais  en  son  temps  vous  faire  part 
assez  longuement  de  certaines  objections 
qui  s'étaient  présentées  à  mon  esprit; 
puisqu'une  occasion  s'offre  de  vous  écrire, 
je  vais  me  contenter  de  me  résumer. 

Contrairement  à  votre  conclusion,  je 
crois  que  l'humanité  est  en  train  d'évoluer 
vers  le  socialisme,  et  ceci  ne  me  semble 
pas  être  en  contradiction  avec  les  prin- 
cipes de  la  Science  sociale.  En  effet,  dans 
notre  société  moderne,  grâce  au  progrès, 
au  développement  du  machinisme,  toutes 
les  besognes  tendent  à  se  simplifier,  à  exi- 
ger de  moins  en  moins  d'efforts  physiques 
et  intellectuels;  elles  sont  même  deve- 
nus tellement  faciles  que,  dans  les  usines, 
les  femmes,  les  enfants  ont  pris  peu  à  peu 
la  place  des  hommes  ;  cette  situation  nous 
achemine  vers  le  salaire  uniforme. 

L'atelier  où  l'on  fabrique  mécanique- 
ment ayant  une  supériorité  écrasante  sur 
celui  où  l'on  continue  à  suivre  les  vieux 
errements,  il  s'en  suit  que  toutes  les  pe- 
tites fabriques,  tous  les  petits  ateliers  dis- 
paraissent. Le  nombre  des  patrons  va 
diminuant  alors  que  leur  importance  aug- 
mente en  proportion. 


2'tO 


BULLETIN   DE   LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


Nous  sommes  entraînés  vers  une  con- 
centration formidable  des  forces  sociales  ; 
un  à  un  les  échellons  intermédiaires  se 
brisent.  Bientôt  il  ne  se  trouvera  plus  en 
présence  que  la  puissance  du  capital  entre 
les  mains  de  quelques  financiers  et  celle 
qui  résultera  du  groupement  d'un  nombre 
considérable  de  travailleurs  unis  par  des 
intérêts  communs. 

«  Comme  il  est  plus  facile  d'abattre 
quelques  tiges  de  pavot  que  d'innombra- 
bles fleurettes  »,  est-ce  que  nous  ne  se- 
rons pas  alors  tout  près  du  collectivisme  ? 
Est-ce  qu'il  ne  se  trouvera  pas  réalisé  en 
fait,  et  cela  par  les  soins  des  capitalistes? 
N'est-ce  pas  ce  règne  qu'appelle  de  tous 
ses  vœux  et  bien  inconsciemment  la  bour- 
geoisie française,  quand  elle  éloigne  de 
parti  pris  nos  enfants  des  professions  ma- 
nuelles et  commerciales  pour  en  faire  des 
fonctionnaires  ? 

Ce  goût  pour  le  fonctionnaire  est  à  pré- 
sent profondément  ancré  dans  l'esprit  de 
la  nation  ;  dans  toutes  les  classes  de  la  so- 
ciété on  attend  son  salut  de  l'État.  On  pré- 
fère végéter  dans  un  petit  emploi,  que  de 
vivre  plus  largement  en  employant  ses 
facultés,  son  initiative  dans  des  entre- 
prises. 

Vous  avez  montré  que  le  communisme, 
le  collectivisme,  le  monopolisme,  avaient 
existé  dans  le  passé,  parmi  les  sociétés 
primitives  et  que  cela  avait  été  possible 
parce  qu'il  n'y  avait  que  des  besoins  peu 
compliqués  à  satisfaire  pour  lesquels  des 
travaux  de  simple  récolte  suffisaient. 

Eh  bien,  dans  notre  société  moderne,  où 
le  progrès  a  créé  à  chacun  des  besoins 
multiples  et  compliqués,  nous  nous  trou- 
vons ramenés  aux  conditions  du  passé, 
puisque  nous  arrivons  à  réaliser  une  vie 
large  et  facile  avec  le  minimum  d'effort. 
Grâce  à  la  mécanique,  est-ce  que  certains 
articles  ne  sont  pas  fabriqués  d'une  façon 
à  peu  près  automatique?  N'est-ce  pas  là 
le  but  des  recherches  et  des  inventions? 
Alors  l'évolution  de  la  société  moderne 
vers  le  collectivisme  serait  en  harmonie 
avec  les  principes  de  la  science  sociale. 

Veuillez  agréer.  Monsieur,  l'hommage  de 
mou  profond  respect. 

E.  Cheveaux. 


L'argumentation  de  M.  Creveaux  repose 
sur  les  quatre  faits  suivants  : 

1.  Le  machinisme  ramène  le  travail 
humain  à  une  sorte  de  simple  récolte. 

2.  Il  tend  à  uniformiser  les  salaires. 

3.  Le  grand  atelier  réduit  de  plus  en 
plus  le  nombre  des  patrons,  ce  qui  est  un 
acheminement  vers  un  seul  atelier  na- 
tional se  chargeant  de  tout. 

4.  L'accroissement  constant  du  fonction- 
narisme est  un  acheminement  vers  le  so- 
cialisme. 

Etudions  successivement  ces  quatre  phé- 
nomènes. Et  tout  d'abord,  pour  bien  poser 
la  question,  je  dois  déclarer  que,  person- 
nellement, il  m'est  absolument  indifférent 
que  l'humanité  évolue  vers  le  socialisme 
ou  vers  tout  autre  état  social.  Nous  faisons 
simplement  œuvre  de  savant,  c'est-à-dire 
que  nous  devons  faire  abstraction  de 
toutes  nos  idées  préconçues  et  étudier  l'hu- 
manité comme  un  naturaliste  étudie  une 
société  de  fourmis.  Il  faut  nous  débarrasser 
du  préjugé  des  idées  et  laisser  parler  les 
faits.  Il  faut  surtout  nous  débarrasser  des 
confusions  de  mots,  et  c'est  pourquoi,  dans 
notre  étude  ^ur  le  socialisme,  notre  pre- 
mier travail  a  été  de  définir  exactement 
les  termes  employés  :  communisme,  col- 
lectivisme, monopolisme,  etc.  Si,  par 
exemple,  l'on  veut  appeler  socialisme  un 
état  social  dans  lequel  l'individualité  de 
chacun  est  la  mieux  garantie  contre  la 
compression  de  la  collectivité,  nul  doute 
que  l'Humanité  évolue  vers  le  socialisme. 
Mais,  au  contraire,  nous  avons  défini  le 
socialisme  comme  étant  un  état  social  réa- 
lisant l'omnipotence  de  la  collectivité  et  la 
compression  du  libre  développement  des 
individualités.  Et  cette  définition,  nous 
l'avons  tirée  de  l'ensemble  des  écrivains 
socialistes.  C'est  donc  à  celle-là  que  nous 
nous  tiendrons. 

La  conclusion  do  notre  travail  était 
celle-ci  :  le  développement  des  transports, 
en  rendant  la  concurrence  de  plus  en  plus 
âpre,  est  en  train  d'atténuer  de  plus  en 
plus  les  institutions  socialistes,  qui,  jadis, ré- 
gnaientsanspartage  dans  toute  l'Humanité. 

Ces  points  étant  rappelés,  revenons  à 
l'examen  des  objections  faites  par  M.  Cre- 
veaux : 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


241 


1.  Est-il  vrai  que  la  surveillance  des  ma- 
chines est  un  travail  de  simple  récolte  ? 
Nous  ne  le  pensons  pas,  pour  cette  raison 
que  la  direction  des  machines  demande 
une  attention  soutenue,  continue,  sans 
défaillance  d'un  seul  instant  :  un  moment 
d'inattention  provoque  une  malfaçon  et 
quelquefois  un  accident,  une  couturière 
peut-elle  être  plus  distraite  quand  elle 
coud  à  la  machine  que  quand  elle  coud  à 
la  main?  Un  conducteur  d'automobile 
peut-il  rêver  davantage  qu'un  piéton?  Un 
machiniste  peut-il  être  plus  inattentif  qu'un 
conducteur  de  diligence  ;  un  ajusteur,  un 
tourneur,  ou  un  lamineur,  qu'un  forgeron 
de  l'ancien  type?  Non,  sans  aucun  doute. 
On  peut  dire,  au  contraire,  que  le  travail 
moderne  demande  un  effort,  une  tension 
d'esprit  de  plus  en  plus  considérable.  11 
ne  s'agit  plus  de  cueillir,  en  s'amusant, 
les  fruits  spontanés  du  sol,  ou  de  traire  le 
lait  des  troupeaux,  pour  se  replonger  en- 
suite dans  la  douce  quiétude  de  l'Oriental. 
Non,  il  faut  produire  sans  relâche  et  sans 
défaillance. 

M.  Creveaux  parle  de  remploi  des  fem- 
mes et  des  enfants  dans  les  usines  mo- 
dernes. Croit-il  qu'elles  ne  travaillaient  pas 
avant  l'apparition  du  machinisme?  Elles 
avaient,  au  contraire,  les  travaux  les  plus 
durs  à  faire  !  Toute  notre  étude  ne  prouve 
pas  autre  chose,  et  l'on  peut  dire  que  c'est 
dans  les  pays  où  le  machinisme  est  le 
plus  développé  que  la  femme  travaille  le 
moins.  Ce  qui  a  pu  faire  douter  de  cela, 
c'est  que  les  femmes,  au  lieu  de  travailler 
nuit  et  jour  à  la  maison,  vont  travailler  en 
fabrique,  mais  un  temps  fixé  seulement. 

La  vérité  est  celle-ci  :  la  machine  a  di- 
minué l'importance  de  l'apprentissage 
technique,  car,  par  suite  de  la  spécialisa- 
tion à  outrance,  il  faut  moins  de  connais- 
sances diverses  pour  exercer  un  métier  ; 
mais  le  travail,  en  apparence  accessible  à 
tout  le  monde,  ne  réussit  que  dans  la  me- 
sure où  l'ouvrier  possède  préalablement 
les  facultés  d'attention  soutenue,  de  mé- 
thode, de  régularité.  On  ne  l'emporte  plus 
par  des  tours  de  mains  mystérieux,  mais 
par  la  supériorité  même  du  caractère 
personnel  :  la  formation  de  l'homme  a 
battu  celle  de  l'ouvrier.  La  preuve  est  la 


suivante,  et  nous  l'avons  citée  dans  notre 
étude  :  pour  diriger  mille  broches  faisant 
le  même  travail,  il  faut  vingt-cinq  Hindous 
et  seulement  trois  ou  quatre  Anglais.  En 
d'autres  termes,  toutes  choses  égales  d'ail- 
leurs, un  ouvrier  anglais  fait  sept  fois  plus 
de  travail  qu'un  Oriental.  11  estdouteux  que 
cette  proportion  subsiste  pour  un  travail  de 
simple  récolte,  par  exemple  qu'un  chas- 
seur anglais  tue  sept  fois  plus  de  gibier 
qu'un  chasseur  hindou  ! 

2"  Est-il  vrai  que  le  machinisme  tende  à 
l'uniformité  des  salaires  ■*  Ce  qui  est  vrai 
c'est  que  le  machinisme  tend  à  égaliser  le 
salaire  par  rapport  à  la  quantité  de  travail 
produite,  mais  comme  la  machine  ne  fait 
qu'accentuer  les  différences  de  capacité 
productives  des  ouvriers,  ceux-ci  reçoivent 
un  salaire  très  variable  par  jour.  Ainsi, 
l'ouvrier  hindou  dont  nous  parlions  est 
payé  autant  que  l'Anglais  par  unité  de  tra- 
vail, mais  il  gagne  beaucoup  moins  par 
jour  parce  qu'il  produit  moins. 

En  France  même,  on  voit  des  ouvriers 
ayant  le  même  emploi,  avoir  un  salaire 
variant  du  simple  au  double.  En  réalité,  le 
travail  à  la  tâche  se  substitue  de  plus  en 
plus  au  travail  à  la  journée;  cela  arrive 
partout  où  la  chose  est  rendue  possible,  et 
cela  est  d'autant  plus  possible  que  le  degré 
de  spécialisation  est  plus  grand. 

3'^  La  concentration  industrielle  est-elle 
un  acheminement  vers  le  socialisme?  Ici, 
il  faut  distinguer  entre  le  nombre  des  pa- 
trons et  le  nombre  des  capitalistes  :  la  di- 
minution des  premiers  n'implique  pas  celle 
des  seconds.  Nous  avons  cité  l'exemple  de 
l'xVngleterre,  pays  qui,  d'après  la  prédiction 
de  Karl  Marx,  devait  rendre  facile  la  révo- 
lution sociale,  par  suite  de  la  diminution 
croissante  du  nombre  de  capitalistes.  Or, 
les  faits  ont  montré  le  contraire,  et  il  y  a 
aujourd'hui  plus  d'un  million  de  capita- 
listes dans  ce  pays.  En  effet,  quand  une 
usine  s'agrandit,  il  est  rare  que  le  patron 
puisse  supporter  seul  les  frais  d'agrandis- 
sement :  il  a  recours  à  des  commandi- 
taires, à  des  associés,  ou  à  des  actionnaires, 
et  ainsi  le  capital  se  divise  et  se  répand 
dans  le  public. 

Du  reste,  si  le  nombre  des  patrons  di- 
minue, par  contre  ces  patrons  sont  le  pro- 


242 


BULLETIN   DE    LA    SOCIÉTÉ   INTERNATIONALE 


duit  d'une  sélection.  Il  faut  les  considérer 
comme  des  individualités  plus  éminentes. 
Les  collectivités  sont,  au  contraire,  des 
patrons  inférieurs.  Ainsi,  le  premier  phé- 
nomène, loin  de  conduire  au  second,  en  est, 
au  contraire,  l'antithèse  absolue. 

D'autre  part,  il  est  bien  évident  que  la 
libre  concurrence  empêchera  toujours  la 
concentration  d'arriver  à  son  point  extrême 
(en  admettant  que  le  machinisme  puisse 
se  développer  jusqu'à  ce  degré  inouï)  ;  ainsi 
la  prospérité  d'une  maison  n'est  bien  as- 
surée  que  tant  que  les  nécessités  de  la 
lutte  viennent  l'empêcher  de  s'endormir 
dans  une  sécurité  trompeuse.  Il  faudrait 
d'abord  empêcher  la  libre  concurrence  de 
se  produire.  Or  les  pays  qui  entrent  dans 
cette  voie  sont  immédiatement  battus  par 
les  peuples  plus  libéraux  et  forcés  de  re- 
venir à  de  plus  saines  institutions.  Certes, 
il  peut  se  faire  que,  dans  un  pays  donné 
considéré  isolément,  l'évolution  se  fasse 
vers  le  socialisme,  à  l'aide  de  procédés 
artificiels,  mais  c'est  là  le  prélude  d'une 
décadence,  par  suite  de  la  concurrence  des 
nations  restées  moins  socialistes.  Sans 
doute  cette  décadence  n'apparaît  pas  brus- 
quement, mais  l'évincement,  pour  être 
lent,  n'en  n'est  pas  moins  réel. 

4"  Le  fonctionnarisme  est-il  en  progrès? 
M.  Creveaux  semble  le  croire.  Sans  doute, 
il  en  est  ainsi  en  France,  mais  est-ce  là 
un  signe  de  progrès?  En  est-il  ainsi  dans 
tous  les  pays?  Cela  est  douteux. 

Si  l'on  envisage  l'humanité,  on  constate 
que  le  fonctionnarisme  est  d'autant  plus 
développé  que  le  pays  est  plus  communau- 
taire. Tout  le  monde  connaît  le  mandarin 
chinois,  le  tchin  russe,  les  fonctionnaires 
musulmans,  etc.  Le  fonctionnarisme  at- 
teint son  minimum  d'intensité  chez  les 
Anglo-Saxons,  et  il  est  hors  de  doute  que 
ces  derniers  représentent  actuellement  le 
type  de  l'avenir.  L'accroissement  du 
nombre  des  fonctionnaires  en  France  a, 
comme  corollaire,  l'immigration  d'étran- 
gers qui  viennent  remplir  les  places  lais- 
sées vacantes  dans  le  commerce  et  l'in- 
dustrie. Ce  pliônomcne  doit  donc  être 
considéré  comme  une  maladie,  un  ])héno- 
mène  morbide.  Il  faut  bien  le  dire,  si  les 
gens  se  rejettent  vers  l'État,  c'est  qu'ils  s;- 


sentent  mal  adaptés  pour  la  lutte,  et  l'État, 
en  les  soutenant,  ne  fait  qu'accentuer  leur 
infériorité. 

En  résumé,  je  ne  crois  pas  qu'il  faille 
changer  les  conclusions  de  mon  travail,  à 
savoir  :  les  races  les  moins  socialistes  évin- 
cent celles  qui  le  sont  plus.  Cela  étant,  il 
est  évident  que  les  premières  ne  change- 
ront pas  leur  façon  de  faire.  Comme  nous 
l'avons  dit,  une  force  inéluctable  entraine 
l'humanité,  et  les  peuples  qui  souffrent 
sont  ceux  qui  veulent  s'opposer  à  l'évolu- 
tion fatale. 

Paul  Descamps. 


REPERCUSSIONS  SOCIALES 


(Ces    répercussions  restent  toujours  à  vérifier, 
ou  à  préciser,  par  de  nouveUes  observations). 

(Il  n'y  a  une  Science  sociale  que  si  les  phéno- 
mènes sociaux  se  répercutent  les  uns  sur  les 
autres  indépendamment  de  la  volonté  hu- 
maine et  par  le  fait  de  la  nature  des  choses). 


III.  —  La  Famille. 

La  Science  sociale  ramène  les  diverses 
formes  de  la  Famille  à  quatre  grands 
groupes  :  la  famille  patriarcale,  la  famille 
quasi  patriarcale,  la  fam  illeparticulariste, 
la  famille  instable. 

1°  La  famille  patriarcale.  —  Elle 
est  caractérisée  par  la  réunion  au  même 
foyer  de  plusieurs  ménages  soumis  à  l'au- 
torité d'un  ancêtre  commun.  A  la  mort  du 
chef  de  famille,  ou  patriarche,  l'autorité 
passe  ordinairement  non  au  fils,  mais  au 
frère  le  plus  âgé.  C'est  de  ce  type  que 
procède  le  mode  de  succession  usité  en 
Tunpiie  pour  les  Sultans. 

La  Famille  patriarcale  comprime  l'ini- 
tiative individuelle  et  l'aptitude  au  travail 
pénible. 

Cette  forme  de  Famille  s'observe  à  l'état 
pur  dans  les  steppes  et,  avec  des  déforma- 
tions j)lus  ou  moins  impoi-tantes,  dans  pres- 
que toute  l'Asie,  dans  l'Orient  et  le  midi 
de  l'Europe  et  dans  le  nord  de  l'Afrique. 
2  '  La  Famille  quasi  patriarcale.  ~- 
Cette   forme   de    Famille,   ainsi   que  son 

1.  Voiries  trois  livraisons  ju-ccédenles. 


DE  SCIENCE    SOCIALE. 


243 


nom   l'indique,  présente  la   plupart  des 
caractères  de  la  Famille  patriarcale. 
Elle  n'en  diffère  que  sur  deux  points  : 

lu  La  communauté  est  réduite  à  deux 
ménages  :  celui  des  parents,  qui  gardent 
toujours  l'autorité  ;  et  de  Tun  des  enfants, 
avec  les  membres  restés  célibataires.  Cette 
réduction  vient  de  l'agglomération  de  la 
population  sur  un  territoire  trop  restreint  ; 
2'^  Le  domaine,  toujours  considéré 
comme  un  bien  de  famille  et  non  comme 
une  propriété  individuelle,  est  transmis 
à  un  seul  enfant.  Mais  cet  enfant  est 
considéré  comme  un  usufruitier,  déposi- 
taire du  bien  commun,  avec  la  charge 
d'établir  ses  frères  et  sœurs,  ou  d'assis- 
ter et  de  recueillir  les  célibataires. 

C'est  la  transmission  à  un  seul  enfant, 
qui  différencie  nettement  ce  groupe  de 
famille  du  premier,  car  on  n'observe  ja- 
mais ce  mode  de  transmission  dans  la 
Famille  patriarcale.  Cette  dernière  se 
dissout  par  le  partage  égal,  parce  que 
tous  les  membres  se  considèrent  comme 
co-propriétaires  au  même  titre. 

L'influence  de  la  Famille  particulariste 
semble  seule  pouvoir  expliquer  cette  trans- 
mission à  un  seul  enfant.  En  effet,  la  Fa- 
mille quasi  patriarcale  n'a  été  observée 
jusqu'ici  que  dans  la  zone  touchée  par 
la  Famille  particulariste. 

Nous  n'avons  pas  encore  réussi  à  déter- 
miner actuellement  des  variétés  de  ce 
type  '. 

3"  La  Famille  particulariste.  — 
Elle  diffère  de  la  famille  quasi  patriarcale 
sur  les  points  suivants  : 

1'^  La  propriété  n'est  plus  considérée 
comme  un  bien  de  famille,  mais  comme 
mi  bien  personnel  ; 

2"  Dès  lors,  le  père  la  transmet  librement 
à  qui  il  veut; 

.3'^  Lorsque  le  père  constitue  un  héritier, 
il  lui  abandonne  la  complète  direction  du 
domaine,  en  se  réservant  par  contrat  sa 
propre  indépendance,  au  moyen  de  droits 
et  de  redevances  bien  délimités.  Ce  con- 
trat exclut  toute  idée  de  communauté. 

4"^  Les  enfaiits  sont  préparés,  dès  leur 
jeune  âge,  à  l'indépendance  et  à  l'initiative 

y.  \o\v  Français  d'aujourd'hui,  liv.  I,  rli.    i,  ii. 


individuelle,  parce  qu'ils  doivent  compter 
le  moins  possible  sur  le  bien  et  sur  l'assis- 
tance de  la  famille 

X)"  Aussi  les  émigrants  partent-ils  isolé- 
ment et  sans  esprit  de  retour. 

Ce  t^-pe  de  Famille  caractérise  plus  par- 
ticulièrement la  Norvège,  le  Nord-Ouest 
de  l'Allemagne,  l'Angleterre,  les  États-Unis 
et  toutes  les  possessions  anglo-saxonnes. 

4'j  La  Famille  instable.  —  Elle  est  le 
produit  de  la  décomposition  des  trois  au- 
tres types  de  famille.  Cette  décomposition 
se  produit  suivant  deux  formes  : 

A.    La  FA-MILLE    INSTABLE  S.\UVAGE.  —Elle 

résulte  de  la  décomposition  produite  par 
la  chasse  et  la  cueillette  pures.  C'est  le 
type  propre  aux  Toundras,  aux  anciennes 
Savanes  de  l'Amérique  du  Nord,  aiLx  forêts 
de  r.\mérique  du  Sud  et  de  l'Afrique  et 
aux  anciens  territoires  à  cueillette  de 
l'Océanie.  C'est,  en  somme,  la  variété  de 
famille  caractéristique  des  peuplades  sau- 
vages. 

Ici,  la  famille  est  rendue  instable  en  ce 
qu'elle  ne  peut  plus  s'appuyer,  comme 
dans  le  type  patriarcal,  sur  la  communauté 
familiale,  ni,  comme  dans  le  type  particu- 
lariste, sur  l'aptitude  individuelle  au  tra- 
vail difficile  et  intense. 

La  chasse  et  la  cueillette  font  passer  l'au- 
torité des  vieillards  aux  jeunes  gens,  sans 
que  ceux-ci  soient  rendus  capables  de 
l'exercer.  Par  là,  la  famille  est  livrée  à 
l'instabilité  totale  '-. 

B.  La  famille  lnstable  atténuée.  — 
C'est  la  variété  propre  aux  populations 
qui,  pour  des  causes  diverses,  sont  sorties 
du  type  patriarcal,  ou  du  type  particu- 
lariste. Elles  ont  perdu,  par  conséquent, 
comme  la  variété  précédente,  le  moyen  de 
s'appuyer  soit  sur  la  communauté,  soit  sur 
l'initiative  individuelle. 

Mais  cette  variété  diffère  de  la  précé- 
dente en  ce  qu'elle  conserve,  malgré  tout, 
certains  restes,  certaines  survivances  de 
son  état  familial  antérieur,  parce  qu'elle 
n'a  pas  été  complètement  désorganisée  par 
la  chasse  ou  par  la  cueillette  et  qu'elle  est 
plus  ou  moins  en  contact  avec  des  milieux 

•2.  Vuir  La  Roule,  t.  I,  liv.  I,  cli.  iii  et  iv  (Sf.  soc, 
VU,  VUI,  IX,  X  .  Les  Sociclcs  africaines  (sauflaré- 
1    gion  des  Déserts;. 


244 


BULLETIN   DE   LA   SOCIETE    INTERNATIONALE 


à  formation  communautaire,  ou  à  forma- 
tion particulariste.  Par  là,  son  instabilité 
se  trouve  atténuée. 

Cette  variété  se  manifeste  sur  tous  les 
points  du  globe,  mais  à  l'état  sporadique, 
suivant  que  les  circonstances  ont  amené 
une  décomposition  plus  ou  moins  complète 
de  la  famille  patriarcale,  ou  de  la  famille 
particulariste. 

Par  conséquent,  en  dehors  du  cas  cons- 
taté pour  les  populations  sauvages,  la  fa- 
mille instable  n'a  pas  d'habitat  déter- 
miné '. 

Ces  quatre  grands  groupes  de  familles 
comprennent  un  certain  nombre  de  varié- 
tés dont  nous  avons  donné  précédemment 
les  définitions  -. 

Voici  quelques  exemples  de  répercus- 
sions au  sujet  des  phénomènes  qui  se  rat- 
tachent à  la  Famille. 

].    —  LE    PÈRE   ET    l'autorité  PATERNELLE. 

L'autorité  paternelle  se  manifeste  diffé- 
remment suivant  la  forme  de  la  famille, 
ainsi  que  l'indiquent  les  répercussions 
suivantes  : 

1°  L'art  pastoral  nomade  développe  au 
plus  haut  degré  Vautorité  du  patriarche  ^. 
Il  y  a  plusieurs  raisons  :  ce  travail  ne 
donne  aucune  supériorité  à  la  jeunesse 
sur  la  vieillesse;  il  exige  en  outre  une  forte 
autorité  pour  maintenir  l'ordre  au  milieu 
d'un  groupement  nombreux  ;  d'autre  part, 
l'isolement  de  la  vie  nomade  ne  laisse 
aucune  autorité  se  constituer  au-dessus  de 
celle  du  patriarche;  enfin,  le  patriarche 
détient  le  capital  de  la  communauté  re- 
présenté par  le  troupeau,  et  comme  ce 
dernier  l'emporte  sur  la  part  du  travail, 
l'autorité  paternelle  a  une  hase  solide. 

2.  Datm  les  communautés  jiatriarcales,  la 
vie  facile  tnaintient  Vautorité  paternellt:'*. 
Parce  que  les  plus  travailleurs  n'acceptent 
de  travailler  au  profit  de  la  communauté  et 

1.  Voir,  à  litre  d'exemple,  les  Français  d'anjovr- 
d'hui,  surtout  liv.  Il,  ch.  m. 
^2.  Voir  Bulletin,  n°  2;t,  i't,  id. 

3.  Se.  soc,  in,  411;  XVlil,  20-2;  XXII,  1(i;  XXV. 
•i-20;  XXIV,  -2:>i;  fasc.  XXII,  38,  42,  Vi  ;  XXVllI,  100, 
179.  Hoc.  afric,  'M,  114,  1-29,  lîiO,  -273.  La  Route,  I, 
liv,  I. 

4.  Sr.soc,  II,S3i;  III,  5-20,  îm,  538;  IV,  300;  XXII, 
139,  loi,  388.  Soc.  afric,  45,  95. 


d'obéir  au  chef  de  famille  qu'autant  que  le 
travail  est  facile.  Sinon,  ils  ont  plus  d'avan- 
tage à  travailler  pour  leur  compte. 

3.  L'autorité  du  patriarche  diminue  dans 
la  mesure  où  le  travail  devient  plus  intense  ^. 
Cette  évolution  se  produit  généralement 
lorsque  la  culture  devient  le  travail  exclu- 
sif, A  mesure  que  les  membres  de  la  com- 
munauté doivent  donner  une  somme  de 
travail  plus  grande,  ils  entendent  exercer 
une  part  de  l'autorité.  La  diminution  de 
l'autorité  du  patriarche  se  manifeste  ainsi  : 
nomination  d'un  conseil  de  communauté 
composé  des  plus  capables  ;  élection  du 
patriarche  par  la  communauté;  droit  de 
déposer  le  patriarche  s'il  est  insuffisant.  En 
somme,  l'autorité  passe  de  plus  en  plus 
des  vieillards  aux  jeunes  gens  et  aux  plus 
capables. 

4.  Les  migrations  de  pasteurs  nomades 
diminuent  Vautorité  du  patriarche  en  lui 
superposant  le  chef  de  tribu,  ou  de  clan  '^. 
Ces  migrations  arrachent  les  familles  à  leur 
isolement  pastoral  et  nécessitent  des  chefs 
supérieurs,  dont  l'autorité  vient  diminuer 
celle  des  chefs  de  famille  qui  était  jusque- 
là  en  quelque  soiHe  illimitée.  C'est  le  cas 
des  caravaniers  de  l'Arabie  et  du  Sahara, 
des  anciennes  migrations  celtiques  depuis 
le  h'aut  Danube  jusqu'à  l'Armorique, 
l'Ecosse  et  l'Irlande,  des  invasions  de  pas- 
teurs nomades,  etc. 

5.  Dans  la  famille  quasi  patriarcale,  Vau- 
torité duché f  de  famille  est  limitée  par  celle 
de  niéritier  associé  "^ .  Cet  héritier  est  insti- 
tué au  moment  de  son  mariage  et  il  est 
associé  au  père  pour  l'aider  dans  l'exploita- 
tion du  domaine,  dans  l'éducation  et  l'éta- 
blissement des  autres  enfants.  L'autorité 
est  donc  partagée. 

6.  (m  famille  ])articulariste  limite  Vauto- 
rité paiernelle  :  le  père  agit  surtout  par  des 
conseils  tendant  à  développer  aussi  rapide- 
ment que  possible  Vinitiative  et  la  person- 
nalité des  enfants  ^.  Cela  vient  de  ce  que 


5.  .Se.  SOC,  1,  'I IG;  111,-244  à  -20G  ;  XXIII,  -2-2t>.  Ln  Roule ^ 
II,  liv.   Il,  cil.  IV,  -207  et  sui\.  0.  E.,II,  3(i5;  V,  -298. 

C.  Se.  soc.,  XXIV.  23  à  31.  Franc,  d'au}.,  liv.  V.  La 
Route,  I,  liv.  II,  cli.i.  Il  ;  liv.  IV. 

7.  0.  li.,  IV,  cil.  IX.  Franc,  d'auj.,  liv.  l,ch,i.  La 
Vallée  dOssait,  par  K.  Itutol  (Se.  soe.,  III,  574,  583;. 

H.Snjtérinritédc.^  .\n(jlo-Sa.cons,  passini.  L'Édu- 
calionnouvcUe,  passim.  IIisl.de  laforni.  part,;  Les 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


245 


le  père  considère  que  chaque  enfant  doit 
se  créer  une  situation  par  lui-même.  Dès 
lors,  il  se  préoccupe  surtout  de  l'émanciper 
le  plus  tôt  possible  et  de  lui  donner  l'apti- 
tude à  réussir  sans  l'aide  de  ses  parents. 
Mais  Tautorité  paternelle  reste  entière  en 
ce  qui  concerne  la  transmission  de  ses 
biens,  car  il  conserve  intacte  la  liberté  de 
tester. 

7.  Dans  la  famille  inslable  sauvage,  l'an- 
lorité  paternelle  est  complètement  atro- 
phiée '.  Parce  que  la  chasse,  qui  est  ici  le 
travail  dominant,  fait  éclater  la  supériorité 
des  enfants  sur  les  vieillards  au  point  de 
vue  du  travail.  L'autorité  et  l'influence 
passent  ainsi  aux  enfants,  ce  qui  constitue 
le  renversement  des  rôles  naturels. 

8.  Dans  la  famille  instable  atténuée,  l'au- 
torité paternelle  est  plus  ou  moins  dimi- 
nuée^. Elle  l'est,  dans  la  mesure  où  le  type 
s'éloigne  de  la  famille  patriarcale,  ou  de  la 
famille  pariiculariste.  Comme  ce  type  est 
une  déformation,  il  comporte  des  degrés 
nombreux,  suivant  le  point  d'évolution 
auquel  il  est  arrivé.  Mais,  quel  que  soit  ce 
point,  le  type  présente  un  caractère  com- 
mun, c'est  que  le  père  perd  le  droit  de  dis 
poser  de  son  bien  :  le  bien  est  partagé 
entre  tous  ses  enfants  par  parties  égales. 
Le  père  ne  peut  donc  assurer  lui-même 
l'avenir  de  son  œuvre  dans  les  conditions 
qui  lui  paraissent  les  meilleures. 

2.   —  LA  LOI    MORALE   ET    LA    TRADITION     DES 
.'VNCÈTRES. 

Pour  se  faire  obéir,  l'autorité  paternelle 
invoque  le  grand  argument  de  la  loi  mo- 
rale. Mais  les  diverses  formes  de  famille 
ne  maintiennent  pas  la  loi  morale  de  la 
même  manière  et  au  même  degré.  On  peut 
résumer  les  procédés  qui  leur  sont  pro- 
pres dans  la  répercussion  suivante  : 

y.  La  loi  inorale  est  maintenue  :  dans  la 
famille  patriarcale^  par  V autorité  très 
forte;  dans  la  famille  par ticulariste'*,  par 

premiers  chap.  Se.  soc,  XXX,I-21,olG.  0.  M.,  i«  sér. 
ni.  G.  E.,  III,  375,  409,  425,  4-29. 

1.  La  Roule,  I,  liv.  I,  ch.  m,  IV.  Se.  soc,  VI.  Les 
popul.  circumpolaires;  VII,  VIII,  les  chasseurs  de 
bisons.  Soc.  afric,  91  et  passUn. 

2.  Classification  soc,  V  et  VII,  i^assm  dans  les 
renvois.  0.  E.,  V,  362. 

3.  Se.  soc,  XV,  59;  fasc.  XXII,  38,  42. 

4.  Se.  soc,  fasc.  XIX,  74;  XXII,  58. 


la  conscience  individuelle  très  forte;  dans 
la  famille  instable  ^  seulement  par  des  spé- 
cialistes, étrangers  à  la  famille  et  qui  se 
substituent  à  elle.  (Voiries  démonstrations.) 
On  peut  signaler  comme  un  soutien 
puissant  de  la  morale  la  répercussion  sui- 
vante : 

10.  Le  relèvement  de  la  situation  de  la 
femme  favorise  les  bonnes  mœurs  •'.  Parce  que 
la  femme  est  alors  plus  en  état  de  .se  dé- 
fendre par  elle-même  et  qu'elle  est  plus  res- 
pectée. En  Orient,  où  la  situation  de  la 
femme  est  peu  relevée,  on  est  amené  à 
l'enfermer  dans  le  gynécée,  ou  dans  le 
harem,  et  à  la  surveiller  étroitement. 

L'autorité  paternelle  trouve  un  autre 
soutien  dans  la  tradition  des  ancêtres. 
Mais  cette  tradition  ne  se  manifeste  pas 
partout  avec  la  même  force  ; 

11.  La  famille  patriarcale  asi,ure  au 
plus  haut  degré  le  maintien  des  idées  tradi- 
tionnelles'^. Parce  que  toute  son  organisa- 
tion repose  sur  l'autorité  et  sur  le  respect 
du  passé. 

1?.  La  tradition  y  est  fortifiée  par  le 
culte  des  ancêtres  ^.  Ce  culte  est  né  origi- 
nairement de  l'isolement  de  chaque  com- 
munauté, par  suite  des  nécessités  de  l'art 
pastoral  nomade.  Cet  isolement  ne  per- 
mettait qu'un  culte  domestique,  dont  le 
patriarche  était  le  pontife. 

13.  L'isolement  favorise  le  maintien  des 
ti'aditions^.  Parce  qu'il  met  à  l'abri  de 
toute  influence  étrangère  et  différente. 

14.  La  famille  particulariste  associe  l'es- 
prit de  tradition  à  l'esprit  de  nouveauté  ^". 
Parce  qu'elle  comprend  deux  éléments  bien 
distincts  :  le  fils  héritier  du  foyer  stable 
qui  représente  la  tradition  ;  les  autres  en- 
fants qui  émigrent  au  loin  pour  fonder  des 
foyers  nouveaux  et  qui  sont  ainsi  tournés 
vers  l'avenir.  Ce  dualisme  explique  le  ca- 
ractère à  la  fois  traditionnel  et  progressif 


5.  Se.  soc,  fasc.  XXII,  30,  31. 

6.  G.  E.,  III,  57,  210;  IV,  297,  G.  M.  2»  sér.,  I,  293; 
II,  113,  156. 

7.  Se.soe.,  fasc.  XXII,  41.  0.  E.,  II,  19,  53;   V,  31, 
44.  0.  M.,  1"  sér.  IV,  91  ;  2<'  sér.,  I,  119. 

8.  Se  soc,   I,    529,  532;  II,  282;   XVIII,  209;  XIX, 
93;  XXXI,  150.  0. M.,  1"  scr.  IV,  88;  2"  sér.  1,417. 

9.  Se.  soc,  III,  122  et  suiv.,  148,  349;  IV,  379  à  382; 
fasc.  XIX,  188  ;  IV,  98,  490  ;  V,  163. 

10.  Sup.  des  Anglo-Saxons,   passim.  Hist.  de  la 
fonn.parl.,  passim.  La  Route,  II,  liv.  V. 


246 


BULLETIN    DE   LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


des  races  Scandinave  et  anglo-saxonne,  et 
leur  puissance  extraordinaire  d'expansion. 

15.  Le  travail  modifie  les  Iradilions  dans 
la  mesure  où  il  est  plus  susceptible  de  trans- 
formations et  de  progrès^.  La  tendance  à 
s'éloigner  de  la  tradition  va  en  s'accen- 
tuant  de  la  simple  récolte  à  la  culture, 
puis  à  la  fabrication,  puis  aux  transports, 
et  au  commerce. 

3.    —   LA   FEMME    ET    LE   MARL\GE. 

16.  La  facilité  d'établissement  rend  les 
mariages  précoces'^.  C'est  pour  cela  qu'ils 
sont  plus  précoces  en  Orient,  où  la  vie  est 
plus  facile,  à  cause  de  la  simple  récolte, 
de  la  communauté  et  de  la  concurrence 
plus  faible. 

17.  Dans  la  famille  patriarcale,  les  pa- 
rents décident  eux-mêmes  des  mariages^. 
Parce  que  les  jeunes  épouses  devant  habi- 
ter dans  la  communauté  de  leur  mari, 
celle-ci  a  besoin  de  s'assurer  qu'elles  ne 
viendront  pas  y  porter  le  trouble.  Cela 
amène  à  considérer  les  mariages  comme 
une  affaire  familiale  et  non  individuelle. 

18.  Dans  la  famille  particulariste,  le  ma- 
riage est  un  acte  individuel''.  Parce  que  les 
jeunes  ménages  devant  s'établir  et  vivre 
à  part,  les  parents  sont  moins  préoccupés 
de  décider  les  choix.  D'autre  part,  ils  s'en 
reconnaissent  d'autant  moins  le  droit 
qu'ils  ne  donnent  pas  de  dot  et  que  les  en- 
fants s'établissent  avec  leurs  ressources 
personnelles. 

19.  La  monogamie,  la  polygamie  et  la 
polyandrie  sont  déterminées,  chez  les  peu- 
ples sauvages,  par  l'importance  comparée 
du  travail  de  l'homme  et  du  travail  de  la 
femme  ^.  Si  la  ressource  principale  du  mé- 
nage est  due  au  travail  de  l'homme,  c'est 
la  polygamie  qui  domine;  si  elle  est  due 
au  travail  de  la  femme,  c'est  la  polyandrie  ; 
s'il  y  a  équilibre,  c'est  la  monogamie.  En 


1.  Classé/icatioH  soc.  Voiries  renvoi.s  dans  l'ordre 
du  tableau  du  Travail. 

2.  Se.  .sot-.,  XX  VU,  .{-2;  XXXI, -265  ;  fasc.X  XIII  ;  XXIV, 
51.  Hull.  XXIIl,  3(i.  0.  E.,  103;  IV,1'2;  V,  .>2,  9d.O.  M., 
2«  sér.  Il,  114,  uni;  IV,  102. 

3.  Se.  soc,  fasc.  XXII,  41.  Soc.  afr.,  240.  0.  E.  IV, 
.•i6;  V,45,  47.0.   M.,  2'  sér.  II,  293. 

4.  Se.  soc,  I,  280  à  288;  IX,  177;  XXIX,  147;  lasc. 
XXII,  G2. 

o.  La  Roule,  I,  liiG  à  162.  O.  E.,  Il,  .{73.  0.  M., 
i"  sér.,  IV,  89.  Soc  afric,  34,  35, 92, 


somme,  le  mariage  est  ici  une  question  de 
nourriture  ;  c'est  une  association  entre 
deux  producteurs,  suivant  les  conditions 
mêmes  du  travail. 

20.  Lorsque  la  femme  est  considérée 
comme  un  instrumenl  de  travail,  la  cou- 
tume de  l'achat,  lors  du  mariage,  s'établit^. 
Parce  qu'elle  est  alors  assimilée  à  une  mar- 
chandise dont  on  peut  tirer  un  profit. 

21.  La  coutume  d'acheter  la  femme  rend 
les  mariages  moins  hâtifs'.  Par  suite  de  la 
nécessité  d'accumuler  la  somme  néces- 
saire à  cet  achat, 

22.  L'habitude  d'acheter  la  femme  en- 
traîne le  droit  de  la  répudier  *.  Parce  que 
le  mariage  est  assimilé  à  une  opération 
d'achat  et  de  vente. 

La  situation  de  la  femme  dans  le  mé- 
nage est  déterminée  par  une  série  de  ré- 
percussionsdontvoici  les  plus  importantes  : 

23.  La  situation  de  la  femme  s'élève,  dans 
la  mesure  où  elle  dirige  un  atelier  de  tra- 
vail distinct  de  celui  du  mari  *.  Parce 
quelle  assume  ainsi  une  responsabilité 
personnelle  et  qu'elle  exerce  la  direction 
d'un  travail  indépendant.  Cette  répercus- 
sion capitale  a  une  telle  action  que,  dans 
certaines  régions  de  l'Orient,  elle  empêche 
la  polygamie  et  qu'elle  a  donné  naissance 
au  matriarcat,  comme  chez  les  Touaregs. 
Cette  répercussion  est  très  fréquente  chez 
les  pécheurs  et  les  marins  par  suite  des 
longues  absences  du  mari  :  la  femme  a  la 
complète  direction  de  l'atelier  sédentaire 
et  de  l'éducation  des  enfants;  c'est  elle  qui 
tient  la  bourse  commune. 

24.  La  formation  communautaire  fait  re- 
tomber sur  la  femme  les  travaux  les  plus 
pénibles  ".  Parce  que  cette  formation  ne 
dressant  pas  au  travail,  l'homme  est  natu- 

6.  Se.  soc,  lasc.  XXII,  30,  41.  0.  E.,  I,  et  0.  U. pas- 
sion, les  monographies  de  pasteurs. Soc.  af.,  passini. 

7.  0.  E.,  Il,  17,372,373. 

8.  0.  E.,  II,  3"o.  0.  M.,  1"-  Sér.  IV,  134;  2'  sér.,  I, 
457,  II,  71. 

!t.  Pasteurs  caravaniers:  Se.  soc,  XII,  288;  fasc. 
XXII,  43.  o.  E.,  II,  43.  Soc.  af.,  33.  Pêcheurs  et  chas- 
seurs :  Se.  soc.  X,  200  et  suiv.,  fasc.  XXII,  31.  Franc 
d'auj.,  liv.  V.  0.  K.,  IV,  2!)7.  O.  M.,  2°  sér.  Il,  157. 
Montagnards  grecs  :  .Se. soc,  XVI,  &>,  71,  74;  XXXV, 
322;  lasc.  XXVIII,  5(i,  83.  Germains  :  Se.  soc,  XXIX 
274.  Sud-Slaves  :  0.  K.,  IV,  57.  France,  0.  E.,  IV,  71, 
400;  V.  153,404;  VI,  110. 

10.  Se.  .soc,  fasc.  XXII,  30,  41.0.  E.,  II,  5,  30,59, 
189,  279;  IV,  254;  V.  254;  VI,  127,  370,  37!),  415. 
0.  M.,  !'«  sér.  IV,  94;  2"^  sér.,  1,  430;  II,  66,  390. 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


247 


rellement  porté  à  y  contraindre  sa  femme. 
C  est  là  une  des  causes  principales  de  l'in- 
iériorité  de  la  femme  en  Orient. 

25.  La  formation  comtnunaulaiye.  en 
maintenant  la  femme  dans  une  situation 
inférieure,  l'empêche  d'exercer  une  bonne 
influence  sociale  '.  Ce  sentiment  d'infério- 
rité porte  à  négliger  complètement  son 
éducation,  ce  qui  diminue  en  elle  l'idée 
de  chasteté  et  de  pudeur. 

26.  La  famille  patriarcale  ne  maintient 
les  bonnes  mœurs  que  grâce  à  la  surveillance 
étroite  exercée  par  les  parents  et  à  la  ré- 
clusion des  femmes'-.  On  saisit  ici  toute  l'in- 
fériorité de  ce  type  qui.  fondé  exclusive- 
ment sur  l'autorité  et  ne  développant  pas 
la  responsabilité  individuelle,  ne  peut  agir 
que  par  la  contrainte.  C'est  ce  qui  explique 
les  deux  manifestations  si  différentes  de 
l'esprit  slave  :  la  soumission  passive  de 
ceux  qui  sont  encore  retenus  dans  le  cadre 
de  la  communauté  familiale  et  l'insubor- 
dination violente  de  ceux  qui  ont  réussi  à 
en  sortir  :  d'un  côté:  le  moujik,  de  l'au- 
tre, le  nihiliste.  On  tient  par  le  cadre  et 
non  par  soi-même. 

27.  Dans  les  communautés  patriarcales, 
les  femmes  prennent  leur  repasséparément\ 
Cela  résulte  du  sentiment  que  l'on  a  de 
leur  infériorité  et  de  la  tendance  à  les 
maintenir  par  l'isolement. 

28.  La  formation  particularisie  déve- 
loppe le  respect  de  la  femme  et  l'effort  pour 
la  soustraire  au  travail  pénible^.  Parce 
qu'ici  l'homme  est  dressé  au  travail  ;  par- 
ce qu'il  a  choisi  lui-même  sa  femme  après 
des  fiançailles  souvent  longues  ;  parce  que 
la  jeune  fille,  élevée  comme  le  jeune 
homme  et  ayant  choisi  elle-même  son  mari, 
a  le  sentiment  profond  de  sa  dignité  et  de 
sa  respectabilité.  L'homme  a  été  formé  à  la 
respecter  et,  elle,  à  se  faire  respecter.  Le 
spécimen  le  plus  connu  de  ce  type  est 
l'Anglo-Saxonne. 


l.  Se.  soc,  lasc.  XXII,  41.  0.  E.,  II,  0-2,  183,  «6.  0. 
M.  1.'=  sér.  IV,  8<i:  -2«  sér.  I,  64,  m,  4-21. 

•2.  0.  E.,  II,  :i,  w,  31  i.  0.  M.,  i"-  sér.  IV,  8!»  :  a' sér. 
I.   4-2t  :  II,  -291. 

3.  0.  E.,  11,3-29,  407.  0.  M..  1'«  sér.  IV,  9«;2'^  sér.  I, 
iSTi;  II,  (Ki. 

4.  Se.  soc.,  XXII,  (i),  -1.  0.  E..  m,  -281,  370,  400;  V, 
203:  VI,  111. 


4.   —    I.KS    E.NFANTS  ET   L'ÉDLXATION. 

D'abord  la  question  de  la  natalité  : 

29.  Le  partage  forcé  des  héritages  porte 
à  limiter  le  nombre  des  enfants  '\  Afin  d'é- 
viter le  morcellement  des  domaines,  qui 
souvent  entraîne  la  ruine  de  l'exploitation 
et  l'obligation  de  vendre  la  maison  et  la 
terre.  Les  effets  de  cette  législation  sont 
particulièrement  visibles  en  France. 

30.  La  coutume  de  la  dot  porte  à  limiter 
le  nombre  des  enfants  ^.  Par  la  difficulté 
presque  insoluble  de  constituer  de  nom- 
breuses dots  dans  le  peu  de  temps  qui 
sépare  le  mariage  des  parents  de  celui 
des  enfants.  Cette  difficulté  est  aussi 
grande  pour  les  riches  que  pour  les  pau- 
vres, parce  que  la  dot  doit  être  propor- 
tionnée à  la  fortune  des  parents.  Cette 
coutume,  combinée  avec  le  partage  égal 
des  héritages,  a  fait  tomber  au  dernier 
rang,  et  en  un  siècle,  le  chiffre  de  la  na- 
talité en  France.  (L'éloignementdes  Fran- 
çais pour  les  professions  lucratives  et  leur 
engouement  pour  les  situations  adminis- 
tratives peu  rétribuées  a  complété  cet 
effondrement  de  la  natalité.) 

31.  La  facilité  d'établir  ses  enfants 
amène  le  développement  de  la  natalité  ". 
En  Orient,  l'abondance  des  productions 
spontanées,  la  densité  moindre  de  la  po- 
pulation, les  facilités  de  vie  offertes  par 
la  communauté  patriarcale  permettent  aux 
parents  d'avoir  un  grand  nombre  d'en- 
fants. C'est  ce  qui  explique  la  persistance 
de  ce  proverbe  :  «  Dieu  bénit  les  familles 
nombreuses  ».  En  Occident,  où  la  popula- 
tion e.st  plus  dense,  la  natalité  se  main- 
tient dans  certains  pays,  comme  la  Nor- 
vège, l'Allemagne,  l'Angleterre,  qui  savent 
aller  coloniser  au  loin  et  s'assurer  ainsi 
des  facilités  d'établissement. 

32.  L'imprévoyance  amène  le  développe- 
ment de  la  natalité.  C'est  ce  qui  explique 
le  développement  de  la  natalité  dans  cer- 
tains milieux  ouvriers.  Ici  l'imprévoyance 
empêche  de  prévoir  la  difficulté  d'établis- 


5.  .Se.  sor.,  I.  iW  àHi7:  XXXIII.  170.  0.  E..  V.  3(>3: 
VI.  IKi.  0.  M..  III.  3(i3.  Sup.  des  A.-S.,  passini. 

6.  Sup.  des  A. -S.,  passim.  0.  E.  et  0.  M.  Les  mo- 
nographies des  l'amilles  françaises.  .Se.  soe..  III, 

i7(>. 

7.  Se.  soc.,  fasc.  XIX,  84.  Soc.  afric,  ùoi. 


248 


BULLETIN    DE   LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


sèment,  ce  qui  fait  que  la  loi  précédente 
ne  fonctionne  pas. 

Les  conditions  de  l'éducation  sont  direc- 
tement influencées  par  l'état  social,  ainsi 
qu'on  va  le  voir  : 

33.  L'éducation  des  enfants  varie  sui- 
vant les  quatre  formes  de  la  famille^ 
Chacune  d'elles  élève  l'enfanta  son  image, 
suivant  les  indications  données  plus  haut. 
Les  familles  patriarcale  et  (:[uasi  patriar- 
cale ^  inculquent  aux  enfants  le  respect 
de  la  tradition  des  ancêtres,  et  compri- 
ment Tinitiative  et  l'aptitude  à  l'effort.  La 
famille  particulariste  ^  développe  au  con- 
traire l'initiative  et  l'esprit  pratique.  La 
famille  instable,  qui  est  une  déforma- 
tion des  deux  précédentes,  n'est  pas  ou- 
tillée pour  l'éducation  et  l'enfant  se  trouve 
livré  à  toutes  les  influences  extérieures. 
Au  point  de  vue  religieux,  elle  ne  déve- 
loppe ni  le  sentiment  collectif  de  la  piété 
orientale,  ni  l'énergie  personnelle  de  la 
piété  anglo-saxonne*. 

Une  répercussion  caractéristique  : 

34.  La  famille  patriarcale  oblif/e  les 
jeunes  gens  des  deux  sexes  à  s'amuser  sépa- 
rément^. Toujours  la  tendance  à  maintenir 
les  gens  par  l'autorité,  la  rigidité  du  cadre, 
et  non  par  le  développement  de  la  cons- 
cience et  de  la  responsabilité  :  les  moyens 
extérieurs,  au  lieu  des  moyens  inté- 
rieurs^. 

Une  répercussion  de  la  religion  sur  l'en- 
fant : 

35.  Le  culte  des  ancêtres  oblige  à  c/ioisir 
un  fils  adoptif,  à  défaut  de  descendant 
mâle  ■'.  Ainsi  en  Chine.  Cela  tient  à  la  né- 
cessité d'avoir  un  représentant  autorisé 


1.  Se.  soc,  I,  4.>2,  V,  40;  XXIV,  3'.7.  0.  E.,  II.  (i8, 
;i(i-;  ni,  (il,  3l:i.  w:>;  IV,  «2;  VI.  .fi).   ().  M.    IV.  I2(i. 

2.  Se.  soc.,  I,  :,-2<);  XVII,  (!(i,  XVIII,  2i)7.  0.  E.,  Il, 
49,  52;  IV.  fô7;  fasc.  XXII,  38,  ,$!».  Kamille  particula- 
riste. 

3.  Se.  soc.,  IX,  71  à  80;  XVIII.  111,118;  XXIV,  3lJ.-i; 
XXV,  372,  .«»'<;  fasc.  XIX,  7.;,  7G,  77,  80,  119;  XXII, 
5t),  57,  62,  (i.;,  83.  O.  M.,  III,  181. 

4.  Se.  soc.,  II,  305;  XIII,  502;  XXXIII,  17'.;  lasc. 
XXII,  .30,  35.  0.  E.,  Il,  5,  .52,  183,  187,  189,314,  433. 
O,  E.,  V,  3(i4;  VI,  8G,  108,123,  12't.  147,  100.  2!)3, 
303,  385,  392,  451,  487.  0.  M.,  l"'  scr.  IV,  l(i9. 

5.  Se  soc,  XXXIII,  177;  lasc.  XXII,  31.  0.  K.,  IV, 
189;  V,  3<i3,  400,  42(i,  4SI  ;  VI.  17(i.  0.  K.,  Il,  l(i.  10,5. 
.349.  0.  M.  V  sér.,  IV.  8  ;  2'  Sér.  438,  439. 

G.  Se.   soc,    XXVI,  .3!>5;   fasc.  XXII,  52.  0.    E.,  IV. 
<il;  V,  273;  VI,  297.  G.  M.,  2"  sér.   I,  (11,  (i9. 
7.0.  M.,  1"  sér..  IV,  127. 


pour  continuer  le  culte  familial.  De  là,  la 
coutume  de  l'adoption,  dans  l'ancienne 
Rome. 

30.  C'est  le  milieu  social,  et  non  la  nais- 
sance, qui  constitue  la  race^.  La  race  est  le 
résultat  des  conditions  générales  de  vie 
imposées  par  le  milieu  social.  C'est  pour 
cela  qu'on  constate  la  ressemblance  par- 
faite d'état  social  et  la  communauté  de 
race  chez  des  gens  qui  ne  sont  pas  d'une 
commune  origine.  C'est  ainsi  que  tant 
d'immigrants  aux  États-Unis  perdent  leurs 
caractères  originaires,  pour  passer  au 
type  créé  par  le  milieu  américain,  le  type 
yankee  (Voir  la  démonstration). 

D'ailleurs  toute  l'histoire  est  la  démons- 
tration de  cette  vérité  :  la  plupart  des 
peuples  résultent  originairement  de  types 
sociaux  différents  par  la  naissance,  et 
qui  cependant  ont  été  fondus  en  une 
seule  race  par  l'influence  d'un  même  mi- 
lieu social. 

Conclusions.  —  1.  L'autorité  paternelle 
est  limitée  (volontairement  ou  involontai- 
rement) dans  la  mesure  où  les  enfants 
peuvent  se  créer  des  situations  par  eux- 
mêmes  (Répercussions,  1  à  8). 

2.  La  loi  morale  est  maintenue,  soit 
naturellement  par  T'énergie  de  la  cons- 
cience, .soit  artificiellement  par  un  pou- 
voir extérieur  (Repère.  9). 

3.  Les  traditions  sont  maintenues  par 
l'invariabilité  du  travail  et  par  l'isolement 
(Repère.  11,  12,  13,  14,  15). 

4.  Le  mariage  est  un  acte  familial,  ou 
un  acte  individuel,  suivant  que  les  moyens 
d'existence  sont  assurés  par  la  famille,  ou 
par  l'individu  (Repère.  17,  18). 

5.  La  situation  de  la  femme  s'élève, 
suivant  que  l'homme  est  plus  apte  au 
travail,  ou  .suivant  que  la  femme  dirige  un 
atelier  distinct.  (Repère.  20,  22,  23,  24, 
25.  26,  27,  28). 

6.  L'élévation  de  la  situation  de  la 
femme  e.st  un  symptôme  du  degré  d'élé- 
vation de  la  société  (Résulte  des  Repère. 
précédentes). 

7.  La  facilité  d'établissement  (par  la 
famille    ou    par   soi-même j    ou   l'impré- 

8.  1a(  RouU;  I,  liv.  III.  cil.  I. 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


249 


voyance  développent  la  natalité  (Repère. 
2'j!  30,  31,  32). 

8.  L'éducation  est  tournée  vers  la  tra- 
dition, ou  vers  la  nouveauté,  suivant  que 
les  moyens  d'existence  sont  assurés  par 
la  famille,  ou  par  Tindividu  (Repère.  33, 
34). 

0.  La  race  est  le  produit  du  milieu  so- 
cial et  non  de  la  naissance  i  Repère.  36). 

Edmond  Df.M(ii.i.\s. 


L'ÉMIGRATION  HONGROISE  EN 
AMÉRIQUE 


Les  répercussions    qui    en   résultent. 


I 


La  population  entière  de  la  Hongrie  est 
d'environ  13  millions.  Chaque  année  plus 
de  1  p.  100  de  cette  population,  200.000 
individus  en  moyenne,  part  pour  l'Amé- 
rique, et  ce  nombre  va  toujours  en  crois- 
sant. Une  émigration  si  forte  ne  peut  se 
faire  sans  produire  des  effets  profonds, 
d'autant  plus  qu'elle  ne  se  répartit  pas 
également  sur  toute  l'étendue  du  pays, 
ce  qui  accentue  les  effets"  sur  certains 
points.  11  y  a  des  régions  où  l'émigration 
est  nulle.  Dans  d'autres,  elle  est  tellement 
développée  que  30  p.  100  et  plus  du  per- 
sonnel ouvrier  est  absent.  La  crise  est 
donc  aiguë,  et  il  n'en  peut  être  autrement. 

Les  effets  de  l'émigration  se  répercutent 
sur  l'agriculture,  sur  l'industrie  et  sur  la 
vie  nationale  de  la  Hongrie. 

La  grande  masse  des  émigrants  n'est 
pas  fournie  par  les  Hongrois  de  race,  mais 
d'abord  par  les  Slaves  des  Karpathes  du 
Nord,  les  Esclavons.  En  second  lieu,  elle 
est  fournie  par  les  Roumains  de  la  Tran- 
sylvanie ;  en  troisième  lieu  seulement, 
par  les  Hongrois.  Bien  que  de  races  diffé- 
rentes, ces  émigrants  se  ressemblent  assez, 
pour  être  étudiés  ensemble. 

Plus  de  90  p.  100  de  leur  nombre  ap- 
partient à  la  classe  des  paysans.  Ce  ne 
sont  pas   des  circonstances  relatives  au 


lieu  qui  les  font  partir.  En  Hongrie,  la 
population  n'est  pas  dense,  les  espaces 
libres  ne  manquent  pas;  si  le  paysan 
émigré,  c'est  parce  qu'il  est  mal  préparé 
à  suivre  révolution  de  l'agriculture  mo- 
derne, et  que  sa  culture  primitive,  exten- 
sive,  l'appauvrit,  l'endette,  et  finalement 
le  ruine.  Alors  il  part,  mais  seulement 
dans  le  but  de  rétablir  avec  l'épargne  faite 
.sur  les  hauts  salaires  américains,  l'équi- 
libre chancelant  de  son  budget.  Parti  avec 
esprit  de  retour,  çt  mal  préparé  par  sa 
formation  sociale,  l'émigrant  hongrois  ne 
fonde  en  Amérique  ni  un  t  home  »  ni  une 
entreprise  coloniale,  commerciale,  ou  in- 
dustrielle. 11  recherche  de  préférence  le 
simple  travail  .salarié,  et,  pour  gagner 
davantage  afin  de  revenir  plus  vite,  il 
accepte  n'importe  quelle  rude  besogne. 
En  somme,  les  liommes  seuls  émigrent, 
les  femmes  restent  généralement  au  pays. 

Après  deux  ou  trois  années  d'absence, 
les  émigrants  reviennent  au  pays,  munis 
d'une  épargne  de  3  à  4.000  couronnes. 
Appartenant  à  une  race  d'origine  commu- 
nautaire, le  Hongrois  est  retenu  par  toutes 
les  fibres  de  .son  être  à  la  terre  où  il  e.st 
né  et  où  il  compte  mourir,  à  la  commune 
qui  encadre  ses  habitudes  et  seule  lui 
donne  le  sentiment  du  chez  soi.  D'ailleurs 
la  part  de  l'héritage  paternel  qui  lui  re- 
vient le  porte  aussi  à  rentrer.  Le  partage 
égal  en  nature  de  tous  les  biens  entre 
tous  les  enfants,  souvent  déjà  du  vivant 
des  parents,  est  pratiqué  exclusivement. 
Cette  coutume  fixe  à  priori  la  carrière  du 
paysan,  lui  donne  un  petit  fonds,  qu'il 
augmente  au  moyen  des  bénéfices  des 
autres  entreprises,  dans  le  pays  ou  en 
.\mérique. 

Avec  cet  argent,  il  paie  ses  dettes,  ou 
rachète  cher  le  domaine  vendu  à  vil  prix 
quand  il  était  dans  l'embarras,  puis  il 
rebâtit  à  neuf  sa  maison.  S'il  lui  reste  en- 
core quelque  chose,  il  agrandit  son  do- 
maine en  joignant  à  ses  3  ou  4  hectares 
un  quatrième  ou  un  cinquième.  Mais  il 
n'achète  jamais  que  .sur  le  territoire  de  sa 
commune,  car.  pour  rien  au  monde,  l'é- 
migrant ne  voudrait  s'installer  ailleurs. 
Aussi  ceux  qui  vendent  savent  profiter  de 
la  situation,  et  toujours  ces  parcelles  de 


2)0 


BULLETIN   DE    LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


terre  sont  payées  plusieurs  fois  leurs  va- 
leurs. 

Quand  il  a  ainsi  employé  tout  son  argent, 
rémigrant  reprend  ses  habitudes  inter- 
rompues. Il  travaille  probablement  sur 
une  étendue  plus  grande,  mais  il  fait  la 
même  chose  :  la  culture  presque  exclusive 
et  extensive  des  céréales.  11  ne  dépense 
rien  pour  améliorer  ses  instruments,  son 
bétail,  son  mobilier  agricole;  la  méthode 
reste  la  même. 

Aussi  les  résultats  sont-ils  les  mêmes. 
Sans  capital  agricole  roulant,  sans  procé- 
dés perfectionnés  et  sans  engrais,  la  terr» 
refuse  tout  rendement  supérieur.  Bientôt 
notre  émigrant  retombe  dans  les  embarras 
d'oîi  il  était  péniblement  sorti.  Aussi  n'est- 
il  pas  rare  que  le  même  individu  émigré 
plusieurs  fois. 

Donc,  l'argent  américain  n'est  pas  un 
remède  au  mal  dont  souffre  le  paysan 
hongrois,  c'est  seulement  un  stimulant 
passager.  Comme  il  a  les  yeux  tournés 
vers  la  patrie,  l'Amérique  a  trop  peu  de 
prise  sur  lui  pour  lui  faire  acquérir  la 
seule  fortune  impérissable  :  la  valeur  per- 
sonnelle. 

Cependant,  sur  les  200.000  émigrants,  il 
y  a  des  exceptions  :  quelques-uns  s'adap- 
tent à  la  vie  américaine,  font  venir  leurs 
femmes  et  restent.  11  y  en  a  qui,  revenus, 
savent  garder  leur  équilibre.  Enfin  beau- 
coup partent  définitivement  avec  leurs 
familles.  J'ai  même  entendu  dire  que  ce 
dernier  cas  devient  de  plus  en  plus  fré- 
quent parmi  les  Hongrois  de  race,  de  la 
grande  plaine.  Cela  est  possible  pour  deux 
causes  : 

l''  Dans  certaines  régions,  les  domaines 
d'immense  étendue  formant  fidéi-commis, 
ou  appartenant  à  l'Eglise  catholique,  ren- 
dent la  constitution,  la  multiplication  des 
petits  domaines  impossible. 

2°  Le  paysan  hongrois,  plus  progressiste 
(jue  le  Slave  ou  le  Roumain,  sait  mieux 
apprécier  les  avantages  de  la  vie  améri- 
caine. 


Tournons  maintenant  nos  regards  vers 
une  classe  sociale  ([ui,  par  les  effets  de 


l'émigration,  est  plus  profondément  at- 
teinte que  rémigrant  lui-même  :  les  gen- 
tilshommes-propriétaires des  domaines 
moyens,  d'étendue  variant  de  250  à  500  hec- 
tares, la  Gentry,  comme  on  l'appelle  chez 
nous. 

La  Gentry  réside  sur  ses  terres;  elle 
s'intéresse  à  la  culture,  bien  qu'elle  l'ait 
fait  peu  progresser.  Dans  ses  procédés,  on 
retrouve  quelques  analogies  avec  la  culture 
paysanne.  Pour  la  caractériser,  je  puis 
employer  un  mot  de  M.  Demolins  :  c'est 
de  la  petite  culture  sur  de  grandes  éten- 
dues. Cette  c^jlture  comprend  surtout  les 
céréales,  cultivées  par  des  méthodes  sim- 
ples, avec  peu  d'engrais,  de  machines  et 
de  capital.  Dans  les  mortes-saisons,  les 
travaux  sont  faits  par  des  domestiques  agri 
coles,  tandis  qu'à  certaines  époques,  sur- 
tout pour  la  moisson,  des  ouvriers  salariés 
sont  employés  en  très  grand  nombre. 

Le  blé  est  la  production  principale  du 
pays.  Cette  culture  occupe  d'autant  plus, 
que  les  méthodes  simples  exigent  tous  les 
bras  disponibles.  La  question  d'une  mois- 
son menée  à  bonne  fin  est  une  question  de 
vie  ou  de  mort.  Aussi,  à  cette  saison,  le 
propriétaire  est  livré  complètement  aux 
exigences  des  ouvriers.  Ceux-ci  doivent  se 
rattraper  pour  le  reste  du  temps,  car  pen- 
dant les  longs  mois  de  chômage  qui  sui- 
vront, le  propriétaire  imposera  les  .salaires 
qu'il  voudra. 

La  situation  était  déjà  difficile  avant 
que  l'émigration  se  fût  accentuée,  mais 
depuis  qu'elle  a  raréfié  l'ouvrier,  cette  si- 
tuation a  encore  empiré.  Les  salaires  ont 
rapidement  monté  ;  ils  ont  atteint  et  dépassé 
la  limite  que  les  propriétaires  pouvaient 
payer.  Et  comme  l'agriculture,  par  sa  na- 
ture même,  évolue  lentement,  surtout 
quand  l'argent  manque,  ces  propriétaires 
n'ont  pas  trouvé  le  temps  nécessaire  pour 
modifier  leurs  procédés,  installer  des  ma- 
chines, créer  d'autres  productions  (en- 
graissage, laiterie,  etc.).  ce  qui  les  aurait 
rendus  jjIus  indépendants  de  la  main- 
d'œuvre. 

Dans  ces  conditions,  on  comprend  que 
la  situation  du  propriétaire  soit  plus  dif- 
ficile là  où  l'émigration  est  la  plus  nom- 
breuse. Au  lieu  d'ouvriers  à  embaucher,  il 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


251 


se  trouve  en  face  de  paysans  munis  d'ar- 
gent et  avides  de  terre.  Alors-,  à  bout 
d'expédients,  il  en  est  réduit  à  morceler 
son  domaine  et  à  le  vendre  par  parcelles 
aux  émigrants  rentrés.  Il  cède  d'autant 
plus  facilement  qu"il  reçoit  un  prix,  qui, 
avant  l'arrivée  de  l'argent  américain,  au- 
rait paru  impossible  à  réaliser. 

Voici  les  répercussions  principales  de 
rémigration  : 

1*^  Elle  amène  le  morcellement  de  la 
terre,  et  fait  gagner  à  la  petite  culture  le 
terrain  qu'elle  fait  perdre  à  la  culture  en 
grande  propriété. 

2"  Elle  stérilise  Tactivité  des  proprié- 
taires restés  sans  terre.  Peu  préparés  pour 
s'employer  dans  l'industrie  ou  le  com- 
merce, ces  propriétaires  se  retournent 
vers  les  situations  politiques  ou  adminis- 
tratives de  l'État. 

3°  Les  patrons  naturels  étant  éloignés 
de  la  culture,  le  progrès  agricole  .se  trouve 
arrêté,  car  le  petit  cultivateur,  à  la  vue 
étroite,  n'est  pas  capable  d'entreprendre 
la  réforme  agricole. 

Il  faut  bien  reconnaître  que  jusqu'ici  la 
Gentry  n'a  rempli  son  rôle  qu'imparfaite- 
ment. Cependant  il  faut  convenir  qu'enfin 
remise  de  la  profonde  déroute  qui  suivit 
la  libération  subite  des  serfs  (1848),  elle 
commence  à  comprendre  que  le  monde 
a  définitivement  changé  et  qu'il  faut  s'y 
accommoder  si  on  ne  veut  périr.  Aussi  le 
progrès  s'annonce  sensiblement,  et  de- 
viendra plus  intense  si  on  lui  laisse  assez 
de  temps. 

III 

Voyons  maintenant  les  répercussions  de 
l'émigration  sur  l'industrie. 

La  Hongrie  est  un  pays  essentiellement 
agricole.  Xi  sa  situation  géographique,  ni 
la  formation  première  des  races  qui  l'ha- 
bitent n'ont  porté  le  peuple  à  développer 
une  industrie  et  un  commerce  puissants. 
C'est  là  une  grave  cause  d'infériorité  pour 
la  Hongrie. 

Si  on  n"a  pu  y  parer  jusqu'ici,  du  moins 
est-on  arrivé  à  diagnostiquer  cette  maladie 
nationale.  On  s'en  plaint  amèrement,  c'est 
le  cri  de  détresse  unanime,  le  cri  à  la 
mode.  Aussi  l'attention  générale  est  portée 


vers  la  question.  En  théorie,  en  pratique, 
en  politique,  surtout  en  politique,  on  fait 
ce  qu'on  peut.  Mais  la  lutte  est  dure. 

1"  Les  populations  de  formation  essen- 
tiellement agricole  ne  fournissent  ni  l'ou- 
vrier, ni  le  chef  d'indu.strie  capables  de 
faire   réussir  une  entreprise.  On  trouve 
bien  des  techniciens  munis  de  tous  les  cer- 
tificats, on  trouve  des  ouvriers  honnêtes, 
mais    la   pratique   industrielle,  l'habileté 
commerciale  font  défaut.  Aussi  l'ouvrier 
mal  dirigé  donne  peu  de  travail.  Récem- 
ment encore  ce  travail  était  peu  payé,  ce 
qui  était  avantageux  pour  les  entreprises. 
2''  L'industrie   hongroise,  encore    dans 
l'enfance,  doit  lutter  contre  une  concur- 
rence redoutable  :  l'industrie  autrichienne. 
Mieux  placée,   mieux   formée,  fortement 
soutenue  par  son  gouvernement,  l'indus- 
trie autrichienne  s'est  rendue  de  bonne 
heure  maîtresse  du  marché  hongrois,  où 
d'ailleurs  elle  n'avait  à  lutter  contre  au- 
cune rivale  sérieuse.  Bien  installée,  elle 
règne  aujourd'hui  grâce  à  son  ancienneté, 
à  ses  relations,  à  son  machinisme,  à  son 
capital  et  à  son  personnel  bien  formé.  Ces 
avantages  ne  peuvent  être  contre-balancés 
par  des  douanes  protectrices,  car  le  terri- 
toire des  deux  États  est  unifié  pour  le  tarif. 
.3.  Récemment,  encore,  les  Hongrois  eux- 
mêmes  encourageaient  peu  les  entreprises 
hongroises.  Sceptique  envers  les  produits 
du  pays,  le  public  préférait  se  fournir  à 
l'étranger.  Parfois  même,  on  devait  dissi- 
muler certains  articles  hongrois  sous  des 
étiquettes  étrangères  afin  de  les  faire  ache- 
ter. 

Maintenant  pareille  chose  ne  se  produit 
plus.  La  politique  coloniale  de  l'Autriche 
envers  la  Hongrie  a  donné  naissance  a 
une  antipathie  bien  justifiée.  Cette  politi- 
que poursuit  des  combinaisons  douanières, 
ayant  pour  but  d'assurer  le  marché  hon- 
grois à  l'industrie  autrichienne,  et  d'acca- 
parer en  même  temps  à  bon  marché  nos 
principaux  produits  d'exportation,  dont 
elle  a  besoin  :  le  blé  et  la  viande. 

La  Hongrie  s'est  soulevée  contre  cette 
politique  économique.  On  se  fait  mainte- 
nant un  point  d'honneur  d'employer  des 
produits  hongrois,  et,  si  ce  mouvement 
n'est  pas  suffisant  pour  créer  l'industrie 


252 


BULLETIN    DE   LA   SOCIÉTÉ   INTERNATIONALE    DE    SCIENCE    SOCIALE, 


elle-même,  du  moins  c'est  un  puissant  en- 
couragement aux  entreprises. 

En  compensation  de  tous  ces  maux, 
l'Amérique  nous  paie  l'argent  que  les 
émigrants  rapportent.  C'est  une  somme 
énorme  qui  peut  monter  annuellement  à 
150  millions  de  couronnes. 

Bien  employé,  cet  argent  pourrait  servir 
utilement,  dans  un  pays  où  l'agriculture 
et  les  entreprises  industrielles  manquent 
de  capitaux  suffisants.  Mais  laformation  so- 
ciale des  émigrants  empêche  un  placement 
rémunérateur,  peut-être  même  abaisse- 
t-elle  les  revenus  agricoles  du  pays,  en  fai- 
sant passer  la  propriété  des  mains  d'une 
caste  en  voie  d'évolution,  à  de  tout  petits 
cultivateurs  très  routiniers.  Donc,  sur  toute 
la  ligne,  les  effets  de  l'émigration  sont  fu- 
nestes au  pays,  et  on  se  plaint  à  bon  droit. 

Si  ce  mouvement  continue,  l'émigration 
du  Hongrois  en  Amérique  renouvellera, 
sous  une  forme  moderne,  les  anciennes 
invasions,  qui  précipitaient  irrésistible- 
ment les  populations  de  l'Orient  vers  l'Oc- 
cident. 

Elisabeth  Koos. 
L'ENQUÊTE  SOCIALE  SUR  LE  «  PAYS  ». 


Nous  pouvons  annoncer  la  publication 
procliaine  d'un  second  fascicule  relatif  à 
V Enquête  sociale.  Il  décrira  les  populations 
forestières  du  centre  de  la  France.  Cette 
étude  formera  bien  le  pendant  de  celle 
que  nous  venons  de  publier  sur  le  ti/pc 
savoyard.  En  effet,  ce  dernier  fait  parti(> 
du  groupe  des  pasteurs  sédentaires  du 
midi  de  la  France,  qui,  comme  on  le  sait, 
forment  la  base  des  populations  méridio- 
nales. Celles  du  nord,  au  contraire,  ont 
été  beaucoup  plus  influencées  par  la 
forêt  ([ue  par  l'ai't  pastoral.  Or,  parmi  les 
populations  forestières,  celles  du  Morvand 
et  des  contrées  environnantes  forment  le 
type  le  plus  simple;  de  plus,  il  est  encore 
notablement  influencé  par  l'art  pastoral 
et  la  formation  patriarcale,  de  sorte  que 
l'on  se  trouve,  pour  ainsi  dire,  au  point 
de  transition  entre  le  Midi  et  le  Nord. 


Ces  populations  présentent  un  autre 
sujet  d'intérêt.  Depuis  quelques  années, 
les  bûcherons  font  beaucoup  parler  d'eux, 
et  le  pays,  jadis  si  tranquille,  est  souvent 
troublé  par  les  grèves,  les  syndicats  et  les 
revendications  ouvrières.  Une  crise  in- 
tense sévit  depuis  que  le  développement 
des  transports  a  développé  la  concurrence 
à  un  degré  inouï.  11  est  curieux  de  voir 
comment  ces  populations  pauvres  et  sim- 
ples se  comportent  devant  ce  bouleverse- 
ment du  milieu  social. 

Nous  avons  également  en  main  une 
étude  de  M.  Garas  sur  le  type  gascon,  si 
caractéristique  et  si  intéressant. 

Enfin,  les  travaux  suivants  sont  en  pré- 
paration : 
La  Haute-Alsace,  par  M.  Ganer; 
Le  Bessin,  par  M.  Moschos; 
L'Ile-de-France,  par  M.  Durieu; 
Le  type  saint ongeais,  par  M.  Bures. 
Nous  avons  reçu,  en  outre,  un  certain 
nombre  d'études  trop  peu  étendues  pour 
([lie  chacune  d'elles  puisse  former  un  fasci- 
cule complet  et  sur  des  sujets  trop  dispa- 
rates pour   qu'on  puisse  actuellement  les 
grouper. 
Voici  la  liste  de  ces  études  : 
Le  Laonnais,  par  le  comte  de  Sars: 
Le  Pays  de  Caux,  par  G.  Maurion  ; 
Les  Ferronniers  normands,  par  P.  Des- 
camps ; 
Le  Gàlinais  Orléanais,  par   A.  Charron  : 
Les  Hautes-  Vosges,  par  J.-B.  Pierrel  : 
Les   coteaux  de  Sawnur,    Le  Poitou  et 
Le  Bocage  vendéen,  par  le  comte  de   Bé- 
jarry; 

Le  Bazês,  par  J.-L.  Lagarde; 
Enfin,  nous  avons  quelques  études  sur 
des  pays  étrangers  ou  dos  colonies  :  Al- 
gérie,   Tunisie,     Suisse,     Asie    Mineure, 
Haïti,  Madagascar,  etc. 

On  nous  annonce  également  des  études 
sur  les  pays  les  plus  divers,  et  nous  avons 
tout  lieu  de  croire  qu'elles  se  réaliseront. 
Encore  une  fois,  nous  faisons  appel  aux 
collaborateurs  désireux  de  participer  à 
cette  œuvre  dont  l'ensemble  formera  une 
belle  série  d'études  sociales  et  une  suite 
naturelle  du  travail  de  M.  Demolins  sur 
les  Français  d'aujourd'hui. 

P.  D. 


BULLETIN     BIBLIOGRAPHIQUE 


L'impérialisme  démocratique,  par 
Ernest  Seillière.  In-S",  Pion.  Paris. 

Ce  volume,  qui  est  le  troisième  dune 
série  sur  la  philosophie  de  V impérialisme , 
se  compose,  comme  les  aînés,  de  considé- 
rations transcendantes  —  trop  transcen- 
dantes —  sur  r  t  impérialisme  >  pris  dans 
un  sens  assez  vague  et  assez  abstrait. 
L'impérialisme,  si  nous  avons  bien  com- 
pris M.  Seillière,  est  la  tendance  au  dé- 
veloppement et  à  l'envahissement,  tant 
chez  les  collectivités  que  chez  les  indi- 
vidus. Très  érudit,  l'auteur  passe  en 
revue  tout  ce  qui.  dans  les  œuvres  de 
Machiavel,  Holbes,  Boulainvilliers,  Mande- 
ville,  Rousseau,  se  rapporte  ou  semble  se 
rapporter  à  son  sujet.  Il  conclut  au 
triomphe  d'un  impérialisme  démocratique 
et  plébéien  peu  à  peu  dépouillé  de  son 
mysticisme,  c'est-à-dire  de  son  dogma- 
tisme. —  Beaucoup  de  travail  et  d'effort 
intellectuel,  mais  beaucoup  d'obscurités. 
Enfin  l'auteur  se  tient  en  dehors  de  l'ob- 
servation des  faits. 

Faits  et  pensées,  par  .\mbcrt  Labbé. 
Pion,  Paris. 

L'auteur  de  ce  livre  étudie  en  philosophe 
le  problème  des  causes  finales.  Ses  théories 
sur  la  nature  font  penser  au  pessimisme 
amer  d'Alfred  de  Vigny.  L'auteur  a  souf- 
fert, et  sa  souffrance  se  reflète  dans  son 
livre,  dont  la  pensée  demeure  nuageuse. 
M.  Labbé.  tout  en  exprimant  son  espoir 
de  voir  se  réaliser  un  accord  définitif 
entre  les  grands  principes  spiritualistes  et 
la  science  moderne,  risque  de  ne  satis- 
faire ni  les  croyants  ni  leurs  adversaires. 
11  se  rattrape  du  côté  de  la  poésie,  qui 
imprègne  son  ouvrage. 
Le  Péril  de  la  Race,  par  Emile  Pierret. 

—  Un  volume  in-lt5,  Perrin  et  C''^.  édi- 
teurs. 

L'avarie,  l'alcoolisme,  la  tuberculose, 
-  int  les  trois  plaies  mortelles  de  notre  so- 
iété  moderne.  Les  ravages  qu'elles  font 
tous  les  jours,  tout  le  monde  commence  à 
le  savoir  et  à  le  déplorer.  Mais  ce  que  l'on 
sait  moins,  ce  sont  les  remèdes  que  l'on 
peut  apporter  à  un  mal  qui  met  en  péril 


l'existence  même  de  la  race  française. 
Pourtant  ces  remèdes  existent.  De  nom- 
breuses ligues,  œuvres  et  sociétés  —  re- 
ligieuses et  laïques  —  se  sont  formées 
pour  combattre  le  Péril  de  la  Race.  Le 
bien  qu'elles  font  est  considérable.  Plus  et 
mieux  connues,  elles  pourraient  étendre 
davantage  leur  action,  et  la  société  tout 
entière  en  retirerait  un  plus  grand  béné- 
fice. C'est  pour  cela  que  notre  collègue, 
M.  Emile  Pierret  a  entrepris,  dans  un  ré- 
cit aussi  instructif  qu'attachant,  de  nous 
faire  pénétrer  dans  leur  vie  si  active  et  si 
bienfaisante. 

Dans  l'intérêt  général,  souhaitons  aux 
études  que  M.  Emile  Pierret  commence 
sur  les  œuvres  de  préservation  sociale,  le 
même  succès  qui  couronna  jadis  les  tra- 
vaux de  Maxime  Du  camp  sur  les  œuvres 
charitables. 

H.   Taine.    sa    Vie    et    sa   Correspon- 
dance. Tome  l\  ^L'Historien  (suite).  — 
Les  dernières  années,  1876-1893.  —  Un 
volume  in-16,  broché,  3fr.  50.  Hachette. 
Ce  nouveau  volume  comprend  les  lettres 
des  dix-sept  dernières  années  de  la  vie  de 
Taine,  c'est-à-dire  d'une  période  aussi  ri- 
che de  faits  qu'aucune  de  celles  qui  l'ont 
précédée  :  c'est,  dans  la  vie  politique  de 
la  France,  les  luttes  du  16  Mai,  l'avène- 
ment définitif  du  parti  républicain,  et,  plus 
tard,  le  boulangisme  :  —  dans  la  vie  privée 
et  dans  la  vie  littéraire  de  Taine,  c'est  son 
entrée  à  l'Académie  française,  la  publica- 
tion de  la  Révolution,  puis  des  chapitres 
qu'il  eut  le  temps  d'achever  du   Régime 
Moderne,  les  dissentiments  pénibles  qui 
s'ensuivirent,  la  rupture  avec  la  princesse 
Mathilde. 

Aussi  bien  Taine  apparaît-il  ici  dans  sa 
grandeur  désormais  incontestée  :  tout  le 
movement  de  la  pensée  contemporainese 
résume  dans  ces  lettres,  qui  le  font  revivre 
au  milieu  d'un  monde  d'illustres  émules 
et  d'illustres  admirateurs,  dont  quelques- 
uns  furent  des  disciples. 

Ce  n'est  pas  seulement  l'histoire  du  gé- 
nie de  Taine,  c'est  l'histoire  intellectuelle 
du  xix«  siècle  lui-même. 


VOYAGES    D'EXCURSIONS    AUX    PLAGES    DE    LA    BRETAGNE 

Tarif  G.  V.  n"  5  (Orléans) 

Du  !'■''  Mai  an  31  Octobre,  il  est  délivré  des  billets  de  voyag-e  d'excursions  aux  Plages  de  Breta- 
sme.  à  prix  réduits  et  comportant  les  parcours  ci-après  :  Le  Croisic,  Guérande,  Saint-Nazaire- 
Savenay,  Questemberg,  Ploërmel,  Vannes,  Auray,  Pontivy,  Quiberon,  Le  Palais  (Belle-Ile-en- 
Mer),  Lorient,  Qujmperlé,  Rosporden,  Concarneau,  Quimper,  Douarnenez,  Pont-l'Abbé,  Châ- 
teaulin.   Durée  :  30  jours. 

Prix  des  billets  (aller  et  retour)  :  1""  classe,  45  fr.  —  2'  classe,  36  fr. 

Faculté  d'arrêt  à  tous  les  points  du  parcours,  tant  à  l'aller  qu'au  retour.  Faculté  de  prolongation  de 
la  durée  de  validité  moyennant  supplément . 

En  outre,  il  est  délivré  an  départ  de  toute  station  du  réseau  d'Orléans  pour  Savenay  ou  tout  autre 
point  situé  sur  l'itinéraire  du  voyage  d'excursions  indiqué  ci-dessus  et  inversement  des  billets  spéciaux 
de  1"  et  de  2''  classe  réduits  de  40  "/'o,  sous  condition  d'un  parcours  de  50  kilomètres  par  billet. 


CHEMINS    DE    FER    DE    PARIS-LYON-MÉDITERRAN  ÉE 


BILLETS  DIRECTS   SIMPLES  DE  PARIS  A  ROYAT  ET   A   VICHY 

La  voie  la  plus  courte  et  la  plus  rapide  pour  se  rendre  de   Paris  à  Royat  est  la  voie  "  Nevers- 
Clermont-Ferrand  ". 

„  .     ,    „     .     ^   i   Royat.  —  V  classe,  47  fr.  70  :  2'  classe,  32  fr.  20  ;  3"  classe,  21  fr. 

Prix  de  Pans  à  ^    yj(,jjy    _  „  40  fr.  90  ;  ))  27  fr.  60  ; 


18  fr. 


CHEAIIN    DE    FSR    DU    NORD 


SAISON   BALNEAIRE   ET  THERMALE 
BILLETS  D'ALLE:R  &  RETOUR  a  PRIX  RÉDUITS 

PRIX  au.  Départ  de  PARIS  (non  compris  le  timbre  de  quittauce) 


(1)  LosljUlets  (le  saison  de  famille  sont  noininalifs  et  collectifs,  ils  ne  peuvent  servir  qu'aux  personnes  d'une  même  famille  ainsi  qu'aux 
personnes  (précepteurs,  serviteurs,  etc.l  attachées  à  la  famille.  —  La  validité  peut  être  prolongée  niio  ou  plusieurs  fois  d'une  période  de 
15  jours  moyennant  un  supplément  de  10  0/0  du  prix  total  du  billet.  —  Les  titulaires  d'un  hillet  collectif  sont  tenus  de  voyager  ensemble 

(2)  Valables  du  vendredi  au  mardi  ou  de  l'avant- veille  au  surlendemain  des  fètosU'sales.—  Des  carnets  comportant  cinq  billets  d'aller  et 
retour  sont  délivrés  dans  toutes  les  gares  et  stations  du  réseau  à  destination  des  stations  balnéaires  et  thermales  ci-dessus,  —  ie  voyageur  qui 
jirendra  un  carnet  pourra  utiliser  les  coupons  dont  il  se  compose  ii  une  date  quelconque  dans  le  délai  de  33  jours,  non  compris  le  jour  de 
dintribUtion. 

(3)  Valables  pendant  une  journée  les  dimanches  et  jours  de  fêtes  légales  dans  les  trains  spécialement  désignés.  Une  réduction  de 
.'i  a  25  0/0  est  faite  selon  le  nombre  des  membres  do  la  famille. 

Note  Importante.—  l'oi^r  les  heures  de  di'pwl  et  d' an-iode,  ainsi  inepour  les  autres  billets  spéciaux  de  bains  de  mer,  eoniidicr  lesa/fidiee  • 


BIBLIOTHEQUE  DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

IM  IJLIKE    SOLS    LA    DIIIECTION    DE 

M.    EDMOND    DEMOIilNS 


LES  ORIGINES  DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 


FRÉDÉRIC    LE    PLAY 


SA  METHODE  ET  SA  DOCTRINE 


PAR 


Edmond  BOUCHIÉ  DE  BELLE 


PARIS 

BUREAUX   DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

56,     RUE     JACOB,     56 

1907 


SOMMAIRE 


Préface,  par  Edmond  Demolins. 

Introduction.  P.  3. 

La  méthode  d'observation.  —  Comment  Le  Play  l'appliqua  aux  sociétés  hu- 
maines. —  Pourquoi  son  œuvre  scientifique  est  moins  connue  que  ses  plans 
de  réforme. 

PRE.Mn:RE  PARTIE.  —  La  Méthode.  P.  10. 

I.  Le  principe  de  la  méthode. 

Comment  Le  Play  fut  amené  à  l'étude  des  sociétés  humaines.  —  Causes  qui 
ont  retardé  le  développement  de  la  science  sociale. 

II.  La  description  de  la  méthode. 

La  méthode  monographique.  —  Importance  de  l'étude  de  la  famille  ouvrière. 
—  Le  budget  de  la  famille,  son  importance  et  ses  lacunes. 

m.  Conclusions  sm^  la  méthode. 

Premier  essai  de  elassitlcation  :  les  trois  formes  de  la  famille.  —  Les  Ouvrierfi 
européens.  —  Ce  qui  manque  à  la  méthode  de  Le  Play. 

Deuxième  partie.  —  La  Doctrine.  P.  o5. 

I.  Les  deux  fondements  de  la  doctrine. 

L'observation  des  sociétés  est  le  premier  fondement  de  la  doctrine.  —  La 
conception  de  la  prospérité  en  est  le  second.  —  La  prospérité  existe  quand 
le  pain  quotidien  est  assuré  et  la  loi  morale  observée.  —  II  faut  propager 
les  coutumes  suivies  par  les  peuples  prospères. 

II.  Les  rapports  privés  intérieurs  à  la  famille. 

Rôle  de  la  famille.  —  La  famille  patriarcale,  la  famille-souche  et  la  famille 
instable.  —  Il  faut  établir  la  famille-souche  à  l'aide  de  la  liberté  de  tester. 

III.  Les  rapports  extérieurs  à  la  famille.  L'organisation  du  travail  et  les 
rapports  des  classes. 

Complication  croissante  des  rapports  extérieurs  à  la  famille.  —  Il  faut  com- 
l)attie  le  paupérisme  à  l'aide  des  coutumes  du  patronage  :  iieinnanence 
des  engagements;  stabilité  des  salaires;  association  du  travail  agricole  et 
du  travail  industriel;  respect  de  la  loi  morale. 

IV.  Les  rapports  publics. 

Rôle  des  pouvoirs  publics.  —  Leur  organisation.  —  E.xemple  de  l'Angleterre 
comme  modèle. 

V.  Conclusions  sur  la  doctrine. 

Les  faits  jugent  la  doctrine.  —  Le  Play  a  négligé  le  phénomène  de  la  con- 
currence qui  a  pris  un  développement  de  plus  en  plus  grand.  —  Le  mode 
de  succession  ne  donne  pas  une  classification  exacte  des  sociétés.  —  Le 
patronage  n'a  pas  résolu  la  question  ouvrière. 

TuoisiÈiME  PARTIE.  —  Les  Résultats  immédiats.  P.  7N. 

Première  ébauche  de  la  méthode  d'observation.  —  Détermination  de  quel- 
ques lois  générales.  —  Rôle  important  du  travail.  —  Réfutation  du  i)ré- 
jugé  des  lois  écrites.  —  Conciliation  de  la  tradition  et  du  progrès.  — 
Caractère  de  l'égalité  et  de  l'inégalité  dans  les  sociétés.  — Importance  des 
questions  morales  et  religieuses. 

Appendice.  —  Comment  étudier  méthodiquement  la  Science  sociale.  P.  S'.\. 
Le  perfectionncmeni  île  la  méthode  :  la  Nomenclatun^  social(>.  —  L'applica- 
tion plus  rigoureuse  de  la  méthoile.  • —  Le  groupement  des  répercussions 
sociales.  —  Le  (h'veloppement  de  la  Classification  sociale.  —  La  coordina- 
tion des  résultats  obtiMuis. 


I 


BT'STE    DE    FREDEKIC    LE    PLAY 


PRÉFACE 


I 


ft 


Par  suite  des  progrès  de  la  Science  sociale  depuis  vingt  ans, 
l'œuvre  de  Le  Play  n'a  plus  aujourd'hui  qu'un  intérêt  histo- 
rique. Elle  marque  seulement  le  point  de  départ  et  la  première 
ébauche  de  la  science. 

Mais  il  est  nécessaire  de  connaître  ce  point  de  départ  et  cette 
ébauche,  pour  savoir  combien  il  a  été  difficile  de  soumettre 
l'étude  des  phénomènes  sociaux  à  la  méthode  rigoureuse  de  la 
science.  On  comprendra  ainsi  quelle  admiration  on  doit  avoir 
pour  l'homme  éminent,  pour  le  Maître,  qui  a  osé  entreprendre 
une  tentative  aussi  difficile. 

S'il  ne  l'a  pas  menée  plus  loin,  c'est  que  cela  était  impossible 
dans  les  limites  d'une  vie  humaine. 

Du  moins  il  a  pu  se  survivre  par  ses  disciples,  qui  ont  con- 
tinué son  œuvre  et  qui  ont  pu  l'amener  au  point  où  elle  est 
aujourd'hui. 

Cette  œuvre  a  traversé  quatre  périodes  nettement  distinctes  : 

Dans  la  première  période,  de  1830  à  1855,  Le  Play  parcourt 
l'Europe  et  une  partie  de  l'Asie  pour  recueillir  des  observations 
sociales  méthodiques.  Il  rédige  ces  monographies  de  familles, 
qui  devaient  constituer  le  fondement  de  la  science  sociale.  Le 
résultat  de  ses  observations  est  consigné  dans  les  six  volumes 


II  PREFACE. 

des  Ouvriers  européens.  C'est  un  vaste  répertoire  de  faits,  dé- 
crits avec  un  soin  et  un  ordre  minutieux. 

Pendant  cette  période,  Le  Play  s'applique  surtout  à  un  tra- 
vail d'analyse  et  tient  encore  les  conclusions  au  second  plan. 

Dans  la  seconde  période,  de  1855  à  J88"2,  année  de  sa  mort. 
Le  Play  entreprend  de  formuler  les  conclusions,  qui  se  déga- 
gent des  faits  observés.  C'est  la  synthèse.  Il  publie  alors  la 
Réforme  sociale  en  France,  Y  Organisation  de  la  Famille,  V  Or- 
ganisation du  travail,  la  Constitution  de  V Angleterre,  la  Cons- 
titution essentielle  de  V humanité,  etc. 

Malheureusement,  cette  synthèse  était  prématurée. 

Elle  était  fondée  sur  une  méthode  encore  trop  imparfaite  et 
sur  un  nombre  de  faits  insuffisants.  Les  observations  ultérieures 
prouvèrent  qu'elle  devait  être  rectifiée,  ou  complétée,  sur  un 
grand  nombre  de  points. 

Mais,  dans  cette  seconde  série  d'ouvrages,  Le  Play  ne  s'était 
pas  contenté  de  formuler  la  synthèse  des  faits  observés,  il  avait 
entrepris,  en  outre,  de  donner  des  conclusions  en  vue  de  la  ré- 
forme sociale. 

Ces  conclusions  étaient  également  prématurées,  pour  les 
mêmes  raisons.  Elles  eurent  un  résultat  encore  plus  grave. 
Elles  détournèrent  le  public  et  Le  Play  lui-même  de  l'œuvre 
purement  scientifique  et  en  retardèrent  ainsi  le  développement 
naturel,  alors  qu'elle  n'était  encore  qu'à  ses  débuts. 

Ainsi,  du  même  coup,  la  science  se  trouva  arrêtée  et  l'œuvre 
sociale  se  trouva  compromise,  parce  quelle  ne  reposait  pas  sur 
une  base  suffisamment  solide. 

Cette  double  erreur  a  retardé  de  vingt  années  les  progrès  de 
la  science  sociale. 

La  troisième  période  va  de  1886,  date  de  la  fondation  de  la 
Revue  la  Science  sociale,  à  1ÎK)3.  Cette  période,  de  près  de  vingt 
années,  fut  consacrée  à  reprendre  dîme  façon  plus  méthodique 
l'œuvre  scientifique  de  Le  Play,  grâce  à  l'emploi  d'un  instru- 


riŒFACE.  III 

ment  d'analyse  plus  perfectionné,  la  Nomenclature  sociale,  éta- 
])lie  par  Henri  de  Tour  ville. 

Grâce  à  la  Nomenclature,  les  collaborateurs  de  la  Science 
sociale  ont  pu  réunir  une  masse  considérajjle  de  faits,  plus  mé- 
thodiquement analysés;  ils  ont  pu,  en  outre,  déterminer  plus 
exactement  les  conditions  dans  lesquelles  ces  faits  se  répercu- 
tent les  uns  sur  les  autres. 

A  partir  de  ce  moment,  les  bases  de  la  science  sociale  se  trou- 
vèrent définitivement  constituées. 

La  quatrième  période,  qui  commence  en  lOOi,  est  nettement 
caractérisée,  dès  maintenant,  par  la  coordination  des  résultats  ob- 
tenus pendant  la  période  précédente.  Cette  coordination  s'ac- 
complit par  la  mise  en  ordre  des  répercussions  enregistrées 
jusqu'à  ce  jour,  par  l'énoncé  des  lois  qui  en  résultent,  par 
l'établissement  de  définitions  plus  précises  et  plus  nombreuses, 
enfin  par  la  substitution  d'une  Classification  sociale  naturelle 
à  la  Classification  artificielle  ébauchée  par  Le  Play. 

Ces  résultats  sont  consignés  dans  la  Bibliothèque  de  la  Science 
sociale,  dont  on  trouvera  le  classement  méthodique  à  la  suite 
de  cette  étude  sur  l'œuvre  de  Le  Play. 

Cette  étude  est  une  introduction  naturelle  à  la  science  sociale 
et  nous  remercions  M.  Bouchié  de  Belle  d'avoir  bien  voulu 
l'écrire  et  d'avoir  fait  revivre  si  exactement  l'œuvre  du  fonda- 
teur de  la  science  sociale. 

Edmond  Demolixs. 


LES  ORIGINES  DE  LA   SCIENCE  SOCIALE 


FRÉDÉRIC  LE  PLAY 

SA  MÉTHODE  ET  SA  DOCTRINE 


I 


Le  grand  fait  intellectuel  du  xix-  siècle,  —  c'est  aujourd'hui 
presque  un  lieu  commun  de  le  dire,  —  est  l'application  aux 
phénomènes  de  la  vie  morale  des  méthodes  d'analyse  scientifi- 
que réservées  jusqu'alors  à  l'étude  du  monde  physique.  On  a 
cessé  d'opposer  sur  ce  point  la  science  à  l'art  et  à  la  littérature. 
On  a  fait  d'elle,  a  dit  un  psychologue  contemporain,  un  pro- 
cédé de  l'intelligence  capable  de  s'adapter  à  tous  les  objets  et 
de  renouveler  le  domaine  entier  de  la  connaissance.  Le 
xviii^  siècle  avait  tenté  une  entreprise  semblable  et  y  avait 
échoué.  Comme  base  de  ses  théories  morales  et  sociales,  il  avait 
substitué  aux  idées  innées,  aux  dogmes  révélés,  les  connais- 
sances scientifiques  qu'il  avait  acquises.  Mais  il  avait  immédia- 
tement exagéré  la  portée  de  ces  connaissances.  Enivré  de  leur 
découverte,  il  les  avait  brandies  comme  un  défi  aux  vieilles 
croyances.  Puis,  il  avait  tiré  d'elles  les  conséquences  les  plus  au- 
dacieuses et  les  plus  inattendues.  «  Suivre  en  toute  recherche, 
«  avec  toute  confiance,  dit  Taine,  la  méthode  des  mathémati- 
«  ciens;  extraire,  circonscrire,  isoler  quelques  notions  très  sim- 
«  pies,  très  générales,  puis,  abandonnant  l'expérience,  lescom- 


FREDERIC    LE    PLAY. 


«  parer,  les  combiner  et  du  composé  artificiel  ainsi  obtenu, 
«  déduire,  par  le  raisonnement  pur,  toutes  les  conséquences 
«  qu'il  enferme  :  tel  est  le  procédé  naturel  à  l'esprit  classique  ». 
Et  cet  esprit  classique  domine  encore  le  xviii"  siècle.  L'observa- 
tion, pour  lui,  ne  compte  presque  pas,  l'induction  est  som- 
maire, la  déduction  est  tout. 

Le  xix^  siècle  a  compris  qu'il  fallait  renverser  les  rôles  : 
mettre  l'observation  au  premier  rang.  Son  mouvement  intellec- 
tuel se  résume  en  une  immense  enquête,  embrassant  tous  les 
domaines  de  la  sensibilité  et  de  l'activité  humaines. 

Les  historiens  ont  ouvert  la  route.  Leur  tâche,  désormais,  con- 
siste à  relever,  à  critiquer  des  faits,  à  les  établir  d'une  manière 
incontestable.  Et  c'est  d'après  ces  faits  seulement,  sans  apport 
du  dehors  d'aucune  idée,  qu'on  pourra  philosopher,  c'est-à-dire 
établir  des  lois. 

Même  procédé  dans  l'étude  de  l'âme  humaine.  Un  caractère, 
pour  les  psychologues  contemporains,  n'est  plus  une  substance 
permanente  et  ferme;  c'est  un  faisceau  de  phénomènes,  sans 
cesse  en  train  de  se  faire  et  de  se  défaire,  une  succession 
d'images  dans  un  cerveau.  En  saisissant  ces  images,  en  les  clas- 
sant, en  découvrant  ainsi  le  rythme  selon  lequel  elles  reviennent, 
on  obtiendra  cependant,  non  pas  une  association  d'idées  qui 
marche,  mais  une  personne  bien  réelle  et  vivante,  qu'elle 
s'appelle  Julien  Sorel,  ou  Emma  Bovary. 

La  nouvelle  méthode  fut  d'abord  appliquée  inconsciemment. 
On  ne  la  formula  guère  que  vers  le  milieu  du  siècle.  Balzac,  le 
premier,  s'intitule  «  docteur  en  science  sociale  ».  Stendhal,  à 
qui  l'on  demandait  sa  profession,  avait  répondu,  plus  modeste- 
ment, «  observateur  du  cœur  humain  ».  Lorsqu'on  exposa  à 
Sainte-Beuve  les  principes  de  l'observation  sociale,  l'auteur  des 
Lundis  déclara  simplement  y  reconnaître  «  sa  pratique  natu- 
relle ».  L'idée  se  précisa  ensuite  dans  l'esprit  d'une  pléiade  de 
philosophes  et  d'historiens  qui  en  donnèrent  l'expression  la  plus 
brillante  en  l'appliquant  à  l'étude  des  faits  sociaux  :  Auguste 
€omte,  Tocqueville,  Le  Play,  Renan,  Taine. 


INTHODl'CTION. 


II 


Dans  ce  groupe,  cependant,  chacun  marcha  seul;  très  peu 
d'échange  d'idées,  d'appui  mutuel.  Le  plus  isolé  de  tous  fut  Le 
Play.  Isolé  dans  sa  vie  d'abord  :  ce  penseur  vécut,  non  parmi 
d'autres  penseurs,  mais  parmi  des  hommes  d'action.  Il  dirigea 
des  mines,  des  usines,  fut  conseiller  d'État,  sénateur.  Isolé  aussi 
dans  son  œuvre  :  il  alla  droit  vers  son  but,  sans  regarder,  à 
droite  ni  à  gauche,  où  en  étaient  les  autres.  Si  on  le  compare  à 
eux,  deux  grandes  originalités  frappent  en  lui. 

La  première  est  de  n'avoir  voulu  connaître  les  faits  sociaux 
que  dans  leur  réalité  vivante.  Il  a  très  peu  usé  du  document 
écrit.  A  travers  les  documents,  en  effet,  les  faits  apparaissent 
morts.  Il  faut,  pour  qu'ils  aient  leur  physionomie  véritable,  les 
faire  revivre,  reconstituer  le  milieu  ambiant,  transformer  des 
notions  en  impressions.  Cela  exige  une  puissance  d'évocation 
prodigieuse;  si  prodigieuse  que  la  sensibilité  de  l'historien 
arrive,  presque  fatalement,  à  prendre  le  pas  sur  son  intelli- 
gence, à  obscurcir  son  jugement.  Cependant,  dira-t-on,  en  se 
bornant  à  étudier  le  présent,  on  ne  suit  que  des  expériences  en 
voie  d'accomplissement,  c'est-à-dire  indéterminées,  incomplètes. 
Le  passé  seul  peut  donner  des  expériences  achevées  et  con- 
cluantes. Aussi  Le  Play  n'a-t-il  point  négligé  l'étude  du  passé  ; 
seulement  il  a  prétendu  le  connaître  par  le  présent.  L'évolution 
sociale  ne  marche  pas,  en  effet,  d'un  pas  égal  dans  tous  les  pays. 
Il  est  des  institutions  inertes  dans  certains  lieux  qui  sont  encore 
vivantes  dans  d'autres,  ou  qui  y  ont,  au  moins,  laissé  une  em- 
preinte plus  visible.  Leur  évocation,  si  difficile  à  faire  du  sein 
des  archives,  se  réalisera  dès  lors  par  un  simple  voyage.  Re- 
monter ainsi  des  faits  directement  observables  à  ceux  qui  ne  le 
sont  point,  n'est-ce  jjoint  la  véritable  méthode  scientifique?  Par 
ce  procédé  nouveau,  Le  Play,  sans  être  historien,  porta  dans 
l'histoire  des  projections  de  génie  '. 

1.  C'est  ainsi  que  les  pages  écrites  par  Le  Play  sur  la  féodalité  sont  parmi  les  plus 


6  FREDERIC    LE    PLAY. 

Il    eut    une   seconde   supériorité.    Dans  Tobservation  mémo 
des  faits  actuels  ou  passés,  il  comprit  qu'il  ne  devait  pas  se  fier 
aux  seules  qualités  de  son  intelligence.  Ces  faits  se  présentent, 
en  effet,  en  une  multitude  et  dans  un  enchevêtrement  infinis. 
Lorsque  Michelet  pénétra  aux  archives,   il  fut  si  brusquement 
entouré,  assailli  par  une  armée  aux  cent  langues  qu'il  lui  fallut 
dire  «  doucement,  messieurs  les  morts!  »    Cette  foule  tumul- 
tueuse, l'esprit  cherche  instinctivement  à  la  dominer,  à  l'em- 
brasser du  regard  ;  il  ne  conçoit  pas  qu'il  puisse  la  mieux  con- 
naître en  se  laissant  rouler  par  elle.  Il  s'attache  alors  à  une 
hypothèse,  d'allure  scientifique,  que  semblent  corroborer  cer- 
tains faits  et  qui  peut  avoir,  d'ailleurs,  sa  part  de  vérité.  Cette 
hypothèse,  il  se  la  donne  comme  une  loi  générale,  unique,  par 
laquelle  il  prétend  tout  expliquer.  (Va  été  le  cas   de  penseurs 
illustres.  Augustin  Thierry,  frappé  des  conséquences,  incontesta- 
blement prodigieuses,    qu'entraîne  la    superposition   de  races 
distinctes  sur  un  même  sol,  voulut  faire  procéder  de  là  toute 
l'histoire  de  France  et  d'Angleterre.  Zola  interprète  l'histoire 
d'une  famille  par  les  seules  lois  de  l'hérédité.  Ou  bien,  on  se 
laisse  séduire  par  une  analogie  :  on  veut  étendre  arbitrairement 
aux  phénomènes  sociaux  l'application  d'une  loi  biologique,  et, 
au  premier  abord,  les  faits  vous  donnent,  presque  toujours,  un 
semblant  de  raison.  Le  Play,  dressé  à  l'étude  des  sciences  phy- 
siques, vit  le    danger.  Il  savait  que  la  première   qualité    du 
savant  est  l'humilité,  le  respect,  le   culte  des  faits.  Il  lui  faut 
s'incliner  devant  eux,  les  aborder  de  plein  pied,  les   toucher 
dans  toute  leur  simplicité,  sous  leur  aspect  le  plus  vulgaire,  le 
plus   brutal.   Au  bout  de   quelque  temps,  ces    faits  porteront 

remarquables  qui  lui  aient  été  consacrées.  Ainsi  qu'il  l'a  dit  lui-même,  Le  Play  la  vil, 
cette  féodalité,  encor<'  vivante  et  active  dans  diverses  parties  de  l'Europe,  ce  qui  lui 
lit  mieux  comprendre  les  institutions  des  xi'  et  xiT  siècles  français.  11  étudia,  par 
le  même  procédé,  les  anciennes  coutumes  corporatives,  montra  les  raisons  profondes 
d'une  organisation  du  travail  que  l'école  économique  orthodoxe  avait  condamnée  par 
[irincipe  et  qui,  cependant,  était  la  résultante  directe  d'un  état  social  déterminé. 

Le  procédé  de  Le  Play  a,  du  reste,  été  appliqué  |)resque  en  mémo  temps  par  ïocque- 
ville  qui,  préparant  son  ouvrage  sur  l'ancien  Régime  cl  la  Ucroliilion,  s'imprégna  de 
l'esprit  des  coutumes  d'autrefois,  par  un  voyage  aux  vieux  pays  d'Empire  où  ces 
coutumes  subsistaient  encore.  Ni  Le  Play,  ni  ïocqueville  ne  se  doutaient  alors  de  cette 
coïncidence  de  leurs  méliiodes. 


INTrODlCTION. 


d'eux-mêmes  l'observateur  au-dessus  d'eux,  relèveront  jusqu'à 
la  connaissance  des  lois.  Mais,  pour  pénétrer  dans  la  masse  con- 
fuse des  faits,  pour  les  isoler  les  uns  des  autres,  il  faut  un  ins- 
trument d'analyse,  un  procédé  qui  se  substitue  en  quelque  sorte 
à  l'observateur,  lui  fasse  jouer  un  rôle  positif,  l'impersonnalise. 
Cet  instrument,  Le  Play,  nous  le  verrons  plus  tard,  le  forgea  : 
c'est  sa  monog-raphie  de  famille  ouvrière.  Par  là,  l'auteur  des 
Ouvriers  européens  apporta  dans  un  nouvel  ordre  de  faits  la 
discipline  objective  sans  laquelle  il  n'est  point  de  réelle  connais- 
sance scientifique;  parla,  il  peut  être  véritai)leraent  appelé  le 
fondateur  de  la  science  sociale. 


III 


Le  Play,  sous  cet  aspect,  est  cependant  peu  connu.  Son  œu- 
vre, pour  la  plupart  des  contemporains,  ne  présente  pas  l'unité 
et  la  belle  ordonnance  de  celle  d'un  Tocqueville,  d'un  Renan, 
d'un  Taine.  Il  a  attaché  son  nom  à  certaines  idées  :  le  grand 
rôle  social  de  la  famille,  la  ID^erté  testamentaire,  le  traditiona- 
lisme, le  régionalisme.  Mais  ces  idées  ont  pris,  en  quelque  sorte, 
chacune  une  individualité  distincte;  elles  se  sont  éparpillées; 
on  admet  l'une,  on  rejette  l'autre,  arbitrairement.  La  forte  base 
de  faits  sur  laquelle  elles  reposent,  le  lien  qui  les  unit  en  un 
corps  de  doctrine  ont  été  plus  ou  moins  perdus  de   vue. 

Cela  tient,  en  grande  partie,  à  ce  que  Le  Play  est  fort  peu  la 
et  pour  la  raison  qu'il  est  fort  peu  lisible.  Ce  savant  illustre  fut 
un  écrivain  médiocre.  Sa  première  édition  des  Ouvriers  puro- 
/)mi5,  œuvre  colossale  au  point  de  vue  scientifique,  est  un  simple 
atlas  de  chifiFres.  C'est  au  lecteur  de  faire  parler  ces  chiffres  et 
l'on  comprend  qu'un  pareil  efiort  ait  peu  tenté.  La  deuxième  édi- 
tion, au  contraire,  est  si  touflue  qu'il  faut,  pour  s'y  reconnaître, 
un  véritable  travail  de  déblayage.  Le  seul  ouvrage  d'exposi- 
tion véritable  que  nous  possédions  de  Le  Play  est  sa  Réforme 
sociale,  parue  en  1864  et  qui  lui  valut  sa  renommée.  Ouvrage 
qui  devait  synthétiser  son  œuvre  et  qui,  malgré  sa  grande  va- 


FREDERIC   LE    PLAY. 


leur,  n'est  pas  à  la  hauteur  de  sa  tâche.  Qu'on  la  compare,  cette 
Réforme  sociale, k  la  Démocratie  en  Amérique,  aux  Origines  de 
la  France  contemporaine,  et  l'on  comprendra  quelle  cause  d'in- 
fériorité c'a  été  pour  son  auteur  de  n'avoir  pas  su  mettre  sa  parole 
à  la  hauteur  de  sa  pensée. 

Mais  cette  ignorance  de  l'œuvre  scientifique  de  Le  Play  tient 
aussi  à  une  autre  raison.  Cette  œuvre,  à  partir  de  1870,  est 
masquée  par  une  autre,  celle-là  toute  d'action  et  d'apostolat. 
Le  Play,  en  même  temps  que  l'intellig-ence  la  plus  haute,  possé- 
dait une  sensihilité  ardente.  Ce  fut  cette  sensibilité  qui  le  poussa 
dans  sa  tâche  d'observation  et  ce  fut  elle  qui,  plus  tard,  l'en  fit 
sortir.  S'il  étudia  les  sociétés,  ce  fut  pour  y  rechercher  le  secret 
des  peuples  prospères,  pour  essayer  de  porter  remède  aux  souf- 
Irances  de  son  pays.  Hors  les  temps  de  crise,  dit-il  lui-même, 
la  science  est  inutile  ;  une  nation  saine  a  autre  chose  à  faire  qu'à 
s'analyser.  Nul  homme  ne  fut  moins  atteint  de  cette  maladie 
morale  de  l'intellectualisme  pur  qui  fait  de  la  satisfaction  de 
l'observateur  l'unique  but  de  la  connaissance.  Jamais,  sans  doute. 
Le  Play  ne  connut  le  plaisir  aigu  d'intelligence  que  dut  éprouver 
Taine  à  faire  la  psychologie  du  Jacobin.  En  revanche,  une  joie 
profonde  le  pénétrait  au  contact  d'un  milieu  de  paix  et  de  bien- 
être,  comme  il  souffrait  de  voir  souffrir.  On  comprend,  dès  lors, 
l'immense  angoisse  qui  l'étreignit  quand,  derrière  les  maux  ap- 
parents de  son  pays,  il  en  découvre  d'autres,  plus  dangereux 
encore  et  qui  le  menait  au  désastre.  Le  désastre  arrivé,  il  se 
lit  une  révolution  dans  tout  son  être.  Taine,  quelque  temps  avant 
sa  mort,  regrettait  de  n'avoir  pas  pu  mettre  encore,  sous  les  yeux 
de  ses  compatriotes,  toute  la  vérité.  Du  moins,  cette  vérité,  il 
l'avait  poursuivie  toute  sa  vie,  sans  défaillance  et  sans  se  laisser 
distraire.  Le  Play  n'eut  pas  ce  stoïcisme.  Devant  les  blessures  de 
sa  patrie,  il  oublia  foute  étude,  ne  songea  plus  qu'à  penser, 
qu'à  guérir.  Des  hommes  de  bonne  volonté  se  groupèrent  autour 
de  lui;  il  fit  passer  en  eux  son  dévouement  et  sa  confiance.  Les 
paroles  que  sa  science  ne  pouvait  toujours  lui  fournir,  il  les 
chercha  dans  son  cœur.  C'est  ce  Le  Play  apôtre  qui  a  fait  tort 
au  Le  Play  savant.   Doit-on  le  regretter?  Peut-être  son  œuvre 


INTRODICTIUN. 


eût-elle  été  plus  féconde  si  elle  avait  gardé  toujours  son  unité. 
Mais,  en  vérité,  il  faudrait  un  bien  triste  courage  pour  oser 
reprocher  à  un  homme  d'avoir  trop  aimé  son  pays. 


C'est  le  premier  Le  Play,  le  penseur,  que  cette  étude  essaiera 
de  faire  revivre.  L'autre  est  assez  connu.  Il  est  encore  vivant 
dans  son  œuvre. 

Préciser  la  méthode  d'observation  créée  par  le  maître,  ex- 
poser les  vérités  que  cette  méthode  lui  a  permis  d'atteindre, 
montrer  comment  sa  doctrine  s'appuie  sur  ces  vérités,  voilà  le 
plan  que  nous  allons  suivre. 

Il  nous  faudra,  ensuite,  mettre  les  doctrines  de  Le  Play  en 
présence  des  transformations  économiques  et  sociales  de  notre 
époque  et  par  là  nous  pourrons  juger  de  leur  valeur.  Il  est  inu- 
tile de  dire  qu'aucune  critique  personnelle  ne  saurait  s'exercer 
en  cette  matière.  A  une  doctrine  fondée  sur  les  faits,  les  faits 
seuls  peuvent  donner  des  confirmations  ou  des  démentis  :  leur 
voix  ne  sera  couverte  par  aucune  autre. 


PREMIERE  PARTIE 


Li  MÉTHODE 


I.    —    LE    PRINCIPE    DE    LA   METHODE. 

Au  début  du  printemps  de  1829,  Frédéric  Le  Play,  alors 
élève  à  l'École  royale  des  mines,  fut  blessé  par  une  explosion 
au  cours  d'une  expérience  chimique.  Brûlé  atrocement,  sa  vie 
fut  en  danger;  il  mit  un  an  à  se  rétablir.  Lorsque  éclata  la  ré- 
volution de  1830,  la  maladie  conservait  son  caractère  aigu, 
«  Privé  de  mes  deux  mains,  dit-il,  réduit  à  une  complète  im- 
«  puissance,  je  n'avais  pour  diversion  à  mes  maux  que  la  société 
«  des  condisciples  et  des  personnes  compatissantes  qui  se  pres- 
((  saient  autour  de  mon  lit.  J'entendais  le  récit  des  calamités 
«  provoquées  par  l'effusion  du  sang,  par  la  violence  et  par  les 
«  haines  qui  en  sont  la  suite  » . 

Aux  malheurs  publics,  chaque  visiteur  proposait  son  remède. 
Les  programmes  ne  manquaient  pas.  Une  génération,  imprégnée 
de  toute  l'idéologie  du  xviif  siècle,  découvrait  soudain,  devant 
elle,  les  complexes  problèmes  du  siècle  de  la  houille.  Sans  peur, 
elle  les  toisait  de  tout  son  orgueil.  S'incliner  devant  leurs  données, 
pour  y  rechercher  leur  solution,  lui  eût  semblé  absurde.  Les 
sociétés  n'étaient-elles  point  des  produits  du  cerveau  de 
l'homme  et  celui-ci,  né  libre,  intelligent,  juste,  avait-il  à  re- 
garder ailleurs  qu'en  lui-même  pour  y  trouver  l'image  de  la 
meilleure  des  républiques?  De  fait,  les  inventeurs  surgissaient 
de  toutes  parts.  Autour  du  lit  de  Le  Play  chaque  école  avait  ses 
adeptes.  Son  meilleur  ami,  Jean  Reynaud,  était  saint- simonion. 
Initié  à  la  doctrine  par  Pierre  Leroux,  il  en  dissortait  éloquem- 
ment. 


LA    MÉTHODE.  I  l 

Le  Play,  le  jour,  entendait  tout  cela  et,  la  nuit,  torturé  d'in- 
somnie, le  repassait  dans  son  esprit.  Chose  étrange,  aucune 
théorie  soutenue  devant  lui  ne  l'impressionnait.  La  griserie  in- 
tellectuelle de  ses  compagnons  lui  était  étrangère,  car  il  n'avait 
point  leur  âme.  Soustraità  la  contrainte  des  internats,  son  esprit 
n'avait  pas  été  plié,  dès  l'enfance,  sous  la  pression  des  maîtres 
et  des  camarades,  aux  grands  articles  du  credo  d'alors.  Les  pre- 
mières années  de  sa  vie  s'étaient  passées  sur  les  bords  de  la 
basse  Seine,  auprès  d'Honfleur,  et  ses  premiers  maîtres  avaient 
été  de  simples  pêcheurs.  La  flotte  anglaise  bloquait  alors  leurs 
côtes  et  les  privait  de  leur  gagne-pain.  Mêlé  à  leurs  enfants.  Le 
Play  vécut  leur  détresse.  <  Les  premières  inclinations,  dit 
«  Taine,  font  souvent  les  inclinations  dernières  :  dans  l'enfant 
«  on  découvre  l'homme  et  l'on  est  toujours  ce  que  l'on  a 
«  d'abord  été  ».  Élevé  au  milieu  de  la  nature.  Le  Play  sentit, 
dès  l'enfance,  la  dépendance  étroite  qui  rattache  l'homme  aux 
lieux.  En  lui  imposant  des  besoins  particuliers  et  certains 
moyens  d'existence,  le  sol  et  le  climat  poussent,  limitent  et  diri- 
gent son  activité  et  lui  tracent  sa  vie.  Par  là,  ils  vont  jusqu'à 
façonner  son  corps  et  son  esprit  même  :  ils  créent  un  race  hu- 
maine comme  ils  créent  une  flore  et  une  faune.  Placés  entre  la 
mer  et  la  forêt,  les  pêcheurs  d'Honfleur  vivaient  de  l'une  et  de 
l'autre.  Les  parents  de  Le  Play  eux-mêmes  —  son  père  était  of- 
ficier des  douanes  —  n'échappaient  point  complètement  à  cette 
dépendance  :  «  Pendant  un  hiver  rigoureux,  dit-il,  la  récolte  du 
«  combustible  devint  pour  le  ménage  et  pour  mon  développe- 
«  ment  physique  une  utile  ressource  '.  » 

Son  père  mort,  ce  fut  à  Paris,  dans  la  maison  d'un  de  ses 
oncles,  que  Le  Play  débuta  dans  la  vie  civilisée.  L'oncle,  fort 
riche,  tenait  un  salon  oîi  venaient  chaque  soir  quelques  amis, 
nés  dans  l'aisance,  mais  ayant  perdu,  par  la  Révolution,  fa- 
mille et  fortune.  Ces  hommes,  sur  le  ton  spirituel  et  gai  de 
l'ancienne  France,  remuaient  entre  eux  une  foule  d'idées.  Mais 
leurs  opinions  ne  sentaient  ni  la  rêverie  ni  les  livres.  La  guerre 

1.  Ouvriers  européens,  T  édition,  I,  p.  18. 


12  FRÉDÉRIC   LE    J'LAY, 

et  l'émeute,  les  commandements  et  les  affaires,  la  misère  et 
l'exil  avaient  été  leurs  maîtres.  Ils  n'avaient  gardé  du  collège 
que  la  faculté  de  tout  comprendre  et  l'art  de  causer  sur  tout. 
Deux  de  ces  commensaux  s'attachèrent  au  jeune  Le  Play  :  ils 
dirigeaient  ses  lectures  et  répondaient  à  ses  questions.  Ayant 
oublié  leurs  noms,  il  les  appelle,  l'un  «  le  lettré  »  et  l'autre  le 
«  gentleman  ».  Le  lettré,  vieux  magistrat  du  siècle  précédent, 
inclinait  vers  Rousseau,  les  Encyclopédistes  et  les  Girondins.  Le 
gentleman,  ancien  esprit  fort,  assagi  par  l'émigration,  brûlait  ce 
qu'il  avait  adoré  et,  attribuant  aux  idées  nouvelles  tout  le 
malheur  des  temps,  ne  voyait  de  remède  que  dans  le  retour  à 
la  religion  et  aux  bonnes  mœurs. 

Après  quelques  années  de  séjour  à  Paris,  Le  Play  retourna  à 
Honfleur,  auprès  de  sa  mère.  Il  y  demeura  sept  ans,  dirigeant 
lui-même  ses  études,  et  se  mêlant  à  la  vie  des  champs.  Lors- 
qu'il fallut  choisir  un  état,  il  fut  tenté  par  le  concours  de  l'École 
polytechnique.  Un  ami  de  sa  famille,  ingénieur  des  ponts  et 
chaussées  à  Saint- Lô,  M.  Dan  de  la  Vauterie,  se  chargea  d'é- 
prouver ses  aptitudes  en  l'attachant  à  sa  personne.  Le  Play  de- 
meura un  an  auprès  de  lui. 

Cette  année-là  parut  avoir,  sur  la  formation  de  son  esprit, 
une  influence  décisive.  Le  nouveau  maître  était  un  homme  rare. 
Selon  lui  :  <(  Les  ingénieurs  de  l'État,  après  l'accomplissement  de 
'(  leurs  devoirs  professionnels,  avaient  l'obligation  de  se  rendre 
«  gratuitement  utiles  à  la  chose  publique,  comme  font  les  pro- 
«  priétaires  fonciers  en  Angleterre  et  dans  les  États  du  Nord'  ». 
Dans  ce  but,  il  se  livrait  à  des  études  littéraires  et  sociales  aux- 
quelles il  initia  son  élève.  11  lui  fit  surtout  partager  son  goût 
pour  son  auteur  de  prédilection  :  Montaigne.  Le  gentilhomme 
périgourdin  avait,  d'après  lui,  trouvé,  dans  des  temps  difficiles, 
la  vraie  voie  des  gens  de  cœur  :  ses  conseils  devaient  donc  être 
leur  guide  à  une  époque  différente,  mais  aussi  troublée  : 
«  Consultez  souvent  l'auteur  des  Essais,  disait  à  son  élève 
«  M.  de    la   Vauterie,  il  vous    empêchera   de  vous  égarer  aux 

1.  Ouvriers  européens,  T  édition,  I,  p.  2V>. 


LA   MÉTHODE.  1  .'J 

u  premiers  pas  et  souvent  vers  le  point  d'arrivée  vous  le 
((  trouverez  encore  de  bon  conseil  '.  »  Le  disciple  suivit  ces 
enseignements  et  s'en  trouva  bien.  «  J'ai  souvent  cherché, 
((  dit-il,  parmi  les  hommes  d'action  de  ce  temps  la  sagesse 
«  de  Montaigne.  Karement  je  l'ai  vu  estimer  à  sa  vraie  valeur, 
«  Souvent  même  les  hommes  chez  qui  j'espérais  trouver 
((  de  nouveaux  maîtres,  l'ont  complètement  méconnu  en  lac- 
■'  cusant  de  scepticisme.  Montaigne,  au  contraire,  était  pénétré 
((  des  convictions  indispensables  à  ceux  qui  propagent  la  vé- 
"  rite  par  l'exemple  et  par  les  préceptes.  Pour  la  religion, 
«  comme  pour  la  souveraineté,  il  s'inspirait  de  la  tradition  na- 
<  tionale.  Dans  un  temps  où,  comme  dans  l'ère  actuelle,  la  na- 
«  tion  était  ébranlée  par  la  corruption  des  classes  dirigeantes, 
«  l'erreur  des  lettrés  et  les  entreprises  dangereuses  des  nova- 
«  leurs,  il  reste  toujours  fidèle  à  la  coutume  des  ancêtres.  11  a 
«  souvent  eu  des  doutes,  mais  ils  ne  se  rapportaient  pas  aux 
((  principes  essentiels  :  ils  avaient  pour  objet  la  défaillance  de 
((  ceux  qui  manquaient  au  devoir  de  sauver  la  patrie-.» 

Le  Play  arriva  à  Paris  en  1824  :  il  passa  du  collège  Saint-Louis 
à  l'École  polytechnique  et,  de  là,  à  l'École  des  Mines.  Plongé 
dans  un  tourbillon  de  passions  politiques  qu'il  ne  partageait 
point,  il  en  ressentit  un.  malaise  profond,  auquel  il  voulut 
échapper,  s'absorbant  dans  ses  études  scientifiques.  Celles-là,  du 
moins,  ne  le  déçurent  pas.  A  cet  esprit  afTamé  de  certitude, 
elles  apportèrent  une  satisfaction  morale  extraordinaire.  Mais 
l'élève  de  M.  de  la  Vauterie  ne  pouvait  rester  longtemps  con- 
centré sur  lui-même.  Partout,  autour  do  lui,  régnaient  «  l'es- 
«  prit  de  discorde,  la  haine  du  présent  et  le  désir  des  révolu- 
«  lions  ».  Une  chose  le  choquait  surtout  :  la  contradiction  des 
doctrines  qu'il  entendait  et  des  choses  qu'il  avait  vues.  Les 
esprits  de  ses  compagnons,  façonnés  dès  l'enfance  à  l'écart  du 
monde  réel,  lui  paraissaient  des  fruits  monstrueux  de  serre 
chaude.  Nulle  répulsion  pour  eux,  cependant,  mais  une  sorte 
d'attrait.  «  En  vertu  de  la  loi  mystérieuse  des  contrastes,  j'é- 

1.  Ouvriers  européens,  2'  édition,  I,  p. 228. 

2.  Ibid. 


li  FRÉDÉRIC    LE    PLAY. 

«  prouvais,  dit-il.  en  parlant  du  saint-simonien  Jean  Reynaud, 
«  de  l'admiration  et  de  la  sympathie,  pour  les  talents  littéraires , 
«  l'inclination  poétique  et  même  pour  l'imagination  mystique 
«  de  mon  ami^.  »  Il  voulut  d'abord  discuter  avec  lui  et  se  re- 
connut bientôt  incapable,  soit  de  le  convaincre  d'erreur,  soit  de 
lui  enseigner  la  vérité.  Il  résolut  alors  de  le  mettre  en  contact 
avec  cette  réalité  vivante  des  choses  où  lui-même  avait  puisé 
ses  propres  opinions.  Un  voyage  d'études  minéralogiques  en 
1829,  dans  lAllemagne  du  Nord,  en  fut  l'occasion.  Pendant  sept 
mois,  tous  deux  visitèrent  des  mines,  des  usines  et  des  forêts. 
Le  Play  a  ainsi  exposé  les  résultats  de  ce  voyage  :  «  Nous  n'a- 
((  vions  pas,  dit-il,  l'esprit  assez  formé  pour  remonter  des  ef- 
u  fets  aux  causes  et  nous  élever  à  la  hauteur  de  la  science.  Mais 
«  nous  nous  assurions  les  moyens  de  Tacquérir  plus  tard,  car 
«  nous  apprenions  l'art  des  voyages...  Nous  nous  mimes  d'ac- 
«  cord  sur  certaines  opinions  économiques  conformes  à  révi+ 
«  dence  des  faits.  Cependant  nous  ne  réussîmes  point  à  nous 
«  entendre  sur  la  question  sociale  qui  avait  été  le  point  de  dé- 
«  part  de  notre  entreprise.  Seulement  nous  comprimes  qu'elle 
«  était  beaucoup  plus  compliquée  que  nous  ne  l'avions  d'abord 
«  supposée '.  » 

A  vingt-trois  ans,  Le  Play  s'était  ainsi  avoué  qu'il  ne  savait 
rien  :  les  hommes,  même  supérieurs,  y  mettent  en  général 
plus  de  temps.  Et  cependant,  il  comprenait  combien  il  eût  été 
utile  de  savoir  et  combien  plus  nécessaire  que  tout  autre  était 
la  science  qui  apprendrait  aux  hommes  à  vivre  dans  la  paix. 

Sa  grande  crise  physique  et  morale  de  1830  décida  de  sa  vie. 
De  son  inaction,  repliée  sur  elle-même,  sortit  l'idée  qui  devait 
illuminer  sa  voie. 

Puisque  toute  discussion  de  systèmes  préconçus  demeurait 
stérile;  puisqu'au  contraire  les  sciences  expérimentales  avaient 
seules  procuré  quelque  soulagement  à  son  esprit,  ne  pouvait-il 
pas  obtenir  la  même  satisfaction  en  transportant  dans  l'ordre 
social  la  méthode  de  ces  sciences?  Ne  pouvait-il  pas  étudier  les 

1.  Ouvriers  européens,  2"  édition,!,  p.  141, 

2.  Ibid.  2'  édition,  I,  p.  3X. 


LA  MirruoDK. 


sociétés  comme  on  étudie  les  minéraux  et  les  plantes?  Le 
monde  alors,  il  ne  s'agirait  plus  de  le  faire  à  sa  guise,  mais  de 
savoir  comment  il  est  fait.  Aucun  cerveau  humain  n'a  pu  jus- 
qu'ici embrasser  l'infînie  complication  de  son  mécanisme.  Peut- 
être  arriverait-on  à  mieux  en  l'observant  dans  ses  détails  les 
plus  accessibles,  en  passant  du  connu  à  l'inconnu  et  du  simple 
au  complexe.  Sans  doute  verrait-on  ainsi  que  ce  monde  social 
n'est  mené  ni  par  le  hasard,  ni  par  les  combinaisons  ingénieuses 
de  ceux  qu'on  appelle  ses  maîtres,  mais  qu'il  obéit  à  de  grandes 
lois  providentielles.  Le  secret  de  la  prospérité  consisterait,  dès 
lors,  pour  l'humanité,  à  régler  sa  conduite  d'après  ces  lois  ;  le 
désordre  et  la  souffrance  proviendraient  le  plus  souvent  de  leur 
méconnaissance. 

«  J'étais  fixé  sur  ce  point,  dit  Le  Play,  que,  dans  la  science 
«  des  sociétés,  comme  dans  la  science  des  métaux,  je  ne  me  croi- 
«  rais  en  possession  de  la  vérité  que  lorsque  ma  conviction  pour- 
ce  rait  s'appuyer  sur  l'observation  des  faits.  Je  tins  comme  non 
«  avenues,  jusqu'à  vérification  personnelle,  les  opinions  au  mi- 
«  lieu  desquelles  j'avais  été  élevé,  ets'il  ne  me  fut  pas  possible  de 
((  me  soustraire  à  certaines  convictions,  je  recherchai  avec  soin 
«  la  preuve  qui  semblait  les  combattre  et  les  hommes  imbus 
«  de  convictions  opposées.  Je  n'adoptai  comme  axiome  que  le 
u  devoir  d'aimer  mes  semblables  et  d'être  utile  à  mon  pays.  » 

De  grandes  facilités  étaient  offertes  à  Le  Play,  pour  l'obser- 
vation des  faits  sociaux.  Pendant  les  loisirs  de  sa  convalescence, 
il  avait  créé  à  l'Administration  des  mines  deux  services  impor- 
tants. Leur  développement  imposait  de  longs  voyages  d'études  en 
pays  étrangers.  Le  Play  fit  vœu  d'employer  ces  voyages  à  son 
instruction  sociale,  tout  en  pratiquant  consciencieusement  ses 
devoirs  d'ingénieur.  De  1830  à  18i8,  il  parcourut  l'Europe  de 
l'Oural  à  la  Castille,  des  Balkans  à  la  Norvège.  De  là  sortirent 
les  Oitvrie?'s  européens. 


iQ  FRÉDÉRIC    LE    PLAY. 


II 


La  science  sociale,  c'est-à-dire  l'étude  des  lois  naturelles  qui 
régissent  les  groupements  humains,  a-t-elle  été  inventée  par  Le 
Play?  Il  s'en  défend  :  «  Si  le  mot  est  nouveau,  dit-il,  la  chose  est 
aussi  vieille  que  le  monde  ».  Seulement  cette  science  doit  suivre 
dans  son  développement  les  étapes  qu'ont  parcourues  l'astro- 
nomie, la  physique,  la  chimie,  Thistoire  naturelle  et  en  général 
toutes  les  sciences  d'observation. 

«  Or,  dit  Le  Play,  dans  la  première  période  de  l'histoire  de 
«  ces  sciences,  la  description  et  le  classement  des  phénomènes 
((  tenaient  peu  de  place  :  ils  étaient,  au  reste,  subordonnés  à 
«  quelque  idée  conçue  «  à  priori  »,  à  quelque  théorie  fondée 
((  sur  un  fait  saillant,  mais  incomplètement  observé.  » 

((  Dans  la  deuxième  période,  aussi  féconde  que  la  première 
«  avait  été  stérile,  la  méthode  contraire  a  été  suivie  :  l'on  s'est 
«  soustrait,  par  degrés,  autant  que  le  comporte  la  faiblesse  de 
<(  l'esprit  humain,  au  joug  des  idées  préconçues.  On  a  pris  l'é- 
«  tude  attentive  des  phénomènes  pour  base  de  leur  apprécia- 
■(  tion.  On  n'a  tenu  ces  phénomènes  pour  suffisamment  connus 
(c  que  lorsqu'on  a  pu  en  donner  le  poids,  la  mesure  et  l'image 
«  exacte,  et  c'est  alors  qu'on  a  pu  présenter  la  théorie.  Sous 
«  l'empire  de  cette  méthode,  les  forces  les  plus  précieuses,  celles 
«  qui  s'emploient  à  la  recherche  de  la  vérité,  ne  s'épuisent  pas 
«  dans  des  discussions  sans  fin  :  les  controverses  scientifiques, 
«  promptement  ramenées  à  la  vérification  contradictoire  des 
«  faits,  sont  désormais  tombées  par  la  force  môme  de  l'évi- 
«  dence. 

«  La  science  sociale  au  contraire  est  restée  dans  l'état  d'im- 
«  puissance  qui  a  caractérisé  la  première  période  des  sciences 
«  naturelles.  Elle  se  compose  de  systèmes  qui  se  révèlent,  en 
«  général,  par  l'antagonisme  de  leurs  auteurs,  en  sorte  qu'il  est 
«  vrai  de  dire  que  cette  science  a  pour  ennemis  les  plus  influents 
«  ses  propres  adeptes.  Les  débats  concernant  l'organisation  du 


LA    MÉTIJODE.  17 

«  travail  et  de  la  propriété  sont  presque  aussi  épineux  que  l'é- 
«  taient,  pendant  les  derniers  siècles,  ceux  qui  concernaient  la 
«  transmutation  des  métaux,  la  panacée  universelle,  la  phlogis- 
((  tique;  ils  s'éteindront  sans  retour  possible,  comme  ces 
«  classiques  controverses,  sous  l'influence  de  la  méthode  expé- 
«  rimentale  •.   » 

Ce  retard  dans  le  développement  d'une  science  qui  semble- 
rait la  plus  indispensable,  puisqu'elle  apprend  aux  hommes 
comment  leurs  sociétés  vivent,  à  quelles  conditions  elles  doivent 
répondre  suivant  le  milieu  où  elles  se  développent,  ne  doit  pas 
surprendre.  En  toute  science,  il  faut  observer  et  raisonner.  Or, 
avant  Le  Play,  en  matière  sociale,  ceux  qui  observaient  ne  rai- 
sonnaient pas  et  ceux  qui  raisonnaient  n'observaient  pas. 

Les  premiers  étaient  des  hommes  de  bonne  volonté  qui, 
placés  à  la  tête  d'une  famille,  d'un  domaine  ou  d'un  atelier, 
s'efforçaient  de  faire  régner  autour  d'eux  le  bien-être  et  la  paix. 
Pour  y  parvenir,  ils  ne  s'appuyaient  pas  seulement  sur  les 
principes  d'une  religion  révélée,  mais  aussi  sur  un  ensemble  de 
pratiques  que  leur  dictait  l'expérience.  Les  observations  de  ces 
hommes  que  Le  Play  appelle  «  autorités  sociales  »  sont  généra- 
lement profondes.  Elles  ne  donnent  cependant  que  des  résul- 
tats empiriques,  car  leurs  auteurs,  confinés  dans  un  étroit  horizon 
local,  ne  peuvent  s'élever  par  la  comparaison  à  la  connais- 
sance complète  des  phénomènes. 

Inversement,  les  grandes  têtes  politiques  qui.  du  sommet  du 
pouvoir  ou  de  la  pensée,  prétendaient  résoudre  le  problème  du 
bonheur  humain  ne  pouvaient  et  ne  savaient  vérifier,  par  l'e.x- 
périence,  les  prémisses  de  leurs  raisonnements.  Pour  que  la 
science  sociale  prit  quelque  essor,  il  fallait  qu'un  même  homme 
se  chargeât  des  deux  tâches,  ou  du  moins  qu'un  lien  étroit  ratta- 
chât les  observateurs  à  ceux  qui  induiraient  de  l'observation 
des  vérités  générales. 

Un  autre  obstacle  au  développement  de  la  science  sociale 
venait  de  la  nature  même  de  l'esprit  humain  qui  admet  malai- 

1.  Ouvriers  européens,  V'  ('■dition.  Introduction. 


18  FPÉDÉRIC    LE    PLAY. 

sèment  qu'une  pareille  science  soit  possible.  Comment,  dit-on 
volontiers,  les  phénomènes  sociaux  pourraient-ils  être  régis  par 
des  lois  naturelles  puisque  leur  cause  déterminante  est  l'action 
de  l'homme  qui  est  libre?  Ceci  est  discutable.  Il  serait  facile  de 
répondre  que  si  l'individu  se  meut  librement  dans  un  milieu 
donné,  il  n'est  pas  libre  de  faire  ce  milieu  à  sa  guise.  Les  évé- 
nements ne  suivent-ils  pas  un  cours  que  jamais  personne  n'a 
su  déterminer  ni  prévoir?  Les  chefs  des  sociétés  n'ont-ils  pas 
toujours  été  confondus  dans  leurs  plans  et  les  philosophes 
dans  leur  pensée,  semblables,  les  uns  et  les  autres,  à  ces  enfants 
dont  parle  Tolstoï,  qui,  cramponnés  aux  courroies  intérieures 
d'une  voiture,  croient  tenir  les  rênes?  Cette  marche  des  choses, 
personne  ne  la  fait  et  tout  le  monde  :  «  tout  le  monde,  non  par 
«  un  désir  qui  précède  et  prépare  l'événement,  mais  par  un 
«  besoin  qui  s'y  range  et  bientôt  par  une  certaine  satisfaction 
«  qui  Tagrée  ^  » . 

Le  Play,  cependant,  refusa  toujours  d'appuyer,  par  une  dis- 
sertation, le  principe  de  sa  méthode.  <(  Cette  démonstration,  dit- 
«  il,  pourrait  faire  l'objet  d'une  thèse  littéraire.  Elle  serait  dé- 
«  placée  dans  un  ouvrage  tendant  à  une  conclusion  pratique. 
«  A  l'époque  où  je  m'adonnais  aux  sciences  physiques,  j'ai  sou- 
((  vent  constaté  la  stérilité  de  ceux  qui  se  flattent  de  les  suivre 
«  en  discutant  sur  le  choix  d'une  méthode.  Je  m'aperçois  chaque 
«  jour  qu'il  en  est  de  même  de  toute  autre  recherche..,  L'écri- 
«  vain  qui  traite  de  la  science  sociale,  de  même  que  le  citoyen 
((  qui  la  pratique  doit  surtout  justifier  de  sa  méthode  par  le 
«  résultat.  J'atteindrais  ce  but,  si  je  mettais  en  lumière  des  faits 
«  et  des  principes  obscurcis  par  la  passion  et  le  préjugé  -.  » 

Et,  en  vérité,  il  ne  saurait  y  avoir  de  science  sociale  si,  entre 
les  phénomènes  étudiés,  il  est  impossible  d'établir  des  rap- 
ports rigoureux  de  cause  à  effet  :  la  science  existe  au  contraire 
si  ces  rapports  sont.  Les  lois  naturelles  qui  encadrent  l'action 
de   l'homme,   ne  peuvent  se   prouver  qu'en  montrant,   d'une 


1.  Henri  de  Tourville. 

2.  Réforme  sociale,},  p.Gl. 


LA    MÉTHODE.  19 


manière  évidente,  leur  action  et  leur  jeu,  comme  le  mouvement 
se  prouve  en  marchant. 


LA    DESCRIPTION'    DE    LA    METHODE. 


Observer  exactement  les  faits  et  déterminer  leurs  rapports, 
en  raisonnant  juste,  voilà  la  base  de  la  méthode  do  Le  Plav.  Rai- 
sonner juste  est  une  qualité  individuelle  assez  rare,  qui  d'ail- 
leurs se  cultive  et  se  développe.  L'observation  qui  lui  sert  de 
base  lui  sert  aussi  de  contrôle  et  l'avertit  de  ses  erreurs.  La 
tâche  la  plus  difficile  est  celle  de  l'observation.  Comment  dé- 
brouiller l'enchevêtrement  infini  des  phénomènes  sociaux? 

Un  premier  procédé  s'offrait,  déjà  ancien,  généralement  em- 
ployé par  les  économistes  :  la  statistique.  Le  Play,  sans  lui  dénier 
d'incontestables  avantages,  en  faisait  peu  de  cas.  La  statistique 
avait  pour  lui  un  vice  fondamental,  qui  est  que  les  statisticiens,  ne 
pouvant  raisonner  que  sur  une  très  grande  quantité  de  faits, 
n'observent  pas  eux-mêmes.  Us  se  contentent  d'observations 
faites,  dans  un  but  étranger  à  la  science,  par  des  hommes  géné- 
ralement peu  compétents.  Sans  doute,  lorsqu'ils  sont  experts, 
parviennent-ils  à  contrôler,  de  diverses  façons,  les  renseigne- 
ments qu'on  leur  donne  ;  mais  leurs  observations  n'en  sont  pas 
moins  limitées.  Tout  ce  qui  concerne  la  vie  privée  leur  échappe, 
ou  ne  leur  est  révélé  que  par  des  signes  extérieurs  fort  incertains. 
A  plus  forte  raison  demeurent-ils  étrangers  aux  faits  touchant 
à  la  nature  intime  de  l'homme,  à  ses  qualités  intellectuelles,  à 
ses  croyances.  Comment  cependant  prétendre  connaître  la  vie 
d'une  société  en  ignorant  tout  des  individus  qui  la  composent? 

Repoussant  donc  la  méthode  statistique ,  Le  Play  prit  le  parti 
d'observer  lui-même,  sur  place,  dans  leur  réalité  vivante,  les 
phénomènes  de  cette  vie  sociale;  et  non  pas  en  considérant 
chacun  d'eux  isolément,  mais  en  recherchant  l'action  qu'ils  ont 
les  uns  sur  les  autres. 


20  FRÉDÉRIC    LE    PLAY. 

Une  semblable  observation  ne  pouvait  évidemment  pas 
s'exercer  sur  l'ensemble  de  la  société,  mais  seulement  sur  cer- 
taines de  ses  fractions  prises  comme  types.  Et  c'est  pourquoi 
Le  Play  est  désigné  comme  le  fondateur  de  la  méthode  d'ob- 
servation dite  monographique^. 

Le  principe  même  de  cette  méthode,  au  premier  abord, 
frappe  et  choque.  Comment  prétendre,  de  l'étude  des  faits  par- 
ticuliers, tirer  des  vérités  générales?  Comment  vouloir  connaître 
le  monde  entier  en  l'observant  par  quelques  coins?  Le  mono- 
graphe ressemble  fort  à  cet  Anglais  qui,  débarquant  à  Bou- 
logne, reçu  à  son  auberge  par  une  servante  rousse  et  laide, 
écrivit  gravement  sur  son  carnet  :  «  Les  Françaises  sont  rousses 
et  laides  ». 

Qu'on  réfléchisse  quelque  peu,  cependant,  et  Tobjection 
tombe.  En  appliquant  sa  méthode  au  monde  social,  Le  Play 
n'a  fait,  en  somme,  que  transporter  dans  un  nouvel  ordre  de 
connaissances  le  procédé  d'observation  commun  à  toutes  les 
sciences.  La  zoologie  décrit  et  classe  des  milliers  d'espèces  et, 
en  vérité,  bien  peu  de  types  de  chacune  d'elles  ont  passé  sous 
les  yeux  des  naturalistes.  Pour  amener  l'anatomie,  la  physio- 
logie au  point  où  elles  en  sont,  il  n'a  pas  été  nécessaire  de  dissé- 
quer le  genre  humain  et  c'est  par  l'étude  d'un  animal  invisible 
à  l'œil  nu  que  Pasteur  a  renouvelé  toute  la  médecine.  Si,  donc, 
l'univers  social  obéit  à  de  grandes  lois  naturelles,  c'est,  sans 
doute,  par  l'observation  approfondie  de  quelques  éléments  de 


1.  Voilà  l'analyse  que  donne  Le  Play  des  principes  essentiels  de  cette  méthode  : 
«  On  ne  se  propose  pas  d'étudier,  dans  un  cadre  général,  toutes  les  questions  so- 
«  ciales.  On  étudie  chaque  question  séparément,  en  la  circonscrivant  autant  que 
'I  possible,  de  façon  à  la  traiter  plus  complètement  et  à  tirer  de  ses  conclusions  plus 
«  d'utilité  pratique.  Au  lieu  de  considérer  d'un  point  de  vue  unique  pour  chaque 
«  question  l'ensemble  d'un  pays,  on  s'attache,  autant  que  le  sujet  le  comporte,  à  des 
«  cas  particuliers  ou  à  des  localités  spéciales  qu'on  envisage  sous  tous  les  aspects. 
«  L'observation  n'est  plus  confiée  à  une  multitude  d'agents  chargés  d'exécuter  un  acte 
«  matériel  ou  de  constater  un  fait  avec  une  rigueur  méthodique,  mais  bien  à  quelques 
«  hommes  spéciaux,  versés  dans  la  connaissance  du  sujet  et  qui  ne  séparent  jamais  le 
«  fait  matériel  des  considérations  morales  qui  en  déterminent  l'imporlance  et  en 
«  (ixenl  le  caractère  précis.  Dans  ce  système,  on  n'arrive  pas  à  la  connaissance  des 
«  faits  par  des  inductions  plus  ou  moins  éloignées.  On  les  constate  aux  sources 
«  mêmes  de  l'observation  «  {Ouvriers  européens,  1°  édition,  Introduction). 


LA    MÉTHODE.  21 

cet  univers  qu'on  arrivera  à  les  connaître,  comme  Texamen  at- 
tentif d'une  seule  plante  révèle  toutes  les  grandes  lois  de  la  vie 
végétale.  Au  surplus,  là  encore,  rien  de  plus  stérile  que  la 
discussion.  La  valeur  du  procédé  monographique,  comme  celle 
du  principe  même  de  la  science  sociale,  ne  peut  se  démontrer 
que  par  les  résultats  obtenus. 

Le  reproche  que  Ton  peut  adresser  à  Le  Play,  c'est  d'avoir  pris 
au  hasard  les  familles  étudiées,  parce  que,  au  début  de  la  science, 
il  n'avait  pas  le  moyen  de  choisir  celles  qui  étaient  le  plus  re- 
présentatives du  milieu.  Mais  cette  lacune  de  la  méthode  a  pu 
être  comblée  plus  tard  grâce  aux  progrès  mêmes  de  la  science 
et,  par  suite,  de  la  connaissance  plus  méthodique  des  divers 
milieux. 


II 


Le  Play,  donc,  dédaigna  livres,  documents  et  rapports.  Il 
plongea  dans  le  monde  et  le  regarda  vivre.  11  observa  d'abord 
sans  ordre  et  sans  plan  :  ses  devoirs  professionnels  le  menaient 
dans  les  mines  et  les  ateliers  métallurgiques  :  il  y  étudia  les 
procédés  techniques  et  le  mécanisme  économique  de  la  produc- 
tion. Il  passait  de  là,  naturellement,  à  la  question  de  la  main- 
d'œuvre  et  à  la  condition  des  ouvriers.  Il  s'informait  également 
sur  toutes  les  manifestations  de  la  vie  sociale,  auprès  des  pro- 
priétaires, des  chefs  d'ateliers  et  des  administrateurs  qui  lui  pa- 
raissaient offrir  le  plus  de  garanties  d'impartialité.  Sa  tâche, 
ainsi  dirigée,  fut  loin  d'être  inféconde.  Sa  grande  intelligence 
et  l'indépendance  de  son  jugement  le  portaient  naturellement  à 
distinguer  le  vrai  du  faux  et  l'important  de  l'accessoire.  Ce- 
pendant, il  s'aperçut  bientôt  que  les  résultats  d'une  semblable 
observation  manquaient  de  rigueur  scientifique  et  qu'ils  étaient 
souvent  déconcertants.  «  Je  voyais,  dit-il,  des  peuples  pros- 
«  pérer  ou  soulfrir,  avec  les  mêmes  formes  de  religion  et  de 
"  souveraineté  »  ^ 

1.  Ouvriers  européens,  T  édition,  I,  212. 


^2  FRÉDÉRIC    LE    PLAY. 

Pour  comprendre  quelque  chose  à  la  vie  des  sociétés,  il  fallait 
isoler  les  phénomènes  les  uns  des  autres,  saisir  chacun  d'eux, 
dans  ses  causes,  ses  manifestations  et  ses  effets.  Il  fallait  dé- 
monter, par  la  pensée,  l'immense  machine  qui,  dans  la  réalité, 
n'est  pas  démontable. 

Le  Play  chercha  le  rouage  essentiel  de  cette  machine,  celui 
qui,  trouvé,  révélerait,  tout  le  mécanisme.  Par  de  patients 
essais  il  y  parvint. 

En  étudiant  les  ateliers  métallurgiques,  la  place  énorme  que 
tient,  dans  leur  organisation,  la  question  de  la  main-d'œuvre 
l'avait  frappé.  Les  fondeurs  et  les  forgerons  des  montagnes  du 
Hartz  firent  surtout  son  admiration.  «  Ces  ouvriers,  dit-il,  ob- 
((  tiennent  au  moyen  de  manipulations,  simples  en  apparence, 
«  des  réactions  physiques  et  chimiques  d'une  compUcation  ex- 
«  trême.  Frappé  de  la  science  qu'ils  possèdent  sous  des  dehors 
«  rudes  et  incultes,  j'appris  à  les  aimer  et  je  voulus  les  mieux 
«  connaître.  » 

A  quelles  conditions  pouvait-on  se  procurer  une  semblable 
main-d'œuvre?  Le  Play  reconnut  vite  que,  pour  avoir  la  réponse, 
il  fallait  regarder  hors  de  l'atelier.  Les  ouvriers,  en  effet,  y  pas- 
saient, mais  n'y  vivaient  pas.  Leur  existence  appartenait  à  un 
autre  milieu  qui  les  formait,  auquel  ils  demeuraient  toujours 
rattachés  par  une  solidarité  étroite,  et  qui,  leur  carrière  termi- 
née, les  reprenait  tout  entier.  Ce  milieu  était  leur  famille.  Le 
Play  porta  sur  elle  son  attention  et  fut  vite  édifié. 

C'était  au  sein  de  cet  organisme  essentiel  que  se  manifes- 
taient, dans  leur  plus  grande  simplicité,  les  formes  les  plus 
importantes  de  l'activité  sociale.  Une  foule  de  travaux  s'y  effec- 
tuaient :  le  travail  extérieur  fournissait  son  appoint  et  ces  res- 
sources diverses,  consommées  en  commun,  assuraient  le  bien-être 
de  tous  les  membres,  quels  que  fussent  leur  sexe  et  leur  âge.  De 
même,  ces  membres  puisaient  dans  le  milieu  familial,  plus  qu'à 
l'église  et  à  l'école,  les  éléments  de  leur  formation  morale. 
C'était  à  la  bonne  constitution  de  la  famile  ouvrière  que  l'ate- 
lier métallurgique  devait  son  excellente  main-d'œuvre,  partant 
sa  prospérité  propre.   Le  Play  acquit  bientôt  la  certitude  que 


LA    MÉTIIODn.  23 

cette  bonne  constitution  portait  ses  eli'ets  plus  loin  encore  et 
<£u'en  réalité,  c'était  sur  elle  que  reposait  toute  l'organisation 
sociale  dans  ces  régions  de  l'Allemagne  du  Nord. 

Son  attention  ainsi  spécialement  attirée  sur  la  condition  des 
familles,  Le  Play,  marchant  vers  l'Orient  de  l'Europe,  assista  à 
un  phénomène  étrange.  A  mesure  qu'il  s'avançait  à  l'est,  il  vit 
le  rôle  de  la  famille  grandir  sans  cesse,  alors  que  celui  des  au- 
tres rouages  sociaux  diminuait.  Chea  les  paysans,  chez  les  ar- 
tisans des  Balkans,  de  l'Asie  Mineure,  tout  travail  était  domes- 
tique ;  la  famille  absorbait  l'atelier.  C'est  aussi  par  elle  que  se 
faisait  l'appropriation  des  terres;  elle  était  seule  titulaire  des 
droits  de  propriété  ou  de  jouissance.  Enfin,  les  pouvoirs  pu- 
blics se  fiaient  à  elle  d'assurer  presque  seule  l'ordre  matériel  et 
le  respect  des  lois  morales.  Le  Play  atteignit  ainsi  la  limite  des 
steppes  asiatiques,  où  toute  société  se  ramène  à  une  simple  jux- 
taposition de  familles,  quasi  souveraines,  à  peu  prés  égales  entre 
elles  et  constituées  de  la  même  manière. 

Lorsqu'il  revint  vers  l'Occident  et  qu'il  pénétra  dans  des  so- 
ciétés de  plus  en  plus  compliquées,  il  vit  le  phénomène  inverse. 
Le  rôle  de  la  famille  diminuait.  Elle  cessait  d'abord  d'être  un 
atelier.  Au  lieu  de  cela,  les  travaux  extérieurs,  l'usine,  attirant 
au  dehors  tous  ses  membres,  la  disloquaient.  La  propriété  collec- 
tive s'évanouissait  devant  la  propriété  individuelle.  Eniin,  des 
pouvoirs  publics  développés  et  envahissants,  des  associations 
privées, de  toute  nature  et  de  toutes  formes,  se  superposaient  à  la 
famille,  géraient  en  dehors  d'elle  une  foule  d'intérêts,  auxquels 
elle  demeurait  complètement  étrangère. 

Et  cependant,  cette  diminution  n'entraînait  nulle  déchéance, 
la  famille  restait  toujours  l'organe  prépondérant  du  corps  social. 
Le  Play  constata,  en  effet,  que  toute  atteinte  à  sa  prospérité 
ébranlait  le  corps  social  tout  entier,  alors  que  les  plus  grands 
bouleversements  politiques  ou  religieux  n'avaient  que  des  con- 
séquences restreintes,  tant  que  l'organisme  familial  n'était  pas 
attaqué. 

Ainsi,  dans  aucune  société,  les  individus  n'apparaissaient 
isolés.  Ils   étaient   toujours  groupés  en  familles.   Ces  familles 


i2i  FnEDKHIC    LE    PLAY. 

pouvaient  être  l'unique  groupement  social  connu  et,  toujours, 
elles  étaient  le  plus  important.  Le  Play  en  conclut  naturelle- 
ment que  la  famille  était  l'unité  sociale  irréductible  et,  pour 
employer  une  expression  biologique,  comme  la  cellule  des 
sociétés. 

C'était  donc  sur  elle  que  devait  se  porter  tout  d'abord  l'obser- 
vation scientifique. 

Et,  parmi  la  hiérarchie  de  familles  qui  constitue  les  sociétés 
complexes,  il  était  ég-alement  logique  que  l'observation  s'at- 
tachât de  préférence  à  celles  qui  forment  la  masse  et  le  type 
commun  :  aux  familles  ouvrières.  Surtout,  ces  familles  doivent 
être  étudiées  d'abord  parce  que  l'étroitesse  de  leurs  ressources 
les  rend  plus  dépendantes  du  milieu  et  que,  par  suite,  on  peut 
plus  facilement  connaître  ce  milieu  en  les  observant  qu'en  ob- 
servant des  familles  riches  ou  aisées. 

Ces  dernières,  sans  doute,  jouent  dans  la  société  un  rôle  im- 
portant, auquel  elles  ont  dii  leur  élévation.  Mais  ce  rôle  est 
plus  spécial.  Elles  peuvent,  d'ailleurs,  par  l'accumulation  des 
richesses,  par  la  pratique  exclusive  de  professions  libérales  ou 
de  fonctions  publiques,  se  dégager  complètement  de  la  masse, 
se  faire  une  vie  à  part.  Elles  forment  alors,  au  lieu  d'un  cadre, 
un  état-major,  et  parfois,  ce  qui  est  pis,  un  état-major  en  va- 
cances. Il  a,  ce  monde  à  part,  ses  mœurs  particulières  qui  ne 
sont  pas  toujours  une  expression  plus  raffinée  des  mœurs  de  la 
nation.  Il  les  emprunte  souvent  à  l'étranger  :  il  va  quelquefois 
même  jusqu'à  lui  emprunter  sa  langue.  Comme,  seul,  il  pense, 
écrit  et  cause,  c'est  lui  qu'on  décrit  généralement  sous  le  nom 
de  société.  En  réalité,  le  connaître  seul  est  ne  rien  connaître  et 
ne  peut  donner  que  des  impressions  fausses  siu'  la  vie  d'un 
peuple. 


La  famille  ouvrière  devant  être  le  premier  objet  de  l'obser- 
vation sociale,  restait  à  déterminer  comment  on  étudierait  cette 


LA   MKTIIOnE.  :2.> 

famille  ouvrière.  Sans  cloute,  d'après  les  principes  mêmes  de. la 
méthode  monographique,  ce  ne  pouvait  être  que  par  de  minu- 
tieuses enquêtes  sur  place.  Il  fallait,  cependant,  adopter  pour  ces 
enquêtes  un  ordre  rigoureux,  leur  donner  un  cadre  uniforme 
qui  permit  de  ne  rien  oublier.  Ainsi  seraient  possibles  la  com- 
paraison et  le  classement  des  phénomènes,  par  suite  la  décou- 
verte inductive  des  lois  sociales. 

Le  cadre  monographique  établi  par  Le  Play,  à  cet  effet,  après 
de  longs  tâtonnements,  repose  sur  une  idée  maîtresse.  Toute  la 
vie  des  ouvriers  se  passant  à  réaliser  Téquilibre  entre  leurs 
moyens  de  subsistance  et  la  satisfaction  de  leurs  besoins;  il  suffit, 
pensait-il,  pour  avoir  la  connaissance  complète  d'une  famille,  de 
constater,  dans  tous  ses  détails,  ce  qu'elle  produit  et  ce  qu'elle 
consomme.  «  On  est  initié  par  là,  dit  Le  Play,  non  pas  seulement 
à  la  vie  matérielle,  mais  à  la  vie  morale.  Il  n'est  guère  dans 
l'existence  de  l'ouvrier  un  sentiment  ou  un  acte  digne  de  mention 
qui  n'ait  sa  place  marquée  au  budget  des  recettes  et  des  dépen- 
ses. »  Il  est  inutile  de  dire  qu'en  parlant  ainsi,  Le  Play  n'ex- 
primait pas  une  idée  préconçue,  mais  un  fait  qu'il  croyait  avoir 
établi  par  ses  observations  personnelles. 

La  monographie  de  famille  est  donc  avant  tout  un  budget  de 
recettes  et  de  dépenses.  En  ce  qui  concerne  les  premières,  le  cas 
le  plus  simple  serait  celui  où  la  famille  vivrait  exclusivement  des 
salaires  attribués  à  son  chef  et  à  ses  membres  les  plus  actifs  pour 
leurs  travaux  professionnels;  c'est  sur  cette  hypothèse  que  sont 
bâties  la  plupart  des  théories  économiques  touchant  les  salaires. 
Elle  se  réalise  pourtant  très  rarement.  Pour  sa  part.  Le  Play  déclare 
ne  l'avoir  jamais  observée.  En  dehorsdu  salaire,  les  budgets  ou- 
vriers sont  en  effet  alimentés  par  trois  sortes  de  revenus  qui  sont  : 
les  produits  des  propriétés,  ceux  des  industries  domestiques,  entin 
ceux  des  droits  d'usage  et  de  jouissance  sur  certains  biens  que 
Le  Play  appelle  des  subventions.  L'importance  relative  de  ces  trois 
sources  de  profits  est  naturellement  très  variable.  Les  moyens 
d'existence  des  ouvriers  présentent  ainsi  des  combinaisons  infi- 
nies, depuis  la  condition  du  travailleur  des  centres  industriels  de 
l'Occident  pour  qui  le  salaire  est  à  peu  près  tout,  jusqu'à  celle 


■20  FRÉDKlilC   LE    PLAY. 

de  l'artisan  d'Orient  qui  n'a  même  pas,  dans  sa  langue,  un  mot 
pour  le  désigner. 

Les  recettes  du  budget  de  famille,  étant  souvent  perçues  en 
nature,  donnent  lieu  à  des  évolutions  délicates.  Le  Play,  pour 
arriver  au  plus  haut  degré  d'exactitude  relative,  indique  certains 
procédés  qui  lui  rendirent,  à  ce  point  de  vue,  de  grands  services. 

Les  dépenses  sont  également  minutieusement  inventoriées  et 
appréciées.  Le  Play  les  a  classées  d'après  les  besoins  auxquels 
elles  se  rapportent,  depuis  les  plus  humbles  comme  la  nourri- 
ture, jusqu'aux  plus  élevées,  comme  l'éducation  des  enfants  et  les 
pratiques  du  culte. 

La  monographie  ainsi  constituée  présentait  un  grand  avan- 
tage. Elle  portait  en  elle-même  ses  éléments  de  contrôle.  Le  total 
des  recettes  devant  nécessaii  ement  équilibrer  celui  des  dépenses, 
on  était  garanti  contre  toute  erreur  ou  omission,  lorsque,  après 
avoir  évalué  séparément  les  unes  et  les  autres,  on  arrivait  à 
une  balance.  Cette  vérification  numérique  des  données  de  l'ana- 
lyse avait  beaucoup  séduit  le  mathématicien  qu'était  Le  Play. 
«  Le  plus  sur  moyen,  dit-il,  de  connaître  la  vie  morale  et  ma- 
«  térielle  des  hommes  ressemble  beaucoup  au  procédé  qu'em- 
«  ploient  les  chimistes  pour  mettre  en  lumière  la  nature  intime 
'<  des  minéraux.  Une  espèce  minérale  est  connue,  quand  l'ana- 
«  lyse  a  isolé  chacun  des  éléments  qui  entrent  dans  sa  composi- 
«  tion  et  quand  on  a  vérifié  que  le  poids  de  tous  ces  éléments 
«  équivaut  exactement  à  celui  du  minéral  analysé.  Une  signi- 
«  fication  numérique  du  même  genre  est  toujours  à  la  disposition 
«  du  savant  qui  analyse  méthodiquement  l'existence  de  l'unité 
«  sociale,  constituée  par  une  famille  ^  « 

Le  budget  de  famille,  élément  essentiel  de  la  monographie, 
est,  du  reste,  dans  les  doux  éditions  des  Ouvriers  européens,  en- 
cadré d'explications  destinées  à  en  faciliter  l'intelligence  et  à 
attirer  l'attention  sur  les  conclusions  qui  s'en  dégagent-.  Il  est 


1.  Ouvriers  européens,  1^  édition,  I,  224. 

2.  Voici  exacleinenl  les  éléments  qui  constituent  la  iiionoi;ra|)Iiie  ile  familledans  la 
deuxième  édition  des  Ouvriers  européens. 

I"  Le  Titre  :  c'est-à-dire  «  l'indication  de  la  profession  de  louvrlcr,  du  rang  qu'il 


LA    METIIODK. 


surtout  suivi  par  une  série  de  notes  de  la  plus  haute  importance, 
cdassées  sous  le  titre  très  général  d'éléments  divers  de  la  consti- 
tution sociale.  Le  Play  y  étudie  tousles  phénomènes  qui  sortent  du 
cadre  monographique  et  qui,  cependant,  ont,  sur  la  famille  ob- 
servée, une  répercussion,  sont  le  milieu  où  elle  se  meut.  Ces  faits 
ne  sont  pas  groupés  d'une  manière  méthodique  et,  par  là,  leur 
observation  perd  le  caractère  scientifique  qui  distingue  les  autres 
éléments  de  la  monographie.  Le  Play  a  voulu  élargir  en  eux  le 
cercle  de  ses  études,  s'élever  de  la  simple  vue  de  famille  à  celle 
de  la  société  tout  entière.  N'ayant  pu  encore  adaptera  cette  mar- 
che en  avant  une  méthode  rigoureuse,  il  laissait  aux  qualités 
naturelles  de  son  esprit  le  soin  de  discerner  le  principal  et  l'ac- 
cessoire, d'expliquer  les  causes  et  les  effets.   Aussi,  ces  notes 


occupe  dans  la  hiérarchie  des  travaux  de  profession  et  du  système  d'engagement  qui 
le  lie  aux  classes  de  cette  hiérarchie  )-. 

Le  Play  distingue,  dans  chaque  profession,  six  positions  que  peuvent  occuper  les 
ouvriers.  La  première  est  celle  des  ouvriers  domestiques,  attachés  au  ménage  de  leur 
maître  ;  la  seconde  celle  des  ouvriers  journaliers,  chefs  de  ménage  et  rétribués  d'après 
le  temps  de  travail  fourni.  Viennent  ensuite  les  ouvriers  tâcherons,  qui,  effectuant 
les  travaux  à  forfait,  sélèvent  à  une  industrie  plus  indépentante;  les  ouvriers  tenan- 
ciers exploitent  des  immeubles  qui  leur  sont  alloués  de  diverses  façons  par  les  pro- 
priétaires :  la  condition  de  ces  ouvriers  est  très  variable,  depuis  celle  du  bordier  qui 
ne  tient  que  son  habitation  et  quelques  dépendances,  jusqu'à  celle  du  fermier  qui 
dirige  une  exploitation  importante.  Les  ouvriers  propriétaires  occupent  toutes  les 
situations  qui  correspondent  à  celles  des  ouvriers  tenanciers,  dont  ils  diffèrent  en  ce 
qu'ils  possèdent,  en  toute  propriété,  l'immeuble  qu'ils  occupent.  Enfin  les  ouvriers 
chefs  de  métier,  soit  tenanciers,  soit  propriétaires,  occupent  le  sommet  de  la  hiérar- 
chie; travaillant  exclusivement  pour  leur  compte,  ils  sont  sur  la  limite  qui  sépare 
l'ouvrier  du  patron. 

Sous  le  rap|iort  des  engagements  qui  lient  aux  chefs  d'industrie  les  ouvriers  qui  ne 
sont  pas  eux-mêmes  chefs  de  métiers  ou  propriétaires.  Le  Play  observe  trois  systèmes  : 
celui  des  engagements  forces  où  les  deux  parties  sont  attachées  indissolublement  l'une 
à  l'autre,  celui  des  engagements  volontaires  permanents  qui,  sans  être  indissoluble, 
comporte  un  certaine  solidarité  traditionnelle  entre  le  patron  et  l'ouvrier;  enfin,  celui 
des  engagements  momentanés,  contrat  essentiellement  temporaire  entre  deux  per- 
sonnes qui  s'ignorent: 

2»  Les  Ohservadons préliminaires  qui  \>xèch^^n\.  immédiatement  le  budget.  Répar- 
tis en  treize  paragraphes,  elles  décrivent  la  nature  des  lieux,  l'organisation  du  travail 
dans  la  localité,  et  surtout  certains  caractères  spéciaux  de  la  famille  étudiée  :  son  his- 
toire, ses  traditions  morales  ; 

3»  Le  Budget; 

4"  Les  Comptes  annexés  au  budget,  états  de  développements  sur  certains  articles  de 
recettes  et  de  dépenses; 

5"  Les  Éléments  divers  de  ta  constiiulion  sociale. 


^S  FFSÉDÉRIC    LE    l'LAY. 

touchent-elles  aux  sujets  les  plus  divers.  Telle  traite  de  l'inter- 
vention des  pouvoirs  publics  ;  telle  de  l'organisation  des  corps 
de  métiers.  Toutes  donnent  sur  le  milieu  social  étudié  les  vues 
les  plus  claires  et  les  plus  pénétrantres.  Le  Play  ayant  un  but 
personnel  suivi  avec  une  conscience  acharnée,  savait,  en  efiFet, 
rapporter  à  ce  but  toutes  ses  observations  hors  cadre  :  quel  que 
fût  leur  objet,  elles  ne  rompaient  jamais  l'unité  de  la  monogra- 
phie; elles  précisaient,  au  contraire,  sa  physionomie  propre  et 
son  caractère  original. 


m.    —    CONCLUSIONS    SUR    LA    METHODE. 


I 


Voilà  la  méthode  d'observation  de  Le  Play. 

En  vingt  années  de  voyages,  il  l'appliqua  à  plus  de  trois 
cents  familles.  L'immense  effort  eut  sa  récompense.  Les  résultats 
obtenus  montrèrent  qu'il  existait  bien  des  lois  sociales  et  que 
l'observation  monographique  permettait  de  les  découvrir. 

Les  trois  cents  familles  étudiées  ne  présentaient  pas,  on  effet, 
des  caractères  indéfiniment  variés  qui  auraient  fait  que  chacune 
d'elles  ne  ressemblât  à  aucune  autre.  Leurs  constitutions  di- 
verses se  ramenaient  toutes  à  quelques  types. 

Fait  plus  important,  cette  diversité  n'était  ni  le  produit  du 
hasard,  ni  celui  des  combinaisons  humaines.  Elle  résultait  de 
causes  exactement  appréciables,  comme  elle  entraînait,  elle- 
même,  d'infinies  conséquences,  en  matière  économique,  reli- 
gieuse, politique. 

De  ces  conditions,  qui  déterminent  les  formations  sociales, 
les  unes  tiennent  à  l'ordre  moral  :  c'est-à-dire  à  la  conception 
que  se  fait  l'homme  de  ses  devoirs  et  de  ses  droits.  Les  autres 
à  l'ordre  matériel  et  ce  sont  ces  dernières  qui  ont  le  plus  con- 
tribué à  différencier  les  types.  Aussi  Le  Play  a-t-il  pu  établir, 
d'après  elles,  un  essai  de  classification  des  sociétés  européennes. 

La   plus   importante  de  ces  influences    matérielles    est   celle 


LA    MKTIIonE.  29 

(les     lieux    qui    entraîne     celle    des    moyens    de     subsistance. 

«  Les  territoires  où  se  sont  développées  les  sociétés  euro- 
péennes ofTrent,  dit  Le  Play,  trois  catégories  qui,  par  la  nature 
de  leurs  productions  spontanées,  ont  entraîné,  dans  les  condi- 
tions de  ce  développement  une  grande  diversité.   » 

A  l'Orient  s'étend  la  région  des  stcpj}es,  vastes  plaines  d'herbe, 
qui  repoussent  la  croissance  des  arbres  et  ofï'rent  aux  trou- 
peaux d'immenses  pâturages.  L'art  pastoral  y  fournit  donc  la 
subsistance  des  populations.  D'autre  part,  les  rivages  maritimes 
qui  entourent  le  continent  d'Europe,  depuis  le  cap  Nord  jus- 
qu'à la  mer  d'Azof,  donnent  à  leurs  habitants  les  productions 
spontanées  de  la  zone  de  pêche  contiguë,  productions  qui  sont 
particulièrement  abondantes  et  variées  dans  les  mers  du  Nord. 
Aussi  est-ce  là  que  la  pèche  côtière  a  fait  le  plus  sentir  son  in- 
fluence sociale.  Enfin  les  territoires  compris  entre  les  rivages 
maritimes  et  les  steppes  étaient,  à  l'origine,  couverts  de  grandes 
forêts  associées  à  des  sols  variés  :  landes  et  brousses,  roches, 
marécages,  étangs  et  lacs.  La  chasse  et  la  pêche  fluviale  furent 
les  uniques  ressources  que  cette  région  offrit  à  ses  premiers 
occupants.  Plus  tard,  le  développement  de  la  population,  due 
surtout  à  l'immigration  des  pasteurs  du  Nord,  car  les  peuples 
chasseurs,  trop  misérables,  ne  se  multiplient  guère,  assura  le 
défrichement,  exigea  les  durs  travaux  de  la  culture  et  de  la  fa- 
brication. L'habitude  de  ces  travaux,  leur  division  nécessaire, 
qui  multiplia  l'échange,  portèrent  les  sociétés  ainsi  formées  à 
un  haut  degré  de  richesse,  de  civilisation  et  de  puissance. 
Aussi  tendaient-elle's  à  déborder  sur  les  races  primitives  qui  de- 
mandaient encore  leur  subsistance  aux  productions  spontanées 
du  sol,  et  à  transformer  les  territoires  occupés  par  ces  races, 
comme  elles  avaient  transformé  le  leur. 

Toutefois  cette  transformation  n'a  pas  encore  effacé  la  vieille 
empreinte  mise  sur  les  peuples  d'Europe  par  les  sols  primitifs. 
L'influence  de  la  steppe  domine  encore  l'Orient,  celle  de  la 
pêche  côtière  le  Nord.  Quant  aux  peuples  d'Occident,  leur 
double  origine  leur  a  fait  ressentir  à  la  fois  l'une  et  l'autre  et 
leur  formation  s'est  achevée   par  l'action   des  travaux   divers 


30  FRÉDÉKIC    LE    l'LAV. 

auxquels  leur  nouvelle  résidence  sur  des  sols  variés  les  a  as- 
treints. 

Le  Play  détermina  ainsi,  sous  cette  action  des  lieux  et  des 
moyens  des  subsistance,  trois  grandes  formations  sociales  qui 
ont  chacune  à  leur  base  une  constitution  spéciale  de  la  famille. 
La  steppe  a  produit  la  Famille  patriarcale  qui  caractérise  l'Eu- 
rope orientale;  la  pêche  côtière,  la  Famille-souche,  dont  les 
rivages  de  la  mer  du  Nord  sont  le  berceau.  Dans  l'Occident,  ces 
deux  formations  sociales  se  rejoignent  et  se  pénètrent.  Elles 
s'absorbent  et  se  désorganisent  pour  aboutir  à  un  troisième  type, 
qui  est  celui  de  la  Famille  instable. 

Nous  étudierons  plus  tard  les  caractères  distinctifs  de  chacune 
de  ces  organisations  familiales.  Nous  ne  parlons  ici  que  de  la 
méthode  de  Le  Play,  et  il  nous  suffit  de  montrer  que  cette  mé- 
thode a  pu  aboutir  à  un  classement  de  faits  sociaux.  Ainsi  se 
trouve  justifié  son  caractère  scientifique,  qu'il  était  impossible 
d'établir  a  priori.  Peu  importe  d'ailleurs  la  valeur  de  ce  premier 
classement.  Il  ne  peut  être  qu'une  ébauche,  un  simple  débrouil- 
lement  de  quelques  éléments  du  monde  social.  Débrouille- 
ment  qui  comportera  même  forcément  des  inexactitudes  et  des 
confusions.  Dans  un  ordre  quelconque  de  phénomènes  naturels, 
une  première  analyse  n'a  généralement  pas  d'intérêt  par  les 
résultats  qu'elle  donne.  Elle  en  a  une  énorme  par  ce  fait  seul 
qu'elle  a  été  possible.  Elle  montre  que  l'on  n'a  point  affaire  à  un 
chaos,  mais  à  un  organisme  dont  toutes  les  parties  se  tiennent. 
Cet  organisme,  on  le  pénétrera  d'abord  avec  des  instruments 
grossiers  ;  on  isolera  quelques  faits  qui  permettront  les  premières 
inductions.  On  perfectionnera  ensuite  les  outils  et  l'on  ira  plus 
avant.  Des  contradictions  alors  éclateront,  qui  montreront  que 
l'on  s'était  d'abord  trompé,  que  l'on  avait  raisonné  sur  des  don- 
nées fausses.  On  rectifiera  ces  données  et  l'on  bâtira  un  nouveau 
raisonnement  qui  subira  les  mêmes  épreuves.  On  marchera  ainsi 
longtemps;  et,  très  lentement,  une  à  une,  les  vérités  jailliront, 
brilleront  de  toute  la  lumière  de  l'évidence. 


LA    MÉTnODE.  M 


La  première  analyse  des  sociétés  européennes,  commencée 
par  Le  Play  en  1830,  fut  interrompue  par  lui  vers  18'i.8.  A  cette 
époque,  le  peuple  français  venait  de  se  constituer  en  République 
«  pour  appeler  tous  les  citoyens  à  un  degré  plus  élevé  de  moralité, 
de  bien-être  et  de  bonbcur  ».  Les  journées  de  juin  vinrent  jeter 
un  voile  sanglant  sur  ce  beau  rêve  et  l'on  commença  à  douter 
qu'il  dépendit  d'un  gouvernement,  fût-il  celui  de  tout  le  monde 
et  par  là  le  plus  intéressé  au  bonheur  social,  d'entreprendre  ce 
bonheur  à  forfait.  Quelques  amis  de  Le  Play,  parmi  eux  Jean 
Reynaud,  Montalembert,  Arago,  Tocqueville,  tenus  au  courant 
de  ses  travaux,  l'invitèrent  à  en  faire  profiter  ses  contempo- 
rains. Ils  le  firent  entrer  dans  cette  commission  du  Luxembourg, 
présidée  par  Louis  Blanc,  et  que  le  Gouvernement  provisoire 
avait  naïvement  chargée  de  trouver  la  solution  de  la  question 
sociale.  «  J'y  fis,  dit  Le  Play,  quelque  bien  en  opposant  les  faits 
aux  idées  préconçues.  »  Rien.,  d'ailleurs,  ne  sortit  de  ces  tra- 
vaux. On  commençait  à  s'entendre  sur  certains  points,  lorsque 
les  événements  forcèrent  la  commission  à  se  dissoudre. 

Le  Play  se  décida  alors  à  publier  les  résultats  de  sa  grande 
enquête.  Parmi  les  trois  cents  monographies  de  familles  qu'il 
avait  assemblées,  il  en  choisit  trente-six  qui  formèrent  la  pre- 
mière édition  des  Ouviners  européens .  L'œuvre  frappa  par  son 
caractère  scientifique,  et  chose  singulière,  ce  contempteur  de 
la  statistique  reçut  de  l'Académie  des  sciences  un  prix  de  sta- 
tistique. 

A  partir  de  cette  époque,  Le  Play  renonce  personnellement  à 
l'observation  et  se  consacre  à  la  diffusion  de  la  doctrine  so- 
ciale qu'il  a  construite  sur  les  résultats  de  son  analyse. 

Il  voulait  cependant  que  cette  analyse  fût  poursuivie.  Il 
dressa  donc  à  sa  méthode  un  certain  nombre  de  disciples.  La 
Société  d'économie  sociale^  fondée  par  lui,  devait  être,  au  moins 
dans  sa  pensée,  une  pépinière  d'observateurs. 


o2  FRÉDÉRIC   LE    PLAY. 

L'analyse  monogTaphique  des  sociétés  ne  déçut  jamais  ceux 
qui  s'y  livrèrent.  Toutefois  certains  d'entre  eux  s'aperçurent 
bientôt,  à  l'user,  que  l'instrument  d'observation  forgé  par  le 
maitre,  c'est-à-dire  le  cadre  de  la  monographie  de  famille, 
était  un  outil  bien  rudimentaire  pour  pénétrer  l'infinie  compli- 
cation des  phénomènes  sociaux.  Comment  Henri  de  Tourville 
transforma  cet  instrument  imparfait  en  un  autre  à  tous  points 
de  vue  supérieur,  c'est  ce  que  nous  n'avons  point  à  dire  dans 
une  étude  consacrée  à  Le  Play.  Seulement,  comme  nous  allons, 
tout  à  l'heure,  nous  occuper  de  sa  doctrine  et  que  cette  doc- 
trine s'appuie  exclusivement  sur  les  résultats  de  l'observation, 
il  nous  est  indispensable  de  savoir  dans  quelle  mesure  ces  ré- 
sultats ont  pu  être  faussés  par  les  défauts  de  la  méthode.  Il 
nous  faut  donc  apprécier  exactement  les  imperfections  et  les 
lacunes  du  cadre  monographique. 


III 


La  première  de  ces  lacunes  est  matériellement  visible.  Le  ca- 
dre de  Le  Play  est,  nous  l'avons  vu,  un  instrument  d'analyse  de 
la  famille  ouvrière,  mais  de  la  famille  ouvrière  seulement.  Il 
permet,  en  quelque  sorte,  de  décomposer,  de  disséquer  cette 
famille,  d'isoler  les  uns  des  autres  tous  les  rouages  de  son 
mécanisme  pour  en  surprendre  le  fonctionnement.  Étude  néces- 
saire et  primordiale  puisque  la  famille  est  l'organe  social  es- 
sentiel. Mais  étude  insuffisante,  puisqu'il  existe  aussi  d'autres 
organes.  Les  phénomènes  sociaux  extérieurs  à  la  famille,  le  ca- 
dre de  Le  Play  ne  les  saisit  pas.  Pour  les  classer  quand  on  les 
rencontre,  il  faut  prolonger  ce  cadre,  établir  une  nouvelle  série 
(le  compartiments;  mais  ceux-là,  sans  objet  déterminé  et  sans 
nombre  limité.  Ils  forment,  à  la  suite  de  chaque  monographie, 
les  fails  importants  d'organisation  sociale.  Leur  observation, 
n'étant  pas  méthodique,  n'a  point  de  rigueur  scientifique.  Toute 
sa  valeur  dépend  des  qualités  personnelles  de  l'observateur  et  si 
éminentes  que  soient  ces  dernières,  elles  sont  fatalement  insuf- 


LA    MÉTIIODi:.  Mi 

lisantes  pour  une  étude  aussi  délicate  que  celle  du  monde  social. 
Surtout,  les  résultats  de  semblables  observations  ne  sont  pas 
comparables  entre  eux.  Rattachées  à  la  monographie  par  un  lien 
plus  ou  moins  lâche;  elles  apparaissent  comme  <(  en  l'air  ». 

Autre  lacune  aussi  grave  :  celle-ci  plus  difficile  à  découvrir. 

Non  seulement  le  cadre  de  Le  Play  est  impuissant  à  saisir  les 
rapports  de  la  famille  avec  les  éléments  sociaux  qui  la  dépas- 
sent, mais  il  ne  saisit  pas  complètement  la  famille  elle-même 
dans  son  organisation  propre. 

Et  cette  insuffisance  découle  directement  de  l'idée  maîtresse 
qui  a  présidé  à  l'établissement  du  cadre  et  qui,  tout  bien  pesé, 
se  trouve  être  une  idée  fausse. 

Cette  idée,  je  le  rappelle,  est  celle-ci.  11  n'y  a  pas,  dans  la 
vie  d'une  famille  ouvrière,  de  fait  important  qui  ne  se  traduise 
par  une  recette  ou  par  une  dépense,  qui  ne  trouve  par  consé- 
quent sa  place  au  budget.  Un  observateur  possède  la  connais- 
sance complète  d'une  famille,  lorsque,  ayant  analysé  tous  les 
éléments  compris  dans  les  deux  parties  du  budget  domestique, 
il  arrive  à  une  correspondance  exacte  entre  les  deux  totaux. 

Il  y  a  là  une  erreur  considérable  ou  plutôt  toute  une  série 
d'erreurs. 

Prenez  un  des  actes  les  plus  importants  de  la  vie  d'une  famille, 
l'éducation  des  enfants  par  exemple  (je  ne  dis  pas  leur  instruc- 
tion) et  montrez-moi  sa  place  au  budget.  La  plupart  du  temps, 
il  n'y  a  rien.  Et  s'il  y  a  quelque  chose,  la  dépense  n'est  le  plus 
souvent,  en  aucune  manière,  la  mesure  de  l'importance  du  fait 
constaté.  Voici  un  chiffonnier  de  Paris  qui  ne  fait  aucune  dé- 
pense concernant  la  religion.  Ce  chiffonnier  cependant  «  pra- 
«  tique  la  religion,  catholique  apostolique  et  romaine.  11  est 
«  profondément  imbu  du  sentiment  religieux.  Il  supporte,  avec 
«  résignation,  un  sort  peu  fortuné.  Il  remercie  Dieu,  chaque 
«  jour,  de  lui  avoir  donné  le  nécessaire  et  se  confie  à  lui  pour 
«  son  avenir.  Il  aime  à  lire  la  Bible  en  famille,  etc^.  ».  Son 
budget  n'est  donc,  en  aucune  façon,  l'expression  de  ses  convic- 

1.  Ouvriers  européens,  2"  édition,  VI,  p.  259. 


;{-4  FRÉDÉRIC   LE    PLAY. 

lions  et  de  ses  pratiques  religieuses.  Enfin,  s'il  s'agit  même  de 
faits  purement  matériels,  leur  appréciation  en  argent  présente 
parfois  tant  de  difficultés  qu'elle  en  devient  illusoire  K 

Voilà  les  défauts  de  l'instrument  d'analyse  sociale  laissé  par 
Le  Play.  Ils  étaient  inévitables.  Il  était  impossible  que,  pour  une 
tâche  dont  les  difficultés  n'étaient  pas  connues,  on  créât  du  pre- 
mier coup  un  instrument  parfait.  Le  Play  lui-même,  s'il  avait 
continué  à  en  user,  l'eût  certainement  rectifié.  L'étude  de  la 
doctrine  du  maître  va,  du  reste,  nous  permettre  d'apprécier  les 
conséquences  de  ces  insuffisances  de  la  méthode  '. 

1.  Voici,  entre  autres,  l'exemple  suivant  que  cite  M.  de  Rousiers  :  a  Je  ils  dans  la 
«  monographie  du  liachkir  que  la  famille  jouit  d'une  petite  prairie  estimée  11  fr.  42, 
((  d'une  grande  prairie  estimée  85  fr.  65,  d'un  jardin  potager  estimé  20  fr.  5G,  d'un 
«  champ  de  chanvre  et  de  bois  estimé  28  fr.  55;  total  :  146  fr.  18.  A  la  suite  de  cette 
«  estimation  à  un  centime  près,  figure  la  note  suivante  :  «Les  prairies  elles  champs 
«  dont  jouit  chaque  famille  ne  lui  sont  attribués  en  propre  que  pour  une  période 
«  de  quinze  années;  après  ce  délai,  l'autorité  municipale  procède  à  une  nouvelle  dis- 
«  tribution.  »  Autrement  dit,  on  ne  vend  pas  la  terre  dans  ce  pays-là,  on  la  partage 
«  périodiquement.  Mais  alors  qu'est-ce  donc  qu'une  prairie  de  11  fr.  42?  » 

2.  Toute  celte  analyse  des  lacunes  du  cadre  monographique  de  Le  Play  est  le  ré- 
sumé d'une  étude  de  M.  Paul  de  Rousiers  (Science  sociale,  '2"  période,  1"  fascicule). 


DEUXIEME   PARTIE 


LÀ  DOCTRINE 


I.    —    LES    DFIX    FONUEMEMS    DE    LA    DOCTRIXE. 


I 


Elle  a,  cette  doctrine,  une  unité  singulière.  Elle  dériverait, 
comme  les  grands  systèmes  chers  à  l'esprit  classique,  d'un  prin- 
cipe abstrait,  d'une  conception  idéale  dont  toutes  les  consé- 
quences seraient  déduites  avec  la  logique  la  plus  rigoureuse, 
que  toutes  ses  parties  ne  se  tiendraient  pas  mieux  entre  elles. 
Seulement  Le  Play  a  remplacé  la  conception  idéale  par  deux 
fondements  d'une  autre  solidité. 

Le  premier  de  ces  fondements  est,  il  est  à  peine  besoin  de  le 
dire,  la  minutieuse  analyse  de  faits  sociaux,  à  laquelle  Le  Play 
consacra  \ingt  ans.  Les  résultats  en  sont  exposés  dans  les  deux 
éditions  successives  des  Ouvriers  e7iroj)éens  '.  Résumer  ici  cette 

1.  La  première  édition,  celle  de  1855,  forme  une  sorte  d'atlas  où  sont  exposés 
trente-six  budgets  de  familles  encadrés  de  très  brefs  commentaires.  Elle  est  précédée 
d'une  Introduction  remarquable,  posant  les  premiers  principes  de  la  méthode  d'ob- 
servation sociale.  Les  exemplaires  de  cette  première  édition  sont  d'ailleurs  infini- 
ment rares. 

Le  manuscrit  de  la  première  édition  contenait  en  outre,  en  conclusion,  un  exposé 
«  des  mœurs  et  des  institutions,  qui,  selon  les  indications  de  l'expérience  et  l'opi- 
«  nion  des  autorités  sociales  de  l'Europe,  se  présentaient  comme  indispensables  à 
«  l'existence  de  toute  société  prospère  »  [Ouvriers  européens.  T  édition,  I,  p.  342). 
Cet  exposé  donnait  donc,  en  somme,  les  premiers  éléments  de  la  doctrine.  U  servait 
de  base  à  tout  un  plan  de  réforme  des  sociétés  occidentales  et  de  la  société  française 
en  particulier.  Mais  les  amis  de  Le  Play,  tout  en  approuvant,  sans  réserve,  ses  conclu- 
sions, le  dissuadèrent  de  les  publier.  Elles  choquaient,  en  effet,  les  préjugés  dominants, 
incarnés  dans  tous  les  partis  et  qui,  l'alarme  de  18i8  passée,  avaient  repris  toute 
leur  force.  L'opinion  publique,  à  leur  seul  énoncé,  condamnerait  l'ouvrage,  sans  autre 
examen,  et  la  méthode  d'observation  sociale  perdrait  ainsi  tout  moyen  de  se  faire 


36  FRKDEHIC    l.E    PLAY. 

exposition  paraît  inutile.  Les  faits  décrits  dans  une  série  de  mo- 
nographies juxtaposées  ne  parlent  point  par  eux-mêmes,  ou, 
tout  au  moins,  leur  voix  est  confuse.  Leur  portée  ne  se  dégage 
pleinement  que  si  on  les  présente  à  l'appui  des  éléments  divers 
de  la  doctrine  auxquels  ils  servent,  en  quelque  sorte,  de  sup- 
ports. C'est  le  plan  adopté  par  Le  Play  dans  la  Réforme  sociale, 
et  il  explique  le  retentissant  succès  de  cet  ouvrage,  alors  que 
les  Ouvriers  européens  ne  furent  jamais  lus  du  grand  public. 
Le  mieux  est  donc  de  suivre,  à  ce  point  de  vue,  l'exemple  du 
maître. 

Mais,  pour  constituer  une  doctrine,  il  ne  suffit  pas  d'avoir  ob- 
servé des  faits.  Il  ne  suffît  même  pas  d'avoir  constaté  entre  eux 
des  rapports  nécessaires,  c'est-à-dire  des  lois.  Il  faut  encore  et 
surtout  savoir  apprécier  ces  faits.  Sont-ils  un  bien?  Sont-ils  un 
mal?  On  ne  peut  répondre  que  lorsqu'on  s'est  fait  de  la  pros- 
périté et  de  la  souffrance  une  conception  particulière.  Conception 
qui  semble  bien  aisée  et  bien  simple  à  réaliser,  qui,  cependant, 
prête  à  toutes  les  hésitations,  à  toutes  les  divagations.  Faire 
l'histoire  de  ses  variations,  c'est  faire  celle  de  l'esprit  humain. 


connaître.  Le  Play  se  rendit  à  ces  raisons,  l'ouvrage  ne  contint  qu'une  conclusion 
très  courte  et  très  réservée,  qui  ne  permet  pas  de  soupçonner  l'ampleur  future  de  la 
doctrine  du  maître. 

La  deuxième  édition  des  Ouvriers  européens,  celle  de  1879,  est  très  différente  de 
la  première.  Elle  comprend  si.^  volumes,  reproduisant  cinquante-sept  monographies, 
chacune  de  ces  dernières  suivie  de  notes  très  étendues.  Chaque  volume  est  en  outre 
précédé  d'une  introduction  et  suivi  d'un  épilogue  commentant  les  faits  exposés  par 
des  conclusions  doctrinales.  Mais  ce  mélange  d'analyse  scientifique  et  de  théories  mo- 
rales et  sociales  est  présenté  de  la  façon  la  plus  lourde  et  la  moins  claire.  Il  rend 
l'ouvrage  d'une  lecture  très  pénible  et,  ce  qui  est  pis,  ne  permet  pas  à  un  lecteur 
non  averti  de  dégager  toute  la  portée  de  l'œuvre  de  Le  Play. 

La  doctrine  fut  exposée,  pour  la  première  fois  en  1864,  avec  sa  forte  base  de  faits, 
dans  les  trois  volumes  de  la  Réforme  sociale.  Elle  fut  en  outre  développée,  pré-* 
sentée  sous  toutes  ses  faces,  dans  une  série  d'ouvrages  de  propagande,  publiés  tous 
après  1870  :  Y  Organisation  du  Travail,  V  Organisation  de  la  famille,  la  Paix  so- 
ciale après  le  désastre,  la  Correspondance  des  Unions  de  la  Paix  sociale,  la 
Conslitulion  d'Angleterre,  la  Constitution  essentielle  de  l  humanité. 


l 


LA    DOCTRINE.  37 


II 


Si  Ion  avait  demandé  à  un  théologien  du  moyen  Age  quel 
idéal  il  concevait  sur  terre,  il  eût  infailliblement  répondu  que 
c'était  de  voir  la  chrétienté  comprendre  tout  Tunivers.  Et,  si 
Ion  s'était  enquis  du  plus  grand  mal  ([u'il  pouvait  imaginer,  sa 
réponse  n'eût  point  davantage  été  douteuse.  Famines,  guerres, 
pestes,  aurait-il  dit,  ne  sont  que  misères  sans  importance  au 
regard  d'une  hérésie.  Le  but  des  sociétés  était,  selon  ce  moine, 
la  réalisation  d'un  idéal  mystique  et  leur  prospérité  se  mesu- 
rait à  la  distance  qui  les  en  séparait. 

Quelques  siècles  plus  tard,  l'idéal  avait  changé,  non  qu'on 
l'eût  reconnu  faux  ou  irréalisable,  mais  parce  que  le  courant 
des  idées  n'était  plus  le  môme.  Pour  les  hommes  du  xvii''  siè- 
cle, la  prospérité  d'une  nation  s'incarnait  dans  la  grandeur  du 
Prince.  Richesse  et  science,  art  et  pensée  n'avaient  de  valeur 
qu'autant  qu'ils  concouraient  à  la  gloire  du  trône  et,  si  l'on 
admettait  qu'un  certain  bien-être  était  désirable  pour  la  masse 
des  sujets,  c'était  parce  que  leur  misère  aurait  terni  l'éclat  du 
soleil  monarchique. 

Le  nouvel  idéal  régna  peu.  A  peine  fut-il  fermé  dans  toute 
son  ampleur  que  ceux  qui  avaient  le  plus  profité  de  lui  s'em- 
ployèrent à  le  détruire.  Et,  quand  il  fut  par  terre,  ils  se  mirent 
en  quête  de  le  remplacer.  Pour  qu'une  organisation  sociale  fût 
bonne,  il  fallut,  désormais,  suivant  le  grand  maître  de  la  philo- 
sophie du  xviii^  siècle,  Rousseau,  que  les  hommes,  en  la  con- 
cevant, lui  assignassent  un  but  précis,  u  C'est  ainsi,  dit-il,  que 
«  les  Hébreux  et  récemment  les  Arabes  ont  eu  pour  principal 
«  objet  la  religion;  les  Athéniens,  les  lettres;  Carthage  et  Tyr, 
«  le  commerce  ;  Rhodes,  la  marine;  Sparte,  la  guerre  et  Rome, 
«  la  vertu.  » 

Quant  à  lui,  l'objet  suprême  vers  lequel  devait  tendre  sa  répu- 
blique était  la  réalisation  de  la  liberté  et  de  l'égalité.  Et, 
comme  cet  idéal  n'était  pas  accessible  à  des  hommes  absorbés 


38  FRÉDÉRIC   LE   PLAY. 

par  le  travail  manuel,  il  n'hésitait  pas  à  recommander  l'escla- 
vage comme  le  seul  moyen  de  l'atteindre  et  comme  la  condition 
essentielle  de  la  prospérité  d'un  état. 

Enfin,  à  côté  de  l'école  des  philosophes,  s'était  fondé,  au 
xvHi^  siècle,  celle  des  économistes,  qui  confondait  le  dévelop- 
pement de  la  prospérité  sociale  avec  celui  de  la  richesse. 

Assigner  ainsi  à  l'effet  social  un  but  déterminé  à  l'avance  et 
d'une  manière  subjective,  était  en  contradiction  formelle  avec 
le  principe  scientifique  de  la  méthode  de  Le  Play.  La  société 
étant  considérée,  non  comme  une  machine  artificielle,  mais 
comme  un  organisme  naturel  et  vivant,  on  ne  saurait  lui  attri- 
buer, pas  plus  qu'à  aucun  autre  organisme  de  cette  nature,  de 
mobiles  en  dehors  d'elle-même.  Ses  mobiles,  ce  sont  ses  be- 
soins et  tout  son  effet  tend  à  leur  satisfaction. 

Lorsque  cette  satisfaction  est  obtenue,  la  société  prospère; 
dans  le  cas  contraire,  elle  souffre. 

L'erreur  des  faiseurs  de  systèmes  consiste,  non  pas  à  in- 
venter des  besoins  nouveaux,  ce  qui  est  humainement  impos- 
sible, mais  à  attribuer  à  la  satisfaction  d'un  besoin  spécial  une 
importance  exclusive.  Le  moine  subordonnait  tout  à  la  religion, 
le  lettré  du  grand  siècle  à  la  gloire  de  l'État,  celui  du  xviii"  à 
l'exercice  desdroitspolitiques.  Le  premier  ne  voyait  dans  l'homme 
qu'un  fidèle,  le  second  qu'un  sujet  et  le  troisième  qu'un  citoyen. 
Or,  il  est  un  peu  de  tout  cela  et  bien  autre  chose  encore.  Une 
société  est  normale  et  saine,  lorsque  tout  intérêt  trouve  à  s'y 
satisfaire  sans  léser  un  autre  intérêt.  Il  y  a  alors,  chez  elle,  un 
équilibre  analogue  à  celui  qui  règne  dans  le  corps  d'un  homme 
bien  portant.  Elle  souffre,  au  contraire,  lorsque  cette  harmonie 
se  trouve  détruite,  lorsque  certains  besoins  sont  sacrifiés  à  d'au- 
tres, certaines  aspirations,  certaines  facultés  comprimées  et 
atrophiées.  Elle  devient,  enfin,  un  organisme  monstrueux,  lors- 
qu'un besoin  secondaire  est  satisfait  aux  dépens  d'un  essentiel. 

La  prospérité  et  la  souffrance  d'une  société  se  révèlent  d'ail- 
leurs, le  plus  souvent,  d'elles-mêmes  et  l'analyse  n'a  pour  but 
que  d'en  chercher  les  causes.  Le  symptôme  de  la  prospérité  est 
la  paix  sociale,  c'est-à-dire  un  ensemble  de  bons  rapports  entre 


LA    IIOCTHINE.  39 

les  membres  de  la  société  et  la  satisfaction  que  chacun  éprouve 
au  maintien  de  l'ordre  existant.  Le  symptôme  de  la  souffrance 
est  Vantagonisme  social,  c'est-à-dire  la  révolte  des  intérêts  lésés 
contre  l'organisation  à  laquelle  ils  attribuent  leur  malheur. 

Le  Play,  passant  alternativement  d'une  société  prospère  à  une 
société  souffrante,  s'attacha  à  discerner  les  besoins  qui,  satisfaits 
dans  l'une,  ne  l'étaient  pas  dans  l'autre,  dont,  par  conséquent. 
dépend  le  malheur  ou  le  bonheur  social  et  qui  peuvent  être  ainsi 
justement  appelés  les  besoins  essentiels  de  l'humanité. 

Il  découvrit  que  ces  besoins  essentiels  sont  au  nombre  de  deux 
seulement  et  des  plus  simples.  Le  premier  est  l'ensemble  des 
moyens  de  subsistance  nécessaires  à  la  vie  journalière  de  l'in- 
dividu ;  en  d'autres  termes,  son  pain  quotidien.  Le  second,  aussi 
impérieux,  quoique  d'ordre  tout  différent,  est  la  soumission  ù 
une  loi  morale,  c'est-à-dire  à  un  ensemble  de  préceptes,  s'im- 
posant  à  la  conscience  et  se  substituant  aux  instincts  pour  diriger 
la  vie.  LeDécalogue  contient,  selon  Le  Play,  l'expression  la  plus 
haute,  à  la  fois,  et  la  plus  simple,  de  cette  loi  morale,  telle,  que 
la  reconnaissent  sous  cette  formule  ou  sous  une  autre  toutes  les 
races  jouissant  de  la  paix  sociale.  Elle  n'est  même  point  con- 
testée davantage,  ni  attaquée  directement,  chez  les  peuples 
d'Occident,  par  ces  novateurs  les  plus  hostiles  aux  idées  tradi- 
tionnelles.  Il  n'est  guère  de  contestation  que  sur  son  origine. 

Ce  qui,  au  premier  abord,  frappe  et  déconcerte  dans  la  doc- 
trine de  Le  Play,  ce  n'est  pas  qu'il  fasse  de  la  satisfaction  des 
deux  besoins  essentiels  une  condition  nécessaire  de  la  prospérité 
sociale;  c'est  qu'il  en  fasse  une  condition  suffisante.  Il  est  évi- 
dent qu'une  nation  dont  une  fraction  importante  mourrait  de 
faim  serait  fatalement  en  proie  à  toutes  les  souffrances  et  à  tous 
les  désordres.  Et  il  en  serait  de  même  d'un  pays,  si  riche  fùt-il, 
où  nul  n'aurait  souci  de  la  vie,  de  la  liberté,  de  la  propriété  de 
son  semblable.  Mais  qu'une  race,  par  le  fait  que  chacun  y  jouit 
du  strict  nécessaire  et  observe,  à  peu  près,  les  commandements, 
se  doivent  considérer  comme  n'ayant  plus  rien  à  souhaiter, 
voilà  qui  surprend  et  révolte.  Ainsi,  après  vingt  siècles  de  tra- 
vail et  de  pensée,  après  avoir  acquis  par  des  souffrances  sans 


40  FRÉDÉRIC   LE    PLAY. 

nombre,  par  un  effort  surhumain,  un  patrimoine  immense  de 
Liens  matériels,  de  sentiments  et  d'idées,  nos  sociétés  d'Europe 
devraient  limiter  leur  idéal  à  celui  des  pasteurs  kirghiz,  et  des 
chameliers  arabes!  Ce  rabaissement  de  l'idéal,  ce  démenti  bru- 
tal à  toutes  les  aspirations  confuses  qui  tourmentent  les  civilisés, 
a  beaucoup  écarté  de  Le  Play.  Il  a  été,  pour  cela,  considéré 
comme  un  traditionaliste  aveugle,  méconnaissant  la  nécessité  de 
toute  évolution  et  négateur  de  tout  progrès. 

Le  reproche  est  très  injuste.  Si  Le  Play  considère  la  loi  morale 
et  le  pain  quotidien  comme  les  besoins  essentiels  de  Thumanité, 
il  n'a  jamais  contesté  qu'il  n'y  en  eiit  d'autres  et  dont  la  pos- 
session ne  fût  désirable.  Il  n'a  jamais  nié  les  avantages  du  pro- 
grès industriel ,  de  la  richesse,  de  la  science  et  des  arts.  Il  n'en  a 
blâmé  que  les  abus.  Et  il  y  a  abus,  selon  lui,  lorsque  la  satis- 
faction de  ces  besoins  secondaires  n'est  obtenue  que  par  le  sa- 
crifice des  besoins  primordiaux.  Il  n'admet  point  qu'une  nation 
puisse  être  appelée  prospère  lorsque,  sous  une  façade  brillante, 
elle  cache  l'horrible  plaie  du  paupérisme  ou  de  la  démoralisa- 
tion profonde. 

D'ailleurs  son  critérium  de  la  prospérité,  Le  Play  la  tiré  de 
l'observation  même.  Partout  où  les  deux  besoins  essentiels  étaient 
satisfaits,  il  vit  régner  le  contentement  universel  et  la  prospérité 
sociale;  partout  où  ils  ne  l'étaient  point,  la  souffrance  et  la  dis- 
corde. Toute  l'histoire  des  sociétés  s'est  en  somme  passée  à 
perdre  et  à  reconquérir  ces  deux  biens  primordiaux.  Les  races 
qui  les  ont  toujours  conservés  n'ont  pas  d'histoire  :  les  pasteurs 
des  steppes  asiatiques  vivent  à  présent  comme  au  temps  d'A- 
braham. Mais,  le  plus  souvent,  la  prospérité  même  vient  dé- 
truire l'équilibre  qu'elle  a  créé.  Les  races  prospères  se  multi- 
plient vite  et  le  problème  de  l'existence  se  pose  à  nouveau 
devant  elles.  Pour  le  résoudre,  il  leur  faut  se  livrer  à  d'autres  tra- 
vaux ,  adopter  une  autre  organisation.  Elles  atteignent  ainsi  parfois 
un  état  de  prospérité  supérieur  à  celui  dont  elles  jouissaient  au- 
paravant, puis  le  reperdent  pour  tomber  dans  de  nouvelles  crises  ; 
crises  qui  peuvent  leur  être  fatales,  à  eu  juger  par  le  nombre 
des  civilisations  disparues.  Il  apparut  à  Le  Play  que  les  sociétés 


LA    IMICTIUNE.  Ai 

modernes  de  l'Europe  en  traversaient  une.  Le  problème  de  l'exis- 
tence y  est  si  compliqué  que  la  grande  masse  de  la  population 
n'arrive  pas  à  le  résoudre  par  elle-même.  Elle  n'y  parvient  qu'en 
s'engag-eant  dans  les  entreprises  que  dirige  une  élite  :  le  pain 
quotidien  lui  est  fourni  sous  forme  de  salaires,  c'est-à-dire  ^ous 
une  forme  relativement  incertaine.  Le  salarié  est  constamment 
menacé,  à  la  fois  par  des  périls  directs  et  par  ceux  ([ui  peuvent 
ruiner  son  industrie  et  que  multiplie  toujours  la  concurrence. 
Il  lui  faudrait,  pour  donner  quelque  stalDilité  à  son  existence, 
pour  savoir  diriger  ses  vues,  estimer  exactement  ses  intérêts, 
organiser  leur  défense,  un  ensemble  de  qualités  auxquelles  peu 
d'individus  peuvent  atteindre.  Aussi,  dans  cette  lutte,  les  vaincus 
sont-ils  nombreux  et,  nulle  intervention  n'arrêtant  généralement 
leur  chute,  tombent-ils  à  un  degré  d'abaissement  dont  les  fau- 
bourgs de  nos  grandes  villes  industrielles  ont  le  triste  secret. 
Quant  à  la  morale,  son  règne  est  plus  compromis  encore.  Dans 
les  classes  les  plus  élevées,  la  difficulté  de  parvenir  et  de  main- 
tenir les  situations  acquises  a  développé  l'égoïsme,  la  richesse  a 
permis  la  corruption.  Pour  défendre  leur  bien-être,  ces  classes 
n'ont  pas  hésité  parfois  à  s'attribuer  des  privilèges  injustes  pe- 
sant lourdement  sur  le  reste  de  la  nation.  Détenant  les  pouvoirs 
publics,  elles  ont  fait  de  leur  exercice,  non  pas  une  charge  ho- 
norable, mais  une  source  de  profits.  Chez  les  pauvres,  la  difficulté 
extrême  de  la  vie  matérielle  crée  fatalement  l'indifférence  mo- 
rale :  nul  frein  ne  modère  plus  alors  le  sentiment  instinctif  d'en- 
vie qui  en  fait  les  ennemis  naturels  des  riches.  Ce  sentiment  est, 
au  contraire,  entretenu,  cultivé  par  la  catégorie  nombreuse  de 
déclassés  que  contiennent  les  sociétés  compliquées  pendant  que 
la  loi  morale  trouvant  sans  cesse,  devant  elle,  un  terrain  moins 
préparé  à  la  recevoir,  est  ébranlée  dans  ses  fondements  par  les 
controverses  qui  régnent  sur  ses  origines.  Une  partie  des  hommes 
qui  l'enseignent  est  accusée  par  l'autre  d'imposture  et,  ne  sa- 
chant lesquels  entendre,  le  peuple  est  naturellement  porté  à 
n'écouter  que  la  voix  de  ses  instincts  et  celle  de  ceux  qui  les 
flattent. 

L'alternative  continuelle  de  la  prospérité  et  de  la  souffrance, 


i2  FREDERIC    LE    l'LAY. 

par  la  possession  et  la  perte  des  deux  biens  essentiels,  a  donc 
commencé  avec  l'invention  de  la  charrue  et  il  est  à  craindre 
qu'elle  ne  cesse  pas  avec  celle  des  voies  ferrées.  C'est  une  erreur 
profonde,  selon  Le  Play,  de  croire  les  sociétés  entraînées  par  la 
force  des  choses  vers  un  avenir  meilleur,  comme  de  les  croire 
condamnées  à  une  décadence  inévitable.  En  réalité,  ((  la  simpli- 
«  cité,  la  complication,  la  corruption,  enfin  la  réforme  ou  la 
«  ruine,  voilà  le  cercle  vicieux  dont  jusqu'à  ce  jour  aucune 
«  nation  civilisée  n'a  pu  sortii*  ». 


III 


La  possession  des  deux  biens  essentiels  est  donc  toujours  me- 
nacée, chez  les  sociétés  prospères,  par  des  influences  indépen- 
dantes de  la  volonté  humaine.  Est-il  du  moins  possible  aux  hom- 
mes de  se  mettre  à  l'abri  de  ces  influences,  de  leur  en  opposer 
d'autres,  de  faire  en  sorte  qu'elles  ne  puissent  nuire?  Et  lorsque 
la  prospérité  est  perdue,  est-il  des  moyens  d'assurer  ou  tout  au 
moins  de  hâter  son  retour?  A  ces  deux  questions,  les  résultats 
de  son  observation  permirent  à  Le  Play  de  répondre  oui.  Non 
seulement  le  libre  arbitre  des  sociétés  joue  un  rôle  dans  leur 
destinée,  mais  ce  rôle  est  considérable.  Et  tou  en  se  refusant  à 
croire  à  un  avenir  chimérique  qui  ofi'rirait  le  rèî;ne  permanent 
de  la  paix,  Le  Play  parvint  à  mettre  en  lumière  certains  prin- 
cipes et  certaines  coutumes  indispensables  à  l'existence  de  toute 
société  prospère,  et  dont  la  restauration,  pourrait,  en  particulier, 
mettre  un  terme  à  la  crise  que  traversent  les  sociétés  de  l'occi- 
dent. 

Ces  coutumes  se  distinguent  par  deux   caractères  essentiels. 

En  premier  lieu,  elles  supposent  toutes  la  nécessité  impérieuse 
de  propager  la  connaissance  et  la  pratique  de  la  loi  morale. 
Elles  partent  donc  de  ce  principe  <|ue  Ihomme  n'apporte  pas 
en  naissant  toutes  les  facultés  nécessaires  pour  s'élever  sans 
aucun  enseignement  à  cette  connaissance  et  à  cette  pratique. 
C'est  la  doctrine  inverse  de  celle  qu'inventa  llousseau  et  qui. 


LA   DOCTRINE.  43 

depuis  plus  d'un  siècle,  se  propage  dans  l'Occident.  Pour  con- 
damner ce  dogme  de  la  perfection  originelle,  qui  séduisit  vrai- 
semblablement le  philosophe  de  Genève  parce  qu'il  était  le 
contre-pied  d'une  vérité  généralement  admise  depuis  cinq  mille 
ans,  Le  Play  s'appuya  non  sur  un  raisonnement  métaphysique, 
mais  sur  l'observation  sociale.  Une  pareille  doctrine  lui  parut 
en  contradiction  formelle  avec  l'expérience  et  il  suffit,  pour 
comprendre  ce  jugement,  de  se  reporter  à  l'analyse  qui  a  été 
donnée  de  la  Méthode.  L'homme,  dit  Rousseau,  nait  bon,  mais 
il  est  corrompu  par  les  institutions  qui.  dès  sa  naissance,  en- 
serrent son  existence  et  compriment  sa  liberté.  Or,  Le  Play 
considère  les  sociétés  comme  des  organismes  naturels  et  vi- 
vants :  il  ne  peut  donc  admettre  que  leurs  rouages  essentiels, 
la  famille,  par  exemple,  ne  soient  que  des  institutions  arbi- 
traires et  mauvaises.  On  ne  s'étonnera  point,  dès  lors,  que 
Le  Play  ait  qualifié  la  théorie  de  la  perfection  originelle 
«  d'Erreur  fondamentale  »,  faussant  la  notion  de  la  véritable 
nature  de  l'homme,  et  conduisant  dans  la  construction  de  sys- 
tèmes sociaux  à  des  aberrations. 

Le  deuxième  caractère  des  coutumes  préconisées  par  Le  Play 
se  révèle  par  leur  nom  même.  Ce  sont  des  coutumes  et  non  pas 
des  lois.  A  la  différence  de  la  plupart  des  réformateurs  qui  ne 
voient  de  moyen  d'appliquer  leurs  systèmes  que  par  la  con- 
quête du  pouvoir.  Le  Play  attachait  assez  peu  de  prix  à  l'intei-- 
vention  des  gouvernements.  L'observation  lui  avait  appris  que, 
s'ils  sont  un  rouage  important  de  la  vie  sociale,  ils  n'en  sont 
point  un  rouage  essentiel.  Certaines  sociétés  primitives  arrivent 
à  se  passer  d'eux,  alors  qu'aucune  d'elles  ne  peut  se  passer  de 
la  famille. 

D'une  manière  générale,  les  rapports  privés  ont  un  caractère 
beaucoup  plus  primordiaux  que  les  rapports  publics.  C'est 
presque  exclusivement  d'eux  que  dépend  la  possession  de  la  loi 
morale  et  du  pain  quotidien.  Or,  en  ce  qui  concerne  les  rap- 
ports privés,  l'action  de  la  loi  ne  peut  se  manifester  que  pour 
en  assurer  la  régularité;  elle  serait  impuissante  à  en  modifier 
la  nature.   A  ce  point  de  vue,  les  nécessités  matérielles  et  les 


44  FRÉDÉRIC    I.E    PLAY. 

mœurs  ont  seules  une  influence.  C'est  donc  sur  les  mœurs  que 
Le  Play  s'est  proposé  d'agir  et  par  l'intermédiaire  de  l'opinion. 
Ce  n'est  point,  du  reste,  qu'il  refuse  toute  espèce  de  rôle  à 
l'action  du  législateur,  mais  il  ne  lui  demande  que  ce  qu'elle  peut 
donner. 

Les  coutumes  de  la  vie  privée  se  divisent  en  deux  catégories  : 
les  unes  concernant  les  rapports  de  l'unité  sociale  par  excel- 
lence, la  famille  ;  les  autres  touchant  aux  rapports  extérieurs  à  la 
famille  et  qui  ont  généralement  pour  objet  la  conquête  du  pain 
quotidien,  c'est-à-dire  le  travail.  Nous  étudierons  donc  succes- 
sivement les  idées  de  Le  Play  sur  l'organisation  de  la  famille 
et  sur  celle  du  travail.  Un  troisième  chapitre  sera  consacré  à 
sa  doctrine  en  ce  qui  touche  la  constitution  et  l'intervention  des 
pouvoirs  publics. 


II.  LES  RAPPORTS    PRIVES   INTERIEURS    A    LA    FAMILLE. 


I 


Étant  le  premier  groupement  humain  constitué,  le  seul  cons- 
titué encore  chez  certaines  races,  c'est  la  famille  qui  a  été  d'a- 
bord chargée  de  satisfaire  les  deux  besoins  essentiels,  besoin 
matériel  et  besoin  moral.  Et,  dans  les  nations  les  plus  com- 
pliquées, alors  qu'une  infinité  d'autres  groupements  l'encadrent 
et  la  dominent,  c'est  encore  sur  elle  que  retombe  à  peu  près 
tout  le  poids  du  grand  problème. 

Au  point  de  vue  du  premier  terme  de  ce  problème,  de  la  ques- 
tion du  pain  quotidien,  elle  a  été,  cette  famille,  le  centre  pri- 
mitif de  tous  les  rapports  humains  :  l'unique  atelier  de  pro- 
duction, le  foyer  de  tout  échange  et  de  toute  consommation. 
Il  en  est  ainsi  encore  chez  les  races  asiatiques  côtoyées  par 
Le  Play  à  la  frontière  de  l'Oural.  Chaque  famille  y  forme  une 
li'ibu  nomade  qui  se   suffit  à  elle-même'.   Le  rôle  du  groupe- 

1.  Voyez  Ouvriers  européens,  \nonog,n\\)h\c  du  Haclikir  demi-nomade  (2»  édition, 
t.  M). 


I.A    nOCTRINE. 


ment  familial  s'est  amoindri,  en  cette  matière,  chez  les  races 
complexes  où  l'agglomération  de  la  population  a  exigé  la  mise 
en  valeur  de  toutes  les  ressources  du  lieu,  développé  l'inten- 
sité du  travail  et  sa  division.  Une  grande  partie  de  riodustric 
est,  peu  à  peu,  sortie  de  l'atelier  domestique  pour  se  concen- 
trer, à  l'extérieur,  dans  de  grands  et  de  petits  ateliers.  Mais 
une  grande  partie  aussi  y  est  restée,  et  cela  chez  les  peuples 
les  plus  avancés.  La  famille  est  encore  partout  une  unité  essen- 
tielle de  travail  agricole,  le  foyer  est  toujours  le  centre  de  cer- 
taines fabrications.  Enfin  qui  pourrait  dire  la  masse  énorme  de 
travaux  qui  s'y  efTectuent,  ceux  qu'on  appelle  plus  particuliè- 
rement les  travaux  domestiques,  et  qui,  pour  n'être  point  ap- 
préciés en  argent,  n'en  sont  pas  moins  productifs?  La  famille, 
d'ailleurs,  si  elle  n'est  plus  que  dans  une  certaine  mesure  un 
groupement  de  production,  reste  le  groupement  de  consomma- 
tion par  excellence,  celui  où  chacun  reçoit  selon  ses  besoins 
et  par  lequel  est  assurée  l'existence  de  ceux  qui  ne  travaillent 
pas  encore  et  de  ceux  qui  ne  travaillent  plus. 

Elle  joue  aussi  un  rôle  prépondérant  dans  le  régime  de  la 
propriété.  Dans  les  trois  quarts  du  monde  habité,  c'est  par  elle 
que  se  fait  l'appropriation  du  sol,  soit  à  titre  temporaire, 
comme  en  Asie  Mineure  et  dans  une  partie  de  la  Russie^,  soit 
à  titre  perpétuel,  comme  chez  les  Bulgares-.  Elle  est  alors  une 
communauté  qui,  se  continuant  indéfiniment,  tient  la  terre  en 
mainmorte.  Chez  les  peuples  occidentaux,  ce  caractère  lui  fait 
défaut  par  suite  de  l'avènement  de  la  propriété  individuelle. 
Elle  a  cependant,  en  cette  matière,  un  rôle  immense,  car  elle 
est  l'instrument  de  transmission  de  cette  propriété.  Elle  est  le 
bien  qui  fait,  au  point  de  vue  matériel,  les  générations  soli- 
daires entre  elles. 

Et  pour  en  venir  au  point  où  le  matériel  côtoie  le  moral, 
la  famille,  quand  elle  ne  doit  pas  toujours  assurer  elle-même 
à  l'individu  son  pain  quotidien,  lui  donne  au  moins  les  moyens 
de  l'acquérir  dans  l'avenir.   Par  tout  un  côté   de  l'éducation, 

1.  Voyez  Ouvriers  européens,  2'  édition,  t.  II  :  les  Ouvriers  d' Orient, 
'î.  Voyez  ibid.,  t.  l\,les  Ouvriers  d'Occident,  races  stables. 


4(5  FRÉDÉRIC   LE    PLAY. 

elle  l'adapte  au  milieu  où  il  sera  appelé  à  se  mouvoir,  le  pré- 
pare à  entrer  dans  les  rouages  de  ce  milieu  et  à  y  trouver  sa 
place. 

Sous  le  rapport  moral,  il  est  à  peine  besoin  de  définir  le 
rôle  de  la  famille.  Moins  qu'en  ce  qui  concerne  la  conquête 
du  pain  quotidien,  ce  rôle  varie  suivant  les  temps  et  suivant  les 
pays.  Par  le  seul  fait  qu'elle  tient  groupées,  en  un  contact 
permanent,  les  différentes  générations,  la  famille  assure  la 
transmission  de  l'idéal  d'une  race  comme  de  ses  biens  maté- 
riels. Le  rôle  des  autorités  religieuses  et  des  pédagogues  do 
profession  qui  la  secondent  dans  cette  tâche  est  fort  effacé  au 
regard  du  sien.  Il  est  presque  toujours  inefficace  lorsqu'elle  ne 
les  appuie  pas. 

Ainsi,  chez  les  peuples  les  plus  avancés,  la  famille,  qui  n'est 
plus  un  rouage  unique,  mais  le  centre  d'une  quantité  d'autres, 
est  encore  chargée  des  trois  fonctions  sociales  les  plus  impor- 
tantes :  assurer  l'existence  de  tous  les  individus  qui  ne  peuvent 
la  gagner  eux-mêmes  aux  dépens  de  ceux  qui  la  gagnent; 
transmettre  la  propriété  aux  générations  successives;  enfin 
dresser  ces  générations  à  la  conquête  du  pain  quotidien  et  au 
culte  de  l'idéal  suivi  par  leurs  ancêtres. 


II 


Pour  qu'elle  puisse  remplir  cette  tâche,  il  faut  que  la  famille 
soit  constituée  à  cet  effet.  Comme  tout  organisme  naturel,  elle 
s'est  modelée  sur  sa  fonction.  Le  Play  découvrit  toutefois  — 
et  nous  l'avons  signalé  en  parlant  de  sa  méthode  —  que  cette 
constitution  ne  s'est  pas  faite  d'une  manière  uniforme.  Sous 
diverses  influences,  que  l'observation  détermine,  elle  s'est  dif- 
férenciée en  divers  types  et  ces  types  eux-mêmes  se  peuvent 
ramener  à  trois  grandes  espèces. 

La  première  est  celle  de  la  famille  patriarcale ,  née  dans  la 
steppe  et  formée  sous  l'influence  de  l'art  pastoral. 


LA    DOCTHINE.  H 

Elle  présente,  cette  famille  patriarcale,  dès  rorigine,  deux 
caractères  distinctifs. 

D'abord,  les  moyens  de  subsistance  étant,  pour  des  pasteurs 
nomades,  en  quelque  sorte  indéfinis,  les  familles  de  ce  type 
tendent  à  se  multiplier  sans  se  séparer.  «  Chaque  jeune  mé- 
«  nage,  dit  Le  Play,  n'est  tenu  à  aucune  dépense  de  premier 
«  établissement  et  une  surveillance  suffit  à  assurer  la  multi- 
«  plication  du  bétail.  Dans  ces  conditions,  la  famille,  elle-même. 
«  croît  aussi  vite  (|ue  les  ressources  fournies  par  le  troupeau 
(c  et,  quand  naît  la  cinquième  génération,  le  chef  de  la  famille 
«  règne  sur  une  petite  tribu,  avec  une  autorité  consacrée  pur 
«  l'action  du  temps.  » 

L'autorité  de  ce  chef  de  famille  est,  en  effet,  très  forte,  pour 
ainsi  dire  absolue,  et  c'est  là  le  deuxième  signe  qui  distingue 
la  famille  patriarcale.  Ajoutons  qu'elle  est  perpétuelle,  elle 
s'exerce  quel  que  soit  l'âge  des  descendants  et  s'étend  à  leurs  pro- 
pres enfants.  Elle  est  en  effet  nécessaire  pour  assurer  l'ordre 
dans  la  tribu  et  n'est  affaiblie  ou  contrariée  par  aucune  autre. 
A  l'extérieur,  chez  ces  races  simples,  nul  pouvoir  sérieux  ne  la 
domine.  A  l'intérieur,  la  garde  des  troupeaux  ne  donne  pas  aux 
aptitudes  particulières  le  moyen  de  se  révéler  et  la  seule  supé- 
riorité qui  puisse  se  comprendre  est  celle  de  l'âge. 

Mais  faire  régner  l'ordre  matériel  est,  chez  ces  races  pastorales, 
la  moindre  des  fonctions  de  l'autorité  paternelle.  La  ferme 
croyance  des  peuples  d'Orient  lui  attribue  une  mission  beau- 
coup plus  haute,  qui  est  la  transmission  d'une  loi  morale  et  d'un 
idéal  religieux.  Cette  loi  morale  est,  en  effet,  considérée  essen- 
tiellement comme  d'origine  surnaturelle.  Aucun  homme  n"en 
saurait  donc  avoir  la  connaissance  innée.  Loin  de  là,  ses  instincts 
le  portent  à  la  violer  continuellement.  Il  faut  qu'il  soit  dressé, 
dès  son  jeune  âge,  à  lui  obéir.  L'idée  occidentale  de  la  perfec- 
tion originelle,  de  la  tendance  native  de  l'individu  vers  le  bien, 
fut  une  de  celles  qui  choquèrent  le  plus  les  Orientaux  aux- 
quels Le  Play  la  rapporta.  Toute  leur  philosophie  et  toute  leur 
constitution  sociale  reposaient  sur  la  croyance  contraire.  Quant 
à  la  formule  de  la  loi  morale,  elle  était  à  peu  près  la  même 


iS  FRÉDÉRIC    LE    PLAY. 

chez  tous  ces  peuples,  musulmans  ou  chrétiens.  Elle  s'expri- 
mait par  les  commandements  du  Décalogue. 

Les  familles  patriarcales  ne  purent,  de  par  la  nature  môme 
de  leurs  travaux,  s'augmenter  indéfiniment.  Lorsque  Vane  d'elles 
devient  trop  nombreuse,  un  certain  nombre  de  ses  membres 
s'en  détache,  emmène  une  partie  du  troupeau  et  forme  un  essaim 
sous  l'autorité  d'un  patriarche.  Ces  essaims  se  multiplient  jus- 
qu'aux limites  des  steppes,  d'où  ils  débordent  sur  les  pays  en- 
vironnants. Les  populations  ainsi  refoulées  sont  contraintes  d'a- 
bandonner, peu  à  peu,  l'art  pastoral  pour  la  culture,  la  vie 
nomade  pour  la  vie  sédentaire.  Toutefois,  elles  demeurent  pro- 
fondément imprégnées  de  leur  constitution  primitive  et  s'effor- 
cent de  l'adapter  aux  conditions  nouvelles  de  leur  existence. 

Ce  sont  ces  familles  patriarcales,  sorties  de  la  steppe  et  deve- 
nues agricoles,  que  Le  Play  décrivit  dans  ses  Ouvriers  de  l'Orient. 

Elles  maintenaient  leur  fondement  matériel,  l'existence  assu- 
rée à  tout  individu  en  échange  d'un  peu  de  travail  et  de 
beaucoup  d'obéissance,  par  la  communauté  complète  de  leurs 
biens  entre  tous  leurs  membres.  Cette  communauté  était  possi- 
ble par  l'abondance  des  terres  et  des  productions  spontanées. 
Les  familles  de  paysans  du  Ilaouran,  par  exemple,  non  seule- 
ment peuvent  étendre  leur  exploitation,  à  mesure  qu'elles  s'ac- 
croissent, mais  encore  la  déplacent,  presque  chaque  année, 
pour  remédier  à  l'épuisement  de  la  terre.  Chez  les  paysans 
russes,  au  temps  où  Le  Play  les  observa,  une  grande  partie  du 
sol  était  la  propriété  collective  du  ce  mir  »  et  laissée  à  l'usage 
commun;  le  reste  partagé  périodiquement  entre  ces  familles, 
en  proportion  du  nombre  de  bras.  Les  seigneurs  maintenaient 
le  même  régime  sur  leurs  terres.  En  échange  de  corvées  et  de 
redevances,  ils  assuraient  aux  paysans  la  possession  des  terres 
nécessaires  à  leur  subsistance,  plus  de  nombreux  droits  d'usage 
sur  les  réserves  seigneuriales. 

Le  second  fondement  de  la  famille  patriarcale,  l'autorité  pa- 
ternelle, était  également  maintenue.  Mais  cette  autorité,  dans 
cet  état  plus  complexe  des  sociétés,  eût  été  incapable  d'accom- 
plir seule  sa  double  mission  :  le  maintien  de  l'ordre  et  la  pro- 


LA    DOCTRINK. 


pag'atioii  de  la  loi  morale.  Aussi  deux  autres  pouvoirs  venaient 
l'assister  et  la  compléter  :  le  pouvoir  civil,  représenté  par  le 
souverain  et  ses  agents  et  le  pouvoir  religieux,  représenté  par  le 
clergé.  Ces  deux  autorités,  que  Le  Play  appelle  les  deux  ciments, 
venaient  consolider,  chez  ces  peuples  orientaux  sédentaires, 
l'édifice  patriarcal  qui,  dans  la  steppe,  tenait  tout  seul.  Le  pa- 
tronage des  propriétaires  fonciers  intéressés  au  bien-être  et  à 
la  moralité  de  leurs  tenanciers  s'exerçait  dans  le  même  sens  et 
complétait  cette  organisation  sociale. 

Le  spectacle  des  peuples  d'Orient  produisit  sur  Le  Play  une 
grande  impression.  Il  y  vit  l'existence  de  chaque  homme  assu- 
rée et  chaque  homme  content  de  son  sort.  Surtout  nulle  trace 
de  cet  antagonisme  de  classes  qui  empoisonnait  la  vie  des  na- 
tions avancées  :  nul  désir  maladif  de  changement.  Au  contraire, 
dans  la  masse,  un  attachement  intense  aux  vieilles  mœurs,  ce 
qui  prouve  bien  qu'elles  n'en  souffraient  pas. 

Le  tableau  cependant  n'était  pas  sans  ombres.  Le  Play  dis- 
cerna vite  les  dangers  latents  qui  menaçaient  d'ébranler  cette 
constitution  dans  ses  fondements  mêmes.  Dès  1855,  il  en  vit 
toute  l'importance;  en  1877,  il  dut  constater  leurs  énormes  pro- 
grès. Les  obstacles  opposés  au  maintien  des  communautés  fami- 
liales, par  la  rareté  croissante  du  sol  disponible  et  par  l'inces- 
sante diminution  des  produits  spontanés  se  surmontaient  de  plus 
en  plus  péniblement.  Les  populations  se  multipliaient,  en  effet, 
sur  place.  L'habitude  de  l'obéissance  perpétuelle,  en  détruisant 
chez  elles  toute  initiative,  les  rendaient  incapables  d'émigrer 
au  loin,  surtout  de  mettre  en  valeur  de  nouvelles  terres.  L'abo- 
lition du  servage  laïque  de  la  propriété  individuelle,  malgré 
des  avantages  que  Le  Play  ne  conteste  pas,  vinrent  encore  com- 
pliquer le  problème  en  rendant  plus  difficile  l'acquisition  des 
terres  par  le  paysan,  en  privant  des  populations  imprévoyantes 
de  la  tutelle  de  patrons  qui,  s'ils  leur  prenaient  leur  liberté, 
assuraient  au  moins  leur  existence. 

Les  principes  généraux  sur  lesquels  repose  la  constitution  pa- 
triarcale n'étaient  pas  moins  attaqués.  L'incapacité  et  la  corrup- 
tion des  pouvoirs  publics,  l'infériorité  du  clergé,  l'oubli  par   le 


50  FREDERIC    LE    PLAY. 

classes  supérieures  de  leurs  traditions  de  patronage,  créaient  un 
infini  malaise  contre  lequel  s'élevaient  une  partie  des  classes 
lettrées.  Celles-ci,  tenant  toute  leur  culture  de  l'influence  occi- 
dentale, se  trouvaient  naturellement  portées  à  chercher  des 
remèdes  dans  l'application  et  la  propagation  des  idées  d'Occi- 
dent. La  croyance  à  la  perfection  originelle  de  l'enfant,  c'est-à- 
dire  à  la  non-révélation  de  la  loi  morale,  au  progrès  fatal  et 
indéfini  par  l'action  des  individus  laissés  à  eux-mêmes,  sous- 
traits à  toute  contrainte,  était  la  base  de  cette  philosophie  nou- 
velle. Gela  aboutissait  à  la  négation  de  cette  autorité  paternelle 
chargée  de  redresser  les  inclinations  innées  et  que  toutes  les 
autres  avaient  pour  but  d'assister  et  de  renforcer.  Le  vieil  édi- 
fice patriarcal,  si  ferme  encore  d'apparence,  subissait,  sous  les 
yeux  de  Le  Play,  les  préliminaires  du  formidable  assaut  auquel 
l'époque  contemporaine  nous  fait  assister. 

Au  reste,  en  s'avançant  vers  l'Occident,  Le  Play  put  voir 
que,  là  aussi,  il  avait  autrefois  existé  et  qu'à  présent  ses  débris 
jonchaient  le  sol.  L'agglomération  de  la  population  avait  fini 
par  cantonner  chaque  famille  sur  un  étroit  domaine,  lui  avait 
ôté  définitivement  les  moyens  de  se  multiplier.  D'autre  part,  les 
travaux  sans  cesse  plus  perfectionnés  de  la  culture  avaient  dé- 
veloppé les  aptitudes  individuelles  et  rendu  insu2:)portabIe  aux 
plus  capables  le  joug  de  la  communauté.  La  première  étape 
de  Ja  désorganisation  du  vieux  régime  social  s'observait  chez 
les  races  slaves  comprises  entre  le  Danube  et  l'Adriatique.  Ces 
races  gardaient  encore  l'appropriation  du  sol  par  famille  et 
non  par  individu.  Mais  déjà  un  profond  malaise  travaillait  leurs 
communautés  que  la  force  de  la  coutume,  si  puissante  chez  les 
Orientaux,  se  montrait  de  plus  en  plus  incapable  de  maintenir. 
Il  suffit,  dans  les  états  autrichiens  et  serbes,  que  le  législateur 
autorisât  le  partage  individuel  des  terres,  pour  que  la  masse 
populaire  se  précipitât  avec  une  sorte  de  frénésie  dans  la  voie 
qui  lui  était  ouverte. 

Dans  tout  le  reste  de  l'Occident,  l'évolution  était  accomplie. 
La  rareté  du  sol  avait  partout  substitué  la  propriété  individuelle 
à  la  propriété  collective,  partout  brisé  dans  son  principe  même, 


I.A   DOCTRINE.  51 

la  formation  patriarcale.  Ce  fut  à  peine  si,  sui-  quelques  pla- 
teaux du  Nivernais,  Le  Play  retrouva  le  souvenir  d'anciennes 
communautés  paysannes. 

La  deuxième  espèce  de  famille  observée  par  Le  Play  est  celle 
de  la  Famille-souche.  Formée  sur  les  rivages   maritimes  de  la 
mer  du  Nord  et  dans  les  régions  avoisinantes,  cette  famille  pré- 
sente une  organisation  toute   différente  de   celle  des  familles 
d'Orient.  En  premier  lieu,  elle  n'est  jamais  nomade;  toujours 
sédentaire.  Les  ménages  du  même  sang  ne  restent  point  grou- 
pés autour  d'un  patriarche  :  les  parents  ne  gardent  auprès  d'eux 
que  celui  de  leurs  enfants  auquel  ils  transmettent  leur  foyer  et 
le  domaine  qui  l'entoure;  les  autres  rejetons  quittent  la  maison 
paternelle  dès  qu'ils  sont  capables  de  se  suffire  et  vont  fonder 
de  nouveaux  établissements.    La  famillc-souclie  a    donc  poui* 
condition  un  régime  de  propriété  individuelle  et  d'émigration 
régulière.  Le   Play  attribue  cette  formation   à  i'inlluence  de  la 
pèche  maritime,  très  abondante  dans  les  mers  du  Nord  et  sur- 
tout dans  les  fjords  de  Norwège  où  remontent  les  saumons.  La 
pêche   côtière  s'effectue,  en  effet,   par  petites  barques  et  exige 
aussi  une  résidence  fixe  sur  un  point  du  littoral.   Cela  a  obligé 
les  familles  patriarcales  à  se  séparer,  à  se  réduire  à  un  ou  deux 
ménages.  De  plus,  barque  et  foyer  domestique  forment  un  pa- 
trimoine indivisible  qui  n'a  de  valeur  que  transmis  intégrale- 
ment à  un  seul  héritier.  Ce  régime  s'est  ensuite  tout  naturelle- 
ment adapté  à  la  vie  agricole.  Grâce  à  lui,  par  l'émigration  de 
tous  les  enfants  autres  que  l'héritier,  le  même  domaine  peut  faire 
vivre  et  prospérer  indéfiniment  la  même  famille.  Il  a  pour  effet 
de  donner   aux  races  qui  l'ont  adopté  une  force  d'expansion 
incroyable.  Toute  l'histoire  de  l'Europe  en  a  senti  le  contre-coup. 
Dans  les  vieux  temps,  les  familles  souches  de  la  Scandinavie 
partaient  par  bandes  et  armés  :  ce  furent  les  Vikings  des  temps 
Odiniques  :  les  hommes  du  Nord  qui  terrifièrent  l'empire  ro- 
main et   celui  de  Charlemagne.    Sous  le   nom  de   Danois,   de 
Saxons,  ils  envahirent  les  iles  anglaises;  sous  celui  de  Francs, 
la  Gaule.   Leur  dernier  flot,  celui  des  Xor.nands,  s'épandit  sur 
tout  l'Occident,  jeta   son  écume  jusqu'en  Sicile.  A  présent,   ils 


:'r2  FREDERIC   LE   PLAY. 

s'en  vont  seuls,  géants  débonnaires  et  un  peu  gauches,  s'embar- 
quer sur  de  grands  paquebots  et  leur  «  liomestead  »  couvre, 
d'un  groupement  toujours  plus  dense,  le  Far- West  Américain. 
Ce  sont  cependant  toujours  les  mêmes  hommes  :  des  fondateurs 
de  nations.  Partis  sans  esprit  de  retour,  ils  ne  sont  cependant 
jamais  des  déracinés,  car  chacun  d'eux  porte  en  lui-même  toute 
la  civilisation  de  sa  race.  Jeté,  comme  une  semence,  sur  la 
terre  étrangère,  il  en  fait  sortir  un  foyer  semblable  à  celui 
qu'il  a  quitté. 

Ces  familles  sont  chrétiennes,  fondées  donc  sur  le  respect  de 
la  loi  morale  révélée  et  sur  l'autorité  paternelle.  Mais  cette 
autorité,  à  Tinverse  de  celle  des  patriarches  orientaux,  ne  s'exerce 
nécessairement  sur  les  enfants  destinés  à  l'émigration  que  pen- 
dant leur  minorité.  Seul  l'héritier  choisi  par  le  père  demeure 
dans  sa  dépendance  :  dépendance  qui  ressemble  d'ailleurs  plus 
h  celle  d'un  associé  qu'à  celle  d'un  fils  :  c'est,  en  effet,  de  la 
valeur  de  cet  associé  que  dépend  la  prospérité  du  domaine  et  il 
n'aurait  tenu  qu'à  lui  de  se  soustraire  par  l'émigration  à  une 
sujétion  trop  rigoureuse.  Ainsi  limité,  à  la  période  d'éducation, 
le  rôle  de  l'autorité  paternelle  n'en  est  pas  moins  très  grand 
dans  les  familles-souches.  Leur  prospérité  s'appuie,  en  effet,  sur 
un  bon  régime  d'émigration  et  la  condition  essentielle  de  ce 
régime  est  l'aptitude  des  émigrants  :  leur  formation  physique, 
intellectuelle  et  morale.  C'est  à  cette  formation,  nécessairement 
très  différente  de  celle  d'un  pasteur  des  steppes,  que  s'applique 
tout  l'effort  des  parents. 

Le  régime  de  la  famille-souche  était,  au  moment  où  Le  Play 
fit  son  enquête,  la  base  de  la  constitution  sociale  des  États  Scan- 
dinaves, du  Danemark,  de  la  Plaine  saxonne,  enfin  de  l'Angle- 
terre. On  le  trouvait  encore  dans  certaines  rég-ions  de  l'Europe 
occidentale.  Cette  forte  organisation  était  basée  sur  le  régime 
de  la  propriété  individuelle,  elle  échappait  aux  causes  d'ébran- 
lement qui  détruisent  la  famille  patriarcale.  Cependant,  si  solide 
qu'elle  fût.  Le  Play  remarqua  qu'elle  aussi,  pouvait  disparaî- 
tre. La  meilleure  preuve  était  l'exemple  de  certaines  régions 
d'Europe  où  elle  avait  autrefois  existé  et  où  elle  n'existait  plus. 


i.A  Dor.TRiM-:.  53 

Le  Play  discerna  deux  actions  qui  entraînaient  vers  sa  dissolu- 
tion la  famille-souche. 

La  première  était  l'évolution  économique  produite  par  Tavè- 
nement  de  l'âge  de  la  houille,  qui  arracha  à  la  terre,  concen- 
tra dans  les  grandes  villes  industrielles  une  masse  énorme 
de  la  population.  Pour  cette  population,  le  fondement  matériel 
de  la  famille-souche,  la  propriété  d'un  domaine  ou  tout  au 
moins  d'un  foyer  domestique  ne  pouvait  se  maintenir.  Autre 
cause  d'ébranlement,  l'instabilité  de  la  production  entraînait 
les  chômages  forcés,  les  variations  constantes  des  salaires.  Sans 
ressources  régulièrement  assurées,  la  famille-souche  perdait 
toute  solidité,  ne  pouvait  plus  tenir  debout. 

Au  moins  se  maintiendrait-elle  intacte  dans  les  campagnes? 
Là,  elle  ne  fut  point  attaquée  par  la  force  des  choses,  mais  par 
celle  des  hommes,  au  moins  dans  certains  pays.  Le  Code  civil 
français,  en  effet,  donne  à  tous  les  enfants  les  mêmes  droits 
sur  le  bien  familial,  exige  le  partage  des  héritages  et  son 
exemple  a  été  imité  par  plusieurs  législations  étrangères.  Les 
auteurs  de  ce  régime  ont  obéi,  selon  Le  Play,  à  une  idée  pré- 
conçue d'égalité  théorique  et  se  sont  aveuglés  par  le  désir  de 
détruire  les  grands  domaines,  source  de  la  force  des  anciennes 
classes  dirigeantes.  Le  résultat  a  été,  non  seulement  d'empê- 
cher, dans  la  masse  du  peuple,  la  formation  de  familles-souches, 
mais  encore  de  détruire  celles  qui  existaient  auparavant.  La 
décadence  d'une  famille  de  paysans  pyrénéens  décrite  par  Le 
Play,  la  famille  Mélouga,  est  demeurée  à  ce  point  de  vue  un 
exemple  frappant  des  ravages  de  la  loi. 


La  famille  patriarcale  a  pour  fondements  matériels  la  commu- 
nauté des  biens  et  la  soumission  absolue  de  tous  les  membres  à 
l'autorité  d'un  chef;  la  famille-souche,  la  transmission  intégrale 
du  domaine  à  un  héritier  associé,  l'émigration  des  autres  en- 
fants, l'autorité  du  chef  se  manifestant  par  le  droit  de  choisir 
l'héritier  et  par  la  formation  des  émigrants. 

Toutes  deux  ont   également  une  base   morale  très    solide  : 


oi  F'REDERIC    LE    PLAY. 

une  conception  nette  des   droits  et  des  devoirs  de  chacun,  un 
idéal  religieux  incontesté. 

La  troisième  espèce  de  famille  observée  par  Le  Play,  la.  famille 
instable^  se  caractérise  au  contraire  par  une  al)sence  complète 
de  base  matérielle  et  souvent  aussi  de  base  morale. 

Cette  famille  instable  a  pour  principe  essentiel  l'égalité  des 
droits  des  enfants  à  l'héritage  :  par  conséquent,  la  vente  ou  le 
morcellement  de  cet  héritage  à  la  mort  de  chaque  possesseur. 
Dans  les  campagnes,  la  terre,  ainsi,  s'émietteen  parcelles  innom- 
brables qui  s'agrègent  et  se  désagrègent  dans  un  mouvement 
perpétuel.  La  vie  du  paysan  se  passe  à  les  acquérir,  une  à  une, 
ces  parcelles,  par  un  acharné  labeur,  de  dures  privations,  une 
âpre  épargne.  11  se  constitue  ainsi  un  domaine,  non  pas  agglo- 
méré autour  d'un  foyer,  mais  épars  par  morceaux  dans  la  ban- 
lieue du  village  qu'il  habite.  Et,  dans  cette  tâche,  il  est  forcé- 
ment solitaire.  Il  quitte,  de  bonne  heure,  la  maison  paternelle 
où  son  avenir  n'était  pas  assuré  et  ses  enfants  agiront  de  même 
avec  lui;  comment  retenir  un  seul  d'entre  eux  sur  un  héritage 
qui  doit  un  jour  s'en  aller  par  lambeaux.  Sous  ce  régime,  la 
famille  n'enchaîne  plus  ses  membres  par  aucun  lien  d'intérêt, 
Énergiques,  prévoyants  et  capables,  elle  ne  leur  donne  plus  la 
terre,  l'instrument  de  travail  que  fécondera  leur  effort.  Faibles 
ou  peu  entreprenants,  elle  n'abritera  plus  leur  existence  en  leur 
gardant  une  place  à  son  foyer.  Ils  deviendront  les  valets  d'une 
maison  étrangère,  ou  bien,  ils  déserteront  la  terre,  traîneront 
leur  incapacité  dans  les  villes,  entrant  dans  la  grande  lutte  pour 
la  vie  marqués  pour  la  défaite  fatale. 

Le  lien  matériel  rompu,  que  reste-t-il  du  lien  moral?  Pas 
grand'chose.  On  a  souvent  décrit,  à  ce  point  de  vue,  la  misère 
des  campagnes,  on  s'en  est  attristé,  on  s'en  est  indigné,  rare- 
ment on  l'a  exagérée.  Les  qualités  mêmes  du  paysan  sont  deve- 
nues ses  vices.  Une  vie,  toute  de  labeur  et  d'épargne  incessante, 
a  empreint  son  esprit  d'un  égoïsme  profond,  d'un  matérialisme 
grossier,  d'une  cupidité  sans  mesure.  Et  il  ne  peut  former  ses 
enfants  qu'à  son  image  ;  ou  plutôt,  ils  s'y  forment  tous  seuls, 
car  ils  n'ont  guère  de  place  dans  ses  préoccupations.  Eux-mêmes 


LA    DOCTRINE.  55 

perdent  trop  souvent,  en  grandissant,  tout  sentiment  filial.  La 
condition  des  vieillards  devient  ainsi  particulièrement  affli- 
geante. Des  procédés  révoltants,  à  peine  croyables,  sont  souvent 
employés  pour  les  amener  à  partager  leur  patrimoine  de  leur 
vivant;  ce  résultat  obtenu,  ils  ne  sont  plus  qu'une  charee,  un 
poids  mort.  On  les  appelle  «  monsieur  vit  toujours  »,  on  leur 
refuse  le  nécessaire,  quelquefois  on  les  maltraite,  on  les  aban- 
donnerait s'il  n'y  avait,  dans  les  pays  d'Europe  où  règne  la 
famille  instable,  ni  juges  ni  gendarmes. 

Cette  décadence  morale  était  encore  activée  par  une  autre 
cause.  Je  veux  dire  la  crise  religieuse,  le  bouleversement  des 
croyances,  «  l'interrègne  du  divin  »,  pour  parler  comme  un 
philosophe  contemporain  qui,  à  l'époque  où  écrivait  Le  Play, 
descendait  lentement  des  classes  supérieures  des  nations  occi- 
dentales et  venait  enténébrer  peu  à  peu  les  couches  profondes 
de  la  population.  Cette  crise  morale  jette  l'anarchie  dans  les 
consciences,  dresse  face  à  face  le  père  et  le  fils,  le  mari  et  la 
femme,  armés  chacun  de  leurs  droits  et  ne  pouvant  s'entendre 
sur  leurs  devoirs.  Quoi  détonnant  à  ce  qu'elle  précipite  la 
famille  instable  vers  une  instabilité  plus  grande  encore. 

Ajoutez  à  cela  l'ébranlement  que  peuvent  apporter  dans  la 
situation  des  classes  ouvrières  l'agglomération  dans  les  centres  et 
les  variations  de  salaires  qui  caractérisent  le  régime  de  la  grande 
industrie  et  de  la  concurrence  intense.  Nous  avons  signalé  les 
effets  de  cet  ébranlement  sur  les  familles-souches,  vigoureuses  et 
saines.  Ils  sont  fatalement  pires  sur  les  rejetons  des  familles  ins- 
tables, épaves  d'une  race  désorganisée  qu'elles  précipitent  dans 
une  condition  plus  misérable  encore.  Pour  s'édifier  à  ce  sujet, 
il  faut  lire  certaines  monographies  des  Ouviners  européens, 
celles  notamment  des  ouvriers  de  Paris  et  de  sa  banlieue.  Ces 
familles  sont  instables  au  point  de  ne  plus  exister  pour  ainsi 
dire.  La  société  se  compose  d'individus  qui  s'assemblent,  se 
désunissent,  se  réassemblent  au  gré  de  leurs  caprices  ^ 

1.  «  Un  peu  plus  bas,  dit  Le  Play,  ce  serait,  si  ce  n'est  déjà  la  barbarie.  Le  mariage 
"  est  toujours  précédé  de  relationsillicites.il  y  a  des  concubinages  patents,  publics 
«  et  ils  n'excitent  aucune  réprobation.  La  jeunesse  est  élevée  au  contact  de  tous  les 


o6  FRÉDÉRIC   LE    PLAY. 

Voilà  le  tableau  de  la  Famille  instable  qui  épouvanta  Le  Play. 
11  l'épouvanta  d'autant  plus  que  ce  dernier  régime  voyait  sans 
cesse  son  domaine  s'accroître.  Il  gagnait  toujours  sur  les  ruines 
de  la  famille  patriarcale  et  de  la  famille- souche.  Combinez  ce 
spectacle,  avec  la  conception  de  Le  Play  sur  la  prospérité  sociale, 
et  vous  aurez  sa  doctrine  sur  l'organisation  de  la  famille. 

III 

Ce  qu'il  voulut,  c'est  maintenir  la  famille-souche  là  où  elle 
existait  encore  :  la  reconstruire  là  où  elle  avait  disparu.  La  for- 
mation patriarcale,  bonne  en  elle-même,  devait  être  mise  de 
côté,  comme  reposant  sur  la  communauté.  Nous  avons  vu,  en 
effet,  sous  l'impulsion  de  quelques  forces  naturelles  et  inéluc- 
tables cette  communauté  tend  à  disparaître  pour  faire  place 
à  la  propriété  individuelle. 

La  famille-souche,  au  contraire,  règ-ne  concurremment  avec  la 
famille  instable  chez  certains  peuples,  et  non  seulement  elle 
s'adapte  à  toute  évolution  économique,  mais  elle  donne  aux  races 
qui  l'ont  adoptée  une  écrasante  supériorité  à  travers  cette  évo- 
lution. D'une  part,  en  effet,  elle  assure  mieux  que  toute  autre  le 
bien-être  matériel  et  l'aisance.  Solidement  établie  sur  un  domaine 
ou  sur  un  atelier  dont  la  valeur  s'accroît  sans  cesse  sous  l'effort, 
elle  donne  à  chaque  nouvel  héritier  une  situation  ég-ale  ou  supé- 
rieure à  celle  dont  jouissait  le  précédent  possesseur  :  infiniment 
plus  que  la  famille  instable,  elle  est  capable  de  soutenir  ses  jeunes 
enfants,  ses  malades,  ses  vieillards.  Gardant  à  son  foyer  les  faibles 
de  corps  et  d'esprit,  elle  ne  rejette,  par  une  émigration  régu- 
lière et  permanente,  que  les  individus  doués  de  l'énergie  physi- 
que, des  aptitudes  morales,  de  l'éducation  professionnelle  et 
môme  du  capital  nécessaires  à  la  fondation  de  nouvelles  entre- 
prises et  de  nouveaux  foyers.  Sous  un  pareil  régime,  les  résultats 

«  vices;  elle  les  coini)rcnd  cl  en  parle  bienlôl  le  langage.  Ivrognes  et  dcbaucliés,  les 
«  enfants  n'ont  aucune  idée  de  respect  envers  les  parents.  »  Le  nom  de  puissance 
paternelle,  s'il  était  prononcé  devant  eux,  n'éveillerait  certainement  aucune  idée.  IJ 
est  commun  de  voir  un  fils  battre  son  père  ou  se  battre  avec  lui.  Il  faut  presqut; 
urnoncer  à  retrouver  l'idée  du  plus  simple  devoir. 


LA    DOCTRINE.  •>  ' 

acquis  demeurent  et  servent  de  point  de  départ  à  d'autres 
elforts.  Sous  le  régime  de  la  famille  instable,  chaque  génération 
défait  l'œuvre  de  la  précédente  pour  passer  ensuite  sa  vie  à  la 
reconstruire. 

D'autre  part,  la  famille-souche,  tenant  groupés  au  même  foyer 
trois  générations  :  les  parents,  l'héritier  associé  et  les  enfants 
de  celui-ci,  entretient  entre  celles-ci  un  contact  éminemment  pro- 
fitable à  la  transmission  de  la  loi  morale,  de  l'expérience  profes- 
sionnelle et  des  traditions  qui  font  la  force  d'une  race.  Elle  offre 
ainsi  une  résistance  beaucoup  plus  grande  à  l'ébranlement  causé 
par  la  crise  religieuse.  Et  il  n'est  pas  à  craindre  que  le  respect 
des  coutumes  traditionnelles  dégénère  chez  elle  en  routine  puis- 
que le  développement  de  l'esprit  d'entreprise  chez  les  futurs 
émigrants  est  une  condition  essentielle  de  sa  prospérité. 

Le  fondement  matériel  de  la  famille-souche  étant,  selon  Le 
Play,  la  transmission  intégrale  de  l'héritage,  on  comprend,  dès 
lors,  le  grand  cri  d'alarme  qu'il  poussa  contre  le  régime  de  par- 
tage forcé  établi  par  le  Code  civil.  Il  attaquait  ainsi,  de  front, 
une  chose  que  l'opinion  considérait  comme  intangible,  comme 
une  conquête  immense  de  la  Révolution,  comme  un  chef-d'œu- 
vre d'égalité  et  de-justice.  Le  Play  montra  ce  qu'était,  en  réalité, 
cette  loi  si  parfaite  :  un  prodigieux  instrument  de  démolition. 
Elle  a  tué  un  organisme  et  ne  l'a  point  remplacé.  Elle  a  détruit 
un  ordre  social  qui,  à  défaut  d'autres,  avait,  du  moins,  le  mérite 
d'être  un  ordre  pour  ne  laisser  subsister  que  l'anarchie. 

Classer,  dit  Le  Play,  parmi  les  «  injustices  »,  l'inégalité  de 
fortune  qui  résulte,  pour  les  enfants,  de  la  liberté  du  testament, 
conduirait  en  bonne  logique  à  condamner  l'héritage  en  lui- 
même,  source  de  toutes  les  inégalités  sociales.  Pourquoi  ce  qui 
parait  juste  en  dehors  de  la  famille  ne  le  parait-il  pas  au  dedans? 
Et  si  l'on  tient  le  droit  de  propriété  pour  légitime,  pourquoi 
vouloir  le  mutiler,  entre  les  mains  de  certains  individus,  par  le 
seul  fait  qu'ils  sont  pères? 

Qu'on  ne  dise  pas  davantage  que  le  partage  forcé  est  une  ins- 
titution essentiellement  démocratique.  Sans  doute,  il  tend  à 
détruire  la  grande  propriété,  à  abaisser  les  anciennes  classes 


:;8  FREDERIC    LE    PLAY. 

dirigeantes,  et  c'est  pour  cela  qu'on  l'a  créé.  Mais  la  petite  pro- 
priété ne  profite  pas  de  cet  abaissement.  Alors  que  les  grandes 
fortunes  mettent  plusieurs  générations  à  se  disloquer  et  à  dispa- 
raître, les  petites  sont  anéanties  à  chaque  partage.  Chaque  héri- 
tier n'en  retire  que  des  lambeaux  et  la  plus  grosse  part  est  le 
plus  souvent  celle  du  fisc.  Pour  n'avoir  pas  voulu  de  l'inégalité 
dans  le  bien-être,  le  Code  civil,  selon  Le  Play,  a  créé  Tégalité 
dans  la  souffrance.  Aussi,  l'auteur  de  la  Réforme  sociale  consi- 
dérait-il la  liberté  du  testament  comme  la  base  unique  de  cette 
réforme. 

Il  voyait,  d'ailleurs,  dans  cette  hberté  testamentaire,  un  autre 
intérêt.  L'autorité  du  père  au  foyer  est  un  caractère  essentiel  de 
la  famille-souche  prospère  et  la  plus  haute  sanction  possible  à 
cette  autorité  est  le  droit  de  choisir  l'héritier  du  domaine,  le  con- 
tinuateur de  l'œuvre  des  ancêtres.  La  grandeur  des  droits  et  des 
devoirs  élève  ainsi  les  chefs  de  famille  à  un  degré  moral  supé- 
rieur; elle  exalte  l'individu  et,  par  là  même,  toute  la  race. 

Restait  à  résoudre  une  question  très  grave  :  la  liberté  testa- 
mentaire pouvait  bien  reconstituer  la  famille-souche  dans  les 
campagnes  ;  mais  dans  les  villes,  dans  les  grands  centres  indus- 
triels sans  cesse  plus  peuplés,  la  tache  était-elle  impossible? 

C'est  en  se  plaçant  à  ce  point  de  vue  que  l'on  comprendra  tout 
un  côté  de  l'œuvre  de  Le  Play.  Les  familles  des  ouvriers  de  l'in- 
dustrie ne  peuvent  évidemment,  comme  celles  des  paysans,  s'en- 
raciner au  sol,  faire  corps  avec  un  domaine.  Elles  peuvent,  du 
moins,  s'attacher  à  un  foyer,  à  une  maison  d'habitation  entourée 
de  quelques  dépendances  rurales.  Mais  ce  résultat  ne  peut  être 
obtenu  que  si  le  régime  du  travail  répond  à  certaines  conditions 
que  nous  sommes  conduits  à  étudier. 

m.    —    LES    RAPPORTS    PRIVÉS    EXTÉRIEURS    A    LA    FAMILLE.    —   LOR- 
GANISATIGX    DU  TRAVAIL   ET    LES    RAPPORTS    DE    CLASSES. 

I 

Chez  les  races  simples,  une  bonne  organisation  familiale  suffit 
à  résoudre  le  problème  de  la  prospérité.  La  famille  y  est,  en  effet, 


LA    DOCTRINE.  -yO 

une  unité  sociale  indépendante  qui  pi'oduit  tout  ce  qu'il  lui  faut  et 
le  consomme  sur  place. 

lien  est  ainsi,  non  seulement  pendant  cette  période  de  la  vie 
des  sociétés  que  Le  Play  appelle  ïdge  des  herbes  ',  où  le  travail 
consiste  dans  la  simple  récolte  de  produits  spontanés,  mais  même 
pendant  une  partie  de  l'âge  suivant,  celui  des  jnacldnes^  où,  peu 
à  peu,  se  développent  les  travau.x  d'extraction  et  de  fabrication. 
C'est  le  cas  chez  les  races  à  qui  l'abondance  du  sol  libre  permet  en- 
core d'être  presque  exclusivement  agricoles  et  pour  lesquelles  la  cul- 
ture même  ne  demande  pas  de  méthodes  de  travail  perfectionnées. 

Il  en  devient  autrement,  lorsque,  par  l'agglomération  de  la  po- 
pulation, la  mise  en  valeur  du  territoire  exige  diverses  branches 
de  travaux  ~  également  pénibles,  dans  lesquelles  familles  et 
individus  se  spécialisent.  Une  foule  de  rapports  sociaux  nais- 
sent alors  et  se  développent,  qui  ont  pour  objet  X échange  et  la 
concurrence.  D'autre  part,  la  diversité  des  aptitudes  et  le  progrès 
des  méthodes  créent,  entre  les  familles,  une  inégalité,  met  cer- 
taines d'entre  elles  à  la  tête  des  entreprises  et  les  autres  sous  la 
dépendance  des  premières;  ainsi  apparaissent,  dans  la  société, 
des  distinctions  de  classe  et  des  rapports  hiérarchiques.  Ces  rap- 
ports divers  n'apportent  cependant  point,  tant  que  dure  l'âge 
proprement  dit  des  machines,  de  grandes  complications  au  pro- 
blème de  l'harmonie  sociale.  La  difficulté  des  communications 
restreint  l'étendue  des  marchés  et  le  champ  d'action  de  la  con- 
currence. L'équilibre  s'établit  ainsi  facilement  entre  les  diverses 
branches  de  la  production.  Il  est  maintenu,  au  besoin,  sans  trop 
de  compression   pour  les  activités  individuelles,  par  des  con- 

1.  Le  Play  divise,  au  point  do  vue  du  régime  du  travail,  l'iiistoire  des  sociétés  en 
trois  périodes  : 

L'âge  des  herbes  et  des  enrjins  à  bras  :  celui  des  travaux  de  simple  récolte 
(chasse  ou  pâturage)  par  l'effort  direct  des  bras,  armés  seulement  de  quelques  engins 
fort  simples; 

L'â(/e  des  macliines  mues  par  les  animaux,  les  vents  et  eaux  courantes  :  où 
l'homme  met  à  son  service  les  forces  de  la  nature  et  se  borne  à  en  diriger  l'action  ; 

i.'àcje  de  la  houille,  de  la  vapeur  et  de  l'électricilé,  qui  est  la  continuation  de 
l'iige  des  machines  avec  l'asservissement  de  forces  naturelles  plus  puissantes. 

2.  Ces  branches  de  la  production  sont  au  nombre  de  six  (arts  usuels)  :  t"  L'agri- 
culture; 2"  l'art  des  forêts;  3"  l'art  des  mines  ;  i"  l'industrie  inanufacluriére  ;  5°  le 
commerce  ;  6"  les  arts  libéraux. 


60  FRÉDÉRIC   LE    PLAY. 

traiiites  légales  qui  limitent  le  nombre  des  entreprises  et  l'im- 
portance de  chacune  d'elles. 

Divers  obstacles  s'opposent  également  au  développement  de 
l'inégalité.  Les  classes  dirigeantes  n'ont  pas  entre  les  mains  de 
moyens  suffisants  pour  s'élever  à  la  grande  richesse.  Dans  les 
classes  inférieures,  certaines  influences  compensent  la  diversité 
des  aptitudes  au  travail  et  à  la  prévoyance.  «  Les  peuples  euro- 
ce  péens,  dit  Le  Play,  qui  conservent  à  certaines  familles  les  dis- 
«  tinctions  seigneuriales  sont  en  même  temps  ceux  qui  se 
((  préoccupent  de  faire  régner,  autant  que  possible,  l'égalité 
«  dans  la  masse  de  la  population.  Les  races  de  l'Orient  et  du 
«  Nord  atteignent  ce  but  de  la  manière  la  plus  complète.  A  cet 
«  effet,  elles  font  agir  trois  influences  qui  se  superposent  en  quel- 
ce  que  sorte  pour  conjurer  les  défaillances  individuelles.  Le  sei- 
«  gneur  est  tenu  de  secourir  au  moyen  des  produits  de  la 
«  propriété  les  familles  c[ui  tombent  au-dessous  d'un  certain 
«  état  de  bien-être.  Le  régime  de  communauté  restitue  pério- 
«  diquement  aux  familles  en  décadence  la  terre  arable  aliénée 
«  pendant  l'époque  précédente.  Enfin  l'organisation  patriarcale 
«  oblige  tous  les  garçons  à  se  marier  dans  la  maison  paternelle 
«  et  à  consacrer  leurs  efforts  à  la  prospérité  commune.  Les 
«  anciennes  communautés  rurales  qui  subsistent  encore,  ou  qui 
«  ont  pris  fin  de  nos  jours,  montrent  assez  que  la  même  direction 
«  avait  été  imprimée  chez  nous  pendant  le  moyen  âge  aux  po- 
«  pulations  des  campagnes.  D'un  autre  côté,  les  corporations 
«  d'arts  et  métiers,  dont  il  reste  en  Allemagne  et  en  France  de 
«  nombreux  vestiges,  tendaient  toutes  à  imposer  ce  même 
'<  système  aux  populations  urbaines  et  à  conjurer  chez  elles 
«  l'inégalité  qu'eût  produit  le  libre  développement  des  talents. 
«  Plus  on  étudiera  l'ancien  régime  dans  les  documents  que  le 
<'  temps  nous  a  laissés  ou  dans  les  institutions  qui  sont  encore 
«  en  vigueur,  plus  on  se  convaincra  que,  tout  en  accordant  des 
«  privilèges  à  quelques  familles,  il  tendait  surtout  à  assurer 
«  l'égalité  dans  le  corps  de  la  nation  ',  » 

1.  lie  forme  sociale,  1,  II,  p.  409. 


LA    DOCTRINE.  01 

Tout  change  et  tout  change  brusquement  avec  lage  de  la 
houille.  Les  communications  rapides  rapprochent  les  dillerents 
marchés  autrefois  séparés  ;  la  production  centuplée  des  usines 
dépasse  de  beaucoup  les  besoins  de  la  consommation  locale  ;  les 
échanges  se  multiplient  d'un  bout  à  l'autre  de  l'univers  et  la 
concurrence  devient  mondiale.  Un  appel  se  fait  ainsi  à  toutes 
les  capacités  et  à  toutes  les  énergies,  mais  en  même  temps  les 
effets  de  l'inégalité  des  aptitudes  se  trouvent  multipliés  :  en  haut 
nait  la  riclfesse  ;  en  bas,  le  paupérisme. 

Devant  cette  révolution,  toutes  les  anciennes  institutions  de 
contrainte  disparaissent  peu  à  peu.  Les  lois  humaines  cèdent 
sous  la  pression  irrésistible  des  lois  sociales  providentielles.  Les 
barrières  qui  limitaient  l'échange  s'abaissent  ;  les  règlements 
qui  paralysaient  la  concurrence  sont  brisés  ;  la  dépendance  hié- 
rarchique obligatoire  qui  liait  entre  elles  les  familles  s'évanouit, 
laissant  à  chacune  d'elles  la  liberté  de  son  effort  et  la  jouissance 
entière  de  ses  résultats. 

Nous  l'avons  dit,  Le  Play  ne  croyait  pas  que  ce  changement 
de  régime  fût,  en  lui-même  et  par  la  force  des  choses,  favorable 
au  développement  de  la  prospérité.  La  lecture  des  Ouvriers  eu- 
ropéens laisse  plutôt  à  cet  égard  une  impression  pessimiste  :  les 
sociétés  occidentales  les  plus  avancées  y  apparaissent  aussi 
comme  celles  où  l'existence  matérielle  est  la  plus  hasardeuse,  et 
la  loi  morale  la  moins  pratiquée.  Nous  avons  vu,  tout  à  l'heure, 
quels  bouleversements  la  grande  industrie  apporta  dans  l'orga- 
nisation de  la  famille.  Le  Play  cependant  sut  toujours  voir  dans 
la  transformation  économique  un  fait  indépendant  de  toute 
volonté  humaine  et,  c'est  son  expression  propre,  un  «  événe- 
ment de  force  majeure  '  ». 

Surtout,  il  ne  prétendit  jamais  paralyser  cette  transformation 
par  le  maintien  d'institutions  de  contrainte  dont  l'ancien  ordre 
de  choses  seul  justifiait  la  raison  d'être.  Son  œuvre  de  savant  et 
sa  vie  d'homme  public  témoignent  que  la  liberté  du  tra^vail  lui 
apparut  toujours  comme  une  conséquence  nécessaire  de  l'avène- 

1.  ConstilutioH  essentielle  de  l'humanité,  p.  48. 


Vr2  FRÉDÉRIC    LE    l'LAY. 

ment  du  troisième  âge.  Conséquence  que  le  législateur  peut  et 
doit,  selon  les  circonstances,  montrer  plus  ou  moins  d'empresse- 
ment à  consacrer,  mais  qui  tôt  ou  fard  s'inq^ose  à  lui.  Ainsi,  dans 
la  deuxième  édition  des  Ouvriers  européens^  nous  voyons  Le  Play 
critiquer,  en  Autriche-Hongrie,  les  règlements  qui  limitaient 
alors  la  création  de  grandes  usines  :  la  réforme  sociale  contient, 
d'autre  part,  la  condamnation  des  anciennes  corporations  d'arts 
et  métiers  dont  Le  Play  a  été  considéré,  à  tort,  conmie  un  des 
derniers  défenseurs  K  Loin  de  là,  il  fut,  au  Conseil' d'État,  en 
1860,  l'adversaire  d'un  projet  de  réglementation  proposé  par  les 
boulangers  de  Paris,  pour  limiter  entre  eux  la  concurrence.  11  se 
montrait  également  favorable,  en  matière  douanière,  au  régime 
libéral  des  traités  de  commerce  qui  remplaça  à  cette  époque  une 
législation  protectionniste. 

Gomme  les  deux  âges  précédents,  l'âge  de  la  houille  était, 
pour  Le  Play,  le  résultat  inéluctable  du  jeu  des  lois  sociales.  Pas 
plus  qu'eux  il  n'engendrait  fatalement  le  bonheur  ou  la  souf- 
france. Le  tout  était  de  lui  adapter  des  institutions  et  des  cou- 
tumes qui  le  rendissent  compatible  avec  un  état  habituel  de 
prospérité,  et  c'est  de  la  recherche  de  ces  moyens  que  Le  Play 
forma  une  science  nouvelle  :  rÉconomie  sociale. 

1.  «  En  comparant  la  détresse  qui  frappe  aujourd'hui  les  populations  nianufactu- 
«  rlères,  au  bien-être  dont  elles  jouissaient  autrefois,  on  a  été  souvent  conduit  à 
«  accepter  le  principe  des  anciennes  corporations  d'arts  et  métiers.  On  a  même  pro- 
«  posé  de  les  rétablir  en  les  perfectionnant.  L'expérience  acquise  dans  une  foule 
«  d'ateliers  et  même  dans  des  régions  entières  de  l'Europe  conseille  de  repousser 
«  celte  proposition.  Les  corporations  se  sont  éteintes  spontanément  ou  ont  été  fo;- 
«  mellement  abrogées  en  beaucoup  de  lieux,  et  j'ai  vainement  cherché  un  cas  où  l'on 
«  ait  jugé  utile  de  les  reconstituer.  On  établirait,  il  est  vrai,  la  slabililé  des  exis- 
«  tences,  ce  fait  excellent  du  moyen  Age,  en  revenant  aux  corporations  fermées  et  aux 
«  engagements  forcés.  Toutefois  ce  retour  au  passé  n'est  point  désirable,  car  on  dé- 
«  Iruirait  en  même  temps  la  liberté  du  travail  qui,  malgré  certains  maux  graves  mais 
«  guérissables,  est  une  des  rares  supériorités  de  notre  époque  d'instabilité  et  d'an. 
«  tagonisme.  Il  est  aussi  nécessaire  que  jamais  d'assurer  l'existence  de  familles  impré- 
i(  voyantes.  Mais  il  faut  tirer  de  l'emploi  intelligent  du  libre  arbitre  le  résultat  que 
«  nos  pères  obtenaient  du  régime  réglementaire.  Pour  atteindre  librement  ce  but,  il 
«  faut  fonder  l'agriculture  et  l'industrie  manufacturière  sur  la  famille-souche  et  le 
«  patronage  volontaire.  Le  retour  à  la  contrainte  ne  serait  opportun  qi:e  si  nos 
«  patrons  et  nos  ouvriers,  persistant  dans  leur  déplorable  antagonisme,  se  refusaient 
«  à  suivre  l'exemple  des  ateliers  modèles  de  la  France  et  de  l'étranger  »  (Rvfonnc 
socialv,  II,  p.  308). 


LA    DUCTIUNE.  (i3 


Ce  qu'il  fallait  cherciiei'  avant  tout,  c'était  le  remède  au  grantî 
mal  des  sociétés  modernes,  au  Paupérisme,  résultat  naturel  de 
l'imprévoyance  et  qu'aucun  système  de  contrainte  ne  vient  plus 
enrayer  et  c[ui,  non  seulement  frappe  durement  ses  victimes, 
mais  tient  les  nations  d'Occident  sous  une  perpétuelle  menace  de 
révoltes  et  de  violences.  A  ce  point  do  vue,  «  les  études  faites  de 
«  nos  jours,  dit  Le  Play,  sur  les  divers  régimes  du  travail  offrent 
«  une  singulière  particularité.  Elles  ne  considèrent  ni  les  remè- 
«  des  propres  à  la  guérison  du  mal  qui  règne  en  beaucoup  de 
«  lieux  ni  les  pratiques  qui  correspondent  ailleurs  à  l'état  de 
«  santé.  Elles  traitent  exclusivement  des  palliatifs  applicables  à 
«  un  état  de  malaise  qu'on  nous  signale  souvent  comme  une 
«  conséquence  inévitable  des  principes  mêmes  de  l'ordre  so- 
«  cial  '.  » 

Au  nombre  des  palliatifs,  «  qui  sont  Findice  même  du  mal  », 
Le  Play  cite  en  première  ligne  les  sociétés  de  secours  mutuels  et 
les  associations  de  toutes  sortes  qui  remédient  plus  ou  moins  à 
l'imprévoyance  et  au  dénouement  ;  puis  les  sociétés  de  bienfai- 
sance qui  se  proposent  le  même  but.  «  Ces  institutions  ont  toutes 
«  un  caractère  commun  :  elles  sont  jugées  inutiles  dans  les  ate- 
(c  liers  qui  conservent  un  état  traditionnel  de  prospérité  ;  elles 
«  sont  repoussées  par  toutes  les  familles  qui  s'élèvent  au  pre- 
«  mier  degré  de  l'aisance  ;  elles  disparaissent  donc  dès  que  la 
«  réforme  s'accomplit  '.  » 

Il  en  est  de  même,  selon  Le  Play,  d'institutions  créées  de  nos 
jours  parla  bienfaisance  publique  et  qui,  dans  ces  conditions, 
sont  également  l'indice  du  mal,  alors  qu'elles  décèleraient  l'état 
de  santé  si  elles  étaient  créées  par  le  mouvement  spontané  des 
populations.  A  cette  catégorie  de  palliatifs  se  rattachent  :  les 
écoles  de  tous  genres,  les  bibliothèques,  les  récréations  choisies, 

1.  Organisalioii  du  travail,  p.  136. 

2.  Ibid.,  p.  137. 


04  FREDERIC   LE    TLAV. 

les  caisses  d'épargne,  et  en  général,  les  institutions  qui  tendent  à 
accroître  le  bien-être  et  la  dignité  des  familles. 

Quant  aux  coutumes  qui  assurent  l'état  de  santé,  Le  Play  les 
dégagea  de  Fétude  comparée  des  ateliers.  Là  où  il  les  vit  négligées, 
léguait  le  paupérisme,  quelles  que  fussent  d'ailleurs  les  autres 
pratiques  employées  pour  le  combattre;  là  où  elles  étaient  appli- 
quées, régnaient  Fliarmonie,  la  stabilité  et  le  bien-être.  Ces  cou- 
tumes ont  un  caractère  commun  et  fondamental  ;  elles  supposent 
entre  les  différentes  classes  de  la  société,  en  particulier  entre  les 
chefs  d'entreprises  et  les  ouvriers  qu'ils  emploient,  l'existence  de 
rapports  moraux.  C'est  pourquoi  leur  ensemble  a  été  désigné 
sous  le  nom  de  régime  de  patronage.  Le  Play  tranchait,  par  là, 
;ivec  les  économistes  de  Fccole  orthodoxe  qui,  sans  nier  l'impor- 
tance de  la  morale,  prétendent  toujours  séparer  son  domaine  de 
celui  de  l'économie  politique. 

Ce  serait  d'ailleurs  une  grave  erreur  de  regarder  ces  rapports 
moraux  comme  dérivant  exclusivement  de  considérations  senti- 
mentales. La  conception  du  patron,  père  de  ses  ouvriers,  préfé- 
rant leur  bonheur  au  sien  propre,  de  l'ouvrier  considérant  l'ate- 
lier comme  une  seconde  famille  à  laquelle  il  prodigue  un 
dévouement  désintéressé,  a  paru  enfantine  à  phisieurs  et  l'est  en 
l'éalité.  Elle  ne  fut  jamais  dans  l'esprit  de  Le  Play.  Il  recom- 
mande aux  chefs  d'ateliers  les  coutumes  du  patronage,  non  pas 
seulement  au  nom  de  leur  conscience,  mais  au  nom  de  leur  in- 
térêt bien  entendu.  Par  elles  seulement,  en  effet,  peut  se  mainte- 
nir la  paix  sociale  dont  ils  sont  les  premiers  à  tirer  avantage; 
par  elles  ils  résolvent  un  des  problèmes  essentiels  de  l'économie 
industrielle,  celui  d'une  main-d'œuvre  dévouée  et  capable.  Ces 
coutumes  n'exigent  pas,  en  réalité,  chez  ceux  qui  les  pratiquent, 
des  qualités  morales  particulièrement  éminentes.  Le  Play  les  a 
vues  régulièrement  appliquées,  dans  certains  pays,  par  des  hom- 
mes qui,  à  ce  point  de  vue,  ne  s'élevaient  pas  au-dessus  de  la 
moyenne,  mais  qui  les  considéraient  comme  des  obligations  tra- 
ditionnelles et  bienfaisantes  auxquelles  il  leur  eût  été  aussi  im- 
possible de  se  soustraire  qu'à  l'observation  des  lois  positives.  Et 
cette  application  est,  en  effet,  relativement  facile  dans  certains 


LA    DOCTRINE.  65 

milieux  très  stables,  car  le  patronage,  selon  Le  Play,  ne  consiste 
pas  en  un  paternalisme  vague,  mais  en  quelques  pi'ati(:[ues  parfai- 
tement claires  et  définies. 

La  première  et  la  plus  essentielle  de  ces  pratiques  est  la  per- 
manence des  engagements  réciproques  du  patron  et  de  l ouvrier  : 
condition  essentielle  pour  que  l'existence  de  celui-ci  ait  quelque 
stabilité.  Le  Play  rejetait,  pour  établir  cette  permanence,  l'ancien 
régime  de  contrainte  qui  liait,  sous  le  système  féodal,  le  seigneur 
et  le  vassal.  Ce  régime,  nous  l'avons  dit,  ne  lui  paraissait  plus 
en  harmonie  avec  les  conditions  économiques  actuelles  qui  sup- 
posent au  contraire  la  pleine  liberté  des  initiatives.  La  perma- 
nence des  engagements,  pour  garantir  le  bien-être  de  la  masse, 
sans  contrarier  l'essor  des  individualités  supérieures,  doit  être 
volontaire.  Et,  à  ce  point  de  vue,  Le  Play  remarqua  que  les  ou- 
vriers s'y  montrent  le  plus  souvent  attachés  et  que  la  rupture, 
lorsqu'elle  se  produit,  est  généralement  le  fait  des  patrons.  C'est 
donc  à  ceux-ci  qu'il  s'adresse  en  leur  recommandant  de  résister 
aux  entraînements  que  leur  font  subir  les  conditions  actuelles 
de  l'industrie  :  de  se  garder  notamment,  quand  ils  ne  peuvent 
suffire  aux  demandes  du  commerce,  d'accroître  à  tout  prix  leur 
production  en  appelant  à  eux  de  nouveaux  ouvriers.  Us  se  ména- 
gent ainsi  le  moyen,  quand  les  demandes  font  défaut,  de  conser- 
ver du  travail  aux  ouvriers  qu'ils  se  sont  une  fois  attachés.  En 
un  mot,  ils  ne  doivent  jamais  séparer  les  combinaisons  tendant  à 
augmenter  leurs  bénéfices,  de  celles  qui  assurent  aux  populations 
des  moyens  d'existence. 

La  stabilité  des  engagements  a  pour  conséquence  naturelle 
celle  des  salaires.  En  temps  de  prospérité,  les  patrons  ne  sont 
pas,  en  effet,  portés  à  élever  exagérément  ceux-ci  puisqu'ils  ne 
cherchent  pas  à  s'attirer  de  nouveaux  ouvriers.  En  temps  de 
crise,  ils  sont  ainsi  mieux  à  même  d'éviter  une  baisse,  c'est-à-dire 
une  occasion  de  conflit  et  de  souffrance. 

Un  autre  moyen  d'assurer  aux  ouvriers  la  continuité  du  tra- 
vail et  la  permanence  des  moyens  de  subsistance,  consiste  à 
favoriser  Vaillance  du  travail  de  râtelier  avec  diverses  autres 
sources  de  profits.  Les  patrons  arrivent  à  ce  résultat  enjoignant 


66  FRÉDÉRIC    LE    PLAY. 

à  leurs  domaines  ruraux  des  ateliers  industriels,  ou  en  annexant 
à  leurs  manufactures  des  dépendances  rurales  ou  forestières.  Le 
plus  souvent,  ils  se  bornent  à  encourager  leurs  ouvriers  à  en- 
treprendre à  leur  compte  une  multitude  d'industries  domesti- 
ques, rurales  et  manufacturières.  Celles-ci  suppléent  au  travail 
de  l'atelier  quand  surviennent  certains  chômages  exceptionnels. 
Elles  fournissent  des  occupations  lucratives  aux  membres  de  la 
famille  que  l'âge,  le  sexe  et  la  coutume  retiennent  au  foyer.  A 
ce  point  de  vue.  Le  Play  signale  l'avantage  des  ateliers  ruraux 
qui  permettent  à  leurs  ouvriers  de  se  livrer  concurremment  à 
certains  travaux  agricoles  sur  ceux  qui  les  agglomèrent  dans  les 
villes  où  toutes  ressources  accessoires  leur  font  défaut.  Par  là, 
surtout,  est  possible  le  maintien,  parmi  les  ouvriers  de  l'indus- 
trie, du  régime  de  la  famille-souche  :  régime  qui,  nous  l'avons 
dit,  a  pour  base  la  propriété  du  foyer  domestique  et,  mieux,  d'un 
domaine  usuel,  au  moins  de  quelques  dépendances. 

Enfin,  un  devoir  important  du  patronage  consiste,  non  pas  à 
assurer  la  pratique  de  la  loi  morale  par  une  propagande  mala- 
droite et  par  une  surveillance  vexatoire,  mais  à  écarter  autant 
que  possible  des  ateliers  les  éléments  de  désordre  qui  pourraient 
porter  à  son  infraction.  Le  Play  se  montre,  en  général,  hostile 
au  travail  des  femmes  dans  les  manufactures;  il  ne  tolère  que 
celui  des  jeunes  filles,  encore  faut-il  que  celles-ci  soient  assurées 
de  la  protection  à  laquelle  elles  ont  droit. 

Le  patronage  avait,  pour  Le  Play,  un  autre  mérite  que  celui 
de  combattre  efficacement  le  paupérisme.  Il  remédiait  aussi  à 
un  autre  mal  des  sociétés  modernes,  qui  est  l'excès  de  richesse 
entre  certaines  mains.  Une  longue  observation  avait  appris  au 
fondateur  de  la  science  sociale  que,  dans  une  nation,  ceux  qui 
possèdent  beaucoup  peuvent  être  un  élément  de  désordre  aussi 
dangereux  que  ceux  qui  ne  possèdent  pas  assez.  Us  sont  une 
cause  de  démoralisation  profonde,  lorsque  leur  activité  ne  se 
trouve  pas  dirigée  vers  un  oJ)jet  utile,  lorsque,  en  un  mot,  leur 
richesse  ne  se  trouve  pas  compensée  par  des  charges  correspon- 
(lant(îs.  Le  Play  voyait  à  ce  danger  trois  remèdes  :  la  liberté  tes- 
tamentaire qui  permet  d'écarter  de  la  richesse  les  incapables  et 


LA    DOCTRI.NT..  67 


les  indignes,  les  devoirs  du  patronage  qui  absorbent  en  partie 
le  temps  et  les  ressources  des  chefs  d'ateliers  et  de  domaines 
ruraux,  enfin  la  gestion  gratuite  des  services  d'intérêt  public, 
fonction  essentielle,  selon  lui,  des  grands  propriétaires,  comme 
il  va  être  exposé  dans  le  prochain  chapitre. 


IV.    —    LKS    RAPPORTS    PUBLICS, 


Le  Play  attribuait,  nous  l'avons  dit,  aux  rapports  privés,  dans 
l'existence  des  sociétés,  une  place  bien  supérieure  à  celle  que 
tiennent  les  diverses  manifestations  de  la  vie  publique.  L'étude 
de  celles-ci  ne  s'en  impose  pas  moins  à  toute  observation  sociale 
complète.  Le  Play  ne  s'attacha  pas  à  définir  d'une  manière  théo- 
rique le  champ  d'action  des  gouvernements.  Ses  études  métho- 
diques lui  avaient  appris  en  effet  que  la  mission  de  ces  derniers 
varie  beaucoup  selon  les  races,  les  époques  et  les  lieux.  Les  races 
simples  de  l'Orient  se  composent  d'une  juxtaposition  de  familles 
indépendantes,  à  peine  unies,  par  les  faibles  liens  de  la  tribu. 
Parmi  les  peuples  sédentaires,  certains  ont  été  également  con- 
duits, par  leur  génie  propre,  à  maintenir  à  la  vie  privée  une 
grande  prépondérance.  Tel  a  été,  dans  l'antiquité,  le  caractère 
distinctit  des  premiers  Romains. 

Au  moyen  âge,  il  s'est  développé  plus  encore  chez  les  Euro- 
péens de  l'Occident.  La  plupart  des  peuples  anciens  avaient,  au 
contraire,  suivi  la  voie  opposée  et  soumis  à  l'intervention  publi- 
que les  moindres  manifestations  de  la  vie  sociale. 

Ce  contraste  subsiste  aujourd'hui  chez  les  nations  européen- 
nes. Quelques-unes  conservent  aux  diverses  branches  de  l'acti- 
vité privée  l'étendue  qu'elles  avaient  au  moyen  âge;  d'autres, 
au  contraire,  les  restreignent  de  plus  en  plus.  Poser  à  l'interven- 
tion de  l'État  des  limites  clairement  marquées  et  infranchissables 
ne  pouvait  donc  venir  à  l'esprit  d'un  homme  dressé  à  l'obser- 
vation scientifique  des  faits  sociaux. 


08  FREDERIC    LE    PLAY. 

Cette  observation  convainquit  toutefois  Le  Play  d'une  chose; 
c'est  que  l'extension  de  la  vie  publique  aux  dépens  de  la  vie 
privée  est  toujours  un  symptôme  de  décadence;  elle  signifie, 
en  effet,  que  les  rouages  sociaux  les  plus  compétents,  la  famille 
par  exemple,  se  montrent  incapables  de  remplir  leur  tâche  nor- 
male. Chez  les  peuples  prospères,  au  contraire,  les  gouverne- 
ments se  bornent  à  maintenir  la  paix  publique  et  à  écarter  les 
obstacles  qui  entravent  la  liberté  individuelle.  «  Le  degré  d'ap- 
«  titude,  dit  Le  Play,  que  montrent  les  citoyens  à  diriger  eux- 
((  mêmes,  à  litre  privé,  le  mouvement  matériel,  intellectuel  et 
«  moral  donne  la  vraie  mesure  de  la  prépondérance  que  l'opi- 
«  nion  accorde  à  leur  jmys.  Les  peuples  incapables  de  ces  hautes 
«  initiatives  perdront  le  rang  qu'ils  avaient  antérieurement  con- 
«  qiiis  à  la  faveur  d'autres  qualités  qui  se  trouvaient  en  rapport 
«  avec  un  état  de  choses  différent  K  » 

Le  Play  voulait  que  tout  gouvernement  gardât  une  grande 
réserve  dans  l'extension  du  domaine  de  son  activité.  Qu'il  agît 
surtout  en  faisant  respecter  les  coutumes  lentement  constituées 
par  l'expérience  et  qui  se  modifient  insensiblement  selon  l'état 
des  mœurs  et  le  besoin  des  temps.  L'abus  des  lois  écrites  pa- 
raissait au  fondateur  de  la  science  sociale  une  des  plus  dange- 
reuses erreurs  des  sociétés  modernes.  Les  gouvernements  qui 
s'engagent  dans  cette  voie  s'exposent,  tout  au  moins,  à  pécher 
par  ignorance.  La  vie  des  sociétés  est  chose  complexe  et  mysté- 
rieuse; k  vouloir  la  régenter,  les  inventions  législatives  sont 
profondément  impuissantes;  par  contre,  elles  risquent  fort  de 
la  troubler.  Chez  les  peuples  sains,  le  législateur  n'intervient 
que  lorsqu'un  besoin  universellement  ressenti  solHcite  son  action. 
Il  ne  fait  alors  que  consacrer  ce  que  les  grandes  forces  sociales 
qui  travaillent  les  nations  ont  sourdement  élaboré.  11  marche 
avec  elles  sans  prétendre  les  diriger  et  encore  moins  les  en- 
traver. 

1.  nrforme  sociale,  III,  Tl. 


LA    DOCTRINE.  69 


II 


Pas  plus  qu'il  n'entreprit  de  délimiter  exactement  les  attribu- 
tions des  pouvoirs  publics,  Le  Play  ne  chercha  àdétînir  leur  orga- 
nisation idéale.  L'observation  lui  avait  montré  que  cette  orga- 
nisation est  liée  à  l'ensemble  de  la  constitution  sociale  et  que, 
pas  plus  que  celle-ci,  elle  ne  peut  avoir  d'uniformité  chez  tous 
les  peuples.  D'autre  part,  il  lui  parut  qu'aucune  forme  de  gou- 
vernement ne  peut  se  dire  dans  son  principe  supérieure  à  aucune 
autre.  La  souveraineté,  en  quelques  mains  qu'elle  soit,  a  tou- 
jours les  mêmes  devoirs  et  se  doit  toujours  tenir  en  garde  contre 
les  mêmes  dangers.  Elle  est,  en  eflet,  de  tous  les  éléments  du 
corps  social,  le  plus  exposé  à  la  corruption;  par  elle  s'ingèrent 
le  plus  souvent  dans  ce  corps  les  éléments  de  désordres  qu'elle 
a  précisément  pour  but  de  réprimer.  Ce  phénomène  est  exprimé 
d'une  manière  saisissante  et  brutale  par  un  proverbe  de  pê- 
cheurs :  «  C'est  par  la  tête  que  pourrit  le  poisson  »  . 

Le  meilleur  des  gouvernements  est  donc  celui  qui  sait  le  mieux 
se  défendre  contre  lui-même,  contre  les  abus  qu'il  est  toujours 
tenté  défaire  de  son  autorité. 

Pour  y  réussir,  il  est  préférable,  selon  Le  Play,  que  sa  forme 
ne  soit  pas  subordonnée  à  l'un  de  ces  principes  exclusifs  qui, 
chez  certaines  nations,  dominent  en  étouffant  tous  les  autres. 
Ces  principes  doivent  au  contraire  se  faire  mutuellement  équi- 
libre, chacun  d'eux  étant  un  frein  aux  abus  qui  dérivent  natu- 
rellement des  autres.  Les  Anglais  parurent  à  Le  Play  les  meil- 
leurs maîtres  sous  ce  rapport,  par  la  sollicitude  avec  laquelle 
ils  compensent  entre  eux  les  penchants  et  les  influences. 

«  Dans  la  vie  privée,  dit-il,  ils  opposent  à  la  soif  des  riches- 
«  ses  le  renoncement  chrétien;  à  une  propension  acharnée 
«  pour  le  travail,  le  repos  dominical  et  les  jouissances  journa- 
«  lières  du  foyer  domestique  ;  au  prosélytisme  religieux,  la  tolé- 
«  rance  de  tous  les  cultes;  aux  habitudes  de  confort  et  de  quié- 
«<   tude,  les  dangers  des  exercices  violents;  enfin  aux  jouissances 


70  FRÉDÉRIC    LE    l'LAY. 

«  physiques  que  recherchent  toutes  les  classes  selon  leur  for- 
«  tune,  la  simplicité  et  la  frugalité  systématiques  d'une  foule  de 
«  sociétés,  dont  les  membres  se  tiennent  par  des  obligations 
«  volontaires. 

«  Dans  la  vie  publique...  ils  opposent,  en  première  ligne, 
«  l'autorité  de  la  Chambre  des  Pairs  à  celle  des  Communes  et 
«  l'ascendant  du  Roi  à  celui  des  deux  Chambres... 

«  Ils  balancent  de  même  le  droit  du  législateur  par  l'obligation 
«  de  l'enquête  auprès  de  tous  les  hommes  compétents;  le  pou- 
ce voir  du  fonctionnaire,  par  sa  responsabilité  devant  les  admi- 
«  nistrés;  l'action  de  l'autorité  publicpie,  par  la  surveillance  des 
«  électeurs  et  des  contribuables;  le  droit  des  pauvres  à  l'assis- 
«  tance,  par  l'intervention  nécessaire  de  ceux  qui  en  font  les 
«  frais  *.  » 

Un  des  meilleurs  moyens  employés  par  les  Anglais  pour  pré- 
venir la  corruption  dans  la  vie  publique,  consiste  à  faire  de  la 
participation  au  Pouvoir  une  charge  et  non  un  avantage  pour 
ceux  qui  en  sont  investis.  Ils  multiplient,  à  cet  effet,  les  fonctions 
gratuites  et  choisissent  de  préférence,  pour  les  exercer,  «  les 
«  hommes  qui,  dressés  habituellement  au  soin  de  leurs  affaires 
«  privées,  peuvent  consacrer  une  partie  de  leur  temps  à  la 
«  chose  commune  ».  Ils  obtiennent  ainsi  une  administration 
habile  et  dévouée  tout  en  donnant  un  emploi  utile  à  des  acti- 
vités qui  autrement  se  seraient  probablement  employés  au  dé- 
triment de  l'ordre  social. 

Le  gouvernement  présente  enfin  le  maximum  de  garanties 
contre  les  abus,  lorsqu'une  décentralisation  suffisante  met  en 
perpétuel  contact  l'homme  public  et  l'administré,  et  surtout 
lorsque  le  premier  répond  de  ses  actes  d'une  manière  réelle  et 
directe.  Le  Play  s'est  élevé  avec  beaucoup  de  force  et  de  justesse 
contre  le  système  bureaucratique  appliqué  en  France  et  dans 
la  plupart  des  États  européens  :  système  qui,  en  droit,  concentre 
toute  autorité  entre  les  mains  d'un  petit  nombre  de  fonction- 
naires dont  un  plus  petit  nondjrc  encore  sont  l'objet  d'une  cer- 

1.  Réforme  sociale,  III,  258. 


I.A    DOCTRINE.  71 

taine  responsabilité  devant  les  assemblées  politiques.  En  fait, 
cette  autorité  est  disséminée,  éparpillée  entre  une  multitude 
d'agents  groupés  en  bureaux,  dont  la  personnalité  n'est  jamais 
attachée  aux  actes  qu'ils  dirigent  et  qui  joignent  la  réalité  du 
Pouvoir  à  l'absence  de  responsabilité.  Cette  bureaucratie,  lourde, 
onéreuse  et  envahissante,  parut  à  Le  Play  la  meilleure  alliée  de 
l'esprit  de  privilège  et  de  monopole. 

«  Les  agents  de  la  bureaucratie,  dit-il,  incessamment  préoc- 
«  cupés  de  soumettre  la  société  à  leur  domination,  ont  une  pré- 
ce  dilection  particulière  pour  les  corps  privilégiés,  qu'ils  subs- 
«  tituent  autant  que  possible  aux  citoyens  indépendants.  Les 
«  privilégiés,  de  leur  côté,  donnent  en  toute  occasion  leur  appui 
«  à  la  bureaucratie,  pour  repousser  les  réformes  les  plus  justi- 
ce fiées.  Cette  alliance  tacite  et  instructive,  spontanément  pro- 
cc  voquée  par  le  rapprochement  de  deux  principes  malfaisants, 
ce  jette  le  trouble  dans  la  société.  Elle  place  les  privilégiés  dans 
«  un  état  permanent  d'inquiétude;  elle  excite  dans  la  masse  du 
ce  public  d'ardentes  convoitises  qui  ne  peuvent  être  satisfaites 
ce  et  elle  froisse  presque  tous  les  intérêts.  C'est  ainsi  que  la  bu- 
ée reaucratie  et  le  privilège  agitent  incessamment  les  esprits  et 
ce  les  poussent  aux  révolutions.  » 

Tels  sont  les  principes  généraux  sur  lesquels  Le  Play  appuya, 
dans  la  Réforme  sociale  (tome  III),  un  projet  de  réorganisation 
du  gouvernement  en  France.  La  question  politique  proprement 
dite,  celle  du  principe  de  la  souveraineté,  y  tient  peu  de  place, 
mais  on  y  trouve  une  foule  d'aperçus  sur  la  manière  dont  cette 
souveraineté  doit  exercer  son  action,  dans  la  commune,  la  pro- 
vince et  l'État;  la  décentralisation,  et  la  responsabilité  des  fonc- 
tionnaires en  sont  les  deux  traits  les  plus  importants. 

1.  Reforme  sociale,  III,  383. 


72  FRÉDÉRIC   LE    PLAY, 


V.    —   CONCLUSIONS    SUR  LA  DOCTRINE. 

Telle  est,  en  résumé,  la  doctrine  de  Le  Play.  Fondée  sur  les 
faits,  sa  valeur  ne  peut  être  affirmée  ou  démentie  que  par  les  faits. 
Il  faut  donc  mettre  en  présence  chacun  des  éléments  de  cette 
doctrine  et  les  transformations  qu'ont  subies  les  sociétés  mo- 
dernes dans  l'ordre  de  faits  correspondant.  Beaucoup  des  juge- 
ments du  maître  recevront,  par  là,  une  confirmation  éclatante; 
d'autres  se  heurteront  à  des  démentis. 

Ces  démentis  ne  peuvent  s'expliquer  que  par  des  erreurs 
d'observation.  Or,  nous  avons  vu,  en  étudiant  la  méthode,  que 
de  semblables  erreurs  étaient  rendues  possibles  par  les  imper- 
fections et  les  lacunes  de  l'instrument  d'analyse,  de  la  mono- 
graphie de  famille  ouvrière.  Des  disciples  et  des  continuateurs 
de  Le  Play  en  ont  aussi  relevé  quelques-unes;  ils  en  relèveront 
probablement  encore.  Ceci  d'ailleurs  n'entache  en  rien  la  gloire 
du  maître.  Le  créateur  d'une  science  ne  peut  prétendre  qu'à 
lui  faire  faire  ses  premiers  pas.  Les  progrès  qu'elle  doit  en- 
suite à  d'autres  hommes,  loin  de  diminuer  l'initiateur,  l'exal- 
tent, puisque,  sans  lui,  ils  ne  seraient  pas. 


I 


D'une  manière  générale,  il  est  un  fait  dont  Le  Play  n'a  point 
tenu  assez  compte.  C'est  celui  de  la  concurrence  des  races,  de 
leur  action  les  unes  sur  les  autres.  Il  étudie  chacune  d'elles,  en 
quelque  sorte  en  vase  clos.  Il  détermine  ses  éléments  de  pros- 
périté ou  de  souffrance,  mais  ne  s'occupe  point  de  savoir  si  elle 
est  libre  d'utiliser  les  premiers  et  d'éliminer  les  seconds.  Il  la 
considère  comme  un  être  absolument  autonome  et  dont  tous  les 
mouvements  sont  indépendants.  En  réalité,  cependant,  aucun 
peuple  n'a  ses  coudées  franches.  Tous  sont  plus  ou  moins  en- 
traînées dans  le  mouvement  les  uns  des  autres  et  il  n'en  est  pas 


LA    DOCÏKINE.  73 

qui  puisse  se  conserver  indéfiniment  un  caractère  propre  et  des 
coutumes  particulières.  Si  Le  Play  s'était  placé  davantage  à  ce 
point  de  vue,  certains  de  ses  jugements  se  seraient  sûrement 
modifiés.  Par  exemple,  frappé  de  la  prospérité  que  les  popu- 
lations de  l'Europe  orientale  doivent  à  certains  principes  de 
leur  constitution  sociale,  il  n'aurait  pas  conclu,  pour  cela, 
comme  il  le  fait,  au  maintien  de  ces  principes.  Le  régime  social 
de  l'Orient  est,  en  effet,  en  opposition  absolue  avec  celui  des 
peuples  de  l'Occident,  dont  la  force  d'expansion  pénètre  peu  à 
peu  tout  l'univers.  Il  faut  donc  nécessairement  que  ce  régime  se 
transforme,  sauf  dans  les  lieux  qui  sont  intransformables  par 
leur  nature  même.  Des  deux  civilisations,  en  présence,  la  plus 
faible  doit  céder,  s'assimiler  peu  à  peu  à  l'autre  et  ses  coutu- 
mes, condamnées  à  une  disparition  fatale,  ne  sauraient  exciter 
qu'une  admiration  rétrospective. 


II 


A  un  point  de  vue  plus  particulier,  certaines  des  idées  de 
Le  Play,  touchant  l'organisation  de  la  famille  et  du  travail,  ont 
pu  également  donner  lieu  à  des  critiques  autorisées. 

En  ce  qui  concerne  la  famille,  ces  critiques  portent  surtout 
sur  l'importance  excessive  attribuée  par  Le  Play  au  régime  des 
successions.  C'est  en  effet  ce  régime  qu'il  prend  pour  base  de 
sa  classification  des  familles  en  trois  espèces  :  familles  palriar^ 
cales  pratiquant  la  communauté  ;  familles-souches  transmet- 
tant intégralement  leur  patrimoine  à  un  héritier  unique  ;  fa- 
milles instables  fondées  sur  le  partage  égal.  Cette  classification 
se  justifiait  aux  yeux  de  Le  Play,  par  ce  fait  que  le  régime  de 
transmission  des  biens  a  une  réaction  directe  sur  toute  la  vie 
familiale  et  en  détermine  les  caractères  essentiels.  Le  régime 
patriarcal  se  distingue  par  la  sécurité  matérielle  et  morale  qu'il 
donne  à  l'individu,  pendant  toute  sa  vie,  en  le  soumettant  à  la 
prépondérance  de  l'esprit  de  tradition,  à  l'autorité  des  vieillards  : 
il  diminue  par  contre,  l'aptitude  au  travail  et  l'esprit  dinitia- 


7-i  FREDERIC   LE    l'LAY. 

tive.  La  transmission  intégrale,  pratiquée  par  la  famille-souche, 
montre  au  contraire,  comme  conséquences  immédiates,  l'établis- 
sement des  enfants  au  dehors,  l'esprit  d'entreprise,  la  puissance 
de  l'initiative  privée,  la  prédominance  de  l'individu  sur  l'État, 
Enfin,  le  partage  égal  entraine  l'instabilité  sociale,  le  manque 
d'mitiative,  l'amour  exagéré  de  la  nouveauté,  l'intervention 
abusive,  énervante  et  vexatoire  de  l'État. 

Or,  une  étude  plus  approfondie  des  sociétés  a  prouvé  que  le 
régime  des  successions,  bien  que  d'importance  sociale  énorme, 
n'a  point,  cependant,  cette  influence  primordiale  et  qu'en  le 
prenant  pour  base  de  la  classification  des  familles,  on  arrive  à 
des  distinctions  arbitraires  et  à  des  confusions  injustifiées.  Les 
familles  anglo-saxonnes  de  l'Amérique  du  Nord,  par  exemple, 
bien  que  gardant  la  liberté  testamentaire,  ont,  en  fait,  cessé  de 
pratiquer  la  transmission  intégrale,  qui  distingue  les  anciennes 
familles-souches  de  l'Angleterre  dont  elles  sont  issues.  Elles  ont 
cependant  conservé  les  caractères  essentiels  de  leurs  ancêtres  et 
notamment  toutes  leurs  qualités  et  toutes  leurs  aptitudes.  Elles 
n'ont  jamais  été  atteintes  par  cette  décadence  dont  Le  Play  les 
menaçait  comme  de  la  conséquence  nécessaire  de  la  division 
des  héritages  K 

Inversement,  certaines  races,  qui  pratiquent  la  transmission 
intégrale,  sont  beaucoup  plus  près,  sous  tous  les  autres  rapports, 
des  peuples  patriarcaux  de  l'Orient  que  des  familles-souches 
du  Nord  avec  lesquelles  Le  Play  cependant  les  confond.  A  vrai 
dire,  la  transmission  intégrale  n'est,  pour  les  paysans  des  Pyré- 
nées et  de  l'Auvergne,  par  exemple,  qu'un  moyen  de  continuer, 
en  des  temps  nouveaux  et  dans  des  circonstances  différentes, 
l'ancien  régime  de  communauté  qui  les  distinguait  autrefois. 
L'héritier  d'un  domaine  est  moins  considéré,  chez  eux,  comme 
un  propriétaire  que  comme  un  usufruitier  chargé  d'assurer  la 
jouissance  en  commun  du  bien  de  famille. 

Le  Play  ne  s'est  pas  mépris  quand  il  a  montré  les  graves  ré- 
percussions que  pouvait   avoir  un  bon  ou  un  mauvais  régime 

1.  Voir  sur  ce  point  la  leUrc-prélace,  écrite  par  Le  Play,  pour  l'ouvrage  de 
Claudio  Jannet  :  Les  États-Unis  contemporains 


LA    nOCTHINE. 


de  succession.  Il  n'a  pas  exagéré  les  inconvénients  du  système 
de  partage  forcé  établi  par  le  Code  civil^  surtout  en  ce  qui  con- 
cerne les  petits  héritages.  Mais  de  là  à  faire  du  mode  de  trans- 
mission de  la  propriété  le  fondement  même  de  la  famille,  et  par 
là  de  tout  l'ordre  social,  il  y  a  loin  et  les  faits  ont  donné  sous 
ce  rapport  à  Le  Play  de  formels  démentis  '. 


111 


Les  idées  de  Le  Play  touchant  l'organisation  du  travail  ont 
également,  sur  certains  points,  subi  de  ces  démentis.  Le  Play 
n'a  vu  la  solution  de  la  question  ouvrière  que  par  l'application 
du  régime  à\x  patronage,  c'est-à-dire  par  une  entente  spontanée 
et  complète  des  chefs  d'entreprises  et  des  ouvriers  qu'ils  em- 
ploient. Entente  qui  doit  amener  la  permanence  des  engage- 
ments, la  fixité  des  salaires,  une  sollicitude  constante  chez  le 
patron,  un  dévouement  profond  chez  le  salarié.  Le  Play,  nous 
l'avons  dit,  appuyait  directement  sa  conviction  sur  les  faits. 
Alors  qu'une  désorganisation  profonde  désolait  la  plus  grande 
partie  des  ateliers  européens,  ceux-là  seuls  où  se  maintenaient 
les  coutumes  du  patronage  gardaient  la  paix  et  la  stabilité. 

Mais  Le  Play  parlait  à]une  époque  où  l'évolution  économique, 
qui  correspond  à  l'avènement  de  l'âge  de  la  houille,  n'avait  pas 
encore  atteint  son  plein  développement  et  les  faits  eux-mêmes 
sont  venus,  dans  la  suite,  contredire  ce  qu'ils  avaient  d'abord 
semblé  prouver.  Depuis  la  mort  de  Le  Play,  les  anciennes  cou- 
tumes du  patronage  n'ont  pas  cessé  de  décliner;  elles  ne  sub- 
sistent que  dans  une  minorité  d'ateliers  et  encore  nulle  part  ne 
sont  appliquées  intégralement.  Cependant  l'expérience  montre 
que  ce  nouveau  régime  n'est  pas,  comme  le  croyait  le  fondateur 

1.  Une  classification  nouvelle  des  espèces  de  la  famille  a  été  élaborée  par  les  cou- 
tinuateurs  de  Le  Play  dans  la  science  sociale;  elle  est  fondée  non  plus  sur  le  mode 
de  transmission  des  biens,  mais  sur  l'éducation  donnée  par  la  famille  à  ses  rejetons  -, 
cette  éducation  est,  en  effet,  considérée  ajuste  titre  comme  la  mission  essentielle  de 
la  famille  et  elle  est  |ilus  indépendante  que  Le  Pla)"  ne  l'a  cru  du  régime  de  succes- 
sion. 


76  FRÉDÉUIC    LE    l'LAY. 

de  la  science  sociale,  une  cause  fatale  de  désordre  et  de  souf- 
france pour  la  classe  ouvrière.  Il  est  des  pays  où  cette  classe  voit 
au  contraire  son  bien-être  s'augmenter  sans  cesse,  sa  condition 
se  relever,  alors  que  le  patronage  ne  joue  qu'un  rôle  assez  res- 
treint. L'Angleterre  et  les  États-Unis  d'Amérique  en  offrent  le 
meilleur  exemple. 

La  disparition  des  anciens  rapports  de  patronage  n'est  pas, 
en  effet,  la  suite  d'un  oubli  volontaire,  par  les  parties  en  pré- 
sence, de  leurs  devoirs  traditionnels.  Il  est  le  résultat  de  la  force 
des  choses  et  des  conditions  nouvelles  du  travail.  Le  patronage 
s'est  trouvé  en  face  d'un  ennemi  terrible.  La  concurrence  sur- 
aiguë et  mondiale  qui  domine  actuellement  la  production,  dont 
aucun  régime  douanier  n'a  pu  enrayer  les  effets  de  pays  à  pays, 
place  chaque  entreprise  dans  des  conditions  d'instabilité  et 
d'incertitude  de  l'avenir  qui  autrefois  n'étaient  point  connues.  En 
quelques  années,  une  industrie  naît  sur  un  point  du  globe,  se 
développe  et  soudain  disparait  devant  une  industrie  rivale  créée 
peut-être  aux  antipodes.  Pendant  son  existence,  sa  production 
s'augmente  et  se  resserre  sans  cesse  par  à-coups  brusques.  Un 
pareil  régime  permet-il  la  permanence  des  engagements,  l'atta- 
chement de  plusieurs  générations  d'ouvriers  à  une  même  usine, 
qui  est  le  fondement  même  du  système  du  patronage?  Si  quel- 
ques établissements  ont  pu  garder,  à  ce  point  de  vue,  leurs  an- 
ciennes traditions,  cela  tient  à  ce  que,  pour  une  raison  ou  pour 
une  autre,  ils  ont  échappé  dans  une  certaine  mesure  à  l'action 
de  la  concurrence,  à  ce  qu'ils  jouissent  d'un  monopole  de  fait. 
Partout  ailleurs,  aucune  entreprise  ne  peut  garantir  à  ses  ou- 
vriers la  perpétuité  de  leur  gagne-pain.  Aucune  profession 
même  ne  peut  le  faire  :  les  progrès  du  machinisme  ruinent  sans 
cesse  d'anciens  métiers  pour  en  créer  de  nouveaux,  forcent  les 
hommes  à  se  transformer  perpétuellement  eux-mêmes  comme 
se  transforme  leur  indusirie. 

Quant  aux  salaires,  comment  le  seul  patronage  pourrait-il  les 
maintenir?  Sous  l'effroyable  pression  de  la  concurrence,  ils  ten- 
draient sans  cesse  à  s'abaisser,  si  leur  défense  n'était  assurée 
par  d'autres  moyens. 


i.A  doctium:.  77 

En  réalité,  partout  où  la  question  ouvrière  a  été  résolue  de 
façon  satisfaisante,  la  solution  nest  point  venue  du  patron;  elle 
n'est  pas  davantage  le  fait  de  Tintervention  des  pouvoirs  pu- 
blics; elle  est  celui  de  l'ouvrier. 

Ce  dernier  ne  s'élève  à  une  condition  matérielle  et  morale 
supérieure  que  s'il  sait  adapter  sa  formation  personnelle  aux 
transformations  de  l'industrie,  s'il  sait  diriger  lui-même  son  exis- 
tence, estimer  exactement  ses  intérêts,  organiser  leur  défense, 
évoluer,  en  un  mot.  à  travers  les  variations  et  les  complications 
du  milieu  économique  moderne  aussi  aisément  quil  vivait  au- 
trefois dans  la  paix  du  patronage. 

Divers  instruments  sont  à  la  portée  du  travailleur  pour  l'aider 
dans  son  élévation.  Le  plus  important  est  l'association  c[ui  lui 
permet  seule  de  défendre  son  salaire  et  tous  ses  intérêts  contre 
la  pression  trop  forte  de  la  concurrence.  L'association  n'a  point 
cependant  en  elle-même  de  vertu  magicjue;  elle  ne  vaut  qu'au- 
tant que  valent  les  membres  c|ui  la  composent. 

Elle  est  un  instrument  dangereux  à  qui  ne  sait  point  le  manier. 
L'éducation  des  classes  ouvrières  peut  se  faire,  sans  doute,  à  ce 
point  de  vue  par  la  force  même  des  choses,  par  le  lent  appren- 
tissage et  par  l'expérience  de  leur  vie  nouvelle.  Elles  peuvent 
aussi  être  aidées  en  cela  par  les  classes  dirigeantes,  et  c'est  sous 
cette  nouvelle  forme  cjue  le  patronage  a  encore  à  jouer  un  rôle 
important  et  utile.  Il  ne  s'appliquera  plus  à  préserver  l'ouvrier 
des  risques  de  l'existence,  il  y  serait  radicalement  impuissant, 
mais  il  l'armera  contre  ces  risques  en  s'attachant  à  accroître  sa 
valeur  d'homme. 


-e-=)to-îc 


TROISIEME  PARTIE 


LES  RÉSULTATS 


C'est  d'abord  la  méthode  d'observation  sociale.  Le  Play  a 
laissé  cette  méthode  à  l'état  d'ébauche,  juste  cependant  dans  son 
principe  et  avant  tout  perfectible.  Elle  évite,  en  effet,  le  grand 
écueil  de  toutes  les  tentatives  semblables.  Celles-ci,  consciem- 
ment ou  non,  cherchent  presque  toujours  à  retrouver,  dans  l'or- 
dre social,  l'application  d'une  loi  relative  à  un  autre  ordre  de 
phénomènes,  d'une  loi  biologique,  par  exemple.  Le  Play,  au  con- 
traire, et  son  école  après  lui,  ont  toujours  subordonné  leurs  pro- 
cédés d'observation  à  la  nature  même  des  faits  observés.  Ils  ont 
considéré  ces  faits  comme  des  phénomènes  premiers^  auxquels 
il  ne  faut  pas  chercher  d'abord  de  raison  d'être  en  dehors  d'eux- 
mêmes.  Ce  n'est  qu'en  les  observant  successivement  dans  dif- 
férents milieux  qu'on  peut,  d'après  les  répercussions  qu'ils 
subissent  et  qu'ils  engendrent,  dégager  la  façon  dont  ils  sont 
conditionnés  et  par  conséquent  les  lois  auxquelles  ils  obéissent, 
lois  qui  sont  ainsi  établies  non  par  le  raisonnement,  mais  par 
l'expérience,  c'est-à-dire  d'une  manière  vraiment  scientifique. 

Ces  lois  connues,  on  peut  arrivera  découvrir  l'orig-ine  des  phé- 
nomènes de  prospérité  ou  de  souffrance  que  l'on  a  constatés.  Et, 
pour  ces  derniers,  c'est  encore  l'observation  de  la  réalité  vivante 

1.  Expression  cinprunlée  à  M.  Paul  Bourget,  Sociolo(/le  cl  JJtlcrahiic,  [>.  17. 


LES    liÉSLI/l'ATS.  79 

qui  permettra  de  trouver  le  remède.  Le  problème  qu'un  indi- 
vidu ou  une  nation  n'arrive  pas  à  résoudre,  peut-être  sera-t-il 
résolu  par  un  autre  individu  ou  par  une  autre  nation,  qui  ont 
cependant  à  tenir  compte  des  mêmes  facteurs. 

L'application  de  cette  méthode,  il  ne  faut  pas  se  le  dissimuler, 
est  infiniment  délicate.  Pour  pouvoir  légitimement  comparer 
des  milieux  des  situations  différentes,  il  faut  avoir  fait  de  ces 
situations  et  de  ces  milieux  une  analyse  si  approfondie  qu'aucun 
de  leurs  éléments  constitutifs  ne  vous  échappe.  Une  seule  omis- 
sion peut  fausser  complètement  les  conclusions,  et  c'est  ce  qui 
arrive  presque  toujours  dans  les  débuts.  Quand  Le  Play  a  com- 
paré entre  eux  les  ateliers  de  l'Orient  où  régnait  le  patronage  et 
ceux  de  l'Occident  où  régnait  l'antagonisme  de  l'employeur  et  du 
salarié,  il  en  a  conclu  que  les  seconds  retrouveraient  la  paix  en 
revenant  aux  traditions  des  premiers.  En  réalité,  il  rapprochait 
deux  situations  qui  ne  sont  pas  comparables  ;  puisque  l'indus- 
trie occidentale  doit  tenir  compte  d'un  facteur  inconnu  à  l'Orient  : 
la  concurrence  intense.  La  précision  dans  l'analyse  est  donc  le 
grand  but  que  doivent  poursuivre  les  observateurs  sociaux.  Us 
ne  peuvent  y  parvenir  qu'en  s'appuyant  les  uns  sur  les  autres, 
comme  le  font  les  savants  dans  tout  autre  ordre  de  connaissance. 
Ce  sera  le  grand  honneur  de  Le  Play  d'avoir,  en  cette  matière, 
solidarisé  tous  les  efforts.  Gràceà  lui,  on  peut  prévoir  le  temps  où, 
en  matière  sociale,  «  les  forces  les  plus  précieuses,  celles  qui  s'em- 
ploient à  la  recherche  delà  vérité,  ne  s'épuiseront  pas  dans  des 
discussions  sans  fin,  où  les  controverses  scientifiques,  prompte- 
ment  ramenées  à  la  vérification  contradictoire  des  faits,  tomberont 
par  la  force  de  l'évidence  »  ' . 

II 

Nous  avons  dit  ce  qu'en  vertu  même  du  témoignage  des  faits, 
il  fallait  prendre  et  laisser  de  la  doctrine  de  Le  Play.  Ce  qu'on  lui 
doit  surtout,  c'est  moins  d'avoir  lancé  dans  le  monde  des  idées 

1.  Ouvriers  européens,  1"  édition,  Introduclion. 


80  KltEDEHIC    LE    ['LAY. 

nouvelles  et  positives  que  d'avoir  dissipé  des  préjugés  et  projeté, 
grâce  à  la  vigueur  de  sa  méthode,  sur  des  questions  depuis  long- 
temps agitées,  une  lumière  concentrée  et  éclatante. 

En  matière  économique,  il  a  mis  en  relief  toute  l'importance 
de  la  question  du  travail.  L'école  classique  n'avait  vu  dans  le 
travail  qu'un  des  facteurs  de  la  production  des  richesses  :  cette 
production  était  son  seul  but.  Le  rôle  social  immense  qu'il  a  par 
lui-uième,  son  intluence  sur  toutes  les  conditions  matérielles  et 
morales  de  la  vie,  il  faut  lire  les  Ouvriers  européens,  ou  la  Ré- 
forme  sociale,  pour  s'en  rendre  compte.  Dans  une  nation,  il  forme 
à  la  fois  les  individus  et  tous  les  organes  du  corps  politique. 

Dans  le  domaine  du  droit  et  de  la  législation,  Le  Play  a  été  le 
premier  destructeur  des  préjugés  des  lois  écrites.  Ses  attaques 
contre  le  régime  de  succession  établi  par  le  Code  civil,  en  de- 
hors de  l'importance  particulière  à  la  question,  ont  eu  surtout 
ce  résultat  :  montrer  qu'un  principe  juridique  absolument  juste 
en  apparence  peut  entraîner  dans  la  vie  d'un  pays  les  pertur- 
bations les  plus  grandes;  qu'il  n'est  pas  de  pire  ennemi  du 
peuple  qu'un  législateur,  qui,  sans  tenir  compte  des  faits,  pré- 
tend mettre  toute  la  vie  sociale  en  formules  rationnelles. 

En  passant  à  l'ordre  des  idées  générales,  Le  Play  a  été  appelé 
par  Sainte-Beuve  un  «  Bonald  progressif  ».  Les  deux  mots 
semblent  s'exclure  et  l'expression  pourtant  est  juste.  L'au- 
teur de  la  Réforme  sociale  a  montré  qu'il  n'y  a  pas  antago- 
nisme entre  la  tradition  et  le  progrès,  que  le  passé  et  le  présent 
ne  sont  pas  nécessairement  ennemis,  et  il  a  ramené  toute  la 
question  à  ceci  :  Les  sociétés  se  trouvent  en  présence  d'un  assez 
petit  nombre  de  problèmes  à  résoudre,  toujours  les  mêmes  au 
fond,  mais  dont  les  données  varient  et  se  compliquent  au  cours 
de  révolulion,,Une  coutume  est  la  solution  expérimentale  donnée 
à  l'un  de  ces  problèmes.  Elle  est  donc  éminemment  respectable 
et  contient  toujours  une  part  de  vérité.  Toutefois  il  peut  arriver 
■cju'.à  un  moment  donné,  elle  ne  réponde  plus  à  l'état  des  faits. 
T^ne  nouvelle  solution  doit  être  alors  cherchée  avec  autant  de 
prudence  que  de  méthode  et,  si  elle  est  trouvée,  il  peut  réelle- 
ment y  avoir  pi'ogrès;  tant  qu'elle  ne  l'est  pas,  il  y  a  crise  et  cette 


LES    RÉSULTATS.  81 

crise  peut  parfaitement  mal  finir.  Pour  éviter,  alors,  la  désoriiaui- 
sation  complète,  le  mieux  est  de  garder  ce  qui  reste  de  l'ancienne 
coutume.  C'est  ce  qui  fait  que  les  peuples  les  plus  prospères  et 
les  plus  progressifs  sont  en  môme  temps  les  plus  conserva- 
teurs et  leurs  mœurs  apparaissent  pour  cette  raison  comme  très 
bizarres  et  très  déconcertantes. 

La  question  de  la  démocratie  a  été  traitée  par  Le  Play  avec  la 
même  indépendance  et  la  même  netteté.  Il  s'est  trouvé  en  pré- 
sence de  cette  idée,  lancée  par  la  philosophie  au  xviii"  siècle  et 
accréditée  par  Tocqueville,  qu'une  force  irrésistible  entraîne  les 
sociétés  vers  une  moindre  inég-alité  des  conditions  et  que  ce 
mouvement  est  nécessairement  un  progrès.  Contre  cette  double 
affirmation,  Le  Play  s'est  inscrit  en  fau.x.  Il  a  établi  que  l'égalité, 
ou  l'inégalité,  ne  peuvent  être  décrétées  arbitrairement,  mais 
dérivent  de  conditions  exactement  déterminables.  Ces  condi- 
tions, d'ailleurs,  ne  se  réalisent  pas  d'après  une  loi  fixe,  mais  de 
manière  très  capricieuse.  Tel  pays  passe  de  l'égalité  à  l'inégalité, 
alors  que,  dans  tel  autre,  le  mouvement  inverse  se  produit.  On  a 
vu  simultanément  régner  la  démocratie  à  Florence  et  l'aristo- 
cratie à  Venise.  En  outre,  égalité  ou  inégalité  ne  sont  ni  l'un  ni 
l'autre  synonymes  de  progrès,  ou  de  réaction.  La  prospérité  ou 
la  souffrance  peuvent  indifféremment  exister  sous  l'un  ou  l'autre 
régime.  L'inégalité,  au  début,  apparaît  généralement  comme  un 
bien;  elle  montre  l'accession  des  individualités  éminentes  à  un 
état  supérieur  où  elles  entraînent  la  masse.  Elle  devient  un  mal, 
lorsqu'elle  ne  se  maintient  que  par  le  privilège,  c'est-à-dire  par 
l'injustice,  par  l'exploitation  d'une  partie  de  Thumanité  par 
l'autre. 

Inversement,  l'égalité  peut  être  un  progrès  lorequ'elle  en- 
traine la  suppression  de  privilèges  injustifiés,  ou  l'abaissement 
d'une  classe  supérieure  oisive  et  inutile.  Elle  est  un  mal,  lors- 
qu'elle consiste  dans  une  compression  arbitraire  des  individuali- 
tés qui  cherchent  à  s'élever. 

Enfin,  on  doit  surtout  à  Le  Play  d'avoir  attiré  l'attention  sur 
l'importance  qu'a,  au  point  de  vue  social  et  même  économique,  la 
question  religieuse  et  morale.  On  a  parfois  fait  de  lui  un  philo- 

6 


82  FREDERIC   LE    l'LAV. 

sophe  catholique,  ou  tout  au  moins  un  philosophe  chrétien;  c'est 
faux  en  ce  sens  que  les  idées  de  Le  Play  ne  sont  pas  déduites  d'un 
principe  métaphysique  ou  d'un  dogme  quelconque,  mais  au 
contraire  induites  de  l'observation.  C'est  cette  observation  môme 
qui  lui  a  montré  l'enchainement  intime  de  tous  les  faits  sociaux 
depuis  les  plus  humbles  jusqu'aux  plus  élevés  et  la  place  pré- 
pondérante que  tient  dans  la  vie  d'une  nation  l'idéal  qui  s'im- 
pose aux  consciences.  Et  cette  conclusion  est  le  trait  qui  le  relie 
à  tous  les  grands  observateurs  sociaux,  Auguste  Comte  et  Toc- 
queville,  Renan  et  Taine. 

Edmond  Bouchié  «e  Belle. 


Pour  permettre  de  se  rendre  compte  des  progrès  réalisés  par 
la  Science  sociale  depuis  Le  Play,  nous  publions,  à  la  suite  de 
cette  étude,  une  notice  sur  les  principales  publications  de  la 
Bibliothèque  sociale  et  sur  l'ordre  dans  lequel  il  est  préférable 
de  les  lire.  —  E.  D, 


-e-<ot-<s>-î03- 


Bibliothèque  de  la  Science  sociale. 


C03IMENT  ÉTUDIER  MÉTHODIQUEMENT 

LA  SCIENCE  SOCIALE 


Ceci  s'adresse  à  ceux  qui  veulent  acquérir,  sur  les  questions 
sociales,  des  notions  exactes:  à  ceux  qui,  dégoûtés  des  théories  et 
des  systèmes,  cherchent  à  appuyer  leurs  convictions  sur  des  don- 
nées scientifiques. 

La  science  ne  simprovise  pas.  Elle  est  toujours  le  résultat  dune 
longue  période  de  tâtonnements  et  de  recherches,  qui  se  précisent 
do  plus  en  plus  et  se  formulent  graduellement. 

La  science  sociale  n'a  pas  pu  se  sousti'aire  à  cette  loi.  Elle  a  été 
ébauchée  par  Frédéric  Le  Play,  dès  le  milieu  du  siècle  dernier  ;  elle 
a  été  ensuite  perfectionnée  et  développée  dannée  en  année  par  ses 
continuateurs. 

La  science  sociale  repose  aujourd'hui  sur  les  bases  suivantes  : 

1.  Une  méthode  d'analyse,  la  Nomenclature  sociale,  plus  com- 
plète que  celle  de  Le  Play. 

La  Nomenclature  d'Henri  deTourville  a  permis  de  décomposer  en 
tous  leurs  éléments  les  divers  groupements  qui  constituent  une  so- 
ciété et  ensuite  de  disposer  ces  groupements  dans  Tordre  de  leur  en- 
chaînement le  plus  ordinaire.  Dès  lors,  la  science  sociale  a  eu  à  sa 
disposition  un  instrument  d'analyse  d'une  précision  remarquable  qui 
permet  de  ramener  à  IVtat  simple  les  phénomènes  les  plus  complexes, 
de  les  étudier  isolément  et  de  les  comparer  entre  eux. 

La  Nomenclature  sociale  comprend  25  grandes  classes  de  faits, 
qui  se  subdivisent  à  leur  tour  en  3:26  éléments. 

On  peut  la  comparer  à  un  crible  qui  permet  de  ventiler  une  so- 


84  FRÉDÉRIC    LE    PLAY. 

ciété,  OU  à  un  alambic  qui  permet  de  la  distiller  en  quelque  sorte 
goutte  à  goutte,  ou  à  une  loupe  qui  permet  d'en  apercevoir  exacte- 
ment les  parties  les  plus  petites  et  de  les  observer  séparément  dans 
leur  structure  intime. 

Depuis  vingt  ans,  la  Nomenclature  a  fait  faire  à  la  science  sociale 
des  progrès  comparables  à  ceux  que  la  nomenclature  chimique  a 
fait  faire  à  la  chimie.  En  effet,  elle  permet  de  réduire  chaque  phéno- 
mène à  son  état  le  plus  simple.  Or,  c'est  là  le  fondement  même  de 
toute  science. 

2.  Un  moyen  de  déterminer  les  répercussions  qui  se  produisent 
naturellement  entre  les  phénomènes  sociaux. 

Les  phénomènes  sociaux  ayant  pu  être  réduits  à  leur  état  le  plus 
simple  par  la  Nomenclature,  il  a  été  enfin  possible  de  saisir  exacte- 
ment les  répercussions  que  ces  phénomènes  ainsi  simplifiés  exercent 
les  uns  sur  les  autres,  par  la  force  même  des  choses. 

On  tient  dès  lors  la  clef  même  de  la  science. 

En  effet,  si  les  phénomènes  sociaux  réagissent,  ou  se  répercutent, 
les  uns  sur  les  autres,  indépendamment  de  la  volonté  humaine  et  par 
le  fait  de  la  nature  des  choses,  ces  phénomènes  sont  matière  à 
science. 

3.  Le  groupement  des  répercussions  similaires,  pour  arriver  à 
constater  des  concordances. 

Jusqu'à  ces  dernières  années,  les  répercussions  constatées  étaient 
restées  éparses,  difficiles  à  retrouver  et  en  quelque  sorte  enfouies 
dans  les  six  volumes  des  Ouvriers  européens,  dans  les  neuf  volumes 
des  Ouvriers  des  Deux  Mondes  et  dans  les  quarante  volumes  de  la 
Science  sociale. 

L'établissement  à'nn  Répertoire  des  Répercussions  sociales  a  per- 
mis de  rapprocher  dans  les  mêmes  divisions  toutes  les  répercussions 
similaires  et  d'apercevoir  enfin  les  concordances  qui  peuvent  exister 
entre  elles. 

Par  suite  de  la  variété  des  observateurs,  ces  concordances  présen- 
tent le  plus  sérieux  caractère  d'exactitude  :  les  tempéraments,  les 
tendances  et  les  points  de  vue  différents  s'atténuent  réciproquement 
et  les  observations  se  contrôlent  les  unes  par  les  autres. 

4.  La  possibilité  de  déterminer  des  lois,  par  suite  des  concordances 
constatées  entre  les  répercussions  similaires. 

Si  les  mêmes  répercussions  se  répètent,  elles  se  confirment  mu- 
tuellement et  on  est  amené  à  constater,  au  moins  jusqu'à  preuve  du 
contraire,  que  l'on  est  en  présence  d'une  loi.  Il  n'y  a  pas  d'autre 


COMMENT   ÉTUDIER   MÉTHODIQUEMENT    LA    SCIENCE    SOCIALE.  S.') 

procédé,  dans  les  sciences,  pour  déterminer  des  lois  :  Les  lois  résul- 
tent de  la  concordance  des  répercussions  constatée  entre  deux  phé- 
nomènes préalablement  ramenés  à  l'état  le  plus  simple. 

Si  deux  répercussions  similaires,  au  lieu  de  se  confirmer,  se  con- 
tredisent, on  doit  faire  deux  hypothèses  :  ou  bien  on  se  trouve  en 
présence  d'observations  erronées  et  on  en  est  immédiatement  averti 
par  cette  contradiction  même;  ou  bien,  dans  l'un  des  cas,  une  cir- 
constance nouvelle  s'est  interposée  et  est  venue  modifier  la  répercus- 
sion dans  un  sens  différent.  Il  s'agit  dès  lors  de  déterminer  celte 
circonstance  et  darriver  par  là  à  la  découverte  d'une  nouvelle  i^éper- 
cussion  jusqu'alors  inconnue,  et,  par  là,  à  de  nouvelles  lois.  C'est 
ainsi  que,  dans  toutes  les  sciences,  le  progrès  se  fait  par  la  connais- 
sance de  nouveaux  rapports  entre  les  phénomènes. 

5.  Une  classification  sociale  établie  d'après  les  caractères  géné- 
raux des  types  observés. 

La  connaissance  des  éléments  simples  qui  constituent  une  société 
et  de  leurs  répercussions  conduit  à  la  connaissance  exacte  des  ca- 
ractères généraux  de  chaque  société.  11  devient  possible  dès  lors 
d'établir  une  classification  des  diverses  sociétés  humaines.  On  a  pu 
réaliser  ce  progrès  il  y  a  deux  ans  et  substituer  à  la  classification 
artificielle  et  tout  à  fait  rudimentaire  de  Le  Play  une  classification 
naturelle  reposant  sur  la  connaissance  des  caractères  généraux  de 
chaque  groupe  social. 

Nous  nous  trouvons  donc  en  possession  aujourd'hui  de  tous  les 
procédés  d'investigation  qui  constituent  une  science. 

Mais  comment  se  rendre  compte  de  cette  science?  Dans  quel  ordre 
faut-il  lire  les  ouvrages  qui  composent  la  Bibliothèque  de  la  Science 
sociale? 

Le  Manuel  de  Science  sociale,  en  préparation,  donnera  d'abord 
une  vue  d'ensemble  de  la  science  sociale. 

On  pourra  ensuite  aborder  l'étude  des  ouvrages  de  la  Biblio- 
thèque, dans  l'ordre  suivant,  qui  est  le  plus  méthodique  : 

Première  partie. 

LA    MÉTHODE    ET     LA    CLASSIF ICATIOX 

1.  Les  Origines  de  la  science  sociale.  Frédéric  Le  Play;  sa  mé- 
thode, sa  doctrine,  par  E.  Bouchié  de  Belle  (fasc.  3()]. 


80  FRÉDÉRIC    LE   PLAY. 

2.  La  méthode  sociale  ;  ses  procédés  et  ses  applications,  par  Ed- 
mond Demolins,  Robert  Pinot  et  Paul  de  Rousiers  (fasc.  1).  C(? 
fascicule  expose  les  premiers  progrès  réalisés  depuis  la  mort  de 
Le  Play. 

3.  L'Etat  actuel  de  la  science  sociale,  par  Edmond  Demolins 
(broch.).  Cette  brochure  donne  des  formules  de  répercussions  sociales 
et  montre  ainsi  le  lien  entre  la  méthode  et  la  classification.  Elle  doit 
être  complétée  par  l'étude  des  Répercussions  sociales  insérées  dans 
le  Bulletin  de  la  Science  sociale,  fasc.  33.  34,  35,  36  et  suiv. 

4.  La  Classification  sociale,  résultant  des  observations  faites 
d'après  la  méthode  de  la  science  sociale,  par  Edmond  Demolins 
(fasc.  10  et  11  réunis).  On  trouvera  en  note  l'analyse  méthodique 
des  études  publiées  sur  les  divers  pays  dans  la  Science  sociale 
(l"""  période).  C'est  une  revue  générale  et  une  table  des  matières  dé- 
veloppée des  travaux  faits  jusqu'à  cette  époque.  Cette  vue  d'ensemble 
forme  l'introduction  naturelle  aux  études  qui  suivent,  sur  les  so- 
ciétés à  formation   communautaire  et  à  formation  particulariste  ^ . 

Pour  en  faciliter  la  lecture  suivie,  ces  trois  fascicules  [36,  1,  10 
et  11)  sont  réunis  en  un  seul  volume  sous  ce  titre  :  Introduction  à 
la  Science  sociale  (prix  6  francs  au  lieu  de  8). 

1.  Les  analyses,  qui  figurent  en  note  de  la  ('laasilicuiion,  portent  sur  les  pays 
suivants  : 

I.  Pays  a  iormation  communaltairiî  :  1°  groupe  des  steppes  et,  des  déserts  : 
steppes  asiatiques,  déserts  du  Sahara  et  de  l'Arabie,  Assyrie  et  Chaldée,  Syrie,  Éj^ypte  ; 
2"  groupe  des  Toundras  et  des  Savanes  /Toundras,  Savanes  de  l'Amérique  du  Nord; 
3"  groupe  des  Forêts  :  Bassin  de  l'Amazone,  Afrique,  Madagascar;  i°  groupe 
de  l'Asie  méridionale  et  orientale  :  Perse,  Inde,  Chine,  Japon;  5»  groupe  de  l'Exi- 
rope  orientale  :  F'mUnde,  Poio'^ae,  Russie,  Sibérie,  Pays  Sud-Slaves,  Turquie,  Au- 
triche-Hongrie, Bohême  ;  6"  (/roMpe  fZe  l' Europe  occidentale  celtique  :  Haute  Ecosse, 
Irlande,  Bretagne;  7" groupe  de  l'Europe  méridionale  :  Grèce  (actuelle  et  ancienne), 
Italie  (actuelle  et  ancienne),  Espagne,  Portugal;  8"  groupe  de  l Amérique  du  Sud  : 
Brésil,  Venezuela,  Mexique,  Antilles,  Haïti. 

n.  Pa\s  a  i'ormvtion  pauticulariste  :  1"  groupe  des  pays  où  te  type  s'est  cons- 
titué :  Scandinavie,  Plaine  saxonne,  Polders  flamands;  2"  groupe  de  l'Europe  cen- 
trale :  Suisse  (Jura  Bernois),  Allemagne;  3"  groupe  de  l'Europe  occidentale  :  Bel- 
gique, France  ancienne  (l'analyse  des  études  publiées  sur  la  l>rance  actuelle  étant 
trop  étendue  fera  l'objet  d'un  fascicule  à  part);  ^r  groupe  de  l'Europe  septentrio- 
nale: Hasse-Écosse,  Angleterre  (actuelle  et  ancienne)  :  5°  groupe  de  l'Amérique  du 
Nord  :  Canada,  Ëtats-Unis. 

Ces  analyses  sont  assez  développées  pour  donner  une  vue  d'ensemble  de  ces  divers 
pays  au  point  de  vue  social.  En  outre,  elles  permcllront  aux  lecteurs  qui  possèdent 
la  collection  de  la  Science  sociale  (I"'  période)  de  se  reporter  aux  études  indiquées 
et  de  les  consulter,  en  suivant  l'ordre  méthodique  indiqué  par  ces  analyses. 


COMMENT    ÉTUDIER    MÉTITODIQUEMENT    LA    SCIENCE    SOCIALE.  87 


Deuxième  partie. 

LES    SOCIÉTKS    A    lOliMATIOX    COMMlXAlTAIliK 

1.  Les  grandes  routes  des  peuples.  Comment  la  route  crée  le 
type  social,  par  Edmond  Demolins  (2  vol.).  Cet  ouvrage  comprend 
une  série  d'études  détaillées  sur  les  principaux  types  à  formation 
communautaire,  sauf  l'Afrique.  Il  forme  donc  l'introduction  naturelle 
de  cette  seconde  partie. 

2.  Les  Sociétés  africaines,  par  A.  de  Préville  (1  vol.).  Ce  volume 
complète  le  précédent,  pour  une  étude  générale  des  sociétés  à  for- 
mation communautaire. 

3.  Le  conflit  des  races  en  Macédoine,  d'après  une  monographie 
de  famille  grecque,  par  G.  d'Azambuja  (fasc,  2  .  Cette  étude  per- 
met de  saisir  la  formation  communautaire  dans  un  type  bien  carac- 
térisé et  actuellement  vivant. 

4.  L'Histoire  expliquée  par  la  Science  sociale.  La  Grèce  an- 
cienne, par  G.  d'Azambuja  (fasc.  28  et  29  .  C'est  l'étude  du  type 
communautaire  le  plus  célèbre  de  l'antiquité,  qui  montre,  en  même 
temps,  une  application  de  la  science  sociale  à  i'histoire. 

5.  La  Lombardie,  par  Ph.    Champault    fasc.  en  prép.). 

Comme  lectures  complémentaires  sur  les  sociétés  à  formation 
communautaire,  on  peut  lire  :  Le  Thibet;  le  Bouddhisme  et  le  La- 
maïsme, par  X.  de  Préville  (fasc.  9)  ;  —  Le  Maroc,  par  Léon  Poin- 
sard  fasc.  12);  Les  populations  indigènes  de  Madagascar  (fasc.  en 
prép.'i;  —  Les  conditions  de  relèç>ement  de  la  race  noire.  Etude  so- 
ciale sur  Haïti,  par  Fleury  Féquière  (fasc.  en  prép.)  ;  —  Le  Japon 
et  son  évolution  sociale,  par  A.  de  Préville  (fasc.  3);  —  La  Russie, 
le  peuple  et  le  gouvernement,  par  Léon  Poinsard  (fasc.  7);  — Phé- 
niciens et  Grecs  en  Italie,  d'après  l'Odyssée,  par  Ph.  Champault 
il  vol.). 

Troisième  partie. 

LES    SOCIÉTÉS    A    FORMATION    PARTICULAlilSTE 

1.  Histoire  delà  formation  particulariste:  L'origine  des  grands 
peuples  actuels,  par  Henri  de  Tourville  (1  vol.).  Cet  ouvrage  fon- 
damental est  l'introduction  à  l'étude  générale  de   cette   formation 


88  FRÉDÉRIC    LE   PLAY. 

sociale,    qui  explique  la  supériorité  des  peuples  de   l'Occident  sur 
ceux  de  l'Orient.  C'est  en  même  temps  un  modèle  d'histoire  sociale. 

2.  Le  paysan  des  fjords  de  Norvège,  par  Paul  Bureau  fasc.  19. 
20,  21  réunis).  Cette  étude  décrit  le  pays  où  la  formation  particu- 
lariste  s'est  constituée  originairement  et  s"est  maintenue  jusqu'à  ce 
jour  dans  sa  forme  la  plus  simple. 

3.  Le  Ba/ier  de  la  Lande  du  Lunebouig,  par  Paul  Roux  (fasc.  23  . 
Cette  étude  montre  comment  le  type  précédent  a  évolué  dans  le  sens 
de  la  culture  exclusive  et  intégrale  ^ . 

4.  La  civilisation  de  l'étain;  les  industries  de  l'ètain  en  Fran- 
conie,  par  Louis  Arqué  fasc.  25).  Ce  type  accentue  l'évolution  dans 
le  sens  de  la  fabrication.  Il  montre  en  même  temps  une  combinaison 
de  la  formation  communautaire  avec  la  formation  particulariste,  en 
Allemagne. 

5.  Hambourg  et  V Allemagne  contemporaine,  par  Paul  deRousiers 
(1  vol.).  Exemple  très  bien  étudié  d'évolution  de  la  formation  parlicu- 
lariste  dans  le  sens  du  commerce,  en  Allemagne. 

6.  Les  Français  d'aujourd'hui  ;  les  types  sociaux  du  Midi  et  du 
Centre,  par  Edmond  Demolins  (1  vol.).  Cet  ouvrage  décrit  et  classe 
les  principales  variétés  sociales  d'une  partie  de  la  France.  Il  peut 
servir  d'introduction  à  l'étude  des  types  français. 

7.  Le  paysan  basque  du  Labourd,  par  G.  Olphe-Galliard  (fasc 
17).  Type  peu  compliqué,  appuyé  sur  le  pâturage  des  vallées  pyré- 
néennes et  la  petite  culture. 

8.  Le  type  savoyard,  par  G.  Borlet,  J.  Poncier  et  P.  Descamps 
(fasc.  34  .  Ce  type  est  plus  compliqué  que  le  précédent,  par  suite  de 
la  limitation  croissante  des  pâturages,  du  développement  de  la  cul- 
ture et  de  certaines  industries  accessoires  -. 

9.  Les  populations  forestièies  du  centre  de  la  France  (ce 
fasc, terminé, va  paraître  prochainement).  Évolution  plus  accentuée 
dans  le  sens  des  petites  industries  utilisant  le  bois, 

10.  Le  type  saintongeois  dans  le  présent  et  dans  le  passé,  par 
M.  Bures  (ce  fasc,  terminé,  va  paraître).  Montre  l'évolution  déter- 
minée par  la  culture  de  la  vigne  et  le  commerce  de  l'eau-de-vie. 

Les  ouvrages  suivants  permettent  de  se  rendre  compte  des  sociétés 
où  la  formation  particulariste  atteint  son  plus  faut  degré  d'intensité  : 

11.  A  quoi  tient  la  supériorité  des  Anglo-Saxons P  par  Edmond 

1.  Comme  lecture  complémentaire  :  Le  littoral  de  la  Plaine  saxonne:  le  type 
(les  Marschen,  par  Paul  Roux  (fasc,  35).  Seconde  évolution  du  même  type  dans  le 
sens  de  l'élevage  et  de  la  culture  intensifs.  —  Le  type  irestphalien,  par  II.  Ilemmer 
(fasc,  en  prép.). 

2.  Le  type  gascon,  par  M.  Garas,  est  en  préparation. 


COMMENT    ÉTUDIER    MÉTHODIQUEMENT    LA    SCIENCE    SOCIALE.  80 

Demolins  1  vol.  .  Ce  volume  met  en  évidence  les  causes  qui  font 
prédominer  ce  type  social  et  qui  expliquent  sa  prodigieuse  puissance 
d'expansion  et  de  colonisation. 

12.  Histoire  sociale  de  V Angleterre,  par  Paul  Descamps  (fasc.  en 
prép.  \ 

13.  Le  type  canadien,  son  éi'olution  et  son  état  actuel,  ^a.v  Léon 
Gérin  (fasc.  en  prép.\ 

14.  La  vie  américaine,  par  Paul  de  Rousiers  (2  vol.).  Cet  ouvrage 
remarquable  montre  l'épanouissement,  en  Amérique,  des  sociétés  à 
formation  particulariste.  Il  permet  d'apprécier  le  point  d'aboutisse- 
ment de  ce  type  social. 


Quatrième  partie. 

QUESTIONS    ÉCONOMIQUES    ET    SOCIALES 

Arrivé  à  ce  point,  le  lecteur  connaît  la  méthode  et  ses  applications 
aux  sociétés  humaines. 

Il  reste  avoir  comment  cette  même  méthode  permet  détudier  les 
problèmes  sociaux  et  économiques  et  de  rechercher  les  solutions 
qu'ils  comportent  d'après  la  nature  des  choses  et  en  dehors  de  tout 
esprit  de  système. 

Pour  cette  dernière  partie,  nous  n'avons  plus  à  indiquer  un  ordre  de 
lecture,  puisqu'il  s'agit  de  questions  détachées  que  chacun  doit  étu- 
dier suivant  ses  convenances  et  ses  préoccupations.  Il  nous  suffit  de 
grouper  les  ouvrages  par  catégories  de  questions. 

1.  Etudes  sur  le  Travail  : 

La  production,  le  travail  et  le  problème  social  clans  tous  les  pays, 
au  début  du  xx^  siècle,  par  Léon  Poinsard  (2  vol.'.  Étude  d'ensemble 
traitée  méthodiquement.  C'est  une  excellente  introduction  pour  toute 
cette  série  de  questions  et  de  problèmes  relatifs  au  travail  et  aux 
échanges. 

L'organisation  du  travail;  réglementation,  ou  liberté,  par  Edmond 
Demolins  (fasc.  4).  C'est  l'étude  du  régime  corporatif  et  de  son  évo- 
lution. 

La  révolution  agricole;  nécessité  de  transformer  les  procédés  de 
culture,  par  Albert  Dauprat  (fasc.  5  . 

Une  expérience  agricole  de  propriétaire  résidant,  par  Albert  Dau- 
prat (fasc.  15). 


90  FRÉDÉRIC    LE    IM.AY. 

Les  récents  troubles  agraires  et  la  crise  agricole,  par  Henri  Brun 
(fasc.  26). 

Les  prohlemes  sociaux  de  V industrie  minière,  par  Edmond  Demo- 
lins  (fasc.  24). 

Monographie  d'une  famille  d'ouvriers  parisiens,  par  le  D""  J.  Bail- 
hache  (fasc.  14). 

Les  syndicats  industriels  de  producteurs  en  France  et  à  l'Etranger, 
par  Paul  de  Rousiers  (1  vol.). 

La  question  ouvj-ière  en  Angleterre,  par  Paul  de  Rousiers  (1  vol.). 

Le  trade-unionisme  anglais,  par  Paul  de  Rousiers  (1  vol.). 

Les  industries  monopolisées  au.r  Etats-Unis,  par  Paul  de  Rou- 
siers (1  vol.). 

La  guerre  de  classes  peut-elle  être  évitée?  par  Léon  Poinsard 
(1  vol.). 

2.  Sur  la  Propriété,  le  Salaire  et  V Epargne  : 

L'Humanité  cvolue-t-elle  vers  le  Socialisme?  par  Paul  Des- 
camps (fasc.  30). 

Le  Homestead,  ou  l'insaisissabilité  de  la  petite  propriété  fon- 
cière, par  Paul  Bureau  (1  vol.). 

Le  Contrat  de  travail,  par  Paul  Bureau  (1  vol.). 

La  participation  aux  bénéfices,  par  Paul  Bureau  (1  vol.). 

La  diminution  du  revenu,  par  Paul  Bureau  (1  vol.). 

3.  Sur  la  Famille  et  V Education  : 

Les  trois  formes  essentielles  de  l'Education;  leur  évolution  com- 
parée, par  Paul  Descamps  (fasc.  22). 

E Éducation  nouvelle,  VÉcole  des  Roches,  par  Edmond  Demolins, 
9^  édition  (traduit  en  espagnol,  en  russe,  on  italien). 

Journal  de  l'École  des  Roches,  par  les  professeurs  et  les  élèves. 
Un  fasc.  par  an,  depuis  1904. 

EÉcole  moderne,  par  G.  Clerc,  M'"«  Hugh  Bell  et  A.  Pernotte 
(fasc.  31). 

4.  Sur  le  Commerce  : 

Pour  développer  notre  commerce,  groupes  d'expansion  commer- 
ciale, par  Edmond  Demolins  ifasc.  8). 

Le  commerce  franco-belge  et  sa  signification  sociale,  par  C\\. 
Robert  (fasc.  13). 

Les  exportations  allemandes,  par  Paul  de  Rousiers  (fasc.  33). 

Les  origines  de  la  monnaie,  par  Ernest  Babelon,  membre  de  l'Ins- 
titut, professeur  au  Collège  de  France,  conservateur  du  Cabinet  des 
médailles  (1  vol.). 


COMMENT    ÉTl  niKM    METHODIQUEMENT    LA    SCIENCE    SOCIALE.  91 

La  question  monétaire,  par  Léon  Poinsard    1  vol.). 

5.  Sur  les  institutions  politiques  : 

A-t-on  intérêt  à  s'emparer  du  pouvoir?  par  Edmond  Demolins 
1  vol.). 
Vers  la  ruine,  par  Léon  Poinsard  (1  vol.'. 

Comment  se  prépare  l'unité  sociale  du  monde.  Le  droit  interna- 
tional au  XX^  siècle,  par  Léon  Poinsard  (fasc.  32). 

(3.  Sur  VExpansion  et  la  Colonisation  : 

La  crise  coloniale  en  Nouvelle-Calédonie,  par  Marc  Le  Gou- 
pils, ancien  Président  du  Conseil  général  de  la  Nouvelle-Calédonie 
(fasc.  18). 

Nous  engageons  les  abonnés  de  la  Science  sociale  à  classer  les 
fascicules  de  la  Revue  dans  l'ordre  que  nous  venons  dindiquer,  afin 
de  pouvoir  les  consulter  plus  méthodiquement.  Pour  faciliter  ce  clas- 
sement, nous  avons  fait  faire  des  cartonnages  qui  constituent  une 
reliure  mobile,  dans  laquelle  les  fascicules  peuvent  être  placés  et 
dont  on  peut  les  retirer  suivant  les  nécessités  et  les  modifications  du 
classement.  Ainsi  la  Bibliothèque  sociale  est  toujours  tenue  en  ordre 
et  classée  méthodiquement. 


LA    CONTINUATION    DE    LA    SCIENCE 


La  lecture  de  ces  divers  ouvrages  permet  de  se  mettre  au  courant 
de  Vétat  actuel  de  la  science  sociale. 

Mais  cela  ne  suffit  pas,  car  le  propre  de  la  science  est  àe  pro- 
gresser sans  cesse.  Depuis  Le  Play,  les  progrès  de  la  science  sociale 
vont  même  en  s"accentuant  et  en  s'accélérant  d'année  en  année  et 
même  de  mois  en  mois,  parce  que  les  résultats  précédemment  acquis 
rendent  encore  plus  faciles  et  plus  rapides  les  conquêtes  nouvelles 
de  la  science. 

On  se  tiendra  au  courant  de  ces  progrès  et  on  pourra  même  s'y 
associer  par  des  études  personnelles  '.  au  moyen  de  la  Revue  la 
Science  sociale  -.  Cette  Pievue,  organe  de  \di  Société  internationale  de 

1.  La  Science  sociale  publie  actuellement  les  résultats  de  l'Enquête  sur  les 
Pays  et  elle  convie  tous  ses  lecteurs  à  y  prendre  part. 

2.  Publication  mensuelle  d'une  centaine  de  pages.  Un  an,  20  francs;  étranger,  55  fr. 
Bureaux,  rue  Jacob,  56,  Paris. 


{)-2  FRÉDÉRIC    LE    PLAY. 

Science  sociale  \  est  le  lien  qui  unit  les  uns  aux  autres  les  esprits 
désireux  d'aborder  l'étude  des  phénomènes  sociaux  avec  les  formes 
et  les  procédés  de  la  science. 

C'est  dans  la  Science  sociale  qu'ont  paru  d'abord  toutes  les  études 
dont  nous  venons  de  donner  la  liste  et  qui  constituent  la  Bibliothèque 
de  la  Science  sociale-  Beaucoup  d'autres  études,  qui  n'ont  pas  encore 
été  réunies  en  volume,  ne  se  trouvent  que  dans  la  collection  de  la 
Revue  ^. 

Depuis  l'année  1904,  chaque  fascicule  de  la.  Science  sociale  est  con- 
sacré à  un  seul  sujet  et  forme  par  conséquent  un  volume  distinct 
d'une  centaine  de  pages  ^.  Chaque  fascicule  se  suffit  donc  à  lui-même 
et  vient  se  classer  dans  la  Bibliothèque  à  sa  place  naturelle  et  dans 
l'ordre  indiqué  plus  haut.  La  Revue  constitue  donc  actuellement  une 
Bibliothèque  permanente,  qui  s'augmente  de  mois  en  mois  et  qui  est 
toujours  au  courant  des  derniers  progrès  de  la  science. 

Le  Bulletin,  annexé  à  la  Revue,  étudie  les  questions  du  jour,  tient 
au  courant  de  la  vie  de  la  Société  de  science  sociale,  des  groupes 
locaux,  publie  la  correspondance,  etc. 

Enfin,  les  membres  de  la  Société  se  réunissent  une  fois  par  an  à 
Paris,  dans  un  Congrès,  qui  leur  permet  de  se  connaître  et  de  se 
communiquer  les  travaux  préparés  pendant  l'année. 

E.  D. 


1.  La  cotisation  des  membres  de  la  Société  est  de  20  francs  (25  francs  pour  létran- 
gerj.  Elle  donne  droit  à  recevoir  gratuitement  la  .Science  sociale. 

2.  Il  ne  reste  plus  que  quelques  exemplaires  de  cette  collection,  qui  comprend 
36  volumes  {Science  sociale,  V  série).  Ils  sont  vendus  au  prix  de  350  francs. 

3.  Chaque  fascicule  est  vendu  2  francs  franco. 


Le  Directeur-Gérant  :  Edmond  Deaiolins. 


Typographie  Firmiu-Didot  et  C".  —  Paris. 


ANNÉE  1907 


37    LIVRAISON 


BULLETIN 

DE  LA  SOCIÉTÉ  INTERNATIOMALE 

DE  SCIENCE  SOCIALE 


StOllMAIRE  :  Réunion  annuelle  :  Coniple  rendu  des  séances,  par  31.  Dlkiel-,  secr.'taire.  — 
Le  irronpp  canadien.  Lettre  de  M.  Fornand  Rinfiœt.  —  La  crise  morale  des  temps  nouveaux, 
par  M.  E.  D.  —  Répercussions  sociales;  Le  Mode  d'existence  et  les  Pliases  de  l'existence' 
par  M.  Edmond  Demolins.  —  L'Humanité  évolue-t-elle  vers  le  socialisme?  par  M.  Paul  Des- 
camps. —  Introduction  a  la  science  sociale.  —  La  richesse  comparée  des  nations.  —  Le  clas- 
sement des  fascicules.  —  Bulletin  bibliographique. 


L'État  actuel  de  la  Science  sociale,  par  3L  Edmond  Demolins.  Brochure  d'introduction 
à  la  Science  sociale,  0  Ir.  -.'0  cent.:  dix  ex..  1  fr.  2.5:  vingt  ex..  2  francs. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SÉRIE  .Prix  :  2  fr.  franco) 


N'^   1.  —   La  Méthode    sociale,    ses 

procédés  et  ses  applications,  par  Edmond 
Demollns,  Robert  Plnot  et  Paul  de  Rou- 

SIERS. 

N'  2.  —    Le   Conflit   des    races    en 

Macédoine,  craprès  une  observation 
monographique,  par  G.  d'Az.\.mbuja. 

N'^  3.  —  Le  Japon  et  son  évolution 
sociale,  par  A.  de  Préville. 

N'^  4.  —  L'Organisation  du  travail. 
Réglementation  ou  Liberté,  d'après 
l'enseignement  des  faits,  par  Ed.mond 
Demollns. 

^'^   5.  —  La   Révolution    agricole. 

Nécessité  de  transformer  les  procédés  de 
culture,  par  Albert  Dauprat. 

N'^  6.  —  Journal  de  l'École  des  Ro- 
ches (année  1903-1904'. 

N"  7.  —  La  Russie;  le  peuple  et 
le  gouvernement,  par  LÉhn  Poinsard. 

N"  8.  —  Pour  développer  notre 
commerce  ;  Groupes  d'expansion  com- 
merciale, par  Edmond  Demollns. 

N<^  9.  —  L'ouverture  du  Thibet.  Le 
Bouddhisme  et  le  Lamaïsme,  par  A. 
DE  Préville. 

N"^  10  et  II.  —  La  Science  sociale 
depuis  F.  Le  Play.  —  Classification 
sociale  résultant  des  observations  faites 


d'après  la  méthode  de  la  Science  sociale, 
par  Edmond  Demolins.  (Fasc.  double.) 

No  12.  —  La  France  au  Maroc,  par 
LÉON  Poinsard. 

N"  13.  —  Le  commerce  franco-belge 
et  sa  signification  sociale,  par  Pli. 
Robert. 

N"  14.  —  'Un  type  d'ouvrier  anar- 
chiste. Monographie  d'une  famille 
d'ouvriers  parisiens,  parle  D""  J.  Bail- 

IIACHE. 

N°  15.  —  Une  expérience  agricole 
de  propriétaire  résidant,  par  Albert 
Dauprat. 

N"  16.  —  Journal  de  l'École  des  Ro- 
ches année  1904-1905  . 

^'°    !'•    —   En  NOUVEAU  TYPE  PARTICULA- 

riste  ébauché  :  Le  Paysan  basque  du 
Labourd  à  travers  les  âges,  par  M.  G. 
Olphe-Galliard. 

X^  18.  —  La  crise  coloniale  en 
Nouvelle-Calédonie,  par  Marc  Le  Gou- 
pils, ancien  Président  du  Conseil  générai 
de  la  Nouvelle-Calédonie. 

No^  19,  20  et  21.  —  Le  paysan  des 
Fjords  de  Norvège,  par  Paul  Bure.^u. 
(Trois  Fasc.) 

>'  22.  —  Les  trois  formes  essen- 
tielles de  l'Éducation;  leur  évolution 
comparée,  par  Paul  Descamps. 

La  suite  au  verso. 


FASCICULES  PARUS  DANS  LA  NOUVELLE  SÉRIE  [suite). 


iS'o  23.  —  L'Evolution  agricole  en- 
Allemagne.  Le  "  Hauer  »  de  la  lande 
du  Lunebourg.  par  Paul  Roux. 

N°  24.  —  Les  problèmes  sociaux 
de  l'industrie  minière.  Comment  les 
résoudre,  par  Edmond  Demollns. 

>■  25.  —  La  civilisation  de  l'étain. 
—  Les  industries  de  l'étain  en  Fran- 
conie,  par  Louis  Arqué. 

N"  26.  —  Les  récents  troubles 
agraires  et  la  crise  agricole,  par 
Henri  Brun. 

N»  27.  —  Journal  de  l'École  des 
Roches  I  année  1905-1900). 


N"  28  et  29.  —  L'Histoire  e.xpliquée 
l'AR  la  Science  sociale  :  La  Grèce  an- 
cienne, par  G.  d"Azambuja. 

N"  30.  —  L'humanité  évolue-t-elle 
vers  le  socialisme?  par  Paul  Descamps 

N"  31.  —  L'École  moderne,  par  G- 
Clerc,  M""'  Hugh  Bell  et  A.  Pernotte, 

N"  32.  —  Comment  se  prépare  l"unité 
sociale  1)T-  monde.  Le  Droit  interna- 
tional auXXe  siècle, par  Léon  Poinsard. 

N"  33.  —  Les  exportations  alle- 
mandes, par  Paul  de  Rûusiers. 

N»  34.  —  Le  type  savoyard,  par  C. 
Pjoklet,  J.  Poncier  et  P.  Descamps. 


ORGANISATION  DE  LA  SOCIETE 

But  de  la  Société.  —  La  Société  a  pour 
but  de  favoriser  les  travaux  de  Science 
sociale,  par  des  bourses  de  voyage  ou 
d'études,  par  des  subventions  à  des  pu- 
blications ou  à  des  cours,  par  des  enquêtes 
locales  en  vue  d'établir  la  carte  sociale 
des  divers  pays.  Elle  crée  des  comités 
locaux  pour  l'étude  des  questions  sociales. 
Il  entre  dans  son  programme  de  tenir  des 
Congrès  sur  tous  les  points  de  la  France, 
ou  de  l'étranger,  les  plus  favorables  pour 
faire  des  observations  sociales,  ou  pour 
propager  la  méthode  et  les  conclusions  de 
la  science.  Elle  s'intéresse  au  mouvement 
de  réforme  scolaire  qui  est  sorti  de  la 
Science  sociale  et  dont  V École  des  Roches 
a  été  l'application  directe. 

Appel  au  public.  —  Notre  Société  et 
notre  Revue  s'adressent  à  tous  les  hommes 
d"étude,  particulièrement  à  ceux  qui  for- 
ment le  personnel  des  Sociétés  historiques, 
littéraires,  archéologiques,  géographiques, 
économiques,  scientifiques  de  province. 
Ils  s'intéressent  à  leur  région;  ils  dépen- 
sent, pour  l'étudier,  beaucoup  de  temps, 
sans  que  leurs  travaux  soient  coordonnés 
par  une  méthode  commune  et  éprouvés 
par  un  plan  d'ensemble,  sans  qu'ils  abou- 
tissent à  formuler  des  idées  générales, 
à  rattacher  les  causes  aux  conséquences, 
à  dégager  la  loi  des  phénomènes.  Leurs 
travaux,  trop  souvent,  ne  dépassent  pas 
l'étroit  horizon  de  leur  localité;  ils  com- 
pilent simplement  des  faits  et  travaillent, 
pour  ainsi  dire,  au  fond  d'un  puits. 

La  Science  sociale,  au  point  où  elle  est 
maintenant  arrivée,  leur  fournit  le  moyen 
de  sortir  de  ce  puits  et  de  s'associer  à  un 
travail  d'ensemble  pour  une  œuvre  nou- 
velle, qui  doit  livrer  la  connaissance  de  plus 


en  plus  claire  et  complète  de  l'homme, 
de  la  Société,  lis  ont  intérêt  à  venir  à  elle. 

Publications  de  la  Société.—  Tous  les 
membres  reçoivent  la  Revue  la  Scierice 
sociale  et   le  Bulletin   de  la  Société.  • 

Enseignement.  —  L'enseignement  de 
la  Science  sociale  comprend  actuellement 
trois  cours  :  le  cours  de  M.  Paul  Bureau, 
au  siège  de  la  Société  de  géographie,  à 
Paris;  le  cours  de  M.  Edmond  Demolins, 
à  l'Ecole  des  Roches,  et  le  cours  de  M.  G. 
Melin,  à  la  Faculté  de  droit  de  Nancy.  Le 
cours  d'histoire,  fait  par  notre  collabora- 
teur le  V*e  Ch.  de  Calan,  à  la  Faculté  de 
Rennes,  s'inspire  directementdesméthodes 
et  des  conclusions  de  la  Science  sociale. 

Sections  d'études.  —  La  Société  crée 
des  sections  d'études  composées  des  mem- 
bres habitant  la  même  région.  Ces  sec- 
tions entreprennent  des  études  locales 
suivant  la  méthode  de  la  Science  sociale, 
indiquée  plus  haut.  Lorsque  les  travaux 
d'une  section  sont  assez  considérables 
pour  former  un  fascicule  complet,  ils 
sont  publiés  dans  la  Revue  et  envoyés  à 
tous  les  membres. 

Bibliothèque  de  la  Science  sociale. 

—  Elle  comprend  aujourd'hui  une  tren- 
taine de  volumes  qui  s'inspirent  de  la 
même  méthode.  On  en  trouvera  la  liste 
sur  la  couverture  de  la  Revue. 

Conditions  d'admission.  —  La  Société 
comprend  trois  catégories  de  membres, 
dont  la  cotisation  annuelle  est  fixée  ainsi  : 

1"  Pour  les  )neml}res  m ulaircs  .-20  francs 
(25  francs  pour  l'étranger)  ; 

2°  Pour  les  membres  donateurs  :  100 
francs  ; 

3*5  Pour  les  membres  fondateurs  :  300  à 
500  francs. 


ANNEE  1907 


37    LIVRAISON 


BULLETIN 


REUNION  ANNDELLE   DE  LA  SOCIETE 

INTERNATIONALE  DE  SCIENCE 

SOCIALE 

I.  —  Séance  d'ouverture. 

La  séance  trouverture  a  eu  lieu  le  lundi 
13  mai.  à  9  heures  du  soir,  dans  le  grand 
amphithéâtre  de  Thôtel  de  la  Société  de 
géographie,  sous  la  présidence  de  M.  Ed- 
mond Demolins  et  devant  un  nombreux 
auditoire. 

M.  Edmond  Demolins,  après  avoir  rap- 
pelé les  nombreux  travaux  de  M.  Paul  de 
Rousiers,  lui  donne  la  parole  pour  exposer 
la  question  suivante  :  Le  machinisme  et  la 
situation  de  Vouvriey  dans  la  société  mo- 
derne. 

Pour  étudier  l'effet  du  machinisme  sur 
la  situation  de  l'ouvrier  moderne,  M.  Paul 
de  Rousiers  commence  par  écarter  les  in- 
dustries où  le  machinisme  est  peu  déve- 
loppé et  celles  qui  sont  au  début  de  l'em- 
ploi des  machines,  car  celles-ci  souffrent 
d'une  perturbation  momentanée. 

C'est  dans  une  industrie  où  le  machi- 
nisme est  développé  depuis  longtemps  qu'il 
faut  examiner  ses  effets.  Par  exemple  dans 
l'industrie  textile. 

Parmi  les  vingt  opérations  environ  que 
nécessite  le  tissage  d'une  pièce  de  drap, 
il  n'y  en  a  que  trois  qui  se  fassent  à  la 
main,  les  dix-sept  autres  se  font  à  la  ma- 
chine. 

Les  trois  opérations  qui  se  font  à  la 
main  ont  un  caractère  pour  ainsi  dire  in- 
tellectuel, ce  sont  :  le  triage  des  diverses 
laines  ;  l'établissement  des  cartes  qui  per- 
mettent à  la  machine  d'effectuer  les  des- 
sins; enOn  le  montage  des  métiers,  opé- 
ration très  difficile  et  qui  exige  de  véritables 
spécialistes.  Quatre  effets  principaux  ré- 
sultent de  cet  état  de  chose  : 


1"  L'effort  musculaire  est  évité,  et  c'est 
un  énorme  avantage,  car  l'effort  musculaire 
prolongé  est  déprimant  au  premier  chef  : 

2"  La  partie  intellectuelle  du  travail  de 
l'ouvrier  reste  seule.  Les  opérations  exi- 
geant du  discernement  ne  peuvent  être 
exécutées  par  la  machine  : 

3'^  L'ouvrier  est.  dans  beaucoup  de  cas, 
déspécialisé,  ce  qui  supprime  pour  lui  l'an- 
cienne nécessité  d'un  long  apprentissage, 
et  lui  permet  de  changer  plus  facilement 
de  métier  ; 

A"  Enfin  la  productivité  du  travail  est 
accrue  dans  des  proportions  considérables. 
Le  bénéfice  qui  en  résulte  est  partagé  entre 
quatre  intéressés  :  le  capital,  la  direction 
du  travail,  la  clientèle  et  l'ouvrier. 

Mais,  pour  que  ce  dernier  puisse  recueillir 
une  part  normale  de  ce  bénéfice,  il  faut 
qu'il  déploie  des  qualités  sociales  supé- 
rieures :  aptitudes  à  se  grouper,  à  diriger 
des  organisations  compliquées,  des  syndi- 
cats de  défense,  etc....  Et  comme,  la  fonc- 
tion crée  l'organe,  il  n'est  pas  douteux  que 
le  résultat  final  soit  une  élévation  morale 
de  l'ouvrier. 

On  peut  donc  conclure  que  le  machi- 
nisme moderne  a  créé  un  état  social  favo- 
rable à  l'élévation  de  la  classe  ouvrière. 

M.  Joseph  Wilbois  expose  ensuite  la  ques- 
tion suivante  :  Le  Mysticisme  rtisse  expli- 
qué par  le  milieu  social. 

Le  Russe  est  essentiellement  un  mys- 
tique. M.  Wilbois  cite  de  nombreux  exem- 
ples qui  le  prouvent.  On  a  vu.  en  Russie, 
des  seigneurs  distribuer  leurs  terres  à 
leurs  paysans  pour  obéir  à  une  inspiration 
soudaine.  C'est  le  pays  des  sectes  étranges. 
La  conversation  engagée  à  brùle-pour- 
point  avec  un  inconnu  a  bien  souvent  pour 
objet  un  point  de  théologie. 

D'où  provient  cet  état  d'âme  si  particu- 
lier? 


254 


BULLETIN   DE   LA   SOCIETE   INTERNATIONALE 


Les  pasteurs  asiatiques  arrivés  dans  les 
vastes  plaines  de  la  Russie  y  ont  trouvé 
des  conditions  de  vie  toutes  particulières. 
De  longs  hivers,  des  printemps  courts  et 
boueux,  des  étés  brûlants.  Dans  ces  villages 
perdus  sur  la  steppe  russe,  à  de  grandes 
distances  les  uns  des  autres,  le  travail  est 
peu  intense,  et,  pendant  l'hiver,  il  cesse 
complètement.  Les  relations  entre  villages 
sont  difficiles  pendant  les  longs  jours  de 
neige  et  de  dégel. 

La  grande  occupation  du  Russe,  privé  de 
relations  de  voisinage  et  de  travail,  est  de 
penser  sans  cesse,  de  rêver  continuelle- 
ment. Couché  sur  son  poêle,  il  songe  au 
problème  de  la  destinée.  La  pensée  russe 
est  métaphysique  et  religieuse.  —  De  plus, 
le  Russe,  étant  tout  le  contraire  d'un 
homme  d'affaires,  n'a  pas  Thabitude  des 
jugements  nets  et  des  paroles  précises  : 
.sa  pensée  est  toute  enveloppée  de  mys- 
tère. —  Vivant  dans  une  société  où  le  tra- 
vail, la  propriété,  les  pouvoirs  sont  mal 
différenciés,  le  Russe  n'a  pas  conscience 
du  relativisme  qu"il  y  a  dans  tous  les  ins- 
tants d'une  existence  d'Occidental  :  il  est 
absolu  dans  sa  vie  comme  dans  sa  pensée. 
—  Enfin,  toute  idée  a  une  grande  influence 
sur  ce  rêveur  qui  pousse  immédiatement  à 
l'extrême  les  théories  qu'il  a  une  fois 
adoptées. 

Ces  deux  conférences,  dont  nous  ne  pou- 
vons indiquer  que  le  canevas,  ont  obtenu 
un  très  grand  succès  et  ont  été  fréquem- 
ment interrompues  par  les  applaudisse- 
ments de  l'auditoire. 

La  séance  est  levée  à  11  heures. 

11.  —  Séances  de  raprès-midi. 

1"  Séance  du  mardi.  —  M.  Louis  Arqué 
ayant  été  retenu  à  Leipzig,  M.  Paul  Bureau 
a  bien  voulu  le  rem})lacer,  dans  la  séance 
du  mardi. 

M.  BuKEAU  se  demande  si  la  conception 
commune  de  la  liberté  est  bien  celle  qui 
doit  être  adoptée.  Dans  le  concept  habituel, 
on  imagine  (pie"  la  liberté  de  chacun  n"a 
d'autres  limites  que  la  liberté  des  autres. 
La  liberté  de  chaque  être  humain  est  envi- 
sagée comme  se  développant  en  une  sorte 
de  vase  clos,  au  milieu  d'un  espace  cubicpie 


limité  par  des  cloisons  étanches  et  les  in- 
dividus sont,  dans  la  société,  simplement 
juxtaposés  les  uns  aux  autres. 

Mais  est-ce  bien  la  vérité?  Lorsqu'on 
examine  la  vie  des  sociétés,  on  s'aperçoit  1 
qu'il  y  a  une  solidarité  absolue  entre  les 
individus  et  que  l'activité  de  chacun  est 
étroitement  liée  à  l'activité  de  tous  les 
autres. 

Il  n'est  pas  en  réalité  une  seule  de  nos 
pensées,  un  seul  de  nos  actes  qui  n'ait  son 
prolongement  indéfini  dans  le  temps  et 
dans  l'espace  à  une  distance  que  nous  ne 
pouvons  pas  mesurer.  La  solidarité  est  un 
fait,  elle  est  une  réalité.  Il  faut  donc  l'ac- 
cepter et  lui  donner  définitivement  droit 
de  cité  parmi  nous. 

M.  Paul  de  Rousiers  fait  remarquer  qu'il 
y  a  toujours  lutte  entre  la  liberté  et  la  per- 
sonnalité. Il  est  difficile  de  trouver  un 
critérium  permettant  de  trancher  le  dé- 
bat. Les  Anglo-Saxons  paraissent  être 
d'accord  pour  respecter  dans  l'individu 
toute  «  manifestation  »  d'activité  qui  réa- 
lise un  progrès  pour  la  société,  et  au  con- 
traire ils  n'hésitent  pas  à  entraver  toute 
liberté  qui  amène  un  résultat  inverse. 

Pour  que  l'ensemble  d'une  nation  puisse 
se  mettre  ainsi  toujours  d'accord  sur  ce 
qui  est  «  improving  »,  il  faut  que  les  indi- 
vidus qui  la  composent  aient  un  sens  so- 
cial très  développé.  C'est  le  résultat  d'un 
phénomène  d'éducation  très  difficile  à  sai- 
sir, mais  que  l'on  constate. 

M.  Cii.  DE  Calan  insiste  sur  l'évolution 
qu'a  subie  l'idée  de  liberté  en  France  depuis 
quelques  années.  Partout,  l'idée  de  liberté 
est  battue  en  brèche  et  on  ne  laisse  subsis- 
ter à  sa  place  qu'une  certaine  tolérance  tout 
juste  suffisante  pour  éviter  des  conflits 
journaliers.  On  peut  se  demander,  dès 
lors,  ce  qui,  dans  ce  système,  tranche  la 
question  entre    deux  opinions  opposées? 

M.  Demomns  expose  qu'on  n'arrivera  à 
élucider  la  question  de  la  liberté  qu'eu 
étudiant  des  cas  particuliers.  Il  faut  éviter 
(le  se  servir  de  termes  vagues  et  généraux. 
De  plus,  il  faut  étudier  chaque  cas  dans 
son  milieu,  si  on  veut  saisir  toutes  les  ré- 
percussions qui  le  déterminent. 

La  parole  est  ensuite  donnée  à  M.  M.\u- 
lucE    Bures,  (pii  donne  un  résumé  de  son 


DE   SCIENCE    SOCIALE. 


25: 


étude  sur  le  Type  sainlongeais  dans  le  pré- 
sent et  dans  le  passé. 

Cette  étude  devant  être  publiée  procliai- 
nement  dans  la  Science  sociale,  nous  y 
renvoyons  le  lecteur. 

2°  Séance  du  mercredi.  —  Cette  séance 
s'ouvre  par  une  communication  de  M.  Pâli. 
Roux,  sur  le  Type  Frison. 

Ce  type  diffère  beaucoup  du  type  saxon 
précédemment  étudié  par  M.  Paul  Roux. 
Il  en  diffère  par  l'organisation  du  domaine 
familial. 

Bien  que  très  attaché  à  son  pays,  le  Fri- 
son est  moins  préoccupé  de  conserver  le 
domaine  paternel.  Il  est  porté  à  l'aliéner, 
dès  qu'il  trouve  une  circon.stance  favo- 
rable. 

On  peut  distinguer  dans  la  Frise  plu- 
sieurs variétés  de  lieu  :  les  Marchen.  la 
Geest.  les  Polders  et  la  région  des  Tour- 
bières. 

La  région  des  Marchen  est  la  plus  riche 
et,  quoiqu'elle  n'occupe  que  le  tiers  de  la 
province,  elle  paraît  imprimer  sa  caracté- 
ristique au  tj-pe.  Par  sa  richesse,  elle  a 
donné  naissance  à  une  classe  patronale 
aisée. 

La  Geest  était  autrefois  peuplée  de 
Saxons,  mais  ces  derniers  reculent  devant 
les  Frisons.  Cette  région,  bien  que  moins 
riche  que  «  les  Marchen  »,  est  peuplée 
d'agriculteurs  plus  accessibles  au  progrès 
des  métliodes.  Elle  doit  peut-être  ce  carac- 
tère à  l'influence  saxonne,  bien  que  la 
langue  et  les  coutumes  de  ces  derniers 
disparaissent  de  jour  en  jour  davantage. 

Les  Polders  sont  une  conquête  de  l'iiomme 
sur  la  mer.  La  difficulté  de  leur  établisse- 
ment a  resserré  les  liens  communautaires. 
Les  Polders  sont  d'abord  consacrés  à  la 
production  de  l'herbe,  mais  à  mesure  que 
d'autres  polders  se  forment  et  les  séparent 
de  la  mer.  ils  se  transforment  en  Mar- 
chen. 

Les  Tourbières  sont  très  difficiles  à  mettre 
en  culture.  L'Etat  donne,  chaque  année,  un 
certain  nombre  de  lots  à  défricher,  mais 
comme  le  colon  ne  peut  vivre,  au  moins 
la  première  année,  des  produits  de  son 
colonnat,  il  est  obligé  d'aller  travailler 
dans  les  régions  agricoles  voisines,  et  c'est 


là  une  précieuse  source  de  main-d'œuvre 
pour  les  propriétaires-agriculteurs. 

Les  grandes  villes  de  commerce  ont 
aussi  joué  un  rôle,  en  fournissant  les  capi- 
taux pour  mettre  en  valeur  la  région. 
.\ujourdhui,  il  semble  que  ce  rôle  .soitde- 
venu  plutôt  funeste,  par  suite  de  l'absen- 
téisme d'un  grand  nombre  de  proprié- 
taires urbains,  qui  se  désintéressent  de 
leurs  terres  et  changent  de  fermiers  au 
gré  des  caprices  de  l'enchère  à  laquelle 
ils  ont  recours  pour  la  location  de  leurs 
domaines. 

M.  Paul  Roux  émet  l'opinion  que  l'expli- 
cation complète  du  tj'pe  frison  doit  se 
trouver  en  Hollande,  où  il  existe  à  l'état 
plus  pur  et  où  il  est  moins  influencé  par 
l'autoritarisme  de  l'État.  C'e.st  là  qu'il  doit 
aller  l'étudier  procliainement. 

M.  Durieu  donne  ensuite  un  résumé  de 
son  étude  :  ('ne  réyion  agricole  sons  l'in- 
fluence d'une  grande  ville.  Il  s'agit  de  l'Ile 
de  France. 

L'influence  de  Paris  sur  les  campagnes 
de  sa  banlieue  a  été  celle  d'un  marché 
d'une  grande  puissance  de  consommation 
fournissant  une  clientèle  riche,  qui  exige 
et  paie  bien  des  produits  de  première  qua- 
lité. 

M.  Durieu  a  étudié  successivement  tous 
les  genres  de  travaux  dans  l'ordre  de  la  no- 
menclature, mais  à  cause  du  temps  limité 
qui  lui  est  donné,  il  restreint  sa  communi- 
cation à  l'exposé  des  résultats  obtenus 
pour  la  petite  culture  et  la  grande  cul- 
ture, 

La  loi  établie  par  M.  Demolins,  pour  la 
petite  culture,  se  vérifie  complètement 
dans  l'Ile  de  France  :  la  petite  culture 
domine  uniformément  dans  les  vallées  et 
sur  les  coteaux. 

Le  voisinage  de  Paris  a  eu  pour  effet  de 
pousser  cette  petite  culture  dans  la  voie 
d'une  spécialisation  intense,  dont  il  est 
facile  de  donner  des  exemples  :  les  pêches 
de  Montreuil,  les  raisins  de  Tomery,  les 
petits  pois  de  Clamart  sont  assez  connus. 
Cette  spécialisation  résultade  la  rencontre 
des  producteurs  sur  un  même  marché. 
En  mettant  les  agriculteurs  de  sa  banlieue 
en  concurrence  les  uns  avec  les  autres,  le 


25G 


BULLETIN    DE    LA.    SOCIETE    INTERNATIONALE 


voisinage  de  Paris  a  fait  pour  eux  ce  que 
les  transports  modernes  sont  en  train  de 
faire  pour  les  producteurs  du  monde  en- 
tier. En  étudiant  l'influence  séculaire  de 
Paris  sur  sa  banlieue,  on  peut  donc  décou- 
vrir la  loi  de  révolution  du  monde  sous 
l'influence  analogue  du  développement 
des  transports. 

Ici,  le  résultat  final  a  été  un  accroisse- 
ment de  richesse  et  l'élévation  sociale  in- 
discutable du  type  par  la  spécialisation 
agricole  poussée  à  ses  dernières  limites. 

Le  Plateau  est,  au  contraire,  le  lieu  d'é- 
lection de  la  grande  culture.  Ce  plateau 
e.st  plus  ou  moins  privé  d'eau  :  le  travail 
y  est  difficile  et  aléatoire. 

La  grande  culture  ne  s'est  pas  orientée 
aussi  rapidement  que  la  petite  vers  la 
spécialisation,  parce  qu'elle  est  encore  do- 
minée par  la  nécessité  des  assolements. 

Cependant,  on  peut  dire  que  la  culture 
de  la  betterave,  qui  envahit  de  plus  en  plus 
cette  région,  est  une  culture  spécialisée. 
La  betterave  y  fournit  les  deux  tiers  des 
revenus  de  la  propriété. 

Les  autres  cultures  ne  sont  destinées, 
pour  ainsi  dire,  qu'à  utiliser  les  sous-pro- 
duits de  la  betterave.  Les  bœufs,  ou  les 
moutons  d'engraissement,  utilisent  la 
pulpe;  les  céréales  et  luzernes  que  l'on 
sème  après  la  betterave  ne  sont  là  que 
par  nécessité  d'assolement  et  pour  re- 
cueillir le  reliquat  des  engrais  mis  sur 
cette  dernière. 

Tous  les  soins  du  cultivateur  sont  pour 
la  betterave.  Cette  culture  a  fait  de  toute 
cette  région  un  pays  de  millionnaire.^.  On 
trouve  à  chaque  pas  des  châteaux  prin- 
ciers qui  n'ont  pas  dix  ans  de  date  et  qui 
sont  habités  "par  d'anciens  fermiers,  ou 
cultivateurs  enrichis  par  la  culture  su- 
crière. 

Mais  ici  apparaît  un  fait  nouveau  qu'on 
ne  rencontre  pas  dans  les  vallées  de  petite 
culture,  c'est  la  complication  sociale  ré- 
sultant de  la  difficulté  du  travail.  Cette 
difficulté  amène,  comme  partout,  la  divi- 
sion de  la  population  en  deux  classes,  celle 
des  capitalistes,  directeurs  du  travail,  et 
celle  des  salariés.  D'où  conflits  possibles 
entre  le  capital  et  le  travail.  Le  premier 
conflit  a  éclaté  on  mai  1906. 


On  peut  conclure  que,  dans  cette  région, 
la  grande  culture,  comme  la  petite,  s'est 
orientée  vers  la  spécialisation.  Elle  n'a  pu, 
ju.squ'à  présent,  aller  aussi  loin  dans  cette 
voie,  par  suite  de  la  nécessité  des  assole- 
ments, que  la  science  n'est  pas  encore 
parvenue  à  supprimer  pour  les  plantes 
qu'elle  cultive  ;  mais  on  peut  dire  qu'elle 
est  déjà  fort  avancée  dans  cette  voie  et 
qu'on  ne  doit  pas  chercher  ailleurs  l'expli- 
cation de  sa  prospérité, 

3°  Séance  du  jeudi.  —  Cette  séance 
s'ouvre  par  une  communication  de  M.  A. 
Agache,  sur  VArt  expliqué  par  la  science 
sociale. 

Avant  d'aborder  l'étude  des  beaux-arts 
et  en  particulier  l'étude  de  l'Art  égyptien, 
par  la  méthode  d'observation,  M.  Agache 
passe  en  revue  les  différentes  écoles  de 
critique  existantes,  celles  du  moins  qui, 
laissant  de  côté  les  conceptions  purement 
métaphysiques  (recherches  sur  l'essence 
de  l'Art,  le  Beau  considéré  en  soi,  etc..) 
ont  quelque  prétention  à  l'observation,  au 
classement  des  faits. 

L'École  des  érudits  se  propose  de  cons- 
tater les  différentes  manifestations  esthé- 
tiques particulières  à  chaque  pays,  à 
chaque  époque.  Narrer  les  étapes  de  ces 
manifestations ,  les  énumérer,  ranger 
chronologiquement  les  documents  arcliéo- 
logiques  dont  on  est  en  possession,  tel  est 
le  but  poursuivi. 

Cette  analyse  du  fait  esthétique  consi- 
déré dans  sa  réalité  objective,  la  recher- 
che de  son  authenticité,  le  classement 
des  œuvres  par  époques  et  par  pays, 
classement  qui  se  fait  dans  les  livres  ou 
dans  les  musées,  tout  ce  travail  d'érudition 
pure  était  primitivement  indispensable  :  il 
fallait,  en  jalonnant  le  terrain,  nuu'quer  les 
les  dift'érentcs  phases  de  l'évolution  artis- 
tique. S'il  nous  paraît  simple,  en  effet, 
d'admettre  aujourd'hui  que  cette  évolution 
s'est  déroulée  à  travers  les  âges  sans  solu- 
tion de  continuité,  n'oublions  pas  que,  hier 
encore,  nous  l'ignorions  totalement  :  c'est 
au  .W'  siècle  seulement  que  les  Italiens 
s'avisèrent  de  découvrir  l'architecture  ro- 
maine et  il  fallut  attendre  ensuite  trois 
cents  ans  ])our  saisir  l'étroit  rapport  qui 


DE    SCTENCE   SOCIALE. 


257 


unit  cette  antiquité  latine  à  l'antiquité 
grecque  son  ainée.  Enfin,  les  fouilles,  les 
recherches  exécutées  de  nos  jours  par  les 
archéologues,  sur  les  fonds  du  Nil  et  de 
l'Euphrate.  ont  permis  de  saisir  désormais 
la  filiation  qui  rattache  l'Egypte  et  la 
Chaldée  à  l'antiquité  classique. 

Une  fois  cette  filiation  des  époques  suffi- 
samment établie,  la  critique  et  l'histoire, 
se  sentant  à  l'étroit  dans  ce  domaine,  dé- 
sirèrent élargir  leurs  conceptions. 

Il  parut  que,  si  l'archéologue  peut,  en 
conscience,  borner  son  travail  à  la  descrip- 
tion de  l'œuvre  et  à  son  classement,  que 
si  les  recherches  de  l'épigraphiste  peuvent 
s'arrêter  au  texte  déchiffré,  l'historien, 
lui,  doit  utiliser  ces  matériaux  qui  s'en- 
tassent dans  les  musées  et  dans  les  car- 
tons, non  plus  seulement  pour  les  grouper 
en  une  mosaïque  de  faits  et  de  dates,  mais 
pour  les  faire  revivre,  en  les  replaçant 
dans  l'époque  et  dans  le  milieu  dont  ils 
sont  souvent  une  illustration  palpable  et 
dont  toujours  ils  sont  un  produit. 

Montesquieu,  M"^®  de  Staël,  Villemain, 
Stendhal,  Sainte-Beuve,  Taine  précisèrent 
successivement  ces  idées  qui  s'appliquent 
à  la  littérature  comme  à  l'art. 

Taine  surtout  fit  ressortir,  grâce  à  son 
talent  d'exposition  et  d'écriture,  tout  le 
parti  que  l'on  pouvait  tirer,  au  point  de  vue 
critique,  en  remettant  les  (tuvres  dans 
leur  cadre  social,  et  si  les  théories  de  ce 
grand  historien  prêtent  parfois  le  flanc  à 
des  attaques  justifiées,  il  n'en  est  pas 
moins  vrai  que  les  historiens  et  les  criti- 
ques d'aujourd'hui  lui  sont  tous  plus  ou 
moins  redevables  des  idées  qui  ont  germé 
en  eux. 

Au  système  de  Taine,  affirmant  l'in- 
fluence décisive  de  certains  faits  sociaux 
sur  l'artiste  et  sur  l'œuvre,  «  tout  grand 
esprit  est  fonction  de  son  temps,  produit 
de  sa  race  et  de  son  milieu  »,  est  venu 
s'apposer  un  autre  système,  dont  Guyau  a 
été  le  promoteur  et  qui,  considérant  le 
genre  comme  une  chose  purement  acci- 
dentelle, prétend  que  l'individu-génie  agit 
parles  œuvres  qu'il  crée, force  l'admiration, 
entraine  les  imitations,  bref  influence  le 
milieu  social.  Assertion  un  peu  surpre- 
nante au  premier  abord,  mais  qui.  mise  au 


point  par  M.  Gab.  Seailles  (le  Génie  dans 
l'Art),  montre  qu'à  côté  d'une  critique  so- 
ciale, il  y  a  également  place  pour  une 
critique  jjsychologique.  Les  deux  arrivent 
à  se  compléter,  en  se  superposant  d'ail- 
leurs à  In  critique  esthétique,  qui,  elle,  ne 
s'occupe  que  de  la  valeur  purement  artis- 
tique des  œuvres.  (Lire  également  M.  Em. 
Hennequin,  La  critique  scientifirjue.) 

Les  aspects  de  la  critique  contemporaine 
peuvent  se  résumer  ainsi  : 

1'^  A  la  base,  la  critique  d'érudition,  ar- 
chéologique et  documentaire,  qui  fournit 
les  matériaux  mêmes  de  toute  étude  artis- 
tique, ou  historique,  critique  essentielle- 
ment impersonnelle  se  tournant  à  l'étude 
du  fait. 

2'^  La  critique  esthétique  (ou  critique  ar- 
tiste). —  Questions  techniques  :  composi- 
tion, interprétation  du  sujet,  exécution.  — 
Rapprochement  et  comparaison  des  œu- 
vres entre  elles.  —  Étude  des  styles.  — 
Tout  ceci  se  résume  dans  l'enseignement 
des  beaux  arts  et  dans  ce  que  l'on  est  con- 
venu d'appeler  les  théories  de  l'Art  pour 
l'Art.  C'est  proprement  le  domaine  des  ar- 
tistes. 

3"  La  critique  jisycholo{/ique.  —  Etude 
de  la  conception  artistique  chez  l'individu. 
—  Le  talent  et  le  génie  dans  l'Art.  —  Par 
quel  mécani-sme  interne  l'artiste  conçoit-il 
des  œuvres  et  les  réalise-t-il  ? 

4"  La  critique  sociale.  —  Le  condition- 
nement artistique  dans  l'influence  des 
phénomènes  sociaux  :  les  idées  et  les 
modèles  puisés  dans  le  milieu;  les  œu- 
vres acceptées  ou  repoussées  par  ce  mi- 
lieu. Les  répercussions  des  faits  sociaux 
sur  les  œuvres  et  des  œuvres  sur  les  faits 
sociaux. 

C'est  dans  ce  dernier  chapitre  que  la 
science  sociale,  solidement  appuyée  sur  la 
méthode  d'observation,  apporte  une  com- 
pétence singulière  en  permettant  d'assi- 
gner au  phénoménisme  artistique  son 
rang  parmi  les  phénomènes  sociaux. 

L'étude  de  Taine,  toute  intéressante 
qu'elle  soit,  se  trouve  être  très  insuffisante 
et.  par  suite,  faussée,  pour  trois  raisons 
principales  : 

L'historien  philosophe  n'a  pas  aperçu 
les  composantes  sociales  dans  leur  ensem- 


238 


BULLETIN   DE    LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


ble.  Le  milieu,  la  race,  le  moment,  voilà 
pour  lui  les  seuls  phénomènes  agissants. 
En  outre,  il  entendait,  par  milieu,  le  seul 
milieu  physique  et  il  ne  tenait  pas  compte 
des  faits  sociaux  qui  réagissent  sous  sa 
dépendance,  mais  en  le  modifiant  (le  tra- 
vail, la  propriété,  l'organisation  familiale, 
les  transports,  etc.). 

En  outre,  Taine  s'est  placé,  pour  l'ana- 
lyse du  phénoménisme  social,  en  matière 
artistique,  aux  époques  les  plus  brillantes 
mais  aussi  les  plus  complexes  de  l'histoire 
(l'Art  en  Grèce,  la  Renaissance  en  Ita- 
lie, etc.);  difficulté  extrême,  dont  il  ne  s'est 
à  peu  près  tiré  que  par  son  admirable  intui- 
tion, mais  qui  explique  les  lacunes  nom- 
breuses de  son  étude. 

Enfin,  il  a  jeté  une  confusion  regretta- 
ble dans  l'esprit  du  lecteur,  en  présentant 
souvent  l'œuvre  conditionnée  par  le  milieu, 
comme  représentative  du  milieu  lui-même, 
ce  qui  n'est  pas  nécessairement  vrai. 

M.  Agache  donne  alors  un  rapide  ré- 
sumé du  cours  qu'il  professe  au  Collège 
des  sciences  sociales  et  qui  est  intitulé  : 
Histoire  sociale  des  Beaux-Arts  et  il  fait 
ressortir  les  avantages  que  la  méthode 
d'observation  a  fournis  pour  son  exposé  : 

Certitude  de  saisir  tous  les  faits  sociaux 
qui  peuvent  agir  sur  l'évolution  artistique 
(un  oubli  pouvant  toujours  être  réparé  et 
la  découverte  d'un  fait  social  nouveau 
trouvant  forcément  sa  place  dans  la  no- 
menclature). —  Étude  des  phénomènes 
artistiques  dans  un  ordre  de  complication 
croissante.  —  L'Art,  saisi  à  son  origine 
dans  les  sociétés  simples  (exemples  em- 
pruntés aux  peuples  primitifs)  et  consi- 
déré à  divers  moments  de  son  évolution 
(chez  les  Hébreux,  les  Perses,  les  Phéni- 
ciens, les  Chaldéo-Assyriens,  les  Égyp- 
tiens, en  Asie  Mineure,  en  Crète,  en 
Grèce...),  permet  une  étude  comparative 
féconde  en  renseignements.  —  C'est  ainsi 
que  l'on  n'arrive  à  l'étude  de  l'admirable 
floraison  des  arts  en  Grèce  qu'après  en 
avoir  étudié  les  prodromes  et  les  éléments 
divers  dans  des  civilisations  plus  simples 
et  antérieures. 

Pour  illustrer  son  sujet,  M.  Agache  étu- 
die, dans  ses  grandes  lignes,  l'Art  égyptien 
qui,  d'après  lui.  offre  un  cas  éminemment 


favorable,  justifiant  l'intervention  de  la 
science  sociale  en  matière  de  critique  his- 
torique. 

Le  lieu  physique  n'a  en  effet  nullement 
changé  en  Egypte  depuis  les  temps  les 
plus  reculés.  —  Le  phénomène  de  l'inon- 
dation engendre  aujourd'hui,  comme  au- 
trefois, les  mêmes  conséquences  écono- 
miques et  sociales. 

L'Egypte  présente,  d'autre  part,  de  nom- 
breux cas  de  survie,  sortes  de  témoignages 
du  passé;  le  travail  des  champs  s'effectue 
selon  les  métliodes  d'autrefois;  le  type  du 
fellah  s'est  maintenu  malgré  les  invasions 
les  plus  diverses  ;  la  crue  du  Nil  demande 
une  utilisation  qui  ne  varie  guère. 

.\u  point  de  vue  archéologique,  l'Egypte 
est  un  des  pays  les  mieux  reconstitués.  Les 
documents  sont  innombrables  et  admira- 
blement conservés  et  l'on  est  très  ren- 
seigné sur  la  vie  publique  comme  sur 
la  vie  privée  des  époques  les  plus  loin- 
taines. 

Si  l'on  ajoute  que  les  causes  sociales  qui 
ont  agi  sur  le  développement  artistique 
de  cette  contrée  sont  relativement  peu 
nombreuses,  qu'elles  sont  très  perceptibles 
et  que  surtout  elles  dépendent  toutes  d'un 
phénomène  primordial  luiique  qui  est 
l'inondation  périodique  du  Nil,  on  sentira 
d'intuition  le  parti  que  la  science  sociale 
peut  tirer  d'un  tel  état  de  choses. 

La  fécondation  de  l'Egypte  par  le  Nil 
apparaît  comme  \\n  magnifique  drame 
social,  que  l'on  pourrait  appeler  la  lutte 
pour  Veau  et  cpii  se  divise  en  quatre  actes  ; 

Vers  la  fin  du  mois  de  juin,  la  séche- 
resse et  la  désolation  sont  à  leur  comble, 
ainsi  que  la  détresse  des  habitants,  qui 
attendent  avec  impatience  la  crue.  Autre- 
fois, il  existait  \\\\  collège  de  prêtres  spé- 
cialement chargé  de  surveiller  la  crue  de 
la  rivière  et  de  l'annoncer  aux  riverains. 

Enfin  l'eau  monte,  le  Nil  vert  d'abord, 
puis  le  Nil  rouge,  et  l'inondation  qui 
commence,  inaugure  la  seconde  période, 
qui  dure  une  (luinzaine  de  jours.  Quinze 
jours  de  terrible  angoisse  pendant  lesquels 
l'eau  monte  et  monte  sans  cesse;  des 
digues  fléchissent,  des  maisons  s'écrou- 
lent, des  villages  sont  menacés;  l'Egypte 
entière  est  sur  ])ied  nuit  et  jour,  obéissant 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


259 


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260 


BULLETIN   DE    LA    SOCIÉTÉ   INTERNATIONALE 


comme  un  seul  homme  aux  ordres  de 
l'ingénieur  dont  peut  dépendre  le  salut 
ou  la  ruine  de  tous.  Les  fonctionnaires 
anglais,  actuellement  investis  de  cette 
lourdetàche,  connaissent  pendant  quelques 
jours  la  puissance  absolue  du  Pharaon. 

Mais  les  progrès  de  l'eau  s'arrêtent,  les 
digues  ont  résisté,  et  le  danger  disparait 
rapidement,  TÉgypte  respire  et  chacun 
court  à  son  champ.  L'eau  habilement  con- 
duite d'un  endroit  à  un  autre,  par  mille 
canaux,  féconde  le  pays  entier  et  permet 
d'espérer  les  riches  moissons. 

Enfin,  la  quatrième  période  est  celle  de 
l'ensemencement.  C'est  l'abondance  en 
perspective. 

Pour  organiser  et  réglementer  l'irriga- 
tion, le  Pharaon  devait  faire  appel  à  une 
armée  d'ingénieurs  et  de  techniciens  ca- 
pables de  mener  à  bien  cette  entreprise 
difficile.  Il  s'agissait  en  effet  de  construire 
des  digues,  des  barrages,  dont  quelques- 
uns  étaient  de  véritables  œuvres  d'art. 

La  prospérité  de  l'Egypte  et  de  Fart 
égyptien  est  si  intimement  liée  à  l'exis- 
tence d'un  pouvoir  fort  et  organisateur 
que,  dans  toutes  les  périodes  de  l'histoire 
d'Egypte  où  on  voit  faiblir  le  pouvoir 
central,  la  décadence  sociale  et  artistique 
va  de  pair. 

Le  tableau  ci-dessus  donne  une  vue 
synoptique  des  répercussions  sociales  en 
Egypte  et  de  leur  transposition  artistique. 

M.  Ph.  Champault  a  ensuite  la  parole 
pour  rendre  compte  de  sa  3Iifision  sociale 
en  Lombardie . 

La  Lombardie  se  divise  en  trois  régions 
bien  distinctes  :  la  montagne,  les  collines 
et  la  plaine  basse. 

La  montagne  comprend  des  sommets 
dénudés,  des  pâturages,  des  pentes  her- 
bues où  croissent  les  châtaigniers,  et  enfin 
d'étroites  portions  de  terrains  cultivables. 

La  région  des  collines  est  située  au 
nord-est  de  Milan  sur  une  bande  de  terrain 
assez  étroite  et  peu  fertile  à  cause  de  la 
sécheresse.  Mais  ses  procédés  de  culture 
s'étendent  plus  loin  et  augmentent  ainsi 
son  influence  sociale. 

Enfin,  la  plaine  basse,  la  «  Bassa  »,  au- 
jourd'hui gloire  culturale  de  la  Lombardie, 


était  autrefois  couverte  de  forêts  et  de 
marécages  et  constituait  un  va.ste  terri- 
toire de  chasse  où  les  rois  lombards  se 
rendaient.  Le  travail  de  l'homme  a  trans- 
formé ce  territoire  en  un  pays  où  la  terre 
vaut  de  3.000  à  6.000  fr.  l'hectare. 

Dans  la  montagne,  on  ne  rencontre 
guère  que  le  paysan  propriétaire  cultivant 
lui-même  son  petit  domaine.  Sur  les  col- 
lines, on  trouve  le  paysan  métayer  culti- 
vant une  terre,  dont  le  propriétaire  habite 
la  ville  voisine.  Enfin,  la  Bassa  est  la  ré- 
gion des  riches  fermiers  et  de  l'irrigation. 
Elle  s'agrandit  sans  cesse,  aux  dépens  de 
la  région  des  collines,  par  la  création  de 
nouveaux  canaux.  Ces  canaux  sont  très 
coûteux;  quelques-uns  ont  80  kilomètres 
et  plus  de  longueur.  Ils  sont  créés  par 
l'Etat,  ou  par  des  sociétés.  Après  la  cons- 
truction du  canal,  il  faut  niveler  tout  le 
domaine.  C'est  un  atelier  industriel  qu'on 
a  construit.  Le  cultivateur  sera  toujours 
un  fermier,  car  c'est  un  entrepreneur  à 
gros  risques  qui,  exposant  un  capital  con- 
sidérable qu'on  estime  à  plusieurs  milliers 
de  francs  à  l'hectare,  veut  naturellement 
avoir  tous  les  bénéfices. 

Dans  la  montagne,  on  trouve  la  famille 
patriarcale  en  voie  de  désorganisation, 
avec  le  partage  égal  des  biens.  Cette  dé- 
sorganisation va  s'accentuer  dans  la  ré- 
gion des  collines  et  encore  plus  dans  la 
«  Bassa  ><. 

Dans  la  montagne,  les  jeunes  gens  sont 
dressés  par  les  conditions  du  lieu  à  des 
travaux  variés  et  à  l'économie.  Ils  sont 
aptes  à  tout  faire.  Dans  le  pays  des  col- 
lines, ils  acquièrent,  en  outre,  une  forma 
tion  au  commerce  ;  c'est  la  région  des 
associations  coopératives.  Dans  la  »  Bassa  », 
l'ouvrier  n'est  guère  dressé  qu'au  travail 
manuel,  c'est  un  pur  terrassier. 

L'émigration  a  des  caractères  un  peu 
différents  suivant  la  région.  C'est  la  Bassa 
qui  fournit  l'émigration  la  plus  inférieure. 
La  région  des  collines  donne  déjà  une 
émigration  meilleure  qui  se  dirige  souvent 
vers  les  professions  libérales,  ou  le  com- 
merce. Enfin,  la  montagne  donne  une 
émigration  abondante  et  composée  de  gens 
aptes  à  réussir  dans  les  professions  les 
plus  diverses. 


UE   SCIENCE    SOCIALE. 


Si6l 


I 


M.  Champault  ne  peut  se  prononcer 
définitivement  sur  la  nature  du  type  de 
famille.  Cependant,  si  on  considère  ([ue  ce 
i[iù  distingue  la  famille  particulariste 
c'est  son  aptitude  à  rendre  les  enfants 
aptes  à  se  tirer  d'affaire  seuls,  on  peut 
dire  que  la  famille  du  montagnard  lom- 
bard présente  certains  caractères  presque 
particularistes. 

M.  Bureau  formule  certaines  réserves 
au  sujet  de  cette  conclusion  :  M.  Cham- 
pault indique  qu'il  a  cru  apercevoir  une 
famille  d'apparences  communautaires, 
mais  qui  donne  à  ses  fils  une  éducation 
à  tendance  particulariste. 

M.  DE  RûusiERS  fait  remarquer  combien 
il  serait  intéressant  de  pouvoir  se  rendre 
compte  complètement  de  ce  fait  capital  de 
l'éducation  ;  c'est  en  l'analysant  avec  soin 
que  l'on  pourra  résoudre  le  problème  très 
délicat  du  classement  que  présente  la 
Lombardie. 

M.  Demolins  explique  pourquoi  il  est 
porté  à  croire  que  l'Italie  présente  deux 
régions  très  distinctes  au  point  de  vue  so- 
cial :  la  région  du  Midi  nettement  commu- 
nautaire; la  région  du  Nord,  sinon  parti- 
culariste, du  moins  influencée  par  cette 
formation.  Il  demande  à  M.  Champault  de 
nous  aider  à  élucider  ce  problème,  en  com- 
plétant ses  observations  à  ce  point  de  vue. 

III.  —  Réunions  de  travail. 

1"  Sur  le  cours  de  M.  Edmond  Demolins. 
—  M.  Demolins  expose  qu'il  consacre  ac- 
tuellement son  Cours  de  science  sociale  à 
rassembler  et  à  coordonner  les  résultats 
obtenus  depuis  l'origine  de  la  science.  Il 
explique  que  toutes  les  sciences  ont  tra- 
versé la  phase  à  laquelle  en  est  actuelle- 
ment la  science  sociale.  Il  y  a,  dans  toute 
science,  au  début,  une  période  de  tâtonne- 
ments caractérisée  par  ce  fait  que  l'obser- 
vateur ne  possède  pas  de  méthode,  pas 
d'instrument  d'analyse  qui  lui  permette 
d'observer  sans  erreur,  et  que,  en  outre,  il 
ne  sait  comment  classer  les  faits,  par  suite 
de  la  difficulté  qu'il  éprouve  à  en  saisir  les 
rapports.  Vient  ensuite  une  seconde  pé- 
riode, pendant  laquelle  les  faits  s'accumu- 


lent de  telle  façon  que  la  vue  en  est  obs- 
curcie. On  n'aperçoit  plus  facilement  les 
idées  générales.  Il  faut  alors,  de  toute  né- 
cessité, s'arrêter  et  mettre  de  l'ordre  dans 
cette  masse  confuse. 

M.  Demolins  lit  alors,  à  l'appui  de  cette 
observation,  un  article  consacré  à  Berthe- 
lot,  où  l'auteur  constate  que  ce  savant  a 
commencé  ses  études  .scientifiques  préci- 
sément à  l'époque  où  la  chimie  en  était 
encore  à  la  phase  où  les  théories  générales 
doivent  surgir  de  toute  nécessité.  Avec  la 
claire  conscience  que  lui  donnait  son  gé- 
nie scientifique,  Berthelot  s'attacha  sur- 
tout à  trouver  des  lois  pour  permettre  de 
dominer  et  de  maîtriser  les  faits  accu- 
mulés. Il  négligea  les  applications,  pour 
s'en  tenir  à  cette  œuvre  capitale,  et  ce  sera 
pour  lui  un  éternel  titre  de  gloire. 

Le  malheur  de  Le  Play  est  d'avoir  voulu 
faire  une  application  trop  hâtive  de  la 
science  encore  à  l'état  embryonnaire,  et. 
parla,  il  en  a  retardé  l'essor  pendant  vingt 
ans. 

Henri  de  Tourville  et  les  autres  colla- 
borateurs de  la  science  sociale  ont  repris 
l'œuvre  scientifique  de  Le  Play.  Pendant 
vingt  ans,  ils  ont  accumulé  et  analysé  d'in 
nombrables  phénomènes,  qui  sont  exposés 
dans  les  quarante  volumes  de  la  science 
sociale. 

Aujourd'hui,  la  science  sociale  en  est 
arrivée  à  la  période  où  apparaît  la  né- 
cessité de  mettre  de  l'ordre.  C'est  à  ce 
travail  que  s'est  adonné  M.  Demolins. 

A  titre  d'exercice,  il  a  confié  à  un  cer- 
tain nombre  de  grands  élèves  de  VÉcole 
des  Boches  la  tâche  de  reprendre  les  mo- 
nographies de  Le  Play  et  de  classer  les 
faits  qu'elles  contenaient  suivant  la  No- 
menclature. Ce  travail  a  permis  de  faire 
trois  constatations  :  ces  monographies  con- 
tiennent peu  de  répercussions  :  le  classe- 
ment nouveau  permet  d'en  apercevoir  qui 
avaient  échappé  à  Le  Play  ;  enfin,  on  cons- 
tate, dans  ces  monographies,  des  lacunes 
énormes,  qu'il  est  actuellement  impossible 
de  combler,  puisque  les  types  observés 
n'existent  plus. 

Le  même  travail  de  classement,  fait  par 
M.  Demolins  pour  les  quarante  volumes  de 
la  science  sociale,  a  permis  d'apercevoir. 


2G2 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


pour  la  première  fois,   l'ensemble  de  la 
science. 

A  la  suite  de  cet  exposé,  la  discussion 
est  ouverte. 

M.  IzAMBERT  désirerait  que  les  articles 
publiés  dans  le  Bulletin  par  M.  Demolins 
soient  plus  étendus,  afin  de  permettre  à 
ceux  qui  sont  privés  des  cours  de  suivre 
les  progrès  de  la  science.  Il  voudrait  un 
exposé  plus  complet  des  divers  cours,  ainsi 
qu'un  résumé  des  travaux  auxquels  ren- 
voient les  articles  de  M.  Demolins. 

M.  Demolins  reconnaît  ce  qu'a  de  flat- 
teur pour  lui  la  demande  de  M.  Izambert, 
car  les  lecteurs  sont  plus  souvent  enclins 
à  trouver  les  écrivains  trop  longs  que  trop 
courts.  11  tiendra  compte  autant  que  possi- 
ble de  son  désir.  Cependant  il  est  néces- 
saire d'éviter  les  développements  inutiles 
et  purement  littéraires,  qui  nuisent  à  la 
valeur  et  à  l'intérêt  scientifique.  On  a 
accusé,  dit-il,  les  études  sociales  d'être  la 
forme  la  plus  ennuyeuse  de  la  littérature  ; 
elles  doivent  devenir  la  forme  la  plus  in- 
téressante des  sciences. 

A  ce  propos,  M.  Demolins  est  amené  à 
parler  de  la  manière  d'exposer  les  résul- 
tats trouvés  par  les  missionnaires  de  la 
.science  sociale.  Il  estime  que  les  types 
sociaux  doivent  être  décrits  par  différence, 
à  partir  d'un  type  pris  pour  point  de  dé- 
part, afin  d'éviter  les  répétitions  inutiles. 

M.  DuRiEU  fait  remarquer  que,  si  on  s'en 
remet  entièrement  à  l'observateur  du  soin 
de  décider  quelles  sont  les  différences  et 
les  ressemblances,  celui-ci  peut  laisser 
dans  l'ombre  des  choses  essentielles  qui 
lui   paraîtront   semblables    à  d'autres. 

M.  Agache  voudrait  que  l'on  s'occupât 
davantage  de  vulgariser  la  science  sociale 
qui,  d'après  lui,  reste  trop  enfermée  dans 
sa  tour  d'ivoire. 

M.  Demolins  répond  que  l'œuvre  essen- 
tielle est  de  constituer  et  de  développer 
la  science.  La  vulgarisation  viendra  à  la 
suite  et  comme  une  conséquence  naturelle 
et  elle  s'iini)osera  d'autant  plus  que  la 
science  sera  d'abord  })lus  solidement  éta- 
blie. N'oublions  pas  que,  pour  avoir  voulu 
faire  de  la  vulgarisation  prématurée.  Le 
Play  a  retardé  la  science  sociale  de  20  ans. 
Travaillons  à  faire  des  savants,  et  les  vul- 


garisateurs nous  seront  donnés  par  sur- 
croit. 

Le  docteur  GuENOT  pense  que  la  science 
sociale,  s'inspirant  des  procédés  des  au- 
tres sciences,  notamment  de  la  botani- 
que, devrait  adopter  une  terminologie  ri- 
goureuse, permettant  de  reconnaître  le 
classement  d'un  type  par  son  nom  seul. 

M.  DE  Sainte-Croix,  parlant  du  manuel 
de  science  qui  doit  bientôt  paraître,  émet 
le  vœu  que  ce  manuel  traite  exclusivement 
de  la  méthode  et  que  les  répercussions 
soient  indiquées  à  titre  d'exemple. 

M.  Demolins  expose  alors  que  le  manuel 
comprendra  cinq  parties  :  1°  Une  intro- 
duction sur  les  origines  de  la  science; 
2'^  L'explication  de  la  méthode;  3'^  Les 
principales  répercussions  méthodique- 
ment groupées;  4"  L'exposé  de  la  classifi- 
cation sociale;  5"  Les  solutions  que  la 
science  sociale  donne  aux  diverses  ques- 
tions économiques  et  .sociales. 

M.  Bures  croit  que  le  travail  sur  les 
anciennes  monographies  n'a  pas  autant 
d'importance  que  les  observations  nou- 
velles et  que  c'est  surtout  dans  cette  der- 
nière voie  qu'on  doit  pousser  la  science 
sociale. 

M.  Demolins  répond  que  les  travaux  ac- 
tuels lui  paraissent  en  effet  plus  intéres- 
sants que  les  anciens,  parce  que  l'obser- 
vateur peut  être  interrogé  et  compléter  les 
renseignements  qui  seraient  reconnus  in- 
suffisants. Mais  la  mise  en  ordre  des  tra- 
vaux anciens  lui  paraît  indispensable  pour 
tirer  de  cet  amas  énorme  de  matériaux  le 
meilleur  parti  possible  pour  la  science. 
De  plus,  il  ne  faut  pas  oublier  que  ces  an- 
ciennes observations  ont  été  faites  à  une 
époque  où  les  transports  étaient  encore 
peu  développés.  Elles  décrivent  donc  un 
état  de  choses  qu'il  n'est  plus  possible 
d'observer  aujourd'hui.  Grâce  à  elles,  nous 
pourrons  connaître  une  phase  de  l'évolu- 
tion sociale,  qui,  sans  cela,  nous  resterait 
toujours  inconnue.  On  comprendra  toute 
l'importance  sci<>ntifiquo  do  cette  obser- 
vation. 

M.  Bureau  fait  observer  qu'il  est  né- 
cessaire de  contrôler  et  de  multiplier  les 
observations  sur  les  types  sociaux  simples, 
dont  l'importance  est  fondamentale. 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


263 


M.  Demolins  demande  à  quelques  mem- 
bres s'ils  ont  des  observations  à  présenter 
au  sujet  des  définitions  qui  ont  été  publiées, 
ou  au  sujet  de  la  classification  sociale. 

Une  discussion  s'engage  alors  entre 
M.  Desca.mps  et  m.  de  Calan,  au  sujet  de  la 
définition  du  clan  simple  et  du  clan  agglo- 
méré. M.  de  Calan  croit  qu'il  n'y  a  pas  de 
différence  fondamentale  entre  le  clan  ir- 
landais et  le  clan  écossais. 

Il  propose  les  dénominations  de  clan 
simple  et  de  clan  atténué,  ce  qui  est  ac- 
cepté par  M.  Descamps. 

Au  sujet  de  la  classification,  M.  Melin 
fait  remarquer  que  le  mot  ébranlé,  appli- 
qué à  la  formation  communautaire  et  à  la 
formation  particulariste,  n'a  pas  la  même 
signification  dans  les  deux  cas.  Il  propose 
de  remplacer  le  mot  ébranlé  par  le  mot 
entravé  pour  la  formation  particulariste. 

M.  DE  RousiERS  pense  que  l'appellation 
«  formation  particulariste  dominante  » 
s'appliquerait  mieux  que  le  mot  «  déve- 
loppée »  à  un  peuple  comme  les  États-Unis 
de  l'Amérique  du  Nord.  On  aurait  donc  : 
«  Formation  particulariste,  ébauchée,  en- 
travée, dominante  ».  Il  y  a  lieu  de  remar- 
quer, en  effet,  que  les  Etats-Unis  reçoivent 
actuellement  une  émigration  communau- 
taire formidable,  composée  notamment  de 
Slaves  et  qu'on  ne  peut  pas  prévoir  ce  qui 
se  passera  dans  ce  pays,  où  peut-être  la 
formation  communautaire  pourrait  arriver 
à  dominer  à  son  tour.  Il  serait  alors  im- 
portant de  pouvoir  changer  le  classement 
de  cette  région. 

M.  DE  Cal.w  fait,  à  ce  propos,  quelques 
observations  au  sujet  du  classement  de 
certaines  régions,  comme'  la  France  par 
exemple,  dans  la  formation  particulariste, 
bien  qu'elles  comprennent  un  grand  nom- 
bre d'éléments  communautaires. 

M.De.mûlins  répond,  que,  lorsqu'un  pays 
comprenant  des  éléments  communau- 
ttaires,  a  été  assez  profondément  influencé 
let  modifié  par  la  formation  particulariste, 
il  doit  être  classé  dans  cette  dernière  for- 
mation. Si  on  le  classait  dans  la  formation 
,  communautaire,  qui  est  décrite  en  premier 
lieu,  on  serait  très  embarrassé  pour  expli- 
quer les  modifications  apportées  par  la 
formation  particulariste,  puisque  celle-ci 


n'est  pas  encore  connue  à  ce  moment. 
Mais  les  inconvénients  qui  j)ourraient  en 
résulter  sont  supprimés,  par  le  fait  que  les 
divers  pays  à  formation  particulariste 
sont  classés  entre  eux  dans  l'ordre  où 
les  éléments  communautaires  qu'ils  peu- 
vent contenir  vont  en  diminuant  d'impor- 
tance. C'est  précisément  pour  cela  que  la 
France  est  sous-classée  dans  le  genre 
«  ébranlé  »  et  non  dans  le  genre  «  déve- 
loppé ».  L'ébranlement  provient  des  élé- 
ments communautaires  à  l'état  de  combi- 
naison. 

2"  Sur  le  cours  de  M.  Bureau.  —  M.  Bu- 
RE.\u  expose  que  l'objet  de  son  cours  a  été 
consacré  à  l'étude  des  répercussions  des 
faits  sociaux  sur  la  condition  des  travail- 
leurs. 

Les  différentes  sociétés  simples  ont  été 
examinées  en  détail,  au  point  de  vue  de  la 
solution  qu'elles  apportaient  à  cette  ques 
tion.  Ensuite  est  venu  l'exposé  des  faits,  à 
la  suite  desquels  les  peuples  modernes 
ont  abandonné  le  système  de  la  corpora- 
tion pour  adopter  l'idée  du  contrat  indivi- 
duel de  travail. 

M.  Bureau  montre  qu'il  n'y  a  pas  de 
contrat  de  travail  véritablement  individuel 
dans  l'industrie  moderne.  Tous  les  tra- 
vailleurs sont  étroitement  solidaires  entre 
eux,  et  lorsque  l'un  d'eux  offre  son  travail 
à  un  prix  moindre,  il  force  tous  les  autres 
à  accepter  ce  prix.  H  y  a  donc  toujours 
contrat  collectif  de  travail.  La  seule  ques- 
tion qui  se  pose  est  celle  de  savoir  si  ce 
contrat  sera  à  la  merci  des  ouvriers  les 
moins  élevés  dans  l'échelle  sociale,  de 
ceux  qui  sont  disposés  à  abaisser  indéfi- 
niment leur  «  standard  of  Life  »,  quitte  à 
sacrifier  les  besoins  les  plus  nobles  et 
les  plus  légitimes  de  l'être  humain  ;  ou,  au 
contraire,  si  ce  contrat  sera  sous  l'influence 
des  ouvriers  d'élite,  qui  deviennent  les 
chefs  des  syndicats  ;  en  un  mot  si  le  con- 
trat collectif  sera  chaotique,  ou  organisé. 

Le  cours  a  aussi  porté  sur  l'analyse  des 
causes  qui  fixent  le  taux  des  salaires. 

Une  première  théorie  voudrait  que  les 
prix  ne  dépendissent  que  de  la  loi  de  l'of- 
fre et  de  la  demande.  M.  Bureau  montre 
que  cette  loi  ne  fonctionne  pas  toujours.  II 


264 


BULLETIN    DE   LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


cite  le  cas  de  la  dentelle  de  Saint-Pierre-les- 
Calais  qu'une  mode  passagère  a  portée  en 
Amérique  à  des  prix  hors  de  toute  propor- 
tion avec  le  coût  de  production. 

Une  autre  théorie  voudrait  que  le  taux 
du  salaire  fût  réglé  d'après  la  productivité 
du  travail.  En  ce  cas,  la  hausse  des  salaires 
aurait  dû  être  formidable  pour  les  ouvriers 
fileurs,  par  exemple,  dont  les  machines  ont 
augmenté  dans  des  proportions  énormes  la 
productivité.  Nous  voyons  qu'il  n'en  est 
rien.  La  productivité  du  travail  n'est  donc 
pas  la  vraie  cause  de  la  hausse  des  sa- 
laires. 

M.  Bureau  pense  que  le  taux  des  salaires 
est  fixé  par  le  coût  de  production,  comme 
celui  de  toutes  les  marchandises.  C'est  le 
coût  de  vie  de  l'ouvrier  le  moins  élevé 
dans  l'échelle  sociale  et  dont  les  bras  sont 
indispensables  à  l'industrie,  qui  règle  le 
taux  des  salaires  dans  une  circonscription 
déterminée. 

La  discussion  est  alors  ouverte  et  s'en- 
gage sur  cette  dernière  question  : 

M.  Demolins  fait  remarquer  que  les  faits 
montrent  que  la  rémunération  du  travail 
augmente  en  allant  d'Orient  en  Occident 
et  que  cette  augmentation  suit  assez  exac- 
tement la  capacité  de  l'ouvrier.  On  s'en 
rend  compte,  qiuand  on  passe  de  l'Hindou 
au  Russe,  du  Russe  au  Français,  puis  à 
l'Anglais  et  à  l'Américain. 

Mais,  d'autre  part,  les  faits  observés  dans 
le  sweating  System  prouvent  que  l'ouvrier 
peut  avoir,  dans  certaines  conditions,  une 
grande  capacité  technique  et  cependant 
ne  pas  recevoir  un  salaire  en  rapport  avec 
cette  capacité.  Dans  ce  dernier  cas,  c'est 
([ue  sa  capacité  sociale  n'est  pas  suffisante 
pour  lui  permettre  de  s'organiser  en  vue 
de  la  protection  de  ses  intérêts.  11  faut  donc 
dire,  en  dernière  analyse,  que  le  salaire 
de  l'ouvrier  dépend  de  sa  capacité  techni- 
que et  de  sa  capacité  sociale  combinées. 

C'est  cette  dernière  qui  permet  aux  ou- 
vriers de  s'organiser  en  syndicats  stables  ; 
c'est  aussi  le  défaut  do  cette  capacité  qui 
fait  que  certains  syndicats  tombent  entre 
les  mains  de  politiciens  de  profession  qui 
s'en  servent  au  lieu  de  les  servir. 

M.  DuRiEU  présente  une  observation  au 
sujetde  la  loi  de  «  l'offre  etde  la  demande  », 


qui  lui  paraît  être  le  seul  régulateur  des 
prix.  Bien  des  faits  peuvent  être  cités  à  l'ap- 
pui de  cette  opinion  :  Le  cas  rapporté  par 
M.  Bureau  lui-même  de  la  hausse  prodi- 
gieuse du  prix  de  la  dentelle  de  Saint-Pierre- 
les-Calais,   sous  l'influence  unique  d'une 
mode  Américaine  et  sans  élévation  corres- 
pondante, ni  surtout  antérieure,  du  coût  de 
la  production,  en   est   une  confirmation. 
Autre  exemple  :  La  crise  viticole  en  France, 
où,  sous  l'influence  du  phylloxéra,  le  prix 
du  vin  a  monté  beaucoup,  par  suite  de  la 
raréfaction  de  l'offre  et  sans  que  le  coût 
de  production  du  vin  ait  augmenté  pour 
les  producteurs,  qui  avaient  eu  au  début  la 
chance  de  voir  leurs  vignes  épargnées  ;  et, 
en  second  lieu,  la  baisse  actuelle  du  vin 
au-dessous  du  coût  de  production  par  suite 
de  Texcès  d'offre,  suite  inévitable  des  plan- 
tations exagérées  de  vignes  américaines. 
Cette  baisse  se  produisant  en  même  temps 
que  l'élévation  du  coût  de  production  ré- 
sultant de  la  hausse  des  salaires  et  des 
façons  plus  nombreuses  qu'exigent  les  vi- 
gnes   américaines,   est    particulièrement 
concluante.   Le  procédé   qu'ont   employé 
certains  Américains  célèbres  pour  mono- 
poliser une  industrie,  procédé  dit  «  de  la 
bourse  la  plus  longue  »,  est  également  con- 
cluant; il  consiste  à  vendre  à  perte,  c'est-à- 
dire  au-dessous  du  coût  de  production,  de 
façon  à  ruiner  les  concurrents   et  à  les 
éliminer.  Il  semble  donc  que  les  prix  soient 
constamment  à  la  merci  d'une  mode,  d'un 
accident  quelconque,  ou  de  la  volonté  d'un 
spéculateur  qui  peut  les  influencer,  en  agis- 
sant sur  l'offre  ou  la  demande.  Le  coût  de 
production  doit  au  contraire  être  établi  en 
tenant  compte  de  la  volonté  souveraine  du 
consommateur. 

Ces  controverses,  qui  donnent  lieu  à 
iméchangede  vues  entre  les  congressistes, 
montrent  l'intérêt  considérable  qui  s'atta- 
che à  cette  question  des  salaires. 

3"  Stir  le  cours  de  M.  Melin.  —  M.  Melin 
expose  l'objet  du  cours  de  science  so- 
ciale qu'il  professe  à  l'Université  de  Nancy  : 
il  s'est  surtout  attaché  à  élucider,  cette 
année,  la  question  de  la  prospérité  sociale. 

Il  est  admis,  en  science  sociale,  qu'on 
doit  étudier  les  organismes  sains,  les  or- 


DE   SCIENCE    SOCIALE. 


265 


ganismes  prospères.  Mais  à  quel  signe 
peut-on  reconnaitre  cette  prospérité.  En 
médecine,  on  ne  discute  pas  la  question 
de  savoir  ce  qui  constitue  la  santé,  tout  le 
\M:  monde  est  d'accord  sur  ce  point.  De  même, 
en  science  sociale,  personne  ne  devrait  se 
tromper  sur  le  sens  de  cette  expression.  Un 
pays  sera  prospère,  par  exemple,  quand  il 
jouira  d'une  bonne  situation  économique, 
que  la  culture  intellectuelle  y  sera  assez 
répandue,  que  la  morale  y  .sera  respectée, 
la  natalité  suffisante,  etc^ 

Cependant,  il  faut  bien  avouer  que  cette 
idée  de  prospérité  est  confuse.  On  a  de  la 
peine  à  se  mettre  d'accord  sur  ce  qui  cons- 
titue la  santé  sociale.  Ne  pourrait-on  arriver 
à  rendre  cette  conception  précise. 

Pour  se  rendre  compte  du  degré  de 
prospérité  d'un  groupement,  il  faut  se  poser 
les  deux  questions  suivantes  : 

Quelle  e.st  la  fonction  propre  du  groupe- 
ment considéré? 

Est-il  bien  constitué  pour  réaliser  les 
fins  qu'il  se  propose?  Si  cela  est,  on  pourra 
affirmer  que  ce  groupement  est  sain. 

Examinons  successivement  ces  deux 
questions  : 

1  "  Les  groupements  ont-ils  des  fonctions 
propres? 

La  simple  observation  des  faits  suffit 
pour  s'en  convaincre.  Henri  de  Tourville 
a  du  reste  écrit  sur  ce  sujet  des  pages  con- 
nues de  tous  les  adeptes  de  la  science  so- 
ciale. 

Pour  la  famille,  par  exemple,  l'observa- 
tion montre  qu'elle  se  constitue  en  vue  de 
la  génération  et  qu'elle  subsiste  pour  pour- 
voir à  l'éducation. 

La  fonction  essentielle  de  la  famille,  c'est 
l'éducation. 

Mais  cette  éducation  ne  doit  pas  être 
quelconque.  Elle  doit  être  susceptible  de 
donner  un  citoyen  de  tel  ou  tel  pays. 

On  dira  qu'une  famille  est  prospère 
quand  elle  sera  capable  de  mener  à  bien 
cette  entreprise. 

Pour  qu'un  organisme  soit  prospère,  il 
faut  qu'il  y  ait  accomplissement  des  fonc- 
tions propres  à  ce  groupement  et  adapta- 
tion au  milieu. 

Pour  la  famille,  par  exemple,  il  faudra 
qu'elle  remplisse  les  conditions  suivantes  : 


qu'elle  soit  monogamique,  stable,  soumise 
à  une  autorité  uni([ue,  respectueuse  de  la 
loi  morale,  qu'elle  jouisse  de  ressources 
.suffisantes  et  enfin  qu'elle  ait  une  con- 
naissance et  une  intelligence  exacte  des 
conditions  de  temps  et  de  lieu  qui  l'en- 
tourent. 

Tout  cela  constitue  en  somme  une  con- 
ception simple,  qui  nous  permettra  de  re- 
connaitre l'état  de  prospérité  et  de  poser 
un  critère  pour  nos  jugements  de  valeur. 

Nous  pourrons  ainsi  juger  la  valeur  ab- 
solue des  différentes  sortes  de  famille  que 
l'observation  nous  fait  découvrir  dans  le 
monde. 

'Ce  qui  est  vrai  de  la  famille  est  vrai  de 
tous  les  autres  groupements,  Etat,  Com- 
mune, etc..  On  ne  voit  pas  pourquoi  nous 
nous  interdirions  les  considérations  de 
finalités  qui  peuvent  nous  être  utiles.  H 
sera  peut-être  difficile  de  préciser  le  rôle 
essentiel  du  groupement.  Cependant,  en 
multipliant  les  observations,  on  peut  es- 
pérer serrer  de  plus  en  plus  la  vérité  et 
arriver  à  une  détermination  de  plus  en 
plus  exacte. 

Ainsi,  on  peut  dire  que  tout  groupement 
est  prospère  quand  il  remplit  exactement 
sa  fin. 

Mais  cela  ne  suffit  pas,  il  faut  aussi  que 
cette  prospérité  soit  harmonique.  Il  ne 
faut  pas  qu'un  groupement  fonde  sa  pros- 
périté sur  l'écrasement  des  autres,  ou 
alors  sa  prospérité  ne  sera  plus  harmoni- 
que, mais  parasitaire. 

En  résumé,  un  groupement  sera  pros- 
père quand  il  accomplira  ses  fonctions  : 
1'^  intégralement;  2°  en  de  justes  propor- 
tions; 3'^  harmoniquement. 

Enfin,  une  société  sera  prospère  quand 
tous  les  groupements  seront  à  leur  place 
et  n'empiéteront  pas  sur  les  autres,  et  une 
société  sera  supérieure  quand  elle  aura  la 
plus  grande  prospérité. 

Le  groupement  le  plus  important  pour 
une  société  est,  sans  contredit,  la  famille, 
car  c'est  l'officine  d'où  sortent  tous  les 
êtres  humains. 

La  famille  fera  bien  son  office  là  où  on 
constatera  que  les  enfants  sont  le  mieux 
adaptés  au  milieu.  La  famille  pourra  ser- 
vir de   critère  de  comparaison   pour  les 


266 


BULLETIN   DE    LA   SOCIETE   INTERNATIONALE 


races;  on  appellera  supérieure  la  race  où 
la  famille  est  la  meilleure. 

M;  Demolins  expose  ensuite  le  résultat 
de  ses  recherches  sur  la  prospérité,  re- 
cherches faites  en  se  basant  seulement 
sur  les  faits. 

D'après  Le  Play,  «  la  prospérité  existe 
quand  le  pain  quotidien  est  assuré  et  la 
loi  morale  observée.  » 

Mais  cela  n'indique  pas  comment  ce  phé- 
nomène se  produit. 

Si  on  s'en  rapporte  uniquement  aux 
faits,  on  aperçoit,  dans  l'état  actuel  de  la 
science,  deux  formes  de  prospérité,  que 
l'on  peut  appeler  :  1°  la  prospérité  sim- 
ple, ou  stagnante  ;  2'^  la  prospérité  compli- 
quée, ou  progressive. 

La  prospérité  simple  dérive  de  la  for- 
mation communautaire.  Elle  est  détermi- 
née par  les  facilités  résultant  des  condi- 
tions de  vie  et  caractérisée  par  la  stabilité. 
Ici,  l'individu  est  soutenu  par  les  condi- 
tions de  vie  :  facilités  du  Lieu  (productions 
spontanées),  du  Travail  (simple  récolte,  tra- 
vail en  communauté),  de  la  Propriété  (sol 
disponible),  de  la  P'amille  (famille  patriar- 
cale), etc.  Tant  que  ces  facilités  persistent, 
la  prospérité  est  stable.  Exemple  l'Orient. 

Ce  genre  de  prospérité  ne  tient  pas  aux 
personnes,  mais  aux  choses,  et  elle  s'éva- 
nouit en  même  temps  que  les  conditions 
de  vie.  C'est  de  la  stabilité  en  vase  clos; 
elle  ne  résiste  pas  à  la  concurrence.  C'est 
ce  que  Le  Play  n'a  pas  vu;  il  a  commencé 
ses  observations  par  l'Orient  et  a  cru  que 
la  prospérité  orientale  qu'il  observait  pou- 
vait être  donnée  en  exemple  au  monde. 

C'était  une  erreur  dont  nous  avons 
eu  beaucoup  de  peine  à  nous  dégager. 

La  prospérité  compliquée,  ou  progres- 
sive, dérive  de  la  formation  particulariste. 
Elle  est  déterminée  par  l'aptitude  à  sur- 
monter les  difhcultés  de  la  vie  et  caracté- 
risée par  la  faculté  d'adaptation  aux  trans- 
formations sociales.  Ici,  l'individu  triomphe 
des  difficultés  des  conditions  de  vie,  grâce 
à  sa  formation  particulariste.  Cette  pros- 
périté tient  aux  personnes  et  non  aux 
choses. 

Aussi  elle  persiste  en  dépit  des  difficultés 
de  la  vie  et  triomphe  de  la  concurrence. 
Elle  triomphe,  en  particulier,  des  sociétés 


à  prospérité  simple.  (C'est  ainsi  que  l'Oc- 
cident prédomine  sur  l'Orient.)  Elle  cons- 
titue donc  la  véritable  forme  de  la  prospé- 
rité. 

M.  Bureau  croit  qu'il  est  impossible  de 
déterminer  le  critère  de  la  prospérité  par 
l'observation  scientifique.  La  science  ne 
juge  pas  et  si,  dit-il,  M.  Melin  réussissait 
dans  sa  tentative,  ce  serait  très  grave,  car 
cela  assignerait  à  la  science  sociale  une 
place  toute  spéciale  parmi  les  sciences 
d'observation,  aucune  de  ces  dernières 
n'aboutissant  à  l'énoncé  de  jugements.  Le 
chêne  est  différent  du  roseau  ;  on  ne  peut 
dire  qu'il  soit  supérieur.  Les  jugements 
ne  peuvent  être  portés  qu'en  fonction  de 
la  métaphysique. 

Quant  à  la  détermination  des  fonctions 
propres  des  groupements,  cela  ne  lui  pa- 
raît pas  susceptible  de  donner  des  résul- 
tats utiles.  Quelle  est  la  fin  du  mariage 
par  exemple?Quandonse  pose  cette  ques- 
tion, on  ne  fait  plus  de  la  science  sociale. 

M.  Bertier  estime  qu'on  ne  doit  pas 
renoncer  à  formuler  la  notion  de  prospé- 
rité et  de  supériorité.  Il  craint  que  beau- 
coup de  gens  ne  délaissent  la  science  so- 
ciale, s'ils  n'ont  plus  l'espoir  d'y  trouver 
un  critère  certain  de  la  prospérité.  II  fait 
remarquer  que  cette  idée  de  prospérité  se 
rencontre  dans  les  autres  sciences.  En 
médecine,  par  exemple,  on  sait  parfaite- 
ment ce  qui  est  normal  et  ce  qui  est  pa- 
thologique. 

M.  Bureau  répond  que  tout  jugement  de 
supériorité,  même  en  médecine,  repose  sur 
un  postulat.  Les  mots  bon,  mauvais,  joli, 
laid,  etc.,  sont  prohibés  dans  toutes  les 
sciences. 

L'impression  finale  est  que  la  question 
reste  ouverte  et  quelle  devra  être  exami- 
née à  nouveau,  en  s'inspirant  directement 
des  faits  observés  '. 

Le  Secrétaire, 

M.  Du  RI  EU. 


1.  Nous  recevons,  à  ce  sujet,  une  communicaUon 
de  noire  collègue,  M.  Michel  Mcrys.  Nous  la  pu- 
blierons dans  le  prochain  Bulletin. 


DE    SCIENCE    SOCIALE. 


•1()1 


\ 


LE  GROUPE  CANADIEN 


A  M.  Edmond  Demolln^ 

uttowa,  le  10  juin  l!iO". 

Clier  Monsieur, 

J'ai  le  plaisir  de  vous  informer  (^ue  le 
groupe  de  science  sociale  d"Ottawa  vient, 
de  terminer  sa  troisième  année  d'études. 

Il  y  a  eu,  cette  année,  21  séances  con- 
sacrées : 

1°  A  une  revue  complète  des  sociétés 
du  monde  ancien  (  I^'' volume  de  l'ouvrage, 
Comment  la  roule  crée  le  type  social:  les 
Sociétés   de  ranliquilé). 

2"  A  une  étude  détaillée  du  deuxième 
volume,  les  Sociétés  du  monde  moderne; 

S''  A  une  revue  spéciale  de  la  Xomen- 
clature  sociale  d'Henri  de  Tourville,  de- 
puis A  jusqu'à  Z  :  cette  revue  a  été  faite 
avec  un  soin  tout  particulier. 

Les  membres  ont,  en  outre,  lu  et  com- 
menté les  fascicules  de  la  Science  sociale, 
ainsi  que  les  monographies  de  M.  Léon 
Gérin  sur  le  Canada. 

Le  groupe  compte  plusieurs  nouveaux 
membres,  et  son  succès  paraît  assuré. 

L'année  prochaine,  on  mettra  à  l'étude 
les  sociétés  contemporaines,  ainsi  que  les 
types  sociaux  du  Canada. 

Veuillez  agréer,  cher  Monsieur,  avec  les 
salutations  empressées  de  tous  les  mem- 
bres de  notre  groupe,  l'assurance  de  mes 
meilleurs  sentiments. 

Fernand  Rinfret, 
Secrétaire. 


LA  CRISE  MORALE  DES  TEMPS 
NOUVEAUX ' 


Sous  ce  titre,  notre  ami,  M.  Paul  Bureau, 
vient  de  publier  un  nouveau  volume.  Cette 
œuvre  vigoureuse  mérite  d'être  lue  et 
nous  n'avons  pas  besoin  de  la  recommander 
ici. 


M.  Bureau  expose  d'abord  la  nature  de 
cette  crise,  aussi  bien  dans  la  vie  privée 
que  dans  la  vie  publique.  Il  en  reclierche 
ensuite  les  causes  :  celles  qui  viennent  de 
«  la  méprise  des  enfants  de  l'esprit  nou- 
veau »  et  celles  qui  viennent  de  «  la  mé- 
prise des  enfants  de  la  tradition  ».  Cette 
double  méprise  aboutit  à  un  même  résul- 
tat :  «  priver  notre  pays  d'une  éducation 
morale  adéquate  à  ses  besoins  ». 

L'auteur  examine  ensuite  les  deux  ten- 
tatives qui  ont  été  faites  pour  établir  la 
morale  en  dehors  de  toute  donnée  méta- 
physique :  la  morale  évolutionniste  et  la 
morale  de  la  solidarité.  Il  montre  en  quoi 
et  pourquoi  elles  n'ont  pas  réussi. 

Il  recherche  enfin  quelle  peut  être  la 
solution  du  problème.  Il  l'aperçoit  dans 
l'influence  croissante  exercée  par  des 
hommes  dont  on  reconnaît  la  double  su- 
périorité morale  et  économique  et  qu'il 
appelle  »  les  bons  citoyens  de  la  Cité  mo- 
derne ». 

Dans  cet  ouvrage,  M.  Bureau  s'est  inspiré 
des  conclusions  de  la  Science  sociale,  et 
son  livre  est  profondément  imprégné  de 
nos  études  sociales.  Mais,  en  l'écrivant,  il 
n"a  pas  entendu  faire  une  œuvre  de  science 
sociale. 

La  philosophie,  ou  la  théologie,  peuvent 
donner  à  l'étude  de  la  morale  un  fonde- 
ment métaphysique.  Mais  il  n'en  est  pas 
de  même  de  la  science  sociale  qui  procède 
uniquement  de  l'observation  méthodique 
des  phénomènes  sociaux  et  de  leurs  ré- 
percussions. Elle  ne  peut  donc  avoir  pour 
point  de  départ  que  des  phénomènes  di- 
rectement observables. 

Nous  dirons  donc  :  En  science  sociale, 
l'étude  de  la  morale  a  pour  objet  de  re- 
chercher comment  la  notion  et  la  pratique 
du  devoir  se  manifestent  suivant  les  divers 
milieux  sociaux  et  comment  elles  évoluent 
sous  l'influence  de  ces  milieux. 

J'essaierai  d'exposer  prochainement 
comment  cette  étude  peut  être  faite,  et  à 
quels  résultats  elle  aboutit,  dans  l'état  ac- 
tuel de  la  science  sociale. 

E.  D. 


I.  nioud  et  C'%  éditeurs. 


:268 


BULLETIN   DE    LA    SOCIETE    INTERNATIONALE 


RÉPERCUSSIONS  SOCIALES 


Ces  répercussions  restent  toujours  à  vérifier, 
ou  à  préciser,  par  de  nouvelles  observations.) 

(Il  n'y  a  une  Science  sociale  que  si  les  phéno- 
mènes sociaux  se  répercutent  les  uns  sur  les 
autres,  indépendamment  de  la  volonté  hu- 
maine et  par  le  fait  de  la  nature  des  choses.; 


IV. 


Le  mode  d'existence. 


Nous  signalerons  d'abord  quelques  cir- 
con.stances  qui  influent  sur  le  Mode  d'exis- 
tence d'une  façon  générale. 

1.    —    RÉPERCUSSIONS    GÉNÉRALES. 

1.  La  douceur  du  climat  réduit  les  be- 
soins matériels-.  Un  climat  doux  permet 
de  se  contenter  d'une  nourriture  moins 
substantielle,  d'une  habitation  et  de  vê- 
tements moins  confortables  ;  l'hygiène  est 
simplifiée  et  les  récréations  sont  facilitées 
par  la  vie  au  grand  air. 

2.  Les  milieux  iniransformables  {steppes, 
montagnes,  etc.)  créent  des  existences,  rou- 
tinières, économes  et  frustes^.  Routinières, 
parce  que  le  travail  est  peu  progressif; 
économes,  parce  que  le  sol  est  pauvre; 
frustes,  à  cause  de  l'éloignement  des  cen- 
tres urbains. 

3.  La  communauté  ])ousse  à  la  consom- 
mation et  an  gaspillage  ''.  Parce  que  cha- 
cun, prélevant  sur  le  fonds  commun,  est 
peu  porté  à  économiser  les  choses. 

4.  L'aptitude  à  l'économie  ne  suffît  pas 
pour  élever  les  conditions  de  vie  ^  Parce 
que  l'économie  donne  l'habitude  d'une 
vie  étroite,  que  l'on  est  porté  à  conserver, 
même  lorsqu'on  est  arrivé  par  ce  moyen 
à  la  richesse.  C'est  cette  loi  qui  crée  le  type 
du  «  parvenu  »,  et  qui  l'empêche  de  s'é- 
lever socialement.  11  ne  suffit  pas  d'arri- 
ver à  la  richesse,  il  faut  savoir  en  user,  en 
sachant  la  dépenser. 

5.  Les  individualités  inférieures  élèvent 
surtout  les  conditions  de  vie  an  moyen  du 
travail  de  leur  femme  *>.  Parce  que  l'iiomme 

•1.  Voir  les  quatre  livraisons  prt^ccdentes. 

2.  Se.  soc.  fasc.  XXII,  ;t3;XXViri,  ^2.  Classification 
soc,  les  renvois  relatifs  aux  pays  méridionaux. 

3.  Se.  soc.,  lasc.  XXII,  4-2.  La  'RoiUc,  I,  liv.  I  et  II. 
-i  Se.  soe.,  XXXIII,  297.  G.  E.,   V,  410. 

îi.  0.  R.,  VI,  377.  France  d'auj.,  liv.  I,  eh.  m. 
(i.  0.  !•:.,  IV,  198;  V,  308:  VI,  39,  Cl.  0.  M.,   Il,  2i3: 
III,  33;;,  418. 


qui  n'est  pas  capable  d'un  travail  intelli- 
gent et  intense,  est  porté  à  imposer  à  sa 
femme  un  surcroît  de  travail.  Il  use  de 
l'instrument  qu'il  a  sous  la  main  et  qui 
est  sans  défense. 

6.  L'aptitude  au  travail  intense  (dis- 
tincte de  la  puissance  d'économie)  élève  les 
conditions  de  vie  et  développe  l'habitude  du 
confortable' .  Le  travail  donne  le  moyen 
d'arriver  au  confortable,  mais  à  condition 
que  les  préoccupations  d'économie  ne 
viennent  pas  le  paralyser.  C'est  le  cas  de 
la  race  anglo-saxonne,  plus  apte  au  travail 
qu'à  l'économie,  par  suite  de  sa  formation 
particulariste,  fortifiée  par  la  répercussion 
suivante.  (Le  Français  est  plus  apte  à  l'é- 
conomie qu'au  travail  inten.se.) 

7.  L'absence  de  dot  à  donner  aux  enfants 
permet  aux  parents  une  existence  conforta- 
ble *.  Ceci  est  capital,  car  on  ne  peut  ar- 
river à  économiser  les  sommes  impor- 
tantes nécessaires  pour  créer  des  dots, 
qu'en  se  donnant  à  soi-même  une  vie  mé- 
diocre et  en  s'imposant  de  nombreuses 
privations.  C'est  à  cette  dure  extrémité 
que  le  Français  se  condamne. 

8.  Les  peuples  qui  dédaignent  les  profes- 
sions lucratives  essayent  de  résoudre  le 
problème  de  la  vie  en  diminuant  le  confor- 
table ".  C'est  le  cas  de  la  noblesse  et,  à  sa 
suite,  de  la  bourgeoisie  françaises. 

Certains  travaux  ont  une  action  bien 
déterminée  sur  le  mode  d'existence  : 

9.  La  culture  de  la  vigne  développe  les 
habitudes  de  luxe  '".  Parce  qu'elle  donne  uu 
produit  riche  sur  un  petit  espace,  que  le 
vigneron  escompte  la  bonne  récolte  et  vit 
^n  conséquence.  Le  vigneron  est  porté  à 
régler  ses  dépenses  ordinaires  d'après  ce 
revenu  extraordinaire.  De  plus,  comme  la 
récolte  est  transformée  en  argent,  il  a, 
plus  que  le  paysan,  l'habitude  de  vendre 
et  d'acheter  facilement. 

10.  Le  dévelojtpement  des  transports  et 
du.  commerce  augmente  les  habitudes  de 
luxe  ".  Par  la  facilité  plus  grande  que  l'on 

7.  0.  E..  m,  28C,  3-22,  403.  0.  M.,  I.,  397,  Supcr.des^ 
Anfjlo-Siixons,  passini. 

8.  .Se.  soc,  fasc.  XXII,  08.  Super,  des  Anr/lo- 
Saxons,  passim. 

9.  Se.  SOC,  XXXI,  19. 

10.  .SV.  SOC,  XXII,  277:  XXIX,  239.  Franc  d'auj.. 
liv.  Il,  cil.  III.  ().  M.  III.  2.W. 

11.  Se.  soc.  II,  9(5;   fasc.   XXII,  33,  3't;  XXIII,   6'»,. 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


:2G9 


a  (le  vendre  et  d'acheter  et  par  l'importa- 
tion d'habitudes  étrangères  au  pays,  (""est 
ainsi,  par  exemple,  que  le  costume  local 
est  peu  à  peu  remplacé  par  des  vêtements 
achetés  au  dehors  et  que  se  modifient  les 
habitudes  de  vie. 

ll.Lo  limitatinn  de  la  vie  puhUque  d 
f'Xtèrieure  fait  attacher  p/us  d'impor  tance 
à  la  vie  privée  '.  Parce  qu'on  reporte  toutes 
ses  préoccupations  sur  la  vie  au  foyer  et 
([u'on  cherclie,  dès  lors,  à  la  rendre  at- 
trayante. 

2.    —   LA    NOURRITURE. 

Les  éléments  qui  constituent  la  nourri- 
ture sont  le  résultat  de  répercussions  dont 
voici  quehpies  exemples  : 

l2.Le  bas prixrelatif  des  céréales,  en  rap- 
port de  leur  valeur  nutritive,  en  fait  la  subs- 
tance alimentaire  principale-.  Les  céréales 
ont,  en  outre,  l'avantage  de  se  conserver 
longtemps  et  de  pouvoir,  dès  lors,  être 
gardées  en  provision.  Quand  une  impé- 
rieuse nécessité  oblige  de  simplifier  le 
régime  alimentaire,  les  céréales  y  de- 
viennent tellement  prédominantes  qu'elles 
absorbent  parfois  la  moitié  de  la  dépense 
totale  de  la  famille  ^. 

13.  Les  conditions  du  sol  et  du  climal  font 
varier  la  nature  des  céréales  employées  dans 
l'alimentatioîi  ■'.  En  Europe,  la  zone  sep- 
tentrionale a  pour  blé  l'avoine  ;  la  zone 
centrale,  le  seigle,  l'orge  et  le  froment;  la 
zone  méridionale,  le  maïs  et,  dans  une 
moindre  proportion,  le  froment. 

14.  A  mesure  que  Vaisance  augmente,  les 
corps  gras,  les  viandes  et  les  boissons  fer- 
mentées  viennent  en  partie  se  substituer  au 
pain  •'.  A  cause  de  leur  valeur  nutritive  su- 
périeure. C'est  ainsi  que,  dans  certains 
cas,  le  rapport  de  la  dépense  en  céréales  à 
la  dépense  totale  de  la  famille  se  réduit  au 
liuitième  ^  ;  en  d'autres  cas,  an  douzième  "  ; 
parfois,  au  treizième  *•. 

XXVHI,   lis.    0.  E.,  II,  M17;  IV,    401  ;  V,    intr.  .(2;  V, 
;n5.  0.  E.,  VI,  37.  0.  M.,  -2=  sér.  II,  400. 

1.  Se.  soc,  XXVIII,   31-2.  Sup.  des  Aiif/lo-Saxons, 
passim. 

2.  0.  E.,  I,  292. 

3.  0.  E.,  VI,  208. 
i.  0.  E.,  I,  294. 
•;.  0.  E.,  I,  203. 

(i.  O.  E.,  II,  ch.  VII,  .;  15;  m,  (h.  IX,  3  l.-i. 
7.0.  E.,  HI,  cil.  VI,  ;,  lo. 
8.  0.  E.,  VI,  Ch.  II,  3  15.    . 


15.  Les  conditions  durlimat  font  varier 
la  nature  des  corjfs  gras  employés  dans  l'a- 
limentation ^  Dans  la  zone  septentrio- 
nale, on  faitprincipalement  usage  des  grais- 
ses de  poisson,  d'oiseaux  aquatiques  et  de 
(luelques  animaux  terrestres.  Le  beurre, 
extrait  du  lait  de  vache,  ne  commence  à 
être  employé  d'une  manière  usuelle  que 
vers  le  soixantième  degré  de  latitude 
nord.  Dans  la  zone  méridionale,  la  cha- 
leur oblige  à  convertir  le  lait  en  fro- 
mage. 

IG,  Les  conditions  du  climat  font  varier 
la  nature  des  fruits  employés  dans  l'ali- 
mentât ion  ^'>.  Le  nombre  et  l'abondance  des 
fruits  va  en  diminuant,  à  mesure  que  l'on 
va  du  midi  vers  le  nord. 

17.  Les  conditions  du  climat  font  varier 
lanaturedes  boissons fermentées^K  Dans  les 
régions  chaudes  et  tempérées  de  l'Europe, 
les  boissons  fermentées  s'extraient,  pour 
la  plupart,  de  certains  fruits  :  les  plus  im- 
portantes s'obtiennent  par  la  fermentation 
spontanée  du  jus  des  raisins,  des  pommes 
et  des  poires.  Dans  la  région  septentrionale, 
les  boissons  fermentées  se  fabriquent  prin- 
cipalement au  moyen  des  céréales,  comme 
les  bières,  ou  au  moyen  de  matières  su- 
crées, comme  les  hydromels,  préparés 
avec  le  miel.  Enfin,  les  pasteurs  de  l'Orient 
obtiennent  des  boissons  fermentées  avec 
le  lait  de  divers  animaux,  par  exemple  le 
kloumouiss,  préparé  avec  le  lait  de  ju- 
ment '-. 

18.  Les  sols  pauvres  développent  la  so- 
briété '3.  Parce  qu'ils  ne  fournissent  qu'une 
nourriture  pauvre,  peu  abondante  et  peu 
variée. 

19.  Dans  certaines  régions  de  VAfrique, 
la  banane  développe  le  cannibalisme^'*.  La 
banane  est  le  principal  aliment  dans  une 
région  dépourvue  de  troupeaux,  à  cause 
de  la  mouche  tsé-tsé.  Or,  la  banane  est 
un  aliment  incomplet,  qui  exige  l'adjonc- 
tion d'un  corps  gras. 

20.  Dans  certaines  régions  de  l'Afrique, 

9.  0.  E„  I,  299  à  301. 

10.  0.  E.,  I,  339. 
M.  0.  E.,  I,  316. 

12.  0.  E.  III,  ch.  vu,  "O. 

13.  .Se.  soc,  II,  372:  îasc.  XXII,  31.  0.  E.,  II,  198; 
IV,  281  ;  V,  179  ;  VI,  .'i7.  0.  M.,  i'  «  sér.  IV,  102  ;  2'^  sér., 
II,  56,  66,84,  421. 

14.  Soc.  afric.,ùùi,  233. 


270 


BULLETIN    DE   LA   SOCIETE   l.NTERNATIO.VALE 


le  manioc  fait  disparaître  le  camiibalisme  '. 
Parce  qiiïl  est  beaucoup)  plus  nutritif  que 
la  banane  et  qii'il  donne  un  rendement 
abondant  pour  un  faible  travail. 

3.    —   I,'lIABlTATli>N. 

Quelques  répercussions,  qui  montrent 
comment  les  conditions  de  vie  peuvent 
déterminer  la  forme  même  de  l'habitation  : 

21.  La  vie  en  communauté  de  famille 
oblige  à  avoir  le  type  de  la  grande  mai- 
son '-.  Parce  qu'il  faut  abriter  plusieurs 
ménages.  C'est  le  cas,  par  exemple,  pour 
les  populations  de  l'Orient  et  d'une  partie 
de  l'Italie. 

22.  La  vie  en  simple  ménage  à  forma- 
tion /jarticularisie  porte  à  adopter  le  type 
de  la  petite  maison  individuelle'^.  Parce 
qu'on  est  peu  nombreux  et  qu'on  tient 
pai'-dessus  tout  au  foyer  isolé  et  complè- 
tement indépendant.  De  là,  le  cottage  et 
la  petite  maison  urbaine  des  Anglais. 

23.  La  vie  urbaine,  en  simple  ménatje,  à 
formation  particulariste  ébranlée,  porte  à 
s'entasser  dans  de  grands  immeubles  divisés 
en  petits  appartements.  Parce  qu'on  est 
également  peu  nombreux,  mais  que,  par 
contre,  on  ne  tient  plus  au  foyer  isolé  et 
indépendant.  On  veut  habiter  dans  la 
ville  même.  De  là,  la  grande  maison  ur- 
baine à  loyer  des  Français. 

24.  La  rigueur  du  climat  a  souvent  pour 
conséquence  l'adoption  des  toitures  larges''. 
Par  la  tendance  à  abriter  les  animaux  sous 
le  même  toit  que  la  famille,  afin  de  ré- 
sister plus  facilement  axix  hivers  trop  ri- 
goureux. C'est  le  cas,  par  exemple,  de  la 
Suisse  et  de  l'Allemagne  du  .Nord. 

25.  La  douceur  du  climat  porte  à  ré- 
duire la  grandeur  des  maisons'"^.  Parce  que 
l'on  passe  volontiers  une  grande  partie  de 
la  journée  dehors  et  qu'on  ne  rentre  chez 
soi  que  pour  prendre  ses  repas,  ou  pour 
dormir.  C'est  pour  cela  que  les  maisons 
grecques  .sont  si  petites. 

2G.  La  douceur  du  climat  ne  porte  pas 

1.  Soc.  afric,  2ij;>. 

'1.  Se.  soc,  XVI,  30!);  Soc.  a/ric,  -il!». 

3.  Se.  soc,  XIX,  ;«),  l.-i8;  fasc,  XXI, '273;  Si'p.  des 
.\ttglo-Sa.TOns,  liv.  III,  cli.  iv. 

4.  Se.  .sor.,  XXI]  :  Soc.  afric,  -218,220. 

5.  Se.  soe.,  fasc.  XXVIII.  170;  .Soc.  nfric,  %Vi. 


à  embellir  l'intérieur  de  sa  maison  et  à  s'y 
installer  confortablement  *.  Pour  les  mê- 
mes raisons. 

27.  L'état  habituel  de  guerre  et  le  besoin 

de  se  défeitdre  portent  à  construire  sa  mai-     û 
son  sur  les  hauteurs''.  Ce  type  est  fréquent     ■ 
chez  les  montagnards  guerriers  du  bassin 
de    la    Méditerranée;   il    était  également 
fréquent  au  moyen  âge. 

28.  Les  mêmes  causes  portent  aussi  à 
s'agglomérer  dans  les  villes  et  à  se  dé- 
tourner des  habitations  isolées  *.  C'est  le 
cas  de  tous  les  pays  où  la  sécurité  n'e.st 
pas  garantie. 

29.  Dans  la  formation  communautaire , 
on  change  moins  facilement  d'habitation 
que  dans  la  formation  particularisiez. 
Parce  que  le  communautaire  est  plus 
porté  à  s'appuyer  sur  le  passé,  sur  la  tra- 
dition et  sur  le  groupe  familial  dont  le 
foyer  traditionnel  est  la  représentation. 
Le  particulariste,  au  contraire,  compte 
plus  sur  lui-même  que  sur  son  entou- 
rage. 

30.  Le  jiarticidariste  est  plus  préoccupé 
d'orner  sou  «  home  »  et  de  le  rendre  con- 
fortable "*.  Parce  qu'il  attache  plus  d'im- 
portance à  la  vie  privée  qu'à  la  vie  pu- 
blique, à  la  vie  de  famille  qu'à  la  vie  de 
société. 

31.  La  formation  sociale  a  une  influence 
sur  la  conijjosilion  du  mobilier ^^.  Chez  les 
populations  plus  directement  issues  de  la 
vie  pastorale  et  nomade,  le  mobilier  est 
très  réduit,  comme  sous  la  tente  :  quelques 
objets  de  vaisselle  en  bois  ou  en  métal  ; 
pas  de  lits,  simplement  des  coussins  et 
des  nattes  étendues  sur  le  sol.  En  Occident, 
au  contraire,  où  la  vie  sédentaire  est  plus 
ancienne,  des  lits  garnis  de  draps,  une 
nombreuse  vaisselle,  des  meubles  en 
bois,  etc. 

32.  Le  cliuKil  a  une  influence  sur  la  dis- 
posilion  du  mobilier  '-.Ainsi,  en  Auvergne, 
en  Bretaghe,  etc..  les  lits  sont  groupés 
dans  la  même  pièce,  haut  placés  et  mas- 

(i.  La  Su.)),  des  Anglo-Sa.rons,  liv.  Il,  cli.  iv. 

7.  0.  M.,  11,  m.  94. 

8.  G.  M..  2«  Sér.,  Il,  385. 

!>.  Stip.  des  An(/lo-Saxons,  liv.  11,  cli.  iv. 

10.  Ibid..  ot  0.  M.,  m,  181. 

11.  0.  E.,  I.  .33ij;  II,  ch.  iàYi,"JIO;  VI,  cli.  m.  ", -20. 

12.  Se.  Snc,  XXVII,  3-2. 


DE    SCIENCE   SOCIALE. 


f>71 


([liés  par  des  tentures  et  des  coffres.  Cette 
coutume  a  pour  but  d'économiser  le  chauf- 
fage nécessité  par  un  climat  froid,  ou 
humide. 

33.  Xc.s  productions  (lu  sol  et  du  aous-sol 
font  varier  le  mode  de  chauffage  '.  Dans 
les  contrées  où  le  combustible  abonde,  on 
se  sert  du  bois  de  corde,  ou  de  charbon  de 
terre.  Dans  les  régions  privées  de  forêts 
et  de  houillères,  on  a  recours  à  la  tourbe. 
Dans  les  régions  encore  plus  dépourvues, 
on  emploie  les  herbes  séchées,  les  ro- 
seaux, la  paille,  le  fumier,  ou  même  les 
excréments  d'animaux. 

34.  Le  climat  fait  varier  le  mode  d'éclai- 
rage-. La  consommation  augmente  à  me- 
sure qu'on  se  rapproche  des  régions 
boréales.  Dans  le  voisinage  de  la  mer 
glaciale,  une  mèche  plongée  dans  l'huile 
de  poisson;  dans  la  région  boisée  plus  au 
sud,  fragments  de  bois  résineux,  parfois 
matières  enduites  du  goudron  extrait.  Plus 
au  sud,  chandelles  fabriquées  avec  la 
graisse  animale,  huiles  végétales  brûlées 
au  moyen  de  mèches,  etc. 


4. 


LES    VETE.MENTS. 


k 


35.  Le  climat  et  le  travail  font  varier  la 
forme  et  la  nature  des  vêtements^.  Le 
climat  impose  des  vêtements  plus  ou 
moins  chauds  et  le  travail  en  détermine 
la  nature,  suivant  les  produits  qu'il  livre 
à  la  consommation. 

36.  La  résidence  urbaine  porte  surtout  à 
l'abandon  du  costume  local  ^.  Parce  que, 
dans  les  villes,  on  se  trouve  en  contact 
avec  des  gens  de  toutes  provenances  et 
que  le  développement  du  commerce  faci- 
lite l'achat  de  vêtements  confectionnés  à 
bas  prix. 

37.  Le  costume  de  Vhomme  et  celui  de  la 
femme  sont  influencés  par  des  causes 
différentes.  Ainsi  les  modes  anglaises  sont 
plus  généralement  imitées  par  les  hommes  : 
les  modes  françaises  par  les  femmes. 
Parce  que  les  premières  sont  plus  pra- 

1.  G.  E.,  I,  33j;  II,  cil.  I,  §  17;  cil.  i  à  vu,  :,  lo; 
HI,  ch.  i  et  ii;  eh.  iv,  §  15;  ch.  vi,  g  15. 

i.  0.  E.,  I,  3.39  et  toutes  les  monograpliies  au 
.:  i;;. 

3.  0.  E.,  I,  3'iO  à  34!»  et  dans  les  monographies  le 
paragraphe  consacré  aux  vêtements. 

i.  Ibid. 


tiques  et  les   secondes  plus   gracieuses. 

38.  Le  développement  des  sports  impose 
certaines  formes  de  vêtements.  Par  la  né- 
cessité de  les  adapter  à  cet  usage  spé- 
cial. 

3'J.  La  profession  imj)0se  certaines 
formes  de  vêtements.  Pour  les  mêmes  rai- 
sons. Ainsi  la  blouse  du  paysan,  la  veste 
de  l'ouvrier,  l'uniforme  du  soldat,  la  toge 
du  magistrat,  ou  du  professeur,  etc. 

40.  Les  conditions  de  l'éparr/ne  jieuvenl 
modifier  l'aspect  du  vêtement^.  Ainsi,  en 
Orient,  l'interdiction  du  prêt  à  intérêt  par 
la  loi  religieuse  a  poussé  les  populations 
à  utiliser  leurs  épargnes  en  introduisant 
dans  le  vêtement  des  métaux  précieux, 
surtout  sous  la  forme  de  monnaies  d'or  et 
d'argent. 

4L  Le  développement  des  transports 
tend  à  unifier  la  forme  et  la  nature  du  vê- 
tement <^.  Par  la  facilité  de  se  procurer  par 
le  commerce  des  vêtements  confectionnés 
à  meilleur  marché. 

5.     —    L'iIVdlÈNE. 

42.  Certains  travaux  prédisjiosent  à 
exercer  une  médecine  empirifpie'.  Cette 
prédisposition  s'accuse  surtout  dans  les 
régions  où  l'homme  ne  se  livre  pas  à  un 
travail  épui.sant  qui  détourne  des  spécu- 
lations intellectuelles.  On  l'observe,  prin- 
cipalement, dans  les  régions  de  steppes, 
de  montagnes  et  de  forêts,  où  les  travaux 
agricoles  sont  peu  développés  et  où  le  pâ- 
turage est  l'industrie  dominante.  La  classe 
des  bergers  peut  alors  se  recruter  d'hom- 
mes énergiques  et  intelligents  qui  se  trou- 
vent naturellement  initiés  aux  plus  sim- 
ples pratiques  de  l'art  de  guérir,  par  les 
soins  qu'exigent  les  animaux  malades. 

43.  Les  conditions  du  lieu  et  du  travail 
influent  sur  l'hygiène.  Suivant  que  le  tra- 
vail se  pratique  au  grand  air,  ou  dans  des 
locaux  mal  aérés  ;  suivant  qu'il  met  en 
contact  avec  des  matières  salubres  ou 
toxiques,  etc.  Il  y  a  des  maladies  qu'on 
peut  appeler  locales,  ou  professionnelles. 

44.  Les  familles  patriarcales  et  instables 

ti.  0.  E.,  I,  349;  II,  ch.  M,  §§  10  et  19. 

ti.  0.  E.,  IV,  1-26,  13(i,  337:  VI,  408.  0.  M  ,  III,  idi. 

7.  0.  E.,  I,  3(K.;  Il,  ch.  v,  ,;  4;  IV,  ch.  vu,  3  4. 


272 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE   INTERIVATIONALE 


sont  moins  capables  de  )-ësisler  au  déve- 
loppement de  Vfdcoolisme  '.  Parce  qu'elles 
ne  créent  pas  le  sentiment  de  la  respon- 
sabilité individuelle.  Pour  la  raison  in- 
verse, la  famille  particulariste  en  est  plus 
capable  2. 

45.  Les  exercices  physiques  se  dévelop- 
pent dans  la  mesure  et  de  la  manière  où  ils 
sont  utiles  à  l'acquisition  du  pain  quoti- 
dien 3.  Cela  résulte  de  ce  fait  que  chacun 
agit  suivant  les  conditions  imposées  par 
les  nécessités  de  ses  moyens  d'existence. 
De  là,  la  difficulté  de  développer  les  exer- 
cices physiques  chez  les  peuples  où  ils  ne 
résultent  pa§  de  cette  nécessité. 

46.  L'abus  des  examens  est  un  empêche- 
ment à  la  pratique  générale  des  exercices 
physiques  *.  Par  la  tendance  à  tout  sacri- 
fier aux  études  scolaires  et  parce  que 
l'examen  ouvre  des  carrières  qui  exigent 
moins  que  d'autres  la  force  physique,  l'a- 
gilité et  la  vie  active. 

6.    —   LES   RÉCRÉATIONS. 

47.  Le  climat  exerce  une  action  directe 
sur  les  récréations  *.  Dans  le  Nord  et  jus- 
que vers  le  milieu  de  la  zone  centrale,  la 
consommation  de  quelques  aliments  de 
choix  et  surtout  des  boissons  fermentées 
est  la  récréation  favorite  des  ouvriers.  Au 
contraire,  à  mesure  qu'on  se  rapproche 
des  limites  extrêmes  de  la  zone  méridio- 
nale, les  récréations  les  plus  recherchées 
sont  les  spectacles  publics,  les  fêtes,  la 
promenade,  la  musique,  la  danse,  les  jeux 
d'adresse  et  de  hasard.  Parce  que,  dans  les 
pays  chauds,  le  besoin  de  l'alimentation 
excessive  est  remplacée  par  le  besoin  de 
la  vie  extérieure  et  bruyante. 

48.  La  formation  sociale  imprime  aux 
récréations  tm  caractère  spécial  ^.  (Voir 
les  exemples  indiqués  aux  renvois.)  Le 
Turc  cherche  son  plaisir  dans  le   repos 

1.  .S'c.  soc,  fasc.  XXII,  ao,  riO.  0.  E.,  V,  33î>;  VI,  157, 
302,  300,  31-2,  447. 

2.  ,Sc-.  soc,  lasc.  XXII,  GO.  O.  M.,  I,  3U". 

3.  .Se.  soc,  VI,  /tOl)  à  W". 
■i.  Se  soc,  VI,  478. 

■J.  0.  E.,  I,  .363;  V,  387.  .S'c.  soc,  XI,  oii;  XXIII, 
282;  XXXIII,  423;  faso.  XXVIII,  183. 

<).  6f.  soc,  V,  2(iii  à  2(i8:  X,  82,  !)2;  XXVIII,  21'.i; 
XXXIII,  173,  317;  fasc.  XXVIII,  101.  0.  E.,  IV,  125, 
200.  0.  M.,  I.  382;  III,  2!Mi,  323,  389. 


aussi  complet  que  possible,  l'Anglais  dans 
les  exercices  violents;  voilà  les  deux  ex- 
trêmes, qui  dérivent  de  deux  formations 
.sociales  très  différentes. 

Conclusions.  —  1.  Le  mode  d'existence 
varie  suivant  les  conditions  du  lieu  (Re- 
père. 1,  2),  du  travail  (Repère.  6,  8,  9, 
10)  et  de  l'état  social  (Repère.  3,  4,5,  7, 11). 

2.  La  nourriture  varie  suivant  les  coii" 
ditions  du  sol  (Repère.  13,  18)  et  du  clima 
(Repère.  15,  16.  17,  19,  20). 

3.  La  grandeur  de  l'habitation  varie  sui- 
vant le  climat  (Repère.  24,  25)  et  suivant 
le  type  de  la  famille  (Repère.  21,  22,  23). 

4.  L'installation  intérieure  varie  suivant 
le  climat  (Repère.  26,  32)  et  la  formation 
sociale  (Repère.  30,  31). 

5.  La  situation  des  habitations  varie  sui- 
vant le  degré  de  sécurité  (Repère.  27,  28). 

6.  La  fixité  de  la  résidence  varie  sui- 
vant la  formation  sociale  (Repère.  29). 

7.  Le  chauffage  et  l'éclairage  varient 
suivant  le  climat  et  les  productions  (Re- 
père. 33,  34). 

8.  Les  vêtements  varient  suivant  le  cli- 
mat (Repère.  35),  le  travail  (Repère.  39, 
41),  la  résidence  (Repère.  36),  la  mode 
(Repère.  37),  les  sports  (Repère.  38). 

9.  L'hygiène  est  influencée  par  le  lieu 
et  le  travail  (Repère.  42,  43,  45,  46)  et  par 
la  formation  familiale  (Repère.  44). 

10.  Les  récréations  sont  influencées  par 
le  climat  (Repère.  47)  et  par  la  formation 
sociale  (Repère.  48). 

V.  —  Les  Phases  de  l'existence. 

Avec  le  Mode  d'existence,  nous  avons 
considéré  les  nécessités  ordinaires,  jour- 
nalières pour  ainsi  dire,  de  la  vie.  Les 
Phases  de  l'existence  se  rapportent  aux 
nécessités  extraordinaires,  survenances 
notables  ou  perturbations,  qui  viennent,  à 
certains  moments,  compliquer  ou  troubler 
la  vie  de  tous  les  jours.  Quelles  sont  les 
causes  qui  les  déterminent,  qui  les  aggra- 
vent, ou  qui  permettent  de  les  résoudre? 

Si  on  veut  ramener  ces  causes  à  leurs 
éléments  les  plus  simples,  on  peut  les  for- 
muler d'après  les  trois  répercussions  sui- 
vantes : 


DE   SCIEXCE   SOCIALE. 


273 


1"  Les  phases  de  l'exialence  sont  sitrmon- 
iri's  tjrâce  à  la  facilité  des  conditions  so- 
ciales K  C'est  le  cas  des  populations  qui 
trouvent  des  facilités  de  vie  naturelles, 
grâce  à  l'abondance  des  productions  spon- 
tanées (steppes,  cueillette,  etc.»,  et  grâce  à 
la  communauté  (du  travail,  du  sol,  de  la 
famille).  Appuyée  sur  ces  deux  soutiens, 
la  famille  résiste  plus  facilement  aux  sur- 
venances  et  perturbations  <[ui  viennent 
compliquer  son  existence,  parce  que  ces 
difficultés  sont  réduites  par  le  fait  même 
des  circonstances. 

2°  Les  phases  de  l'existence  ne  sont  pas 
surmontées  à  cause  de  la  difficulté  des  con- 
ditions sociales'^.  Ce  cas  se  produit  lorsque 
les  deux  ressources  des  productions  spon- 
tanées et  de  la  communauté  viennent  à  se 
restreindre,  ou  à  faire  complètement  dé- 
faut, sans  que  les  individus  soient  formés 
à  se  soutenir  par  eux-mêmes,  c'est-à-dire 
par  de  bonnes  conditions  sociales.  C'est  le 
cas  des  sociétés  à  formation  communau- 
laire,  ouparticulariste,  instable  et  ébranlée 
(voir  la  Classification  sociale).  L'homme 
est  alors  hors  d'état  de  résister  aux  diffi- 
cultés des  phases  de  l'existence. 

3'^  Les  phases  de  Vexistence  sont  surmon- 
tées malgré  la  difficulté  des  conditions  so- 
ciales^. C'est  la  situation  inverse  de  celle 
du  premier  type.  Ici,  Thomme  n"a  plus  à 
compter  sur  les  facilités  de  vie,  mais  du 
moins  il  est  apte  à  s'appuyer  sur  lui-même, 
parce  qu'il  est  formé  au  travail  et  à  Tinitia- 
tive.  C'est  le  cas  des  sociétés  à  formation 
particulariste,  ébauchée  ou  développée 
(voir  la  Classification),  du  moins  pour  les 
individualités  qui  présentent  à  un  degré 
éminent  les  caractères  imprimés  par  cette 
formation. 

Ces  trois  répercussions  sont  assez  géné- 

I.  Se.  soc,  XVni,  487:  XU,  380  à  3!il.  0.  K.,  IV.  ->87. 
Se.  soc.,  XXin.  0.  E.,  II,  5,  4J,  5-2;  V,  H.  0.  .M.,  1"  Sér., 
IV,  89. 

•2.  Se.  SOC.,  XVIII,  490.  Accidents  et  maladies  : 
Se.  soc.,  fasc.  XXII,  33.  0.  M.,  m,  188.  VieiUessc  : 
0.  E.,  VI,  396.  0.  M.,  m,  445.  Chômages  :  0.  E.,  V, 
V58.  0.  M.,  2<^  sér.,  II,  WO.  DeUcs  :  0.  E.,  II,  lOi;  IV, 
139,218.  Inconduite  ;  Se.  soc.,  fasc.  XXII,  35.  0.  E., 
II,  314;  III,  -244.  0.  M.,  III,  Tiu  ;  ù'-  sér..  I,  -293,  308, 
'tU:  II,  113,  291,  293;  IV,  169.  Calamités  diverses  : 

0.  E.,  II,  m,  37o;  IV,  162,  189.  0,  M.,  IV,  109;  2<=  sér.. 

1,  32  :  II,  288,  320. 

3.  .Se.  soc.,  XVIII,  495:  XIX,  129;  XXXVI,  341;  fasc. 
XXII,  70.  0.  E.,  m,  '*,  m,  H3,  I69.  213,  322,  351,  359, 
362;  IV,  15,  32,  4'fl  ;  V,  187.  0.  M.,  2«  sér.,  II,  432. 


raies  pour  être  considérées  comme  les  trois 
lois  des  phases  de  l'existence. 

Edmond  Demolins, 


L'HUMANITE  EVOLUE-T-ELLE  VERS  LE 
SOCIALISME? 

M.  Creveaux  nous  envoie  une  seconde 
lettre,  è  propos  des  explications  que  nous 
avons  publiées  dans  le  dernier  Bulletin. 
au  sujet  du  socialisme.  Dans  cette  lettre. 
M.  Creveaux  se  borne  à  critiquer  le  travail 
des  femmes  à  Tusine.  et  il  nous  fait  un 
noir  tableau  de  la  vie  des  ouvrières  d'ate- 
lier. Tout  ce  que  dit  M.  Creveaux  à  ce  sujet 
est  parfaitement  exact,  et  nous  sommes 
heureux  d'être  entièrement  d'accord  avec 
lui  sur  ce  point. 

La  seule  erreur  de  M.  Creveaux  consiste 
à  croire  que  la  situation  de  la  femme  était 
meilleure  dans  le  passé  qu'elle  ne  l'est  à 
présent.  Il  nous  dit  qu'actuellement,  la 
femme  mariée,  après  son  travail  à  l'usine, 
doit  faire  le  ménage.  Croit-il  qu'ancienne- 
ment elle  n'avait  pas  autant  à  faire?  Au 
lieu  de  filer  et  de  tisser  dans  un  atelier, 
elle  filait  et  tissait  à  la  maison,  à  la  veillée, 
pendant  que  les  hommes  se  reposaient  et 
bavardaient  ;  et  rien  ne  venait  limiter  le 
temps  de  travail.  La  femme  était  autant 
esclave  que  maintenant;  nous  croyons 
même  qu'elle  l'était  plus.  II  suffit  de  voir 
quelle  est  sa  condition  dans  les  pays  ot^i  le 
machinisme  n'a  pas  pénétré,  chez  les  Asia- 
tiques et  les  Nègres,  chez  les  Slaves,  et, 
aujourd'hui  même,  chez  la  plupart  de  nos 
populations. agricoles.  Partout,  la  femme, 
outre  les  travaux  du  ménage,  travaille 
dans  les  champs,  exerce  l'industrie  textile 
à  domicile,  porte  les  fardeaux.  Plus  on  se 
rapproche  de  la  formation  particulariste, 
et  plus  la  femme  reste  confinée  dans  le 
travail  du  ménage  qui  forme  son  attribu- 
tion naturelle.  Le  développement  du  ma- 
chinisme, dans  les  pays  anglo-saxons,  n'a 
pas  arraché  la  femme  mariée  à  son  foyer  ; 
dans  les  pays  communautaires,  ce  même 
développement  du  machinisme,  enlève  la 
femme  aux  travaux  des  champs  et  de  la 
veillée  et  l'amène  à  l'atelier,  tout  en  lui 
conservant,  dans  les  deux  cas,  les  soins  du 


274 


BULLETIN    DE    LA    SOCIETE   INTERNATIONALE 


ménage.    Pour    faire    une    comparaison 
exacte,  il  faut  prendre  les  mêmes  espèces. 

Reste  le  point  de  vue  moral.  L'ouvrière 
en  fabrique  est-elle  plus  exposée  que  l'ou- 
vrière des  champs,  que  la  modiste,  que  la 
servante,  ou,  comme  le  disait  M.  de  Rou- 
siers  dans  sa  remarquable  conférence  à 
notre  dernier  congrès,  que  la  jeune  fille 
riche  qui  va  dans  le  monde?  II  serait  dif- 
ficile de  le  dire.  Ce  que  l'on  peut  affirmer, 
c'est  que  la  femme,  dans  toutes  les  situa- 
tions, est  exposée,  et  elle  l'est  d'autant  plus 
que  sa  formation  morale  et  celle  du  milieu 
où  elle  vit  sont  moins  solides. 

Il  est  à  désirer  que  la  question  du  fémi- 
nisme, qui  passionne  tous  les  esprits  à 
l'heure  actuelle,  soit  étudiée  par  l'un  des 
collaborateurs  de  la  Science  sociale  ;  elle  le 
sera  tôt  ou  tard.  Mais,  dès  à  présent,  nous 
pouvons  dire,  d'après  les  répercussions 
concernant  cette  question  que  M.  Demo- 
lins  a  collectionnées  pour  le  Répertoire, 
que  l'évolution  de  l'humanité  se  fait  dans  le 
sens  de  l'élévation  morale  de  la  femme. 
Le  stalu  qiio,  pos.sible  dans  le  passé,  ne 
l'est  plus  dans  le  présent,  et  sera  mortel 
dans  l'avenir.  11  est  impossible  de  changer 
la  face  des  choses,  il  faut  s'y  adapter. 
P.  Desc.\mps. 

INTRODUCTION 

A 

LA  SCIENCE  SOCIALE. 

Nous  venons  de  réunir  en  un  volume  et 
sous  ce  titre,  les  fascicules  3G,  1,  10  et  11 
de  la  Science  sociale.  Ce  .volume  de 
400  pages  est  la  meilleure  introduction  à 
l'étude  de  la  science  sociale  et  nous  le 
signalons  particulièrement  à  nos  lecteurs 
comme  ouvrage  de  propagande.  Ce  vo- 
lume expose  les  origines  de  la  science 
sociale,  la  méthode  et  la  classification. 

En  voici  la  table  des  matières  : 

I.  Les  origines  de  la  science  sociale. 
Frédéric  Le  Play;  sa  méthode  et  sa  doc- 
trine, par  E.  Bouchié  de  Belle. 

II.  La  méthode  sociale  ;  ses  procédés  et 
ses  applications  : 

1'^  Nos  deux  premiers  maîtres,  par 
Edmond  Demolins. 


2"  L'École  de  la  science  sociale  et  sa 
méthode,  par  Paul  de  Rousiers. 

3«  La  classification  des  espèces  de  la* 
famille  établie  par  Le  Play  est-elle  exacte? 
par  Robert  Pinot. 

4°  Comment  on  analyse  et  comment  on 
classe  les  faits  sociaux,  par  Edmond  De- 
molins. 

III.  La  science  sociale  depuis  F.  Le 
Play.  —  Classification  sociale  résultant  des 
observations  faites  d'après  la  méthode  de 
la  science  sociale,  par  Edmond  Demolins. 

l\.  L'état  actuel  de  la  science  sociale, 
par  Edmond  Demolins. 

Nous  ne  disposons  que  d'un  petit  nom- 
bre d'exemplaires  de  ce  volume  et  nous 
engageons  ceux  de  nos  lecteurs,  qui  dé- 
sirent se  le  procurer,  à  nous  adresser  leur 
demande  le  plus  tôt  possible.  (Prix  6  fr. 
franco,  pour  les  premiers  souscripteurs; 
le  prix  sera  porté  ultérieurement  à  8  fr.). 

LA  RICHESSE  COMPARÉE  DES  NATIONS 

Voici  d'après  Vltalia  Economica,  de 
1907,  quelle  serait  la  richesse  moyenne  de 
chaque  habitant,  dans  les  principaux 
pays  civiles.  Nous  rangeons  les  pays  dans 
l'ordre  de  richesse  décroissante  : 

Grande-Bretagne.  C.993  Ir.  par  habitant 

Etats-Unis (i.ioO  — 

Belgique 5.602  — 

France 5.492  — 

Suisse 3.383  — 

Allemagne 2.622  — 

Suéde 2  336  — 

Italie 2.003  — 

Autriclie-Hongrie .  1.050  — 

Sans  attacher  une  grande  importance  à 
l'exactitude  absolue  des  chiffres  donnés 
par  des  statistiques  de  ce  genre,  il  est  ce- 
pendant probable  que  les  proportions  entre 
ces  chiffres  sont  à  peu  près  celles  de  la 
réalité.  Ce  qui  ressort  d'abord  de  ce  ta- 
bleau, c'est  la  supériorité  incontestable 
des  pays  anglo-saxons  et  l'infériorité  des 
pays  communautaires. 

Si  l'on  cnti^e  dans  le  détail,  il  peut  sem- 
bler étrange,  au  premier  abord,  de  voir 
l'.Xnglais  plus  riche  que  l'Américain,  de 
constater  le  faible  rang  tenu  par  l'Alle- 
magne   et  la    supériorité  de  l'Italie   sur 


DE   SCIENCE   SOCIALE. 


37.". 


r Autriche.  Mais  voyons  les  choses  de  phis 
près,  en  nous  rappelant  qu'il  ne  faut  pas 
confondre  la  richesse,  c'est-à-dire  la  valeur 
de    la  propriété  et   du    capital,    avec   le 
revenu,  le  bénéfice  ou  le  taux  du  salaire. 
Si    l'on    compare    la   Grande-Bretagne 
avec  les  Etats-Unis,  on  verra  d"abord  que, 
dans  le  premier  pays,  l'hectare  de  terre 
a  une  valeur  supérieure  parce  que  la  den- 
.  site  de  la  population  est  plus    grande  et 
que  le  sol  y  a  été  plus  travaillé,    plus 
amélioré  que    les  terres  vierges  du  Far 
West:  en   second  lieu,  les   constructions 
industrielles  (usines,   railways,  etc.)  sont 
beaucoup  plus  développées;  enfin,  il  faut 
tenir   compte    des   immenses    économies 
amassées  par  les   ouvriers   anglais  dans 
les  caisses   des  trades-unions  et  des  coo- 
pératives. En  réalité,   l'Américain   a  un 
revenu    supérieur     bénéfice    ou   salaire) 
avec  un  capital  moins  élevé,   parce  que 
les  conditions  de  la  production  sont  plus 
faciles  par  suite  de  l'abondance  des  terres 
vacantes.   S'il  y  a  plus  de  milliardaires 
aux  Etats-Unis,  cela  prouve  seulement  que 
le  capital  industriel  y  est  plus  concentré. 
La  Belgique  est  dans  une  situation  ana- 
logue à  celle  de  la  Grande-Bretagne,  mais 
la  richesse  est  moins  grande.  Cette  ana- 
logie dans   la   situation  économique   fait 
qu'il  y  a  proportionnalité  entre  les  salaires, 
les  bénéfices  et  la  richesse.  Celle-ci  est  beau- 
coup plus  diffuse  en  Belgique  qu'en  Angle- 
terre, et  cela  donne  un  résultat  moindre. 
Quoique  la  France   soit  moins    indus- 
trielle que  la  Belgique  et  que  son  sol  soit 
généralement  moins   bien  cultivé,   on    y 
voit    cependant     la    richesse     moyenne 
presque  aussi  élevée.  Grâce  à  son  climat, 
la  France   jouit  de   quelques   avantages 
•    naturels,  ce  qui  donne  un  bénéfice  plus 
facile  et  celui-ci  tend  à  s'accumuler  dans 
les  bas  de  laine.  Beaucoup  de  Français,  à 
l'heure  actuelle,  vivent  sur  le  capital  accu- 
mulé par  leurs  ancêtres  ;  la   France   est. 
comme  on  sait,  l'un  des  pays  qui  comptent 
le  plus  de  rentiers. 

L'Angleterre,  la  Belgique  et  la  France 
sont  des  nations  créancières.  L'Amérique 
rembourse  peu  à  peu  les  emprunts  qu'elle 
a  dû  faire  à  l'Europe  pour  la  mise  en 
valeur  de    son   territoire.    L'Allemagne, 


l 


pays  pauvre,  n'avait  pu  se  constituer  une 
réserve  de  capitaux,  malgré  l'industrie  de 
ses  habitants,  et,  à  l'heure  actuelle,  malgré 
son  énorme  développement  économique, 
elle  vit  encore,  en  grande  partie,  au  jour 
le  jour,  et  bien  souvent  grâce  au  crédit. 
Cela  tient  à  ce  que  l'industrie  de  ce  pays 
est,  en  grande  partie  spécialisée  dans  la 
fabrication  des  articles  à  bon  marché,  où 
le  bénéfice  est,  en  conséquence,  très 
faible;  ces  conditions  sont  donc  peu  favo- 
rables à  une  épargne  considérable. 

En  Italie,  la  richesse  diminue  encore, 
surtout  à  cause  des  provinces  méridio- 
nales dont  la  pauvreté  vient  abaisser  la 
moyenne  générale  :  en  effet,  la  Lombardie, 
avec  sa  culture  prospère  et  son  industrie. 
se  place  au  niveau  de  l'Allemagne,  pour  la 
richesse.  Avec  l'Autriche-Hongrie.nous  en- 
trons dans  le  monde  slave  routinier  etpares- 
seux.  La  Russie.  l'Espagne  et  laTurquie  se 
placent  encore  plus  bas  ;  mais  nous  sommes 
alors  chez  les  «  débiteurs  héréditaires  ». 

De  tout  cela  il  ressort  une  loi  curieuse. 
La  richesse  n'estpas  proportionnelle  à  la  fer- 
tilité du  sol;  elle  n'est  pas,  non  plus,  abso- 
lument proportionnelle  au  travail,  quoique 
ce  dernier  joue  un  rôle  indéniable  à  sa 
formation;  il  faut,  avant  tout,  que  le  travail 
soit  organisé  de  la  façon  la  plus  profitable. 

La  richesse  ne  donne  pas  la  supériorité 
sociale,  mais  la  supériorité  sociale  mène 
tôt  ou  tard  à  la  richesse.  Et,  chose  curieuse 
et  réconfortante,  les  plus  hauts  salaires  sont 
payés  dans  les  pays  où  le  capital  est  le 
plus  abondant.  P.  Descamps. 

Le  classement  des  fascicules. 

Nos  lecteurs  ont  compris  que  la  publi- 
cation de  la  Revue  par  fascicules  indépen- 
dants donne  le  moyen  de  classer  ces 
derniers  d'une  façon  méthodique.  Ce  clas- 
sement se  fait  dans  nos  reliures  mobiles  ', 
ce  qui  permet  d'intercaler  les  nouveaux 
fascicules  à  la  place  qu'ils  doivent  occuper. 
La  Bibliothèque  de  la  Science  sociale  est 
ainsi  toujours  tenue  à  jour  et  en  ordre. 

Nous  avons  cru  devoir  modifier  cet  ordre 
pour  le  rendre  encore  plus  méthodique. 

1.  Pour  les  reliures  moliiles.  voir  la  couverture, 
page  :>. 


276 


BULLETIN    DE    LA   SOCIÉTÉ   INTERNATIONALE    DE    SCIENCE    SOCIALE. 


Nos  lecteurs  trouveront  les  indications 
nécessaires  à  ce  sujet,  s'ils  veulent  bien 
se  reporter  aux  renseignements  donnés 
pour  le  classement  des  fascicules  (page  2 
de  la  couverture)  et  à  la  liste  des  ouvrages 
de  la  BibUohèque  sociale  (pages  3  et  4  de  la 
couverture).  Cette  dernière  liste  sera  ré- 
gulièrement tenue  à  jour,  ce  qui  permettra 
aux  lecteurs  de  mettre  les  nouveaux  fas- 
cicules à  la  place  qu'ils  doivent  occuper. 

Va-ton  vers  le  Socialisme? 

Du  Journal  des  Débats  : 

«  Le  rude  échec  des  socialistes  alle- 
mands dans  les  élections  au  Reichstag 
conduit  assez  naturellement  à  se  poser 
cette  question,  d'autant  plus  que  d'autres 
symptômes  semblent  révéler  un  fléchisse- 
ment dans  la  marche  en  avant  du  socia- 
lisme. Il  y  a,  il  est  vrai,  bien  des  espèces 
de  socialismes.  Celai  dont  l'opinion  se 
préoccupe  est  surtout  le  socialisme  à  la 
mode  :  le  collectivisme  auquel  se  rattachent 
le  gros  des  socialistes  allemands,  et  une 
partie  appréciable  des  socialistes  français. 
Très  certainement,  la  doctrine  de  Marx  a 
reçu,  en  ces  dernières  années,  d'assez  vi- 
goureux assauts.  Les  derniers  volumes  du 
maître  n'apportent  pas  la  confirmation  des 
subtiles  déductions  dans  lesquelles  il  a 
entortillé  sa  théorie  de  la  plus-value.  On 
s'est,  tenu  d'ailleurs,  parmi  les  partisans 
du  collectivisme,  à  un  idéal  social,  dont  on 
ne  donnait  que  de  vagues  et  brumeux 
aperçus.  Ceux  qui  parlent  du  grand  soir 
en  parlent  maintenant  comme  d'un  événe- 
ment lointain,  qu'ils  ne  verront  pas,  ni 
leurs  petits-neveux  non  plus.  Puis,  malgré 
leurs  belles  résolutions  de  ne  point  s'allier 
dans  les  Parlements  aux  partis  bourgeois, 
les  'députés  collectivistes  ont  cédé  peu  à 
peu  à  l'entraînement  du  milieu,  et  ouvert 
la  porte  à  toutes  les  hérésies. 

«  Il  n'en  saurait  être  autrement  de  cette 
l'orme  de  socialisme,  qui,  au  fond,  malgré 
les  formules,  est  à  base  de  communisme. 
La  raison  en  est  qu'il  y  aune  tendance  in- 
vincible de  l'humanité  vers  un  idéal  bien 
différent  de  celui  que  l'on  poursuit  sous  le 
noui  de  collectivisme.  Dans  une  savante  et 


consciencieuse  étude,  publiée,  il  y  a  peu 
de  temps,  par  la  Science  sociale,  M.  Paul 
Descamps  se  demande  si  l'humanité  évolue 
vers  le  socialisme.  Pour  éclairer  sa  religion 
sur  ce  point,  après  avoir  défini  les  diffé- 
rentes formes  du  socialisme  :  le  commu- 
nisme, le  collectivisme,  le  monopolisme  et 
donné  une  analyse  des  théories  sur  les- 
quelles on  les  a  échafaudées,  il  analyse 
en  détail  leurs  applications.  Il  ressort  de 
cet  examen,  conçu  suivant  la  méthode 
en  honneur  à  la  Science  sociale,  i[\\e  les 
Associations  socialistes  ont  été,  suivant 
leurs  différents  modes,  les  organisations 
des  premières  sociétés,  soit  un  État  rudi- 
mentaire.  C'est  une  société  de  ce  genre, 
sous  le  régime  des  Incas,  que  trouva 
Pizarre  au  Pérou  lorsqu'il  en  fit  la  con- 
quête. Le  travail  servile  y  était  organisé 
en  grand,  et  c'est  ce  que  M.  P.  Descamps 
appelle  le  communisme  d'État.  Si  l'on 
observe  des  faits  plus  proches  de  notre 
temps,  on  constate  que  le  mir  russe,  autre 
forme  différente  d'Association  socialiste, 
le  communisme  de  famille,  est  une  forme 
vieillie  contraire  au  progrès.  Le  mir  a  été 
un  obstacle  à  l'amélioration  de  la  culture 
et  à  l'émigration  par  suite  du  servage  dans 
lequel  il  tenait  le  moujick.  L'étude  de 
M.  Descamps  est  riche  en  faits  et  en 
exemples  historiques,  et  l'on  comprend 
que  nous  ne  puissions,  ici,  (pi'en  signaler 
quelques-uns.  Tous  montrent  que  les  So- 
ciétés tendent,  là  où  l'évolution  est  devenue 
tardive,  à  se  dégager  des  formes  primitives 
rudimentaires  d'Associations  qui  étaient 
ou  sont  encore  des  Associations  socialistes. 
La  conclusion  de  l'auteur,  bien  des  fois 
obtenue  au  moyen  d'autres  méthodes  par 
les  économi.stes,  et  que  les  Associations 
communistes,  collectivistes  et  monopo- 
listes, pour  employer  ses  expressions,  ne 
résistent  pas  nu  travail  intense  et  progres- 
sif, au  machinisme  et  au  grand  commerce. 
KWes  disparaissent  sous  l'action  du  progrès. , 
Nous  voilà  loin  de  la  conception  des  socia- 
listes doctrinaires.  Leur  idéal  n'est  pasj 
dans  l'avenir,  mais  dans  le  passé.  Ils 
peuvent  encore  parler  de  la  terre  de  Cha^-i 
naan  à  beaucoup  de  gens  qui  les  croiront; 
ils  seront  impuissants  à  les  y  conduire.  » 


BULLETIN     BIBLIOGRAPHIQUE 


Ferdinand  Brunetière,  par   labi)é   Tli. 
Delmont,  professeur  aux  Facultés  ca- 
tholiques de  Lyon.  In-12,  P.  Lethielleux. 
Brunetière  a  tenu  une  si  grande  place 
dans  la  critique  et  renseignement  litté- 
raire, ainsi  que  dans  l'apologétique  con- 
temporaine,  qu'il  est  tout  naturel   qu'au 
lendemain  de  sa  mort  prématurée  on  cher- 
che à  fixer  ses  traits. 

C'est  la  vie  laborieuse  de  ce  travailleur 
acharné,  que  trace  d'abord  Tabbé  Delmont, 
en  un  style  vif  et  alerte.  Puis,  il  parcourt 
toute  l'œuvre  du  Critique  de  la  Revue  des 
Deux-Mondes,  du  professeur  et  de  l'histo- 
rien littéraire.  LOrateur  est  glorifié  de- 
puis ses  conférences  à  lOdéon  jusqu'à  ses 
Discours  de  combat  et  à  ses  conférences 
fameuses  sur  l'Encyclopédie.  Une  table 
alphabétique  des  noms  propres  en  24  co- 
liinnes  indique  la  documentation. 

L'Allemagne  moderne,  son  Évolution, 

par  Henri  Liciitenber(;ei5,  maitre  de 
conférences  à  la  Sorbonne.  —  Un  vo- 
lume in-18.  Ernest  Flammarion. 
Dans  cet  ouvrage,  on  essaye  de  donner, 
en  quatre  livres,  un  tableau  sommaire  de 
l'évolution  économique,  politique,  mtel- 
lectuelle,  artistique  de  l'Allemagne  mo- 
derne. Les  Allemands  ont  été,  parmi  les 
peuples  de  l'Europe,  l'un  de  ceux  chez  qui 
la  raison  scientifique  et  la  volonté  organi- 
satrice ont  accompli  les  plus  extraordinai- 
res prouesses.  La  pensée  allemande  a  puis- 
samment contribué  au  développement  des 
sciences  positives,  à  l'élaboration  d'une 
explication  rationnelle  de  l'univers.  La 
force  allemande  a  tendu  à  la  conquête  de 
la  puis.sance  économique  et  de  la  puissance 
politique  ;  elle  a  fait  de  l'Allemagne  une 
des  nations  les  plus  «  expansives  »  du 
monde. 

L'ouvrage  comprend  quatre  parties  :  l'é- 
volution économique,  l'évolution  politiciue, 
l'évolution  de  la  pensée  religieuse  et  phi- 
losophique, l'évolution  artistique. 

Histoire    socialiste     1789-1900),    pu- 
bliée sous  la  direction  de  Jean  Jaurès 


Dixième   volume    :    Le   second  Empire 
(1852-1870),  par   Albert  Thomas,  Jules 

ROUFF. 

La  collection  de  Vllistoire  socialisle  à 
laquelle  ont  collaboré  les  principaux  mili- 
tants du  parti  Socialiste  de  Jaurès  :  Gabriel 
Deville,  Brous.se,  Turot,  Viviani,  Fournière 
et  Renard,  vient  de  s'enrichir  d'un  nou- 
veau volume  :  Le  second  Empire,  par  Al- 
bert Thomas.  L'auteur  expose,  à  son  point 
de  vue,  l'évolution  économique  et  sociale 
de  la  France  sous  le  second  Empire. 

C'est  à  cette  époque,  qui  vient  à  peine 
d'entrer  dans  l'histoire,  que  fut  réalisée 
provisoirement  par  l'union  personnelle, 
la  fusion  de  l'organisation  économique  et 
l'organisation  politique.  De  nombreuses 
planches  illustrent  ce  volume. 
Le    Machiavélisme,    par    Charles    Be- 

NOiST,  1'''  partie,  Avant  Machiavel.  — 
*     Un  volume  in-16;  Plon-Nourrit. 

Le  machiavélisme  est  un  réalisme  ap- 
pliqué étroitement  et  exclusivement  à  la  po- 
litique. Machiavel,  <\\\\  a  inspiré  les  gran- 
des pensées  de  tant  de  règnes  fameux,  et 
qui  continue  son  action  dans  une  époque 
où  le  culte  des  résultats  et  le  respect  de 
la  force  tiennent  souvent  lieu  de  princi- 
pes, ne  s'est  point  proposé  de  construire 
un  .système.  Telle  est  l'opinion  de  M.  Char- 
les Benoist.  L'ouvrage  qu'il  vient  d'entre- 
prendre se  divise  en  trois  parties  :  une 
partie  historique  et  préliminaire  où  se  dé- 
termine, par  des  exemples  connus,  par 
l'étude  du  milieu  social,  le  type  machia- 
vélique du  Prince  avant  Machiavel  :  une 
partie  critique  qui  nous  montre  Machiavel 
mettant  ses  idées  en  formules  d'après  les 
matériaux  qu'il  a  pu  amasser;  enfin,  une 
partie  en  quelque  sorte  «  expérimentale  » 
qui  suit  presque  jusqu'à  nos  jours  les  dé- 
vialions  ou  les  applications  légitimes  de 
la  doctrine  du  secrétaire  florentin.  «  Quand 
Machiavel  parut,  qu'est-ce  que  le  passé 
avait  accumulé?  qu'est-ce  que  le  présent 
contenait  de  machiavélisme?  »  Ainsi  peut 
se  résumer  le  premier  volume  de  l'ou- 
vrage du  député  de  Paris, 


CHEMINS    DE    FER    DE    L'OUEST 


VOYAGES  A    PRIX    REDUITS 

L^  Compagnie  des  Chemins  de  fei«de  l'Ouest,  qui  dessert  les  stations  balnéaires  et  thermales  de  la 
Normandie  et  de  la  Bretagne,  fait  délivrer  jusqu'au  31  Octobre,  par  ses  gares  et  bureaux  de  ville  de 
Paris,  les  billets  ci-aprés  qui  comportent  jusqu'à,  50  9^,  de  ré<luction  sur  les  pris  du  tarif  ordinaire, 

r  Bains  de  mer  et  eaux  thermales 

Billets  valables  suivant  la  distance,  3,  4,  10  ou  33  jours  ;  ces  derniers  donnent  le  droit  de  s'arrêter 
pendant  48  heures  à  l'aller  et  au  retour  à  une  gare  au  choix  de  l'itinéraire  suivi  et  pevxvent  être  pro- 
longés d'une  ou  de  deux  périodes  de  30  jours,  moyennant  supplément  de  10  %  pour  chaque  période. 

2°  Excursions  sur  les  côtes  de  Normandie,  en  Bretagne  et  à  l'Ile  de  Jersey 

Billets  circulaires  valables  un  mois  (non  compris  le  jour  du  départ)  et  pouvant  être  prolongés  d'un 
nouveau  mois  moyennant  supplément  de  10  0/0. 

Dix  itinéraires  différents  ûont  les  prix  varient  entre  50  et  115  francs  en  V"  classe  et  40  et  100  francs 
en  2"  classe,  permettent  de  visiter  les  points  les  plus  intéressants  de  la  Normandie,  de  la  Bretagne  et 
l'Ile  de  Jersey. 

Pour  plus  de  renseignements,  consulter  le  livret  Guide-Illustré  du  réseau  de  l'Ouest,  vendu  0  fr.  50, 
dans  les  bibliothèques  des  gares  de  la  Compagnie. 

CHEMINS    DE    FER    DE    PARIS-LYON-MÉDITERRANÉE 


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La  voie  la  plus  courte  et  la  plus  rapide  pour  se  rendre  de   Paris  à  Royat  est  la  voie  "  Nevers  - 

Clermont-Ferrand  '".  ■ 

;,  Royat.  —  1"  classe,  47  fr.  70  ;  2-  classe,  32  fr.  20  ;  3"  classe,  21  fr.  | 

;   Vir.hv.  —           »          40  fr.  90  :          »          27  fr.  60  :           »         18  fr.  1 


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'(  Vichy.  —  »         40  fr.  90  ;         »         27  fr.  60  ;  »        18  fr. 


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La  Gare  de  Paris-Nord,  située  au  centre  des  affaires,  est  le  point  de  départ  de  tous  les  grands  express 
européens  pour  TAngleterre,  la  Belgique,  la  Hollande,  le  Danemark,  la  Suède,  la  Norvège,  l'Allemagne, 
la  Russie,  la  Chine,  le  Japon,  la  Suisse,  l'Italie,  la  Côte  d'Azur,  l'Egypte,  les  Indes  et  l'Australie. 

Voyages  internationaux  avec  Itinéraires  facultatifs 

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Validité  :  45  à  90  jours.  Arrêts  facultatifs. 


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Jusqu'au  31  Octobre,  il  est  délivré  des  billets  de  voyage  d'excursions  aux  Plages  de  Bretagne,  à 
prix  réduits  et  comiiortant  les  parcours  ci-après  :  Le  Croisic,  Guérande,  Saint-Nazaire-Save- 
nay,  Questemberg,  Ploërmel,  Vannes,  Auray,  Pontivy,  Quiberon,  Le  Palais  (Belle-Ile-en-Mer), 
Lorient,  Quimperlé,  Rosporden,  Concarneau,  Quimper,  Douarnenez,  Pont-l'Abbé,  Châteaulin, 

Durée  :  30  jours. 

Prix  des  billets  (aller  et  retour)  :  l""  classe,  45  fr.  —  2"  classe,  36  fr. 

Faculté  d'arrêt  h  tous  les  points  du  parcours,  tant  à  l'aller  qu'au  retour.  Faculté  de  prolongation  de 
la  durée  de  validité  moyennant  supplément .  , 

En  outre,  il  est  délivré  au  départ  de  toute  station  du  réseau  d'Orléans  pour  Savenay  ou  tout  autre 
point  situé  sur  l'itinéraire  du  voyage  d'excursions  indiqué  ci-dessus  et  inversement  des  billets  spéciaux 
de  1"  et  de  2"  classe  réduits  de  40  "/o,  sous  condition  d'un  parcours  de  60  kilomètres  par  billet. 


BIBLIOTHEQUE   DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

PUBLIÉE    SOUS    LA    niKECTION    DE 

M.    EDMOND    DEMOLINS 


/  LES 

POPULATIONS  VITICOLES 


L'ÉVOLUTION  DU  TYPE  DU  VIGNERON 
ET  LA  CRISE  ACTUELLE 

PAR 

Paul  DESCAMPS 


PARIS 

BUREAUX   DE  LA  SCIENCE  SOCIALE 

56,     RUE    JACOB,     50 

1907 


SOMMAIRE 


Première  partie.  —  L'Évolution  du  type  du  vigneron. 

Classification  dos  différentes  variétés. 

I.  Le  vigneron  primitif.  P.  7. 

1°  Le  paysan  vi'/neron.  —  Caractères  généraux. 

2°  L'ouvrier  vigneron.  —  Caractères  généraux.  —  Monographie  du  manœuvre- 
vigneron  de  la  Basse-Bourgogne;  —  du  tailleur  de  silex  et  vigneron  de 
l'Orléanais. 

II.  Le  vigneron  producteur  de  vin  ordinaire.  P.  lô. 

1"  Tyj>e  de  la  plaine.  —  Monographie  du  métayer  de  Toscane. 

2°  Type  des  coleaax.  —  Type  tourangeau.  —  Type  de  la  Limagne.  —  Type 

des  coteaux  italiens.  —  Type  alsacien.  —  Type  du  colon  du  Sahel.  —  Type 

du  Chàloniiais. 

III.  Le  vigneron  producteur  de  vin  tin.  P.  25. 
Caractères  généraux.  —  Type  du  Bordelais. 

IV.  Le  vigneron  bouilleur  de  cru.  P.  28. 
Variété  de  l'Armagnac.  —  Variété  de  la  Saintonge. 

V.  Le  vigneron  intensif.  P.  38. 

Les  coteaux  de  Saumur.  —  Le  Bas-Languedoc. 

Deuxième  partie.  —  La  Crise  actuelle. 
I.  Période  ancienne.  P.  46. 

Production  de  vin,  puis  d'eau-de-vie. 
IL  Période  de  prospérité  due  aux  chemins  de  fer.  P.  48. 

Production  du  vin  de  table  ordinaire  après  la  crise  de  l'oïdium.  —  L'enri- 
chissement rapide  et  ses  effets. 

III.  La  crise  du  phylloxéra.  P.  52. 

La  crise.  —  La  reconstitution  des  vignes  et  la  culture  intensive.  —  Ses  effets 
sur  le  travail  et  la  propriété. 

IV.  —  La  crise  de  la  mévente  des  vins.  P.  56. 

Causes  de  la  crise.  —  Ses  répercussions  sur  le  travail  et  la  propriété.  — 
Grèves  et  syndicats.  —  La  force  des  choses  l'emporte  sur  les  organismes 
humains.  —  Recours  à  l'État. 

V.  Les  remèdes  à  la  crise  actuelle.  P.  66. 

Revendications  des  vignerons.  —  Solution  de  l'État.  —  Le  patronage.  —  Le 
contrat  collectif.  —  Le  retour  au  métayage.  —  La  philanthropie.  —  Solu- 
tions iiarticiilières.  —  L'évolution  moderno  et  la  spécialisation.  —  L'avenir. 

tOfcOÎCS-3 


LES 


POPULATIONS  VITICOLES 


L'EVOLUTION  DU  TYPE  DU  VIGNERON 
ET  LA  CRISE  ACTUELLE 


PREMIERE   PARTIE 

L^É\  OLUTION  DU  TYPE  DU  VI&NERON 

La  culture  de  la  vigne  est  une  culture  arborescente.  C'est  donc 
Tune  des  formes  les  plus  simples  de  la  culture  ;  elle  est,  pour 
ainsi  dire,  un  intermédiaire  entre  la  cueillette  et  la  culture 
proprement  dite. 

La  cueillette  s'applique  aux  productions  spontanées  qui  ne 
requièrent  presque  aucun  travail  préalable,  comme  les  arbres 
fruitiers  des  régions  tropicales  :  cocotiers,  bananiers,  arbre  à 
pain,  etc. 

La  vigne  demande  un  certain  travail,  mais  moins  pénible  et 
plus  attrayant  que  celui  de  la  culture  proprement  dite. 

Parmi  les  différentes  cultures  arborescentes  créant  un  type 
social  distinct,  M.  Demolins  '  distingue,  en  France,  le  châtai- 
gnier et  le  noyer,  l'olivier,  enfin  la  vigne. 

La  zone  du  châtaignier  et  du  noyer  forme  comme  un  anneau 
autour  du  Plateau  central,  anneau  situé  à  une  hauteur  moyenne 
de  500  mètres  d'altitude,  dans  le  Limousin,  le  Quercy,  le  Péri- 

1.  Les  Français  d'aujourd'hui,  livre  11. 


4  LES  POPULATIONS  VITICOLES. 

gord,  le  Vivarais,  etc.  La  zone  de  Tolivier  comprend  la  partie 
basse  et  moyenne  de  la  vallée  du  Rhône. 

La  zone  de  la  vigne  est  répandue  un  peu  partout  en  France; 
mais  est  cependant  strictement  délimitée. 

C'est  ce  que  nous  allons  voir. 

La  vigne  exige  une  chaleur  intense  et  sèche  pendant  l'été; 
elle  craint  le  froid  et  l'humidité.  Cependant  elle  supporte  bien 
des  hivers  rigoureux,  mais  les  gelées  de  printemps  sont  mor- 
telles pour  les  bourgeons,  tandis  que  les  pluies  et  les  gelées 
d'automne  sont  mortelles  pour  les  fruits. 

Quant  au  sol,  la  vigne  n'est  pas  exigeante  ;  elle  s'accommode 
des  terres  les  plus  médiocres.  Elle  préfère  même  les  sols  cal- 
caires et  siliceux,  qui  sont  souvent  improductifs  pour  les  autres 
espèces  cultivées'. 

Dans  les  pays  méridionaux,  la  vigne  pousse  en  plaine,  parce 
que  la  chaleur  y  est  très  grande  en  été.  11  en  est  ainsi  en  Italie 
et  dans  le  midi  de  la  France  (Languedoc,  etc.). 

Un  peu  plus  au  nord,  elle  ne  pousse  plus  que  sur  les  coteaux 
exposés  au  soleil  (Champagne,  Lorraine,  Alsace,  etc.).  Elle  ne 
pousse  plus  dans  les  plaines,  ou  dans  les  régions  maritimes, 
parce  que  la  chaleur  n'y  est  pas  assez  claire  en  été  ou  que  l'humi- 
dité est  trop  grande.  C'est  pourquoi  elle  ne  vient  pas  dans  la 
France  du  Nord-Ouest  (Flandre,  Normandie,  Bretagne,  etc.), 
quoique  ces  régions  soient  à  peu  près  à  la  même  latitude  que  les 
pays  où  poussent  les  crus  du  Rhin  et  de  la  Moselle.  Seulement, 
ici,  c'est  le  climat  continental  avec  ses  fortes  chaleurs  d'été  ; 
dans  le  premier  cas,  au  contraire ,  c'est  le  climat  maritime  ;  si 
les  hivers  y  sont  moins  rigoureux,  en  revanche,  les  étés  sont 
moins  chauds,  et,  de  plus,  l'humidité  est  très  grande.  Enfin  le 
froid  élimine  la  vigne  des  pays  situés  à  une  trop  grande  altitude 
(Plateau  central  par  exemple),  ou  à  une  latitude  trop  septen- 
trionale. 

En  France,  M.  Demolins  distingue  quatre  grandes  zones  de 
vignobles 2  : 

1.  E.  Demolins,  Lex  Français  d'anjovrd'hui,  livre  II. 

2.  Loc,  cil.,  p.  i:r2. 


L  EVOLUTION    DL'    TVt'E    nU   VIGNERON.  O 

1°  La  zone  méditerranéenne,  chaude  et  sèche;  hi  vigne  s'y  dé- 
veloppe, même  en  plaine.  Les  principaux  crus  sont  ceux  des 
coteaux  du  Rhône,  de  l'Hérault  et  du  Gard. 

2°  La  zone  du  Sud-Ouest,  très  favorable  encore;  la  chaleur  y 
est  suffisante  et  l'humidité  tempérée.  Les  principaux  crus  sont 
ceux  du  Bordelais  et  de  l'Armagnac. 

3"  La  zone  du  Centre  et  de  P  Ouest,  moins  favorable  ;  la  chaleur 
y  est  parfois  insuffisante  et  l'humidité  parfois  trop  abondante. 
Les  principaux  crus  sont  ceux  des  coteaux  de  la  Loire  et  de  la 
Charente. 

4°  La  zone  de  l'Est,  la  plus  septentrionale;  elle  est,  parle  fait 
même,  dans  des  conditions  plus  difficiles,  car  la  vigne  est  exposée 
aux  gelées  de  mars  et  d'avril.  Mais,  par  suite  de  l'éloignement 
de  la  mer,  l'été  est  généralement  très  chaud  et  l'automne  est 
moins  pluvieux  que  dans  le  Nord-Ouest.  Les  principaux  crus 
sont  ceux  de  la  Bourgogne,  de  la  Lorraine  et  de  la  Cham- 
pagne. 

Voilà  le  Lieu  et  ses  différentes  variétés,  donnant  naissance 
à  deux  types,  suivant  que  l'on  cultive  en  plaine  (zone  médi- 
terranéenne), ou  sur  les  coteaux  (zones  du  Sud- Ouest,  du  Centre 
et  de  l'Est). 

Mais  le  type  social  n'est  pas  seulement  influencé  par  le  lieu 
physique;  d'autres  éléments  concourent  à  sa  formation  ou  à 
son  évolution.  L'un  des  facteurs  les  plus  importants  à  cet 
égard  est  celui  des  Transports.  La  question  des  transports  joue 
un  rôle  considérable  dans  l'évolution  des  types  sociaux.  C'est  là 
un  phénomène  que  la  science  sociale  met  de  plus  en  plus  en 
relief,  au  fur  et  à  mesure  qu'elle  se  constitue,  au  point  que, 
maintenant,  il  y  a  presque  toujours  lieu  de  distinguer,  dans 
l'étude  d'un  pays,  le  type  avant  et  le  type  après  le  dévelop- 
pement des  transports'.  Pour  la  vigne,  la  question  des  trans- 
ports est,    si  l'on  peut  dire,  encore  plus   importante  que  pour 

1.  Voir  dans  la  Science  sociale  les  études  de  M.  Paul  Roux  sur  la  Plaine  saxonne 
celles  de  M.  C.  Borlet  et  de  M.  Poncier  sur  la  Savoie,  etc.  Nous  avons  nous-mêmes 
essayé  de  généraliser  l'intluence  énorme  que  le  développement  des  transports  a  eue 
sur  l'évolution  de  l'humanité,  en  faisant  disparaître  les  formes  anciennes  du  socia- 
lisme. (L'Hiimanllc  évolue-f-elle  vers  le  socialisme?) 


6  LES    POPULATIONS   VITICOLES.  , 

toute  autre  culture.  En  effet,  on  ne  vit  pas  directement  des 
produits  de  la  vigne;  si  Ton  n'a  pas  d'autre  culture,  il  faut 
exporter.  La  question  des  débouchés  est  donc  primordiale,  et  il 
y  a  lieu  de  la  considérer  attentivement. 

Si  Fon  peut  dire  que  la  vigne  ne  prend  toute  son  importance, 
au  point  de  vue  économique,  que  lorsque  les  possibilités  d'ex- 
porter se  sont  fait  jour,  il  n'en  n'est  pas  moins  vrai  que,  de  tout 
temps,  elle  a  pu  être  cultivée  à  titre  accessoire.  Il  y  a  eu  par- 
tout une  période  où  la  vigne  ne  constituait  que  l'un  des  élé- 
ments du  domaine  plein;  et  il  en  est  encore  ainsi,  pour  cer- 
taines familles,  au  moins  dans  quelques  régions.  Dans  cette 
période,  que  l'on  peut  qualifier  de  primitive,  chaque  famille 
produit  tout  ce  dont  elle  a  besoin  pour  sa  consommation,  et  le 
vignoble  forme  une  partie  du  domaine  :  chacun  boit  son  propre 
vin,  et  n'en  vend  pas,  ou  ne  vend  qu'un  faible  excédent.  On  a 
alors  le  type  du  paysan  vigneron.  Ce  type  s'est  prolongé  (avec 
quelques  modifications),  dans  certaines  contrées,  parmi  les  petits 
bordiers  qui,  travaillant  pour  un  grand  propriétaire,  ont  con- 
servé un  petit  vignoble  pour  leur  consommation  personnelle. 
C'est  alors  Youvrier  vigneron. 

Dans  une  seconde  période,  que  nous  appellerons  commerciale, 
chacun,  tout  en  consommant  son  propre  produit,  a  un  large 
excédent  qu'il  exporte;  il  cherche  à  produire  le  plus  possible 
pour  s'enrichir;  on  a  alors  le  type  véritable  du  vigneron,  celui 
sur  lequel  la  vigne  produit  toutes  ses  répercussions  sociales. 

Mais  ce  type  peut  lui-même  se  subdiviser  en  deux  autres, 
suivant  que  l'on  a  en  vue  simplement  la  production  du  vin,  ou 
sa  transformation  en  eau-de-\àe.  Nous  appellerons  le  premier 
le  vigneron  proprement  dit  et  le  second,  le  vigneron  bouilleur 
de  cru. 

Enfin,  il  y  a,  actuellement,  en  France,  une  dernière  catégorie 
cjui  n'existe  que  depuis  cjuelques  années,  et  que  nous  dénom- 
merons le  vigneron  après  le  phylloxéra.  Le  phylloxéra,  qui  s'est 
développé  pendant  la  dernière  moitié  du  siècle  passé,  a  telle- 
ment bouleversé  les  conditions  de  la  viticulture,  qu'il  est  né- 
cessaire de  faire  une  variété  nouvelle  des  pays  qui  ont  subi  ses 


L  EVOLUTION    1)1    TVl'E    HLi    \  KiNEROX.  7 

atteintes.  Le  phylloxéra  a  obligé  les  viticulteurs  à  augmenter 
les  rendements  à  l'aide  de  procédés  perfectionnés,  de  sorte  que 
ce  type  peut  être  appelé  le  vigneron  intensif. 

Sous  un  troisième  point  de  vue,  on  peut  encore  distinguer 
les  pays  produisant  les  vins  fins  de  ceux  qui  produisent  les  vins 
ordinaires  ou  communs.  Évidemment,  les  vins  fins  ne  se  dévelop- 
pent, OU  ne  font  sentir  leurs  effets  sociaux,  qu'avec  les  facilités 
de  communications.  Le  producteur  de  vin  fin  formera  donc  une 
variété  du  vigneron  proprement  dit.  Ce  type  a  été  moins  bou- 
leversé par  le  phylloxéra,  car  nous  verrons  qu'il  a  été  capable 
de  surmonter  facilement  la  crise. 

Nous  aurons  donc  le  tableau  suivant  : 

,    _.  ,  ^r.  ■    -.-r   ^  Paysan  vigneron. 

I.  Période  primitive \  ii/ncron  prumli  .  <  ^       . 

'  (  Ouvrier  vigneron. 

.  Yiytieron    propre-  (  Vins  ordinaires. 

IL  PÉRIODE  COMMERCIALE.    .  .  mctit  (Ht.  (  Vins  fins. 

Yifjneron  bouilleur  de  cru. 

liï.  PÉRIODE  DU    PHYLLOXÉRA.  |  Viyiieron  inteuHif. 

11  y  a  aussi  le  producteur  de  raisins  de  table,  mais  nous  ne 
parlerons  pas  de  cette  dernière  variété  qui  est  peu  répandue, 
et  qui  sort  du  type  du  vigneron  proprement  dit.  Nous  aurons 
donc  les  cinq  variétés  suivantes  que  nous  allons  étudier  succes- 
sivement : 

1"  Le  vigneron  primitif; 

2°  Le  vigneron  producteur  de  vin  ordinaire; 

3"  Le  vigneron  producteur  de  vin  fin  ; 

4"  Le  vigneron-bouilleur  de  cru  ; 

5'^  Le  vigneron  intensif. 


1.    —    LE   VIGNERON    PRIMITIF. 

Comme  nous  venons  de  le  dire,  le  type  du  vigneron  se  divise 
en  deux  variétés  :  le  paysan  vigneron  et  l'ouvrier  vigneron. 

1°  Le  paysan  VIGNERON.  —  Dans  ce  type,  l'influence  de  la 
vigne  ne  produit  pas  tous  ses  effets,  parce  qu'elle  n'est  cultivée 


O  LES    POPULATIOxNS    VITIGOLES. 

qu'accessoirement,  pour  la  production  familiale.  Il  est  donc  in- 
fluencé en  partie  par  les  autres  travaux  qui,  très  souvent,  exer- 
cent une  action  prépondérante  sur  la  constitution  de  l'organisme 
social.  Ainsi,  l'on  peut  voir,  ou  l'on  a  vu,  dans  de  nombreuses 
contrées,  la  vigne  cultivée  par  des  familles  patriarcales  ou  quasi 
patriarcales  exploitant  un  domaine  assez  étendu;  mais  le  vi- 
gnoble ne  forme  qu'une  petite  parcelle  de  ce  domaine,  dont  la 
plus  grande  partie  est  en  prairies  ou  en  céréales.  Ce  type  est 
évidemment  plus  paysan  que  vigneron  :  c'est  le  type  an  paysan 
vigneron. 

Nous  n'insisterons  donc  pas. 

Nous  dirons  seulement  que  l'on  trouvera  la  description  de  ce 
type  dans  les  monographies  suivantes  :  Le  Paysan  de  la  Theiss 
{Ouvriers  européens,  t.  II,  ch.  vu);  —  Le  Paysan  savonnier  de  la 
Basse-Provence  {Id..,  IV,  cb.  viii)  ;  —  Le  Fermier  du  Nivernais 
{Ouvriers  des  Deux-Mondes,  V,  n°  38)  ;  —  Le  Métayer  de  la  Basse- 
Provence  {Id.  2*^  sér. ,  II,  n"  59)  ;  —Le  Métayer  du  pays  d' H  or  te  {Id. , 
2«  sér.,  t.  I,  n°  53. 

2°  L'ouvrier  vigneron.  — Dans  d'autres  régions,  la  grande  pro- 
priété s'est  développée,  pour  des  raisons  que  nous  n'avons  pas 
à  rechercher  ici.  Alors,  on  voit  apparaître  l'ouvrier  agricole  sa- 
larié en  nature,  ou  en  espèces.  Cet  ouvrier  agricole  est  très  sou- 
vent un  très  petit  propriétaire  voisin  dont  le  domaine  est  insuffi- 
sant à  nourrir  sa  famille,  et  qui  cherche  un  supplément  de 
ressources,  en  travaillant  à  certaines  époques  pour  le  grand 
propriétaire.  Cette  propriété  fragmentaire  se  compose  très 
souvent  simplement  d'une  maison  avec  un  jardin  et  d'un  petit 
vignoble,  quelquefois  un  champ  de  pommes  de  terre,  une  ché- 
nevière,  plus  rarement  un  petit  champ  de  céréales,  parce  que 
ce  dernier  demande  un  outillage  plus  important.  On  peut  dire 
que  le  jardin  et  le  vignoble,  sont  les  parties  qui,  après  la  maison 
d'habitation,  résistent  le  plus  longtemps  à  l'expropriation,  parce 
que  la  culture  des  légumes  et  la  culture  arborescente  sont  les 
mieux  adaptées  à  la  petite  propriété.  Nous  avons  alors  le  type  de 
Youvrier  vigneron. 


L  EVOLUTION   DU   TYPE   DU   VIGNERON.  M 

Il  est  ouvrier  en  ce  qu'il  fait  un  travail  salarié  pour  un  grand 
patron  rural  ou  industriel;  et  il  est  vigneron,  en  ce  qu'il  cultive 
sa  vigne  et  fabrique  son  propre  vin. 

Nous  pouvons  citer  comme  exemple  la  monographie  du  Ma- 
nœuvre vigneron  de  la  Basse-Bourgogne^  établie  d'après  les  ob- 
servations de  M.  E.  Avalle,  faites  en  1860  aux  environs  d'Auxerre 
(Yonne)  K 

Dans  la  Basse-Bourgogne,  la  propriété  est  très  divisée.  L'Yonne 
a  trois  millions  de  parcelles,  et,  de  tout  temps,  l'on  s'est  plaint 
de  cette  extrême  division  et  l'on  a  cherché  à  y  porter  remède  -. 

L'ouvrier  qui  fait  l'objet  de  la  monographie  possède,  outre 
son  habitation  et  un  jardin  de  7  ares,  un  vignoble  de  25  ares 
qui  produit  environ  4-00  litres  de  vin  pour  la  consommation  fa- 
mihale.  Il  tire  donc  sa  nourriture  d'autres  sources.  Ainsi,  il  af- 
ferme un  champ  de  75  ares,  élève  quelques  animau.x  domestiques, 
et  travaille  à  la  journée  chez  les  grands  propriétaires  voisins.  Il 
nous  représente  bien  le  type  du  vigneron  ouvrier  agricole,  mais 
il  est  évident  qu'ici  la  vigne  ne  produit  pas  tous  ses  effets. 

Nous  pouvons  voir  le  type  du  vigneron  ouvrier  industriel 
dans  la  monographie  du  Tailleur  de  silex  et  vigneron  de  l'Or- 
léanais, relevée  en  1887  par  M.  Fénelon  Gibon*^.  Il  tire  son  prin- 
cipal revenu  de  la  taille  du  silex  à  domicile,  pour  le  compte 
d'un  marchand  de  pierres  à  fusil,  mais  il  trouve  un  supplé- 
ment de  ressources  dans  la  culture  d'un  jardin  de  11  ares  et  de 
quelques  vignobles  d'une  contenance  totale  de  67  1/2  ares  lui 
fournissant  par  an  1.300  litres  de  vin,  dont  115  seulement  sont 
réservés  à  la  consommation  ménagère,  le  surplus  étant  vendu  à 
un  négociant  qui  se  charge  de  l'écouler.  Nous  voyons  donc  ici 
les  débuts  de  l'exploitation  de  la  vigne  en  vue  de  la  vente. 
Ajoutons  que  cette  famille  possède  sa  maison  d'habitation  et 
qu'elle  épargne  en  vue  d'acheter  de  nouveaux  vignobles. 

On  voit  par  ces  deux  monographies  comment  naît  et  se  dé- 
veloppe le  type  du  petit  vigneron;  mais  jusqu'ici  les  effets  pro- 

1.  Ouvriers  des  Deux-Mondes.  IV,  n"  32. 

2.  L.  de  Lavergne,  Kconomie  rurale  de  la  France,  |).  IDl. 

3.  Ouvriers  des  Deux-Mondes,  2^  sér.,  II,  n"  62. 


10  LES   POPULATIONS    VITICOLES. 

près  à  la  vigne  sont  encore  voilés.  Ils  vont  devenir  plus  sensibles 
dans  la  variété  suivante. 


II.    —  LE    VIGNERON    PRODUCTEUR    DE    VIN    ORDINAIRE. 

Ce  type  se  distingue  du  précédent  en  ce  que  le  vin  est  produit 
en  vue  de  la  vente.  De  là,  un  certain  enrichissement  possible, 
qui  toutefois  reste  limité  parce  que  l'on  ne  produit  que  des  vins 
ordinaires. 

Ici  également  nous  pouvons  distinguer  deux  variétés  :  dans 
la  première,  qui  domine  dans  les  plaines,  la  vigne,  quoique  ex- 
ploitée commercialement,  ne  forme  qu'une  partie  du  domaine  ; 
dans  la  seconde,  qui  se  trouve  surtout  dans  les  pays  de  coteaux, 
la  vigne  prédomine  sur  les  autres  cultures. 

1°  Type  de  la  plaine.  —  Ce  type  ne  se  rencontre  que  dans  la 
zone  méditerranéenne.  Nous  avons  une  monographie  de  cette 
variété,  celle  du. niétayer  de  Florence,  étudié  en  1857  par  M.  Ubal- 
dino  Perruzzii.  Ce  métayer  vit  en  famille  quasi  patriarcale,  c'est- 
à-dire  que  le  père  vit  avec  son  fils  aîné  marié  et  les  autres  en- 
fants célibataires.  Une  particularité  de  la  Toscane  est  qu'il  n'y 
a  pas  de  vignoble  séparé  du  reste  du  domaine;  les  vignes  sont 
plantées  an  milieu  des  champs  de  céréales,  et  il  en  est  de  même 
des  oliviers.  La  famille  étudiée  cultive,  dans  ces  conditions,  une 
métairie  de  7  hectares  1/2,  et  récolte  i.OOO  kgs  de  vin  dont 
la  moitié  va  au  propriétaire.  De  la  part  qui  lui  revient,  700  kgs 
vont  à  la  consommation  familiale,  le  restant  étant  vendu.  Il 
faut  ajouter  457  kgs  de  piquette  et  23  kgs  de  vinaigre  qui  lui 
reviennent  entièrement  et  qui  rentrent  également  dans  la  cons- 
sommation  ménagère.  La  stabilité  de  la  population  est  assurée 
par  la  pratique  du  métayage  qui  réduit  les  risques  du  cultiva- 
teur, en  les  faisant  partager  par  le  grand  propriétaire;  elle  lest, 
en  outre,  par  la  diversité  des  cultures  dont  les  produits  sont, 

>.  Ouvriers  européens,  IV,  ch.  ni. 


l'évolution  m    type  dt  aig.neron.  11 

autant  que  possible,  consommés  sur  place;  elle  Test,  enfin,  par 
l'organisation  quasi  patriarcale  de  la  famille  qui  se  maintient 
grâce  au  grand  nombre  de  célibataires. 

Par  suite  de  ces  diverses  oirconsfances,  la  population  de  la 
Toscane  n'a  subi  que  partiellement  l'influence  de  la  vigne.  Il 
n'en  est  plus  ainsi  dans  les  pays  de  plaine  atteints  par  le  phyl- 
loxéra, qui  ont  dû  se  consacrer  à  la  monoculture  de  la  vigne. 

Ce  type  peut  donc  être  caractérisé  comme  suit  :  des  métayers 
vivant  en  familles  quasi  patriarcales. 

2°  Type  des  coteaux.  —  Contrairement  au  précédent,  ce  type, 
au  lieu  d'être  localisé  dans  la  zone  méditerranéenne  se  ren- 
contre un  peu  partout.  M.  Demolins  a  fait  une  belle  analyse  de  ce 
type  dsxns  les  Français  cV aujourd'hui  '.  Nous  y  renvoyons  donc 
le  lecteur;  nous  nous  contenterons  d'en  donner  simplement  un 
résumé.  Il  a  choisi  comme  exemple  le  mieu.x  caractérisé  le  type 
tourangeau.  Nous  décrirons  ensuite  quelques  autres  variétés  de 
de  ce  type. 

a)  Le  type  tourangeau.  —  «  Tous  les  coteaux  crayeux  de  la 
Touraine  sont  couverts  de  visnes.  Le  vignoble  de  la  Loire  n'a 
pas  moins  de  100.000 hectares...  La  récolte  s'élève  annuellement 
à  deux  millions  d'hectolitres  de  vin,  consommés  pour  la  plu- 
part dans  le  pays  ;  une  partie  sert  à  former  d'excellents  vinaigres 
qui  s'expédient  au  dehors  -.  » 

En  Touraine.  la  culture  de  la  vigne  rencontre  certains  obsta- 
cles :  le  climat  est  trop  tempéré,  et  elle  est  exposée  aux  gelées 
de  printemps  et  d'automne.  Pourtant,  partout  où  cela  est  pos- 
sible, on  plante  la  vigne.  Cela  montre  bien  l'attrait  cpi'exerce 
cette  culture.  Cette  préférence,  dit  M.  Demolins.  tient  à  quatre 
causes  : 

1°  La  vigne  présente  certains  caractères  de  la  cueillette.  —  Il 
en  était  surtout  ainsi  avant  le  phylloxéra.  Une  fois  plantée,  elle 
continue   à    produire    pendant  de  longues   années.    C'est  vers 

1.  p.  123  et  suiv. 

2.  L.  (le  Lavergae,  Économie  rurale  de  la  France,  p.  179. 


12  LES   POPULATIONS   VITICOLES. 

l'âge  de  vingt-cinq  à  trente  ans  qu'elle  donne  les  plus  beaux 
produits.  Au  fond,  c'est  plutôt  du  jardinage  que  de  la  culture 
véritable.  De  plus,  elle  laisse  de  longs  loisirs  :  elle  ne  demande 
guère  que  quatre  mois  de  travail  par  an. 

2°  Jm  vigne  donne  un  produit  riche.  —  11  est  vrai  que  ce  pro- 
duit est  aléatoire,  mais  il  est  riche,  et  tout  vigneron  est  soutenu 
par  l'espoir  d'une  bonne  récolte,  delà  fameuse  récolte  qui  doit 
payer  en  une  année  plusieurs  années  de  travail.  La  vigne  ne 
développe  donc  qu'une  certaine  aptitude  au  travail  :  l'aptitude 
à  un  travail  très  rémunérateur. 

3  "  La  vigne  est  adaptée  à  la  petite  culture.  —  Comme  la  cul- 
ture maraîchère,  elle  se  fait  à  bras,  à,  la  bêche,  parce  qu'elle 
donne  un  gros  produit  sur  un  petit  espace,  parce  qu'elle  exige 
un  travail  plus  minutieux  qu'énergique. 

4"  La  vigne  dispense  du  patronage  cultural.  —  En  effet,  la 
vigne  soutient  par  elle-même,  comme  tous  les  produits  plus  ou 
moins  spontanés,  qui  se  reproduisent  deux-mêmes  ou  à  peu  près 
d'eux-mêmes.  On  n'a  pas  besoin  daide.  Aussi  la  vigne  a-t-elle 
contribué  grandement  à  maintenir  l'indépendance  des  petites 
gens  vis-à-vis  des  grands  propriétaires. 

Voilà  donc  plus  qu'il  n'en  faut  pour  expliquer  l'engouement 
pour  la  vigne  :  travail  peu  intense  et  peu  prolongé,  chance  d'une 
récolte  extraordinaire,  facilités  d'installation,  indépendance. 
Voyons  maintenant  les  répercussions  de  la  vigne  sur  le  Travail: 

1°  La  culture  de  la  vigne  éloigne  da^  grands  groupements  de 
personnel.  —  C'est  là  l'effet  de  toutes  les  cultures  maraîchères 
et  arborescentes.  C'est  le  petit  atelier  qui  domine.  Ordinairement 
le  simple  ménage  suffît,  puisque  le  domaine  est  restreint  et 
cultivé  à  la  bêche. 

2"  La  culture  de  la  vigne  éloigne  des  méthodes  puissantes  et 
de  l'emploi  des  grands  engins.  —  Cela  a  contribué  à  main- 
tenir la  routine  traditionnelle  chez  les  vignerons,  et,  en  somme, 
cette  routine  lui  suffit  à  peu  près. 

3"  La  culture  de  la  vigne  ne  contribue  pas  au  développement 
de  l'industrie.  —  Elle  n'a  pas  besoin  d'un  grand  outillage;  elle 
ne  fournit  pas  de  matières  premières  à  l'industrie;  elle  ne  fournit 


LKVOIXTION    DU    TYI'E    TiV    VICNEROX.  l.'î 

pas  d'éléments  au  recrutement  de  la  population  ouvrière,  car  le 
vigneron  est  trop  habitué  à  l'indépendance  pour  se  plier  au 
travail  d'usine. 

k"  La  vigne  engendre  la  culture  parcellaire.  — Nous  ne  voulons 
pas  dire  que  la  vigne  impose  la  culture  parcellaire,  mais  elle 
la  permet,  et,  étant  donné  que  l'indépendance  du  vig-neron  est 
basée  sur  la  propriété,  on  fera  tout  pour  conserver  ou  pour  avoir 
un  petit  carré  de  vigne.  «  Les  vignobles  des  coteaux  de  la 
Touraine  sont  divisés  à  l'inlini;  les  vignerons  creusent  leurs 
maisons  et  leurs  chais  dans  le  roc  tendre  qui  porte  leurs  vignes. 
et  quand  la  vigne  est  abondante  et  de  bonne  qualité,  on  vit 
heureux  dans  ces  modestes  tanières  ■  ». 

Sur  la  Famille,  la  vigne  produit  une  répercussion  non  moins 
caractéristique  : 

La  vigne  développe  la  famille  instable.  —  Elle  permet  à  cha- 
cun, avec  ses  seuls  bras,  avec  un  tout  petit  capital  et  sur  un 
tout  petit  espace,  de  se  créer  une  exploitation.  Et  comme  elle 
donne  un  produit  riche,  qu'elle  surexcite  les  plus  belles  espé- 
rences,  chacun  est  poussé  irrésistiblement  à  s'établir  à  son 
compte  le  plus  tôt  possible.  Mais  elle  ne  produit  pas  la  famille 
particulariste,  parce  que  la  vigne  est  une  production  presque 
spontanée  qui  patronne  la  famille  et  ne  l'invite  pas  à  se  patron- 
ner elle  même.  Chacun  compte  plus  sur  la  vigne  que  sur  sa 
capacité  personnelle. 

Nous  remarquerons  donc,  chez  les  populations  viticoles,  tous 
les  défauts  de  la  famille  instable  :  faible  autorité  paternelle» 
relâchement  des  liens  familiaux,  égoïsme  étroit,  âpreté  au  par- 
tage égal  des  biens,  abandon  des  vieux  parents  devenus  inutiles; 
on  constate  également  la  faible  natalité,  due  à  ce  fait  que  l'on 
vit  de  la  propriété  du  sol,  et  que  cette  propriété  doit  être  par- 
tagée entre  tous  les  enfants. 

Dans  le  Mode  d'existence,  la  vigne  développe  spontanément 
l'imprévoyance  et  le  luxe,  mais  un  luxe  plus  voyant  que  réel, 
plus  extérieur  que  domestique  :  on  tient  à  briller  aux  yeux  des 

1.  L.  de  Lavergne,  loc.  cil.,  p.  179. 


J4  LES   rOPULATIONS    VITICOLES. 

voisins.  Le  vigneron  escompte  toujours  une  «  bonne  année  »; 
il  est  porté  à  régler  ses  dépenses  ordinaires  d'après  ce  revenu 
extraordinaire.  Et  quand  l'habitude  de  la  dépense  est  prise,  iL 
est  très  difficile  de  la  modifier.  Chez  le  vigneron,  la  difficulté 
est  d'autant  plus  grande  que  la  grosse  partie  de  la  récolte  est 
transformée  en  argent  :  il  n'est  donc  pas  retenu  dans  la  voie  des 
dépenses,  comme  le  petit  paysan  qui  consomme  en  nature  la 
plupart  de  ses  produits.  Les  populations  qui  sont  obligées  de 
passer  par  l'intermédiaire  du  commerce,  contractent  non  seu- 
lement l'habitude  de  vendre,  mais  encore  celle  d'acheter.  Et  on 
en  arrive  facilement  à  acheter  au  delà  de  ses  besoins,  pour  le 
plaisir. 

Mais  la  plus  grave  des  répercussions  que  nous  avons  à  en- 
visager est  celle  relative  au  Patronage.  Nous  avons  constaté 
plus  haut  l'incapacité  à  se  patronner  soi-même,  l'absence  de 
grands  patrons,  et  le  manque  absolu  de  patronage  familial. 
On  n'est  patronné  que  parla  vigne.  Si  elle  rend  bien,  on  est  pros- 
père ;  si  elle  rend  peu,  on  est  malheureux  ;  si  elle  ne  rend  pas, 
on  est  incapable  de  vivre.  Ceci  explique  le  caractère  que  re- 
vêtent toutes  les  crises  subies  par  les  populations  viticoles. 

Dans  les  Cultures  intellectuelles ,  nous  remarquerons  que  le 
vigneron  a  une  tendance  très  prononcée  à  la  critique  et  à 
l'ironie,  à  la  vanité  et  à  la  jalousie.  Cela  provient  de  ce  que  les 
gens  réussissent,  non  par  leur  capacité  personnelle,  mais  par 
la  chance.  On  critique,  on  jalouse  ceux  qui  s'élèvent;  ces  der- 
niers répondent  en  faisant  montre  d'un  luxe  tapageur.  Cet  es- 
prit est  très  visible  en  Touraine  :  «  Un  de  ces  châtelains  de 
Touraine,  dit  M.  Demolins',  me  faisait  un  jour  la  confidence. des 
sourdes  oppositions,  des  suspicions,  des  jalousies  qu'il  rencon- 
trait parmi  cette  population  et  qui  dénaturaient  ses  meilleures 
intentions.  —  C'est  à  se  sauver  du  pays,  me  disait-il.  En  parcou- 
rant la  contrée,  j'ai  appris  que  beaucoup  de  grands  propriétaires 
éprouvent  le  même  sentiment  ». 

Les  littérateurs  tourangeaux  les  plus  célèbres  ont  l'esprit  cri- 

1.  L.  de  Lavergne,  loc.  vil.,  p.  14'j. 


L  KVOLUTION    DU    TYI'E    DU    VIGNERON.  lo 

tique  très  caractérisé.  M.  Demolins  cite,  à  cet  égard,  Rabelais, 
Paul-Louis  Courier  et  Balzac.  Tous  les  trois,  dit-il,  ont  vu  le 
monde  en  laid  et  l'ont  plus  ou  moins  caricaturé  et  criblé  do  leurs 
sarcasmes;  ce  sont  des  railleurs,  des  sceptiques  et  des  frondeurs. 
Le  vigneron  représente  au  plus  haut  degré,  ce  que  l'on  est  con- 
venu d'appeler  «  l'esprit  gaulois  ». 

Dans  la  vie  publique,  le  Tourangeau  apporte  les  mêmes  ca- 
ractères :  tendances  égalitaires  et  démocratiques.  Cela  résulte 
de  ce  que  la  plupart  des  vignerons  sont  de  petites  gens  indépen- 
dants les  uns  des  autres.  C'est  chez  eux  que  se  développe  au 
plus  haut  degré  ce  sentiment  si  répandu  en  France  :  la  jalousie 
égalitaire. 

Reste  enfin  la  question  de  V Expansion.  L'expansion  est  très 
faible  pour  les  causes  suivantes  : 

l**  La  vigne  porte  la  population  à  s' accumuler  sur  place .  — La 
vigne  a  tellement  d'attrait  que  chacun  veut  en  vivre.  Aussi,  on 
préfère  se  disputer  les  parcelles  de  terre,  jîlutôt  que  de  cher- 
cher fortune  ailleurs'  Et  ceci  est  également  grave  en  temps  de 
crise. 

2°  La  vigne  éloigne  des  entreprises  compliquées.  —  La  cul- 
ture de  la  vigne  et  la  fabrication  du  vin  sont  des  opérations 
simples.  Le  vigneron  n'est  pas  habitué  aux  difficultés;  il  les 
redoute  et  s'éloigne  du  commerce,  de  l'industrie,  de  la  cul- 
ture. 

3°  La  vigne  ne  développe  pas  les  hautes  aptitudes  qui  per- 
mettent de  gouverner  les  hommes  et  les  choses.  —  Nous  savons 
que  l'atelier  de  travail  est  ménager  :  le  personnel  est  le  plus 
souvent  réduit  au  mari  et  à  sa  femme.  Le  vigneron  n'est  donc 
pas  habitué  à  diriger  les  hommes  et  les  choses  ;  par  consé- 
quent, il  est  inapte  à  prendre  l'initiative  des  grands  mouvements 
de  l'humanité. 

4°  La  vigne  développe  seulement  V émigration  vers  les  pjro- 
fessions  urbaines.  —  Le  vigneron  est  attiré  vers  la  ville  par  ses 
tendances  au  luxe;  de  plus,  sa  faible  habitude  des  efforts  ma- 
nuels le  porte  à  rechercher  les  professions  libérales  et  adminis- 
tratives. Quant  auxjeunes  filles,  M.  Demolins  a  pu  constater  que 


16  LES    POPULATIONS   VITICOLES. 

dans  les  familles  aisées,  elles  refusent  un  mariage  à  la  cam- 
pagne^. 

Nous  retrouvevons  tous  ces  caractères  à  des  degrés  plus  ou 
moins  accentués  parmi  les  populations  viticoles  des  coteaux, 
suivant  que  l'influence  de  la  vigne  est  plus  ou  moins  atténuée 
par  d'autres  travaux. 

Mous  allons  parcourir  quelques-unes  de  ces  variétés,  en  nous 
basant  sur  les  études  monographiques  qui  ont  été  faites. 

b)  Le  type  de  la  Limagne.  —  Nous  l'avons  dit,  la  zone  des 
coteaux  est  éparpillée  un  peu  partout  en  France,  à  l'exception 
des  contrées  du  nord-ouest.  Nous  y  trouvons  donc  de  nom- 
breuses variétés  du  type  que  nous  étudions  en  ce  moment. 

Au  type  tourangeau,  on  peut  rattacher  les  types  des  régions 
voisines,  les  variétés  des  coteaux  de  l'Allier,  ou  de  la  Limagne,  et 
de  la  Loire.  «  D'une  façon  générale,  la  Limagne-  comprend 
les  vallées  de  l'Allier  et  de  ses  affluents  entre  Langeac  (Haute- 
Loire)  et  la  limite  septentrionale  du  Puy-de-Dôme,  Les  coteaux, 
jusqu'à  l'altitude  de  GOO  mètres,  sont  couverts  de  vignobles^ 
où  s'entre-mèlent  les  poiriers,  les  pêchers,  les  abricotiers.  La 
culture  de  la  vigne  est  ici  assez  aléatoire,  par  suite  de  l'altitude 
qui  rend  trop  fréquentes  les  gelées  de  printemps  ou  d'automne. 
On  signale  cependant  l'existence  de  la  vigne  dans  la  Limagne 
dès  le  premier  siècle  de  notre  ère.  De  la  Limagne,  la  zone  de  la 
vigne  se  déroule  tout  le  long  des  coteaux  de  l'Allier,  presque 
jusqu'au  confluent  de  cette  rivière  avec  la  Loire.  Elle  reprend 
ensuite,  à  partir  de  l'Orléanais  et  de  laTouraine,  sur  la  double 
rangée  des  coteaux  de  la  Loire,  jusqu'à  Nantes.  « 

M.  F.  Roux^  a  constaté  que,  dans  la  Limagne,  le  morcellement 
de  la  propriété  est  poussé  à  ses  dernières  limites.  Les  vignerons 
en  arrivent  même  à  remonter  dans  des  paniers  la  terre  que  la 
pluie  fait  descendre  des  hauteurs,  pour  se  constituer  au  flanc 
des  coteaux  des  domaines  microscopiques. 

1.  L.  de  Lavergne,  loc.  cit.,  p.  148. 

2.  E.  Demolins,  loc.  cit.,  p.  124. 

3.  Mouvement  social,  fév.  189'j,  p.  33. 


L  EVOLUTION    DU    TYPE   DU    VIGNERON.  1/ 

Il  constate  également  ^  que  le  type  de  la  famille  instable  est 
devenu  normal.  On  ne  voit  presque  jamais  deux  ménages  sous 
le  même  toit.  La  condition  des  vieillards  est  particulièrement 
affligeante.  Lorsque  les  enfants  sont  mariés,  les  parents  ont  do 
la  peine  à  obtenir  que  l'un  d'eux  le  reçoive  au  foyer,  et  prenne 
A.  sa  charge  la  culture  de  leurs  biens,  à  moins  d'avantages  ex- 
ceptionnels qui  soulèvent  les  protestations  des  futurs  cohéri- 
tiers. 

L'ouverture  d'un  chemin  de  fer  entre  Alais  et  Saint-Germain- 
des-Fossés  a  été  le  point  de  départ  d'un  enrichissement  rapide 
de  la  part  des  producteurs  de  vin  et  de  fruits,  ce  qui  a  amené 
aussi  un  développement  extraordinaire  du  luxe. 

«  Aussi  certains  villages  des  environs  de  Clermont-Ferrand 
offrent-ils  en  foule  des  exemples  d'un  luxe  qui  contraste  avec  la 
vie  encore  rude  et  simple  de  leurs  habitants.  Par-dessus  tout,  ce 
qu'on  appelle  «  emplettes  de  noce  »  décèle  un  amour-propre  ex- 
cessif. Ne  serait-il  pas  permis  de  signaler  ici  l'influence  de  la 
formation  communautaire?  On  dépense,  non  pour  satisfaire  un 
goût  personnel,  mais  par  esprit  d'imitation  ;  non  pour  jouir, 
mais  pour  briller.  Les  salons  et  les  parures  d'une  femme  du 
monde  sont,  pour  elle,  des  objets  d'un  usage  quotidien. 

«  Pour  un  vigneron  et  sa  compagne,  associée  à  ses  travaux  au- 
tant que  le  permettent  les  soins  du  ménage,  le  luxe  rationnel, 
le  confort,  dans  le  sens  originaire  du  mot,  résiderait  exclusive- 
ment dans  l'emploi  de  ces  appareils  ingénieux  qui  diminuent 
les  labeurs  des  champs  et  du  foyer,  et  c'est  précisément  à  quoi 
l'on  songe  le  moins  -.  » 

Il  parait  que  le  métayage  est  usité  dans  le  vignoble  auver- 
gnat, mais  qu'il  n'y  donne  pas  de  bons  résultats.  A  ce  sujet,  il 
y  aurait  lieu  de  savoir  si  le  métayage  est  en  voie  de  disparition, 
surtout  depuis  le  phylloxéra,  et  aussi  si  le  métayer  est  un  pur 
vigneron,  ou  s'il  associe  d'autres  cultures  à  celle  de  la  vigne. 

Dans  la  Limagne,  l'expansion  de  la  race  se  fait  également 
vers  les  professions  libérales  et  les  emplois  administratifs,  voire 

1.  Mouvement  social,  p.   34- 

2.  ibid.,  p.  35. 


18  LES    POPULATIONS    VIÏICOLES. 

même  vers  les  offices  ministériels  de  dernier  ordre ^  Aussi  l'in- 
fluence administrative  est-elle  considérable.  Quant  aux  jeunes 
filles,  pour  peu  que  leur  père  soit  dans  l'aisance,  qu'elles  aient 
passé  quelques  mois  dans  un  pensionnat  ou  dans  un  atelier  de 
petite  ville,  elles  refuseront  presque  toujours  un  mariage  à  la 
campagne.  Enfin  il  faut  noter  la  faible  natalité  et  la  diminution 
(le  la  population. 

c]  Le  vigneron  des  coteaux  italiens  a  été  étudié  en  1887  par 
M.  Urbain  Guérin^.  Il  exploite,  à  titre  de  métayer,  un  domaine 
comprenant,  outre  un  hectare  de  céréales,  deux  vignobles  sur 
la  production  desquels  il  lui  revient  3.300  litres  de  vin  qui  sont 
vendus  et  1.000  litres  de  marc  de  raisin  pour  la  consommation 
ménagère.  Ce  type  est  donc  plus  vigneron  que  paysan.  Aussi 
voyons-nous  les  effets  de  la  vigne  devenir  plus  marqués,  et  la 
famille  instable  se  développer  avec  la  coutume  du  partage  égal 
et  l'agglomération  dans  les  bourgs.  La  population  est  dépen- 
sière, dénuée  de  tout  esprit  d'épargne;  elle  vit  généralement 
sobrement  selon  la  coutume  italienne,  mais  les  femmes  portent 
de  nombreux  bijoux  :  ((  Une  femme  dépourvue  de  cette  parure 
serait  considérée  comme  indigente,  et  une  fois  qu'elle  les  porte, 
elle  n'ira  ni  les  vendre  ni  les  engager,  de  peur  de  faire  l'aveu 
])ublic  de  ses  difficulté  s ^  ». 

La  famille  étudiée  possède  345  francs  de  bijoux  (colliers,  bou- 
cles d'oreilles,  épingles,  bagues).  Les  femmes  travaillent  dans 
les  champs  avec  les  hommes,  et  ont,  en  outre,  à  faire  les  tra- 
vaux du  ménage.  Cette  population  est  peu  prolifique  et  fournit 
peu  d'émigrants  ;  quelques-uns  seulement  restent  dans  les  villes 
après  le  service  militî^ire.  Les  naissances  illégitimes  sont  assez 
considérables  (à  Yalmontone,  2i  sur  16i),  mais  la  plupart  sont 
régularisées  au  moment  du  mariage.  Jusqu'à  maintenant,  l'Italie 
est  restée  à  l'abri  du  phylloxéra;  ce  fait,  joint  à  la  pratique  du 


l.P.  Roux,  lue.  cit.,  p.  35. 

'1.  Le  vigneron   et  métityer  de   Yalmontone  (près  Rome)  (Ouvriers  des  Deux- 
Mondes,  r  sér.,  II,  n"  63). 
3.  Ibid.,  p.  391. 


l'ÉVOI.LTION    Ul    TYPE    DU    VIGNERON.  19 

métayage,  n'a  pas  peu  contribué  à  maintenir  la  stabilité  des  po- 
pulations viticoles. 

d'  Le  vigneron  alsacien^ ,  étudié,  en  1888,  par  M,  Charles  Hom- 
mell,  possède  un  jardin  de  8  ares  et  un  vignoble  de  1  hectare. 
Il  cultive  en  outre,  à  forfait,  3  hectares  de  vignes  pour  le  compte 
d'un  grand  propriétaire.  En  outre,  la  famille  loue  un  petit 
champ  de  pommes  de  terre  et  de  culture  fourragère,  et  élève 
quelques  animaux  domestiques.  On  voit  que  c'est  la  vigne  qui 
forme  la  principale  source  de  revenus.  La  propriété  produit 
95  hectolitres  de  vin-'  dont  2  seuleuient  sont  réservés  à  la  con- 
sommation ménagère),  35  hectolitres  de  piquette  et  120  litres 
d'eau-de-vie.  En  outre,  l'ouvrier  entreprend  à  forfait  la  culture 
des  vignes  pour  un  grand  propriétaire,  à  raison  de  i52  fr,  50 
par  hectare  (y  compris  125  litres  de  vin  de  la  récolte  en  nature). 

C'est  qu'en  effet,  nous  sommes  là  dans  un  pays  essentiellement 
viticole.  A  Ribeauvillé,  plus  de  la  moitié  des  terres  cultivables 
est  en  vignes.  Celles-ci  s'étendent  tout  le  long  des  coteaux  qui 
bordent  la  vallée  du  Strengbach,  et  sont  divisées  en  une  foule 
de  petites  parcelles  d'une  contenance  moyenne  de  10  ares.  C'est 
que  la  vigne  permet  à  la  coutume  du  partage  égal  de  pousser 
ses  conséquences  jusqu'à  ses  dernières  limites.  Il  est  juste  de 
dire  que  chacun  possède  généralement  plusieurs  parcelles,  mais 
que  l'on  juge  du  temps  perdu  pour  aller  d'une  pièce  à  l'autre. 
C'est  le  village  à  banlieue  morcelée   dans  toute  son  intensité. 

Il  y  a  toutefois  un  avantage  à  cet  émiettement  des  domaines  : 
il  favorise  l'élévation  des  prévoyants  dont  la  propriété  peut  fa- 
cilement s'accroître  tous  les  ans;  la  stabilité  disparait  pour  faire 
place  à  la  sélection  des  capables.  Malheureusement  la  popula- 
tion alsacienne,  comme  celle  de  beaucoup  de  pays,  confond  la 
propriété  et  la  prospérité,  et  cela  atténue  les  etlets  de  la  sélec- 
tion et  les  progrès  de  la  culture  :  «  Ce  désir  effréné  de  posséder. . . 


1.  Le    vigneron,    de   Ribeauvillé  (Haute-Alsace)  (^Ouvriers   des    Deux-Mondes, 
T  sér.,  III,  n"  60). 

2.  Ce  chiflre  n'est  pas  atteint  partout  dans  la  Haute-Alsace,  où  l'on  peut  compter, 
en  moyenne,  50  hectolitres  de  vin  par  hectare. 


20  LES    POPULATIONS   VmCOLES, 

hâte  la  ruine  :  il  empêche  l'aug'mentation  du  capital  de  roule- 
ment, qui  généralement  est  beaucoup  trop  réduite  »  En  effet, 
le  plus  souvent,  le  vigneron  met,  non  seulement  toute  son 
épargne  en  terres,  sans  songer  au  capital  cultural,  mais  il 
achète  à  crédit  et  emprunte  à  5  %  :  «  Si  le  vigneron  clôt  son 
année  avec  500  francs  de  bénéfice,  par  exemple,  il  s'empres- 
sera d'acheter  une  propriété  de  2.000,  ou  3.000  francs;  il  aura 
donc  ainsi  à  payer,  au  bout  de  chaque  année,  100  francs  d'in- 
térêts et  500  à  600  francs  d'annuité.  Quand  l'année  est  bonne, 
tout  va  bien  :  notre  homme  paie  son  terme  et  il  est  content. 
Mais  si  au  contraire  la  récolte  a  manqué,  c'est  le  commence- 
ment de  la  ruine 2.  »  Et  tout  cela  fait  vivre  les  prêteurs,  et 
quelquefois  les  usuriers.  Mais  la  culture  de  la  vigne  est  une 
espèce  de  jeu,  une  spéculation,  et  il  suffit  d'une  bonne  année 
pour  se  remettre  à  flot.  Et  les  ruines  ne  parviendront  jamais 
à  empêcher  le  vigneron  d'avoir  foi  en  la  chance. 

Or,  les  effets  de  la  chance  se  sont  surtout  développés  depuis 
l'amélioration  des  moyens  de  communication;  c'est  en  1857 
que  le  mouvement  d'ascension  commence.  L'hectare  de  vigne 
qui,  avant  cette  époque,  ne  valait  que  5  à  9.000  francs,  voit 
son  prix  s'élever,  et  de  1862  à  1870,  il  vaut  de  7  à  16.000  francs; 
on  cite  même  certains  vignobles  de  Riquewihr  qui  valent 
40.000  francs  l'hectare!  Cette  prospérité  a  continué  après  l'an- 
nexion qui  a  ouvert  aux  vins  d'Alsace  un  vaste  marché  à  l'abri 
de  la  concurrence,  à  l'aide  d'une  protection  douanière  assez 
forte;  en  effet,  les  vins  étrangers  paient,  à  l'entrée  en  Alle- 
magne, un  droit  de  30  francs  par  100  kilogrammes.  Aussi  la 
culture  de  la  vigne  occupe  une  surface  de  plus  en  plus  grande; 
elle  devient  aussi  de  plus  en  plus  intensive. 

Voici  comment  ou  procède  pour  pousser  la  culture  intensive 
au  degré  le  plus  élevé  et  atteindre  une  productivité  presque 
incroyable  3.  La  vigne  est  conservée  pendant  vingt-cinq  cà  trente 
ans  à  peine,  puis  transformée   en  luzernicre  pendant  cinq,  six 

1.  Ibid.,  p.  122. 

2.  Ibid.,  p.  122. 

3.  Ibid.,  p.  120. 


l'évolution  du  type  nu  vignerox.  ^1 

et  huit  ans  même,  et  l'on  répand  alors  tous  les  ans  400  à  800  ki- 
logrammes d'engrais  par  hectare,  principalement  des  sels  de 
potasse  et  des  phosphates.  Alors  on  replante  en  vigne  après  un 
défonçage  partiel.  La  troisième  année,  on  a  une  demi-récolte. 
La  vigne  est  piochée  deux  fois  par  an,  et  fumée  tous  les  trois 
ans  avec  de  l'engrais  de  ferme. 

Malheureusement,  beaucoup  de  vignerons  ont  trop  peu  de 
capitaux  pour  se  lancer  de  suite  dans  cette  voie,  et  nous  avons 
vu  qu'un  certain  nombre  sont  éliminés  de  la  propriété.  Ils 
tombent  alors  à  l'état  de  journaliers,  ou  émigrent  vers  les  villes. 

Les  journaliers  gagnent,  en  hiver,  une  moyenne  de  2  francs 
par  jour,  plus  deux  litres  de  vin;  en  été,  leur  salaire  s'élève 
jusqu'à  2  fr.  75  et  4  ou  5  litres  de  vin.  Mais  leur  situation  est 
1res  instable.  Depuis  l'annexion,  les  salaires  ont  haussé  d'un 
cinquième  environ,  car  l'émigration  en  France  d'un  grand 
nombre  d'ouvriers  a  amené  une  pénurie  de  main-d'œuvre  et 
diminué  l'offre  des  bras.  Mais  le  coût  de  la  vie  a  augmenté,  et 
l'instabilité  a  continué  à  croître.  Or  le  journalier  vit  au  jour  le 
jour  sans  même  songer  à  épargner,  et,  dans  sa  vieillesse,  il 
tombe  à  la  charge  de  l'hôpital  et  du  bureau  de  bienfaisance! 
Cet  homme  qui  n'a  plus  d'engagements  permanents  avec  le 
patron  travaille  mal  et  sans  goût.  De  là,  la  crise  actuelle  qui 
se  manifeste  par  la  propagation  des  idées  socialistes'. 

Comme  nous  l'avons  vu,  la  crise  a  son  origine  profonde  dans 
l'imprévoyance,  le  gaspillage,  l'amour  exagéré  de  la  propriété 
foncière,  l'abus  de  la  spéculation.  Nous  retrouverons  ces  causes 
à  la  source  de  la  plupart  des  crises  viticoles. 

La  Haute- Alsace  a  été  étudiée  par  M.  (iasser  et  son  étude 
paraîtra  dans  l'un  des  prochains  fascicules  de  la  Revue.  Nous 
n'insisterons  donc  pas  davantage  sur  ce  type. 

e)  Le  vigneron  algérien.  —  M.  M.  Cos  a  donné,  en  1885,  une  mo- 
nographie d'un  colon  espagnol  -  établi  dans  le  Sahel.  Ce  colon  a 
d'abord  acheté  5  hectares  de  broussailles  au  prix  de  200  francs 

1.  ibid.,  p.  112. 

2.  Le  colon  du  Saliel  {Ouvriers  des  Deux-Mondes,  V  sér.,  II,  n»  57  his) 


22  l'ES    POPULATIONS    VITICOLES. 

l'hectare,  les  a  défrichés,  et  a  transformé  la  moitié  en  vigne,  la 
moitié  en  céréales.  Le  domaine  vaut  aujourd'hui  plus  de 
2.000  francs  l'hectare.  Tout  le  vin  produit  est  vendu,  mais  la 
quantité  obtenue  est  très  variable  (i4  à  80  hectolitres  suivant 
les  années).  Le  colon  d'origine  espagnole  (il  est  né  à  Majorque) 
est  très  sobre,  et  épargne  pour  arrondir  son  domaine.  Evidem- 
ment, ici,  la  vigne  ne  produit  pas  encore  ses  effets,  car  les 
travaux  de  défrichement  sont  encore  trop  absorbants;  ils  ne  se 
feront  sentir  que  lorsque  le  domaine  aura  été  régulièrement 
constitué. 

/)  Le  vigneron  du   Chdlonnais. 

Parallèlement  au  cours  de  la  Saône  et  sur  le  versant  ouest 
de  ce  fleuve,  s'étendent  toute  une  série  de  coteaux  sur  lesquels 
poussent  les  crus  de  Bourgogne.  En  allant  du  nord  au  sud,  on 
distingue,  en  partant  de  Dijon,  les  collines  de  la  Côte-d'Or,  du 
Chèlonnais,  du  Maçonnais  et  du  Beaujolais;  ces  dernières  vien- 
nent se  souder  aux  monts  du  Lyonnais. 

La  Côte-d'Or,  grâce  à  son  sol  favorable,  produit  les  vins  fins 
de  Chambertin,  Nuits,  Beaune,  Pommard,  etc.  Nous  n'avons 
donc  pas  à  étudier  ici  cette  variété. 

Mcrcurey  et  Bourgneuf  produisent  encore  des  vins  fins,  mais 
plus  au  sud  le  terrain  devient  trop  fort;  il  donne  en  abondance 
un  bon  vin  ordinaire,  très  coloré,  un  peu  sûr,  qu'estiment 
particulièrement  ceux  qui  veulent  le  couper  d'eau  '.  Nous  som- 
mes sur  les  coteaux  du  Châlonnais,  pays  dont  la  vigne  constitue 
l'unique  richesse  ;  les  prairies  sont  rares  et  les  cultures  médio- 
cres. Le  Maçonnais  présente  les  mêmes  caractères  que  le  Châ- 
lonnais, de  sorte  que  les  po|)ulations  viticoles  de  ces  deux  ré- 
gions ne  forment  qu'une  seule  variété. 

Comme  partout,  c'est  avec  le  développement  des  chemins  de 
fer  que  la  prospérité  commence;  elle  dure  jusqu'au  phylloxéra. 
La  pièce  de  vin  se  vendait  30  à  40  francs  l'hectolitre,  et  le  prix 
de  la  terre  monte  en  moyenne  de  2.500  à  3.000  francs  l'hectare, 

1.  Gustave  Piron,  Monographie  de  saiiil-Jcfni-de-Vaux  {Pages  libres,  n"  du 
20  juin  190G). 


l/ÉVOLUTlO.N    DU    TYPE    DU  .VIGNERON.  2.'î 

car  chaque  parcelle  vendue  est  chaudement  disputée,  et  beau- 
coup de  métayers  deviennent  propriétaires. 

En  1878,  dit  M.  Piron*,  apparaît  le  phylloxéra;  des  taches 
jaunes  commencent  à  se  remarquer  dans  le  vert  des  vignes. 
Les  vignerons  ne  croient  pas  que  cela  continue,  ils  en  ont  vu 
bien  d'autres!  On  ne  tente  à  peu  près  aucun  remède  et.  eu  1880, 
la  moitié  du  pays  est  en  friche.  La  reconstitution  du  \dgnoble  se 
fit  en  imitation  des  procédés  employés  dans  le  Midi;  elle  fut 
lente  et  dura  douze  ou  treize  ans;  elle  fut  aussi  très  coûteuse  : 
ceux  qui  avaient  des  économies  les  épuisèrent ,  ceux  qui  n'en 
n'avaient  pas  s'endettèrent,  ou  laissèrent  leurs  terres  en  friche. 

Vers  1898,  la  plus  grande  partie  du  sol  était  replantée,  mais 
alors  commence  la  crise  de  surproduction,  et,  en  1900,  les  prix 
tombent  à  9  francs  l'hectolitre  1  Depuis  lors,  ils  n'ont  guère  re- 
monté, et  la  gêne  est  grande.  Aussi,  le  prix  de  la  terre  est 
tombé  à  800  ou  1.000  francs  l'hectare,  et  la  population  diminue 
constamment  :  à  Saint-Jean-de-Vaux,  par  exemple,  où  elle  était 
de  971  habitants  en  1890,  elle  n'est  plus  que  de  iiG  en  190G. 
D'une  part  la  natalité  diminue;  d'autre  part,  il  y  a  un  certain 
mouvement  d'émigration  vers  les  villes,  surtout  dans  la  classe 
des  métayers^.  Paris  surtout  attire  les  jeunes  gens,  après  le 
service  militaire.  Ils  deviennent  garçons  de  magasin,  employés, 
cochers,  boulangers,  agents  de  police.  Quant  aux  jeunes  filles, 
elles  préfèrent  épouser,  non  un  vigneron  qui  restera  au  pays, 
mais  un  gratte-papier  ou  un  ouvrier  qui  les  emmèneraà  Paris, 
à  Ghalon,  ou  au  Creusot.  D'autres  vont  se  placer  comme  bonnes 
ou  comme  ouvrières-'. 

On  constate,  dans  ces  régions,  les  principaux  traits  caractéris- 
tiques des  populations  viticoles  de  la  zone  des  coteaux  :  indi- 
vidualisme, irréligion,  amour  exagéré  de  la  propriété  du  sol, 
tendance  au  gaspillage  et  aux  plaisirs.  Signalons  ensuite  le 
morcellement  du  sol.  La  plupart  des  parcelles  ont  une  conte- 
nance de  2  à  16   ares;  la  plus  grande  n'a  que  1  hectare  1/3. 

1.  Loc.  cil.,  p.  582. 

2.  Id.,  p.  .579. 

3.  Id.,  585. 


24  LES   POPULATIONS    VITICOLES. 

Toutefois  la  plupart  des  propriétaires  possèdent  plusieurs  par- 
celles, le  plus  grand  nombre  n'a  que  1  ou  2  hectares  de  terrain 
en  15  ou  20  parcelles  fort  éloignées  les  unes  des  autres.  A  Saint- 
Jean-de-Vaux ,  un  seul  propriétaire  possède  un  domaine  d'une 
étendue  supérieure  à  6  hectares  '. 

En  moyenne,  un  vigneron  seul  peut  cultiver  près  de  2  hec- 
tares de  vignes.  Ceux  qui  possèdent  un  domaine  plus  étendu  se 
font  aider  par  des  manœuvres  ou  tâcherons  recrutés,  en  partie, 
parmi  les  petits  bordiers.  Les  plus  grands  propriétaires  font  ex- 
ploiter leurs  domaines  par  des  métayers  recrutés  également 
parmi  les  petits  bordiers. 

Comparons  la  situation  d'un  petit  propriétaire  à  celle  d'un 
métayer.  L'hectare  de  vigne  rend,  en  moyenne,  50  hectolitres 
de  vin,  dont  une  faible  partie  est  convertie  en  eau-de-vie.  Les 
frais  de  culture  s'élèvent  à  200  ou  250  francs,  ce  qui  laisse  un 
bénéfice  net  de  400  francs,  si  le  vin  est  vendu  10  à  12  francs 
l'hectolitre.  Voilà  pour  le  propriétaire  cultivant  lui-même. 

Quant  au  métayer,  il  doit  partager  les  produits  avec  le  pro- 
priétaire et  ce  dernier  ne  prend  à  sa  charge  qu'une  faible  partie 
des  frais  de  culture.  Dans  ces  conditions,  le  bénéfice  net  du 
métayer  ne  dépasse  guère  100  ou  125  francs  par  hectare  !  On  ne 
s'étonnera  donc  pas  si  beaucoup  de  métayers  n'arrivent  plus  à 
payer  leurs  loyers,  et  ne  boivent  que  de  l'eau.  Le  propriétaire 
est  constamment  forcé  de  leur  fournir  des  avances  s'il  veut  que 
ses  vignes  soient  cultivées,  ce  qui,  par  répercussion,  force  les 
propriétaires  à  hypothéquer  leurs  terres. 

Pourtant  le  métayage  n'a  pas  complètement  disparu.  Comment 
expliquer  cette  anomalie?  Beaucoup  de  métayers  demandent  à 
être  gagés,  à  faire  des  vignes  à  la  tâche,  mais  l'obstacle  vient 
des  propriétaires.  Le  métayage  leur  assure  un  revenu,  minime 
il  est  vrai,  mais  réel;  au  contraire,  le  travail  par  des  salariés 
ne  paie  pas  les  frais-.  Il  est  toutefois  probable  que  cette  situa- 
tion ne  pourra  se  prolonger  indéfiniment,  et  que  le  métayage 
disparaîtra,  là  comme  ailleurs,  devant  la  culture  intensive. 

1.  Id.,   p.  578. 

2.  /(/.,  p.  584. 


l'évolution    Dl'    TYPE    DU    VIGNERdN.  25 

Jusqu'ici  les  vignerons  se  sont  soutenus,  comme  ils  ont  pu, 
par  des  ressources  accessoires,  élevage  de  porc,  culture  de  pom- 
mes de  terre,  quelquefois  d'arbres  fruitiers  comme  l'abricotier, 
par  exemple.  Mais  combien  les  innovations  sont  encore  rares  î 
Le  ^\e■neron,  dit  M.  Piron  ',  n'a  foi  qu'eu  la  vigne,  et  il  est  per- 
suadé que  la  crise  ne  peut  durer,  et  que  le  gouvernement  pourra 
remédier  au  mal  quand  il  le  voudra. 

Ce  qu'il  faudrait/,  c'est  une  culture  plus  rationnelle,  plus  in- 
tensive par  l'emploi  des  ensrais,  de  la  charrue,  etc.  Mais  pour 
cela,  il  faudrait  des  capitaux  et  des  domaines  plus  grands.  On 
a  bien  essayé  de  fonder  des  syndicats  viticoles  pour  les  achats 
collectifs,  et  des  caisses  de  crédits,  mais  tout  cela  a  échoué  par 
suite  de  l'individualisme  exagéré  de  la  population  '.  Il  semble 
que,  seule,  une  intervention  de  capitalistes  étrangers  venant 
implanter  la  culture  intensive  de  productions  arborescentes  va- 
riées, puisse  sauver  la  situation. 


IH.    —    LK    VIGNERON    PRODUCTEUR    DE    VIN    EIN. 

Parmi  les  vignerons  de  la  zone  des  coteaux,  il  en  est  un 
certain  nombre  qui  jouissent  d'un  privilège  naturel  :  les 
qualités  du  sol,  jointes  au  climat,  ont  donné  naissance,  eu  cer- 
tains endroits,  à  des  vins  ayant  des  qualités  spéciales  qui  les 
font  rechercher  des  amateurs.  Ces  vins  fins  se  vendent  très  cher; 
ils  ont  donc  créé  la  richesse  des  pays  qui  les  produisent  et  des 
villes  qui  en  font  le  commerce.  Il  y  a  des  vins  fins  dans  la 
plupart  des  pays  à.  vigne.  Nous  bornant  à  la  France,  nous 
citerons  surtout  les  vins  de  Bordeaux,  de  Bourgogne  et  de  Cham- 
pagne. 

Les  populations  de  ce  type  sont  plus  riches  que  celle  du  type 
précédent  ;  elles  donnent,  en  quelque  sorte,  le  «  vigneron  arrivé  ». 
Les  aléas  du  commerce  ont  ici  moins  de  répercussions,  car,  comme 
on  jouit  d'un  monopole,  il  arrive  que  la  faiblesse  des  récoltes 

1.  Id.,  p.  586. 

2.  Id.,  p.  588. 


26  LES    POPULATIONS   VITICOLES. 

est  compensée  par  une  augmentation  correspondante  et  récipro- 
quement. Il  y  a  donc  plus  de  stabilité. 

Aussi,  la  jalousie  est  moins  féroce  que  dans  le  type  précédent, 
qu'en  Touraine  par  exemple.  Ce  qui  lui  est  surtout  resté,  c'est  le 
goût  des  gauloiseries,  avec  peut-être  un  affmement  plus  grand. 
On  est  encore  railleur,  mais  on  est  moins  mordant. 

((  L'habitant  de  la  région  vinicole  de  la  Champagne,  dit 
Joanne  ^  est  actif,  gai,  expansif  et  un  pou  sceptique.  Il  a  une 
tendance  marquée  à  la  raillerie,  mais  sans  iîel  ni  méchanceté, 
saisissant  proprement  les  défauts  et  les  ridicules,  qu'il  chan- 
sonne  volontiers,  comme  le  fait  son  voisin  le  Bourguignon, 
avec  lequel  il  a  plus  d'un  rapport  de  caractère.  » 

Parmi  les  littérateurs  les  plus  typiques,  M.  Demolins  cite,  pour 
la  Champagne,  Thibaut  le  Chansonnier,  le  sceptique  Desperriers, 
les  auteurs  de  la  Satire  Ménippée^  La  Fontaine  et  Diderot. 

D'une  façon  générale,  on  peut  dire  qu'il  en  est  de  même  de 
tous  les  caractères  que  nous  avons  vu  imprimer  par  la  vigne  sur 
les  coteaux  produisant  le  vin  ordinaire  :  ils  sont  plus  atténués. 
Ily  a  bien  encore  de  nombreuses  propriétés  fragmentaires,  mais 
la  moyenne  et  même  la  grande  propriété  sont  mieux  représen- 
tées. Les  méthodes  sont  plus  perfectionnées  ;  on  trouve  de  grands 
commerçants  habitués  à  manier  les  affaires,  de  grands  proprié- 
taires habitués  à  diriger  un  personnel  nombreux. 

La  clientèle  des  vins  fins  est  du  reste  plus  mondiale  :  les  vins 
de  Bordeaux  sont  exportés  surtout  en  Angleterre  ;  ceux  de 
Bourgogne,  en  Belgique  ;  ceux  de  (Champagne,  en  Angleterre  et  en 
Russie.  Il  faut  des  commerçants  de  large  envergure,  et  des 
maisons  puissantes  sont  créées. 

Type  du  Bordelais.  —  Comme  exemple  de  pays  producteur 
Je  vins  fins,  nous  prendrons  le  Bordelais.  Ce  pays,  par  suite  de 
sa  situation  le  long  de  l'estuaire  de  la  Gironde  qui  lui  assure 
l'exportation  facile  de  ses  produits,  a  pu,  depuis  longtemps,  se 
spécialiser  dans  la  production  intensive  du  vin.  On  sait  ([ue  lo 

1.  Dict.  ijéogr.  de  lu  France,  aii.  Champayac. 


L  EVOLLTION    KL"    TYPE    DU    VIGNERON.  "2.1 

port  de  Bordeaux  doit    sa    prospérité  au   commerce  des  vins. 

La  spécialisation  intensive,  dans  la  production  des  vins  de 
choix,  a  développe  la  grande  propriété  dans  le  Bordelais  K 

«  Les  vendanges  et  la  vinification  sont  l'objet  de  soins  qui 
concourent,  presque  autant  que  la  nature  du  sol,  à  la  qualité  du 
vin,  ce  qui  fait  que,  dans  la  même  commune  du  Médoc  par 
exemple,  le  vin  d'un  premier  cru  classé  atteindra  9.000  francs 
(grand  propriétaire),  celui  d'un  bourgeois  1 .200  francs  le  tonneau 
(moyen  propriétaire],  alors  que  celui  d'un  poinçon  vaudra 
600  francs  (petit  propriétaire)  '^.  » 

Comme  exemple,  citons  le  Château-Yquem,  vignoble  d'une 
étendue  de  100  hectares  environ,  et  dont  les  frais  généraux  s'é- 
lèvent, bon  an  mal  an,  à  150.000  francs!  On  comprend  que  seul 
un  riche  patron  peut  exposer  un  tel  capital  sur  un  produit  aussi 
aléatoire.  Ainsi  le  domaine  dont  nous  parlons  a  produit,  en 
1887,  250  tonneaux  à  2.500  francs,  soit  en  tout  625.000  francs, 
tandis  qu'en  1890,  il  n'a  produit  que  9  tonneaux  à  i.OOO  francs 
ou  36.000  francs  seulement.  Aussi,  l'on  ne  recule  devant  aucune 
dépense  pour  assurer  la  réussite  de  la  récolte  :  «  Nous  avons  vu 
au  printemps,  dans  certains  vignobles,  chaque  cep  recouvert 
d'une  planche  pour  le  préserver  de  la  gelée  ;  dans  les  chais  sé- 
rieux, les  vendanges  se  font  en  plusieurs  fois  pour  permettre  de 
choisir  le  raisin  d'après  sa  maturité.  Comme  instruments  de  vé- 
rification, on  est  arrivé  à  des  perfectionnements  étonnants.  Ces 
viticulteurs  ont  trouvé  mieux  encore  :  ils  ont  imaginé  des  nuages 
artificiels  contre  les  gelées  ;  ils  ont  employé  le  canon  et  la  poudre 
à  un  usage  pacifique,  dont  on  ne  les  aurait  pas  jugés  suscepti- 
bles à  guerroyer  contre  les  nuages  de  grêle.  Les  expériences 
ont  été  curieuses  et  concluantes.  Un  nuage  douteux  apparalt-il  à 
l'horizon?  Vite  on  pointe  sur  lui  une  batterie  et  il  ne  larde  pas 
à  se  résoudre  en  pluie  abondante.  Des  veilleurs  de  jour  et  de 
nuit  sont  chargés  d'observer  le  ciel,  aux  époques  où  la  grêle  est 
particulièrement  dangereuse.  Enfin,  contre  le  cochylis  ou  plutôt 
son  papillon,  ils  ont  trouvé  les  îa.meus.  falots  bordelais^  à  la  lueur 

t.  Voir  .Se.  .soc,  f.  XXX,  p.  534  (Le   rôle  social  d'un  fleuve,  par  Maurice  Bures). 
2.  E.  Farret,  Bordeaux  et  ses  vins  classés  par  ordre  de  mérite. 


28  LES   POPULATIONS    VITICOLES. 

desquels,  comme  un  simple  papillon  ordinaire,  il  vient  brûler 
ses  ailes.  On  pense  que  les  maladies  cryptogamiques  ordinaires 
de  la  vigne  n'embarrassent  point  nos  gens  :  mildew  et  black- 
root  sont  combattus  avec  plein  succès^  »  La  crise  phylloxérique 
a.  de  même,  été  rapidement  conjurée,  et  aujourd'hui  la  surface 
plantée  en  vigne  est  supérieure  à  ce  qu'elle  était  autrefois,  et  la 
valeur  des  terrains  est  presque  revenue  à  l'ancien  taux  (qui  dans 
certaines  parties  du  Médoc  s'est  élevé  jusqu'à  24.000  francs  l'hec- 
tare). 

Nous  verrons  plus  loin  que,  dans  le  Languedoc,  la  spécialisa- 
tion à  outrance  a  également  produit  la  grande  propriété,  mais 
ce  pays  n'a  pas  surmonté  la  crise  avec  autant  de  facilité,  parce 
qu'il  produit  le  vin  à  bon  marché. 

Passons  maintenant  à  un  autre  type  de  populations  viticoles, 
celui  qui  cultive  la  vigne  en  vue  de  la  production  de  l'eau-de- 
vie. 


IV.    —    LE   VIGNERON    BOUILLEUR    DE  CRU. 

Nous  connaissons  deux  variétés  de  ce  type,  l'une  dans  l'Arma- 
gnac, l'autre  en  Saintonge. 

L'évolution  a  été  plus  lente  dans  la  première,  parce  que  les 
communications  sont  plus  difficiles.  La  Saintonge  jouissait  d'un 
privilège  incontestable,  par  sa  proximité  de  la  mer  vers  laquelle 
un  fleuve  navigable,  la  Charente,  permettait  d'écouler  facilement 
les  produits.  Nous  commencerons  donc  par  l'Armagnac. 

a)  Variété  de  r Ar?7iagnac .  —  Constatons  d'abord,  avec  M.  Dc- 
molins-,  que  le  lieu  est  éminemment  favorable  à  la  culture  de 
la  vigne.  L'Armagnac  est,  en  effet,  une  région  de  collines  cou- 
pées de  nombreuses  vallées,  comprise  entre  le  bassin  de  la  Ga- 
ronne et  celui  de  l'Adour;  cela  suppose  donc  de  nombreux  co- 


1.  Se.  soc,  XXX,  p.  53o. 

'A.  Les  Français  d'aujoiinriiui,  p.  141»  et  suiv. 


t/évolltiox  du  type  lu  vigneron.  29 

teaux.  Aussi  le  département  du  Gers  possèdc-t-il  plus  de  100.000 
hectares  de  vignobles. 

Une  autre  caractéristique  de  rArmagnac  est  la  difficulté  des 
transports,  par  suite  de  l'absence  de  routes  empierrées.  Aussi, 
pendant  très  longtemps,  tout  le  vin  produit  est  consommé  sur 
place  ou  à  peu  près.  La  période,  que  nous  avons  appelée  «  pri- 
mitive »,  s'est  prolongée  plus  tard  que  dans  d'autres  régions 
mieux  situées. 

Au  sortir  de  cette  période,  nous  ne  voyons  pas  le  vigneron  de 
l'Armagnac  évoluer  vers  le  type  du  producteur  de  vin  ordi- 
naire, ou  de  vin  lin,  comme  ceux  que  nous  venons  d'étudier.  Il 
change  son  vin  en  eau-de-vie,  et  c'est  sous  cette  forme  qu'il 
l'exporte.  Il  y  a  donc  là  un  type  nouveau  qu'il  convient  d'étu- 
dier, et  nous  verrons  qu'il  a  été  créé  par  la  difficulté  des  trans- 
ports que  nous  avons  signalée  plus  haut. 

D'après  une  étude  de  M.  Garas  sur  le  type  gascon,  ou  trouve 
à  l'origine,  dans  ce  pays,  des  grandes  propriétés  subdivisées  en 
métairies  exploitées  par  des  familles  quasi  patriarcales.  Le  sys- 
tème de  la  culture  intégrale  dominait,  de  sorte  qu'à  chaque  do- 
maine était  adjointe  une  vigne  pour  la  consommation  ménagère. 

La  distillation  à  l'aide  de  l'alambic,  au  xvii"  siècle,  amena 
une  extension  de  la  viticulture,  en  permettant  d'écouler  le  sur- 
plus de  la  production  sous  forme  d'eau-de-vie.  En  effet,  r eau-de- 
vie  (produit  cher)  supporte  mieux  les  frais  de  transport  que  le 
vin  ordinaire.  Les  grands  propriétaires  installèrent  donc  des 
distilleries  et  vendirent  leurs  produits  à  des  commerçants  bor- 
delais qui  se  chargeaient  de  les  exporter.  Quant  aux  petits  pro- 
priétaires, ils  louaient,  au  moment  voulu,  un  appareil  à  distiller 
appartenant  à  un  forgeron  ou  à  un  ferblantier. 

M.  Demolins  a  déterminé  ^  les  répercussions  que  le  travail  de 
distillation  a  eu  sur  le  type  du  vigneron.  Nous  les  résumerons 
brièvement. 

D'abord  sur  le  Travail,  nous  noterons  : 

l*"  L'eau-de-vie  est  un  produit  plus  riche  que  le  vin  ordinaire. 

1.  Loc.  cit.,  p.  150  et  suiv. 


30  LES    l'Ol'LLAÏIONS   VITICOLES. 

Il  requiert  un  travail  surajouté  et,  par  là,  acquiert  une  plus 
grande  valeur. 

2°  La  Fabrication  de  Veau-de-vie  donne  une  complication  plus 
grande  au  travail.  Elle  exige  un  outillage  et  des  opérations  sup- 
plémentaires. Toutefois,  ce  travail  peut  encore  se  faire  en  petit 
atelier,  mais  cet  atelier  deviendra  de  plus  en  plus  grand  au 
fur  et  à  mesure  que  les  procédés  se  perfectionneront  et  que  la 
clientèle  s'agrandira. 

3"  Veau-de-vie  développe  le  commerce.  C'est  un  produit  plus 
transportable  que  le  vin,  car,  avec  la  distillation,  on  a  diminué 
le  volume  primitif  et  augmente  le  prix.  De  plus,  il  se  conserve 
indéfiniment  et  s'améliore  en  vieillissant  mieux  que  la  plupart 
des  vins. 

Sur  la  Propriété,  nous  trouvons  une  répercussion  remar- 
quable : 

La  production  de  C eau-de-vie  permet  le  développement  de  la 
grande  propriété.  Il  y  a  toujours  beaucoup  de  petites  propriétés, 
mais,  concurremment,  on  voit  se  superposer  un  nombre  plus 
considérable  de  grandes  propriétés,  par  suite  de  l'extension  de 
la  fabrication  et  du  commerce. 

Quant  à  la  Famille,  elle  résiste  mieux  à  la  dislocation  que 
celle  du  vigneron  ordinaire  : 

La  culture  de  la  vigne  en  vue  de  la  fabrication  de  Veau-de- 
vie  s  adapte  mieux  au  métayage,  et  permet  le  maintien  de  la  fa- 
mille quasi  patriarcale.  La  stabilité  plus  grande  du  commerce 
des  eaux-de-vie  rend  la  famille  plus  stable  :  la  vente  moins  aléa- 
toire rend  possible  le  maintien  du  métayage.  Patronnée  d'un 
côté  par  le  propriétaire,  de  l'autre  par  la  régularité  des  débou- 
chés, la  famille  quasi  patriarcale  a  pu  se  maintenir  et  se  perpé- 
tuer. Aussi  «  l'Armagnac,  dit  M.  Laudet^,  est  peut-être  la  région 
de  France  qui  lutte  avec  le  plus  de  ténacité  contre  le  régime 
successoral  du  Code  civil.  On  s'ingénie  pour  échapper  au  partage 
égal.  L'institution  d'un  héritier,  auquel  on  attri])ue  la  quotité 
disponible,  est  courante  dans  toutes  les  classes  de   la  société  ». 

I.  Science  sociale,  août  et  sept.  ISUi. 


l'évolution  du  tyi'e  du  vigneron.  31 

La  j)rodiiction  de  r eau-de-vie  a  pour  effet  de  rendre  le  type 
encore  plus  affiné,  mais  moins  porté  à  la  jalousie.  D'après 
M.  Demolins,  la  vigne  donne  un  affinag-e  au  premiei'  degré  :  en 
bas,  un  demi-bourgeois  envieux  et  mal  dégrossi;  en  haut, 
un  lettré  plus  enclin  à  la  critique  acérée,  à  la  gauloiserie,  qu'aux 
grandes  idées  et  aux  belles  manières.  La  vigne,  réunie  à  la  fabri- 
cation de  l'eau-de-vie,  donne  un  affinage  au  second  degré  :  le 
type  prend  un  réel  cachet  de  distinction  jusque  dans  les  der- 
nières classes  de  la  société.  ((  Toutes  les  classes  de  la  société 
font  assaut  de  toilettes.  La  mise  dénote  une  élégance  spéciale  à 
l'Armagnac.  Dans  le  reste  du  département,  le  type  n'a  plus 
le  même  cachet^.  » 

Malheureusement,  il  faut  noter  la  même  imprévoyance  et  le 
même  désir  de  paraître  que  dans  les  autres  pays  de  vignobles, 
et  aussi  la  même  faiblesse  d'expansion.  Le  défaut  de  la  cuirasse, 
quoique  moins  accentué ,  est,  au  fond,  le  même,  et  il  éclatera  bien 
en  temps  de  crise. 

La  création  des  chemins  de  fer  accentua  encore  l'extension  de 
la  viticulture  en  Gascogne,  mais  bientôt  se  développa  la  crise 
phylloxérique.  La  plupart  des  petits  vignerons  furent  ruinés  et 
se  trouvèrent  incapables  de  reconstituer  leurs  vignes'-.  Seuls,  les 
grands  propriétaires  disposant  de  capitaux  purent  y  parvenir  à 
force  de  soins.  Malheureusement  quelques-uns  seulement,  imi- 
tant la  viticulture  bordelaise,  se  lancèrent  dans  la  production 
des  vins  fins.  La  plupart,  pour  couvrir  leurs  frais,  employèrent 
la  méthode  des  tailles  longues,  grâce  à  laquelle  on  obtient  des 
rendements  plus  élevés,  mais  au  détriment  de  la  qualité. 

En  tous  cas,  les  nouvelles  méthodes  de  culture  demandent 

1.  Laudet,  Mouvement  social,  livraison  de  sept.  1894,  p.  206. 

2.  La  culture  de  la  vigne,  tant  que  les  maladies  ne  s'étaient  pas  abattues  sur  elle, 
avait  été,  pour  ces  familles  peu  prévoyantes,  la  source  d'un  grand  bien-être,  surtout 
après  que  le  développement  des  voies  de  communication  avait  permis  d'écouler  le  vin 
facilement.  Les  vignerons,  grisés  par  cette  fortune  subite,  ont  dépensé  à  tort  et  à 
travers,  s'imaginant  que  l'âge  d'or  durerait  toujours.  Une  fois  les  mauvaises  années 
venues,  comme  ils  s'étaient  accoutumés  à  jeter  l'argent  de  droite  et  de  gauche,  ils  se 
sont  trouvés  plus  malheureux  et  plus  miséreux,  que  d'autres  populations,  moins  fa- 
vorisées par  la  nature,  mais  habituées  à  mettre  de  côté  et  à  connaître  la  valeur  de 
l'argent  (M.  Laudet,  Le  mouvemenl.  social,  p.  204). 


32  LES   POPULATIONS    VITICOLES. 

des  soins  beaucoup  plus  minutieux  et  exigent  des  capitaux  con- 
sidérables et  une  main-d'œuvre  abondante.  D'autre  part,  le  mc- 
tatjage  dispanit.  En  effet,  les  frais  de  reconstitution  des  vignes 
ayant  été  supportés  uniquement  par  le  propriétaire,  il  ne  voulut 
plus  partager  les  profits  avec  le  métayer  à  qui  les  faibles  moyens 
n'avaient  pas  permis  de  coopérer  à  cette  œuvre  coûteuse.  Tout 
cela  aboutit  donc  à  l'exploitation  intensive  de  la  vigne  en  grandes 
propriétés  avec  l'emploi  de  nombreux  salariés,  comme  dans  le 
Languedoc.  Mais  tandis  que  ce  dernier  pays  vise  simplement  la 
production  du  vin,  l'Armagnac  a  continué  à  transformer  ce  vin 
en  eau-de-vie,  et  a  été  moins  atteint  par  la  crise.  Il  est  juste 
toutefois  de  dire  qu'un  grand  nombre  de  cultivateurs  ont  dû  se 
l'etourner  vers  d'autres  cultures  (maïs,  fruits, etc.),  mais  chacun  a 
toujours  le  secret  désir  de  revenir  à  la  vigne. 

La  disparitioîi  du  métayage  a  amené  la  dissolution  de  nom- 
breuses commtmautés  quasi  patriarcales,  pour  lequel  elles  étaient 
un  véritable  soutien.  Inversement,  l'extension  croissante  du 
nombre  des  salariés  développe  de  plus  en  plus  la  famille  ins- 
table. Rien  ne  montre  mieux  le  rapport  des  phénomènes  économi- 
ques et  des  phénomènes  sociaux.  Finalement,  cette  concurrence 
de  plus  en  plus  âpre  amène  l'élévation  des  plus  capables,  de  ceux 
qui  savent  se  mettre  constamment  au  niveau  du  progrès;  elle 
amène  aussi  l'élimination  des  imprévoyants  qui  ne  peuvent 
suivre  le  mouvement,  et  aussi  des  routiniers  qui  ne  veulent  pas 
emboîter  le  pas.  Pour  réussir  aujourd'hui,  il  faut  de  plus  en  plus 
allier  l'esprit  de  prévoyance  à  l'esprit  de  progrès. 

L'Armagnac  devant  être  décrit  par  M.  Garas,  dans  l'un  des  pro- 
chains fascicules  ^  de  la  Revue,  nous  ne  nous  étendrons  pas  da- 
vantage sur  ce  type  curieux. 

^)  Variété  de  la  Saintonge .  Nous  avons  dit  qu'ici  l'évolution 
avait  été  plus  rapide  qu'en  Gascogne,  par  suite  de  la  facilité  plus 
grande  des  débouchés.  Déjà,  du  temps  des  Romains,  ce  pays 
exportait  du  vin.  Au  moyen  âge,  l'exportation  se  fit  vers  les  pays 

1.  Le  type  gascon. 


l'évolution    PL'    TVI'E    I>U    VIGNERON.  33 

du  Nord,  Angleterre,  Pajs-Bas,  etc.  Ainsi  se  créa,  à  La  Rochelle, 
à  Saintes,  etc.,  une  bourgeoisie  de  commerçants  propriétaires, 
rai-rurale,  mi-urbaine. 

Au  xvif  siècle,  après  le  siège  de  La  Kochelle,  le  commerce  des 
eaux-de-vie  se  substitue  de  plus  en  plus  à  celui  du  vin'  parce 
que  l'État  augmente  alors  considérablement  les  impôts;  pour 
couvrir  les  frais  croissants,  les  viticulteurs  cherchèrent  à  aug- 
menter les  rendements,  mais  ce  fut  au  détriment  de  la  qualité. 

L'Aunis  et  la  Saintong-e  traversèrent  alors  la  crise  qui  atteint 
aujourd'hui  le  Languedoc  et  qui  se  manifesta  par  la  baisse  des 
prix  et  la  mévente.  On  la  résolut  par  la  transformation  en  eau- 
de-vie.  Dès  lors  le  cognac  devient  célèbre.  11  se  forma  alors  une 
classe  nombreuse  de  moyens  propriétaires  bouilleurs  de  cru^. 
Cette  prospérité,  après  bien  des  fluctuations,  s'accrut  considéra- 
blement au  XIX*'  siècle  avec  les  progrès  des  moyens  de  trans- 
port et  de  la  prospérité  générale.  En  1875,  le  département  de 
la  Charente-Inférieure  avec  108.890  hectares  arriva  à  produire 
5.V39.800  hectolitres  de  vin. 

Autrefois,  le  propriétaire  qui  exploitait  au  moins  i  hectares  de 
vignes  possédait  un  alambic,  distillait  son  vin,  et  vendait  direc- 
tement son  eau-de-vie  à  un  négociant  de  la  ville '^.  Mais  vers 
1830,  les  perfectionnements  apportés  à  l'art  de  la  distillation 
amenèrent  la  formation  d'une  classe  de  bouilleurs  de  profession  : 
il  fallait  un  capital  d'installation  beaucoup  plus  considérable, 
mais  on  obtenait  des  rendements  bien  meilleurs.  La  spécialisa- 
tion du  travail  de  distillation  permit  au  petit  propriétaire  de 
vendre  son  vin  au  bouilleur,  de  sorte  que  la  propriété  fragmen- 
taire se  développa.  D'après  M.  L.  de  Lavergne  ^  la  Charente-In- 
férieure est  le  département  comptant  le  plus  grand  nombre  de 
parcelles  :  plus  de  trois  millions  !  Il  faut  donc  distinguer  entre 
le  moyen  propriétaire  bouilleur  de  cru  et  le  petit  propriétaire 
vendant  son  vin  à  un  bouilleur  de  profession.  Nous  avons  une 
monographie  de  chacun  de  ces  types. 

1.  Jean  Périer,  Le  type  rochelais  {Se.  soc,  XXVI,  p.  221). 

2.  Maurice  Bures,  Le  rôle  social  d'un  fleuve  (Se.  soc.,  XXIX,  p.  232). 
.3.  Voir  Ouvriers  européens,  VI,  p.  181, 

3 


34  LES    l'OI'ULATIONS    VIÏICOLES. 

Le  moyen  propriétaire  bouilleur  de  cru  a  été  étudié  sur 
place,  de  1897  à  1899,  par  M.  Pierre  du  Marousscm  '.  La  famille 
observée  possède  8  hectares  de  vigne,  1  hectare  de  prairie  et 
seulement  40  ares  de  terres  qui  produisent  des  légumes  et  un 
peu  de  céréales  pour  la  consommation  ménagère.  Aujourd'hui, 
cette  famille  vend  tout  son  vin  (à  l'exception  de  la  quantité 
qu'elle  consomme)  à  un  bouilleur  de  profession  parce  qu'il  en 
offre  un  prix  très  avantageux  (70  fr.  la  barrique  de  201-  litres\ 
mais  elle  a  conservé  son  alambic  (qui  avec  les  accessoires  a  une 
valeur  de  1.000  francs)  par  prévoyance,  au  cas  où  le  prix  du 
vin  venant  à  baisser,  elle  aurait  intérêt  à  distiller  elle-même. 

La  famille  est  quasi  patriarcale.  Le  père  associe  Fun  des  en- 
fants par  contrat  au  moment  de  son  mariage,  mais  il  conserve 
la  direction  tant  qu'il  vit  :  «  Le  chef  de  famille  partage  ses 
profits  parce  qu'il  le  veut  bien,  sans  coercition  légale  et  sans  dé- 
mission de  biens.  Mais  la  permanence  de  l'exploitation  rurale  a 
été  nettement  demandée  par  les  trois  générations  qui  viennent  de 
se  suivre,  à  la  coutume  du  fds  unique  ou  de  deux  enfants-.  » 

La  valeur  de  la  propriété  et  du  capital  s'élève  à  135.000 
francs  et  le  revenu  à  7.500  francs,  sur  lequel  on  épargne 
3.500  francs  que  l'on  place  en  prêts  hypothécaires  ou  en  va- 
leurs de  bourse.  La  famille  tend  peu  à  peu  vers  le  type  du 
grand  patron;  elle  emploie  des  domestiques  et  des  journaliers, 
et  améliore  peu  à  peu  son  train  d'existence.  L'appartement  du 
jeune  ménage  surtout  donne  l'impression  de  la  copie  trop  hâ- 
tive du  faux  luxe  bourgeois  '■'•.  Les  vêtements  sont  la  copie  de 
ceux  des  petits  bourgeois  urbains. 

Tel  qu'il  est,  ce  type  du  cultivateur  moyen  ne  patronne  pas; 
son  seul  désir  est  d'arrondir  sa  propriété  par  l'économie. 

Le  propriétaire  fragmentaire^  étudié,  de  1858  à  1860,  par 
M.  P. -A.  Toussaint''',  vit  sous  le  régime  de  la  famille  instable. 
11  ne  possède  qu'un  jardin   de  3  ares  (avec  la  maison  d'habi- 


1.  l.oc.  cit.,  p.  191. 

2.  Ouvriers  des  Deux-Mondes,  Z'^  sér.,  I,  n"  Oi. 
3j  Ihid.,  p.  142. 

i.  Ihid.,  p.  156. 


l'évolltion  du  type  nu  vignkron.  35 

tation)  et  une  vigne  de  32  ares  produisant  20  hectolitres  de 
vin,  dont  une  moitié  est  réservée  à  la  consommation  ménagère 
et  l'autre  vendue  à  un  bouilleur.  Il  loue  un  petit  champ  de  cé- 
réales de  31  ares,  élève  une  vache  en  location  et  engraisse  un 
porc;  mais  son  principal  revenu  provient  du  salaire  que  lui 
paie  un  propriétaire  pour  la  culture  à  la  tâche  de  ses  vignes  '. 
Ce  type  réunit  tous  les  défauts  de  la  famille  instable  et  de  la 
culture  arborescente  :  «  Les  liens  de  famille  se  sont  relâchés  à  ce 
point  que  les  parents  n'ont  d'affection  pour  leurs  enfants  que 
lorsque  ceux-ci  sont  en  bas  âge-.  «  De  là  un  manque  complet 
d'éducation  qui  a  pour  résultats  le  développement  complet  de 
la  jalousie,  l'antagonisme  des  classes,  la  débauche,  l'ivrognerie 
et  le  malthusianisme.  «  Le  vice,  c'est  la  pente  générale  appelée 
gauloiserie  jadis,  pornographie  aujourd'hui.  Les  enfants,  uni- 
ques ou  réduits  à  deux,  sont  choyés  étourdiment  et  livrés  de 
bonne  heure  à  l'animalité  instinctive.  Il  y  a  beau  temps  que  les 
naissances  illégitimes,  le  malthusianisme  perfectionné,  les  délits 
et  attentats  aux  mœurs  punis  par  la  loi  pénale  se  sont  multipliés 
en  ce  coin  de  terre  au  point  d'efïrayer  les  moins  rigoristes-^.  » 
Au  moment  de  la  crise  phylloxérique  (1877-80),  une  grande 
partie  de  la  population  émigra  vers  les  villes  (employés  de  com- 
merce, etc.)  ou  les  pays  étrangers  (Algérie,  République  Argen- 
tine). Beaucoup  de  petits  propriétaires  mirent  leurs  terres  en 
location  et  cherchèrent  un  emploi  dans  les  villes,  surtout  dans 
les  chemins  de  fer.  Ainsi  se  développa  à  outrance  le  louage  par- 
cellaire'^. D'autres  se  mirent  à  la  culture  du  sol,  et  des  coopéra- 
tives se  fondèrent  pour  la  fabrication  et  l'exportation  du  beurre. 
Beaucoup  de  moyens  cultivateurs  (bouilleurs  de  cru)  furent  rui- 
nés et  retombèrent  dans  la  classe  inférieure.  Ceux  qui  exerçaient 
une  profession  libérale  (notaires,  etc.)  restreignirent  leurs  dé- 
penses, surmontèrent  ainsi  la  crise,  mais  n'exercèrent  aucun  pa- 
tronage. 


1.  Ouvriers   européens,  VI,  th.  iv  (Bordier-vigneron  de  l'Aunis). 
7.  Ibid.,  p.  147. 

3.  Ouvriers  des  Deux-Mondes,  3^  sér.,  I,  p.  145. 

4.  Maurice  Bures,  Se.  soc, Xl.\,  p.  45(1. 


36  LES    POPULATIONS     AITICOLES. 

Le  relèvement  devait  venir  des  grands  propriétaires.  Ces  grands 
propriétaires  étaient  issus  des  viticulteurs  moyens  qui  peu  à  peu 
avaient  arrondi  leurs  domaines  à  force  d'épargne.  Il  vivaient 
mesquinement,  en  comparaison  de  leur  fortune,  et  l'on  cite  des 
habitations  de  millionnaires  qui  renfermaient  un  mobilier  ne 
valant  que  1.800  francs  ^  Mais  ils  avaient  une  grande  réserve  de 
capitaux  placés  en  hypothèques,  en  rentes  sur  l'État  et  en  valeurs 
industrielles.  Non  seulement  ils  purent  surmonter  la  crise,  mais 
ils  exercèrent  un  patronage  réel  sur  le  pays,  en  reconstituant 
leurs  vignobles  et  en  se  faisant  les  pionniers  du  progrès.  «  Ils 
commencèrent  leurs  expériences  en  notant  minutieusement  les 
conditions  dans  lesquelles  ils  les  tentaient.  La  nature  du  sol  fut 
soigneusement  analysée,  plusieurs  fois  même  pour  un  môme 
morceau  de  terre,  car  souvent  les  différences  considérables  de 
calcaire  que  l'on  y  trouve  expliquent,  pour  une  même  plantation^ 
la  différence  des  résultats.  Chaque  variété  de  vigne  eut  son  re- 
gistre, chaque  cep  sa  fiche,  où  furent  marquées  la  façon  dont  ils 
se  comportaient,  et  leur  résistance  aux  diverses  maladies.  Dans 
des  revues  spéciales,  chacun  rendit  compte  de  ses  tentatives  en 
ayant  soin  de  le  faire  d'une  façon  pratique,  en  se  défendant  des 
généralisations  hâtives,  en  disantque,  dans  telle  terrasse,  tel  plant 
avait  donné  tels  résultats,  mais  se  gardant  bien  d'en  proclamer 
la  supériorité  absolue  -.  »  Après  bien  des  échecs,  bien  des  dé- 
sillusions, le  problème  de  l'adaptation  des  vignes  américaines 
en  terrain  calcaire  fut  définitivement  résolu. 

De  proche  en  proche,  le  mouvement  gagna  peu  à  peu  les 
moyens  propriétaires,  qui,  profitant  de  l'expérience  de  leurs  de- 
vanciers, purent  reconstituer  leurs  vignobles  à  moins  de  frais. 
La  propriété  fragmentaire  s'adaptera-t-elle  aux  nouvelles  mé- 
thodes? Cela  est  douteux,  quoique  cela  ne  soit  pas  absolument  im- 
possible. Il  suffit  d'avoir  un  capital  proportionné  au  domaine, 
mais  ce  capital  est  plus  considérable  que  dans  la  méthode  an- 
cienne :  1.000  francs  en  plus  par  hectare  ^î 

1.  Ouvriers  des  Deuj -Mondes,  3"  sér.,  I,  p.  M2. 

2.  Maurice  Bures,  Se.  soc,  XXX,  p.  539  et  540. 

3.  Ouvriers  des  Deux-Mondes,  3  sér.,  I,  p.  204. 


l'évolution    du    TYl'E    DU    VIGNERON.  37 

Passons  maintenant  aux  transformations  subies  par  l'atelier 
de  distillation.  Au  moment  de  la  crise  phylloxerique,  le  prix  de 
l'eau-de-vie  augmenta  par  suite  de  la  rareté  qui  en  résultait. 
Aussi  un  certain  nombre  de  moyens  propriétaires  bouilleurs  de 
cru  s'enrichirent.  Ils  achetèrent  à  leurs  voisins  le  peu  de  vin 
qu'ils  récoltaient  encore,  et  qui  n'était  plus  suffisant  pour  leur 
permettre  de  le  distiller  avec  profit  comme  autrefois'.  iMalheu- 
feusement  quelques-uns  d'entre  eux,  pour  augmenter  leurs 
profits,  mélangèrent  de  l'alcool  industriel  à  leur  eau-de-vie. 
C'est  alors  que  les  grands  commerçants,  pour  conserver  le  bon 
renom  de  leurs  marques,  rachetèrent  un  certain  nombre  de  ces 
distilleries  ou  brûleries,  et  en  perfectionnèrent  l'installation. 
L'ancien  bouilleur  de  cru  est  devenu  nu  employé,  mais  un  très 
grand  employé  à  qui  on  laisse  la  plus  grande  initiative  et  la 
plus  grande  indépendance-.  Inutile  de  dire  que  les  commerçants 
ont  fait  une  sélection  parmi  les  anciens  ])ouilleurs,  et  ont  choisi 
les  plus  honnêtes  et  les  plus  intelligents.  Ces  directeurs  sont 
de  gros  personnages  qui  jouent  un  rôle  patronal  réel  dans  le 
pays.  Beaucoup  ont  agrandi  leurs  anciens  vignobles  et  ne  leur 
ménagent  pas  les  capitaux. 

Ainsi  donc,  l'évolution  aboutit  à  la  culture  intensive  de  la 
vigne  sous  le  patronage  de  grands  commerçants  distillateurs. 
C'est  ce  patronage  qui  permet  aux  petits  propriétaires  de  sub- 
sister, de  reconstituer  leurs  vignobles  et  d'écouler  leurs  produits. 

Nous  n'insisterons  pas  davantage  sur  ce  type  qui  sera  décrit 
avec  plus  de  détail  par  M.  Bures •^  dans  l'un  des  prochains  fasci- 
cules de  la  Science  sociale. 

Il  nous  reste  maintenant  à  étudier  la  dernière  variété  de  vi- 
gnerons, celle  créée  récemment  par  la  culture  intensive. 

1.  Maurice  lUires,  Science  sociale,  XXX,  p.  530. 

2.  fd.,  p.  531. 

3.  Le  type  snintongeais  dans  le  présent  et  le  passé. 


38  LES   POPULATIONS   VITICOLES. 


V.    LE    VIGNERON    INTENSIF. 


Nous  avons  dit  que  le  phylloxéra  avait  eu  des  répercussions 
profondes  sur  la  viticulture  en  France.  Les  conditions  du  travail 
ont  été  tellement  chang-ées  qu'il  y  a  lieu  de  distinguer  un  type 
nouveau  :  le  vigneron  après  le  phylloxéra,  ou  vigneron  intensif. 

En  effet,  la  culture  de  la  vigne  qui,  nous  l'avons  vu,  n'était 
jusqu'alors  qu'une  espèce  de  cueillette,  une  branche  du  jardi- 
nage, a  été  complètement  transformée. 

Après  le  phylloxéra,  le  coût  de  la  reconstitution  du  vignoble 
a  été  tel,  que,  pour  couvrir  ses  frais,  le  propriétaire  a  été  obligé 
d'obtenir  des  rendements  plus  forts.  De  là  l'emploi  de  procédés 
plus  perfectionnés  partout  où  la  chose  a  été  possible.  Il  a  fallu 
chang-er  les  méthodes  de  travail,  exposer  des  capitaux,  modifier 
l'outillage.  Et  cependant,  le  produit  est  resté  aussi  aléatoire  qu'a- 
vant. La  viticulture,  qui,  jusqu'à  cette  époque,  était  une  espèce 
de  jeu  où  l'on  exposait  peu,  en  somme,  est  devenue  une  grosse 
spéculation  où  l'on  joue  gros  jeu.  Mais,  on  Ta  dit,  le  vigneron 
est  un  joueur,  et  tout  joueur  est  fasciné  et  ne  raisonne  pas. 
Qui  s'avisera  jamais  de  prêcher  la  prudence  à  un  joueur  de 
profession?  C'est  cependant  une  chose  terrible,  quand -une  po- 
pulation imprévoyante  vit  exclusivement  des  hasards  du  jeu. 
Telle  est  pourtant  à  peu  près  la  situation  du  viticulteur  actuel. 

Nous  avons  vu,  à  plusieurs  reprises,  que  le  déveloijpement 
des  moyens  de  transports  a  été  suivi  d'un  accroissement  de  pi'os-r 
périté,  dans  la  plupart  des  pays  vinicoles.  Nous  avons  constaté 
ce  phénomène  en  Alsace,  à  partir  de  1857 1  ;  —  dans  la  Limagne, 
après  l'établissement  d'un  chemin  de  fer  -  ;  —  dans  l'Armagnac  3  ; 
—  dans  la  Saintonge^  etc.  Nous  verrons  aussi  que  le  même 
phénomène  s'est  produit  dans  le  Languedoc  et  le  Roussillon 
vers  1850  ''.  Voilà  donc  un  point  acquis. 

1.  Voir  suprn,  p.  10. 

2.  Jd.,  p.  16. 

3.  M.,  p.  29. 

4.  JcL,  p.    32. 

5.  Voir  infra,  p.  46  et  suiv. 


l'ÉVOLLTKi-N    m    TVCE    DU    VIGNERON.  39 

Mais  il  semble  que  rien,  ici-bas,  ne  soit  absolument  bon,  et 
que  toute  chose,  à  côté  du  bien,  renferme  toujours  une  certaine 
quantité  de  mal.  Ce  même  développement  des  voies  de  com- 
munication, qui  avait  été  le  point  de  départ  d'une  prospérité 
plus  grande,  devait  propager  un  mal  redoutable  venu  d'Amé- 
rique. 

Le  phylloxéra  est  un  insecte  qui  se  multiplie  avec  une  extrême 
rapidité,  qui  cherche  sa  nourriture  dans  les  racines  de  la  souche 
et  dont  les  piqûres  causent  le  dépérissement  total  et  rapide  de 
la  vigne.  Ses  efiPets  sont  foudroyants. 

«  Il  n'y  a  dans  l'histoire  de  l'agriculture  rien  de  comparable 
au  désastre  causé  par  le  phylloxéra;  jamais  on  n'avait  vu  une 
espèce  végétale  subir  aussi  brusquement  une  destruction  aussi 
complète...  Là  où  le  phylloxéra  s'est  développé,  il  ne  reste  plus 
rien  qu'une  souche,  dont  la  valeur  comme  bois  de  chauffage 
ne  paie  même  pas  les  frais  de  l'arrachage.  Brusquement  la  ruine 
succédait  à  une  prospérité  fabuleuse'.  >- 

On  eût  pu  croire  que.  grAce  à  la  période  de  prospérité  qui 
venait  de  s'écouler,  le  vigneron  avait  pu  acquérir  les  moyens 
de  surmonter  la  crise  sans  trop  souffrir,  mais  comme  nous  l'a- 
vons vu.  le  vigneron  est  un  imprévoyant;  il  avait  tout  dissipé, 
et  la  crise  l'a  trouvé  sans  défense.  * 

Il  y  a  toutefois  une  exception  à  faire  pour  les  régions  où  la 
grande  propriété  était  assez  développée,  par  exemple  pour  les 
pays  producteurs  de  vins  fins.  Là,  on  avait  de  fortes  réserves, 
et  on  a  pu  combattre  le  mal  de  Iront,  nous  l'avons  montré 
plus  haut,   en  parlant  du  Bordelais-. 

Partout,  pour  la  même  raison,  ce  sont  les  grands  proprié- 
taires qui  résistent  le  mieux  au  mal.  Nous  l'avons  vu  en  Sain- 
tonge  -^  et  à  un  moindre  degré  dans  l'Armagnac  ^.  Plus  loin, 
nous  verrons  que,  dans  le  Midi  ^,  ce  sont  les  grands  proprié- 
taires qui  ont  été  les  premiers   à  prendre  en  main  la  recons- 

1.  M.  Auyié-Laribé,  Le  problème  agraire  et  le  socialisme,  p.  89. 

'i.  Voir  supra,  p.  26. 

3.  Id..  p.  32. 

4.  1(1.  p.  26. 

5.  Voir  infra,  p.  4C  el  suiv. 


40  .         LES    POPILATIONS    VITICOLES. 

titution  des  vignobles.  Par  contre-coup,  les  familles  ouvrières, 
qui  trouvaient  à  s'employer  chez  ces  grands  patrons,  se  sont 
trouvées  à  l'abri  du  besoin.  On  peut  donc  dire  que,  dans  un 
pays,  la  crise  a  été  d'autant  moins  forte  que  la  grande  pro- 
priété était  plus  répandue. 

Voilà  un  premier  point. 

Le  type  du  vigneron  primitif  a  aussi  échappé  à  la  crise, 
quoique  souvent  il  ne  soit  qu'un  simple  bordier,  comme  nous 
l'avons  vu.  Comme  il  ne  s'occupait  qu'accessoirement  de  la  vi- 
gne, il  a  complètement  lâché  cette  culture,  pour  se  spécialiser 
davantage  dans  son  autre  métier.  Sa  transformation  en  paysan, 
ou  en  artisan,  lui  a  été  plus  facile  qu'au  vigneron  spécialiste. 
Voilà  un  second  point. 

Mais,  ailleurs,  comment  la  difficulté  a-t-elle  été  résolue? 

La  solution  a  varié,  naturellement,  avec  les  régions.  Partout 
où  cela  a  été  possible,  on  est  revenu  aux  anciennes  cultures, 
mais  et  fruils  comme  dans  l'Armagnac,  blé  et  luzerne  dans  le 
Languedoc.  Dans  la  Saintonge,  on  a  développé  l'élevage  et 
fondé  des  sociétés  coopératives  pour  exporter  le  beurre.  Parfois 
on  a  vu  Fexode  de  populations  entières  fuyant  le  mal;  elles 
trouvaient  du  travail  dans  les  régions  non  encore  atteintes,  et 
qui,  de  ce  fait,  jouissaient  d'une  prospérité  factice;  d'autres 
fuyaient  vers  les  villes;  quelques-unes,  enfin,  émigrèrent  à  l'é- 
tranger. 

Dans  un  certain  nombre  de  localités,  les  vignes  ne  furent  pas 
reconstituées  parce  que  l'on  manquait  des  capitaux  nécessaires, 
et  les  transformations  survenues  restèrent  définitives.  Mais 
(juancl  le  remède  fut  trouvé,  on  replanta  la  vigne  partout  où  on 
eut  le  moyen  de  le  faire. 

En  résumé,  après  la  crise,  on  trouve  plus  de  grandes  pro- 
priétés qu'avant,  et  l'on  fait  une  culture  intensive,  et  moins  de 
petites  propriétés  dans  lesquelles  on  fait  une  culture  plus  ou 
moins  cxtensive,  selon  les  moyens  dont  on  dispose. 

Dans  les  études  qui  précèdent,  nous  avons  déjà  parlé  des  effets 
de  la  culture  intensive  dans  plusieurs  régions,  notamment  dans 
le  Bordelais,    en  Saintonge  et  dans   l'Armagnac.    Mais  là,  les 


L  ÉVOLUTION    KL'    TVI'E    ItU    VIGNERON.  41 

changements  survenus  ont  eu  moins  de  répercussions  sociales, 
parce  que  la  grande  propriété  était  développée  antérieurement, 
soit  pour  la  production  des  vins  fins,  soit  pour  celle  des  eaux- 
de-vie. 

En  Alsace,  nous  avons  rencontré  également  une  culture  in- 
tensive, et,  là,  on  a  vu  de  petits  propriétaires  s'y  adapter  par- 
faitement. Toutefois,  il  faut  tenir  compte  de  ce  fait  que 
l'Alsace  est  dans  une  situation  privilégiée,  au  point  de  vue  des 
vins,  depuis  son  annexion  à  l'Empire  allemand.  Elle  dispose  là 
d'un  marché  considérable  qu'elle  peut  exploiter  à  l'abri  des 
droits  protecteurs,  sans  être  concurrencée  d'une  façon  aussi 
intense  qu'en  France.  Il  serait  intéressant  de  connaître  ce  que 
le  vigneron  tourangeau,  par  exemple,  est  devenu  depuis  le 
phylloxéra,  comment  il  s'est  comporté,  comment  il  a  évolué. 

Nous  donnerons  deux  exemples  de  vignerons  intensifs,  l'un 
dans  un  pays  de  coteaux,  l'autre  dans  la  plaine. 

Les  coteaux  de  Saumur,  pays  voisin  de  la  Touraine,  semblent 
s'être  tiré  d'affaire  par  l'exploitation  d'une  spécialité,  celle  des 
vins  mousseux.  Ceci  montre  une  fois  de  plus  qu'il  n'y  a  pas  de 
solution  générale  :  chacun  en  trouve  une,  suivant  les  moyens 
dont  il  dispose. 

Le  Bas-Languedoc  forme  l'exemple  le  plus  typique  de  la 
culture  intensive  en  pays  de  plaine.  Ce  pays  est  celui  qui  a 
subi  les  changements  les  plus  profonds  à  la  suite  de  la  crise 
phylloxérique  et  de  l'apparition  de  la  culture  intensive.  Là, 
sur  le  versant  méditerranéen  français,  des  espaces  énormes 
ont  été  conquis,  parla  grande  propriété,  à  la  culture  intensive 
de  la  vigne  en  vue  de  la  production  des  vins  ordinaires. 

C'est  donc  là  que  l'on  peut  le  mieux  étudier  les  répercussions 
que  les  nouvelles  méthodes  ont  eu  sur  le  type  social.  Nous  l'é- 
tudierons  donc  en  détail. 

Cette  étude  est  d'autant  plus  intéressante  que  c'est  également 
ce  pays  qui  souffre  le  plus  d'une  crise  nouvelle,  celle  de  la 
mévente  des  vins. 

1°  Les  Coteaux  de  Saumir.  —  Eu  descendant  du  chemin  de 


42  LES    POPULATIONS    VITICOLES. 

fera  Saumur  ',  le  touriste  est  séduit  parla  grâce  du  site.  Il  quitte 
la  gare,  la  vallée,  traverse  les  ponts  pour  se  diriger  vers  la 
ville  et  le  coteau.  L'air  qu'on  y  respire  est  si  agréable,  qu'il  peut 
être  comparé  à  celui  de  Florence.  L'ardeur  du  soleil  est  tamisée 
par  une  brume  bleue  transparente  et  jolie.  La  ville  toute 
blanche  se  groupe  au  pied  d'un  château  original. 

Les  habitants  deviennent  moins  afférés  à  mesure  qu'on  s'é- 
loigne de  la  gare;  leur  voix  est  sonore  et  claire.  Les  nombreux 
cabarets  sont  pleins  de  clients;  sur  la  place,  sont  quantité  de 
marchands  de  graines,  de  marrons  et  de  fleurs.  Nous  sommes 
dans  le  jardin  de  la  France. 

Les  coteaux  qui  nous  intéressent  s'étendent  au  sud-est  de  la 
ville  de  Saumur  sur  une  longueur  de  81  kilomètres  environ, 
bordant  la  Loire  au  sud.  Leur  élévation  moyenne  est  de 
60  à  80  mètres. 

C'est  une  bande  de  terre  élevée,  qui,  d'un  côté,  ressemble  à 
une  crête  dentelée,  et  qui,  de  l'autre  côté,  c'est-à-dire  du  côté 
opposé  à  la  Loire,  est  la  limite  d'un  plateau  immense,  dernier 
gradin  du  Plateau  central,  des  monts  du  Limousin.  La  forêt 
du  Fontevrault,  comprenant  de  mauvais  bois  et  des  landes 
sèches  et  arides,  forme  la  frontière  naturelle  de  ce  côté,  bordant 
la  crête  du  coteau  jusqu'à  la  distance  moyenne  de  1  kilomètre. 
La  pente  nord  sur  la  Loire  est  presque  abrupte  et  est  infertile. 
Nous  n'avons  donc  à  nous  occuper  que  de  18  kilomètres  de  long- 
sur  un  de  large.  Une  route  déjiartementale  seule  dessert  ce  pays 
dans  toute  sa  longueur,  en  suivant  le  bas  des  coteaux  longeant 
la  Loire. 

En  parlant  de  cette  crête  nous  disons  «  les  coteaux  »,  parce 
({ue  la  ligne  n'est  pas  unique,  mais  composée  d'une  infinité  de 
lignes,  croupes  exlrêmes  d'une  suite  de  coteaux  perpendicu- 
laires au  fleuve,  formant  des  vallons  élevés  et  sans  eau. 

C'est  sur  ces  pentes  orientées  de  différents  côtés,  par  suite  des 
mouvements  de  terrain  que  je  viens  d'indiquer,  que  vit  une  po- 


1.  Nous  décrivons  ce  pays  d'après  les  renseignements  que  M.  le  comte  de  Béjairy 
a  bien  voulu  nous  conimuni(|uer. 


l'évolition  du  tyi'E  nu  vigneron.  43 

pulation  de  3.000  habitants,  répartie  en  sept  villages  spéciale- 
ment adonnés  à  la  culture  de  la  vigne  et  qui  produit  le  vin 
réputé  de  Saumur. 

Ce  sont  des  moines,  au  moyen  àu;c,  au  xi°  siècle,  qui  vinrent 
là  défricher  cette  lisière  de  foret  et  planter  la  vigne.  Ils  fon- 
dèrent plusieurs  établissements  qui  portent  encore  leurs  noms  : 
clos  des  pères  à  Montsoreau,  clos  des  Cordeliers  à  Champigny- 
Sonzay,  et,  comme  résidence,  ils  avaient,  parordre  d'importance, 
l'abbaye  de  Fontcvrault  avec  ses  dépendances  la  Chauvelière,  la 
Mâtinière;le  prieuré  de  Montsoreau:  l'abbaye  de  Saint-Florent; 
Gandes  et  sa  collégiale.  C'était  le  moment  où  le  pays  appartenait 
aux  comtes  d'Anjou, 

Ressources  du  sol.  —  La  vigne  vint  bien  sur  ces  coteaux 
arides.  Sur  la  pente  de  la  crête  extrême,  on  produisit  un  vin 
extrêmement  fin,  d'un  degré  alcoolique  suffisant.  En  arrière, 
dans  la  plus  grande  partie,  sur  le  plateau,  on  produisit  un  vin 
moyen,  inférieur  à  l'autre.  C'est  le  vin  qui  forme  la  première 
classe  qui  donna  la  réputation  au  vin  de  Saumur.  A  l'exposition 
agricole  de  Paris  en  1904,  M.  des  Ages,  propriétaire  à  Dampierre, 
obtenait  à  juste  titre  le  diplôme  d'honneur  sur  tous  les  vins  de 
France.  Le  prix  de  la  barrique  de  225  litres  varie  de  200  à 
1.000  francs. 

Le  sol  qui  produit  ce  vin  est  une  couche  végétale  de  terrain 
argileux  et  riche  de  0'",60  environ  sur  un  fond  de  tuf  blanc 
non  crayeux.  La  différence  des  deux  qualités  du  même  vin  vient 
de  ce  que,  sur  le  plateau,  la  terre  grasse  et  spongieuse  conserve 
l'eau  qui  ne  peut  s'égoutter,  ce  qui,  surtout  dans  les  années 
pluvieuses,  nuit  considérablement  à  la  qualité. 

Les  transports  étaient  assurés  par  la  Loire,  voie  naturelle, 
et  qui  fut  le  seul  mode  jusqu'à  l'apparition  du  chemin  de  fer. 

Ces  1.800  hectares  bien  plantés  en  bon  rapport  pourraient 
rapporter  dix  mille  barriques  de  vin,  dont  trois  mille  de  pre- 
mière classe.  Il  n'en  est  rien. 

Le  Phylloxéra.  —  En  1890,  époque  de  l'apparition  du  phyl- 
loxéra, 600  hectares  seulement  étaient  plantés  et  donnaient  un 
rendement  inférieur  à  la  moyenne  par  suite  de  la  vétusté  du 


LES    I-OI'l'LAÏIONS   VITICOLES. 


plant.  Cne  population  de  3.000   âmes  vivait  raisonnablement, 
sans  luxe  mais  avec  un  certain  bien-être. 

La  lutte  contre  le  phylloxéra  n'exista  pas,  chacun  laissa  au 
plus  vite  périr  ses  vig-nes  qui,  lasses  et  vides  d'engrais,  ne  se 
défendirent  pas.  Ne  sortant  pas  de  leur  rayon,  les  gens  igno- 
rant les  nouveaux  moyens  de  culture,  furent  très  lents  à  re- 
planter. Après  seize  ans,  l'importance  du  vignoble  représente 
800  hectares.  Le  reste  du  pays  est  exclusivement  en  céréales, 
blé,  avoine  ou  pommes  de  terre,  dont  l'ensemble  est  nécessaire 
à  la  nourriture  des  habitants,  et  dont  le  rendement  est  mesuré. 

Culture  moderne.  —  Les  vieux  vignerons  sont  morts,  et  heureu- 
sement. [Is  ont  laissé  un  vignoble  en  pleine  décadence.  Ils 
n'ont  même  pas  transmis  à  leurs  fils  le  goût  de  l'héritage; 
ceux-ci  se  sont  pressés  vers  les  places  de  l'État  :  sous-officiers  ren- 
gagés, employés  des  postes,  maîtres  d'école,  gardes  champêtres. 
Avec  cela  la  natalité  était  en  pleine  décroissance. 

Les  nouveaux  vignerons,  supérieurs  à  leurs  aînés,  se  sont  re- 
crutés parmi  les  artisans  :  tonneliers,  couvreurs,  maréchaux,  etc., 
qui  peu  à  peu  avaient  économisé  et  se  sont  ainsi  rendus  pro- 
priétaires. Ils  cultivent  avec  beaucoup  de  zèle.  Les  vignes 
aujourd'hui  sont  bien  plantées,  bien  cultivées. 

Situation  économique.  —  Le  développement  du  vignoble  est 
paralysé  par  le  manque  de  commerce.  Les  chemins  de  fer  ont 
mis  en  valeur  des  terrains  autrefois  improductifs  qui  ont  amené 
sur  le  marché  une  concurrence  extrême.  Si,  autrefois,  la  Loire 
était  la  seule  grande  route  naturelle  du  centre,  la  France  est 
maintenant  sillonnée  de  voies  dans  toutes  les  directions  et  par- 
tout on  a  défriché,  cultivé,  planté.  Les  coteaux  de  Saumur  qui 
.jouissaient  auparavant  du  privilège  de  la  Loire,  comme  moyen 
de  transit,  ont  donc  été  livrés  à  la  concurrence  toujours  grandis- 
sante des  vignobles  nouveaux  et  voisins  de  l'Anjou  et  de  la 
Tou  raine. 

La  production  du  pays  ne  s'écoula  donc  généralement  (pie 
dans  le  commerce  local,  qui  n'est  pas  assez  important  pour  dé- 
velopper l'élan  de  la  production. 

Devant  ce  manque  de  commerce  qui  paralyse  la  produclion, 


L  ÉVOLL  TIO.N    1»L'    TYI'K    DU    VIGNERON.  45 

la  population  s'étiole.  A  chaque  recensement,  il  y  a  perte  brute 
de  C  %  .  Non  qu'il  y  ait  émigration,  ou  déplacement  de  familles, 
mais  par  le  manque  de  naissance;;. 

Le  vin  mousseux.  —  La  capitale  de  ce  pays,  Saumur,  est  bien 
placée  sur  deux  lignes  de  chemin  de  fer,  l'Orléans  et  l'État.  Elle 
est  en  communication  directe,  par  son  pont,  avec  la  vallée  d'où 
elle  tire  sa  consommation  journalière. 

Son  industrie  principale  est  la  fabrication  du  vin  mousseux, 
qui  se  lait  à  Saint-Florent,  village  en  pleine  prospérité  qui  est  à 
sa  porte.  Le  vin  mousseux  a  été  fait,  pour  la  première  fois,  à 
Saumur  après  1830  par  un  Belge  actif,  M.  Ackermann;  il  a  pris 
une  importance  considérable,  qui  se  chiffre  aujourd'hui  par  des 
millions  :  cette  industrie  occupe  1.800  ouvriers.  Mais  malheu- 
reusement pour  l'agriculture  locale,  ce  vin  n'est  point  fabriqué 
avec  le  cru  des  coteaux,  mais  avec  des  vins  étrangers  moins 
chers,  ou  ayant  d'autres  qualités. 

Ces  vins  mousseux  ont  vulgarisé-  l'usage  du  vin  pétillant 
d'Epernay  et  de  Reims,  et,  par  leur  prix  modique,  sont  montés 
rapidement  à  une  grosse  consommation. 

2"  Le  Bas-Languedoc.  —  Ce  pays  étant  en  ce  moment  sous  le 
coup  d'une  crise  intense,  nous  nous  proposons  de  l'étudier  en 
détail,  et,  vu  l'actualité  du  sujet,  nous  lui  consacrons  un  chapitre 
spécial,  consacré  à  la  Crise  actuelle.  Nous  étudierons  l'évolution 
complète  du  type  languedocien,  les  causes  de  la  crise,  ses  effets 
et  les  remèdes  qui  ont  été  proposés. 


DEUXIEME  PARTIE 


Lk  CRISE  ACTUELLE 


'  C'est  dans  le  Languedoc  et  le  Roussillon  que  la  crise  est  la 
plus  intense.  Depuis  plusieurs  années,  elle  ne  fait  que  croître, 
et,  en  ce  moment,  elle  a  atteint  son  maximum  d'acuité.  Des  ma- 
nifestations imposantes,  des  meetings  monstres  ont  été  organisés 
dans  les  principales  villes  du  Midi;  la  presse  est  remplie  des 
doléances  des  viticulteurs,  le  Parlement  lui-même  a  été  saisi  de 
la  question  et,  en  ce  moment,  l'émeute  gronde. 

Pour  bien  connaître  les  causes  de  la  crise,  il  nous  faut 
remonter  aux  origines  et  retracer  les  vicissitudes  que  la  viticul- 
ture a  dû  traverser  dans  la  région  dont  nous  parlons. 

Nous  distinguerons  quatre  périodes  :  l**  la  période  ancienne 
qui  s'étend  jusqu'au  milieu  du  xix*"  siècle  ;  2"  la  période  de  pros- 
périté due  au  développement  des  chemins  de  fer;  3"  la  crise  du 
phylloxéra;  V'  la  crise  actuelle  de  la  mévente  des  vins. 


I.    —    PERIODE    ANCIENNE. 

Par  suite  de  sa  situation  maritime,  ce  pays  exportait  déjà  du 
vin  au  temps  des  Romains;  mais,  au  moyen  âge,  ce  commerce 
subit  une  éclipse;  car,  à  cette  époque,  la  prospérité  du  monde 
méditerranéen  diminua  beaucoup  et  la  clientèle  fut  reportée 
vers  le  nord,  en  Flandre,  en  Angleterre,  etc.  Le  Languedoc  fut 
placé  en  mauvaise  posture.  Aussi,  l'on  s'y  mit  très  vite  à  l'abri- 


LA    CRISE   ACTl  ELLE.  47 

quer  des  eaux-de-vie,  pour  les  mêmes  raisons  que  nous  avons 
indiquées  à  propos  de  la  Saintongc  ',  à  savoir,  transport  moins 
onéreux  par  suite  du  petit  volume  et  du  prix  élevé  du  produit. 
Mais  le  commerce  des  eaux-de-vie  était  lui-même  limité  par  les 
difficultés  de  communication,  les  droits,  Tinsécurité  et  les  en- 
traves diverses  qui  existaient  à  cette  époque.  Ce  n'est  que  peu 
à  peu,  au  fur  et  à  mesure  du  développement  des  transports, 
que  la  vigne  progressa  au  détriment  des  garrigues  (landes)-. 
Ce  mouvement  s'accentua  donc  surtout  au  xix"  siècle.  En  18i8, 
le  vignoble  de  l'Hérault  s'étend  sur  plus  de  100.000  hectares  et 
produit  4  millions  d'hectolitres-',  tandis  qu'en  182V  il  n'en 
produisait  que  2  millions.  A  cette  époque,  le  prix  des  vins  du 
Midi  ne  dépassait  guère  10  francs  l'hectolitre,  et  le  revenu 
annuel  d'un  hectare  de  vigne  était  de  350  francs  ^. 

Arrêtons-nous  un  instant  sur  les  caractères  de  la  viticulture  de 
cette  époque.  Nous  constatons  les  particularités  suivantes  : 

1°  Le  capital  d'exploitation  est  faible  :  fumures  nulles,  ou- 
tillage simple. 

2°  La  main-d'œuvre  joue  un  (jrand  rôle.  C'est  une  culture 
jardinière,  qui  se  fait  k  la  bêche  et  n'exige  ni  chariot,  ni  char- 
rue, ni  bestiaux.  Là  où  la  culture  des  céréales  demande  trente 
journées  de  travail  par  an,  celle  de  la  vigne  en  demande  cent, 
à  surface  égafe  ^. 

3"  Le  climat  joue  un  râle  pre'pondérant.  11  est  tellement  favo- 
rable, que  le  sol  ne  reçoit  qu'un  simple  labour  ou  un  défriche- 
ment à  20  ou  30  centimètres,  et  que  l'utilité  du  défonçage 
préalable  est  encore  niée^. 

En  résumé,  le  premier  facteur  est  le  climat,  le  second  le  tra- 
vail, et  le  capital  vient  en  dernière  ligne. 

i"  La  petite  propriété  s'accroît  de  plus  e?iplus,  au  fur  et  à  me- 

1.  Voir  supra,  p.  32. 

2.  Du  provençal  gariga  qui  signifie  chênaie. 

3.  Michel  Augé-Laribé,  La  viticuUure  industrielle  du  midi  de  la  France,  p.  43 
et  39. 

4.  Id.,  p.  4)   et  42. 

5.  Id.,  p.  r,l  et  suiv. 

6.  /(/.,  p.  51. 


.'tS  LES    l'OPULATIONS    VITICOLES. 

.mre  de  l'extension  du  vignoble.  Cet  accroissement  aiig-mente 
pendant  la  première  moitié  du  xin.""  siècle',  parce  que  l'ouver- 
ture des  débouchés  a  permis  une  aug-mentation  du  vignoble, 
par  le  défrichement  des  garrigues. 

5"  Da?is  les  grandes  proprié  lès,  le  faire-valoir  direct  domine  de 
plus  en  plus^  au  fur  et  à  mesure  que  l'on  se  spécialise  dans  la 
viticulture  ^.  Le  métayage  ne  réussit  que  là  où  les  risques  ne 
sont  pas  trop  grands.  Il  était  d'usage  courant  dans  le  Languedoc, 
quand  la  vigne  était  associée  aux  cultures  les  plus  diverses, 
comme  cela  se  pratique  encore  en  France.  Mais  il  disparaît, 
quand  l'on  tend  à  se  spécialiser  dans  la  culture  unique  d'un 
produit  aléatoire.  Nous  dirons  donc  : 

Dans  le  Languedoc,  le  métayage  et  la  famille  quasi  patriar- 
cale se  sont  maintenus,  tant  que  la  culture  des  arbres  fruitiers; 
{olivie?'S,  amandiers,  etc.)  a  été  associée  à  la  vigne. 

Le  centre  de  la  production  viticole  dans  le  Languedoc  est 
l'arrondissement  actuel  de  Béziers.  L'arrondissement  de  Mont- 
pellier offre  bien,  dans  son  ensemble,  les  mêmes  caractères,  mais 
il  faut,  de  plus,  tenir  compte  de  certains  traits  nouveaux  dus  au 
passé  de  Montpellier,  et  qui  rejaillissent  sur  le  type  de  la  popu- 
lation de  cette  ville  et  de  ses  environs.  Le  type  du  Biterrois  est 
donc  celui  d'un  producteur  de  vin,  producteur  visant  en  général 
à  la  quantité  plutôt  qu'à  la  qualité,  car  il  opère  en*plaine  et  non 
en  coteau.  La  vigne  a  ici  ses  effets  ordinaires.  Elle  éloigne  des 
grands  groupements  de  personnel,  et,  ici,  elle  domine  et  éteint 
presque  l'influence  des  cultures  arborescentes?'. 


Xl.  —  PÉRIODE  DK  PROSPÉRITÉ  DUE  AUX  CUEMINS  DE  FER. 

Cette  période  commence  vers  1850  et  dure  .jusque  vers  1875^ 
Le  premier  chemin  de  fer  de   Ja  région,  celui  de  Cette  à  Mont- 


1.  Augé-Laribé  p.  fiO. 

2.  Id.,  p.  67  cl  68. 

3.  Voir  le  Mouvement  social,  VIF,  p.  G2.  Les  variék's  du  lupe  languedocien,  in 
Ch.  de  Calan. 


LA    CRISE    ACTUELLE.  49 

pellier,  fut  construit  en  1838,  mais  ce  n'est  qu'en  ISiT  qu"il  fut 
prolongé  vers  Nimes  et  Tarascon. 

Dès  1858,  un  muid  de  vin  de  7  hectolitres  ne  coûte  plus  que 
10  francs  pour  être  transporté  à  Lyon,  alors  qu'autrefois  il  fal- 
lait payer  50  francs  pour  ce  transport'.  Il  y  eut  donc  une  exten- 
sion extraordinaire  du  marché  qui  amena  une  prospérité  ra- 
pide. 

Pourtant,  à  cette  époque,  une  première  maladie,  l'oïdium, 
vient  s'attaquer  à  la  vigne,  mais  elle  est  facilement  combattue, 
et  c'est  à  peine  si  elle  retarde  le  mouvement  d'extension. 
Toutefois  cette  maladie  a  causé  de  pr(jfonds  changements  dont 
nous  devons  parler. 

L'oïdium  apparaît  d'abord  dans  les  vignes  de  serre  du 
Xord^,  en  Angleterre  en  ISiô,  en  Belgique  en  18i8,  dans  les 
environs  de  Paris  en  1850,  enfin  il  arrive  dans  le  Midi  l'an- 
née suivante  pour  y  atteindre  son  maximum  vers  185'k  II  en 
résulta  une  diminution  énorme  du  rendement,  mais  qui  fut 
compensé  par  un  accroissement  dans  les  prix  qui  s'élèvent 
jusqu'à  iO  francs  l'hectolitre.  Il  n'y  eut  donc  pas  de  crise  éco- 
nomique sensible.  Au  surplus,  un  remède  facile  et  peu  coûteux 
(le  soufrage)  fut  rapidement  trouvé,  et,  dès  1858,  la  production 
est  revenue  à  son  état  normal. 

Mais  la  crise  de  l'o'idium  eut  pour  effet  de  remplacer  la  pro- 
duction des  eaux-de-vie  par  celle  des  vins  de  table.  En  efi'et,  le 
Languedoc  n'arrivant  plus  à  fournir  l'alcool  en  quantité  suffi- 
sante, le  Nord  se  mit  à  fabriquer  l'alcool  de  betterave,  et  cette 
concurrence  ruina  les  distilleries  méridionales-^  Au  surplus,  ces 
dernières  luttèrent  peu,  car  les  viticulteurs  pouvaient  écouler 
leurs  A-ins  à  un  prix  avantageux  par  suite  de  l'extension  du 
marché.  En  résumé,  ce  fut  le  chemin  de  fer  qui  sauva  tout. 

Jusque-là,  on  avait  cherché  à  développer  la  richesse  alcooli- 
que du  \in;  désormais,  on  s'appliqua  à  produire  le  vin  de  table. 
Toutefois,  la  distillation  reparait  par  intermittance,  en  1858  et 

1.  Michel  Augé-Laribé,  p.  46. 

2.  Ibid.,  p.  44. 

3.  Ibid.,  p.  45. 


50  LES    rOPl'LATIO.\S   VITICOLES. 

1859,  en  1865  et  186G,  chaque  fois  qu'une  surproduction  pas- 
sagère vient  encombrer  le  marché.  En  réalité,  on  vendait  les 
alcools  sans  bénéfice  sensible,  mais  cela  valait  mieux  que  de 
jeter  le  vin. 

La  substitution  du  vin  de  table  à  leau-de-vie,  comme  but  de 
la  production,  amena  quelques  changements  dans  le  travail  : 
«  la  date  des  vendanges  est  avancée  et  la  durée  de  la  cuvaison 
réduite;  les  caves,  les  vaisseaux  vinaires  sont  améliorés;  les 
foudres  en  bois  sont  substitués  aux  petites  futailles  et  aux  cuves 
en  pierre  '  » . 

Elle  amena  égalemeiit  des  changements  dans  la  propriété,  en 
favorisant  la  petite  au  détriment  de  la  grande^-.  On  tend  à  mor- 
celler  les  grands  domaines  de  la  plaine.  De  18i7  à  1866,  le 
nombre  des  cotes  foncières  augmenta  d'un  quart  dans  l'Hé- 
rault. 

Le  développement  de  la  viticulture  fait  hausser  les  salaires 
et  amène  une  immigration  d'ouvriers.  Le  salaire  des  journaliers 
qui  s'élevait  de  1  fr.  50  à  2  francs  au  commencement  du  siècle, 
va  de  2  francs  à  2  fr.  50  entre  1856  et  1860,  et  enfin  de  2  fr.  50 
à  3  francs  vers  1866  et  1869.  En  1875,  il  atteint  de  3  à  4  francs 3. 

Les  hauts  salaires  amènent  une  immigration  temporaire  des 
montagnards  voisins^.  Us  viennent  do  l'Ariège,  du  Tarn,  de  la 
Lozère,  de  l'Aveyron,  de  l'Ardèche  et  de  la  Haute-Loire.  Ils  font 
dans  l'Hérault  une  première  campagne  de  trois  mois  pour  les 
travaux  du  printemps,  puis  vont  en  Camargue  et  en  Provence 
pour  les  moissons,  reviennent  dans  le  Languedoc  pour  les  ven- 
danges, pour  rentrer  chez  eux  faire  les  récoltes  d'arrière-saison. 
On  les  payait  au  mois,  et  de  plus  ils  étaient  logés  et  quelquefois 
nourris.  Au  début  du  siècle,  ils  gagnent  200  francs  par  an;  en 
1855,  VOO  francs,  et  en  1873,  560  francs,  nourriture  en  plus 
dans  les  trois  cas. 

1.  Augé-Laribé,  p.  53. 

•1.  Ibid.,  p.  03. 

3.  Ibid.,  ]).  77. 

i.  A  Béziers,  les  domestiques  viennent  surtout  des  Causses,  de  Lodève,  Saint-Pons, 
Castres,  tandis  que  les  ouvriers  et  les  journaliers  viennent  de  la  montagne,  de 
l'Ariège,  de  l'Espagne  (Voir  Cli.  de  Calan,  loc.  cil.,  p.  62). 


LA    O'.ISE    ACITELLE.  51 

Ces  hauts  salaincs  favorisent  évidemment  la  pclitc  propriété 
au  détriment  de  la  grande. 

Le  développement  de  la  clientèle  amène  la  hausse  du  prix  des 
terres.  Tous  ces  petits  propriétaires,  éblouis  par* la  prospérité,  se 
disputent  les  terres  à  prix  d'or.  Aussi  les  terres  sont  d'autant 
plus  chères  que  les  parcelles  sont  plus  petites.  On  arrive  à  payer 
jusque  6  à  8.000  francs  l'hectare,  en  moyenne,  en  corps  de  do- 
maine, et  12  à  l.'j.OOO  francs  pour  les  petites  propriétés^.  On  ac- 
cordait de  grandes  facilités  de  paiement  tant  la  confiance  était 
grande.  On  donnait  aux  acheteurs  jusqu'à  dix  ans  pour  s'ac- 
quitter et  Ton  peut  dire  que  l'hypothèque  a  joué  un  rôle  con- 
sidérable dans  la  formation  des  petites  propriétés  paysannes. 
«  Parfois  des  ouvriers  agricoles  associaient  leurs  économies 
pour  acheter  le  lopin  de  terre  qu'ils  convoitaient.  Ils  payaient 
par  exemple  un  hectare  20.000  francs,  puis  ils  le  partageaient 
entre  eux'.  » 

Ce  haut  prix  du  sol  n'eût  été  qu'un  demi  mal,  si  le  capital 
disponible  eût  été  en  rapport.  Malheureusement,  le  vigneron 
comptait  plus  sur  la  productivité  naturelle  du  sol  que  sur  celle 
du  travail,  et  il  préférait  mettre  toute  son  épargne  dans  la  pos- 
session de  la  terre.  Cela  explique  la  répercussion  suivante  : 

Le  vigneron  met  toute  son  épargne  dans  V achat  du  sol  et  né- 
glige le  capital  cultural  et  le  fonds  de  réserve.  «  Dans  leur  désir 
immodéré  de  posséder  la  terre,  dit  M.  Augé-Laribé^,  les  pay- 
sans avaient  acheté  au  delà  de  leurs  forces,  d'autant  plus 
acharnés  que  la  terre  était  plus  chère,  et  gardant  avec  témérité 
une  confiance  inébranlable  dans  l'avenir  de  la  vigne...  Trop 
souvent,  ils  songeaient  à  acquérir  encore  et  continuaient  à  rem- 
placer par  leurs  efforts  personnels  les  opérations,  qui  récla- 
maient des  avances  en  argent  ;  en  particulier,  la  vinification  res- 
tait le  plus  souvent  défectueuse.  »  On  voit  de  suite  pourquoi  ce 
type  est  mal  préparé  à  supporter  uae  crise  sérieuse  et  j)ersis- 
tante. 

1.  Augé-Laribé,  loc.  cit.,  p.  65. 

2.  Ibid.,  p.  66. 

3.  Ibid.,  p.  81  et  82. 


52  LES   POPULATIONS    VITICOLES. 

L'enrichissement  rapide  a  exalté  la  vanité  ^  développé  le  dé- 
sir des  jouissances  grossières.  C'est  là  une  raison  de  plus  pour 
négliger  la  constitution  du  fonds  de  réserve  qui  eût  été  si  né- 
cessaire. «...  Tous  les  témoignages  s'accordent  à  signaler  l'abais- 
sement général  de  la  moralité  et  uue  véritable  passion  de 
gaspillage.  Une  complète  imprévoyance  remplaça  une  prudence 
qui  touchait  à  l'avarice ^  »  Trop  souvent,  hélas!  les  hommes 
s'adonnèrent  à  la  débauche  et  les  femmes  à  la  toilette.  A  part 
quelques  notables  exceptions,  l'on  dépensait  au  jour  le  jour 
sans  compter.  Tel  était  l'état  des  choses  quand  survint  le  phyl- 
loxéra. 

\\\.    —    LA    CRISE    1)U    PHYLLOXÉRA. 

«  Les  premières  atteintes  du  phylloxéra  en  France  remontent 
à  1863  pour  le  Gard,  à  1866  pour  hi  Vaucluse  et  les  Bouches-du- 
Rhùne  et  à  1867  pour  les  environs  de  Bordeaux-.  »  Il  progresse 
lentement  de  la  Provence  vers  le  Languedoc  et  le  Roussillon, 
et  le  malheur  des  régions  atteintes  fait  la  fortune  de  celles  qui 
ne  le  sont  pas  encore,  sans  les  rendre  plus  prévoyantes.  Aussi, 
quand  elles  sont  atteintes  à  leur  tour,  rien  n'a  été  fait  pour 
parer  au  danger.  Rien  ne  montre  mieux  le  degré  d'insouciance 
de  ces  populations,  leur  optimisme,  leur  foi  aveugle  dans  la 
chance. 

Les  effets  de  la  maladie  sont  foudroyants  et  se  manifestent  par 
la  chute  du  prix  des  terres  qui  tombent  à  quelques  centaines  de 
francs,  par  la  baisse  des  salaires  ({ui  diminuent  d'un  tiers  ou  de 
moitié,  par  l'exode  de  villages  entiers.  Ceux  qui  ont  un  fonds 
de  réserve  peuvent  se  retourner  et  faire  du  blé  et  de  la  luzerne, 
mais  les  autres  n'ont  qu'une  ressource,  s'expatrier  comme  ou- 
vriers vers  les  régions  non  encore  atteintes. 

Voyons  quelles  répercussions  sociales  la  crise  phylloxérique 
produisit  dans  le  Midi. 

1.  Augc-Laribé,  p.   83. 

2.  Ibid.,  p.  87. 


LA    CKISE    ACTUELLE.  53 

La  crise  phy lloxérique  amena  VarrH  du  moixellement  el  la 
reconstitution  de  quelques  grands  domaines.  Les  grands  pro- 
priétaires qui  avaient  un  fonds  de  réserve  purent  racheter  à  bas 
prix  les  parcelles  abandonnées;  ce  sont  ces  grands  propriétaires 
qui  ont  sauvé  la  viticulture. 

La  crise  phylloxérique  a  augmenté  la  production  du  vin  dans 
les  pays  Jion  atteints.  C'est  depuis  lors  que  l'on  a  planté  tant  de 
nouvelles  vignes  en  Italie,  en  Espagne,  en  Algérie,  en  Tunisie, 
etc.  Ainsi  s'est  créée,  pour  l'avenir  une  concurrence  nouvelle,  qui 
cherchera  à  maintenir  plus  tard  les  positions  acquises. 

La  crise  phylloxérique  a  développé  la  viticulture  dans  les 
régions  sablonneuses.  «  Dès  1873,  un  cultivateur  de  Provence, 
M,  Bayle,  constate  que  les  vignes,  plantées  dans  les  terrains  sa- 
blonneux, résistaient,  à  côté  des  vignes  qui.  situées  dans  d'autres 
terrains,  dépérissaient'.  »  Dès  lors,  la  viticulture  se  propage 
tout  le  long  du  littoral  depuis  Fenibouchure  du  Rhône  jusqu'à 
Agde  ;  et.  en  quelques  années,  la  valeur  des  terres  de  cette  région 
décuple.  Ces  terrains  avaient  été  autrefois  employés  à  la  cul- 
ture de  la  garance,  mais  depuis  la  découverte  de  l'alizarine, 
ils  éiaient  presque  entièrement  abandonnés-.  Cette  colonisation 
a  été  l'œuvre  des  grands  propriétaires. 

Le  phylloxéra  a  développé  les  fraudes  sur  le  vin.  Il  en  est 
ainsi  toutes  les  fois  qu'un  produit  devient  cher,  et  sur  le  vin  les 
fraudes  sont  nombreuses  et  faciles.  Il  y  eut  une  importation 
considérable  de  raisins  de  Corinthe;  on  se  mit  à  fabriquer  du 
vin  artificiel;  on  fit  des  coupages  savants. 

Voilà  trois  causes  qui  pèseront  sur  le  commerce  du  vin  :  con- 
currence étrangère,  vignobles  des  terrains  sablonneux,  fraudes. 

Mais  elles  sont  contre-balancées  par  ce  fait  :  le  phylloxéra  a 
fait  disparaître  les  vignobles  d'îin  grand  nombre  de  régions.  Il 
en  a  été  ainsi  surtout  là  où  la  vigne  ne  formait  qu'une  culture 
accessoire. 

Mais  tous  ces  bouleversements,  quelque  considérables  qu'ils 
soient,  n'étaient  que  le  prélude  de  nouveaux  bouleversements 

1.  Augé-Laribé.  p.  109. 

2.  Ibid.,  p.  110. 


54  LES   POPULATIONS   VIÏICOLES. 

plus  profonds  encore,  qui  allaient  affecter  les  méthodes  mêmes 
du  travail  et  inaugurer  Tère  de  la  viticulture  industrielle. 

En  effet,  les  pays  atteints  se  défendent  et  cherchent  à  re- 
constituer le  vignoble,  soit  on  tuant  les  insectes,  cause  de  tout 
le  mal  (par  intoxication  ou  submersion),  soit  surtout  en  impor- 
tant des  plants  américains. 

Quel  que  soit  le  procédé  employé,  il  a  bouleversé  dans  lo 
même  sens  les  conditions  de  la  production.  Étudions  donc  les 
caractères  de  la  viticulture  moderne. 

Nous  constaterons  les  phénomènes  suivants  : 

\°  Le  capital  d'exploitation  est  augmenté. 

Il  y  a  d'abord  les  frais  de  reconstitution  qui  ont  grevé  la  terre 
d'une  charge  d'environ  1.000  francs  par  hectare. 

De  plus,  les  frais  annuels  ont  augmenté.  Au  lieu  de  fumer  tous 
les  trois  ans,  il  faut  fumer  tous  les  ans.  Il  faut  faire  l'opération 
du  soufrage  pour  combattre  l'oïdium,  celle  du  sulfatage  pour  le 
niildew,  celles  du  clochage  et  de  l'échaudage  contre  les  attaques 
de  certains  insectes  ^  En  moyenne,  les  frais  d'exploitation  s'élè- 
vent actuellement  à  600  francs  l'hectare. 

2"  V accroissement  des  frais  de  production  oblige  à  forcer  les 
rendements  par  des  procédés  perfectionnés  cjui  augmentent 
encore  la  capital  d' exploitation  nécessaire.  En  effet,  si  l'on  dé- 
pense plus  par  hectare,  il  faut  que  cet  hectare  produise  plus. 
C'est  pourquoi,  au  lieu  des  anciennes  tailles  en  souche  basse,  on 
utilise  la  conduite  sur  fd  de  fer  qui  permet  d'obtenir  d'énormes 
récoltes  ;  quand  on  peut  disposer  de  canaux  d'irrigation,  on 
emploie,  dans  le  même  but,  les  arrosages  d'été;  on  a  recours  aux 
procédés  mécaniques  partout  où  ils  sont  possibles;  on  améliore 
également  les  procédés  de  vinification,  etc.  Tout  cela  se  tra- 
duit par  de  nouvelles  dépenses,  mais  cette  fois  ce  sont  des 
dépenses  productives  qui  permettent  de  se  rattraper  des  charges 
résultant  des  luttes  contre  les  maladies.  Aussi,  l'on  peut  dire 
qu'actuellement,  l'exploitation  la  meilleure  est  celle  qui,  à 
surface  égale,  dispose  du  capital  le  plus  élevé  -.   On  est   ainsi 

1.  Augé-Laribé,  p.  111  et  112. 

2.  Ibid.,  p.  113. 


LA    CRISE   ACTUELLE,  OO 

arrivé  à  produire  jusqu'à  300  hectolitres  et  plus  par  hectare . 

3'  Donc,  ce  n'est  plus  le  travail,  mais  le  capital  qui  joue  le  rôle 
pri' pondérant  dans  la  production.  Celle-ci  n'augTnente  plus  en 
proportion  de  la  quantité  de  travail  (jue  l'on  y  consacre,  mais 
en  proportion  de  la  quantité  de  capital  dont  on  dispose. 

4°  La  grande  propriété  s'accroît  au  détriment  de  la  petite.  C'est 
le  mouv^ement  inverse  de  celui  qui  existait  auparavant.  Il  faut, 
en  effet,  que  le  domaine  soit  assez  étendu  pour  couvrir  les  dé- 
penses faites,  et  l'on  considère  que  la  surface  la  plus  favorable 
est  comprise  entre  60  et  80  hectares  ^ . 

En  tous  cas,  à  partir  de  30  hectares,  l'on  commence  à  réaliser 
des  économies  par  suite  de  la  concentration  de  la  production. 

5"  Toutefois  de  noinbreux  propriétaires  fragmentaires  se  main- 
tiennent en  travaillant  à  certaines  époques  pour  les  grands  pro- 
priétaires. Ces  derniers  en  effet  ont  besoin  d'une  main-d'œuvre 
variable  qu'ils  trouvent  eu  partie  chez  les  bordiers.  Mais  l'on 
peut  dire  c[ue  le  petit  domaine  sappuie  sur  le  grand.  Les  ou- 
vriers n'économisent  plus  pour  acheter  de  la  terre,  et  les  par- 
celles agglomérées  ne  se  détachent  plus. 

6"  La  petite  propriété  s'est  mieux  maintenue  sur  les  coteaux 
secs  et  pierreux  que  dans  les  plaines  ~,  parce  que  les  nouveaux 
procédés  y  sont  moins  faciles  à  établir  (labours  par  chevaux, 
ou  à  la  machine,  sulfatage  à  dos  de  mulets,  etc.;. 

La  petite  propriété  est-elle  destinée  à  disparaître  fatalement 
devant  la  grande?  Nous  ne  le  pensons  pas.  Elles  ont,  toutes  deux, 
un  rôle  à  jouer.  Partout,  en  Saintonge,  dans  le  Bordelais,  en 
Gascogne,  dans  le  Languedoc,  le  grand  propriétaire  est  le  pion- 
nier du  progrès;  c'est  grâce  à  lui  que  l'on  surmonte  les  crises 
et  que  l'on  expérimente  les  méthodes  nouvelles.  De  son  côté,  le 
petit  propriétaire  fournit  la  main-d'œuvre,  et  la  vigne  s'adapte 
trop  bien  au  domaine  fragmentaire,  pour  qu'il  soit  si  facilement 
exproprié.  Ce  qui  fait  surtout  l'infériorité  actuelle  dos  petites 
propriétés,  c'est  la  vinification  qui  est  restée  défectueuse.  Le  petit 
propriétaire  ne  peut  employer  les  pompes  mécaniques  et  les 

1.  Augé-Laribé,  p.  119. 

2.  Ibid.,  p.  135. 


56  LES  POPULATIONS    VITICOLES. 

pompes  mobiles  pour  le  soutirage,  les  filtres  et  les  pasteurisa- 
teurs,  etc.  Sa  cave  trop  petite  ne  permet  pas  d'employer  des 
foudres  et  des  cuves  de  grande  dimension,  de  sorte  que  l'cmma- 
gasinement  est  plus  onéreux.  Du  reste,  ce  n'est  guère  que  dans 
les  grandes  cuves  que  l'on  peut  utiliser  les  sous-produits,  marcs, 
tartres  et  lies.  Il  y  a  donc  une  nécessité  urgente  pour  les  petits  à 
pouvoir  profiter  des  avantages  de  la  concentration  industrielle. 
C'est  ce  qui  est  en  train  de  se  faire. 

7"  L'impossibilité  des  petits  propriétaires  à  organiser  des  cel- 
liers perfectionnés  tend  à  développer  le  type  du  fabricant  de  vin 
spécialiste.  Le  fabricant  de  vin  est  un  capitaliste  qui  installe 
des  celliers  perfectionnés  et  qui  achète  aux  vignerons  les  raisins 
tpi'ils  ont  récoltés.  C'est  une  évolution  vers  une  division  du  travail 
plus  grande  qui  s'annonce,  et  cette  division  du  travail  permettra 
aux  bordiers  de  profiter  des  avantages  de  l'outillage  moderne, 
et  par  conséquent  de  se  maintenir  ^ 

8"  Enfin,  le  développement  de  la  production  dans  certaines  ré- 
gions a  provoqué  une  immigration  d'ouvriers  étrangers^  non  seu- 
lement des  montagnards,  mais  des  Italiens,  des  Espagnols. 


IV.    —    LA    CRISE    DE    LA    MEVENTE    DES    VINS. 

Toutes  les  transformations  dont  nous  avons  parlé,  aboutissent 
à  une  augmentation  de  production,  soit  à  l'étranger,  soit  en 
France.  L'offre  dépassant  la  demande,  il  devait  y  avoir  une 
baisse  de  prix. 

De  1878  à  1891,  pendant  le  fort  de  la  crise  phylloxérique,  les 
prix  sont  élevés,  et  le  bénéfice  des  vignerons  indemnes  est  con- 
sidérable. 

De  1893  à  1894,  se  produit  une  première  crise  de  surproduc- 
tion et  le  prix  des  vins  rouges  ordinaires  tombe  à  6  et  7  francs 
l'hectolitre  -.  Il  se  relève  dans  les  années  suivantes  pour  monter 
jusqu'à  20  francs. 

1.  Aiigé-Laribé,  p.  152. 

2.  Ihid.,  p.  l'JG. 


LA   CRISE   ACTUELLE.  57 

En  1900,  survient  une  seconde  crise  duc  à  la  mévente  et  les 
prix  tombent  à  2  et  .'{  francs  Thectolitre.  En  1903,  les  gelées 
font  remonter  le  cours  jusqu'à  25  francs;  mais  ce  mouvement 
n'est  que  passager,  et,  eu  1905,  il  redescend  à  7  ou  9  francs, 
par  suite  d'une  abondante  fabrication  de  vin  de  sucre.  En  effet, 
c'est  à  ce  moment  que  se  produit  la  baisse  du  prix  des  sucres  à 
la  suite  de  la  convention  de  Bruxelles. 

Depuis  lors,  les  prix  ne  se  sont  plus  relevés.  Il  semble  donc 
que,  cette  fois,  on  soit  en  présence  d'une  crise  profonde,  pro- 
longée. 

C'est  là  un  phénomène  grave,  surtout  pour  une  population  où 
l'imprévoyance  domine,  et  l'on  se  demande  avec  anxiété  com- 
ment cela  pourra  finir. 

Mais  avant  de  chercher  les  remèdes,  voyons  rapidement  les 
causes  et  les  effets  de  la  crise. 

Les  causes?  Nous  les  avons  indiquées  plus  haut;  il  nous  suffira 
donc  de  les  résumer  rapidement. 

Nous  avons  dit,  qu'au  moment  de  la  crise  phylloxérique.  les 
pays  étrangers  et  l'Algérie  ont  étendu  leurs  vignobles  pour 
pouvoir  exporter  en  France  '.  Aujourd'hui,  ils  cherchent  à  con- 
server les  situations  acquises,  ou  bien  concurrencent  les  vins 
français  sur  les  marchés  étrangers. 

En  second  lieu,  nous  avons  dit  qu'an  même  moment,  les 
fraudes  se  sont  développées,  et  qu'elles  ont  encore  augmenté 
depuis  la  nouvelle  législation  sur  les  sucres.  «  Les  vins  de 
sucre  dont  le  prix  de  revient  variait  de  10  à  12  francs  l'hecto- 
litre, se  vendirent  de  16  à  18  francs  jusqu'au  moment  où  ils 
subirent  la  baisse  dont  ils  furent  les  promoteurs,  au  point  de 
descendre  bien  au-dessous  du  prix  de  fabrication'-.  »  Sans  doute 
aujourd'hui  ce  genre  de  fraude  n'est  plus  rémunérateur,  et  il  est 
probable  qu'il  n'est  plus  employé,  mais  il  a  alourdi  le  marché 
pendant  un  certain  temps  ^. 

1.  Voir  supra,  p.  53. 

2.  Jean  Vidal,  Monographie  de  la  ville  d'Aiinarcjues,  p.  295. 

3.  En  effet,  le  vin  invendu  vient  constamment  s'ajouter  au  vin  produit  l'année 
suivante.  Aux  70  millions  d'hectolitres  de  l'année  1906,  il  faut  ajouter  les  38  mil- 
lions invendus  en  1905. 


58  LES    POPULATIONS    VITICOLES. 

En  troisième  lieu,  il  y  a  raugmentation  de  la  production  des 
vins  communs  due  aux  nouvelles  méthodes  de  culture.  Il  faut 
remarquer  que  les  régions  qui  produisent  les  vins  de  luxe  sont 
restées  à  l'abri  de  la  crise.  Les  parties  atteintes  sont  celles  qui 
fournissent  surtout  les  vins  ordinaires.  Là,  on  a  dû  viser  de  plus 
en  plus  à  la  quantité,  et  la  qualité  a  baissé  en  conséquence,  à  tel 
point  qu'on  ne  les  a  plus  distingués  des  vins  fraudés. 

La  crise  a  été  entretenue  par  le  manque  de  fonds  de  réserve. 
On  ne  saurait  trop  insister  sur  ce  fait.  Pendant  les  bonnes 
années,  on  a  toujours  dépensé  sans  compter,  et  l'on  s'est  trouvé 
dépourvu  pendant  les  mauvaises.  Aussi  il  faut  vendre  à  tout  prix 
et  cela  déprécie  les  cours  :  «  Les  propriétaires,  eux,  ont  besoin 
d'argent,  besoin  pressant.  Tout  à  l'heure,  à  la  veille  de  la  ré- 
colte, voulant  réaliser  coûte  que  coûte,  ils  jetteront  tous  à  la 
fois  leur  vin  sur  le  marché.  Comme  il  n'y  aura  pas  de  contre- 
partie, ce  sera  encore  et  toujours  la  baisse  '.  » 

Enfin,  la  crise  est  encore  entretenue  par  la  prudence  des 
négociants  en  vin,  qui  n'osent  plus  acheter  et  par  les  banques 
qui  n'osent  plus  faire  de  crédit,  qui  n'escomptent  plus  les  effets. 
La  confiance  a  disparu,  et  la  situation  devient  de  plus  en  plus 
sombre. 

Voyons  maintenant  quels  sont  les  effets  de  la  crise. 

La  surproduction  a  amené  la  baisse  des  salaires.  Les  salaires 
qui,  en  1875,  étaient  de  3  à  k  francs,  varient  en  1892  de  2  à 
3  francs  -.  Là,  comme  nous  le  verrons,  est  l'origine  du  mouve- 
ment ouvrier  dans  le  Midi.  Malheureusement,  les  patrons  ne 
sont  pas  en  situation  de  faire  droit  aux  revendications  de  leur 
personnel. 

La  surproduction  a  amené  la  baisse  du  prix  de  la  terre.  A 
Nissan,  par  exemple  3,  il  y  a  à  peine  une  demi-douzaine  de 
propriétaires  qui,  actuellement,  ne  soient  pas  grevés  d'hypo- 
thèques. Telle  propriété,  qui  valait  200.000  francs  et  supportait 
une  hypothèque  de  40.000  francs,  a  été  vendue...  VO.OOO  francs! 

1.  Le  Temps,  n"  du  19  mai  1907. 
:i.  Aiigé-Laribé,  Joe.  cit.,  p.  283. 
3.  Voir  le  Tempa  du  25  mai  1907. 


LA    CRISE   ACTUELLE.  59 

La  crise  de  surproduction  a  substitué  un  mouvement  d'émi- 
gration à  rimmigration  des  montagnards.  Après  la  reconstitu- 
tion des  vignobles,  il  y  eut,  parmi  les  immigrants  temporaires 
venus  des  montagnes  voisines,  un  petit  nombre  (jui  se  fixèrent 
à  titre  définitif  dans  le  pays.  Mais,  depuis  la  crise,  la  situation 
est  renversée.  Ainsi,  de  1901  à  1906,1a  commune  d'Aimargues, 
par  exemple,  a  fourni  un  excédent  de  68  émigrants  '.  On  remar- 
quera que  ce  mouvement  d'émigration  est  cependant  bien  faible; 
la  population  de  cette  ville  s'élève  en  effet  à  2.800  haJjitants  en- 
viron. C'est  bien  insuffisant  pour  une  population  aussi  éprouvée. 
Un  attachement  trop  grand  au  pays  natal  qui,  dans  certains  cas,  est 
une  vertu,  devient  un  grave  défaut  en  temps  de  crise  économique. 
La  surabondance  d'une  population  impuissante  à  se  procurer  ses 
moyens  d'existence  entretient  le  malaise,  l'aggrave,  le  perpétue. 

Mais,  dira-t-on,  trouveront-ils  ailleurs  des  moyens  d'existence? 
Beaucoup  d'entre  eux  ont-ils  même  la  possibilité  de  se  déplacer? 
Cela  peut  être  vrai;  mais,  dans  ce  cas,  cela  ne  prouverait  qu'une 
chose,  l'imprévoyance  irréductible  des  populations  vivant  des 
cultures  arborescentes,  imprévoyance  qui  n'a  malheureusement 
été  que  trop  souvent  constatée  par  la  science  sociale. 

Voilà  des  gens,  nous  l'avons  vu,  qui  ont  éprouvé  plusieurs 
crises  successives,  oïdium,  phylloxéra,  mévente  des  vins,  etc. 
Chaque  fois,  on  constate  les  mêmes  fautes,  la  même  insouciance. 
Quand  la  crise  s'annonce,  on  compte  sur  la  chance  pour  être 
épargné  ;  quand  elle  sévit,  on  espère  sa  disparition  prochaine  ; 
quand  on  est  aux  abois,  on  crie  sa  misère,  parce  qu'alors  on  est 
dans  l'impossibilité  de  rien  faire. 

L'homme  prévoyant,  lui,  épargne  dans  les  moments  de  prospé- 
rité; quand  la  crise  arrive,  il  a  le  temps  de  se  retourner,  et  il 
cherche  à  se  retourner  avant  que  la  misère  ne  l'atteigne.  Voilà 
ce  qui  a  manqué  à  la  plupart  des  Méridionaux.  Ces  défauts  sont, 
du  reste,  ceux  de  la  plupart  des  communautaires.  Nous  dirons 
donc  : 

Par  suite  de  la  formation  communautaire  des  vignerons  du 

1.  J.  Vidal,  loc.  cit.,  p.  217. 


60  LES    POPULATIONS   VITICOLES. 

Midi,  Vémigration  en  temps  de  crise  est  insuffisante  et  tardive. 
Laissons  parler  un  Méridional  i  :  «  De  1883  à  1885,  la  recons- 
titution du  vignoble  nécessita  l'emploi  d'ouvriers  vigoureux  et 
expérimentés.  Les  enfants  d'Aimargues  qui  étaient  allés  chercher 
dans  les  régions  plus  fortunées  la  rétribution  du  travail  que  la 
terre  natale  était  impuissante  à  leur  procurer,  éprouvèrent  la 
satisfaction  de  rentrer  au  pays.  Si  la  crise  phylloxérique  n'avaife 
fait  à  une  partie  de  la  population  une  impérieuse  nécessité  d'a- 
bandonner momentanément  le  territoire  désolé  par  le  terrible 
insecte,  nous  n'aurions  certainement  jamais  eu  à  enregistrer  le 
moindre  mouvement  d'émigration.  Amoureux  de  son  pays  et  ne 
lui  gardant  pas  rancune  des  mauvais  jours,  l'Aimarguois  nait^ 
vit  et  meurt  à  l'ombre  de  son  clocher.  <> 

La  baisse  des  salaires  a  fait  éclore  des  grèves.  Après  quelques 
petits  conflits  sans  importance  dans  les  Pyrénées-Orientales  et 
dans  l'Hérault,  une  première  grève  éclata  à  Peyriac-de-Mer 
(Aude),  en  mai  1903,  grève  qui  se  termina  par  un  transaction 
avantageuse  pour  les  ouvriers  '. 

Mais,  à  la  fin  de  cette  même  année,  il  y  eut  un  mouvement 
plus  général.  Une  première  grève  se  produit  à  Nézignan-l'Evèquer 
dans  l'arrondissement  de  Béziers,  vers  le  25  novembre.  Elle  dure 
vingt  jours.  Les  ouvriers  demandaient  un  salaire  de  2  fr.  90' 
pour  6  heures  de  travail  au  lieu  de  2  francs  pour  7  heures.  Ils 
obtiennent  2  fr.  50  pour  6  h.  1/2  3. 

Cependant  la  grève  s'étend  et  gagne  de  proche  en  proche.  A 
Sérignan,  gros  village  au  sud  de  Béziers,  des  atteintes  à  la  li- 
berté du  travail  se  produisent,  et  cet  exemple  est  suivi  partout. 
Le  mouvement  devient  général  et  les  ouvriers  italiens  font  cause 
commune  avec  les  ouvriers  français.  Les  petits  propriétaires 
soutiennent  les  grévistes  et  sympathisent  avec  eux.  La  statistique 
de  Y  Office  du  Tr^u^zV  inscrit  pour  la  période  novembre  1903  à 
juillet  190i  près  de  150  grèves  et  environ  90.000  grévistes  ^. 


1.  J.  Vida!,  loc.  cit.,  p.  216. 

2.  Augc-Laribé,  loc.  cit.,  p.  297. 

3.  Ici.,  p.  298. 

4.  M.,  p.  302. 


LA    CRISE    ACTLELLE.  61 

Quatre  départements,  l'Aude,  Tllérault,  le  Gard  et  les  Pyrénées- 
Orientales,  furent  spécialement  touchés  par  ces  agitations  qui  dé- 
butèrent en  lOO'!-  et  se  poursuivirent  au  milieu  de  périodes  de 
calme  jusqu'au  commencement  de  1905  '.  M.  Henri  Brun  cite  de 
nombreux  cas  de  mauvais  gré,  d'excès  commis  par  les  grévistes, 
et  il  les  attribue  à  l'antagonisme  des  classes  qui  s'était  développé 
dans  le  Midi  depuis  un  certain  nombre  d'années,  antagonisme 
dont  il  voit  la  cause  dans  l'imprévoyance  générale  des  classes 
ouvrières  unie  à  leur  agglomération  dans  de  grands  centres,  ce 
qui  permet  la  propagation  facile  de  la  prédication  socialiste  -. 
Il  faut  ajouter  que  l'agitation  s'est  limitée  à  la  zone  où  do- 
minent la  grande  et  la  moyenne  propriété. 

Quel  fut  le  résultat  de  ces  grèves? 

«  Les  premiers  succès  obtenus  engagèrent  les  grévistes  à  ac- 
croître leurs  revendications  et  à  les  préciser.  Après  avoir  obtenu 
2  fr.  50  pour  6  heures  àSérignan,  ils  se  firent  accorder  2  fr.  70 
à  Béziers  et  à  Mèze,  3  francs  pour  7  heures  à  Narbonne,  3  fr.  50 
à  Perpignan  pour  une  journée  dont  la  durée  est  en  hiver  de 
7  heures  et  de  8  heures  en  été  :  eniin  0  fr,  50  l'heure  à  iMontpel- 
lier  et  à  Lunel.  Les  domestiques  qui  s'étaient  unis  aux  grévistes 
obtinrent  des  avantages  moins  nets:  raugmentation  de  leurs 
gages  ne  dépassa  pas  5  francs  par  mois'^  »  «  Les  propriétaires,  dit 
M.  Henri  Brun  *,  accordèrent  assez  facilement  une  augmentation 
du  prix  des  journées,  mais  refusèrent  généralement  d'accepter 
la  diminution  des  heures  de  travail.  » 

Tels  furent  les  premiers  résultats.  Il  y  en  eut  d'autres. 

Les  grèves  donnèrent  naissance  à  une  organisation  syndicale. 

Avant  le  mouvement  gréviste  dont  nous  venons  de  parler,  il 
y  eut  bien  quelques  tentatives,  de  la  part  des  socialistes,  pour 
fonder  des  groupes  syndicaux,  en  imitation  de  ceux  formés  par 
les  ouvriers  de  l'industrie  sous  l'influence  du  parti  guesdiste,  à 
Montpellier  ^^1891),  Garcassonne  (1892),  Perpignan  (1893),  Nar- 

1.  Henri  Brun,  Zc5  récents  (roubles  agraires  et  la  crise  agricole  {Se.  soc, 
T  pér.,26''  fasc,  p.  25). 

2.  /(/.,  p.  25  et  siiiv. 

3.  Augé-Laribé,   loc.  cit.,  p.  309. 

4.  Loc.  cit.,  p.  29. 


62  LES    rOPLLATIOKS    VITICOLES. 

bonne  (1894),  Béziers  (1896),  etc.  Ces  premiers  syndicats  n'eurent 
qu'une  durée  éphémère;  encore  moins  purent-ils  entamer  la 
campagne. 

En  1900,  un  second  mouvement  syndical  se  fait  jour  sous 
l'influence  des  Bourses  de  Travail;  des  essais  de  Fédérations 
apparaissent  et  l'on  tient  des  Congrès  annuels.  Mais  tout  cela 
n'eut  qu'une  vie  factice  :  «  Ce  premier  efTort  d'organisation,  dit 
M.  Augé-Laribé  1,  serait  probablemeut  resté  inefficace  si  la 
baisse  des  salaires  et  l'aggravation  du  chômage  n'avaient  acculé 
les  ouvriers  à  la  grève.  » 

Plus  loin,  il  ajoute-  :  «  On  sait  combien,  d'une  façon  générale, 
les  ouvriers  français  sont  peu  disposés  à  se  grouper  et  à  payer 
(les  cotisations  en  dehors  des  périodes  de  grèves.  Ils  ne  voient 
dans  leurs  associations  que  des  organes  de  lutte.  Cela  a  été  par- 
ticulièrement remarquable  dans  la  région  viticole.  Les  syndicats, 
existant  avant  la  proclamation  des  premières  grèves,  étaient  fort 
peu  nombreux  et  ce  ne  sont  pas  eux  qui  les  ont  organisées.  Mais 
du  jour  où  les  paysans  songèrent  à  réclamer  une  augmentation 
de  salaire,  ils  sentirent  le  besoin  de  s'appuyer  sur  un  groupe- 
ment corporatif.  La  plupart  des  syndicats  furent  créés  dans  la 
réunion  où  l'on  rédige  les  revendications  ;  lorsque  les  proprié- 
taires acceptèrent  les  demandes  de  leurs  ouvriers  sans  les  con- 
traindre à  la  grève,  le  projet  de  créer  un  syndicat  fut  presque 
toujours  abandonné.  Cette  influence  des  grèves  explique  le  ra- 
pide accroissement  des  syndicats  en  1904.  » 

De  son  côté,  M.  Henri  Brun  dit'^  :  <(  Ce  mouvement  gréviste 
de  1903-1904  donna  un  grand  essor  à  la  formation  des  syndicats 
révolutionnaires,  qui  trouvèrent  une  clientèle  toute  disposée.  » 

D'autre  part,  une  fois  le  calme  rétabli,  les  syndicats  commen- 
cèrent à  se  désagréger  :  «  Après  cette  nouvelle  série  de  grèves, 
on  a  pu  constater  un  recul  dans  le  mouvement  syndical.  De  nom- 
breuses associations  ont  été  désorganisées  par  l'impossibilité  de 
payer  les  cotisations,  l'indifférence  ou   l'indiscipline  de  leurs 

1.  Augé-Laiibé,  p.  296. 

2.  /d.,  p.  304. 

3.  Henri  Brun  p.  30. 


LA    CRISE    ACTUELLE.  63 

membres  et  les  divisions  provoquées  par  la  création  de  syndicats 
jaunes  '  >•. 

Et  non  seulement  la  cohésion  des  syndicats  baisse,  mais  les  ré- 
sultats acquis  sont  peu  à  peu  perdus  : 

«  En  ce  qui  concerne  le  maintien  des  tarifs  et  la  propagande, 
il  est  certain  que  beaucoup  de  syndicats  sont  restés  au-dessous 
de  leur  tâche  et  n'ont  pas  su  empêcher  le  retour  aux  anciens 
prix  et  au  système  du  travail  à  forfait.  » 

Aujourd'hui,  à  Nissan  (entre  Béziers  et  Narbonne),  le  salaire 
est  de  2  fr.  50  pour  7  heures.  De  plus,  le  nombre  des  journées 
de  travail  diminue,  car  les  vignerons  réduisent  de  plus  en  plus 
leurs  frais  de  culture,  faute  d'argent;  ils  suppriment  des  façons 
notamment  le  raclage  consécutif  aux  labours,  le  défonçage  et  le 
chaussage  des  ceps  en  août. 

Et  pourtant  l'on  ne  voit  plus  de  grèves.  Que  s'est-il  passé? 
Quelle  est  l'énigme  du  succès  facile  des  ouvriers,  et  de  leur  in- 
succès non  moins  rapide '-'? 

C'est  que  la  hausse  des  salaires  obtenue  par  l'action  syndica- 
liste a  été  une  hausse  factice.  Les  ouvriers  français  savent  très 
bien  s'organiser  rapidement  en  vue  de  la  lutte,  grâce  au  concours 
que  leur  prête  le  parti  socialiste.  Au  contraire,  les  patrons  ont 
été  impuissants  à  se  solidariser  :  «  La  situation  était  assez  grave, 
dit  M.  Brun  3,  pour  que  les  propriétaires  cherchassent  à  détourner 
l'orage  qui  s'amoncelait  au-dessus  de  leurs  tètes.  Un  manque 
d'entente  générale  fit  échouer  la  plupart  de  leurs  efforts.  Ils  es- 
sayèrent de  se  syndiquer  entre  eux.  De  nombreuses  défections 
rendirent  nuls  les  effets  de  ce  lock-out  imparfait.  Quelques  syn- 
dicats jaunes  furent  institués  sans  succès.  »  M.  Augé-Laribé 
constate  la  même  chose  ^  :  «  Nous  avons  vu  que  les  ouvriers  gré- 
vistes avaient  profité  de  l'inorganisation  des  propriétaires.  Alors 
qu'ils  avaient  réussi  à  se  grouper  dans  leurs  syndicats  ou  tout 
au  moins  à  se  faire  représenter  par  des  comités  de  grèves,  les 

1.  Augé-Laribé,  p.  309.  Voir  aussi,  p.  354. 

2.  Voir  le  Temps,  du  25  mai  1907. 

3.  Henri  Brun  p.  30. 

4.  Augé-Laribé,  p.  311  et  312. 


64  LES    POPULATIONS   VITICOLES. 

propriétaires  restaient  séparés,  isolés  par  leurs  habitudes  de  vie 
et  leurs  passions  politiques.  Pour  les  réunir  momentanément,  il 
fallut  presque  toujours  l'intervention  des  municipalités...  s'ils 
avaient  été  organisés,  s'ils  avaient  pu  s'entendre  dans  des  réunions 
privées,  il  est  certain  qu'ils  n'auraient  pas  cédé  aussi  facilement 
aux  réclamations  des  grévistes.  » 

Les  revendications  des  ouvriers  ont  abouti,  non  seulement  à 
cause  de  la  mésintelligence  entre  les  patrons,  mais  aussi,  de 
l'appui  qu'ils  ont  reçu  des  pouvoirs  publics  :  c  Cependant  on  ne 
peut  pas  nier  que  la  politique  ne  soit  intervenue  et  ne  se  soit 
surajoutée  au  mouvement  ouvrier.  Il  y  avait  pour  les  politiciens, 
au  milieu  de  cette  agitation,  une  trop  belle  occasion  de  se  créer 
une  popularité  pour  qu'ils  y  aient  renoncé  ;  même  il  faut  recon- 
naître que  le  succès  des  grévistes  est  dû  pour  une  part  aux  com- 
plaisances des  municipalités  et  des  pouvoirs  publics'.  » 
.  Les  patrons  sont  toujours  aussi  inorganisés  :  «  Us  ont  projeté 
d'opposer  aux  syndicats  ouvriers  des  syndicats  de  propriétaires, 
mais  ils  ne  l'ont  pas  fait^.  » 

Comment  donc  ont-ils  pu  réduire  les  salaires,  et  cela  sans  pro- 
voquer de  nouvelles  grèves? 

La  surproduction  qui  tendait  à  faire  baisser  les  salaires  a  été 
plus  forte  que  le  mouvement  ouvrier  qui  tendait  à  les  faire 
hausser. 

C'est  la  force  des  choses  qui  a  réduit  les  salaires,  elles  ouvriers 
le  sentent  tellement  bien  qu'ils  ne  réclament  plus.  A  quoi  peut 
servir  une  grève,  quand  le  patron  n'a  plus  les  moyens  de  faire 
travailler,  de  payer  des  salaires?  Il  y  a  plus  que  jamais  des  chô- 
mages, mais  ces  chômages  ne  sont  plus  dus  à  la  grève;  les  pro- 
priétaires n'ont  plus  de  travail  à  offrir.  Ces  mêmes  propriétaires 
qui  n'avaient  pu  s'entendre  pour  organiser  un  lock-out,  s'enten- 
dent malgré  eux  aujourd'hui  par  la  force  des  choses  imposée  par 
l'état  du  marché  des  vins.  Et  la  force  des  choses  a  été  plus  forte 
que  la  force  des  hommes.  C'est  la  loi  de  l'offre  et  de  la  demande 
qui,  finalement,  a  eu  le  dessus.  Et  elle  l'a  eu  d'autant  plus  que 

1.  Augé-Laribé,  Id. 

2.  Id.,  p.  ;{12. 


LA    CRISE    ACTUELLE.  65 

par  suite  de  rimprévoyance  g-énérale,  aucune  résistance  n'a  pu 
lui  être  opposée.  Les  gens  qui  ont  un  fonds  de  réserve  peuveni 
se  mettre  enpartie  en  dehors  de  la  loi  de  l'offre  et  de  la  demande  ; 
ils  peuvent  attendre  :  ils  peuvent  chercher  ailleurs  :  ils  ont  le 
temps  de  se  retourner.  Ceux  qui  sont  à  court  subissent  la  loi  dans 
toute  sa  rigueur. 

Mais  alors  on  cherche  ce  qui  peut  être  plus  fort  que  la  force 
des  choses.  On  le  cherche  d'autant  plus  que  Ion  est  habitué  à 
compter  sur  les  autres,  ou  sur  la  chance.  Et  les  regards  so 
tournent  vers  un  organisme  tout-puissant,  qui  a  la  prétention 
de  diriger  la  vie  de  tous  les  individus:  on  se  tourne  veis  l'État. 
L'État  est  omnipotent  ;  lÉtat-Providence  arrangera  tout. 

En  cas  de  crise  prolongée,  les  vignerons  qui  ne  peuvent  plus 
s'appuyer  sur  les  autres  et  qui  ont  perdu  tout  espoir  dans  la 
chance,  ont  recours  à  l'Etat. 

Les  vignerons  qui,  jusque-là,  n'avaient  rien  demandé  à  l'État, 
font  maintenant  appel  à  son  intervention.  Que  lui  demandent- 
ils  et  comment  le  demandent-ils?  C'est  ce  que  nous  allons  voir. 
Les  faits  sont  récents.  Il  y  a  eu  des  manifestations  monstres 
dans  les  principales  villes  du  Midi.  D'abord  le  11  mai.  à  Bé- 
ziers,  où  tout  se  passe  dans  le  plus  grand  calme;  mais  le  IG  mai. 
des  bagarres  eurent  lieu  et  l'hùtel  de  ville  est  incendié.  Le 
même  jour,  un  meeting  avait  lieu  à  Montpellier,  mais  tout  se 
borna  à  quelques  altercations  avec  la  police.  Le  20  mai,  mani- 
festations de  100.000  viticulteurs  à  Perpignan.  Le  26,  meeting 
à  Carcassonne:  on  parle  de  300.000  personnes!  Le  2  juin, 
Nimes  voit  200.000  manifestants  défiler  dans  ses  murs.  On 
fait  des  discours  et  l'on  envoie  des  pétitions  au  gouvernement, 
demandant  la  suppression  des  impôts  pour  l'année  190T  et  l'in- 
terdiction de  la  fraude,  en  particulier  celle  du  sucrage  des  vins 
à  qui  on  attribue  les  causes  de  la  crise. 

Mais  les  têtes  s'échauffent  de  plus  en  plus,  et,  à  Carcassonne. 
la  pétition  devient  un  ultimatum.  On  somme  le  gouvernement 
de  faire  droit  aux  vceux  de  la  population  avant  le    10  juin,   à 

I.  Voir  le  Temps  du  25  mai  1907. 


CG  LES    POl'l  LATIONS    VITICOLES. 

défaut  de  quoi,  ce  sera  la  grève  des  contribuables  et  la  démis- 
sion de  tous  les  maires  des  communes  de  la  région;  ce  sera 
l'arrêt  de  toute  la  vie  publique. 

Le  9  juin,  une  dernière  manifestation  a  lieu  à  Montpellier, 
réunissant  plusieurs  centaines  de  mille  personnes.  Dès  lors,  le 
délai  accordé  au  gouvernement  est  clos,  et  la  grève  des  maires 
commence.  De  nouvelles  bagarres  ont  lieu,  et  la  mutinerie  se 
propage  jusque  dans  Tarmée. 


V.    —    LES    REMEDES    A    LA    CRISE    ACTUELLE. 

Examinons  si  les  vœux  des  viticulteurs  sont  de  nature  à  en- 
rayer la  crise. 

D'abord  le  iUgrèvement  des  impôts.  Il  est  probable  qu'il 
s'imposera,  en  fait,  au  moins  partiellement.  A  Nissan,  par  exem- 
ple, il  n'est  encore  presque  rien  rentré  des  impôts  de  1907,  et 
beaucoup  de  contribuables  doivent  encore  des  cotes  de  1906  et 
même  de  1905;  pour  certains,  les  frais  ont  doublé  le  principale 
La  remise  des  contributions  ne  sera  donc  qu'un  bien  faible  pal- 
liatif; c'est  du  reste  un  remède  négatif. 

Reste  la  question  des  fraudes. 

D'abord  y  a-t-il  lieu  de  légiférer  à   ce  sujet? 

Il  y  a  d'abord'  la  loi  du  li  août  1887  qui,  pour  distinguer  le 
vin  frais  des  vins  de  sucre  et  des  vins  de  raisins  secs,  ordonna 
que  mention  obligatoire  en  soit  faite  sur  les  récipients  qui  en 
contiendraient  une  portion  infime.  Il  y  a  la  loi  du  11  juillet 
1891,  qui  interdit  le  plâtrage  des  vins  et  prescrit  la  tenue  de 
comptes  distincts  et  une  séparation  dans  les  mag'asins  pour  les 
vins  dits  naturels  et  pour  les  vins  dits  de  marc,  de  sucre  ou  de 
raisins  secs;  puis  la  loi  du  2i  juillet  189i,  qui  interdit  l'addi- 
tion d'alcool  et  l'addition  d'eau,  même  déclarées,  même  connues 
de  l'aclieteur  et  du  consonmiateur;  puis  la  loi  du  0  avril  1897, 
qui,  d'une  part,  soumet  au  régime  de  l'alcool  la  fabrication  in- 

1.  Voir  le  Temps  du  'îS  mai  1907.. 


I-A    (.RISK    ACTUELLK.  67 

dustrielle,  la  circulation  et  la  vente  des  vins  de  raisins  secs  et  de 
tous  vins  artificiels,  et,  d'autre  part,  prohibe  la  détention,  à  un 
titre  quelconque,  par  un  négociant,  des  piquettes  et  vins  de 
sucre;  puis  la  loi  du  2  février  1899,  dont  l'article  2,  connu  sous 
le  nom  d'amendement  Piou,  prohibe  les  mélanges,  à  l'entrepôt 
réel,  de  vin  étranger  et  de  vin  français;  puis  la  loi  du  29  dé- 
cembre 1900  qui,  pour  pousser  à  la  consommation  des  «  boissons 
hygiéniques  »,  creuse  un  trou  profond  dans  le  budget  en  sup- 
primant les  droits  de  détail,  d'entrée  et  de  taxe  unique  sur  les 
vins,  cidres,  poirés,  hydromels,  et  en  ne  soumettant  j^lus  ces 
boissons  qu'à  un  droit  général  modéré  de  circulation  ;  puis  la 
loi  du  28  juin  1903,  relative  au  régime  des  sucres;  puis  la  loi 
du  18  juillet  i90'i-,  renforçant  la  répression  des  fraudes  com- 
merciales sur  les  vins.  A  cette  dernière  loi,  il  convient  d'ajouter 
celle  du  1"  août  1905,  qui  a  eu  pour  objet,  d'une  manière  géné- 
rale, la  répression  des  fraudes  dans  la  vente  des  marchandises, 
ainsi  que  la  répression  des  falsifications  des  denrées  alimentaires 
et  des  produits  agricoles. 

11  semble  donc  que  la  loi  soit  bien  armée.  Pourtant,  à  la  suite 
des  événements  qui  se  passaient  dans  le  Midi,  le  conseil  des 
ministres,  assemblé  le  16  mai,  décida  de  prendre  des  mesures 
dont  on  trouve  le  résumé  dans  la  note  suivante  communiquée 
à  la  presse  : 

('  M.  Caillau.v,  ministre  des  finances,  après  avoir  conféré  avec 
les  directeurs  des  contributions  directes  des  départements  les 
plus  atteints  par  la  crise  viticole,  a  résolu  de  déposer  un  projet 
de  loi'  dont  les  détails  pourront  être  modifiés  suivant  les  indi- 
cations que  fourniront  les  travaux  de  la  commission  denquête, 
mais  dont  les  grandes  lignes  seront  les  suivantes  : 

«  Les  producteurs  de  vins  seront  tenus  de  faire  à  la  mairie  de 
leur  commune  une  déclaration  de  récolte  qui  sera  contrôlée. 
Ainsi  seront  prévenues,  dans  une  aussi  large  mesure  que  pos- 
sible, les  fraudes  de  fabrication  artificielle  et  de  mouillage, 
qui  peuvent  être  commises  à  la  propriété. 

«  D'autre  part,  le  sucrage  sera  enrayé  par  une  série  de  me- 
sures,  et  notamment   par  une   taxation  supplémentaire.    Pour 


es  LES    POPULATIONS   VITICOLES. 

empêcher  les  sucrages  frauduleux,  la  visite  des  sucres  sera  as- 
surée par  une  surveillance  rigoureuse,  assez  analogue  à  celle 
prévue  dans  le  projet  déposé,  l'année  dernière,  par  M.  Poincaré, 
voté  par  la  Chambre  et  soumis  actuellement  au  Sénat. 

«  Enfin,  des  dispositions  très  énergiques  seront  proposées  pour 
enrayer  les  fraudes  qui  se  commettent  principalement  par  la 
voie  du  mouillage  dans  les  débits  de  boissons. 

((  Le  ministre  des  finances  pense  ainsi  circonscrire  aussi  rigou- 
reusement qu'il  est  possible  le  champ  de  la  fraude.  Au  surplus, 
il  s'est  entendu  avec  son  collègue  de  l'agriculture  pour  appli- 
quer immédiatement,  en  sollicitant  du  Parlement  les  nouveaux 
crédits  nécessaires,  les  dispositions  de  la  loi  sur  les  fraudes  de 
1905  relative  au  service  de  l'inspection  et  des  laboratoires. 

«  M.  Caillaux  estime  que,  par  l'application  des  mesures  sus-in- 
diquées,  l'État  donnera,  pour  la  répression  des  fraudes,  tout 
l'effort  qu'il  peut  fournir.  Mais  le  ministre  des  finances  consi- 
dère que,  quoique  d'une  très  grande  importance,  la  répression 
des  fraudes  n'est  qu'un  des  côtés  de  la  grosse  question  écono- 
mique que  les  viticulteurs  ont  posée  devant  l'opinion.  Il  étudie, 
en  ce  moment,  le  régime  des  alcools. 

c(  D'autre  part,  en  ce  moment  même,  le  ministre  se  préoccupe 
de  favoriser  et,  au  besoin,  de  susciter  la  formation  des  sociétés 
coopératives  de  vente,  d'associations  de  toute  nature,  qui  grou- 
peront les  forces  éparses  des  producteurs.  Le  gouvernement 
cherche  enfin  à  créer  de  nouveaux  débouchés  à  l'extérieur,  de 
façon  à  élargir  le  champ  de  la  consommation.  » 

Voilà  tout  ce  que,  de  son  propre  aveu,  peut  faire  le  gouverne- 
ment, et  il  insinue  que  la  répression  des  fraudes  (pût-elle  se 
faire  en  pratique!;  ne  sera  pas  suffisante,  et  il  propose  de  favo- 
riser la  formation  de  sociétés  coopératives.  Gomment?  On  ne 
nous  le  dit  pas.  Au  fond,  l'État  et  les  viticulteurs  se  renvoient 
réciproquement  la  solution  de  la  crise. 

Quant  à  nous,  nous  croyons  que  la  répression  de  la  fraude  ne 
sera  pas  suffisante  pour  remédier  à  la  souffrance  actuelle.  En  ef- 
fet, si  le  sucrage  est  l'une  des  causes  de  la  crise,  il  ne  se  pratique 
plus  guère  au  cours  actuel  des  vins.  C'est  le  sucrage  fait  dans 


LA   CRISE   ACTUELLE.  69 

les  années  antérieures  qui  pèse  sur  le  marché;  c'est  aussi  la  sur- 
production naturelle  de  ces  mômes  années.  Voilà  ce  que  Ion 
oublie  trop. 

Reste  la  solution  gouvernementale  :  les  sociétés  coopératives. 
Laissons  parler  M.  Augé-Laribé  '  :  «  Dans  la  pratique  son  action 
sera  peut-être  limitée  par  des  difficultés  d'ordre  psycholog"ique 
et  moral,  parce  que  l'association  exige  des  habitudes  de  disci- 
pline, une  bonne  volonté,  une  instruction  économique,  une 
loyauté  et  une  confiance  qui  ne  sont  pas  fréquentes.  Mais  tant 
(ju'on  reste  dans  le  domaine  de  la  théorie,  tant  qu'il  s'agit  seu- 
lement d'organiser  les  intérêts  individuels,  de  îaire  des  plans  et 
des  projets,  elle  semble  justifier  les  espoirs  les  plus  merveilleux. 
Elle  a  réponse  à  tout...  La  grandeur  de  la  tâche  parait  effrayante. 
Pour  la  mener  à  bien,  il  faudrait  des  habitudes  et  des  qualités 
d'esprit  qui  ne  sont  pas  naturelles  aux  Méridionaux;  ils  subissent 
encore  l'influence  démoralisante  de  la  trop  brusque  prospérité 
de  naguère.  »  On  ne  peut  mieux  dire,  et  il  semble  certain  que 
le  mouvement  coopératif  —  se  réalisera-t-il  ?  — ne  sera  pas  assez 
rapide  pour  combattre  la  crise  actuelle.  Ces  vignerons  que  nous 
avons  vus  incapables  de  conduire  à  bien  le  mouvement  syndical, 
seront  sans  doute  impuissants  à  mener  à  bonne  tin  les  nouvelles 
associations  qu'on  leur  propose.  Elles  demandent  plus  de  qua- 
lités encore,  et  ce  n'est  pas  en  un  jour,  ni  en  un  an,  que  les  ca- 
ractères d'une  race  changent. 

Mais  l'État  ne  pourrait-il  faire  plus?  Les  socialistes  prétendent 
que  oui,  et  l'on  a  vu  M.  Jaurès  demander  le  rachat  des  grandes 
propriétés  par  l'État,  et  leur  exploitation  par  des  groupements 
ouvriers  dont  l'État  achèterait  les  produits  à  un  prix  rémunéra- 
teur. C'est  la  solution  collectiviste  dans  toute  sa  beauté,  sinon 
dans  toute  son  intégralité,  car  on  laisse  en  dehors  les  petits 
propriétaires  cultivant  eux-mêmes;  toutefois  ces  derniers  joui- 
raient du  privilège  de  l'achat  forcé  de  leur  vin  par  l'État  à  un 
prix  rémunérateur.  L'État  aurait  donc  le  monopole  du  com- 
merce des  vins. 

1.  Augé-Laribé,  p.  348  et  319. 


/O  LES    POPULATIONS    VITICOLES. 

Reste  à  savoir  comment  il  les  écoulerait  parmi  les  consom- 
mateurs :  ou  bien  il  le  ferait  en  se  soumettant  à  la  loi  de  l'ofifre 
et  de  la  demande,  ou  bien  en  la  violant.  Dans  le  premier  cas, 
les  prix  ne  seraient  pas  modifiés,  et  ce  serait  le  contribuable 
français  qui  paierait  la  différence  entre  le  prix  octroyé  aux 
producteurs  et  celui  donné  par  les  consommateurs.  Dans  le  se- 
cond cas,  il  faudrait  trouver  un  moyen  de  forcer  le  consomma- 
teur français  à  boire  tout  le  vin  produit  en  le  payant  à  un  prix 
fixé. 

Dans  les  deux  cas,  on  aurait  une  solution  philanthropique;  ce 
serait  la  charité  forcée  envers  les  vignerons;  la  seule  différence 
est  que,  dans  le  premier  cas,  l'aumône  serait  payée  par  les  con- 
tribuables, dans  le  second  par  les  consommateurs.  Reste  à  sa- 
voir si  la  richesse  des  uns  et  des  autres  leur  permettrait  le 
paiement  à  perpétuité  de  cette  rente? 

Il  ne  faudrait  évidemment  pas  songer  à  écouler  le  vin  à  l'é- 
tranger, car,  là ,  il  retomberait  aux  prix  fixés  par  la  concurrence 
italienne,  espagnole  et  allemande,  voire  hongroise.  Nous  avons 
du  reste  étudié  ce  problème  à  fond  * ,  et  nous  avons  montré 
clairement  que  le  collectivisme  ne  s'adapte  pas  à  la  concurrence 
mondiale  ';  il  en  est  ainsi,  à  plus  forte  raison,  du  communisme' 
qui  est  une  forme  de  socialisme  plus  exagérée  encore. 

Mais  il  y  a  une  forme  de  socialisme  plus  atténuée  que  le  col- 
lectivisme ;  nous  l'avons  dénommée  monopolisme  '\  Cette  forme 
est  donc  celle  qui  avait  le  plus  de  chance  d'aboutir,  si  l'on 
voulait  essayer  la  réalisation  des  doctrines  socialistes.  Dans  le 
cas  qui  nous  occupe,  le  monopolisme  consisterait  à  accorder  le 
monopole  de  la  production  du  vin  aux  viticulteurs  existants,  et 
à  rég-lementer  le  recrutement  futur  de  cette  profession.  Ce  se- 
rait, en  somme,  l'ancien  régime  corporatif  appliqué  au  vin. 
Rien  ne  montre  mieux  que  le  socialisme  est  un  retour  vers  le 
passé.  En  fait,  nous  savons  qu'il  a  existé  partout  dans  le  passé. 


1.  L'Humanité  évolue -t-elle  vers  le  socialisme?  (Se.  soc.,  2°  sér.,  30°  fasc.}. 
9..  Id.,  chap.  m. 
.1.  Id.,  ch.  II. 
4.  Id.,  p.  7. 


LA    CRISE    ACTL'ELLE.  71 

quand  les  moyens  de  transports  peu  développés  exig-eaient  la 
culture  intégrale,  et  empêchaient  la  libre  concurrence  de  se  pro- 
duire'. L'évolution  de  l'hunianité  nous  montre  que  ce  régime 
va  continuellement  en  s'atténuant,  et  que  son  maintien  est  rendu 
de  plus  en  plus  difficile,  au  fur  et  A  mesure  que  l'accroisse- 
ment des  moyens  de  communication  vient  imposer  une  culture 
de  plus  en  plus  intensive  sous  l'aiguillon  de  la  concurrence. 
Une  nécessité  inéluctable  s'impose  de  jour  en  jour  d'une  façon 
plus  pressante  :  se  tenir  au  niveau  des  nécessités  de  la  lutte 
commerciale. 

Après  les  remèdes  demandés  par  les  vignerons  ou  proposés 
par  l'État,  viennent  ceux  préconisés  par  les  patrons  —  ou  plutôt 
par  certains  patrons.  Nous  voulons  parler  des  syndicats  mixtes 
et  de  la  participation  aux  bénéfices. 

Le  syndicat  mixte  comprend,  dans  un  même  groupement,  des 
patrons  et  des  ouvriers  ;  les  premiers  s'eng-agent  de  préférence  à 
employer  les  ouvriers  faisant  partie  des  syndicats,  et  ceux-ci  à 
travailler  avant  tout  pour  les  propriétaires  syndiqués.  Pour  pa- 
rer à  la  situation  actuelle,  chaque  propriétaire  s'engage  à  fournir 
proportionnellement  à  l'étendue  de  ses  domaines  une  journée 
par  .')  hectares  aux  ouvriers  se  trouvant  en  état  de  chômage  mo- 
mentané, et  cela  au  tarif  des  ouvriers  occupés  par  eux  en  ce  mo- 
ment-. C'est  là,  évidemment,  une  forme  d'assistance  qui  n'est  pas 
déprimante,  mais  elle  est  limitée,  et  il  n'en  peut  être  autrement. 
D'après  M.  Augé-Laribé ',  il  y  aurait  actuellement  une  centaine 
de  syndicats  mixtes  dans  le  iMidi. 

Quant  à  \sipa?'ticipatio)i  aux  bénéfices,  elle  n'a  jusqu'à  présent 
donné  aucun  résultat  en  viticulture,  et  il  ne  semble  guère  qu'elle 
soit  susceptible  d'en  donner. 

D'autres  remèdes  ont  encore  été  proposés.  M.  Augé-Laribé, 
entre  autres,  préconise  le  contrat  collectif  de  travail.  Sans  con- 
tester que  cette  forme  de  contrat  ne  puisse  donner  de  bons  résul- 

1.  Id.,  p.  103. 

2.  Henri  Brun,  loc.  cit..  p.  31. 

3.  Auge  Laribé,  p.  31  G. 


72  LES    POPULATIONS   VITICOLES. 

tats  dans  certains  cas,  nous  ne  pensons  pas  qu'elle  soit  efficace 
en  temps  de  crise,  surtout  dans  une  crise  qui  est  moins  une 
question  de  salaire  qu'une  question  de  prix  de  vente.  C'est  pour- 
quoi nous  avons  la  ferme  conviction  que,  dans  les  circonstances 
actuelles,  le  contrai  collectif  sera  moins  fort  que  la  force  des 
choses. 

On  a  préconisé  également  le  retour  au  méta]]age,  et  l'on  cite 
un  propriétaire,  M.  Causse,  qui  l'a  essayé  partiellement  sur  ses 
domaines  ^  En  effet,  l'on  remarque  que  les  pays  où  domine  le 
métayage  ont  échappé  à  la  crise,  par  exemple  l'Italie  et  certaines 
régions  de  la  France.  Mais  il  faut  remarquer  que  jamais  le  mé- 
tayage ne  s'applique  à  la  monoculture  d'un  produit  aléatoire. 
Une  métairie  comprend  plusieurs  espèces  de  culture,  de  sorte 
que  si  l'une  ne  réussit  pas,  le  métayer  peut  se  rattraper  sur 
l'autre.  Peut-être  le  métayage  pourrait-il  s'appliquer  à  la  mono- 
culture d'un  produit  stable,  de  vente  certaine,  mais  je  doute 
qu'un  métayer  ose  se  lancer  dans  la  monoculture  d'un  produit 
instable,  à  cours  aussi  variable  que  le  vin.  Donc  la  stabilité  des 
régions  où  domine  le  métayage  provient  de  la  polyculture,  et  non 
de  cette  forme  de  contrat. 

Mais  il  y  a  plus,  nous  avons  vu  2,  en  Armagnac,  le  métayage 
disparaître  au  moment  du  phylloxéra.  En  effet,  le  propriétaire, 
qui  a  supporté  seul  les  frais  de  reconstitution  de  la  vigne,  ne 
veut  plus  partager  de  moitié  avec  le  métayer;  il  veut  rentrer  dans 
l'intérêt  de  son  capital.  Cela  est  tellement  vrai  que,  dans  l'exem- 
ple cité  plus  haut,  M.  Causse  ne  laisse  plus  que  1/5  de  la  récolte 
à  ses  métayers.  Ceux-ci  peuvent-ils  continuer  à  vivre  dans  ces 
conditions.  M.  Gide  a  calculé  que,  pour  qu'un  tel  contrat  soit 
avantageux  au  métayer,  il  faut  qu'il  produise  au  moins  115  hec- 
tolitres à  l'hectare,  et  que  le  vin  se  vende  10  francs.  Au  prix 
actuel  de  0  francs,  il  doit  produire  200  hectolitres.  Aussi, 
M.  Causse  a-t-il  assuré  un  minimum  de  revenu  de  1.000  francs 
pour  trouver  un  métayer -^  Ainsi,  par  la  force  des  choses,  le  con- 

1.  Aug(--Laril)é,  p.  322. 

2.  Voir  supra. 

3.  I.oc.  cit.,  y.  321. 


LA    CRISE    ACTLELLE.  73 

trat  de  métayage  a  été  transformé,  vicié;  on  ne  le  reconnaît 
plus.  Il  est  douteux  que  beaucoup  de  propriétaires  puissent  se 
lancer  dans  une  voie  aussi  peu  avantageuse  pour  eux,  et  dans 
laquelle  il  y  a  une  part  de  philanthropie.  La pliilanthropie  n'est 
pas  à  la  portée  de  toutes  les  bourses,  et  il  est  peut-être  dange- 
reux de  l'assurer  par  contrat  aux  gens  qui  doivent  travailler  pour 
vous. 

Et  maintenant,  nous  avons  examiné  tous  les  remèdes  qui  ont 
été  proposés,  et  nous  n'avons  pu  constater  que  leur  échec  ou  leur 
insuffisance.  Au  fond,  ce  ne  sont  pas  des  remèdes,  ce  sont  des 
palliatifs.  Certes,  il  est  très  facile  de  dire  :  Faites  ceci  ou  cela, 
et  vous  serez  guéri.  Au  fond,  vous  ne  faites  qu'entretenir  l'il- 
lusion du  malade  pendant  quelque  temps,  mais,  pendant  ce 
temps,  la  maladie  a  augmenté,  et  la  guérison  est  rendue  moins 
facile.  Il  faut  donc  avoir  le  courage  de  dire  la  vérité,  brutale- 
ment, au  risque  de  froisser  les  gens,  au  risque  de  tuer  les  illu- 
sions qui  leur  sont  chères.  Cela  vaut  mieux  que  de  les  endormir 
par  des  promesses.  Je  reconnais  toutefois  que  ce  dernier  rôle  est 
beaucoup  plus  agréable. 

La  vérité  est  celle-ci  : 

Il  n'y  a  pas  de  solution  générale  à  la  crise  des  vins. 

Je  me  hâte  d'ajouter  : 

Il  y  a  une  solution  particulière  à  chacun  des  intéressés.  Si  l'on 
s'engoue  tant  des  solutions  générales,  c'est  qu'une  solution 
générale  est  en  dehors  de  l'individu,  elle  doit  venir  de  l'exté- 
rieur ;  elle  doit  être  résolue  par  l'État,  par  la  philanthropie,  par 
l'association,  par  la  solidarité.  Dès  lors,  chacun  attend  toujours 
laide  des  autres  ;  il  y  compte;  il  croit  y  avoir  droit.  Et  ainsi  il 
entretient  sa  passivité. 

Si,  au  contraire,  on  vous  dit  :  il  y  a  une  solution  particulière 
à  chacun  de  vous,  alors,  il  y  a  un  examen  de  conscience  k 
faire.  Ce  n'est  plus  l'examen  de  la  conscience  des  autres  qu'il 
faut  faire,  c'est  l'examen  de  sa  propre  conscience,  et  cela  est 
bien  plus  difficile.  Il  faut  que  chacun  réfléchisse  froidement  sur 
les  moyens  qu'il  a  de  se  dépêtrer,  et  alors,  il  faut  qu'il  agisse. 


74  LES    POPULATIONS    VITICOLES. 

Quil  agisse!  Voilà  le  grand  mot  lâché.  Et  cela  est  plus  difficile 
que  de  parler.  L'incapacité  d'agir,  tel  est  le  grand  vice  du  com- 
munautaire . 

Et  ici  il  faut  que  nous  nous  expliquions  sur  ce  que  nous 
entendons  par  ce  mot  :  agir.  Nous  ne  voulons  pas  dire  que  le 
communautaire  est  incapable  de  travailler.  On  voit  des  ouvriers 
de  ce  type  fournir  une  somme  énorme  de  travail  dans  les  condi- 
tions ordinaires  de  l'existence,  quand  ils  sont  encadrés  dans  leur 
milieu;  mais  ils  n'ont  pas  la  force  de  caractère  de  sortir  de  ce 
milieu  quand  il  devient  mauvais  ;  ils  ne  savent  pas  prendre  une 
décision  au  moment  voulu,  et  surtout  l'exécuter. 

L'ouvrier  particulariste,  au  contraire,  a  l'aptitude  à  se  porter 
là  où  son  travail  est  le  mieux  rémunéré.  Il  est  souvent  moins 
intelligent  que  le  premier;  mais  moins  attaché  aux  choses  et  aux 
hommes  qui  l'entourent,  il  se  déplace  plus  facilement,  et  domine 
la  situation. 

Deux  choses  ont  donc  manqué  aux  vignerons  :  la  prévoyance  et 
l'énergie  '.  Us  ont  manqué  de  prévoyance  en  n'épargnant  pas 
aux  époques  de  prospérité,  en  faisant  de  folles  dépenses.  On  a 
cité  des  faits  typiques  à  ce  sujet. 

Voici  une  histoire  dont  le  Temps  '  garantit  l'authenticité. 

«  Un  viticulteur  qui  gagnait  presque  son  poids  d'argent  — 
c'était  au  beau  temps  du  vignoble  —  tombe  un  jour  àl'improviste 
chez  son  frère  et  trouve  ses  deux  nièces  jouant  à  quatre  mains 
une  sonate  sur  un  piano.  Notre  homme  ne  dit  rien  ;  mais  sous  un 
prétexte  futile,  s'éclipse  et  court  chez  un  facteur  de  pianos.  Et 
quelques  heures  après,  des  hommes  de  peine  apportaient  un 
Pleyel  chez  les  deux  nièces. 

c(  On  se  récrie.  Que  faire  d'un  second  instrument  .^  Et  l'oncle, 
finement  : 

«  —  Je  n'entends  pas  que  mes  nièces  soit  obligées  de  jouer 
sur  le  môme  piano.  Ainsi,  chacune  aura  le  sien. 
«  Alors,  la  belle-sœur  du  viticulteur  : 

1.  Nous  parlons  évidemment  d'une  façon  fjénérale,  mais  il  est  (■videnl  qu'il  y  a  de 
notables  exceptions. 
>.  N''du  2.5  mai  1907. 


LA    CRISK    ACTIELLE.  lO 

«  —  Soit,  mais  comme  il  n'y  a  pas  assez  de  place  dans  le  salon 
on  y  mettra  seulement  le  piano  neuf.  Quant  à  l'autre,  il  fera  très 
bien  dans  la  cuisine. 

«  Aujourd'hui,  les  pianos  —  celui  de  la  cuisine  d'abord,  celui 
du  salon  ensuite  —  ont  repris  le  chemin  par  où  ils  étaient  venus  ; 
et  dans  les  salons  dégarnis,  on  songe  aux  jours  d'autrefois,  et 
l'on  attend  les  «  décrets  «  du  comité  d'Argelliers,  le  mot  d'ordre 
do  Marcellin  Albert.  » 

M.  Jean  Vidal,  de  son  côté,  écrit  ^  : 

«  L'affection  des  parents  pour  leurs  enfants  se  traduit  par  des 
sacrifices  considérables,  en  ce  c{ui  concerne  la  toilette  et  les 
menus  plaisirs  de  ceux-ci,  nullement  justifiés  d'ailleurs  par  la 
situation  de  fortune  du  plus  grand  nombre  ". 

Plus  loin,  il  nous  dit,  en  parlant  de  la  commune  d'Ainiar- 
gues  ^  : 

«  En  1897,  le  conseil  municipal  n'a  pas  reculé  devant  une 
dépense  considérable  pour  doter  la  commune  d'un  hùtel  de  ville 
qui  pourrait  faire  l'ornement  d'une  sous-préfecture  par  sa  déco- 
ration excessivement  luxueuse,  tant  à  l'intérieur  qu'à  l'exté- 
rieur... Les  distractions  de  la  population  sont  en  rapport  avec  sa 
culture  intellectuelle  ;  nous  ne  lui  en  connaissons  pas  d'autres 
que  l'apéritif  et  les  courses  de  taureaux.  Le  café  occupe  une  large 
place  dans  les  habitudes  de  la  population.  » 

Il  nous  dit  aussi  "^  que  la  ville  de  Nîmes  reçoit  de  fréquentes 
visites  de  la  part  des  Aimarguois  qui  retournent  la  bourse  allégée 
par  leurs  tournées  dans  les  magasins  du  chef-lieu;  que  la  gare 
d'Aimargues  distribue  25<>  à  300  billets  quand  il  y  a  une  course 
de  taureaux  à  Nhnes. 

Plusieurs  propriétaires  m'ont  conhrmé   le  gaspillage  insensé 
auquel  se  sont  livrés  les  vignerons  du  Midi,  pendant  les  pre- 
mières années  qui    ont  suivi   la  crise  du   phylloxéra.  A  cette 
époque,  où  le  vin  s'est  vendu  jusqu'à  30  francs  l'hectolitre,  alors 
qu'il  revenait  à  7  où  8  francs,  on  roulait   littéralement  sur  l'or. 

1.  Augé-Laribé,  p.  259. 

2.  /(/.,  p.  308  et  309. 

3.  7r/..p.  313. 


"G  LES   POPULATIONS   VITICOLES. 

Mais,  hélas  !  cette  prospérité  était  factice,  et  combien  de  viîtnerons 
qui  alors  entretenaient  un  double  ménai;e,  sont  aujourd'hui 
incapables  de  nourrir  leurs  enfants  ! 

Dans  leur  désir  de  jouir,  de  gagner  facilement  beaucoup 
d'argent,  ils  ont  tout  lâché  pour  la  vigne,  sans  réfléchir  à  un 
retour  possible  des  choses,  sans  réfléchir  que  la  vigne  est  une 
culture  qu'on  ne  change  pas  facilement  en  une  autre  sans 
grands  frais. 

«  La  passion  pour  la  vigne,  dit  M.  Ai'douin-Dumazet^  était 
devenue  une  véritable  folie,  au  point  que  le  propriétaire  ne 
conservait  même  pas  autour  de  son  logis  le  moindre  espace  où 
il  pût  obtenir  ces  légumes  qui  ont  cependant  un  rôle  si  con- 
sidérable dans  son  alimentation  :  salades,  tomates,  aubergines, 
artichauts,  piments,   concombres.  Pour  tout  cela,  le  vignoble 
est  devenu  peu  à  peu  tributaire  de  quelques   régions  :  envi- 
rons de  Perpignan,  vallée  du  Rhône  autour  de  Nimes,  d'Avi- 
gnon, d'Arles.  Et  non  seulement  ces  produits  maraîchers,  qui 
sont  la  gaieté  des  villages  en  tant  de  parties  de  la  France  par 
le  jardinet  familial,  mais  encore  les  fruits,  ont  disparu.  Dans 
l'Hérault,  le  Gard,  l'Aude,  les  Pyrénées-Orientales,  il  est  d'in- 
nombrables  villages  autour  desquels  on  chercherait  en  vain 
l'ombre  d'un  arbre  à  fruit;  même  de  ceux,  comme  le  pêcher, 
qui  se  marient  si  volontiers  à  la  vigne.  L'olivier  surtout  a  re- 
culé ;  les  olivettes  qui  mettaient  la  grâce  classique  de  leur  ver- 
dure bleuâtre  autour  des  bourgs  ont  été  supprimées  avec  une 
véritable  rage...   Avec  une  faible  surface   de   terrain,  chaque 
famille,  en  ce  climat  béni,  pourrait  avoir  son  huile,  ses  fruits 
frais  ou  secs,  ses  légumes  frais  ou  secs,  élever  quelques  lapins 
ou  volailles...  Tout  ce  Midi   doit  acheter,   il  dépend  pour  sa 
subsistance  de  régions  souvent  éloignées.  A  Legognau  et  dans 
toute  la  partie  du  Narbonnais  qui  l'entoure,  les  magasins  et 
les  marchés  sont  alimentés  par  l'Albigeois,    le   Lauragais,  la 
campagne  de  Toulouse.  Les  farines  viennent  également  de  la 
allée  de  la  Garoime  qui  fournit  encore  le  bétail,  concurrem- 

1.  Journal  d'agricnUitre  pratique,  .'JO  mai  l'.)07,  p.  iWi. 


LA    CRISE   ACTUELLE.  77 

ment  avec  l'Auvergne...  Une  immense  région  de  terres  fertiles, 
où  l'eau  des  torrents  et  du  sous-sol  produirait  dos  merveilles 
employées  à  l'irrigation,  ou  seulement  à  l'entretien  des  jar- 
dins légumiers,  ne  fournit  pas  même  un  poireau  ou  un  brin 
de  cerfeuil^  on  n'y  trouve  d'autres  œufs  que  ceux  que  por- 
tent les  coquetiers  ;  dans  bien  des  villages  on  ignore  le  cbant 
d'un  coq,  le  gloussement  d'une  poule,  le  roucoulement  d'un 
pigeon.  Le  lait,  si  l'on  en  consomme,  vient  lui-même  de  loin, 
de  quelque  pauvre  et  lointain  pâturage  palustre  où  la  vigne 
ne  saurait  croître  et  où  paissent  des  chèvres,  des  brebis  ou  de 
rares  vaches.  » 

Tout  cela  montre  les  dangers  de  la  monoculture.  Est-ce  à 
dire  que  la  monoculture  soit  un  principe  mauvais  en  lui-même? 
Ce  serait  renverser  ce  principe  plusieurs  fois  établi  par  les  ob- 
servations de  la  Science  sociale,  que  l'Humanité  marche  vers 
une  spécialisation  croissante.  Il  y  a,  dans  les  États-Unis  et  au 
Canada,  des  régions  entières  qui  ne  font  que  du  blé;  d'autres, 
en  Angleterre  et  dans  les  colonies  anglaises,  qui  no  font  que 
du  mouton.  Au  contraire,  les  pays  arriérés,  privés  de  moyens 
de  communication,  s'attardent  forcément  dans  la  culture  inté- 
grale de  tous  les  produits.  Alors,  où  est  la  faute  du  Midi? 

Constatons  d'abord  que  les  pays  anglo-saxons,  qui  sont  ceux 
où  la  spécialisation  du  travail  est  poussée  le  plus  loin,  n'y  sont 
pas  arrivés  à  la  suite  d'une  théorie  préconçue;  ils  n'y  sont  ve- 
nus que  lentement,  par  degré,  par  tâtonnements  successifs,  re- 
culant provisoirement  ici,  avançant  là,  gardant  toujours  par- 
tout le  contact  avec  le  passé.  C'est  pourquoi  ces  pays  semblent 
être  à  la  fois  conservateurs  et  progressifs  ;  ils  ne  révolutionnent 
jamais  brusquement  les  choses,  ils  les  améliorent  peu  à  peu  par 
des  changements  de  détails  qui  eux-mêmes  paraissent  insigni- 
fiants. Mais,  au  bout  de  quelque  temps,  toute  la  nation  a  pro- 
gressé, et  personne  n'a  vu  comment  ce  progrès  s'est  fait. 

Le  cas  des  viticulteurs  du  Midi  est  bien  ditïérent.  Ils  ont  sou- 
dainement passé  de  la  polyculture  à  la  monoculture  sans  tran- 
sition, en  révolutionnaires.  Ils  ont  devancé  les  temps,  et  main- 


"8  LES    l'OPULAÏIOiNS    VITICOLES. 

tenant,  comme  après  toute  révolution,  il  faut  revenir  au, point 
de  départ,  en  laissant  des  ruines  derrière  soi.  Leur  emballe- 
ment a  été  d'autant  plus  inconsidéré  que  la  vigne  est  une  cul- 
ture plus  aléatoire  que  les  autres,  et  qu'ils  s'y  sont  lancés  tête 
baissée,  en  se  coupant  toute  ligne  de  retraite. 

Quel  sera  l'avenir? 

Nous  l'avons  dit,  il  n'y  a  pas  de  solution  générale,  il  y  a  une 
solution  particulière  à  chacun.  Les  uns  reviendront  à  la  poly- 
culture; les  autres  vivront  d'un  autre  métier;  d'autres  seront 
soutenus  par  des  moyens  plus  ou  moins  issus  de  la  philanthro- 
pie; certains  émigreront,  d'autres  souffriront,  tous  devront  se 
restreindre. 

Il  est  une  chose  que  nous  souhaitons  en  terminant,  c'est  que 
l'on  ne  retombe  plus  dans  les  mêmes  erreurs,  et  qu'enfin  le 
p  assé  serve  de  leçon  à  l'avenir.  Il  est  à  espérer  que  le  Midi, 
rendu  plus  prudent,  marchera  d'une  façon  plus  lente,  mais  plus 
sûre  dans  le  sens  où  penche  de  plus  en  plus  l'Humanité  par 
suite  du  développement  des  transports.  Cette  évolution  est-elle 
un  bien  ou  un  mal?  La  question  pour  nous  n'est  pas  là,  en  ce 
moment.  Il  suffit  qu'elle  soit  fatale,  qu'elle  soit  irrésistible, 
(ju'aucune  force  humaine  ne  puisse  empêcher.  C'est  à  nous  de 
nous  armer  —  et  surtout  d'armer  nos  fils  —  pour  s'y  adapter. 
L'évolution  sera  bonne  pour  ceux-là. 

Paul  Dkscami»s. 


Le  Directeur-Gérant  :  Edmond  Dkmolixs. 


Typograjibie  Kirmin-Didot  et  C".  —  Paris. 


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